François Rabelais - Gargantua

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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:22

Comment feut meu entre les fouaciers de Lerné et ceux du pays de
Gargantua le grand debat dont furent faictes grosses guerres.

CHAPITRE XXV



En cestuy temps, qui fut la saison de vendanges, au commencement de automne, les bergiers de la contrée estoient а guarder les vines et empescher que les estourneaux ne mangeassent les raisins.

Onquel temps les fouaciers de Lerné passoient le grand quarroy, menans dix ou douze charges de fouaces а la ville.

Lesdictz bergiers les requirent courtoisement leurs en bailler pour leur argent, au pris du marché. Car notez que c'est viande celeste manger а desjeuner raisins avec fouace fraiche, mesmement des pineaulx, des fiers, des muscadeaulx, de la bicane, et des foyrars pour ceulx qui sont constipez de ventre, car ilz les font aller long comme un vouge, et souvent, cuidans peter, ilz se conchient, dont sont nommez les cuideurs des vendanges .

A leur requeste ne feurent aulcunement enclinez les fouaciers, mais (que pis est) les oultragerent grandement, les appelans trop diteulx, breschedens, plaisans rousseaulx, galliers, chienlictz, averlans, limes sourdes, faictneans, friandeaulx, bustarins, talvassiers, riennevaulx, rustres, challans, hapelopins, trainneguainnes, gentilz flocquetz, copieux, landores, malotruz, dendins, baugears, tezez, gaubregeux, gogueluz, claquedans, boyers d'etrons, bergiers de merde, et aultres telz epithetes diffamatoires, adjoustans que poinct а eulx n'apartenoit manger de ces belles fouaces, mais qu'ilz se debvoient contenter de gros pain ballé et de tourte.

Auquel oultraige un d'entr'eulx, nommé Frogier, bien honneste homme de sa personne et notable bacchelier, respondit doulcement:

« Depuis quand avez vous prins cornes qu'estes tant rogues devenuz? Dea, vous nous en souliez voluntiers bailler, et maintenant y refusez. Ce n'est faict de bons voisins, et ainsi ne vous faisons nous, quand venez icy achapter nostre beau frument, duquel vous faictez voz gasteaux et fouaces. Encores par le marché vous eussions nous donné de noz raisins; mais, par la mer Dé ! vous en pourriez repentir et aurez quelque jour affaire de nous. Lors nous ferons envers vous а la pareille, et vous en soubvienne ! »

Adoncq Marquet , grand bastonnier de la confrairie des fouaciers, luy dist:

« Vrayement, tu es bien acresté а ce matin; tu mangeas her soir trop de mil. Vien çа, vien çа, je te donnerai de ma fouace ! »

Lors Forgier en toute simplesse approcha, tirant un unzain de son baudrier, pensant que Marquet luy deust deposcher de ses fouaces; mais il luy bailla de son fouet а travers les jambes si rudement que les noudz y apparoissoient. Puis voulut gaigner а la fuyte; mais Forgier s'escria au meurtre et а la force tant qu'il peut, ensemble luy getta un gros tribard qu'il portoit soubz son escelle, et le attainct par la joincture coronale de la teste, sus l'artere crotaphique , du cousté dextre, en telle sorte que Marquet tomba de sa jument; mieulx sembloit homme mort que vif.

Cependent les mestaiers, qui lа auprés challoient les noiz, accoururent avec leurs grandes gaules et frapperent sus ces fouaciers comme sus seigle verd. Les aultres bergiers et bergieres, ouyans, le cry de Forgier, y vindrent avec leurs fondes et brassiers, et les suyvirent а grands coups de pierres tant menuz qu'il sembloit que ce feust gresle. Finablement les aconceurent et ousterent de leurs fouaces environ quatre ou cinq douzeines; toutesfoys ilz les payerent au pris acoustumé et leurs donnerent un cens de quecas et troys panerées de francs aubiers. Puis les fouaciers ayderent а monter Marquet, qui estoit villainement blessé, et retournerent а Lerné sans poursuivre le chemin de Pareillé , menassans fort et ferme les boviers, bergiers et mestaiers de Seuillé et de Synays.

Ce faict, et bergiers et bergieres feirent chere lye avecques ces fouaces et beaulx raisins, et se rigollerent ensemble au son de la belle bouzine, se mocquans de ces beaulx fouaciers glorieux, qui avoient trouvé male encontre par faulte de s'estre seignez de la bonne main au matin, et avec gros raisins chenins estuverent les jambes de Forgier mignonnement, si bien qu'il feut tantost guery.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:23

Comment les habitans de Lerné, par le commandement de Picrochole,
leur roy, assaillirent au despourveu les bergiers de Gargantua.

CHAPITRE XXVI



Les fouaciers retournez а Lerné, soubdain, davant boyre ny manger, se transporterent au Capitoly , et lа, davant leur roy nommé Picrochole, tiers de ce nom, proposerent leur complainte, monstrans leurs paniers rompuz, leurs bonnetz foupiz, leurs robbes dessirées, leurs fouaces destroussées, et singulierement Marquet blessé enormement, disans le tout avoir esté faict par les bergiers et mestaiers de Grandgousier, près le grand carroy par delа Seuillé.

Lequel incontinent entra en courroux furieux, et sans plus oultre se interroguer quoy ne comment, feist crier par son pays ban et arriere ban, et que un chascun, sur peine de la hart, convint en armes en la grand place devant le Chasteau, а heure de midy.

Pour mieulx confermer son entreprise, envoya sonner le tabourin а l'entour de la ville. Luy mesmes, ce pendent qu'on aprestoit son disner, alla faire affuster son artillerie , desployer son enseigne et oriflant, et charger force munitions, tant de harnoys d'armes que de gueulles.

En disnant bailla les comissions, et feut par son edict constitué le seigneur Trepelu sus l'avant guarde, en laquelle furent contez seize mille quatorze hacquebutiers, trente cinq mille et unze avanturiers .

A l'artillerie fut commis le Grand Escuyer Toucquedillon , en laquelle feurent contées neuf cens quatorze grosses pieces de bronze, en canons, doubles canons, baselicz, serpentines, couleuvrines, bombardes, faulcons, passevolans, spiroles et aultres pièces. L'arriere guarde feut baillée au duc Racquedenare ; en la bataille se tint le roy et les princes de son royaulme.

Ainsi sommairement acoustrez, davant que se mettre en voye, envoyerent troys cens chevaulx legiers, soubz la conduicte du capitaine Engoulevent, pour descouvrir le pays et sçavoir si embuche aulcune estoyt par la contrée; mais, après avoir diligemment recherché, trouverent tout le pays а l'environ en paix et silence, sans assemblée quelconque.

Ce que entendent, Picrochole commenda q'un chascun marchast soubz son enseigne hastivement.

Adoncques sans ordre et mesure prindrent les champs les uns parmy les aultres, gastans et dissipans tout par où ilz passoient, sans espargner ny pauvre, ny riche, ny lieu sacré, ny prophane; emmenoient beufz, vaches, thoreaux, veaulx, genisses, brebis, moutons, chevres et boucqs, poulles, chappons, poulletz, oysons, jards, oyes, porcs, truyes, guoretz; abastans les noix, vendeangeans les vignes, emportans les seps, croullans tous les fruictz des arbres. C'estoit un desordre incomparable de ce qu'ilz faisoient, et ne trouverent personne qui leurs resistast; mais un chascun se mettoit а leur mercy, les suppliant estre traictez plus humainement, en consideration de ce qu'ilz avoient de tous temps esté bons et amiables voisins, et que jamais envers eulx ne commirent excès ne oultraige pour ainsi soubdainement estre par iceulx mal vexez, et que Dieu les en puniroit de brief. Es quelles remonstrances rien plus ne respondoient, sinon qu'ilz leurs vouloient aprendre а manger de la fouace.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:23

Comment un moine de Seuillé saulva le cloz de l'abbaye
du sac des ennemys.

CHAPITRE XXVII

Tant feirent et tracasserent, pillant et larronnant, qu'ilz arriverent а Seuillé, et detrousserent hommes et femmes, et prindrent ce qu'ilz peurent : rien ne leurs feut ne trop chault ne trop pesant. Combien que la peste y feust par la plus grande part des maisons, ilz entroient partout, ravissoient tout ce qu'estoit dedans, et jamais nul n'en print dangier, qui est cas assez merveilleux : car les curez, vicaires, prescheurs, medicins, chirurgiens et apothecaires qui alloient visiter, penser, guerir, prescher et admonester les malades, estoient tous mors de l'infection, et ces diables pilleurs et meurtriers oncques n'y prindrent mal. Dont vient cela, Messieurs ? Pensez y, je vous pry.

Le bourg ainsi pillé, se transporterent en l'abbaye avecques horrible tumulte, mais la trouverent bien reserrée et fermée, dont l'armée principale marcha oultre vers le gué de Vede, exceptez sept enseignes de gens de pied et deux cens lances qui lа resterent et rompirent les murailles du cloz affin de guaster toute la vendange.

Les pauvres diables de moines ne sçavoient auquel de leurs saincts se vouer. A toutes adventures feirent sonner ad capitulum capitulantes. Lа feut decreté qu'ilz feroient une belle procession, renforcée de beaulx preschans, et letanies contra hostium insidias , et beaulx responds pro pace.

En l'abbaye estoit pour lors un moine claustrier, nommé Frere Jean des Entommeures , jeune, guallant, frisque, de hayt, bien а dextre, hardy, adventureux, deliberé, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantaigé en nez, beau despescheur d'heures, beau desbrideur de messes, beau descroteur de vigiles, pour tout dire sommairement vray moyne si oncques en feut depuys que le monde moynant moyna de moynerie; au reste clerc jusques es dents en matiere de breviaire.

Icelluy, entendent le bruict que faisoyent les ennemys par le cloz de leur vine, sortit hors pour veoir ce qu'ilz faisoient, et, advisant qu'ilz vendangeoient leur cloz auquel estoyt leur boyte de tout l'an fondée, retourne au cueur de l'égllse, où estoient les aultres moynes, tous estonnez comme fondeurs de cloches , lesquelz voyant chanter Ini nim, pe, ne, ne, ne, ne, ne, ne, tum, ne, num, num, ini, i, mi, i, mi, co, o, ne, no, o, o, ne, no, ne, no, no, no, rum, ne, num, num : « C'est, dist il, bien chien chanté! Vertus Dieu, que ne chantez vous:

Adieu, paniers, vendanges sont faictes?

« Je me donne au diable s'ilz ne sont en nostre cloz et tant bien couppent et seps et raisins qu'il n'y aura, par le corps Dieu ! de quatre années que halleboter dedans. Ventre sainct Jacques ! que boyrons nous ce pendent, nous aultres pauvres diables? Seigneur Dieu, da mihi potum ! »

Lors dist le prieur claustral:

« Que fera cest hyvrogne icy? Qu'on me le mene en prison. Troubler ainsi le service divin!

- Mais (dist le moyne) le service du vin, faisons tant qu'il ne soit troublé; car vous mesmes, Monsieur le Prieur, aymez boyre du meilleur. Sy faict tout homme de bien; jamais homme noble ne hayst le bon vin : c'est un apophthegme monachal. Mais ces responds que chantez ycy ne sont, par Dieu! poinct de saison.

« Pourquoy sont noz heures en temps de moissons et vendenges courtes; en l'advent et tout hyver longues? Feu de bonne memoire Frere Macé Pelosse , vray zelateur (ou je me donne au diable) de nostre religion, me dist, il m'en soubvient, que la raison estoit affin qu'en ceste saison nous facions bien serrer et faire le vin, et qu'en hyver nous le humons.

« Escoutez, Messieurs, vous aultres qui aymez le vin: le corps Dieu, sy me suibvez ! Car, hardiment, que sainct Antoine me arde sy ceulx tastent du pyot qui n'auront secouru la vigne ! Ventre Dieu, les biens de l'Eglise! Ha, non, non! Diable! sainct Thomas l'Angloys voulut bien pour yceulx mourir : si je y mouroys, ne seroys je sainct de mesmes? Je n'y mourray jа pourtant, car c'est moy qui le foys es aultres. »

Ce disant, mist bas son grand habit et se saisist du baston de la croix, qui estoit de cueur de cormier, long comme une lance, rond а plain poing et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon, mist son froc en escharpe et de son baston de la croix donna sy brusquement sus les ennemys, qui, sans ordre, ne enseigne, ne trompette, ne tabourin, parmy le cloz vendangeoient, car les porteguydons et port'enseignes avoient mis leurs guidons et enseignes l'orée des murs, les tabourineurs avoient defoncé leurs tabourins d'un cousté pour les emplir de raisins, les trompettes estoient chargez de moussines, chacun estoit desrayé, - il chocqua doncques si roydement sus eulx, sans dyre guare, qu'il les renversoyt comme porcs, frapant а tors et а travers, а vieille escrime.

Es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt bras et jambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule, descroulloyt les omoplates, sphaceloyt les greves, desgondoit les ischies, debezilloit les fauciles .

Si quelq'un se vouloyt cascher entre les sepes plus espès, а icelluy freussoit toute l'areste du douz et l'esrenoit comme un chien.

Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, а icelluy faisoyt voler la teste en pieces par la commissure lambdoide.

Si quelq'un gravoyt en une arbre, pensant y estre en seureté, icelluy de son baston empaloyt par le fondement.

Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy crioyt: Ha, Frere Jean, mon amy, Frere Jean, je me rend !

- Il t'est (disoit il) bien force; mais ensemble tu rendras l'ame а tous les diables. »

Et soubdain luy donnoit dronos. Et, si personne tant feust esprins de temerité qu'il luy voulust resister en face, lа monstroyt il la force de ses muscles, car il leurs transperçoyt la poictrine par le mediastine et par le cueur. A d'aultres donnant suz la faulte des coustes, leurs subvertissoyt l'estomach, et mouroient soubdainement. Es aultres tant fierement frappoyt par le nombril qu'il leurs faisoyt sortir les tripes. Es aultres parmy les couillons persoyt le boiau cullier. Croiez que c'estoyt le plus horrible spectacle qu'on veit oncques

Les uns cryoient : Saincte Barbe !
les aultres : Sainct George !
les aultres : Saincte Nytouche !
les aultres : Nostre Dame de Cunault ! de Laurette !
de Bonnes Nouvelles ! de la Lenou! de Riviere !
les ungs se vouoyent а sainct Jacques;
les aultres au sainct suaire de Chambery, mais il
brusla troys moys après, si bien qu'on n'en peut saulver un seul brin ;
les aultres а Cadouyn;
les aultres а sainct Jean d'Angery ;
les aultres а sainct Eutrope de Xainctes, а sainct Mesmes de Chinon,
а sainct Martin de Candes, а sainct Clouaud de Sinays , es reliques de
Javrezay et mille aultres bons petitz sainctz.
Les ungs mouroient sans parler, les aultres parloient sans mourir. Les ungs
mouroient en parlant, les aultres parloint en mourant.
Les aultres crioient а haulte voix : « Confession ! Confession ! Confiteor!
Miserere! In manus! »

Tant fut grand le cris des navrez que le prieur de l'abbaye avec tous ses moines sortirent, lesquelz, quand apperceurent ces pauvres gens ainsi ruez parmy la vigne et blessez а mort, en confesserent quelques ungs. Mais, ce pendent que les prebstres se amusoient а confesser, les petits moinetons coururent au lieu où estoit Frere Jean et luy demanderent en quoy il vouloit qu'ilz luy aydassent. A quoy respondit qu'ilz esguorgetassent ceulx qui estoient portez par terre. Adoncques, laissans leurs grandes cappes sus une treille au plus près, commencerent esgourgeter et achever ceulx qu'il avoit desjа meurtriz. Sçavez vous de quelz ferrements ? A beaulx gouvetz, qui sont petitz demy cousteaux dont les petitz enfans de nostre pays cernent les noix.

