François Rabelais - Gargantua

Page 3 sur 3 Précédent  1, 2, 3

Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:39

La contion que feist Gargantua es vaincus.

CHAPITRE L

« Nos peres, ayeulx et ancestres de toute memoyre ont esté de ce sens et ceste nature que des batailles par eulx consommées ont, pour signe memorial des triumphes et victoires, plus voluntiers erigé trophées et monumens es cueurs des vaincuz par grace que, es terres par eulx conquestées, par architecture : car plus estimoient la vive souvenance des humains acquise par liberalité que la mute inscription des arcs, colomnes et pyramides, subjecte es calamitez de l'air et envie d'un chascun.

« Souvenir assez vous peut de la mansuetude dont ilz userent envers les Bretons а la journée de Sainct Aubin du Cormier et а la demolition de Parthenay . Vous avez entendu et, entendent, admirez le bon traictement qu'il feirent es barbares de Spagnola, qui avoient pillé, depopulé et saccaigé les fins maritimes de Olone et Thalmondoys .

« Tout ce ciel a esté remply des louanges et gratulations que vous mesmes et vos peres feistes lorsque Alpharbal, roy de Canarre, non assovy de ses fortunes, envahyt furieusement le pays de Onys, exercent la piraticque en toutes les isles Armoricques et regions confines. Il feut en juste bataille navale prins et vaincu de mon pere, auquel Dieu soit garde et protecteur. Mais quoy? Au cas que les aultres roys et empereurs, voyre qui se font nommer catholicques, l'eussent miserablement traicté, durement emprisonné et rançonné extremement, il le traicta courtoisement, amiablement, le logea avecques soy en son palays, et par incroyable debonnaireté le renvoya en saufconduyt, chargé de dons, chargé de graces, chargé de toutes offices d'amytié. Qu'en est il advenu? Luy, retourné en ses terres, feist assembler tous les princes et estatz de son royaulme, leurs exposa l'humanité qu'il avoit en nous congneu, et les pria sur ce deliberer en façon que le monde y eust exemple, comme avoit jа en nous de gracieuseté honeste, aussi en eulx de honesteté gracieuse. Lа feut decreté par consentement unanime que l'on offreroit entierement leurs terres, dommaines et royaulme, а en faire selon nostre arbitre. Alpharbal, en propre personne, soubdain retourna avecques neuf mille trente et huyt grandes naufzs oneraires, menant non seulement les tresors de sa maison et lignée royalle, mais presque de tout le pays; car, soy embarquant pour faire voille au vent vesten Nordest, chascun а la foulle gettoit dedans icelle or, argent, bagues, joyaulx, espiceries, drogues et odeurs aromaticques, papegays, pelicans, guenons, civettes, genettes, porcz espicz. Poinct n'estoit filz de bonne mere reputé qui dedans ne gettast ce que avoit de singulier. Arrivé que feut, vouloit baiser les piedz de mondict pere; le faict fut estimé indigne et ne feut toleré, ains fut embrassé socialement. Offrit ses presens; ilz ne feurent receupz par trop estre excessifz. Se donna mancipe et serf voluntaire, soy et sa posterité; ce ne feut accepté par ne sembler equitable. Ceda par le decret des estatz ses terres et royaulme, offrant la transaction et transport, signée, scellé et ratifié de tous ceulx qui faire le debvoient; ce fut totalement refusé, et les contractz gettés au feu. La fin feut que mon dict pere conmença lamenter de pitié et pleurer copieusement, considerant le franc vouloir et simplicité des Canarriens, et par motz exquis et sentences congrues diminuoit le bon tour qu'il leur avoit faict, disant ne leur avoir faict bien qui feut а l'estimation d'un bouton, et, si rien d'honnesteté leur avoir monstré, il estoit tenu de ce faire. Mais tant plus l'augmentoit Alpharbal. Quelle feut l'yssue? En lieu que pour sa rançon, prinze а toute extremité, eussions peu tyrannicquement exiger vingt foys cent mille escutz et retenir pour houstaigers ses enfants aisnez, ilz se sont faictz tributaires perpetuelz et obligez nous bailler par chascun an deux millions d'or affiné а vingt quatre karatz . lIz nous feurent l'année premiere icy payez; la seconde, de franc vouloir, en paierent xxiij cens mille escuz, la tierce xxvj cens mille, la quarte troys millions, et tant tousjours croissent de leur bon gré que serons contrainctz leurs inhiber de rien plus nous apporter. C'est la nature de gratuité, car le temps, qui toutes choses ronge et diminue, augmente et accroist les bienfaictz, parce q'un bon tour liberalement faict а l'homme de raison croist continuement par noble pensée et remembrance.