Puis а tout son baston de croix guaingna la breche qu'avoient faict les ennemys. Aulcuns des moinetons emporterent les enseignes et guydons en leurs chambres pour en faire des jartiers. Mais, quand ceulx qui s'estoient confessez vouleurent sortir par icelle bresche, le moyne les assommoit de coups, disant :

« Ceulx cy sont confès et repentans, et ont guaigné les pardons; ilz s'en vont en paradis, aussy droict comme une faucille et comme est le chemin de Faye. »

Ainsi, par sa prouesse, feurent desconfiz tous ceulx de l'armée qui estoient entrez dedans le clous, jusques au nombre de treze mille six cens vingt et deux, sans les femmes et petitz enfans, cela s'entend tousjours

Jamais Maugis , hermite, ne se porta si vaillamment а tout son bourdon contre les Sarrasins, desquelz est escript es gestes des quatre filz Haymon, comme feist le moine а l'encontre des ennemys avec le baston de la croix.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:24

Comment Picrochole print d'assault la Roche Clermauld, et le regret
et difficulté que feist Grandgousier de entreprendre guerre.

CHAPITRE XXVIII



Cependent que le moine s'escarmouchoit comme avons dict contre ceulx qui estoient entrez le clous, Picrochole а grande hastiveté passa le gué de Vede avec ses gens, et assaillit La Roche Clermauld, auquel lieu ne luy feut faicte resistance quelconques, et, par ce qu'il estoit jа nuict, delibera en icelle ville se heberger soy et ses gens, et refraischir de sa cholere pungitive.

Au matin, print d'assault les boullevars et chasteau, et le rempara très bien, et le proveut de munitions requises, pensant lа faire sa retraicte si d'ailleurs estoit assailly, car le lieu estoit fort et par art et par nature а cause de la situation et assiete.

Or laissons les lа et retournons а nostre bon Gargantua, qui est а Paris, bien instant а l'estude de bonnes lettres et exercitations athletiques, et le vieux bon homme Grandgousier, son pere, qui après souper se chauffe les couiles а un beau, clair et grand feu, et, attendent graisler des chastaines, escript au foyer avec un baston bruslé d'un bout dont on escharbotte le feu, faisant а sa femme et famille de beaulx contes du temps jadis.

Un des bergiers qui guardoient les vignes, nommé Pillot, se transporta devers luy en icelle heure et raconta entierement les excès et pillaiges que faisoit Picrochole, roy de Lerné, en ses terres et dommaines, et comment il avoit pillé, gasté, saccagé tout le pays, excepté le clous de Seuillé que Frere Jean des Entommeures avoit saulvé а son honneur, et de present estoit ledict roy en La Roche Clermaud, et lа en grande instance se remparoit, luy et ses gens.

« Holos ! holos ! dist Grandgousier, qu'est cecy, bonnes gens? Songé je, ou si vray est ce qu'on me dict? Picrochole, mon amy ancien de tout temps, de toute race et alliance, me vient il assaillir? Qui le meut? Qui le poinct? Qui le conduict? Qui l'a ainsi conseillé? Ho! ho! ho! ho! ho! mon Dieu mon Saulveur, ayde moy, inspire moy, conseille moy а ce qu'est de faire ! Je proteste, je jure davant toy, ainsi me soys tu favorable ! - sy jamais а luy desplaisir, ne а ses gens dommaige, ne en ses terres je feis pillerie; mais, bien au contraire, je l'ay secouru de gens, d'argent, de faveur et de conseil, en tous cas que ay peu congnoistre son adventaige. Qu'il me ayt doncques en ce poinct oultraigé, ce ne peut estre que par l'esprit maling. Bon Dieu, tu congnois mon couraige, car а toy rien ne peut estre celé; si par cas il estoit devenu furieux et que, pour luy rehabilliter son cerveau, tu me l'eusse icy envoyé, donne moy et pouvoir et sçavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir par bonne discipline.

«Ho ! ho ! ho ! mes bonnes gens, mes amys et mes feaulx serviteurs, fauldra il que je vous empesche а me y ayder? Las ! ma vieillesse ne requerroit dorenavant que repous, et toute ma vie n'ay rien tant procuré que paix; mais il fault, je le voy bien, que maintenant de harnoys je charge mes pauvres espaules lasses et foibles, et en ma main tremblante je preigne la lance et la masse pour secourir et guarantir mes pauvres subjectz. La raison le veult ainsi, car de leur labeur je suis entretenu et de leur sueur je suis nourry, moy, mes enfans et ma famille.

« Ce non obstant, je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les ars et moyens de paix; lа je me resouls. »

Adoncques feist convoquer son conseil et propousa l'affaire tel comme il estoit, et fut conclud qu'on envoiroit quelque homme prudent devers Picrochole sçavoir pourquoy ainsi soubdainement estoit party de son repous et envahy les terres es quelles n'avoit droict quicquonques, davantaige qu'on envoyast querir Gargantua et ses gens, affin de maintenir le pays et defendre а ce besoing. Le tout pleut а Grandgousier, et commenda que ainsi feust faict

Dont sus l'heure envoya le Basque, son laquays, querir а toute diligence Gargantua, et luy escripvoit comme s'ensuit.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:24

Le teneur des lettres que Grandgousier escripvoit а Gargantua.

CHAPITRE XXIX



« La ferveur de tes estudes requeroit que de long temps ne te revocasse de cestuy philosophicque repous, sy la confiance de noz amys et anciens confederez n'eust de present frustré la seureté de ma vieillesse. Mais, puis que telle est ceste fatale destinée que par iceulx soye inquieté es quelz plus je me repousoye, force me est te rappeler au subside des gens et biens qui te sont par droict naturel affiez.

« Car, ainsi comme debiles sont les armes au dehors si le conseil n'est en la maison, aussi vaine est l'estude et le conseil inutile qui en temps oportun par vertus n'est executé et а son effect reduict.

« Ma deliberation n'est de provocquer, ains de apaiser; d'assaillir, mais defendre; de conquester, mais de guarder mes feaulx subjectz et terres hereditaires, es quelles est hostillement entré Picrochole sans cause ny occasion, et de jour en jour poursuit sa furieuse entreprinse avecques excès non tolerables а personnes liberes.

«Je me suis en devoir mis pour moderer sa cholere tyrannicque, luy offrent tout ce que je pensois luy povoir estre en contentement, et par plusieurs foys ay envoyé amiablement devers luy pour entendre en quoy, par qui et comment il se sentoit oultragé; mais de luy n'ay eu responce que de voluntaire deffiance et que en mes terres pretendoit seulement droict de bienseance. Dont j'ay congneu que Dieu eternel l'a laissé au gouvernail de son franc arbitre et propre sens, qui ne peult estre que meschant sy par grâce divine n'est continuellement guidé , et, pour le contenir en office et reduire а congnoissance, me l'a icy envoyé а molestes enseignes.

« Pourtant, mon filz bien aymé, le plus tost que faire pouras, ces lettres veues, retourne а diligence secourir, non tant moy (ce que toutesfoys par pitié naturellement tu doibs) que les tiens, lesquelz par raison tu peuz saulver et guarder. L'exploict sera faict а moindre effusion de sang que sera possible, et, si possible est, par engins plus expediens, cauteles et ruzes de guerre, nous saulverons toutes les ames et les envoyerons joyeux а leurs domiciles.

« Tres chier filz, la paix de Christ, nostre redempteur, soyt avecques toy .

« Salue Ponocrates, Gymnaste et Eudemon de par moy.

« Du vingtiesme de Septembre.

« Ton père, GRANDGOUSIER. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:24

Comment Ulrich Gallet fut envoyé devers Picrochole.

CHAPITRE XXX



Les lettres dictées et signées, Grandgousier ordonna que Ulrich Gallet , maistre de ses requestes, homme saige et discret, duquel en divers et contencieux affaires il avoit esprouvé la vertus et bon advis, allast devers Picrochole pour luy remonstrer ce que par eux avoit esté decreté.

En celle heure partit le bon homme Gallet, et, passé le gué, demanda au meusnier de l'estat de Picrochole, lequel luy feist responce que ses gens ne luy avoient laissé ny coq ny geline, et qu'ilz s'estoient enserrez en La Roche Clermauld, et qu'il ne luy conseilloit poinct de proceder outre, de peur du guet, car leur fureur estoit enorme. Ce que facilement il creut, et pour celle nuict herbergea avecques le meusnier.

Au lendemain matin se transporta avecques la trompette а la porte du chasteau, et requist es guardes qu'ilz le feissent parler au roy pour son profit

Les parolles annoncées au roy, ne consentit aulcunement qu'on luy ouvrist la porte, mais se transporta sus le bolevard, et dist а l'embassadeur : « Qu'i a il de nouveau? Que voulez vous dire? »

Adoncques l'embassadeur propousa comme s'ensuit :
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:24

La harangue faicte par Gallet а Picrochole.

CHAPITRE XXXI



« Plus juste cause de douleur naistre ne peut entre les humains que si, du lieu dont par droicture esperoient grace et benevolence, ilz recepvent ennuy et dommaige. Et non sans cause (combien que sans raison) plusieurs, venuz en tel accident, ont ceste indignité moins estimé tolerable que leur vie propre, et, en cas que par force ny aultre engin ne l'ont peu corriger, se sont eulx mesmes privez de ceste lumiere.

« Doncques merveille n'est si le roy Grandgousier, mon maistre est а ta furieuse et hostile venue saisy de grand desplaisir et perturbé en son entendement. Merveille seroit si ne l'avoient esmeu les excès incomparables qui en ses terres et subjectz ont esté par toy et tes gens commis, es quelz n'a esté obmis exemple aulcun d'inhumanité, ce que luy est tant grief de soy, par la cordiale affection de laquelle tousjours a chery ses subjectz, que а mortel homme plus estre ne sçauroit. Toutesfoys sus l'estimation humaine plus grief luy est en tant que par toy et les tiens ont esté ces griefz et tords faictz qui de toute memoire et ancienneté aviez, toy et tes peres, une amitié avecques luy et tous ses encestres conceu, laquelle jusques а present comme sacrée ensemble aviez inviolablement maintenue, guardée et entretenue, si bien que non luy seulement ny les siens, mais les nations barbares, Poictevins, Bretons, Manseaux et ceulx qui habitent oultre les isles de Canarre et Isabella , ont estimé aussi facile demollir le firmament et les abysmes eriger au dessus des nues que desemparer vostre alliance, et tant l'ont redoubtée en leurs entreprinses que n'ont jamais auzé provoquer, irriter ny endommaiger l'ung, par craincte de l'aultre.

« Plus y a. Ceste sacrée amitié tant a emply ce ciel que peu de gens sont aujourd'huy habitans par tout le continent et isles de l'ocean, qui ne ayent ambitieusement aspiré estre receuz en icelle а pactes par vous mesmes conditionnez, autant estimans vostre confederation que leurs propres terres et dommaines; en sorte que de toute memoire n'a esté prince ny ligue tant efferée ou superbe qui ait auzé courir sus, je ne dis poinct voz terres, mais celles de voz confederez; et, si par conseil precipité ont encontre eulx attempté quelque cas de nouvelleté, le nom et tiltre de vostre alliance entendu, ont soubdain desisté de leurs entreprises.

« Quelle furie doncqnes te esmeut maintenant, toute alliance brisée, toute amitié conculquée, tout droict trespassé, envahir hostilement ses terres, sans en rien avoir esté par luy ny les siens endommagé, irrité ny provocqué? Où est foy? Où est loy? Où est raison? Où est humanité? Où est craincte de Dieu? Cuyde tu ces oultraiges estre recellés es esperitz eternelz et au Dieu souverain qui est juste retributeur de noz entreprinses ? Si le cuyde, tu te trompe car toutes choses viendront а son jugement. Sont ce fatales destinées ou influences des astres qui voulent mettre fin а tes ayzes et repous ? Ainsi ont toutes choses leur fin et periode, et, quand elles sont venues а leur poinct suppellatif, elles sont en bas ruinées, car elles ne peuvent long temps en tel estat demourer. C'est la fin de ceulx qui leurs fortunes et prosperitez ne peuvent par rayson et temperance moderer.

« Mais, si ainsi estoit phée et deust ores ton heur et repos prendre fin, falloit il que ce feust en incommodant а mon roy, celluy par lequel tu estois estably? Si ta maison debvoit ruiner, failloit il qu'en sa ruine elle tombast suz les atres de celluy qui l'avoit aornée? La chose est tant hors les metes de raison, tant abhorrente de sens commun, que а peine peut elle estre par humain entendement conceue, et jusques а ce demourera non croiable entre les estrangiers que l'effect asseuré et tesmoigné leur donne а entendre que rien n'est ny sainct, ny sacré а ceulx qui se sont emancipez de Dieu et Raison pour suyvre leurs affections perverses.

« Si quelque tort eust esté par nous faict en tes subjectz et dommaines, si par nous eust esté porté faveur а tes mal vouluz, si en tes affaires ne te eussions secouru, si par nous ton nom et honneur eust esté blessé, ou, pour mieulx dire, si l'esperit calumniateur, tentant а mal te tirer , eust par fallaces especes et phantasmes ludificatoyres mis en ton entendement que envers toy eussions faict choses non dignes de nostre ancienne amitié, tu debvois premier enquerir de la verité, puis nous en admonester, et nous eussions tant а ton gré satisfaict que eusse eu occasion de toy contenter. Mais (ô Dieu eternel !) quelle est ton entreprinse ? Vouldroys tu, comme tyrant perfide, pillier ainsi et dissiper le royaulme de mon maistre ? Le as tu esprouvé tant ignave et stupide qu'il ne voulust, ou tant destitué de gens, d'argent, de conseil et d'art militaire qu'il ne peust resister а tes iniques assaulx ?

« Depars d'icy presentement, et demain pour tout le jour soye retiré en tes terres, sans par le chemin faire aulcun tumulte ne force; et paye mille bezans d'or pour les dommaiges que as faict en ces terres. La moytié bailleras demain, l'aultre moytié payeras es ides de May prochainement venant, nons delaissant ce pendent pour houltaige les ducs de Tournemoule, de Basdefesses et de Menuail, ensemble le prince de Gratelles et le viconte de Morpiaille . »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:25

Comment Grandgousier, pour achapter paix, feist rendre les fouaces.

CHAPITRE XXXII



A tant se teut le bon homme Gallet; mais Picrochole а tous ses propos ne respond aultre chose sinon : « Venez les querir, venez les querir. Ilz ont belle couille et molle . Ilz vous brayeront de la fouace. »

Adoncques retourne vers Grandgousier, lequel trouva а genous, teste nue, encliné en un petit coing de son cabinet, priant Dieu qu'il vouzist amollir la cholere de Picrochole et le mettre au poinct de raison, sans y proceder par force. Quand veit le bon homme de retour, il luy demanda :

« Ha ! mon amy, mon amy, quelles nouvelles m'apportez vous?

- Il n'y a (dist Gallet) ordre; cest homme est du tout hors du sens et delaissé de Dieu.

- Voyre mais (dist Grandgousier), mon amy, quelle cause pretend il de cest excès ?

- Il ne me a (dist Gallet) cause queconques exposé, sinon qu'il m'a dict en cholere quelques motz de fouaces. Je ne sçay si l'on auroit poinct faict oultrage а ses fouaciers.

- Je le veulx (dist Grandgousier) bien entendre devant qu'aultre chose deliberer sur ce que seroit de faire. »

Alors manda sçavoir de cest affaire, et trouva pour vray qu'on avoit prins par force quelques fouaces de ses gens et que Marquet avoit repceu un coup de tribard sus la teste; toutesfoys que le tout avoit esté bien payé et que le dict Marquet avoit premier blessé Forgier de son fouet par les jambes. Et sembla а tout son conseil que en toute force il se doibvoit defendre. Ce non ostant dist Grandgousier :

« Puis qu'il n'est question que de quelques fouaces, je essayeray le contenter, car il me desplaist par trop de lever guerre. »

Adoncques s'enquesta combien on avoit prins de fouaces, et, entendent quatre ou cinq douzaines, commenda qu'on en feist cinq charretées en icelle nuict, et que l'une feust de fouaces faictes а beau beurre, beau moyeux d'eufz, beau saffran et belles espices pour estre distribuées а Marquet, et que pour ses interestz il luy donnoit sept cens mille et troys philippus pour payer les barbiers qui l'auroient pensé, et d'abondant luy donnoit la mestayrie de la Pomardiere а perpétuité, franche pour luy et les siens. Pour le tout conduyre et passer fut envoyé Gallet, lequel par le chemin feist cuillir près de la Sauloye force grands rameaux de cannes et rouzeaux, et en feist armer autour leurs charrettes, et chascun des chartiers; luy mesmes en tint un en sa main, par ce voulant donner а congnoistre qu'ilz ne demandoient que paix et qu'ilz venoient pour l'achapter.

Eulx venuz а la porte, requirent parler а Picrochole de par Grandgousier. Picrochole ne voulut oncques les laisser entrer, ny aller а eulx parler, et leurs manda qu'il estoit empesché, mais qu'ilz dissent ce qu'ilz vouldroient au capitaine Toucquedillon, lequel affustoit quelque piece sus les murailles. Adonc luy dict le bon homme :

« Seigneur, pour vous retirer de tout ce debat et ouster toute excuse que ne retournez en nostre premiere alliance, nous vous rendons presentement les fouaces dont est la controverse. Cinq douzaines en prindrent noz gens; elles furent très bien payées; nous aymons tant la paix que nous en rendons cinq charrettes, desquelles ceste icy sera pour Marquet, qui plus se plainct. Dadvantaige, pour le contenter entierement, voylа sept cens mille et troys philippus que je luy livre, et, pour l'interest qu'il pourroit pretendre, je luy cede la mestayrie de la Pomardiere, а perpétuité, pour luy et les siens, possedable en franc alloy; voyez cy le contract de la transaction. Et, pour Dieu, vivons dorenavant en paix, et vous retirez en vos terres joyeusement, cedans ceste place icy, en laquelle n'avez droict quelconques, comme bien le confessez, et amis comme par avant. »

Toucquedillon raconta le tout а Picrochole, et de plus envenima son couraige, luy disant :

« Ces rustres ont belle paour. Par Dieu, Grandgousier se conchie, le pouvre beuveur ! Ce n'est son art aller en guerre, mais ouy bien vuider les flascons. Je suis d'opinion que retenons ces fouaces et l'argent, et au reste nous hastons de remparer icy et poursuivre nostre fortune. Mais pensent ilz bien avoir affaire а une duppe, de vous paistre de ces fouaces ? Voylа que c'est : le bon traictement et la grande familiarité que leurs avez par cy devant tenue vous ont rendu envers eulx comtemptible : oignez villain, il vous poindra; poignez villain, il vous oindra.

- Çа, çа, çа, dist Picrochole, sainct Jacques, ilz en auront ! Faictes ainsi qu'avez dict.

- D'une chose, dist Toucquedillon, vous veux je advertir. Nous sommes icy assez mal avituaillez et pourveuz maigrement des harnoys de gueule. Si Grandgousier nous mettoit siege, dès а present m'en irois faire arracher les dents toutes, seulement que troys me restassent, autant, а voz gens comme а moy : avec icelles nons n'avangerons que trop а manger noz munitions.

- Nous, dist Picrochole, n'aurons que trop mangeailles. Sommes nous icy pour manger ou pour batailler ?

- Pour batailler, vrayement, dist Toucquedillon; mais de la pance vient la dance , et où faim regne, force exule.

- Tant jazer ! dist Picrochole. Saisissez ce qu'ilz ont amené. »

Adoncqnes prindrent argent et fouaces et beufz et charrettes, et les renvoyerent sans mot dire, sinon que plus n'aprochassent de si près pour la cause qu'on leur diroit demain. Ainsi sans rien faire retournerent devers Grandgousier, et luy conterent le tout, adjoustans qu'il n'estoit aulcun espoir de les tirer а paix, sinon а vive et forte guerre.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:25

Comment certains gouverneurs de Picrochole, par conseil precipité,
le mirent au dernier peril.

CHAPITRE XXXIII



Les fouaces destroussées, comparurent davant Picrochole les duc de Menuail, comte Spadassin et capitaine Merdaille , et luy dirent :

« Cyre, aujourd'huy nous vous rendons le plus heureux, le plus chevaleureux prince qui oncques feust depuis la mort de Alexandre Macedo.

- Couvrez, couvrez vous, dist Picrochole.

- Grand mercy (dirent ilz), Cyre, nous sommes а nostre debvoir. Le moyen est tel :

« Vous laisserez icy quelque capitaine en garnison avec petite bande de gens pour garder la place, laquelle nous semble assez forte, tant par nature que par les rampars faictz а vostre invention. Vostre armée partirez en deux, comme trop mieulx l'entendez. L'une partie ira ruer sur ce Grandgousier et ses gens. Par icelle sera de prime abordée facilement desconfit. Lа recouvrerez argent а tas, car le vilain en a du content; vilain, disons nous, parce que un noble prince n'a jamais un sou. Thesaurizer est faict de vilain. -L'aultre partie, cependent, tirera vers Onys, Sanctonge, Angomoys et Gascoigne, ensemble Perigot, Medoc et Elanes. Sans resistence prendront villes, chasteaux et forteresses. A Bayonne, а Sainct Jean de Luc et Fontarabie sayzirez toutes les naufz, et, coustoyant vers Galice et Portugal, pillerez tous les lieux maritimes jusques а Ulisbonne , où aurez renfort de tout equipage requis а un conquerent. Par le corbieu, Hespaigne se rendra, car ce ne sont que madourrez ! Vous passerez par l'estroict de Sibyle , et lа erigerez deux colonnes, plus magnificques que celles de Hercules, а perpetuelle memoire de vostre nom, et sera nommé cestuy destroict la mer Picrocholine. Passée la mer Picrocholine, voicy Barberousse, qui se rend vostre esclave...

- Je (dist Picrochole) le prendray а mercy.

- Voyre (dirent ilz), pourveu qu'il se face baptiser. Et oppugnerez les royaulmes de Tunic, de Hippes, Argiere, Bone, Corone, hardiment toute Barbarie. Passant oultre, retiendrez en vostre main Majorque, Minorque, Sardaine, Corsicque et aultres isles de la mer Ligusticque et Baleare. Coustoyant а gausche, dominerez toute la Gaule Narbonicque, Provence et Allobroges, Genes, Florence, Lucques, et а Dieu seas Rome ! Le pauvre Monsieur du Pape meurt desjа de peur.

- Par ma foy (dist Picrochole), je ne lui baiseray jа sa pantofle.

- Prinze Italie, voylа Naples, Calabre, Appoulle et Sicile toutes а sac, et Malthe avec. Je vouldrois bien que les plaisans chevaliers, jadis Rhodiens , vous resistassent, pour veoir de leur urine !

- Je iroys (dict Picrochole) voluntiers а Laurette.

- Rien, rien (dirent ilz); ce sera au retour. De lа prendrons Candie, Cypre, Rhodes et les isles Cyclades, et donnerons sus la Morée. Nons la tenons. Sainct Treignan, Dieu gard Hierusalem ! car le soubdan n'est pas comparable а vostre puissance !

- Je (dist il) feray doncques bastir le Temple de Salomon.

- Non (dirent ilz) encores, attendez un peu. Ne soyez jamais tant soubdain а voz entreprinses. Sçavez vous que disoit Octavian Auguste? Festina lente . Il vous convient premièrement avoir l'Asie Minor, Carie, Lycie, Pamphile, Celicie, Lydie, Phrygie, Mysie, Betune, Charazie, Satalie, Samagarie, Castamena, Luga, Savasta, jusques а Euphrates.

- Voirons nous (dist Picrochole) Babylone et le Mont Sinay?

- Il n'est (dirent ilz) jа besoing pour ceste heure. N'est ce pas assez tracassé dea avoir transfreté la mer Hircane, chevauché les deux Armenies et les troys Arabies?

- Par ma foy (dist il) nous sommes affolez. Ha, pauvres gens!

- Quoy? dirent ilz.

- Que boyrons nous par ces desers? Car Julian Auguste et tout son oust y moururent de soif, comme l'on dict.

- Nous (dirent ilz) avons jа donné ordre а tout. Par la mer Siriace vous avez neuf mille quatorze grands naufz, chargées des meilleurs vins du monde; elles arriverent а Japhes. Lа se sont trouvez vingt et deux cens mille chameaulx et seize cens elephans, lesquelz aurez prins а une chasse environ Sigeilmes, lorsque entrastes en Lybie, et d'abondant eustes toute la garavane de la Mecha. Ne vous fournirent ilz de vin а suffisance?

- Voyre! Mais (dist il) nous ne beumes poinct frais.

- Par la vertus (dirent ilz) non pas d'un petit poisson, un preux, un conquerent, un pretendent et aspirant а l'empire univers ne peut tousjours avoir ses aizes. Dieu soit loué que estes venu, vous et voz gens, saufz et entiers jusques au fleuve du Tigre !

- Mais (dist il) que faict ce pendent la part de nostre armée qui desconfit ce villain humeux Grandgousier?

- Ilz ne chomment pas (dirent ilz); nous les rencontrerons tantost. Ilz vous ont pris Bretaigne, Normandie, Flandres, Haynault, Brabant, Artoys, Hollande, Selande. Ilz ont passé le Rhein par sus le ventre des Suices et Lansquenetz, et part d'entre eulx ont dompté Luxembourg, Lorraine, la Champaigne, Savoye jusques а Lyon, auquel lieu ont trouvé voz garnisons retournans des conquestes navales de la mer Mediterranée, et se sont reassemblez en Boheme, après avoir mis а sac Soueve, Vuitemberg, Bavieres, Austriche, Moravie et Stirie; puis ont donné fierement ensemble sus Lubek, Norwerge, Swedenrich, Dace, Gotthie , Engroneland, les Estrelins , jusques а la mer Glaciale. Ce faict, conquesterent les isles Orchades et subjuguerent Escosse, Angleterre et Irlande. De lа, navigans par la mer Sabuleuse , et par les Sarmates, ont vaincu et dominé Prussie, Polonie, Litwanie, Russie, Valache, la Transsilvane et Hongrie, Bulgarie, Turquie, et sont а Constantinoble.

- Allons nous (dist Picrochole) rendre а eulx le plus toust, car je veulx estre aussi empereur de Thebizonde. Ne tuerons nous pas tous ces chiens turcs et Mahumetistes?

- Que diable (dirent ilz) ferons nous doncques? Et donnerez leurs biens et terres а ceulx qui vous auront servy honnestement.

- La raison (dist il) le veult; c'est equité. Je vous donne la Carmaigne , Surie et toute Palestine.

- Ha! (dirent ilz) Cyre, c'est du bien de vous. Grand mercy! Dieu vous face bien tousjours prosperer! » Lа present estoit un vieux gentilhomme, esprouvé en divers hazars et vray routier de guerre, nommé Echephron, lequel, ouyant ces propous, dist : « J'ay grand peur que toute ceste entreprinse sera semblable а la farce du pot au laict, duquel un cordouannier se faisoit riche par resverie; puis, le pot cassé, n'eut de quoy disner. Que pretendez vous par ces belles conquestes ? Quelle sera la fin de tant de travaulx et traverses ?

- Ce sera (dist Picrochole) que, nous retournez, repouserons а noz aises. » Dont dist Echephron : « Et, si par cas jamais n'en retournez, car le voyage est long et pereilleux, n'est ce mieulx que dès maintenant nous repousons, sans nous mettre en ces hazars?

- O (dist Spadassin) par Dieu, voicy un bon resveux ! Mais allons nous cacher au coing de la cheminée, et lа passons avec les dames nostre vie et nostre temps а enfiller des perles, ou а filler comme Sardanapalus. Qui ne se adventure, n'a cheval ny mule, ce dist Salomon.

- Qui trop (dist Echephron) se adventure, perd cheval et mulle, respondit Malcon.

- Baste ! (dist Picrochole) passons oultre. Je ne crains que ces diables de legions de Grandgousier. Ce pendent que nous sommes en Mesopotamie, s'ilz nous donnoient sus la queue, quel remede?