« Ne voulant doncques aulcunement degenerer de la debonnaireté hereditaire de mes parens, maintenant je vous absoluz et delivre, et vous rends francs et liberes comme par avant. D'abondant, serez а l'yssue des portes payez, chascun pour troys moys, pour vous pouvoir retirer en voz maisons et familles, et vous conduiront en saulveté six cens hommes d'armes et huyct mille hommes de pied, soubz la conduicte de mon escuyer Alexandre, affin que par les paisans ne soyez oultragez. Dieu soit avecques vous !

« Je regrette de tout mon cueur que n'est icy Picrochole, car je luy eusse donné а entendre que sans mon vouloir, sans espoir de accroistre ny mon bien ny mon nom, estoit faicte ceste guerre. Mais, puis qu'il est esperdu et ne sçayt on où ny comment est esvanouy, je veulx que son royaulme demeure entier а son filz, lequel, parce qu'est par trop bas d'eage (car il n'a encores cinq ans accomplyz), sera gouverné et instruict par les anciens princes et gens sçavans du royaulme. Et, par autant q'un royaulme ainsi desolé seroit facilement ruiné, si on ne refrenoit la convoytise et avarice des administrateurs d'icelluy, je ordonne et veux que Ponocrates soit sus tous ses gouverneurs entendant avecques auctorité а ce requise, et assidu avecques l'enfant jusques а ce qu'il le congnoistra idoine de povoir par soy regir et regner.

«Je considere que facilité trop enervée et dissolue de pardonner es malfaisans leur est occasion de plus legierement derechief mal faire, par ceste pernicieuse confiance de grace.

« Je considere que Moyse, le plus doulx homme qui de son temps feust sus la terre, aigrement punissoit les mutins et séditieux au peuple de Israel.

« Je considere que Jules Cesar, empereur tant debonnaire que de luy dict Ciceron que sa fortune rien plus souverain n'avoit sinon qu'il pouvoit, et sa vertus meilleur n'avoit sinon qu'il vouloit tousjours sauver et pardonner а un chascun; icelluy toutesfois, ce non obstant, en certains endroictz punit rigoureusement les aucteurs de rebellion.

« A ces exemples je veulx que me livrez avant le departir : premierement ce beau Marquet, qui a esté source et cause premiere de ceste guerre par sa vaine oultrecuidance; secondement ses compaignons fouaciers, qui feurent negligens de corriger sa teste folle sus l'instant; et finablement tous les conseillers, capitaines, officiers et domestiques de Picrochole, lesquelz le auroient incité, loué ou conseillé de sortir ses limites pour ainsi nous inquieter. »
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:40

Comment les victeurs Gargantuistes feurent recompensez après la
bataille.

CHAPITRE LI



Ceste concion faicte par Gargantua, feurent livrez les seditieux par luy requis, exceptez Spadassin, Merdaille et Menuail, lesquelz estoient fuyz six heures davant la bataille, l'un jusques au col de Laignel, d'une traicte, l'aultre jusques au val de Vyre, l'aultre jusques а Logroine , sans derriere soy reguarder ny prandre alaine par chemin, et deux fouaciers, lesquelz perirent en la journée. Aultre mal ne leurs feist Gargantua, sinon qu'il les ordonna pour tirer les presses а son imprimerie, laquelle il avoit nouvellement instituée.

Puis ceulx qui lа estoient mors il feist honorablement inhumer en la vallée des Noirettes et au camp de Bruslevieille . Les navrés il feist panser et traicter en son grand nosocome. Après advisa es dommaiges faictz en la ville et habitans, et les feist rembourcer de tous leurs interestz а leur confession et serment, et y feist bastir un fort chasteau, y commettant gens et guet pour а l'advenir mieulx soy defendre contre les soubdaines esmeutes.

Au departir, remercia gratieusement tous les soubdars de ses legions qui avoient esté а ceste defaicte, et les renvoya hyverner en leurs stations et guarnisons, exceptez aulcuns de la legion decumane, lesquelz il avoit veu en la journée faire quelques prouesses, et les capitaines des bandes, lesquelz il amena avecques soy devers Grandgousier.

A la veue et venue d'iceulx, le bon homme feut tant joyeux que possible ne seroit le descripre. Adonc leur feist un festin, le plus magnificque, le plus abundant et plus delitieux que feust veu depuis le temps du roy Assuere . A l'issue de table, il distribua а chascun d'iceulx tout le parement de son buffet, qui estoit au poys de dis huyt cent mille quatorze bezans d'or en grands vases d'antique, grands poutz, grans bassins, grands tasses, couppes, potetz, candelabres, calathes, nacelles, violiers, drageouoirs et aultre telle vaisselle, toute d'or massif, oultre la pierrerie, esmail et ouvraige, qui, par estime de tous, excedoit en pris la matiere d'iceulx. Plus, leurs feist comter de ses coffres а chascun douze cens mille escutz contens, et d'abundant а chascun d'iceulx donna а perpetuité (excepté s'ilz mouroient sans hoirs) ses chasteaulx et terres voizines, selon que plus leurs estoient commodes : a Ponocrates donna La Roche Clermaud, а Gymnaste Le Couldray, а Eudemon Montpensier, Le Rivau а Tolmere, а Ithybole Montsoreau, а Acamas Cande, Varenes а Chironacte, Gravot а Sebaste, Quinquenays а Alexandre, Ligré а Sophrone, et ainsi de ses aultres places .
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:40

Comment Gargantua feist bastir pour le moyne l'abbaye de Theleme.