- Très bon (dist Merdaille). Une belle petite commission, laquelle vous envoirez es Moscovites, vous mettra en camp pour un moment quatre cens cinquante mille combatans d'eslite. O, si vous me y faictes vostre lieutenant, je tueroys un pigne pour un mercier! Je mors, je rue, je frappe, je attrape, je tue, je renye !

- Sus, sus (dict Picrochole), qu'on despesche tout, et qui me ayme, si me suyve. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:25

Comment Gargantua laissa la ville de Paris pour secourir son païs,
et comment Gymnaste rencontra les ennemys.

CHAPITRE XXXIV

En ceste mesme heure, Gargantua, qui estoyt yssu de Paris soubdain les lettres de son pere leues, sus sa grand jument venant, avoit jа passé le pont de la Nonnain, luy, Ponocrates, Gymnaste et Eudemon, lesquelz pour le suivre avoient prins chevaulx de poste. Le reste de son train venoit а justes journées, amenent tous ses livres et instrument philosophique. Luy arrivé а Parillé , fut adverty par le mestayer de Gouguet comment Picrochole s'estoit remparé а La Roche Clermaud et avoit envoyé le capitaine Tripet avec grosse armée assaillir le boys de Vede et Vaugaudry, et qu'ilz avoient couru la poulle jusques au Pressouer Billard, et que c'estoit chose estrange et difficile а croyre des excès qu'ilz faisoient par le pays. Tant qu'il luy feist paour, et ne sçavoit bien que dire ny que faire. Mais Ponocrates luy conseilla qu'ilz se transportassent vers le seigneur de La Vauguyon, qui de tous temps avoit esté leur amy et confederé, et par luy seroient mieulx advisez de tous affaires, ce qu'ilz feirent incontinent, et le trouverent en bonne deliberation de leur secourir, et feut de opinion que il envoyroit quelq'un de ses gens pour descouvrir le pays et sçavoir en quel estat estoient les ennemys, affin de y proceder par conseil prins scelon la forme de l'heure presente. Gymnaste se offrir d'y aller; mais il feut conclud que pour le meilleur il menast avecques soy quelq'un qui congneust les voyes et destorses et les rivieres de l'entour. Adoncques partirent luy et Prelinguand, escuyer de Vauguyon, et sans effroy espierent de tous coustez. Ce pendent Gargantua se refraischit et repeut quelque peu avecques ses gens, et feist donner а sa jument un picotin d'avoyne : c'estoient soisante et quatorze muys troys boisseaux . Gymnaste et son compaignon tant chevaucherent qu'ilz rencontrerent les ennemys tous espars et mal en ordre, pillans et desrobans tout ce qu'ilz povoient; et, de tant loing qu'ilz l'aperceurent, accoururent sus luy а la foulle pour le destrouser. Adonc il leurs cria : « Messieurs, je suys pauvre diable; je vous requiers qu'ayez de moy mercy. J'ay encores quelque escu : nous le boyrons, car c'est aurum potabile, et ce cheval icy sera vendu pour payer ma bien venue; cela faict, retenez moy des vostres, car jamais homme ne sceut mieulx prendre, larder, roustir et aprester, voyre, par Dieu! demembrer et gourmander poulle que moy qui suys icy, et pour mon proficiat(b) je boy а tous bons compaignons. » Lors descouvrit sa ferriere et, sans mettre le nez dedans, beuvoyt assez honnestement. Les maroufles le regardoient, ouvrans la gueule d'un grand pied et tirans les langues comme levriers, en attente de boyre après; mais Tripet, le capitaine, sus ce poinct accourut veoir que c'estoit. A luy Gymnaste offrit sa bouteille, disant : « Tenez, capitaine, beuvez en hardiment, j'en ay faict l'essay, c'est vin de La Faye Monjau.

- Quoy, dist Tripet, ce gaustier icy se guabele de nous! Qui es tu?

- Je suis (dist Gymnaste) pauvre diable.

- Ha! (dist Tripet) puisque tu est pauvre diable, c'est raison que passes oultre, car tout pauvre diable passe partout sans peage ny gabelle; mais ce n'est de coustume que pauvres diables soient si bien monstez. Pour tant, Monsieur le diable, descendez que je aye le roussin, et, si bien il ne me porte, vous, Maistre diable, me porterez, car j'ayme fort qu'un diable tel m'emporte. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:26

Comment Gymnaste soupplement tua le capitaine Tripet et aultres
gens de Picrochole.

CHAPITRE XXXV



Ces motz entenduz, aulcuns d'entre eulx commencerent avoir frayeur et se seignoient de toutes mains, pensans que ce feust un diable desguisé. Et quelq'un d'eulx, nommé Bon Joan, capitaine des Franc Topins, tyra ses heures de sa braguette et cria assez hault : « Agios ho Theos. Si tu es de Dieu, sy parle ! Si tu es de l'Aultre, sy t'en va ! » Et pas ne s'en alloit; ce que entendirent plusieurs de la bande, et departoient de la compaignie, le tout notant et considerant Gymnaste.

Pour tant feist semblant descendre de cheval, et, quand feut pendent du cousté du montouer, feist soupplement le tour de l'estriviere, son espée bastarde au cousté, et, par dessoubz passé, se lança en l'air et se tint des deux piedz sus la scelle, le cul tourné vers la teste du cheval. Puis dist : « Mon cas va au rebours. »

Adoncq, en tel poinct qu'il estoit, feist la guambade sus un pied et, tournant а senestre, ne faillit oncq de rencontrer sa propre assiete sans en rien varier. Dont dist Tripet :

« Ha ! ne feray pas cestuy lа pour ceste heure, et pour cause.

- Bren ! (dist Gymnaste) j'ay failly; je voys defaire cestuy sault. »

Lors par grande force et agilité feist en tournant а dextre la gambade comme davant. Ce faict, mist le poulce de la dextre sus l'arçon de la scelle et leva tout le corps en l'air, se soustenant tout le corps sus le muscle et nerf dudict poulce, et ainsi se tourna troys foys. A la quatriesme, se renversant tout le corps sans а rien toucher, se guinda entre les deux aureilles du cheval, soudant tout le corps en l'air sus le poulce de la senestre, et en cest estat feist le tour du moulinet; puis, frappant du plat de la main dextre sus le meillieu de la selle, se donna tel branle qu'il se assist sus la crope, comme font les damoiselles.

Ce faict, tout а l'aise passe la jambe droicte par sus la selle, et se mist en estat de chevaucheur sus la croppe.

« Mais (dist il) mieulx vault que je me mette entre les arsons. »

Adoncq, se appoyant sus les poulces des deux mains а la crope davant soy, se renversa cul sus teste en l'air et se trouva entre les arsons en bon maintien; puis d'un sobresault leva tout le corps en l'air, et ainsi se tint piedz joinctz entre les arsons, et lа tournoya plus de cent tours, les bras estenduz en croix, et crioit ce faisant а haulte voix : « J'enrage, diables, j'enrage, j'enrage ! Tenez moy, diables, tenez moy, tenez ! »

Tandis qu'ainsi voltigeoit, les marroufles en grand esbahissement disoient l'ung а l'aultre : « Par la mer Dé ! c'est un lutin ou un diable ainsi deguisé. Ab hoste maligno, libera nos, Domine. » Et fuyoient а la route , regardans darriere soy comme un chien qui emporte un plumail.

Lors Gymnaste, voyant son advantaige, descend de cheval, desguaigne son espée et а grands coups chargea sus les plus huppés, et les ruoit а grands monceaulx, blessez, navrez et meurtriz, sans que nul luy resistast, pensans que ce feust un diable affamé, tant par les merveilleux voltigemens qu'il avoit faict que par les propos que luy avoit tenu Tripet en l'appellant pauvre diable; sinon que Tripet en trahison luy voulut fendre la cervelle de son espée lansquenette; mais il estoit bien armé et de cestuy coup ne sentit que le chargement , et, soubdain se tournant, lancea un estoc volant au dict Tripet, et, ce pendent que icelluy se couvroit en hault, luy tailla d'un coup l'estomac, le colon et la moytié du foye, dont tomba par terre, et, tombant, rendit plus de quatre potées de souppes, et l'ame meslée parmy les souppes.

Ce fait, Gymnaste se retyre, considerant que les cas de hazart jamais ne fault poursuyvre jusques а leur periode et qu'il convient а tous chevaliers reverentement traicter leur bonne fortune, sans la molester ny gehainer, et, monstant sus son cheval, luy donne des esperons, tyrant droict son chemin vers La Vauguyon, et Prelinguand avecques luy.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:26

Gomment Gargantua desmollit le chasteau du Gué de Vede, et comment
ilz passerent le gué.

CHAPITRE XXXVI



Venu que fut, raconta l'estat onquel avoit trouvé les ennemys et du stratageme qu'il avoit faict, luy seul contre toute leur caterve , afferment que ilz n'estoient que maraulx, pilleurs et brigans, ignorans de toute discipline militaire, et que hardiment ilz se missent en voye, car il leurs seroit très facile de les assommer comme bestes.

Adoncques monta Gargantua sus sa grande jument, accompaigné comme davant avons dict, et, trouvant en son chemin un hault et grand arbre (lequel communement on nommoit l'Arbre de sainct Martin, pource qu'ainsi estoit creu un bourdon que jadis sainct Martin y planta), dist : « Voicy ce qu'il me failloit : cest arbre me servira de bourdon et de lance. » Et l'arrachit facilement de terre, et en ousta les rameaux, et le parapour son plaisir.

Ce pendent sa jument pissa pour se lascher le ventre; mais ce fut en telle abondance qu'elle en feist sept lieues de deluge, et deriva tout le pissat au gué de Vede, et tant l'enfla devers le fil de l'eau que toute ceste bande des ennemys furent en grand horreur noyez, exceptez aulcuns qui avoient prins le chemin vers les cousteaux а gauche.

Gargantua, venu а l'endroit du boys de Vede, feus advisé par Eudemon que dedans le chasteau estoit quelque reste des ennemys, pour laquelle chose sçavoir Gargantua s'escria tant qu'il peut :

« Estez vous lа, ou n'y estez pas? Si vous y estez, n'y soyez plus; si n'y estez, je n'ay que dire. »

Mais un ribauld canonnier, qui estoit au machicoulys, luy tyra un coup de canon et le attainct par la temple dextre furieusement; toutesfoys ne luy feist pour ce mal en plus que s'il luy eust getté une prune.

« Qu'est ce lа? (dist Gargantua). Nous gettez vous icy des grains de raisins? La vendange vous coustera cher ! » pensant de vray que le boulet feust un grain de raisin.

Ceulx qui estoient dedans le chasteau amuzez а la pille , entendant le bruit, coururent aux tours et forteresses, et luy tirerent plus de neuf mille vingt et cinq coups de faulconneaux et arquebouzes, visans tous а sa teste, et si menu tiroient contre luy qu'il s'escria :

« Ponocrates, mon amy, ces mousches icy me aveuglent; baillez moy quelque rameau de ces saulles pour les chasser», pensant des plombées et pierres d'artillerie que feussent mousches bovines.

Ponocrates l'advisa que n'estoient aultres mousches que les coups d'artillerye que l'on tiroit du chasteau. Alors chocqua de son grand arbre contre le chasteau, et а grands coups abastit et tours et forteresses, et ruyna tout par terre. Par ce moyen feurent tous rompuz et mis en pieces ceulx qui estoient en icelluy.

De lа partans, arriverent au pont du moulin et trouverent tout le gué couvert de corps mors en telle foulle qu'ilz avoient enguorgé le cours du moulin, et c'estoient ceulx qui estoient peritz au deluge urinal de la jument. Lа feurent en pensement comment ilz pourroient passer, veu l'empeschement de ces cadavres. Mais Gymnaste dist :

« Si les diables y ont passé, je y passeray fort bien.

- Les diables (dist Eudemon) y ont passé pour en emporter les ames damnées.

- Sainct Treignan ! (dist Ponocrates) par doncques consequence necessaire il y passera.

- Voyre, voyre (dist Gymnaste), ou je demoureray en chemin. »

Et, donnant des esperons а son cheval, passa franchement oultre, sans que jamais son cheval eust fraieur des corps mors; car il l'avoit accoustumé (selon la doctrine de Жlian) а ne craindre les ames ny corps mors - non en tuant les gens comme Diomedes tuoyt les Traces et Ulysses mettoit les corps de ses ennemys es pieds de ses chevaulx, ainsi que raconte Homere, - mais en luy mettant un phantosme parmy son foin et le faisant ordinairement passer sus icelluy quand il luy bailloit son avoyne.

Les troys aultres le suibvirent sans faillir, excepté Eudemon, duquel le cheval enfoncea le pied droict jusques au genoil dedans la pance d'un gros et gras vilain qui estoit lа noyé, а l'envers, et ne le povoit tirer hors; ainsi demoureroit empestré jusques а ce que Gargantua du bout de son baston enfondrale reste des tripes du villain en l'eau, ce pendent que le cheval levoit le pied, et (qui est chose merveilleuse en hippiatrie) feut ledict cheval guery d'un surotqu'il avoit en celluy pied par l'atouchement des boyaux de ce gros marroufle.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:26

Comment Gargantua, soy peignant, faisoit tomber de ses cheveulx les
boulletz d'artillerye.

CHAPITRE XXXVII



Issuz la rive de Vede, peu de temps après aborderent au chasteau de Grandgousier qui les attendoit en grand desir. A sa venue, ilz le festoyerent а tour de bras; jamais on ne veit gens plus joyeux, car Supplementum Supplementi Chronicorum dict que Gargamelle y mourut de joye. Je n'en sçay rien de ma part, et bien peu me soucie ny d'elle ny d'aultre

La verité fut que Gargantua, se refraischissant d'habillemens et se testonnantde son pigne (qui estoit grand de cent cannes , appoincté de grandes dents de elephans toutes entieres), faisoit tomber а chascun coup plus de sept balles de bouletz qui luy estoient demourez entre ses cheveulx а la demolition du boys de Vede. Ce que voyant, Grandgousier, son pere, pensoit que feussent pous et luy dist :

« Dea, mon bon filz, nous as tu aporté jusques icy des esparviers de Montagu? Je n'entendoys que lа tu feisse residence. »

Adonc Ponocrates respondit :

« Seigneur, ne pensez que je l'aye mis au colliege de pouillerie qu'on nomme Montagu. Mieulx le eusse voulu mettre entre les guenaux de Sainct Innocent, pour l'enorme cruaulté et villennie que je y ay congneu. Car trop mieulx, sont traictez les forcez entre les Maures et Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malautruz audict colliege , et, si j'estois roy de Paris, le diable m'emport si je ne metoys le feu dedans et faisoys brusler et principal et regens qui endurent ceste inhumanité davant leurs yeulx estre exercée ! »

Lors, levant un de ces boulletz, dist :

« Ce sont coups de canon que n'a guieres a repceu vostre filz Gargantua passant davant le Boys de Vede, par la trahison de vos ennemys. Mais ilz en eurent telle recompense qu'ilz sont tous periz en la ruine du chasteau, comme les Philistins par l'engin de Sanson, et ceulx que opprima la tour de Siloé, desquelz est escript Luce, xiij. Iceulx je suis d'advis que nous poursuyvons, ce pendent que l'heur est pour nous, car l'occasion a tous ses cheveulx au front : quand elle est oultre passée, vous ne la povez plus revocquer; elle est chauve par le darriere de la teste et jamais plus ne retourne.

- Vrayement, dist Grandgousier, ce ne sera pas а ceste heure, car je veulx vous festoyer pour ce soir, et soyez les très bien venuz. »

Ce dict, on apresta le soupper, et de surcroist feurent roustiz : seze beufz, troys genisses, trente et deux veaux, soixante et troys chevreaux moissonniers , quatre vingt quinze moutons, troys cens gourretzde laict а beau moust, unze vingt perdrys, sept cens becasses, quatre cens chappons de Loudunoys et Cornouaille, six mille poulletz et autant de pigeons, six cens gualinottes , quatorze cens levraux, troys cens et troys hostardes, et mille sept cens hutaudeaux . De venaison l'on ne peut tant soubdain recouvrir, fors unze sangliers qu'envoya l'abbé de Turpenay, et dix et huict bestes fauves que donna le seigneur de Grandmont, ensemble sept vingt faisans qu'envoya le seigneur des Essars, et quelques douzaines de ramiers, de oiseaux de riviere, de cercelles, buours , courtes , pluviers, francolys, cravans , tyransons , vanereaux, tadournes, pochecullieres, pouacres , hegronneaux, foulques, aigrettes, cigouingnes, cannes petieres, oranges flammans (qui sont phoenicopteres), terrigoles, poulles de Inde, force coscossons , et renfort de potages.

Sans poinct de faulte y estoit de vivres abondance, et feurent aprestez honnestement par Fripesaulce, Hoschepot et Pilleverjus, cuisiniers de Grandgousier.

Janot, Micquel et Verrenet apresterent fort bien а boyre.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:27

Comment Gargantua mangea en sallade six pelerins.

CHAPITRE XXXVIII



Le propos requiert que racontons ce qu'advint а six pelerins, qui venoient de Sainct Sebastien, près de Nantes, et pour soy hezberger celle nuict, de peur des ennemys, s'estoient mussezau jardin dessus les poyzars , entre les choulx et lectues. Gargantua se trouva quelque peu alteré et demanda si l'on pourroit trouver de lectues pour faire sallade, et, entendent qu'il y en avoit des plus belles et grandes du pays, car elles estoient grandes comme pruniers ou noyers, y voulut aller luy mesmes et en emporta en sa main ce que bon luy sembla. Ensemble emporta les six pelerins, lesquels avoient si grand paour qu'ilz ne ausoient ny parler ny tousser.

Les lavant doncques premierement en la fontaine, les pelerins disoient en voix basse l'un а l'aultre : « Qu'est il de faire? Nous noyons icy, entre ces lectues. Parlerons nous? Mais, si nous parlons, il nous tuera comme espies . » Et, comme ilz deliberoient ainsi, Gargantua les mist avecques ses lectues dedans un plat de la maison, grand comme la tonne de Cisteaulx , et, avecques huille et vinaigre et sel, les mangeoit pour soy refraischir davant souper, et avoit jа engoullé cinq des pelerins. Le sixiesme estoit dedans le plat, caché soubz une lectue, excepté son bourdon qui apparoissoit au dessus. Lequel voyant, Grandgousier dist а Gargantua :

« Je croys que c'est lа une corne de limasson; ne le mangez poinct

- Pourquoy? (dist Gargantua). Ilz sont bons tout ce moys. »

Et, tyrant le bourdon, ensemble enleva le pelerin, et le mangeoit très bien; puis beut un horrible traict de vin pineau, et attendirent que l'on apprestast le souper.

Les pelerins ainsi devorez se tirerent hors les meulles de ses dentz le mieulx que faire peurent, et pensoient qu'on les eust mys en quelque basse fousse des prisons, et, lors que Gargantua beut le grand traict, cuyderent noyer en sa bouche, et le torrent du vin presque les emporta au gouffre de son estomach; toutesfoys, saultans avec leurs bourdons, comme font les micquelotz , se mirent en franchise l'orée des dentz. Mais, par malheur, l'un d'eux, tastant avecques son bourdon le pays а sçavoir s'ilz estoient en sceureté, frappa rudement en la faulted'une dent creuze et ferut le nerf de la mandibule, dont feist très forte douleur а Gargantua, et commença crier de raige qu'il enduroit. Pour doncques se soulaiger du mal, feist aporter son curedentz et, sortant vers le noyer grollier , vous denigea Messieurs les pelerins. Car il arrapoit l'un par les jambes, l'aultre par les espaules, l'aultre par la bezace, l'aultre par la foilluze , l'aultre par l'escharpe, et le pauvre haire qui l'avoit feru du bourdon, le accrochea par la braguette; toutesfoys ce luy fut un grand heur , car il luy percea une brosse chancreuze qui le martyrisoit depuis le temps qu'ilz eurent passé Ancenys.

Ainsi les pelerins denigez s'enfuyrent а travers la plante a beau trot, et appaisa la douleur.

En laquelle heure feut appellé par Eudemon pour soupper, car tout estoit prest :

« Je m'en voys doncques (dist il) pisser mon malheur. »

Lors pissa si copieusement que l'urine trancha le chemin aux pelerins, et furent contrainctz passer la grande boyre . Passans de lа par l'orée de la Touche, en plain chemin tomberent tous, excepté Fournillier, en une trape qu'on avoit faict pour prandre les loups а la trainnée , dont escapperent moyennant l'industrie dudict Fournillier, qui rompit tous les lacz et cordages. De lа issus, pour le reste de celle nuyct coucherent en une logeprès le Couldray , et lа feurent reconfortez de leur malheur par les bonnes parolles d'un de leur compaignie, nommé Lasdaller , lequel leur remonstra que ceste adventure avoit esté predicte par David Ps. :

« Cum exurgerent homines in nos, forte vivos deglutissent nos, quand nous feusmes mangez en salade au grain du sel; cum irasceretur furor eorum in nos, forsitan aqua absorbuisset nos, quand il beut le grand traict; torrentem pertransivit anima nostra-, quand nous passasmes la grande boyre; forsitan pertransisset anima nostra aquam intolerabilem, de son urine, dont il nous tailla le chemin. Benedictus Dominus, qui non dedit nos in captionem dentibus eorum. Anima nostra, sicut passer erepta est de laquea venantium, quand nous tombasmes en la trape; laqueus contritus est par Fournillier, et nos liberati sumus. Adjutorium nostrum, etc. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:27

Comment le moyne fut festoyé par Gargantua et des beaulx propos
qu'il tint en souppant.

CHAPITRE XXXIX



Quand Gargantua feut а table et la premiere poincte des morceaux feut baufrée, Grandgousier commença raconter la source et la cause de la guerre meue entre luy et Picrochole, et vint au poinct de narrer comment Frere Jean des Entommeures avoit triumphé а la defence du clous de l'abbaye, et le loua au dessus des prouesses de Camille, Scipion, Pompée, Cesar et Themistocles. Adoncques requist Gargantua que sus l'heure feust envoyé querir, affin qu'avecques luy on consultast de ce qu'estoit а faire. Par leur vouloir l'alla querir son maistre d'hostel, et l'admena joyeusement avecques son baston de croix sus la mulle de Grandgousier.

Quand il feut venu, mille charesses, mille embrassemens, mille bons jours feurent donnez :

« Hés, Frere Jean, mon amy, Frere Jean mon grand cousin, Frere Jean de par le diable, l'acollée , mon amy!

- A moy la brassée!

- Cza, couillon, que je te esrenede force de t'acol1er ! »

Et Frere Jean de rigoller ! Jamais homme ne feut tant courtoys ny gracieux.

« Cza, cza (dist Gargantua), une escabelle icy, auprès de moy, а ce bout.

- Je le veulx bien (dist le moyne), puis qu'ainsi vous plaist. Page, de l'eau ! Boute, mon enfant, boute : elle me refraischira le faye . Baille icy que je guargarize.

- Deposita cappa (dist Gymnaste); oustons ce froc.

- Ho, par Dieu (dist le moyne), mon gentilhomme, il y a un chapitre in statutis Ordinis auquel ne plairoit le cas.

- Bren (dist Gymnaste), bren pour vostre chapitre. Ce froc vous rompt les deux espaules; mettez bas.

- Mon amy (dist le moyne), laisse le moy, car, par Dieu ! je n'en boy que mieulx : il me faict le corps tout joyeux. Si je le laisse, Messieurs les pages en feront des jarretieres, comme il me feut faict une foys а Coulaines . Davantaige, je n'auray nul appetit. Mais, si en cest habit je m'assys а table, je boiray, par Dieu ! et а toy et а ton cheval, et de hayt . Dieu guard de mal la compaignie ! Je avoys souppé; mais pour ce ne mangeray je poinct moins, car j'ay un estomac pavé, creux comme la botte sainct Benoist, tousjours ouvert comme la gibbessiere d'un advocat. De tous poissons, fors que la tanche , prenez l'aesle de la perdrys, ou la cuisse d'une nonnain. N'est ce falotement mourir quand on meurt le caicheroidde? Nostre prieur ayme fort le blanc de chappon.

- En cela (dist Gymnaste) il ne semble poinct aux renars, car des chappons, poules, pouletz qu'ilz prenent, jamais ne mangent le blanc.

- Pourquoy? dist le moyne

- Parce (respondit Gymnaste) qu'ilz n'ont poinct de cuisiniers а les cuyre, et, s'ilz ne sont competentement cuitz, il demeurent rouge et non blanc. La rougeur des viandes est indice qu'elles ne sont assez cuytes, exceptez les gammares et escrivices, que l'on cardinalize а la cuyte .

- Feste Dieu Bayart ! (dist le moyne) l'enfermier de nostre abbaye n'a doncques la teste bien cuyte, car il a les yeulx rouges comme un jadeau de vergne... Ceste cuisse de levrault est bonne pour les goutteux . A propos truelle , pourquoy est ce que les cuisses d'une damoizelle sont tousjours fraisches ?

- Ce problesme (dist Gargantua) n'est ny en Aristoteles, ny en Alexandre Aphrodise, ny en Plutarque.

- C'est (dist le moyne) pour trois causes par lesquelles un lieu est naturellement refraischy : primo pource que l'eau decourt tout du long; secundo, pource que c'est un lieu umbrageux, obscur et tenebreux, auquel jamais le soleil ne luist; et tiercement, pource qu'il est continuellement esventé des ventz du trou de bize, de chemise , et d'abondant de la braguette. Et de hayt! Page, а la humerie !... Crac, crac, crac... Que Dieu est bon, qui nous donne ce bon piot !...

J'advoue Dieu, si j'eusse esté au temps de Jesu-christ, j'eusse bien engardé que les Juifz ne l'eussent prins au jardin de Olivet . Ensemble le diable me faille si j'eusse failly de coupper les jarretz а Messieurs les Apostres, qui fuyrent tant laschement, après qu'ilz eurent bien souppé, et laisserent leur bon maistre au besoing! Je hayz plus que poizon un homme qui fuyt quand il fault jouer de cousteaux. Hon, que je ne suis roy de France pour quatre vingtz ou cent ans ! Par Dieu, je vous metroys en chien courtault les fuyars de Pavye ! Leur fiebvre quartaine ! Pourquoy ne mouroient ilz lа plus tost que laisser leur bon prince en ceste necessité ? N'est il meilleur et plus honorable mourir vertueusement bataillant que vivre fuyant villainement ?... Nous ne mangerons gueres d'oysons ceste année... Ha, mon amy, baille de ce cochon... Diavol ! il n'y a plus de moust : germinavit radix Jesse. Je renye ma vie, je meurs de soif... Ce vin n'est des pires. Quel vin beuviez vous а Paris ? Je me donne au diable si je n'y tins plus de six moys pour un temps maison ouverte а tous venens !... Congnoissez vous Frere Claude des Haulx Barrois? O le bon compaignon que c'est ! Mais quelle mousche l'a picqué ? Il ne faict rien que estudier depuis je ne sçay quand. Je n'estudie poinct, de ma part. En nostre abbaye nous ne estudions jamais, de peur des auripeaux. Nostre feu abbé disoit que c'est chose monstrueuse veoir un moyne sçavant. Par Dieu, Monsieur mon amy, magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes ... Vous ne veistes oncques tant de lievres comme il y en a ceste année. Je n'ay peu recouvrir ny aultour ny tiercelet de lieu du monde. Monsieur de la Bellonniere m'avoit promis un lanier , mais il m'escripvit n'a gueres qu'il estoit devenu patays. Les perdris nous mangeront les aureilles mesouan. Je ne prens poinct de plaisir а la tonnelle, car je y morfonds. Si je ne cours, si je ne tracasse, je ne suis poinct а mon aize. Vray est que, saultant les hayes et buissons, mon froc y laisse du poil. J ay recouvert un gentil levrier. Je donne au diable Si luy eschappe lievre. Un lacquays le menoit а Monsieur de Maulevrier; je le destroussay. Feis je mal ?

-Nenny, Frere Jean (dist Gymnaste), nenny, de par tous les diables, nenny !

-Ainsi (dist le moyne), а ces diables, ce pendent qu'ilz durent ! Vertus de Dieu ! qu'en eust faict ce boyteux? Le cor Dieu! il prent plus de plaisir quand on luy faict present d'un bon couble de beufz!

-Comment (dist Ponocrates), vous jurez, Frere Jean?

-Ce n'est (dist le moyne) que pour orner mon langaige. Ce sont couleurs de rethorique Ciceroniane. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:27

Pourquoy les moynes sont refuyz du monde, et pour quoy les ungs ont
le nez plus grand que les aultres.

CHAPITRE XL

Foy de christian! (dist Eudemon) je entre en grande resverie, considerant l'honnesteté de ce moyne, car il nous esbaudist icy tous. Et comment doncques est ce qu'on rechasse les moynes de toutes bonnes compaignies, les appellans troublefeste, comme abeilles chassent les freslons d'entour leurs rousches ? « Ignavum fucos pecus

(dist Maro),

a presepibus arcent. »

A quoy respondit Gargantua .