CHAPITRE LII



Restoit seulement le moyne а pourvoir, lequel Gargantua vouloit faire abbé de Seuillé, mais il le refusa. Il luy voulut donner l'abbaye de Bourgueil ou de Sainct Florent , laquelle mieulx luy duiroit, ou toutes deux s'il les prenoit а gré; mais le moyne luy fist responce peremptoire que de moyne il ne vouloit charge ny gouvernement :

« Car comment (disoit il) pourroy je gouverner aultruy, qui moy mesmes gouverner ne sçaurois ? Si vous semble que je vous aye faict et que puisse а l'advenir faire service agreable, oultroyez moy de fonder une abbaye а mon devis. »

La demande pleut а Gargantua, et offrit tout son pays de Theleme , jouste la riviere de Loyre, а deux lieues de la grande forest du Port Huault, et requist а Gargantua qu'il instituast sa religion au contraire de toutes aultres

« Premierement doncques (dist Gargantua) il n'y fauldra jа bastir murailles au circuit, car toutes aultres abbayes sont fierement murées.

- Voyre (dist le moyne), et non sans cause : où mur y a et davant et derriere, y a force murmur, envie et conspiration mutue. »

Davantaige, veu que en certains conventz de ce monde est en usance que, si femme aulcune y entre (j'entends des preudes et pudicques), on nettoye la place par laquelle elles ont passé, feut ordonné que, si religieux ou religieuse y entroit par cas fortuit, on nettoiroit curieusement tous les lieulx par lesquelz auroient passé. Et parce que es religions de ce monde tout est compassé, limité et reiglé par heures, feut decreté que lа ne seroit horrologe ny quadrant aulcun, mais selon les occasions et oportunitez seroient toutes les oeuvres dispensées; car (disoit Gargantua) la plus vraye perte du temps qu'il sceust estoit de compter les heures - quel bien en vient il? - et la plus grande resverie du monde estoit soy gouverner au son d'une cloche, et non au dicté de bon sens et entendement. Item, parce qu'en icelluy temps on ne mettoit en religion des femmes sinon celles que estoient borgnes, boyteuses, bossues, laydes, defaictes, folles, insensées, maleficiées et tarées, ny les hommes, sinon catarrez, mal nez, niays et empesche de maison ...

« A propos (dist le moyne), une femme, qui n'est ny belle ny bonne, а quoy vault toille?

- A mettre en religion, dist Gargantua.

- Voyre (dist le moyne), et а faire des chemises . »

Feut ordonné que lа ne seroient repceues sinon les belles, bien formées et bien naturées, et les beaulx, bien formez et bien naturez.

Item, parce que es conventz des femmes ne entroient les hommes sinon а l'emblée et clandestinement, feut decreté que jа ne seroient lа les femmes au cas que n'y feussent les hommes, ny les hommes en cas que n'y feussent les femmes,

Item, parce que tant hommes que femmes, une foys repceuez en religion, après l'an de probation estoient forcez et astrinctz y demeurer perpetuellement leur vie durante, feust estably que tant hommes que femmes lа repceuz sortiroient quand bon leurs sembleroit, franchement et entierement.

Item, parce que ordinairement les religieux faisoient troys veuz, sçavoir est de chasteté, pauvreté et obedience, fut constitué que lа honorablement on peult estre marié, que chascun feut riche et vesquist en liberté.

Au reguard de l'eage legitime, les femmes y estoient repceues depuis dix jusques а quinze ans, les hommes depuis douze jusques а dix et huict.
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:40

Comment feust bastie et dotée l'abbaye des Thelemites.

CHAPITRE LIII



Pour le bastiment et assortiment de l'abbaye, Gargantua feist livrer de content vingt et sept cent mille huyt cent trente et un moutons а la grand laine, et par chascun an, jusques а ce que le tout feust parfaict, assigna, sus lа recepte de la Dive , seze cent soixante et neuf mille escuz au soleil, et autant а l'estoille poussiniere . Pour la fondation et entretenement d'icelle donna а perpetuité vingt troys cent soixante neuf mille cinq cens quatorze nobles а la rose de rente fonciere, indemnez, amortyz, et solvables par chascun an а la porte de l'abbaye, et de ce leurs passa belles lettres.

Le bastiment feut en figures exagone, en telle façon que а chascun angle estoit bastie une grosse tour ronde а la capacité de soixante pas en diametre, et estoient toutes pareilles en grosseur et protraict. La riviere de Loyre decoulloit sus l'aspect de septentrion. Au pied d'icelle estoit une des tours assise, nommée Artice, et tirant vers l'Orient, estoit une aultre nommée Calaer; l'aultre ensuivant Anatole; l'aultre après Mesembrine; l'aultre après Hesperie; la derniere Cryere. Entre chascune tour estoit espace de troys cent douze pas . Le tout basty а six estages, comprenent les caves soubz terre pour un. Le second estoit voulté а la forme d'une anse de panier; le reste estoit embrunché de guy [gypse] de Flandres а forme de culz de lampes, le dessus couvert d'ardoize fine, avec l'endousseure de plomb а figures de petitz manequins et animaulx bien assortiz et dorez, avec les goutieres que yssoient hors la muraille, entre les croyzées, pinctes en figure diagonale de or et azur, jusques en terre, où finissoient en grands eschenaulx qui tous conduisoient en la riviere par dessoubz le logis.

Ledict bastiment estoit cent foys plus magnificque que n'est Bonivet, ne Chambourg, ne Chantilly ; car en ycelluy estoient neuf mille troys cens trente et deux chambres, chascune guarnie de arriere chambre, cabinet, guarde robbe, chapelle, et yssue en une grande salle . Entre chascune tour, au mylieu dudict corps de logis, estoit une viz brizée dedans icelluy mesmes corps de laquelle les marches estoient part de porphyre, part de pierre Numidicque, part de marbre serpentin, longues de xxij : piedz; l'espesseur estoit de troys doigtz, l'assiete par nombre de douze entre chascun repous. En chascun repous estoient deux beaulx arceaux d'antique par lesquelz estoit repceu la clarté, et par iceulx on entroit en un cabinet faict а clere voys, de largeur de ladicte viz. Et montoit jusques au dessus la couverture, et lа finoit en pavillon. Par icelle viz on entroit de chascun cousté en une grande salle, et des salles es chambres.

Depuis la tour Artice jusques а Cryere estoient les belles grandes librairies, en Grec, Latin, Hebrieu, Françoys, Tuscan et Hespaignol, disparties par les divers estaiges selon iceulx langaiges. Au mylieu estoit une merveilleuse viz, de laquelle l'entrée estoit par le dehors du logis en un arceau large de six toizes. Icelle estoit faicte en telle symmetrie et capacité que six hommes d'armes, la lance sus la cuisse, povoient de front ensemble monter jusques au dessus de tout le bastiment .

Depuis la tour Anatole jusques а Mesembrine estoient belles grandes galleries, toutes pinctes des antiques prouesses, histoires et descriptions de la terre. Au milieu estoit une pareille montée et porte comme avons dict du cousté de la rivière. Sus icelle porte estoit escript, en grosses lettres antiques, ce que s'ensuit :
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:41

Inscription mise sur la grande porte de Theleme.

CHAPITRE LIV


Cy n'entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieulx matagotz, marmiteux, borsouflez,
Torcoulx , badaux, plus que n'estoient les Gotz,
Ny Ostrogotz, precurseurs des magotz
Haires, cagotz, caffars empantouflez,
Gueux mitouflez, frapars escorniflez,
Befflez, enflez, fagoteurs de tabus;
Tirez ailleurs pour vendre vos abus.


Vos abus meschans
Rempliroient mes camps
De meschanceté;
Et par faulseté
Troubleroient mes chants
Vous abus meschans.

Cy n'entrez pas, maschefains practiciens,
Clers basauchiens mangeurs du populaire.
Officiaux, scribes et pharisiens,
Juges anciens, qui les bons parroiciens
Ainsi que chiens mettez au capulaire;
Vostre salaire est au patibulaire
Allez y braire, icy n'est faict exces
Dont en voz cours on deust mouvoir proces.

Proces et debatz
Peu font cy d'esbatz,
Où l'on vient s'esbatre.
A vous, pour debatre
Soient en pleins cabatz
Proces et debatz.

Cy n'entrez pas, vous, usuriers chichars,
Briffaulx , leschars, qui tousjours amassez,
Grippeminaulx, avalleurs de frimars,
Courbez, camars, qui en vos coquemars
De mille marcs jа n'auriez assez.
Poinct esgassez n'estes, quand cabassez
Et entassez, poiltrons а chiche face :
La maIe mort en ce pas vous deface.

Face non humaine
De telz gens, qu'on maine
Raire ailleurs : céans
Ne seroit séans;
Vuidez ce dommaine,
Face non humaine.

Cy n'entrez pas, vous rassotez mastins ,
Soirs ny matins, vieux chagrins, et jaloux;
Ny vous aussi, seditieux mutins,
Larves, lutins, de Dangier palatins ,
Grecs ou Latins, plus а craindre que loups;
Ny vous gualous, verollez jusqu'а l'ous;
Portez vos loups ailleurs paistre en bonheur,
Croustelevez , remplis de deshonneur.