« Il n'y a rien si vrai que le froc et la cogule tire а soy les opprobres, injures et maledictions du monde, tout ainsi comme le vent dict Cecias attire les nues . La raison peremptoire est parce qu'ilz mangent la merde du monde, c'est а dire les pechez, et comme machemerdes l'on les rejecte en leurs retraictz, ce sont leurs conventz et abbayes, separez de conversation politicque comme sont les retraictz d'une maison. Mais, si entendez pourquoy un cinge en une famille est tousjours mocqué et herselé, vous entendrez pourquoy les moines sont de tous refuys, et des vieux et des jeunes. Le cinge ne guarde poinct la maison, comme un chien; il ne tire pas l'aroy, comme le beuf; il ne produict ny laict ny layne, comme la brebis; il ne porte pas le faiz, comme le cheval.

Ce qu'il faict est tout conchier et degaster, qui est la cause pourquoy de tous repceoyt mocqueries et bastonnades . Semblablement, un moyne (j'entends de ces ocieux moynes) ne laboure comme le paisant, ne garde le pays comme l'homme de guerre, ne guerist les malades comme le medicin, ne presche ny endoctrine le monde comme le bon docteur evangelicque et pedagoge, ne porte les commoditez et choses necessaires а la republicque comme le marchant . Ce est la cause pourquoy de tous sont huez et abhorrys.

- Voyre, mais (dist Grandgousier) ilz prient Dieu pour nous.

- Rien moins (respondit Gargantua). Vray est qu'ilz

- Voyre (dist le moyne), une messe, unes matines, unes vespres bien sonnéez sont а demy dictes.

- Ilz marmonnent grand renfort de legendes et pseaulmes nullement par eux entenduz; ilz content force patenostres, entrelardées de longs Ave Mariaz, sans y penser ny entendre, et ce je appelle mocquedieu, non oraison. Mais ainsi leurs ayde Dieu, s'ilz prient pour nous, et non par paour de perdre leurs miches et souppes grasses. Tous vrays christians, de tous estatz, en tous lieux, en tous temps, prient Dieu, et l'Esperit prie et interpelle pour iceulx , et Dieu les prent en grace. Maintenant tel est nostre bon Frere Jean. Pourtant chascun le soubhaite en sa compaignie. Il n'est point bigot; il n'est poinct dessiré; il est honeste, joyeux, deliberé, bon compaignon; il travaille; il labeure; il defent les opprimez; il conforte les affligez; il subvient es souffreteux; il garde les clous

- Je foys (dist le moyne) bien dadvantage; car, en despeschant nos matines et anniversaires on cueur, ensemble je fois des chordes d'arbaleste, je polys des matraz et guarrotz , je foys des retz et des poches а prendre les connis. Jamais je ne suis oisif. Mais or çzâ, а boyre ! а boyre czа ! Aporte le fruict; ce sont chastaignes du boys d'Estrocz , avec bon vin nouveau, voy vous lа composeur de petz. Vous n'estez encores ceans amoustillez. Par Dieu, je boy а tous guez, comme un cheval de promoteur! » Gymnaste luy dist : « Frere Jean, oustez ceste rouppie que vous pend au nez.

- Ha ! ha ! (dist le moyne) serois je en dangier de noyer, veu que suis en l'eau jusques au nez? Non, non. Quare? Quia elle en sort bien, mais poinct n'y entre, car il est bien antidoté de pampre. O mon amy, qui auroit bottes d'hyver de tel cuir, hardiment pourroit il pescher aux huytres, car jamais ne prendroient eau.

- Pourquoy (dist Gargantua) est ce que Frere Jean a si beau nez?

- Parce (respondit Grandgousier) que ainsi Dieu l'a voulu, lequel nous faict en telle forme et telle fin, selon son divin arbitre, que faict un potier ses vaisseaulx.

- Parce (dist Ponocrates) qu'il feut des premiers а la foyre des nez. Il print des plus beaulx et plus grands.

- Trut avant ! (dist le moyne). Selon vraye philosophie monasticque, c'est parce que ma nourrice avoit les tetins moletz : en la laictant, mon nez y enfondroit comme en beurre, et lа s'eslevoit et croissoit comme la paste dedans la met. Les durs tetins de nourrices font les enfans camuz. Mais, guay, guay! Ad formam nasi cognoscitur ad te levavi... Je ne mange jamais de confitures. Page, а la humerie ! Item, rousties ! »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:27

Comment le moyne feist dormir Gargantua, et de ses heures et
bréviaire.

CHAPITRE XLI

Le souper achevé, consulterent sus l'affaire instant, et feut conclud que environ la minuict ilz sortiroient а l'escarmouche pour sçavoir quel guet et diligence faisoient leurs ennemys; en ce pendent, qu'il se reposeroient quelque peu pour estre plus frais. Mais Gargantua ne povoit dormir en quelque façon qu'il se mist. Dont luy dist le moyne : « Je ne dors jamais bien а mon aise, sinon quand je suis au sermon ou quand je prie Dieu. Je vous supplye, commençons, vous et moy, les sept pseaulmes pour veoir si tantost ne serez endormy. » L'invention pleut très bien а Gargantua, et, commenceant le premier pseaulme, sus le poinct de Beati quorum s'endormirent et l'un et l'aultre. Mais le moyne ne faillit oncques а s'esveiller avant la minuict tant il estoit habitué а l'heure des matines claustralles. Luy esveillé, tous les aultres esveilla, chantant а pleine voix la chanson :

« Ho, Regnault, reveille toy, veille;

O, Regnault, reveille toy . »

Quand tous furent esveillez, il dict : « Messieurs, l'on dict que matines commencent par tousser, et souper par boyre. Faisons au rebours; commençons maintenant noz matines par boyre, et de soir, а l'entrée de souper, nous tousserons а qui mieulx mieulx. » Dont dist Gargantua : « Boyre si tost après le dormir, ce n'est vescu en diete de medicine. Il se fault premier escurer l'estomach des superfluitez et excremens.

- C'est (dist le moyne) bien mediciné ! Cent diables me saultent au corps s'il n'y a plus de vieulx hyvrognes qu'il n'y a de vieulx medicins ! J'ay composé avecques mon appetit en telle paction que tousjours il se couche avecques moy, et а cela je donne bon ordre le jour durant, aussy avecques moy il se lieve. Rendez tant que vouldrez vos cures, je m'en voys après mon tyrouer .

- Quel tyrouer (dist Gargantua) entendez vous?-Mon breviaire (dist le moyne), car - tout ainsi que les faulconniers, davant que paistre leurs oyseaux, les font tyrer quelque pied de poulle pour leurs purger le cerveau des phlegmes et pour les mettre en appetit, - ainsi, prenant ce joyeux petit breviaire au matin, je m'escure tout le poulmon, et voy me lа prest а boyre

- A quel usaiges (dist Gargantua) dictez vous ces belles heures?

- A l'usaige (dist le moyne) de Fecan, а troys pseaulmes et troys leçons ou rien du tout qui ne veult. Jamais je ne me assubjectis а heures : les heures sont faictez pour l'homme, et non l'homme pour les heures . Pour tant je foys des miennes а guise d'estrivieres; je les acourcis ou allonge quand bon me semble : brevis oratio penetrat celos, longa potatio evacuat cyphos . Où est escript cela?

- Par ma foy (dist Ponocrates), je ne sçay, mon petit couillaust; mais tu vaulx trop !

- En cela (dist le moyne) je vous ressemble. Mais venite apotemus . » L'on apresta carbonnades а force et belles souppes de primes, et beut le moyne а son plaisir. Aulcuns luy tindrent compaignie, les aultres s'en deporterent. Après, chascun commença soy armer et accoustrer, et armerent le moyne contre son vouloir, car il ne vouloit aultres armes que son froc davant son estomach et le baston de la croix en son poing. Toutesfoys, а leur plaisir feut armé de pied en cap et monté sus un bon coursier du royaulme , et un gros braquemart au cousté, ensemble Gargantua, Ponocrates, Gymnaste, Eudemon et vingt et cinq des plus adventureux de la maison de Grandgousier, tous armez а l'advantaige, la lance au poing, montez comme sainct George, chascun ayant un harquebouzier en crope.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:28

Comment le moyne donne couraige а ses compaignons et comment il
pendit а une arbre.

CHAPITRE XLII

Or s'en vont les nobles champions а leur adventure, bien deliberez d'entendre quelle rencontre fauldra poursuyre et de quoy se fauldra contregarder, quand viendra la journée de la grande et horrible bataille. Et le moyne leur donne couraige, disant : « Enfans, n'ayez ny paour ny doubte, je vous conduiray seurement. Dieu et sainct Benoit soient avecques nous ! Si j'avoys la force de mesmes le couraige, par la mort bieu! je vous les plumeroys comme un canart ! Je ne crains rien fors l'artillerie. Toutesfoys, je sçay quelque oraison que m'a baillé le soubsecretain de nostre abbaye, laquelle guarentist la personne de toutes bouches а feu; mais elle ne me profitera de rien, car je n'y adjouste poinct de foy. Toutesfoys, mon baston de croix fera diables. Par Dieu, qui fera la cane, de vous aultres, je me donne au diable si je ne le fays moyne en mon lieu et l'enchevestre de mon froc : il porte medicine а couhardise de gens. Avez point ouy parler du levrier de Monsieur de Meurles qui ne valloit rien pour les champs? Il luy mist un froc au col. Par le corps Dieu ! il n'eschappoit ny lievre ny regnard devant luy, et, que plus est, couvrit toutes les chiennes du pays, qui auparavant estoit esrené et de frigidis et maleficiatis . » Le moyne, disans ces parolles en cholere, passa soubz un noyer, tyrant vers la Saullaye, et embrocha la visiere de son heaulme а la roupte d'une grosse branche du noyer. Ce non obstant donna fierement des esperons а son cheval, lequel estoit chastouilleur а la poincte, en maniere que le cheval bondit en avant, et le moyne, voulant deffaire sa visiere du croc, lasche la bride et de la main se pend aux branches, ce pendent que le cheval se desrobe dessoubz luy Par ce moyen demoura le moyne pendent au noyer et criant а l'aide et au meurtre, protestant aussi de trahison. Eudemon premier l'aperceut et, appellant Gargantua : « Sire, venez et voyez Absalon pendu ! » Gargantua, venu, considera la contenence du moyne et la forme dont il pendoit, et dist а Eudemon: « Vous avez mal rencontré, le comparant а Absalon, car Absalon se pendit par les cheveux; mais le moyne, ras de teste, s'est pendu par les aureilles.

- Aydez moy (dist le moyne), de par le diable ! N'est-il pas bien le temps de jazer? Vous me semblez les prescheurs decretalistes, qui disent que quiconques voira son prochain en dangier de mort, il le doibt, sus peine d'excommunication trisulce, plustoust admonnester de soy confesser et mettre en estat de grace que de luy ayder. Quand doncques je les voiray tombez en la riviere et prestz d'estre noyez, en lieu de les aller querir et bailler la main, je leur feray un beau et long sermon de contemptu mundi et fuga seculi , et, lorsqu'ilz seront roides mors, je les iray pescher.

-Ne bouge (dist Gymnaste), mon mignon, je te voys querir, car tu es gentil petit monachus :

« Monachus in claustro
Non valet ova duo;
Sed, quando est extra,
Bene vale triginta .

« J'ay veu des pendus plus de cinq cens, mais je n'en veis oncques qui eust meilleure grace en pendilant, et, si je l'avoys aussi bonne, je vouldroys ainsi pendre toute ma vye.

-Aurez vous (dist le moyne) tantost assez presché? Aidez moy de par Dieu, puisque de par l'Aultre ne voulez. Par l'habit que je porte, vous en repentirez tempore et loco prelibatis . »

Allors descendit Gymnaste de son cheval, et montant au noyer, souleva le moyne par les goussetz d'une main, et de l'autre deffist sa visiere du croc de l'arbre et ainsi le laissa tomber en terre et soy après.

Descendu que feut, le moyne se deffist de tout son arnoys et getta l'une piece après l'autre parmy le champ, et, reprenant son baston de la croix, remonta sus son cheval, lequel Eudemon avoit retenu а la fuite.

Ainsi s'en vont joyeusement, tenans le chemin de la Saullaye.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:28

Comment l'escharmouche de Picrochole feut rencontré par Gargantua,
et comnent le moyne tua le capitaine Tyravant, et puis fut
prisonnier entre les ennemys.

CHAPITRE XLIII

Picrochole, а la relation de ceulx qui avoient evadé а la roupte lors que Tripet fut estripé, feut esprins de grand courroux, ouyant que les diables avoient couru suz ses gens, et tint son conseil toute la nuict, auquel Hastiveau et Toucquedillon conclurent que sa puissance estoit telle qu'il pourroit defaire tous les diables d'enfer s'ilz y venoient, ce que Picrochole ne croyoit du tout, aussy ne s'en defioit il. Pourtant envoya soubz la conduicte du conte Tyravant, pour descouvrir le pays, seize cents chevaliers tous montez sus chevaulx legiers, en escarmousche, tous bien aspergez d'eau beniste et chascun ayant pour leur signe une estolle en escharpe, а toutes adventures, s'ilz rencontroient les diables, que par vertus tant de ceste eau Gringorienne que des estolles, yceulx feissent disparoir et esvanouyr. Coururent doncques jusques près La Vauguyon et la Maladerye , mais oncques ne trouverent personne а qui parler, dont repasserent par le dessus, et en la loge et tugure pastoral, près le Couldray, trouverent les cinq pelerins, lesquels liez et baffouez emmenerent comme s'ilz feussent espies, non obstant les exclamations, adjurations et requestes qu'ilz feissent. Descendus de lа vers Seuillé, furent entenduz par Gargantua, lequel dist а ses gens :

« Compaignons, il y a icy rencontre, et sont en nombre trop plus dix foys que nous. Chocquerons nous sus eulx?

- Que diable (dist le moyne) ferons nous doncq? Estimez vous les hommes par nombre, et non par vertus et hardiesse? » Puis s'escria : « Chocquons, diables, chocquons ! »

Ce que entendens, les ennemys pensoient certainement que feussent vrays diables, dont commencerent fuyr а bride avallée, excepté Tyravant, lequel coucha sa lance en l'arrest et en ferut а toute oultrance le moyne au milieu de la poictrine; mais, rencontrant le froc horrifique, rebouscha par le fer, comme si vous frappiez d'une petite bougie contre une enclume. Adoncq le moyne avec son baston de croix luy donna entre col et collet sus l'os acromion si rudement qu'il l'estonna et feist perdre tout sens et movement, et tomba es piedz du cheval. Et, voyant l'estolle qu'il portoit en escharpe, dist а Gargantua : « Ceulx cy ne sont que prebstres : ce n'est q'un commencement de moyne Par sainct Jean je suis moyne parfaict : je vous en tueray comme de mousches. »

Puis le grand gualot courut après, tant qu'il atrapa les derniers, et les abbastoit comme seille, frappant а tors et а travers.