Honneur, los, deduict,
Ceans est deduict
Par joyeux acords;
Tous sont sains au corps;
Par ce, bien leur dict
Honneur, los, deduict.

Cy entrez, vous, et bien soyez venus
Et parvenuz, tous nobles chevaliers !
Cy est le lieu où sont les revenuz
Bien advenuz; affin que entretenuz
Grands et menuz, tous soyez а milliers.
Mes familiers serez et peculiers :
Frisques, gualliers, joyeux, plaisans, mignons
En general tous gentilz compaignons.

Compaignons gentilz,
Serains et subtilz,
Hors de vilité,
De civilité
Cy sont les oustilz,
Compaignons gentilz.

Cy entrez, vous, qui le sainct Evangile
En sens agile annoncez, quoy qu'on gronde :
Ceans aurez un refuge et bastille
Contre l'hostile erreur, qui tant postille
Par son faulx stile empoizonner le monde:
Entrez, qu'on fonde ici la foy profonde,
Puis, qu'on confonde, et par voix et par rolle,
Les ennemys de la saincte parolle !

La parolle saincte
Jа ne soit extainte
En ce lieu très sainct;
Chascun en soit ceinct;
Chascune ayt enceincte
La parolle saincte

Cy entrez, vous, dames de hault paraige !
En franc couraige entrez y en bon heur,
Fleurs de beaulté, а celeste visaige,
A droit corsaige, а maintien prude et saige.
En ce passaige est le sejour d'honneur.
Le hault seigneur, qui du lieu fut donneur
Et guerdonneur, pour vous l'a ordonné,
Et pour frayer а tout prou or donné .

Or donné par don
Ordonne pardon
A cil qui le donne,
Et très bien guerdonne
Tout mortel preud'hom
Or donné par don .
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:41

Comme estoit le manoir des Thelemites

CHAPITRE LV

Au millieu de la basse court estoit une fontaine magnificque de bel alabastre; au dessus les troys Graces, avecques cornes d'abondance, et gettoient l'eau par les mamelles, bouche, aureilles, yeulx, et aultres ouvertures du corps.

Le dedans du logis sus ladicte basse court estoit sus gros pilliers de cassidoine et porphyre, а beaux ars d'antique, au dedans desquelz estoient belles gualeries, longues et amples, aornées de pinctures, de cornes de cerfs, licornes, rhinoceros, hippopotames, dens de elephans, et aultres choses spectables.

Le logis des dames comprenoit depuis la tour Artice jusques а la porte Mesembrine. Les hommes occupoient le reste. Devant ledict logis des dames, affin qu'elles eussent l'esbatement, entre les deux premieres tours, au dehors, estoient les lices, l'hippodrome, le theatre, et natatoires, avecques les bains mirificques а triple solier, bien garniz de tous assortemens, et foyzon d'eau de myre.

Jouxte la riviere estoit le beau jardin de plaisance; au millieu d'iceluy, le beau labirynte. Entre les deux aultres tours estoient les jeux de paulme et de grosse balle. Du cousté de la tour Cryere estoit le vergier, plein de tous arbres fructiers, tous ordonnées en ordre quincunce. Au bout estoit le grand parc, foizonnant en toute sauvagine.

Entre les tierces tours estoient les butes pour l'arquebuse, l'arc, et l'arbaleste; les offices hors la tour Hesperie, а simple estaige; l'escurye au dela des offices; la faulconnerie au davant d'icelles, gouvernée par asturciers bien expers en l'art, et estoit annuellement fournie par les Candiens, Venitiens et Sarmates, de toutes sortes d'oiseaux paragons, aigles, gerfaulx, autours, sacres, laniers, faulcons, esparviers, esmerillons , et aultres, tant bien faictz et domesticquez que, partans du chasteau pour s'esbatre es champs, prenoient tout ce que rencontroient. La venerie estoit un peu plus loing, tyrant vers le parc.

Toutes les salles, chambres et cabinetz, estoient tapissez en diverses sortes, selon les saisons de l'année. Tout le pavé estoit couvert de drap verd. Les lictz estoient de broderie. En chascune arriere chambre estoit un miroir de christallin, enchassé en or fin, au tour garny de perles, et estoit de telle grandeur qu'il pouvoit veritablement representer toute la personne . A l'issue des salles du logis des dames, estoient les parfumeurs et testonneurs, par les mains desquelz passoient les hommes, quand ilz visitoient les dames. Iceulx fournissoient par chascun matin les chambres des dames d'eau rose, d'eau de naphe, et d'eau d'ange , et а chascune la precieuse cassollette, vaporante de toutes drogues aromatiques.
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:41

Comment estoient vestuz les religieux et religieuses de Theleme.