Gymnaste interrogua sus l'heure Gargantua s'ilz les debvoient poursuivre. A quoy dist Gargantua :

« Nullement, car, selon vraye discipline militaire, jamais ne fault mettre son ennemy en lieu de desespoir, parce que telle necessité luy multiplie sa force et accroist le couraige qui jа estoit deject et failly, et n'y a meilleur remede de salut а gens estommiz et recreuz que de ne esperer salut aulcun. Quantes victoires ont esté tollues des mains des vaincqueurs par les vaincuz, quand il ne se sont contentés de raison, mais ont attempté du tout mettre а internition et destruire totallement leurs ennemys, sans en vouloir laisser un seul pour en porter les nouvelles ! Ouvrez tousjours а voz ennemys toutes les portes et chemins, et plustost leurs faictes un pont d'argent affin de les renvoyer .

-Voyre, mais (dist Gymnaste) ilz ont le moyne .

- Ont ilz (dist Gargantua) le moyne? Sus mon honneur, que ce sera а leur dommaige ! Mais, affin de survenir а tous azars, ne nous retirons pas encores; attendons icy en silence, car je pense jа assez congnoistre l'engin de noz ennemys. Ils se guident par sort, non par conseil. »

Iceulx ainsi attendens soubz les noiers, ce pendent le moyne poursuyvoit, chocquant tous ceulx qu'il rencontroit, sans de nully avoir mercy, jusque а ce qu'il rencontra un chevalier qui portoit en crope un des pauvres pelerins. Et lа, le voulent mettre а sac, s'escria le pelerin . « Ha, Monsieur le Priour, mon amy, Monsieur le Priour, sauvez moy, je vous en prie ! » Laquelle parolle entendue, se retournerent arriere les ennemys, et, voyans que lа n'estoit que le moyne qui faisoit cest esclandre, le chargerent de coups comme on faict un asne de boys; mais de tout rien ne sentoit, mesmement quand ilz frapoient sus son froc, tant il avoit la peau dure. Puis le baillerent а guarder а deux archiers, et, tournans bride, ne veirent personne contre eulx, dont existimerent que Gargantua estoit fuy avecques sa bande. Adoncques coururent vers les Noyrettes tant roiddement qu'ilz peurent pour les rencontrer, et laisserent lа le moyne seul avecques deux archiers de guarde

Gargantua entendit le bruit et hennissement des chevaulx et dict а ses gens :

« Compaignons, j'entends le trac de noz ennemys, et jа apperçoy aulcuns d'iceulx qui viennent contre nous а la foulle. Serrons nous icy, et tenons le chemin en bon ranc. Par ce moyen nous les pourrons recepvoir а leur perte et а nostre honneur. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:28

Comment le moyne se deffist de ses guardes, et comment
l'escarmouche de Picrochole feut deffaicte.

CHAPITRE XLIV



Le moyne, les voyant ainsi departir en desordre, conjectura qu'ilz alloient charger sus Gargantua et ses gens, et se contristoit merveilleusement de ce qu'il ne les povoit secourir. Puis advisa la contenence de ses deux archiers de guarde, lesquelz eussent voluntiers couru après la troupe pour y butiner quelque chose et tousjours regardoient vers la vallée en laquelle ilz descendoient. Dadvantaige syllogisoit, disant :

« Ces gens icy sont bien mal exercez en faictz d'armes, car oncques ne me ont demandé ma foy et ne me ont ousté mon braquemart. »

Soubdain après, tyra son dict braquemart et en ferut l'archier qui le tenoit а dextre, luy coupant entierement les venes jugulaires et arteres spagitides du col, avecques le guarguareon, jusques es deux adenes, et, retirant le coup, luy entreouvrit le mouelle spinale entre la seconde et tierce vertebre : lа tomba l'archier tout mort. Et le moyne, detournant son cheval а gauche, courut sus l'aultre, lequel, voyant son compaignon mort et le moyne adventaigé sus soy, cryoit а haulte voix :

« Ha, Monsieur le Priour, je me rendz ! Monsieur le Priour, mon bon amy, Monsieur le Priour! »

Et le moyne cryoit de mesmes :

« Monsieur le Posteriour, mon amy, Monsieur le Posteriour, vous aurez sus voz posteres.

- Ha ! (disoit l'archier) Monsieur le Priour, mon mignon, Monsieur le Priour, que Dieu vous face abbé! Par l'habit (disoit le moyne) que je porte, je vous feray icy cardinal . Rensonnez vous les gens de religion? Vous aurez un chapeau rouge а ceste heure de ma main.» Et l'archier cryoit :

« Monsieur le Priour, Monsieur le Priour, Monsieur l'Abbé futeur, Monsieur le Cardinal, Monsieur le tout ! Ha ! ha! hés ! non, Monsieur le Priour, mon bon petit Seigneur le Priour, je me rends а vous ! - Et je te rends (dist le moyne) а tous les diables. » Lors d'un coup luy tranchit la teste, luy coupant le test sus les os petrux, et enlevant les deux os bregmatis et la commissure sagittale avecques grande partie de l'os coronal, ce que faisant luy tranchit les deux meninges et ouvrit profondement les deux posterieurs ventricules du cerveau; et demoura le craine pendent sus les espaules а la peau du pericrane par derriere, en forme d'un bonnet doctoral, noir par dessus, rouge par dedans . Ainsi tomba roidde mort en terre.

Ce faict, le moyne donne des esperons а son cheval et poursuyt la voye que tenoient les ennemys, lesquelz avoient rencontré Gargantua et ses compaignons au grand chemin et tant estoient diminuez au nombre, pour l'énorme meurtre que y avoit faict Gargantua avecques son grand arbre, Gymnaste, Ponocrates, Eudemon et les aultres, qu'ilz commençoient soy retirer а diligence, tous effrayez et perturbez de sens et entendement, comme s'ilz veissent la propre espece et forme de mort davant leurs yeulx. Et - comme vous voyez un asne, quand il a au cul un oestre Junonicque ou une mouche qui le poinct, courir çа et lа sans voye ny chemin, gettant sa charge par terre, rompant son frain et renes, sans aulcunement respirer ny prandre repos, et ne sçayt on qui le meut, car l'on ne veoit rien qui le touche, ainsi fuyoient ces gens, de sens desprouveuz, sans sçavoir cause de fuyr; tant seulement les poursuit une terreur panice laquelle avoient conceue en leurs ames. Voyant le moyne que toute leur pensée n'estoit sinon а guaigner au pied, descend de son cheval et monte sus une grosse roche qui estoit sus le chemin, et avecques son grand braquemart frappoit sus ces fuyars а grand tour de bras, sans se faindre ny espargner. Tant en tua et mist par terre que son braquemart rompit en deux pieces. Adoncques pensa en soy mesmes que c'estoit assez massacré et tué, et que le reste debvoit eschapper pour en porter les nouvelles.

Pourtant saisit en son poing une hasche de ceulx qui lа gisoient mors et se retourna derechief sus la roche, passant temps а veoir fouyr les ennemys et cullebuter entre les corps mors, excepté que а tous faisoit laisser leurs picques, espées, lances et hacquebutes; et ceulx qui portoient les pelerins liez, il les mettoit а pied et delivroit leurs chevaulx audictz pelerins, les retenent avecques soy l'orée de la haye, et Toucquedillon, lequel il retint prisonnier.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:29

Comment le moyne amena les pelerins et les bonnes parolles que leur
dist Grandgousier.

CHAPITRE XLV

Ceste escarmouche parachevée, se retyra Gargantua avecques ses gens, excepté le moyne et sus la poincte du jour se rendirent а Grandgousier, lequel en son lict prioit Dieu pour leur salut et victoire, et, les voyant tous saulfz et entiers, les embrassa de bon amour et demanda nouvelles du moyne. Mais Gargantua luy respondit que sans doubte leurs ennemys avoient le moyne. « Ilz auront (dist Grandgousier) doncques male encontre », ce que avoit esté bien vray.

Pourtant encores est le proverbe en usaige de bailler le moyne а quelc'un.

Adoncques commenda qu'on aprestat très bien а desjeuner pour les refraischir. Le tout apresté, l'on appella Gargantua; mais tant luy grevoit de ce que le moyne ne comparoit aulcunement, qu'il ne vouloit ny boire ny manger.

Tout soubdain le moyne arrive et, dès la porte de la basse court, s'escria :

« Vin frays, vin frays, Gymnaste, mon amy ! »

Gymnaste sortit et veit que c'estoit Frere Jean qui amenoit cinq pelerins et Toucquedillon prisonnier. Dont Gargantua sortit au devant, et luy feirent le meilleur recueil que peurent, et le menerent davant Grandgousier, lequel l'interrogea de toute son adventure. Le moyne luy disoit tout, et comment on l'avoit prins, et comment il s'estoit deffaict des archiers, et la boucherie qu'il avoit faict par le chemin, et comment il avoit recouvert les pelerins et amené le capitaine Toucquedillon. Puis se mirent а bancqueter joyeusement tous ensemble.

Ce pendent Grandgousier interrogeoit les pelerins de quel pays ilz estoient, dont il venoient et où ilz alloient.

Lasdaller pour tous respondit :

« Seigneur, je suis de Sainct Genou en Berry; cestuy cy est de Paluau; cestuy cy est de Onzay; cestuy cy est de Argy; et cestuy cy est de Villebrenin. Nous venons de Sainct Sebastian près de Nantes, et nous en retournons par noz petites journées.

- Voyre, mais (dist Grandgousier) qu'alliez vous faire а Sainct Sebastian?

- Nous allions (dist Lasdaller) luy offrir noz votes contre la peste .

- O (dist Grandgousier) pauvres gens, estimez vous que la peste vienne de sainct Sebastian?

- Ouy vrayement (respondit Lasdaller), noz prescheurs nous l'afferment.

- Ouy? (dist Grandgousier) les faulx prophetes vous annoncent ilz telz abuz? Blasphement ilz en ceste façon les justes et sainctz de Dieu qu'ilz les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains, comme Homere escript que la peste fut mise en l'oust des Gregoys par Apollo , et comme les poetes faignent un grand tas de Vejoves et dieux malfaisans? Ainsi preschoit а Sinays un caphart que sainct Antoine mettoit le feu es jambes, sainct Eutrope faisoit les hydropiques, sainct Gildas les folz, sainct Genou les gouttes . Mais je le puniz en tel exemple, quoy qu'il me appellast heretique, que depuis ce temps caphart quiconques n'est auzé entrer en mes terres, et m'esbahys si vostre roy les laisse prescher par son royaulme telz scandales , car plus sont а punir que ceulx qui, par art magicque ou aultre engin, auroient mis la peste par le pays. La peste ne tue que le corps, mais telz imposteurs empoisonnent les ames. »

Luy disans ces parolles, entra le moyne tout deliberé, et leurs demanda :

« Dont este vous, vous aultres pauvres hayres?

- De Sainct Genou, dirent ilz.

- Et comment (dist le moyne) se porte l'abbé Tranchelion , le bon beuveur? Et les moynes, quelle chere font ilz? Le cor Dieu ! ilz biscotent voz femmes, ce pendent que estes en romivage !

- Hin, hen ! (dist Lasdaller) je n'ay pas peur de la mienne, car qui la verra de jour ne se rompera jа le col pour l'aller visiter la nuict.

- C'est (dist le moyne) bien rentré de picques ! Elle pourroit estre aussi layde que Proserpine, elle aura, par Dieu, la saccade puisqu'il y a moynes autour, car un bon ouvrier mect indifferentement toutes pieces en oeuvre. Que j'aye la verolle en cas que ne les trouviez engroissées а vostre retour, car seulement l'ombre du clochier d'une abbaye est feconde.

- C'est (dist Gargantua) comme l'eau du Nile en Egypte, si vous croyez Strabo; et Pline, lib. vij. chap. iij, advise que c'est de la miche, des habitz et des corps. »

Lors dist Grandgousier :

« Allez vous en, pauvres gens, au nom de Dieu le createur, lequel vous soit en guide perpetuelle, et dorenavant ne soyez faciles а ces otieux et inutilles voyages. Entretenez voz familles, travaillez, chascun en sa vocation, instruez voz enfans, et vivez comme vous enseigne le bon apostre sainct Paoul . Ce faisans, vous aurez la garde de Dieu, des anges et des sainctz avecques vous, et n'y aura peste ny mal qui vous porte nuysance. »

Puis les mena Gargantua prendre leur refection en la salle; mais les pelerins ne faisoient que souspirer, et dirent а Gargantua :

« O que heureux est le pays qui a pour seigneur un tel homme ! Nous sommes plus edifiez et instruictz en ces propos qu'il nous a tenu qu'en tous les sermons que jamais nous feurent preschez en nostre ville.

- C'est (dist Gargantua) ce que dict Platon, lib. v. de Rep.: que lors les republiques seroient heureuses quand les roys philosopheroient ou les philosophes regneroient. »

Puis leur feist emplir leurs bezaces de vivres, leurs bouteilles de vin, et а chascun donna cheval pour soy soulager au reste du chemin, et quelques carolus pour vivre.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:29

Comment Grandgousier traicta humainement Toucquedillon prisonnier.

CHAPITRE XLVI



Toucquedillon fut presenté а Grandgousier et interrogé par icelluy sus l'entreprinze et affaires de Picrochole, quelle fin il pretendoit par ce tumultuaire vacarme. A quoy respondit que sa fin et sa destinée estoit de conquester tout le pays, s'il povoit, pour l'injure faicte а ses fouaciers.

« C'est (dist Grandgousier) trop entreprint : qui trop embrasse peu estrainct. Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaulmes avecques dommaige de son prochain frere christian. Ceste imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibalz, Scipions, Cesars et aultres telz, est contraire а la profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé guarder, saulver, regir et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les aultres, et, ce que les Sarazins et Barbares jadis appelloient prouesses, maintenant nous appellons briguanderies et mechansetez. Mieulx eust il faict soy contenir en sa maison, royallement la gouvernant, que insulter en la mienne, hostillement la pillant; car par bien la gouverner l'eust augmentée, par me piller sera destruict.

« Allez vous en au nom de Dieu, suyvez bonne entreprise; remonstrez а vostre roy les erreurs que congnoistrez, et jamais ne le conseillez ayant esgard а vostre profit particulier, car avecques le commun est aussy le propre perdu. Quand est de vostre ranczon, je vous la donne entierement, et veulx que vous soient rendues armes et cheval.

« Ainsi faut il faire entre voisins et anciens amys, veu que ceste nostre difference n'est poinct guerre proprement, comme Platon , li. v. de Rep i, vouloit estre non guerre nommée, ains sedition, quand les Grecz meuvoient armes les ungs contre les aultres, ce que, si par male fortunes advenoit, il commande qu'on use de toute modestie. Si guerre la nommez, elle n'est que superficiaire, elle n'entre poinct au profond cabinet de noz cueurs : car nul de nous n'est oultragé en son honneur, et n'est question, en somme totale, que de rabiller quelque faulte commises par nos gens, j'entends et vostres et nostres, laquelle, encores que congneussiez, vous doibviez laisser couler oultre, car les personnages querelans estoient plus а contempner que а ramentevoir, mesmement leurs satisfaisant selon le grief, comme je me suis offert. Dieu sera juste estimateur de nostre different, lequel je supplye plus tost par mort mes tollir de ceste vie et mes biens deperir davant mes yeux, que par moy ny les miens en rien soit offensé. »

Ces paroles achevées, appella le moyne et davant tous luy demanda :

« Frere Jean, mon bon amy, estez vous qui avez prins le capitaines Toucquedillon icy present?

Syre (dist le moyne), il est pressent; il a eage et discretion; j'ayme mieulx que le sachez par sa confession que par ma parolle. »

Adoncques dist Toucquedillon :

« Seigneur, c'est luy veritablement qui m'a prins, est je me rends son prisonnier franchement.

- L'avez vous (dist Grandgousier au moynes) mis а rançon?

- Non (dist le moyne). De cela je ne me soucie.

- Combien (dist Grandgousier) vouldriez vous de sa prinse?

- Rien, rien (dist le moyne); cela ne me mène pas. »

Lors commenda Grandgousier que, present Toucquedillon, feussent contez au moyne soixante et deux mille saluz pour celles prinse, ce que feut faict ce pendent qu'on feist la collation au dict Toucquedillon, auquel demanda Grandgousier s'il vouloit demourer avecques luy, ou si mieulx aymoit retourner а son roy.

Toucquedillon respondit qu'il tiendroit le party lequel il luy conseilleroit.

« Doncques (dist Grandgousier) retournez а vostre roy, et Dieu soit avecques vous. »

Puis luy donna une belle espée de Vienne, avecques le fourreau d'or faict а belles vignettes d'orfeveries, et un collier d'or pesant sept cens deux mille marcz, garny de fines pierreries а l'estimation de cent soixante mille ducatz, et dix mille escuz par present honorable. Après ces propos monta Toucquedillon sus son cheval. Gargantua, pour sa seureté, luy bailla trente hommes d'armes et six vingt archiers soubz la conduite de Gymnaste, pour le mener jusques es portes de La Roche Clermaud, si besoing estoit.

Icelluy departy, le moyne rendit а Grandgousier les soixante et deux mille salutz qu'il avoit repceu, disant :

« Syre, ce n'est ores que vous doibvez faire telz dons. Attendez la fin de ceste guerre, car l'on ne sçait quelz affaires pourroient survenir, et guerre faicte sans bonne provision d'argent n'a q'un souspirail de vigueur. Les nerfz des batailles sont les pecunes.

- Doncques (dist Grandgousier) а la fin je vous contenteray par honneste recompense, et tous ceulx qui me auront bien servy. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:32

Comment Grandgousier manda querir ses legions, et comment
Toucquedillon tua Hastiveau, puis fut tué par le commandement
de Picrochole.

CHAPITRE XLVII



En ces mesmes jours, ceulx de Bessé, du Marché Vieux, du bourg Sainct Jacques, du Trainneau, de Parillé, de Riviere, des Roches Sainct Paoul, du Vaubreton, de Pautille, du Brehemont, du Pont de Clam, de Cravant, de Grandmont, des Bourdes, de La Ville au Mère, de Huymes, de Sergé, de Hussé, de Sainct Louant, de Panzoust, des Coldreaux, de Verron, de Coulaines, de Chosé, de Varenes, de Bourgueil, de l'Isle Boucard, du Croulay, de Narsy, de Cande, de Montsoreau et aultres lieux confins, envoierent devers Grandgousier ambassades pour luy dire qu'ilz estoient advertis des tordz que luy faisoit Picrochole, et, pour leur ancienne confederation, ilz luy offroient tout leur povoir, tant de gens que d'argent et aultres munitions de guerre.

L'argent de tous montoit, par les pactes qu'ilz luy avoient, six vingt quatorze millions deux escuz et demy d'or . Les gens estoient quinze mille hommes d'armes, trente et deux mille chevaux legiers, quatre vingtz neuf mille harquebousiers, cent quarante milles adventuriers , unze mille deux cens canons, doubles canons, basilicz et spiroles , pionniers quarante sept mille; le tout souldoyé et avitaillé pour six moys et quatre jours. Lequel offre Gargantua ne refusa ny accepta du tout; mais grandement les remerciant, dist qu'il composeroit ceste guerre par tel engin que besoing ne seroit tant empescher de gens de bien. Seulement envoya qui ameneroit en ordre les legions, lesquelles entretenoit ordinairement en ses places de La Deviniere, de Chaviny, de Gravot et Quinquenays, montant en nombre deux mille cinq cens hommes d'armes, soixante et six mille hommes de pied, vingt et six mille arquebuziers, deux cens grosses pieces d'artillerye, vingt et deux mille pionniers et six mille chevaulx legiers, tous par bandes, tant bien assorties de leurs thesauriers, de vivandiers, de mareschaulx, de armuriers et aultres gens necessaires au trac de batailles, tant bien instruictz en art militaire, tant bien armez, tant bien recongnoissans et suivans leurs enseignes, tant soubdains а entendre et obeir а leurs capitaines, tant expediez а courir, tant fors а chocquer, tant prudens а l'adventure, que mieulx ressembloient une harmonie d'orgues et concordance d'horologe q'une armée ou gensdarmerie.

Toucquedillon, arrivé, se presenta а Picrochole et luy compta au long ce qu'il avoit et faict et veu. A la fin conseilloit, par fortes parolles, qu'on feist apoinctement avecques Grandgousier, lequel il avoit esprouvé le plus homme de bien du monde, adjoustant que ce n'estoit ny preu ny raison molester ainsi ses voisins, desquelz jamais n'avoient eu que tout bien, et, au reguard du principal, que jamais ne sortiroient de ceste entreprinse que а leur grand dommaige et malheur, car la puissance de Picrochole n'estoit telle que aisement ne les peust Grandgousier mettre а sac. Il n'eust achevé ceste parolle que Hastivesau dist tout hault :

« Bien malheureux est le prince qui est de teiz gens servy, qui tant facilement sont corrompuz, comme je congnoys Toucquedillon, car je voy son couraige tant changé que voluntiers se feust adjoinct а noz ennemys pour contre nous batailler et nous trahir, s'ilz l'eussent voulu retenir; mais, comme vertus est de tous, tant amys que ennemys, louée et estimée, aussi meschanceté est tost congneue et suspecte, et, posé que d'icelle les ennemys se servent а leur profit, si ont ilz tousjours les meschans et traistres en abhomination.»

A ces parolles, Toucquedillon, impatient, tyra son espée et en transperça Hastiveau un peu au dessus de la mammelle guauche, dont mourut incontinent; et, tyrant son coup du corps, dist franchement :

« Ainsi perisse qui feaulx serviteurs blasmera ! »

Picrochole soubdain entra en fureur et, voyant l'espée et fourreau tant diapré, dist :

«Te avoit on donné ce baston pour en ma presence tuer malignement mon tant bon amy Mastiveau?»

Lors commenda а ses archiers qu'ilz le meissent en pieces, ce que feut faict sus l'heure tant cruellement que la chambre estoit toute pavée de sang; puis feist honorablement inhumer le corps de Hastiveau, et celluy de Toucquedillon getter par sus les murailles en la vallée.

Les nouvelles de ces oultraiges feurent sceues par toute l'armée, dont plusieurs commencerent murmurer contre Picrochole, tant que Grippepinault luy dist :

« Seigneur, je ne sçay quelle yssue sera de ceste entreprinse. Je voy voz gens peu confermés en leurs couraiges. ilz considerent que sommes icy mal pourveuz de vivres, et lа beaucoup diminuez en nombre par deux ou troys yssues. Davantaige, il vient grand renfort de gens а voz ennemys. Si nous sommes assiegez une foys, je ne voy poinct comment ce ne soit а nostre ruyne totale.

- Bren, bren ! dist Picrochole; vous semblez les anguilles de Melun : vous criez davant qu'on vous escorche. Laissés les seulement venir. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:32

Comment Gargantua assaillit Picrochole dedans La Roche Clermaud, et
defist l'armée dudict Picrochole.

CHAPITRE XLVIII



Gargantua eut la charge totale de l'armée. Son pere demoura en son fort, et, leur donnant couraige par bonnes parolles, promist grandz dons а ceulx qui feroient quelques prouesses. Puis gaignerent le gué de Vede et, par basteaulx et pons legierement faictz, passerent oultre d'une traicte. Puis, considerant l'assieste de la ville, que estoit en lieu hault et adventageux, delibera celle nuyct sus ce qu'estoit de faire. Mais Gymnaste luy dist :

« Seigneur, telle est la nature et complexion des Françoys que ilz ne valent que а la premiere poincte. Lors ils sont pires que diables, mais, s'ilz sejournent, ilz sont moins que femme. Je suis d'advis que а l'heure presente, après que voz gens auront quelque peu respiré et repeu, faciez donner l'assault. »

L'advis feut trouvé bon. Adoncques produict toute son armées en plain camp, mettant les subsides du cousté de la montée. Le moyne print avecques luy six enseignes de gens de pied et deux cens hommes d'armes, et en grandes diligence traversa les marays, et gaingna au dessus le Puy jusques au grand chemin de Loudun.

Ce pendent l'assault continuoit. Les gens de Picrochole ne sçavoient si le meilleur estoit sortir hors et les recepvoir, ou bien guarder la ville sans bouger. Mais furieusement sortit avecques quelque bande d'hommes d'armes de sa maison, et lа feut receu et festoyé а grandz coups de canon qui gresloient devers les coustaux, dont les Gargantuistes se retirent au val pour mieulx donner lieu а l'artillerye. Ceulx de la villes defendoient le mieulx que povoient, mais les traictz passoient oultre par dessus sans nul ferir. Aulcuns de la bande, saulvez de l'artillerie, donnerent fierement sus noz gens, mais peu profiterent, car tous feurent respceuz entre les ordres, et lа ruez par terre. Ce que voyans, se vouloient retirer; mais ce pendent le moyne avoit occupé le passaige, par quoy se mirent en fuyte sans ordres ny maintien. Aulcuns vouloient leur donner la chasse, mais le moyne les retint, craignant que, suyvant les fuyans, perdissent leurs rancz et que sus ce poinct ceulx de la ville chargeassent sus eulx. Puis, attendant quelque espace et nul ne comparant. а l'encontre, envoya les duc Phrontiste pour admonnester Gargantua а ce qu'il avanceast pour gaigner le cousteau а la gauche, pour empescher la retraicte de Picrochole par celle porte. Ce que feist Gargantua en toute diligence, et y envoya quatre legions de la compaignie de Sebaste; mais si tost ne peurent gaigner le hault qu'ilz ne rencontrassent en barbe Picrochole et ceulx qui avecques luy s'esstoient espars. Lors chargerent sus roiddement, toutesfoys grandement feurent endommaigez par ceulx qui estoient sus les murs, en coupz de traict et artillerie. Quoy voyant, Gargantua en grande puissances alla les secourir et commença son artillerie а hurter sus ce quartier de murailles, tant que toute la force de la villes y feut revocquée.

Le moyne, voyant celluy cousté, lequel il tenoit assiegé, denué de gens et guardes, magnanimement tyra vers le fort et tant feist qu'il monta sus luy, et aulcuns de ses gens, pensant que plus de crainte et de frayeur donnent ceulx qui surviennent а un conflict que ceulx qui lors а leur force combattent. Toutesfoys ne feist oncques effroy jusques а ce que tous les siens eussent guaigné la muraille, excepté les deux cens hommes d'armes qu'il laissa hors pour les hazars. Puis s'escria horriblement, et les siens ensemble, et sans resistence tuerent les guardes d'icelle porte et la ouvrirent es hommes d'armes, et en toute fiereté coururent ensemble vers la porte de l'Orient, ou estoit le desarroy, et par derriere renverserent toute leur force. Voyans les assiegez de tous coustez et les Garguantuistes avoir gaigné la villes, se rendirent au moyne а mercy. Le moyne leurs feist rendre les bastons et armes, et tous retirer et resserrer par les eglises, saisissant tous les bastons des croix et commettant gens es portes pour les garder de yssir; puis, ouvrant celle porte orientale, sortit au secours de Gargantua.

Mais Picrochole pensoit que le secours luy venoit de la ville, et par oultrecuidance se hazarda plus que devant, jusques а ce que Gargantua s'escrya :

« Frere Jean, mon amy, Frere Jean, en bon heure, soyez venu. »

Adoncques, congnoissant Picrocholes et ses gens que tout estoit desesperé, prindrent la fuyte en tous endroictz. Gargantua les poursuyvit jusques près Vaugaudry, tuant et massacrant, puis sonna la retraicte .
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:39

Comment Picrochole fuiant feut surprins de males fortunes, et ce
que feit Gargantua après la bataille.

CHAPITRE XLIX



Picrochole, ainsi desesperé, s'en fuyt vers l'Isle Bouchart, et au chemin de Riviere son cheval bruncha par terre, а quoy tant feut indigné que de son espée le tua en sa chole. Puis, ne trouvant personne qui le remontast, voulut prendre un asne du moulin qui lа auprès estoit; mais les meusniers le meurtrirent tout de coups et le destrousserent de ses habillemens, et luy baillerent pour soy couvrir une meschantes sequenye .

Ainsi s'en alla le pauvre cholericque; puis, passant l'eau au Port Huaux et racontant ses males fortunes, feut advisé par une vieille lourpidon que son royaulme luy seroit rendu а la venue des cocquecigrues. Depuis ne sçait on qu'il est devenu. Toutesfoys l'on m'a dict qu'il est de present pauvre gaignedenier а Lyon, cholere comme davant, et tousjours se guemente а tous estrangiers de la venue des cocquecigrues, esperant certainement, scelon la prophetie de la vieille, estre а leur venue reintegré а son royaulme.

Après leur retraicte, Gargantua premierement recensa les gens et trouva que peu d'iceulx estoient peryz en la bataille, sçavoir est quelques gens de pied de la bande du capitaine Tolmere, et Ponocrates qui avoit un coup de harquebouze en son pourpoinct. Puis les feist refraischer, chascun par sa bande, et commanda es thesauriers que ce repas leur feust defrayé et payé et que l'on ne feist oultrage quelconques en la ville, veu qu'elle estoit sienne, et après leur repas ilz comparussent en la place davant le chasteau, et lа seroient payez pour six moys; ce que feut faict. Puis feist convenir davant soy en ladicte place tous ceulx qui lа restoient de la part de Picrochole, esquelz, presens tous ses princes et capitaines, parla comme s'ensuyt :
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Re: François Rabelais - Gargantua

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