CHAPITRE LVI



Les dames, au commencement de la fondation, se habilloient а leur plaisir et arbitre. Depuis, feurent reforméez par leur franc vouloir en la façon que s'ensuyt .

Elles portoient chausses d'escarlatte, ou de migraine et passoient lesdictes chausses le genoul au dessus par troys doigtz justement, et ceste liziere estoit de quelque belles broderies et descoupeures. Les jartieres estoient de la couleur de leurs bracelletz, et comprenoient le genoul au dessus et dessoubz. Les souliers, escarpins et pantoufles de velours cramoysi rouge ou violet, deschiquettées А barbe d'escrevisse.

Au dessus de la chemise vestoient la belle vasquine de quelque beau camelot de soye. Sus icelle vestoient la verdugale de tafetas blanc, rouge, tanné, grys, etc., au dessus la cotte de tafetas d'argent faict а broderies de fin or et а l'agueille entortillé, ou, selon que bon leur sembloit, et correspondent а la disposition de l'air, de satin, damas, velour orangé, tanné, verd, cendré, bleu, jaune clair, rouge cramoysi, blanc, drap d'or, toille d'argent, de canetille, de brodure, selon les festes.

Les robbes, selon la saison, de toille d'or а frizure d'argent, de satin rouge couvert de canetille d'or, de tafetas blanc, bleu, noir, tanné, sarge de soye, camelot de soye, velours, drap d'argent, toille d'argent, or traict, velours ou satin porfilé d'or en diverses protraictures.

En esté, quelques jours, en lieu de robbes portoient belles marlottes , des parures susdictes, ou quelques bernes а la moresque, de velours violet а frizure d'or sus canetille d'argent, ou а cordelieres d'or, guarnies aux rencontres de petites perles Indicques . Et tousjours le beau panache, scelon les couleurs des manchons, et bien guarny de papillettes . En hyver, robbes de tafetas des couleurs comme dessus, fourrées de loups cerviers, genettes noires, martres de Calabre, zibelines, et aultres fourrures precieuses.

Les patenostres , anneauls, jazerans, carcans, estoient de fines pierreries, escarboucles, rubys balays, diamans, saphiz, esmeraudes, turquoyses, grenatz, agathes, berilles, perles, et unions d'excellence.

L'acoustrement de la teste estoit selon le temps . en hyver а la mode Françoyse; au printemps а l'Espagnole; en esté а la Tusque, exceptez les festes et dimanches, esquelz portoient accoustrement Françoys, parce qu'il est plus honorable et mieulx sent la pudicité matronale.

Les hommes estoient habilléz а leur mode. chausses, pour le bas, d'estamet ou serge drapée, d'escarlatte, de migraine, blanc ou noir; les hault de velours d'icelles couleurs, ou bien près approchantes, brodées et deschiquetées selon leur invention; le pourpoint de drap d'or, d'argent, de velours, satin, damas, tafetas, de mesmes couleurs, deschiquettés, broudez et acoustrez en paragon; les aguillettes, de soye de mesmes couleurs; les fers d'or bien esmaillez; les sayes et chamarres de drap d'or, toille d'or, drap d'argent, velours porfilé а plaisir; les robbes autant precieuses comme des dames; les ceinctures de soye, des couleurs du pourpoint; chascun la belle espée au cousté, la poignée dorée, le fourreau de velours de la couleur des chausses, le bout d'or et de orfevrerie; le poignart de mesmes; le bonnet de velours noir, garny de force bagues et boutons d'or; la plume blanche par dessus, mignonnement partie а paillettes d'or, au bout desquelles pendoient en papillettes beaulx rubiz, esmeraudes, etc.

Mais telle sympathie estoit entre les hommes et les femmes que par chascun jour ils estoient vestuz de semblable parure, et pour а ce ne faillir, estoient certains gentilz hommes ordonnez pour dire es hommes, par chascun matin, quelle livrée les dames vouloient en icelle journée porter, car le tout estoit faict selon l'arbitre des dames.

En ces vestemens tant propres et accoustremens tant riches ne pensez que eulx ny elles perdissent temps aulcun, car les maistres des garderobbes avoient toute la vesture tant preste par chascun matin, et les dames de chambre tant bien estoient aprinses que en un moment elles estoient prestes et habillez de pied en cap. Et, pour iceulx acoustremens avoir en meilleur oportunité, au tour du boys de Theleme estoit un grand corps de maison long de demye lieue, bien clair et assorty, en laquelle demouroient les orfevres, lapidaires, brodeurs, tailleurs, tireurs d'or, veloutiers, tapissiers, et aultelissiers, et lа oeuvroient chascun de son mestier, et le tout pour les susdictz religieux et religieuses. Iceulx estoient fourniz de matiere et estoffe par les mains du seigneur Nausiclete , lequel par chascun an leurs rendoit sept navires des isles de Perlas et Canibales , chargées de lingotz d'or, de soye crue, de perles et pierreries. Si quelques unions tendoient а vetusté et changeoient de naïfve blancheur, icelles par leur art renouvelloient en les donnant а manger а quelques beaulx cocqs , comme on baille cure es faulcons.
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:41

Comment estoient reiglez les Thelemites а leur maniere de vivre.

CHAPITRE LVII



Toute leur vie estoit employée non par loix, statuz ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levoient du lict quand bon leur sembloit, beuvoient, mangeoient, travailloient, dormoient quand le desir leur venoit; nul ne les esveilloit, nul ne les parforceoit ny а boyre, ny а manger, ny а faire chose aultre quelconques. Ainsi l'avoit estably Gargantua. En leur reigle n'estoit que ceste clause :

FAY CE QUE VOULDRAS,

parce que gens liberes, bien nez , bien instruictz, conversans en compaignies honnestes, ont par nature un instinct et aguillon, qui tousjours les poulse а faictz vertueux et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur. Iceulx, quand par vile subjection et contraincte sont deprimez et asserviz detournent la noble affection, par laquelle а vertuz franchement tendoient, а deposer et enfraindre ce joug de servitude; car nous entreprenons tousjours choses defendues et convoitons ce que nous est denié.

Par ceste liberté entrerent en louable emulation de faire tous ce que а un seul voyaient plaire. Si quelq'un ou quelcune disoit : « Beuvons, » tous buvoient; si disoit : « Jouons, » tous jouoient; si disoit : « Allons а l'esbat es champs, » tous y alloient. Si c'estoit pour voller ou chasser, les dames, montées sus belles hacquenées avecques leurs palefroy gourrier, sus le poing, mignonement enguantelé, portoient chascune ou un esparvier, ou un laneret, ou un esmerillon . Les hommes portoient les aultres oyseaulx.

Tant noblement estoient apprins qu'il n'estoit entre eulx celluy ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler de cinq et six langaiges, et en iceulx composer tant en carme, que en oraison solue. Jamais ne feurent veuz chevaliers tant preux, tant gualans, tant dextres а pied et а cheval, plus vers, mieulx remuans, mieulx manians tous bastons, que lа estoient, jamais ne feurent veues dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes а la main, а l'agueille, а tout acte muliebre honneste et libere, que lа estoient.

Par ceste raison, quand le temps venu estoit que aulcun d'icelle abbaye, ou а la requeste de ses parens, ou pour aultres causes, voulust issir hors, avecques soy il emmenoit une des dames, celle laquelle l'auroit prins pour son devot, et estoient ensemble mariez; et, si bien avoient vescu а Theleme en devotion et amytié, encores mieulx la continuoient ilz en mariaige : d'autant se entreaymoient ilz а la fin de leurs jours comme le premier de leurs nopces.

Je ne veulx oublier vous descripre un enigme qui fut trouvé aux fondemens de l'abbaye en une grande lame de bronze. Tel estoit comme s'ensuyt :
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:42

Enigme en prophetie.

CHAPITRE LVIII


Pauvres humains qui bon heur attendez ,
Levez vos cueurs et mes dictz entendez.
S'il est permis de croyre fermement
Que par les corps qui sont au firmament
Humain esprit de soy puisse advenir
A prononcer les choses а venir,
Ou, si t'on peut par divine puissance
Du sort futur avoir la congnoissance,
Tant que l'on juge en asseuré discours
Des ans loingtains la destinée et cours,
Je fois sçavoir а qui le veult entendre
Que cest hyver prochain, sans plus attendre,
Voyre plus tost, en ce lieu où nous sommes
Il sortira une maniere d'hommes
Las du repoz et faschez du sejour,
Qui franchement iront, et de plein jour,
Subourner gens de toutes qualitez
A different et partialitez.
Et qui vouldra les croyre et escouter
(Quoy qu'il en doibve advenir et couster),
Ilz feront mettre en debatz apparentz
Amys entre eulx et les proches parents;
Le filz hardy ne craindra l'impropere
De se bender contre son propre pere;
Mesmes les grandz, de noble lieu sailliz,
De leurs subjectz se verront assailliz,
Et le debvoir d'honneur et reverence
Perdra pour lors tout ordre et difference,
Car ilz diront que chascun а son tour
Doibt aller hault et puis faire retour,
Et sur ce poinct aura tant de meslées,
Tant de discordz, venues et allées,
Que nulle histoyre, où sont les grands merveilles,
A faict recit d'esmotions pareilles.
Lors se verra maint homme de valeur,
Par l'esguillon de jeunesse et chaleur
Et croire trop ce fervent appetit,
Mourir en fleur et vivre bien petit.
Et ne pourra nul laisser cest ouvrage,
Si une fois il y met le couraige,
Qu'il n'ayt emply par noises et debatz
Le ciel de bruit et la terre de pas.
Alors auront non moindre authorité
Hommes sans foy que gens de verité;
Car tous suyvront la creance et estude
De l'ignorante et sotte multitude,
Dont le plus lourd sera receu pour juge.
O dommaigeable et penible deluge!
Deluge, dy je et а bonne raison,
Car ce travail ne perdra sa saison
Ny n'en sera délivrée la terre
Jusques а tant qu'il en sorte а grand erre
Soubdaines eaux, dont les plus attrempez
En combatant seront pris et trempez,
Et а bon droict, car leur cueur, adonné
A ce combat, n'aura point perdonné
Mesme aux troppeaux des innocentes bestes,
Que de leurs nerfz et boyaulx deshonnestes
Il ne soit faict, non aux Dieux sacrifice,
Mais aux mortelz ordinaire service.
Or maintenant je vous laisse penser
Comment le tout se pourra dispenser
Et quel repoz en noise si profonde
Aura le corps de la machine ronde !
Les plus heureux, qui plus d'elle tiendront,
Moins de la perdre et gaster s'abstiendront,
Et tascheront en plus d'une maniere
A l'asservir et rendre prisonniere
En tel endroict que la pauvre deffaicte
N'aura recours que а celluy qui l'a faicte;
Et, pour le pis de son triste accident,
Le clair soleil, ains que estre en Occident,
Lairra espandre obscurité sur elle
Plus que d'eclipse ou de nuict naturelle,
Dont en un coup perdra sa liberté
Et du hault ciel la faveur et clarté,
Ou pour le moins demeurera deserte.
Mais elle, avant ceste ruyne et perte,
Aura longtemps monstré sensiblement
Un violent et si grand tremblement,
Que lors Ethna ne feust tant agitée
Quand sur un filz de Titan fut jectée;
Et plus soubdain ne doibt estre estimé
Le mouvement que feit Inarimé
Quand Tiphoeus si fort se despita
Que dens la mer les montz precipita.
Ainsi sera en peu d'heure rengée
A triste estat, et si souvent changée,
Que mesme ceulx qui tenue l'auront
Aulx survenans occuper la lairront.
Lors sera près le temps bon et propice
De mettre fin а ce long exercice :
Car les grans eaulx dont oyez deviser
Feront chascun la retraicte adviser;
Et toutesfoys, devant le partement,
On pourra veoir en l'air apertement
L'aspre chaleur d'une grand flamme esprise
Pour mettre а fin les eaulx et l'entreprise.
Reste, en après ces accidens parfaictz,
Que les esleuz joyeusement refaictz
Soient de tous biens et de manne celeste,
Et d'abondant par recompense honeste
Enrichiz soient; les aultres en la fin
Soient denuez. C'est la raison, affin
Que, ce travail en tel poinct terminé,
Un chascun ayt son sort predestiné.
Tel feut l'accord. O qu'est а reverer
Cil qui en fin pourra perseverer !

La lecture de cestuy monument parachevée, Gargantua souspira profondement, et dist es assistans :

« Ce n'est de maintenant que les gens reduictz а la creance Evangelicque sont persecutez; mais bien heureux est celluy qui ne sera scandalizé et qui tousjours tendra au but, au blanc que Dieu, par son cher Filz nous a prefix, sans par ses affections charnelles estre distraict ny diverty. »

Le moyne dist :

« Que pensez vous, en vostre entendement, estre par cest enigme designé et signifié?

- Quoy? (dist Gargantua). Le decours et maintien de verité divine.

- Par sainct Goderan (dist le moyne ), telle n'est mon exposition; le stille est de Merlin le Prophète . Donnez y allegories et intelligences tant graves que vouldrez, et y ravassez, vous et tout le monde, ainsy que vouldrez. De ma part, je n'y pense aultre sens enclous q'une description du jeu de paulme soubz obscures parolles. Les suborneurs de gens sont les faiseurs de parties, qui sont ordinairement amys, et, après les deux chasses faictes, sont hors le jeu celluy qui y estoyt et l'aultre y entre. On croyt le premier qui dict si l'esteuf est sus ou soubs la chorde . Les eaulx sont les sueurs; les chordes des raquestes sont faictes de boyaux de moutons ou de chevres; la machine ronde est la pelote ou l'esteuf. Après le jeu, on se refraischit devant un clair feu, et change l'on de chemise, et voluntiers bancquete l'on, mais plus joyeusement ceulx qui ont guaingné. Et grand chere! »

*FIN*
avatar
_angie_
Admin

Nombre de messages : 1039
Age : 31
Location : Véliko Tarnovo
Date d'inscription : 09/11/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://litterature.forumgratuit.org

Revenir en haut Aller en bas

Re: François Rabelais - Gargantua

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Page 3 sur 3 Précédent  1, 2, 3

Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum