François Rabelais - Gargantua

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François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 21:40

LA VIE TRES HORRIFICQUE DU GRAND GARGANTUA
PERE DE PANTAGRUEL.
Jadis composée par M. Alcofribas, abstracteur de Quinte Essence.
Livre plein de Pantagruelisme.


AUX LECTEURS


Amis lecteurs, qui ce livre lisez,
Despouillez vous de toute affection;
Et, le lisant, ne vous scandalisez:
Il ne contient mal ne infection.
Vray est qu'icy peu de perfection
Vous apprendrez, si non en cas de rire;
Aultre argument ne peut mon cueur elire,
Voyant le dueil qui vous mine et consomme :
Mieulx est de ris que de larmes escripre,
Pour ce que rire est le propre de l'homme.


<><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>
PROLOGE DE L'AUTEUR

BEUVEURS tres illustres, et vous, Verolez tres precieux, - car а vous, non а aultres, sont dediez mes escriptz, - Alcibiades, ou dialoge de Platon intitulé Le Bancquet, louant son precepteur Socrates, sans controverse prince des philosophes, entre aultres parolles le dict estre semblable es Silenes. Silenes estoient jadis petites boites, telles que voyons de present es bouticques des apothecaires, pinctes au dessus de figures joyeuses et frivoles, comme de harpies, satyres, oysons bridez, lievres cornuz, canes bastées, boucqs volans, cerfz limonniers et aultres telles pinctures contrefaictes а plaisir pour exciter le monde а rire (quel fut Silene, maistre du bon Bacchus); mais au dedans l'on reservoit les fines drogues comme baulme, ambre gris, amomon , musc, zivette, pierreries et aultres choses precieuses. Tel disoit estre Socrates, parce que, le voyans au dehors et l'estimans par l'exteriore apparence, n'en eussiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il estoit de corps et ridicule en son maintien, le nez pointu, le reguard d'un taureau, le visaige d'un fol, simple en meurs, rustiq en vestimens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte а tous offices de la republique, tousjours riant, toujours beuvant d'autant а un chascun, tousjours se guabelant, tousjours dissimulant son divin sçavoir; mais, ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une celeste et impreciable drogue: entendement plus que humain, vertus merveilleuse, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, deprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent , courent, travaillent, navigent et bataillent. A quel propos, en voustre advis, tend ce prelude et coup d'essay? Par autant que vous, mes bons disciples, et quelques aultres foulz de sejour , lisans les joyeulx tiltres d'aulcuns livres de nostre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, La Dignité des Braguettes, Des Poys au lard cum commento, etc., jugez trop facillement ne estre au dedans traicté que mocqueries, folateries et menteries joyeuses, veu que l'ensigne exteriore (c'est le tiltre) sans plus avant enquerir est communement receu а derision et gaudisserie. Mais par telle legiereté ne convient estimer les oeuvres des humains. Car vous mesmes dictes que l'habit ne faict poinct le moyne, et tel est vestu d'habit monachal, qui au dedans n'est rien moins que moyne, et tel est vestu de cappe Hespanole, qui en son couraige nullement affiert а Hespane. C'est pourquoy fault ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est deduict. Lors congnoistrez que la drogue dedans contenue est bien d'aultre valeur que ne promettoit la boite, c'est-а-dire que les matieres icy traictées ne sont tant folastres comme le titre au-dessus pretendoit. Et, posé le cas qu'au sens literal vous trouvez matieres assez joyeuses et bien correspondentes au nom, toutes fois pas demourer lа ne fault, comme au chant de Sirenes, ains а plus hault sens interpreter ce que par adventure cuidiez dict en gayeté de cueur. Crochetastes vous oncques bouteilles? Caisgne ! Reduisez а memoire la contenence qu'aviez. Mais veistes vous oncques chien rencontrant quelque os medulare ? C'est, comme dict Platon, lib. ij de Rep., la beste du monde plus philosophe. Si veu l'avez, vous avez peu noter de quelle devotion il le guette, de quel soing il le guarde, de quel ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entomme , de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le sugce. Qui le induict а ce faire? Quel est l'espoir de son estude? Quel bien pretend il? Rien plus qu'un peu de mouelle. Vray est que ce peu plus est delicieux que le beaucoup de toutes aultres, pour ce que la mouelle est aliment elabouré а perfection de nature, comme dict Galen., iij Facu. natural., et xj De usu parti. A l'exemple d'icelluy vous convient estre saiges, pour fleurer, sentir et estimer ces beaulx livres de haulte gresse , legiers au prochaz et hardiz а la rencontre; puis, par curieuse leçon et meditation frequente, rompre l'os et sugcer la sustantificque mouelle - c'est а dire ce que j'entends par ces symboles Pythagoricques - avecques espoir certain d'être faictz escors et preux а ladicte lecture; car en icelle bien aultre goust trouverez et doctrine plus absconce, laquelle vous revelera de très haultz sacremens et mysteres horrificques, tant en ce que concerne nostre religion que aussi l'estat politicq et vie oeconomicque. Croiez vous en vostre foy qu'oncques Homere, escrivent l'Iliade et Odyssée, pensast es allegories lesquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, Phornute, et ce que d'iceulx Politian a desrobé? Si le croiez, vous n'approchez ne de pieds ne de mains а mon opinion, qui decrete icelles aussi peu avoir esté songées d'Homere que d'Ovide en ses Metamorphoses les sacremens de l'Evangile, lesquelz un Frere Lubin, vray croque lardon , s'est efforcé demonstrer, si d'adventure il rencontroit gens aussi folz que luy, et (comme dict le proverbe) couvercle digne du chaudron. Si ne le croiez, quelle cause est pourquoy autant n'en ferez de ces joyeuses et nouvelles chronicques, combien que , les dictans, n'y pensasse en plus que vous, qui par adventure beviez comme moy? Car, а la composition de ce livre seigneurial, je ne perdiz ne emploiay oncques plus, ny aultre temps que celluy qui estoit estably а prendre ma refection corporelle, sçavoir est beuvant et mangeant. Aussi est ce la juste heure d'escrire ces haultes matieres et sciences profundes, comme bien faire sçavoit Homere, paragon de tous philologes, et Ennie, pere des poetes latins, ainsi que tesmoigne Horace, quoy qu'un malautru ait dict que ses carmes sentoyent plus le vin que l'huille. Autant en dict un tirelupin de mes livres; mais bren pour luy! L'odeur du vin, ô combien plus est friant, riant, priant, plus celeste et delicieux que d'huille! Et prendray autant а gloire qu'on die de moy que plus en vin aye despendu que en huyle, que fist Demosthenes, quand de luy on disoit que plus en huyle que en vin despendoit. A moy n'est que honneur et gloire d'estre dict et reputé bon gaultier et bon compaignon, et en ce nom suis bien venu en toutes bonnes compaignies de Pantagruelistes. A Demosthenes, fut reproché par un chagrin que ses Oraisons sentoient comme la serpilliere d'un ord et sale huillier. Pour tant, interpretez tous mes faictz et mes dictz en la perfectissime partie; ayez en reverence le cerveau caseiforme qui vous paist de ces belles billes vezées, et, а vostre povoir, tenez moy tousjours joyeux. Or esbaudissez vous, mes amours, et guayement lisez le reste, tout а l'aise du corps, et au profit des reins! Mais escoutez, vietz d'azes, - que le maulubec vous trousque! - vous soubvienne de boyre а my pour la pareille, et je vous plegeray tout ares metys.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:14

De la genealogie et antiquité de Gargantua

CHAPITRE PREMIER

Je vous remectz а la grande chronicque Pantagrueline recongnoistre la genealogie et antiquité dont nous est venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les geands nasquirent en ce monde, et comment d'iceulx, par lignes directes, yssit Gargantua, pere de Pantagruel, et ne vous faschera si pour le present je m'en deporte , combien que la chose soit telle que, tant plus seroit remembrée , tant plus elle plairoit а vos Seigneuries; comme vous avez l'autorité de Platon, in Philebo et Gorgias, et de Flacce , qui dict estre aulcuns propos, telz que ceulx cy sans doubte, qui plus sont delectables quand plus souvent sont redictz.

Pleust а Dieu qu'un chascun sceust aussi certainement sa geneallogie, depuis l'arche de Noл jusques а cest eage ! Je pense que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, roys, ducz, princes et papes en la terre, lesquels sont descenduz de quelques porteurs de rogatons et de coustretz, comme, au rebours, plusieurs sont gueux de l'hostiaire, souffreteux et miserables, lesquelz sont descenduz de sang et ligne de grandz roys et empereurs, attendu l'admirable transport des regnes et empires :

des Assyriens es Medes,
des Medes es Perses,
des Perses es Macedones,
des Macedones es Romains,
des Romains es Grecz,
des Grecz es Françoys .

Et, pour vous donner а entendre de moy qui parle, je cuyde que soye descendu de quelque riche roy ou prince au temps jadis; car oncques ne veistes homme qui eust plus grande affection d'estre roy et riche que moy, affin de faire grand chere, pas ne travailler, poinct ne me soucier, et bien enrichir mes amys et tous gens de bien et de sçavoir. Mais en ce je me reconforte que en l'aultre monde je le seray, voyre plus grand que de present ne l'auseroye soubhaitter. Vous en telle ou meilleure pensée reconfortez vostre malheur, et beuvez fraiz, si faire se peut.

Retournant а noz moutons , je vous dictz que par don souverain des cieulx nous a esté reservée l'antiquité et geneallogie de Gargantua plus entiere que nulle aultre, exceptez celle du Messias, dont je ne parle, car il ne me appartient, aussi les diables (ce sont les calumniateurs et caffars) se y opposent. Et fut trouvée par Jean Audeau en un pré qu'il avoit près l'arceau Gualeau, au dessoubz de l'Olive, tirant а Narsay , duquel faisant lever les fossez, toucherent les piocheurs de leurs marres un grand tombeau de bronze, long sans mesure, car oncques n'en trouverent le bout par ce qu'il entroit trop avant les excluses de Vienne. Icelluy ouvrans en certain lieu, signé, au dessus, d'un goubelet а l'entour duquel estoit escript en lettres Ethrusques : HIC BIBITUR, trouverent neuf flaccons en tel ordre qu'on assiet les quilles en Guascoigne, desquelz celluy qui au mylieu estoit couvroit un gros, gras, grand, gris, joly, petit, moisy livret, plus, mais non mieulx sentent que roses.

En icelluy fut ladicte geneallogie trouvée, escripte au long de lettres cancelleresques , non en papier, non en parchemin, non en cere, mais en escorce d'ulmeau, tant toutesfoys usées par vetusté qu'а poine en povoit on troys recognoistre de ranc.

Je (combien que indigne) y fuz appelé, et, а grand renfort de bezicles, practicant l'art dont on peut lire lettres non apparentes, comme enseigne Aristoteles , la translatay, ainsi que veoir pourrez en Pantagruelisant, c'est-а-dire beuvans а gré et lisans les gestes horrificques de Pantagruel

A la fin du livre estoit un petit traicté intitulé : Les Fanfreluches antidotées. Les ratz et blattes, ou (affin que je ne mente) aultres malignes bestes, avoient brousté le commencement; le reste j'ay cy dessoubz adjouté, par reverence de l'antiquaille.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:14

Les Fanfreluches antidotées, trouvées en un monument antique.

CHAPITRE II


ai? enu le grand dompteur des Cimbres,
V sant par l'aer, de peur de la rousée.
'sa venue on a remply les timbres
#' beurre fraiz, tombant par une housée.
=uquel quand fut la grand mere arrousée,
Cria tout hault : « Hers, par grace, pesche le;
Car sa barbe est presque toute embousée
Ou pour le moins tenez luy une eschelle. »

Aulcuns disoient que leicher sa pantoufle
Estoit meilleur que guaigner les pardons;
Mais il survint un affecté marroufle,
Sorti du creux ou l'on pesche aux gardons,
Qui dict : « Messieurs, pour Dieu nous en gardons;
L'anguille y est et en cest estau musse;
Lа trouverez (si de près regardons)
Une grande tare au fond de son aumusse. »

Quand fut au poinct de lire le chapitre,
On n'y trouva que les cornes d'un veau :
«Je (disoit il) sens le fond de ma mitre
Si froid que autour me morfond le cerveau. »
On l'eschaufa d'un parfunct de naveau,
Et fut content de soy tenir es atres,
Pourveu qu'on feist un limonnier noveau
A tant de gens qui sont acariatres,

Leur propos fut du trou de sainct Patrice,
De Gilbathar, et de mille aultres trous :
S'on les pourroit réduire а cicatrice
Par tel moien que plus n'eussent la tous,
Veu qu'il sembloit impertinent а tous
Les veoir ainsi а chascun vent baisler;
Si d'adventure ilz estoient а poinct clous,
On les pourroit pour houstage bailler

En cest arrest le courbeau fut pelé
Par Hercules, qui venoit de Libye.
« Quoy ! dist Minos, que n'y suis-je appellé?
Excepté moy, tout le monde on convie,
Et puis l'on veult que passe mon envie
A les fournir d'huytres et de grenoilles;
Je donne au diable en quas que de ma vie
Preigne а mercy leur vente de quenoilles. »

Pour les matter survint Q. B. qui clope,
Au sauconduit des mistes sansonnetz.
Le tamiseur, cousin du grand Cyclope,
Les massacra. Chascun mousche son nez;
En ce gueret peu de bougrins sont nez,
Qu'on n'ait berné sus le moulin а tan.
Courrez y tous et а l'arme sonnez :
Plus y aurez que n'y eustes antan.

Bien peu après, l'oyseau de Jupiter
Delibera pariser pour le pire,
Mais, les voyant tant fort se despiter,
Craignit qu'on mist ras, jus, bas, mat l'empire,
Et mieulx ayma le feu du ciel empire
Au tronc ravir où l'on vend les soretz,
Que aer serain, contre qui l'on conspire,
Assubjectir es dictz des Massoretz.

Le tout conclud fut а poincte affilée,
Maulgré Até, la cuisse heronniere,
Que lа s'assist, voyant Pentasilée,
Sur ses vieux ans prinse pour cressonniere.
Chascun crioit : « Vilaine charbonniere,
T'appartient-il toy trouver par chemin?
Tu la tolluz, la Romaine baniere
Qu'on avoit faict au traict du parchemin ! »

Ne fust Juno, que dessoubz l'arc celeste
Avec son duc tendoit а la pipée,
On luy eust faict un tour si très moleste
Que de tous poincts elle eust esté frippée.
L'accord fut tel que d'icelle lippée
Elle en auroit deux oeufz de Proserpine,
Et, si jamais elle y estoit grippée,
On la lieroit au mont de l'albespine.

Sept moys après - houstez en vingt et deux -
Cil qui jadis anihila Carthage
Courtoysement se mist en mylieu d'eux,
Les requerent d'avoir son heritage,
Ou bien qu'on feist justement le partage
Selon la loy que l'on tire au rivet,
Distribuent un tatin du potage
A ses facquins qui firent le brevet.

Mais l'an viendra, signé d'un arc turquoys,
De v. fuseaulx et troys culz de marmite,
Onquel le dos d'un roy trop peu courtoys
Poyvré sera soubz un habit d'hermite.
O la pitié ! Pour une chattemite
Laisserez vous engouffrer tant d'arpens?
Cessez, cessez; ce masque nul n'imite;
Retirez vous au frere des serpens .

Cest an passé, cil qui est regnera
Paisiblement avec ses bons amis.
Ny brusq ny smach lors ne dominera;
Tout bon vouloir aura son compromis,
Et le solas, qui jadis fut promis
Es gens du ciel, viendra en son befroy;
Lors les haratz, qui estoient estommis,
Triumpheront en royal palefroy.

Et durera ce temps de passe passe
Jusques а tant que Mars ayt les empas.
Puis en viendra un qui tous aultres passe,
Delitieux, plaisant, beau sans compas.
Levez vos cueurs, tendez а ce repas,
Tous mes feaulx, car tel est trespassé
Qui pour tout bien ne retourneroit pas,
Tant sera lors clamé le temps passé.

Finablement, celluy qui fut de cire
Sera logé au gond du Jacquemart.
Plus ne sera reclamé : « Cyre, Cyre »,
Le brimbaleur qui tient le cocquemart.
Heu, qui pourroit saisir son braquemart,
Toust seroient netz les tintouins cabus,
Et pourroit on, а fil de poulemart,
Tout baffouer le maguazin d'abus.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:15

Comment Gargantua fut unze moys porté ou ventre de sa mere.

CHAPITRE III

Grandgousier estoit bon raillard en son temps, aymant а boyre net autant que homme qui pour lors fust au monde, et mangeoit voluntiers salé. A ceste fin, avoit ordinairement bonne munition de jambons de Magence et de Baionne, force langues de beuf fumées, abondance de andouilles en la saison et beuf sallé а la moustarde, renfort de boutargues , provision de saulcisses, non de Bouloigne (car il craignoit ly boucon de Lombard), mais de Bigorre, de Lonquaulnay, de la Brene et de Rouargue .

En son eage virile, espousa Gargamelle, fille du roy des Parpaillos, belle gouge et de bonne troigne, et faisoient eux deux souvent ensemble la beste а deux doz, joyeusement se frotans leur lard, tant qu'elle engroissa d'un beau filz et le porta jusques а l'unziesme moys.

Car autant, voire dadvantage, peuvent les femmes ventre porter, mesmement quand c'est quelque chef d'oeuvre et personnage que doibve en son temps faire grandes prouesses, comme dict Homere que l'enfant duquel Neptune engroissa la nymphe nasquit l'an après revolu : ce fut le douziesme moys. Car (comme dit A. Gelle, lib iij), ce long temps convenoit а la majesté de Neptune, affin qu'en icelluy l'enfant feust formé а perfection. A pareille raison, Jupiter feist durer xlviij heures la nuyct qu'il coucha avecques Alcmene, car en moins de temps n'eust il peu forger Hercules qui nettoia le monde de monstres et tyrans.

Messieurs les anciens Pantagruelistes ont conformé ce que je dis et ont declairé non seulement possible, mais aussi legitime, l'enfant né de femme l'unziesme moys après la mort de son mary:

Hippocrates, lib De alimento,
Pline, li. vij, cap. v,
Plaute, in Cistellaria,
Marcus Varro, en la satyre inscripte Le Testament,
allegant l'autorité d'Aristoteles а ce propos,
Censorinus, li. De die natali,
Aristoteles, libr. vij, capi. iij et iiij, De nat.
animalium,
Gellius, li. iij, ca. xvj.
Servius, in Egl., exposant ce metre de Virgile :
Matri longa decem, etc. ,

et mille aultres folz; le nombre desquelz a esté par les legistes acreu, ff. De suis et legit., l. Intestato, §fi., et, in Autent., De restitut. et ea que parit in xj mense. D'abondant en ont chaffourré leur rodibilardicque loy Gallus, ff. De lib et posthu., et l. septimo ff. De stat. homi, et quelques aultres, que pour le present dire n'ause. Moiennans lesquelles loys, les femmes vefves peuvent franchement jouer du serrecropiere а tous enviz et toutes restes , deux moys après le trespas de leurs mariz.

Je vous prie par grace, vous aultres mes bons averlans, si d'icelles en trouvez que vaillent le desbraguetter, montez dessus et me les amenez.

Car, si au troisiesme moys elles engroissent, leur fruict sera heritier du deffunct; et, la groisse congneue, poussent hardiment oultre, et vogue la gualée puis que la panse est pleine ! - comme Julie, fille de l'empereur Octavian, ne se abandonnoit а ses taboureurs sinon quand elle se sentoit grosse, а la forme que la navire ne reçoit son pilot que premierement ne soit callafatée et chargée. Et, si personne les blasme de soy faire rataconniculer ainsi suz leur groisse, veu que les bestes suz leur ventrées n'endurent jamais le masle masculant, elles responderont que ce sont bestes, mais elles sont femmes, bien entendentes les beaulx et joyeux menuz droictz de superfection, comme jadis respondit Populie, selon le raport de Macrobe, li. ij Saturnal.

Si le diavol ne veult qu'elles engroissent, il fauldra tortre le douzil, et bouche clouse.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:15

Comment Gargamelle, estant grosse de Gargantua, mangea grand
planté de tripes.


CHAPITRE IV



L'occasion et maniere comment Gargamelle enfanta fut telle, et, si ne le croyez, le fondement vous escappe !

Le fondement luy escappoit une après dinée, le iije jour de febvrier, par trop avoir mangé de gaudebillaux. Gaudebilleaux sont grasses tripes de coiraux. Coiraux sont beufz engressez а la creche et prez guimaulx. Prez guimaulx sont qui portent herbe deux fois l'an. D'iceulx graz beufz avoient faict tuer troys cens soixante sept mille et quatorze, pour estre а mardy gras sallez, affin qu'en la prime vere ilz eussent beuf de saison а tas pour, au commencement des repastz, faire commemorations de saleures et mieulx entrer en vin.

Les tripes furent copieuses, comme entendez, et tant friandes estoient que chascun en leichoit ses doigtz. Mais la grande diablerie а quatre personnaiges estoit bien en ce que possible n'estoit longuement les reserver, car elles feussent pourries. Ce que sembloit indecent. Dont fut conclud qu'ils les bauffreroient sans rien y perdre. A ce faire convierent tous les citadins de Sainnais, de Suillé, de la Roche Clermaud, de Vaugaudray, sans laisser arrieres le Coudray Montpensier, le Gué de Vede et aultres voisins, tous bons beveurs, bons compaignons, et beaulx joueurs de quille lа.

Le bon homme Grandgousier y prenoit plaisir bien grand et commendoit que tout allast par escuelles. Disoit toutesfoys а sa femme qu'elle en mangeast le moins, veu qu'elle aprochoit de son terme et que ceste tripaille n'estoit viande moult louable : « Celluy (disoit il) a grande envie de mascher merde, qui d'icelle le sac mangeue. » Non obstant ces remonstrances, elle en mangea seze muiz, deux bussars et six tupins. O belle matiere fecale que doivoit boursouffler en elle !

Après disner, tous allerent pelle melle а la Saulsaie , et lа, sus l'herbe drue, dancerent au son des joyeux flageolletz et doulces cornemuzes tant baudement que c'estoit passetemps celeste les veoir ainsi soy rigouller.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:16

Les propos des bien yvres.

CHAPITRE V

Puis entrerent en propos de resieuner on propre lieu. Lors flaccons d'aller, jambons de troter, goubeletz de voler, breusses de tinter :

« Tire !

-Baille !

-Tourne !

-Brouille !

-Boutte а moy sans eau; ainsi, mon amy.

-Fouette moy ce verre gualentement;

-Produiz moy du clairet, verre pleurant.

-Treves de soif!

-Ha, faulse fievre, ne t'en iras tu pas ?

-Par ma fy, me commere, je ne peuz entrer en bette.

-Vous estez morfondue, m'amie?

-Voire.

-Ventre sainct Quenet! parlons de boire.

-Je ne boy que а mes heures, comme la mulle du pape.

-Je ne boy que en mon breviaire, comme un beau pere guardian.

-Qui feut premier, soif ou beuverye?

-Soif, car qui eust beu sans soif durant le temps de innocence?

-Beuverye, car privatio presupponit habitum . Je suis clerc.

Foecundi calices quem non fecere disertum ?

-Nous aultres innocens ne beuvons que trop sans soif.

-Non moy, pecheur, sans soif, et, si non presente, pour le moins future, la prevenent comme entendez. Je boy pour la soif advenir. Je boy eternellement. Ce m'est eternité de beuverye, et beuverye de eternité.

-Chantons, beuvons, un motet entonnons ! Où est mon entonnoir?

-Quoy! Je ne boy que par procuration !

-Mouillez vous pour seicher, ou vous seichez pour mouiller?

-Je n'entens poinct la theoricque; de la praticque je me ayde quelque peu.

-Haste !

-Je mouille, je humecte, je boy, et tout de peur de mourir.

-Beuvez tousjours, vous ne mourrez jamais.

-Si je ne boy, je suys а sec, me voylа mort. Mon ame s'en fuyra en quelque grenoillere. En sec jamais l'ame ne habite .

-Somelliers, ô createurs de nouvelles formes , rendez moy de non beuvant beuvant!

-Perannité de arrousement par ces nerveux et secz boyaulx !

-Pour neant boyt qui ne s'en sent.

-Cestuy entre dedans les venes; la pissotiere n'y aura rien.

-Je laveroys voluntiers les tripes de ce veau que j'ay ce matin habillé.

-J'ay bien saburré mon stomach.

-Si le papier de mes schedules beuvoyt aussi bien que je foys, mes crediteurs auroient bien leur vin quand on viendroyt а la formule de exhiber .

-Ceste main vous guaste le nez .

-O quants aultres y entreront avant que cestuy cy en sorte !

-Boyre а si petit gué c'est pour rompre son poictral .

-Cecy s'appelle pipée а flaccons.

-Quelle difference est entre bouteille et flaccon?

-Grande, car bouteille est fermée а bouchon, et flaccon a viz.

-De belles !

-Nos peres beurent bien et vuiderent les potz.

-C'est bien chié chanté. Beuvons !

-Voulez-vous rien mander а la riviere? Cestuy cy va laver les tripes.

-Je ne boy en plus qu'une esponge.

-Je boy comme un templier.

-Et je tanquam sponsus .

-Et moy sicut terra sine aqua .

-Un synonyme de jambon?

-C'est une compulsoire de beuvettes; c'est un poulain. Par le poulain on descend le vin en cave; par le jambon en l'estomach.

-Or çа, а boire, а boire çа ! Il n'y a poinct charge. Respice personam; pone pro duos; bus non est in usu .

-Si je montois aussi bien comme j'avalle, je feusse pieçа hault en l'aer.

-Ainsi se feist Jacques Cueur riche.

-Ainsi profitent boys en friche.

-Ainsi conquesta Bacchus l'inde.

-Ainsi philosophie Melinde.

-Petite pluye abat grand vend. Longues beuvettes rompent le tonnoire.

-Mais, si ma couille pissoit telle urine, la vouldriez vous bien sugcer?

-Je retiens après.

-Paige, baille; je t'insinue ma nomination en mon tour

-Hume, Guillot! Encores y en a il un pot.

-Je me porte pour appellant de soif comme d'abus. Paige, relieve mon appel en forme .

-Ceste roigneure !

-Je souloys jadis boyre tout; maintenant je n'y laisse rien.

-Ne nous hastons pas et amassons bien tout.

-Voycy trippes de jeu et guodebillaux d'envy de ce fauveau а la raye noire. O, pour Dieu, estrillons le а profict de mesnaige!

-Beuvez, ou je vous...

-Non, non!

-Beuvez, je vous en prye.

-Les passereaux ne mangent sinon que on leurs tappe les queues; je ne boy sinon qu'on me flatte.

-Lagona edatera ! Il n'y a raboulliere en tout mon corps où cestuy vin ne furette la soif.

-Cestuy cy me la fouette bien.

-Cestuy cy me la bannira du tout.

-Cornons icy, а son de flaccons et bouteilles, que quiconques aura perdu la soif ne ayt а la chercher ceans: longs clysteres de beuverie l'ont faict vuyder hors le logis.

-Le grand Dieu feist les planettes et nous faisons les platz netz.

-J'ai la parolle de Dieu en bouche: Sitio.

-La pierre dite _ABESTOS_ n'est plus inextinguible que la soif de ma Paternité.

-L'appetit vient en mangeant, disoit Angest on Mans; la soif s'en va en beuvant.

-Remede contre la soif?

-Il est contraire а celluy qui est contre morsure de chien: courrez tousjours après le chien, jamais ne vous mordera; beuvez tousjours avant la soif, et jamais ne vous adviendra.

-Je vous y prens, je vous resveille. Sommelier eternel, guarde nous de somme. Argus avoyt cent yeulx pour veoir; cent mains fault а un sommelier, comme avoyt Briareus, pour infatigablement verser.

-Mouillons, hay, il faict beau seicher !

-Du blanc ! Verse tout, verse de par le diable ! Verse deçа, tout plein: la langue me pelle.

-Lans, tringue !

-A toy, compaing! De hayt, de hayt !

-Lа ! lа ! lа ! C'est morfiaillé, cela.

-O lachryma Christi!

-C'est de La Deviniere, c'est vin pineau!

-O le gentil vin blanc!

-Et, par mon ame, ce n'est que vin de tafetas.

-Hen, hen, il est а une aureille, bien drappé et de bonne laine.

-Mon compaignon, couraige!

-Pour ce jeu nous ne voulerons pas, car j'ay faict un levé.

-Ex hoc in hoc . Il n'y a poinct d'enchantement; chascun de vous l'a veu; je y suis maistre passé.

-A brum ! A brum ! je suis prebstre Macé.

-O les beuveurs! O les alterez!

-Paige, mon amy, emplis icy et couronne le vin, je te pry.

-A la Cardinale!

-Natura abhorret vacuum.

-Diriez vous qu'une mouche y eust beu?

-A la mode de Bretaigne!

-Net, net, а ce pyot!

-Avallez, ce sont herbes!»
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:16

Comment Gargantua nasquit en façon bien estrange.

Chapitre VI



Eulx tenens ces menuz propos de beuverie, Gargamelle commença se porter mal du bas, dont Grandgousier se leva dessus l'herbe et la reconfortoit honestement, pensant que ce feut mal d'enfant, et luy disant qu'elle s'estoit lа herbée soubz la Saulsaye et qu'en brief elle feroit piedz neufz: par ce luy convenoit prendre couraige nouveau au nouvel advenement de son poupon, et, encores que la douleur luy feust quelque peu en fascherie, toutesfoys que ycelle seroit briefve, et la joye qui toust succederoit luy tolliroit tout cest ennuy, en sorte que seulement ne luy en resteroit la soubvenance .

«Couraige de brebis (disoyt il) depeschez vous de cestuy cy, et bien toust en faisons un aultre.

-Ha! (dist elle) tant vous parlez а votre aize, vous aultres hommes! Bien, de par Dieu, je me parforceray, puisqu'il vous plaist. Mais pleust а Dieu que vous l'eussiez coupé!

-Quoy? dist Grandgousier.

-Ha! (dist elle) que vous estes bon homme! Vous l'entendez bien.

-Mon membre? (dist il). Sang de les cabres! Si bon vous semble, faictes apporter un cousteau.

-Ha! (dist elle) jа Dieu ne plaise ! Dieu me le pardoient ! je ne le dis de bon cueur, et pour ma parolle n'en faictes ne plus ne moins. Mais je auray prou d'affaires aujourd'huy, si Dieu ne me ayde, et tout par vostre membre, que vous feussiez bien ayse.

-Couraige, couraige! (dist il). Ne vous souciez au reste et laissez faire au quatre boeufz de devant. Je m'en voys boyre encores quelque veguade. Si ce pendent vous survenoit quelque mal, je me tiendray près: huschant en paulme, je me rendray а vous.»

Peu de temps après, elle commença а souspirer, lamenter et crier. Soubdain vindrent а tas saiges femmes de tous coustez, et, la tastant par le bas, trouverent quelques pellauderies assez de maulvais goust, et pensoient que ce feust l'enfant; mais c'estoit le fondement qui luy escappoit, а la mollification du droict intestine - lequel vous appellez le boyau cullier - par trop avoir mangé des tripes, comme avons declairé cy dessus.

Dont une horde vieille de la compaignie, laquelle avoit reputation d'estre grande medicine et lа estoit venue de Brizepaille d'auprès Sainct Genou devant soixante ans, luy feist un restrinctif si horrible que tous ses larrys tant feurent oppilez et reserrez que а grande poine, avecques les dentz, vous les eussiez eslargiz, qui est chose bien horrible а penser: mesmement que le diable, а la messe de sainct Martin escripvant le quaquet de deux Gualoises, а belles dentz alongea son parchemin.

Par cest inconvenient feurent au dessus relaschez les cotyledons de la matrice, par lesquelz sursaulta l'enfant, et entra en la vene creuse, et, gravant par le diaphragme jusques au dessus des espaules (où ladicte vene se part en deux), print son chemin а gauche, et sortit par l'aureille senestre.

Soubdain qu'il fut né, ne cria comme les aultres enfans: « Mies! mies! », mais а haulte voix s' escrioit: « A boire! а boire! а boire! », comme invitant tout le monde а boire, si bien qu'il fut ouy de tout le pays de Beusse et de Bibaroys.

Je me doubte que ne croyez asseurement ceste estrange nativité. Si ne le croyez, je ne m'en soucie, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit tousjours ce qu'on luy dict et qu'il trouve par escript. Est ce contre nostre loy, notre foy, contre raison, contre la Saincte Escripture? De ma part, je ne trouve rien escript es Bibles sainctes qui soit contre cela. Mais, si le vouloir de Dieu tel eust esté, diriez vous qu'il ne l'eust peu faire? Ha, pour grace, ne emburelucocquez jamais vous espritz de ces vaines pensées, car je vous diz que а Dieu rien n'est impossible, et, s'il vouloit, les femmes auroient doresnavant ainsi leurs enfans par l'aureille.

Bacchus ne fut il engendré par la cuisse de Jupiter?
Rocquetaillade nasquit il pas du talon de sa mère?
Crocquemouche de la pantofle de sa nourrice?
Minerve nasquit elle pas du cerveau par l'aureille de Jupiter?
Adonis par l'escorce d'un arbre de mirrhe?
Castor et Polux de la cocque d'un oeuf, pont et esclous par Leda?

Mais vous seriez bien dadvantaige esbahys et estonnez si je vous expousoys presentement tout le chapitre de Pline auquel parle des enfantemens estranges et contre nature; et toutesfoys je ne suis poinct menteur tant asseuré comme il a esté. Lisez le septiesme de sa Naturelle Histoire, capi. iij, et ne m'en tabustez plus l'entendement.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:16

Comment le nom fut imposé а Gargantua et comment il humoit
le piot.

CHAPITRE VII



Le bon homme Grandgousier, beuvant et se rigollant avecques les aultres, entendit le cry horrible que son filz avoit faict entrant en lumière de ce monde, quand il brasmoit, demandant: «A boyre! а boyre! а boyre!» Dont il dist : « Que grand tu as ! » (supple le gousier). Ce que ouyans, les assistans dirent que vrayement il debvoit avoir par ce le nom Gargantua, puisque telle avoir esté la première parolle de son pere а sa naissance, а l'imitation et exemple des anciens Hebreux. A quoy fut condescendu par icelluy, et pleut très bien а sa mere. Et, pour l'appaiser, luy donnerent а boyre а tyre larigot, et feut porté sus les fonts et lа baptisé, comme est la coutume des bons christiens.

Et luy feurent ordonnées dix et sept mille neuf cens treze vaches de Pautille et de Brehemond pour l'alaicter ordinairement. Car de trouver nourrice suffisante n'estoit possible en tout le pays, considéré la grande quantité de laict requis pour icelluy alimenter, combien qu'aulcuns docteurs Scotistes ayent affermé que sa mère l'alaicta et qu'elle pouvoit traire de ses mammelles quatorze cens deux pipes neuf potées de laict pour chascune foys, ce que n'est vraysemblable, et a esté la proposition declairée mammallement scandaleuse, des pitoyables aureilles offensive, et sentent de loing heresie.

En cest estat passa jusques а un an et dix moys, onquel temps, par le conseil des médecins, on commença le porter, et fut faicte une belle charrette а beufs par l'invention de Jehan Denyau. Dedans icelle on le pourmenoit par cy par lа joyeusement; et le faisoit bon veoir, car il portoit bonne troigne et avoit presque dix et huyt mentons; et ne crioit que bien peu; mais il se conchioit а toutes heures, car il estoit merveilleusement phlegmaticque des fesses, tant de sa complexion naturelle que de la disposition accidentale qui luy estoit advenue par trop humer de purée septembrale. Et n'en humoyt goutte sans cause, car, s'il advenoit qu'il feust despit, courroussé, fasché ou marry, s'il trepignoyt, s'il pleuroit, s'il crioit, luy apportant а boyre l'on le remettoit en nature, et soubdain demouroit coy et joyeulx.

Une de ses gouvernantes m'a dict, jurant sa fy, que de ce faire il estoit tant coustumier, qu'au seul son des pinthes et flaccons il entroit en ecstase, comme s'il goustoit les joyes de paradis. En sorte qu'elles, considerans ceste complexion divine, pour le resjouir, au matin, faisoient davant luy sonner des verres avecques un cousteau, ou des flaccons avecques leur toupon, ou des pinthes avecques leur couvercle, auquel son il s'esguayoit, il tressailloit, et luy mesmes se bressoit en dodelinant de la teste, monichordisant des doigtz et barytonant du cul.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:17

Comment on vestit Gargantua.

CHAPITRE VIII



Luy estant en cest eage, son pere ordonna qu'on luy feist habillemens а sa livrée, laquelle estoit blanc et bleu. De faict on y besoigna, et furent faictz, taillez et cousuz а la mode qui pour lors couroit. Par les anciens pantarches, qui sont en la Chambre des Comptes а Montsoreau , je trouvé qu'il feust vestu en la façon que s'ensuyt :

Pour sa chemise furent levées neuf cens aulnes de toille de Chasteleraud , et deux cens pour les coussons en sorte de carreaulx, lesquelz on mist soubz les esselles. Et n'estoit poinct froncée, car la fronsure des chemises n'a esté inventée sinon depuis que les lingieres, lorsque la poincte de leur agueille estoit rompue, ont commencé besoigner du cul .

Pour son pourpoinct furent levées huyt cens treize aulnes de satin blanc, et pour les agueillettes quinze cens neuf peaulx et demye de chiens. Lors commença le monde attacher les chausses au pourpoinct, et non le pourpoinct aux chausses; car c'est chose contre nature, comme amplement a déclaré Olkam sus les Exponibles de M. Haultechaussade.

Pour ses chausses feurent levez unze cens cinq aulnes et ung tiers d'estamet blanc. Et feurent deschisquetez en forme de colomnes, striées et crénelées par le derrière, afin de n'éschaufer les reins. Et flocquoit, par dedans la deschicqueture, de damas bleu tant que besoing estoit. Et notez qu'il avoit très belles griefves et bien proportionnez au reste de sa stature.

Pour la braguette feurent levées seize aulnes un quartier d'icelluy mesmes drap. Et fut la forme d'icelle comme d'un arc boutant, bien estachée joyeusement а deux belles boucles d'or, que prenoient deux crochetz d'esmail, en un chascun desquelz estoit enchassée une grosse esmeraugde de la grosseur d'une pomme d'orange. Car (ainsi que dict Orpheus, libro De Lapidibus, et Pline, libro ultimo) elle a vertu erective et confortative du membre naturel. L'exiture de la braguette estoit а la longueur d'une canne , deschicquetée comme les chausses, avecques le damas bleu flottant comme davant. Mais, voyans la belle brodure de canetille et les plaisans entrelatz d'orfeverie, garniz de fins diamens, fins rubiz, fines turquoyses, fines esmeraugdes et unions Persicques , vous l'eussiez comparée а une belle corne d'abondance, telle que voyez es antiquailles, et telle que donna Rhea es deux nymphes Adrastea et Ida, nourrices de Jupiter; - tousjours gualante, succulente, resudante, tousjours verdoyante, tousjours fleurissante, tousjours fructifiante, plene d'humeurs, plene de fleurs, plene de fruictz, plene de toutes délices. Je advoue Dieu s'il ne la faisoit bon veoir ! Mais je vous en exposeray bien dadvantaige au livre que j'ay faict De la dignité des braguettes. D'un cas vous advertis que, si elle estoit bien longue et bien ample, si estoit elle bien guarnie au dedans et bien avitaillée, en rien ne ressemblant les hypocriticques braguettes d'un tas de muguetz, qui ne sont plenes que de vent, au grand interest du sexe féminin.

Pour ses souliers furent levées quatre cens six aulnes de velours bleu cramoysi. Et furent deschicquettez mignonement par lignes parallelles joinctes en cylindres uniformes . Pour la quarreleure d'iceulx, furent employez unze cens peaulx de vache brune, taillée а queues de merluz.

Pour son saie furent levez dix et huyt cens aulnes de velours bleu, tainct en grene, brodé а l'entour de belles vignettes et par le mylieu de pinthes d'argent de canetille, enchevestrées de verges d'or avecques force perles : par ce dénotant qu'il seroit un bon fessepinthe en son temps.

Sa ceinture feut de troys cens aulnes et demye de cerge de soye, moytié blanche et moytié bleu (ou je suis bien abusé).

Son espée ne feut Valentienne, ny son poignart Sarragossoys, car son pere hayssoit tous ces indalgos bourrachous, marranisez comme diables; mais il eut la belle espée de boys et le poignart de cuir bouilly, pinctz et dorez comme un chascun soubhaiteroit.

Sa bourse fut faicte de la couille d'un oriflant que lui donna Her Pracontal, proconsul de Libye .

Pour sa robbe furent levées neuf mille six cens aulnes moins deux tiers de velours bleu comme dessus, tout porfilé d'or en figure diagonale, dont par juste perspective yssoit une couleur innommée, telle que voyez es coulz des tourterelles, qui resjouissoit merveilleusement les yeulx des spectateurs.

Pour son bonnet furent levées troys cens deux aulnes ung quart de velours blanc. Et feut la forme d'icelluy large et ronde а la capacité du chief, car son pere disoit que ces bonnetz а la Marrabeise, faictz comme une crouste de pasté, porteroient quelque jour malencontre а leurs tonduz.

Pour son plumart pourtoit une belle grande plume bleue, prinse d'un onocrotal du pays de Hircanie la saulvaige, bien mignonement pendente sus l'aureille droicte.

Pour son image avoit, en une platine d'or pesant soixante et huyt marcs, une figure d'esmail competent, en laquelle estoit pourtraict un corps humain ayant deux testes, l'une virée vers l'autre, quatre bras, quatre piedz et deux culz, telz que dict Platon in Symposio, avoir esté l'humaine nature а son commencement mystic , et autour estoit escript en lettres Ioniques : _AGAPH OU ZHTEI TA EAUTHS_.

Pour porter au col, eut une chaisne d'or pesante vingt et cinq mille soixante et troys marcs d'or, faicte en forme de grosses bacces, entre lesquelles estoient en oeuvre gros jaspes verds, engravez et taillez en dracons tous environnez de rayes et estincelles, comme les portoit jadis le roy Necepsos; et descendoit jusque а la boucque du hault ventre: dont toute sa vie en eut l'emolument tel que sçavent les medecins Gregoys.

Pour ses guands furent mises en oeuvre seize peaulx de lutins, et troys de loups guarous pour la brodure d'iceulx; et de telle matiere luy feurent faictz par l'ordonnance des cabalistes de Sainlouand .

Pour ses aneaulx (lesquelz voulut son pere qu'il portast pour renouveller le signe antique de noblesse) il eut, au doigt indice de sa main gauche, une escarboucle grosse comme un oeuf d'austruche, enchassée en or de seraph bien mignonement. Au doigt medical d'icelle eut un aneau faict des quatre metaulx ensemble en la plus merveilleuse façon que jamais feust veue, sans que l'assier froisseast l'or, sans que l'argent foullast le cuyvre; le tout fut faict par le capitaine Chappuys et Alcofribas, son bon facteur. Au doigt medical de la dextre eut un aneau faict en forme spirale, auquel estoient enchassez un balay en perfection, un diament en poincte, et une esmeraulde de Physon , de pris inestimable, car Hans Carvel, grand lapidaire du roy de Melinde, les estimoit а la valeur de soixante-neuf millions huyt cens nonante et quatre mille dix et huyt moutons а la grand laine; autant l'estimerent les Fourques d'Auxbourg .
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:17

Les couleurs et livrée de Gargantua.

CHAPITRE IX



Les couleurs de Gargantua feurent blanc et bleu, comme cy dessus avez peu lire, et par icelles vouloit son pere qu'on entendist que ce luy estoit une joye celeste; car le blanc luy signifioit joye, plaisir, delices et resjouissance, et le bleu choses celestes.

J'entends bien que, lisans ces motz, vous mocquez du vieil beuveur et reputez l'exposition des couleurs par trop indague et abhorrente, et dictes que blanc signifie foy et bleu fermeté. Mais, sans vous mouvoir, courroucer, eschaufer ny alterer (car le temps est dangereux), respondez moy, si bon vous semble. D'aultre contraincte ne useray envers vous, ny aultres, quelz qu'ilz soient; seulement vous diray un mot de la bouteille.

Qui vous meut? Qui vous poinct? Qui vous dict que blanc signifie foy et bleu fermeté? Un (dictes vous) livre trepelu, qui se vend par les bisouars et porteballes, au titre : le Blason des couleurs . Qui l'a faict? Quiconques il soit, en ce a esté prudent qu'il n'y a poinct mis son nom. Mais, au reste, je ne sçay quoy premier en luy je doibve admirer, ou son oultrecuidance ou sa besterie :

son oultrecuidance, qui, sans raison, sans cause et sans apparence, a ausé prescripre de son autorité privée quelles choses seroient denotées par les couleurs, ce que est l'usance des tyrans qui voulent leurs arbitre tenir lieu de raison, non des saiges et sçavans qui par raisons manifestes contentent les lecteurs;

sa besterie, qui a existimé que, sans aultres demonstrations et argumens valables, le monde reigleroit ses devises par ses impositions badaudes.

De faict (comme dict le proverbe : «A cul de foyrard tousjours abonde merde »), il a trouvé quelque reste de niays du temps des haultz bonnetz , lesquelz ont eu foy а ses escripts et selon iceulx ont taillé leurs apophthegmes et dictez, en ont enchesvestré leurs muletz, vestu leurs pages, escartelé leurs chausses, brodé leurs guandz, frangé leurs lictz, painct leurs enseignes, composé chansons, et (que pis est) faict impostures et lasches tours clandestinement entre les pudicques matrones.

En pareilles tenebres sont comprins ces glorieux de court et transporteurs de noms, lesquelz, voulens en leurs divises signifier espoir, font protraire une sphere , des pennes d'oiseaulx pour poines, de l'ancholie pour melancholie, la lune bicorne pour vivre en croissant, un banc rompu pour bancque roupte, non et un alcret pour non durhabit , un lict sans ciel pour un licentié, que sont homonymies tant ineptes, tant fades, tant rusticques et barbares, que l'on doibvroit atacher une queue de renard au collet et faire un masque d'une bouze de vache а un chascun d'iceulx qui en vouldroit dorenavant user en France, après la restitution des bonnes lettres .

Par mesmes raisons (si raisons les doibz nommer et non resveries) ferois je paindre un penier, denotant qu'on me faict pener; et un pot а moustarde, que c'est mon cueur а qui moult tarde, et un pot а pisser, c'est un official ; et le fond de mes chausses, c'est un vaisseau de petz; et ma braguette, c'est le greffe des arrestz; et un estront de chien, c'est un tronc de ceans , où gist l'amours de m'amye.

Bien aultrement faisoient en temps jadis les saiges de Egypte, quand ilz escripvoient par lettres qu'ilz appelloient hieroglyphiques, lesquelles nul n'entendoit qui n'entendist et un chascun entendoit qui entendist la vertu, proprieté et nature des choses par icelles figurées; desquelles Orus Apollon a en grec composé deux livres, et Polyphile au Songe d'Amours en a davantaige exposé. En France vous en avez quelque transon en la devise de Monsieur l'AdmiraI laquelle premier porta Octavian Auguste.

Mais plus oultre ne fera voile mon equif entre ces gouffres et guez mal plaisans : je retourne faire scale au port dont suis yssu. Bien ay je espoir d'en escripre quelque jours plus amplement, et monstrer, tant par raisons philosophicques que par auctoritez receues et approuvées de toute ancienneté, quelles et quantes couleurs sont en nature, et quoy par une chascune peut estre designé, - si Dieu me saulve le moulle du bonnet, c'est le pot au vin, comme disoit ma mere grand.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:17

De ce qu'est signifié par les couleurs blanc et bleu.

CHAPITRE X

Le blanc doncques signifie joye, soulas et liesse, et non а tort le signifie, mais а bon droict et juste tiltre ce que pourrez verifier si, arriere mises voz affections, voulez entendre ce que presentement vous exposeray.

Aristoteles dict que, supposent deux choses contraires en leur espece, comme bien et mal, vertu et vice, froid et chauld, blanc et noir, volupté et doleur, joye et dueil, et ainsi de aultres, si vous les coublez en telle façon q'un contraire d'une espece convienne raisonnablement а l'un contraire d'une aultre, il est consequent que l'autre contraire compete avecques l'autre residu. Exemple : vertus et vice sont contraires en une espece; aussy sont bien et mal; si l'un des contraires de la premiere espece convient а l'un de la seconde, comme vertus et bien, cars il est sceut que vertus est bonne, ainsi feront les deux residuz qui sont mal et vice, car vice est maulvais.

Ceste reigle logicale entendue, prenez ces deux contraires : joye et tristesse, puis ces deux : blanc et noir, cars ilz sont contraires physicalement; si ainsi doncques est que noir signifie dueil, а bon droict blanc signifiera joye.

Et n'est cette signifiance par imposition humaine institué, mais receue par consentement de tout le monde, que les philosophes nomment jus gentium, droict universel, valable par toutes contrées.

Comme assez sçavez que tous peuples, toutes nations - je excepte les antiques Syracusans et quelques Argives qui avoient l'ame de travers , toutes langues, voulens exteriorement demonstrer leur tristesse, portent habit de noir, et tout dueil est faict par noir. Lequel consentement universel n'est faict que nature n'en donne quelque argument et raison, laquelle un chascun peut soubdain par soy comprendre sans aultrement estre instruict de personne, laquelle nous appellons droict naturel.

Par le blanc, а mesmes induction de nature, tout le monde a entendu joye, liesse, soulas, plaisir et delectation.

Au temps passé, les Thraces et Cretes signoient, les jours bien fortunez et joyeux de pierres blanches, les tristes et defortunez de noires .

La nuyct n'est elle funeste, triste et melancholieuse? Elle est noire et obscure par privation. La clarté n'esjouit elle toute nature? Elle est blanche plus que chose que soit. A quoy prouver je vous pourrois renvoyer au livre de Laurens Valle contre Bartole; mais le tesmoignage evangelicque vous contentera : Math. xvij , est dict que, а la Transfiguration de Nostre Seigneur, vestimenta ejus facta sunt alba sicut lux, ses vestemens feurent faictz blancs comme la lumiere, par laquelle blancheur lumineuse donnoit entendre а ses troys apostres l'idée et figure des joyes eternelles. Car par la clarté sont tous humains esjouiz, comme vous avez le dict d'une vieille que n'avoit dens en gueulle, encores disoit elle : Bona lux. Et Thobie (cap. v) quand il eut perdu la veue, lors que Raphael le salua, respondit : « Quelle joye pourray je avoir, qui poinct ne voy la lumiere du ciel? » En telle couleur tesmoignerent les anges la joye de tout l'univers а la Resurrection du Saulveur (Joan. xx) et а son Ascension (Act. j). De semblable parure veit Sainct Jean Evangeliste (Apocal. iiij et vij) les fideles vestuz en la celeste et beatifiée Hierusalem.

Lisez les histoires antiques, tant Grecques que Romaines. Vous trouverez que la ville de Albe (premier patron de Rome) feut et construicte et appellée а l'invention d'une truye blanche.

Vous trouverez que, si а aulcun, après avoir eu des ennemis victoire, estoit decreté qu'il entrast а Rome en estat triumphant, il y entroit sur un char tiré par chevaulx blancs; autant celluy qui y entroit en ovation ; car par signe ny couleur ne pouvoyent plus certainement exprimer la joye de leur venue que par la blancheur.

Vous trouverez que Pericles, duc des Atheniens, voulut celle part de ses gensdarmes, esquelz par sort estoient advenus les febves blanches, passer toute la journée en joye, solas et repos, cependent que ceulx de l'autre part batailleroient. Mille aultres exemples et lieux а ce propos vous pourrois je exposer, mais ce n'est icy le lieu.

Moyennant laquelle intelligence povez resouldre un probleme, lequel Alexandre Aphrodise a reputé insolube : « Pourquoy le leon, qui de son seul cry et rugissement espovante tous animaulx, seulement crainct et revere le coq blanc ? » Car (ainsi que dict Proclus, lib. De Sacrificio et Magia ) c'est parce que la presence de la vertus du soleil, qui est l'organe et promptuaire de toute lumiere terrestre et syderale, plus est symbolisante et competente au coq blanc, tant pour icelle couleur que pour sa proprieté et ordre specificque, que au leon. Plus dict que en forme leonine ont esté diables souvent veuz, lesquelz а la presence d'un coq blanc soubdainement sont disparuz.

Ce est la cause pourquoy Galli (ce sont les Françoys, ainsi appellez parce que blancs sont naturellement comme laict que les Grecz nomme gala) voluntiers portent plumes blanches sur leurs bonnetz; car par nature ilz sont joyeux, candides, gratieux et bien amez, et pour leur symbole et enseigne ont la fleur plus que nulle aultre blanche : c'est le lys.

Si demandez comment par couleur blanche nature nous induict entendre joye et liesse, je vous responds que l'analogie et conformité est telle. Car - comme le blanc exteriorement disgrege et esparte la veue, dissolvent manifestement les espritz visifz, selon l'opinion de Aristoteles en ses Problemes et des perspectifz (et le voyez par experience quand vous passez les montz couvers de neige, en sorte que vous plaignez de ne pouvoir bien reguarder, ainsi que Xenophon escript estre advenu а ses gens, et comme Galen expose amplement, lib. x, De usu partium) - tout ainsi le cueur par joye excellente est interiorement espart et patist manifeste resolution des esperitz viteaulx; laquelle tant peut estre acreue que le cueur demoureroit spolié de son entretien, et par consequent seroit la vie estaincte par ceste perichairie, comme dict Galen lib. xij Metho., li. v, De locis affectis, et li. ij , De symptomaton causis, et comme estre au temps passé advenu tesmoignent Marc Tulle, li. j Quoestio. Tuscul., Verrius , Aristoteles, Tite Live, après la bataille de Cannes, Pline. lib. vij, c. xxxij et liij, A. Gellius, li. iij, xv., et aultres, а Diagoras Rodien, Chilo, Sophocles, Diony, tyrant de Sicile, Philippides, Philemon, Polycrata, Philistion, M. Juventi et aultres qui moururent de joye, et comme dict Avicenne (in ij canone et lib. De Viribus cordis) du zaphran, lequel tant esjouist le cueur qu'il le despouille de vie, si on en prend en dose excessifve, par resolution et dilatation superflue. Icy voyez Alex. Aphrodisien, lib. primo Problematum, c. xix.. Et pour cause .

Mais quoy ! j'entre plus avant en ceste matiere que ne establissois au commencement. Icy doncques calleray mes voilles, remettant le reste au livre en ce consommé du tout, et diray en un mot que le bleu signifie certainement le ciel et choses celestes, par mesmes symboles que le blanc signifioit joye et plaisir.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:18

De l'adolescence de Gargantua.

CHAPITRE XI



Gargantua, depuis les troys jusques а cinq ans, feut nourry et institué en toute discipline convenente, par le commandement de son pere et celluy temps passa comme les petits enfans du pays : c'est assavoir а boyre, manger et dormir; а manger, dormir et boyre; а dormir, boyre et manger.

Tousjours se vaultroit par les fanges, se mascaroyt le nez, se chauffourroit le visaige, aculoyte ses souliers, baisloit souvent au mousches, et couroit voulentiers après les parpaillons, desquelz son pere tenoit l'empire. Il pissoit sus ses souliers, il chyoit en sa chemise, il se mouschoyt а ses manches, il mourvoit dedans sa souppe, et patroilloit par tout lieux, et beuvoit en sa pantoufle, et se frottoit ordinairement le ventre d'un panier. Ses dens aguysoit d'un sabot, ses mains lavoit de potaige, se pignoit d'un goubelet, se asseoyt entre deux selles le cul а terre, se couvroyt d'un sac mouillé, beuvoyt en mangeant sa souppe, mangeoyt sa fouace sans pain, mordoyt en riant, rioyt en mordent, souvent crachoyt on bassin, pettoyt de gresse, pissoyt contre le soleil, se cachoyt en l'eau pour la pluye, battoyt а froid, songeoyt creux, faisoyt le sucré, escorchoyt le renard, disoit la patenostre du cinge, retournoyt а ses moutons, tournoyt les truies au foin, battoyt le chien devant le lion, mettoyt la charrette devant les beufz, se grattoyt où ne luy demangeoyt poinct, tiroit les vert du nez, trop embrassoyt et peu estraignoyt, mangeoy son pain blanc le premier, ferroyt les cigalles, se chatouilloyt pour se faire rire, ruoyt très bien en cuisine, faisoyt gerbe de feurre au dieux , faisoyt chanter Magnificat а matines et le trouvoyt bien а propous, mangeoyt choux et chioyt pourrée, congnoissoyt mousches en laict, faisoyt perdre les pieds au mousches, ratissoyt le papier, chaffourroyt le parchemin, guaignoyt au pied, tiroyt au chevrotin, comptoyt sans son houste, battoyt les buissons sans prandre les ozillons, croioyt que nues feussent pailles d'arain et que vessies feussent lanternes, tiroyt d'un sac deux moustures, faisoyt de l'asne pour avoir du bren, de son poing faisoyt un maillet, prenoit les grues du premier sault, vouloyt que maille а maille on feist les haubergeons, de cheval donné tousjours reguardoyt en la gueulle, saultoyt du coq а l'asne, mettoyt entre deux verdes une meure, faisoit de la terre le foussé, gardoyt la lune des loups, si les nues tomboient esperoyt prandre les alouettes, faisoyt de necessité vertus, foisoyt de tel pain souppe, se soucioyt aussi peu des raitz comme des tonduz, tous les matins escorchoyt le renard . Les petitz chiens de son pere mangeoient en son escuelle; luy de mesmes mangeoit avecques eux. Il leurs mordoit les aureilles, ilz luy graphinoient le nez; il leurs souffloit au cul, ilz luy leschoient les badigoinces. Et sabez quey, hillotz? Que mau de pipe vous byre ! Ce petit paillard tousjours tastonoit ses gouvernantes, cen dessus dessoubz, cen devant derriere, - harry bourriquets ! - et desjа commençoyt exercer sa braguette, laquelle un chascun jour ses gouvernantes ornoyent de beaulx boucquets, de beaulx rubans, de belles fleurs, de beaulx flocquars, et passoient leur temps а la faire revenir entre leurs mains comme un magdaleon d'entraict , puis s'esclaffoient de rire quand elle levoit les aureilles, comme si le jeu leurs euste pleu.

L'une la nommait ma petite dille, l'aultre ma pine, l'aultre ma branche de coural, l'aultre mon bondon, mon bouchon, mon vibrequin, mon possouer, ma teriere, ma pendilloche, mon rude esbat roidde et bas, mon dressouoir, ma petite andoille vermeille, ma petite couille bredouille.

« Elle est а moy, disoit l'une.

- C'est la mienne, disoit l'aultre.

- Moy (disoit l'aultre), n'y auray je rien? Par ma foy, je la couperay doncques.

- Ha couper ! (disoit l'aultre); vous luy feriez mal, Madame; coupez vous la chose aux enfans ? Il seroyt Monsieur sans queue. »

Et, pour s'esbattre comme les petits enfans du pays, luy feirent un beau virollet des aesles d'un moulin а vent de Myrebalays .
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:18

Des chevaux factices de Gargantua.

CHAPITRE XII



Puis, affin que toute sa vie feust bon chevaulcheur, l'on luy feiste un beau grand cheval de boys, lequel il faisoit penader, saulter, voltiger, ruer et dancer tout ensemble, aller le pas, le trot, l'entrepas, le gualot, les ambles, le hobin, le traquenard, le camelin et l'onagrier , et luy faisoit changer de poil (comme font les moines de courtibaux selon les festes), de bailbrun, d'alezan, de gris pommellé, de poil de rat, de cerf, de rouen, de vache, de zencle, de pecile, de pye, de leuce.

Luy mesmes d'une grosse traine fist un cheval pour la chasse, un aultre d'un fust de pressouer а tous les jours, et d'un grand chaisne une mulle avecques la housse pour la chambre. Encores en eut il dix ou douze а relays et sept pour la poste. Et tous mettoit coucher auprès de soy.

Un jour le seigneur de Painensac visita son pere en gros train et apparat, auquel jour l'estoient semblablement venuz veoir le duc de Francrepas et le comte de Mouillevent. Par ma foy, le logis feut un peu estroict pour tant de gens, et singulierement les estables; donc le maistre d'hostel et fourrier dudict seigneur de Painensac, pour sçavoir si ailleurs en la maison estoient estables vacques, s'adresserent а Gargantua, jeunet garsonnet, luy demandans secrettement où estoient les estables des grands chevaulx, pensans que voluntiers les enfans decellent tout.

Lors il les mena par les grands degrez du chasteau, passant par la seconde salle, en une grande gualerie par laquelle entrerent en une grosse tour, et, eulx montans par d'aultres degrez, diste le fourrier au maistre d'hostel :

« Cetst enfant nous abuse, car les estables ne sont jamais au hault de la maison.

- C'est (dist le maistre d'hostel) mal entendu а vous, car je sçay des lieux, а Lyon, а La Basmette, а Chaisnon et ailleurs, où les estables sont au plus hault du logis; ainsi, peut estre que derriere y a yssue au montouer. Mais je le demanderay plus asseurement. »

Lors demanda а Gargantua :

«Mon petit mignon, où nous menez vous?

- A l'estable (dist il) de mes grands chevaulx. Nous y sommes tantost, montons seulement ces eschallons. »

Puis, les passant par une aultre grande salle, les mena en sa chambre, et, retirant la porte :

« Voicy (dist il) les estables que demandez; voylа mon genet, voylа mon guildin, mon lavedan, mon traquenard »

Et, les chargent d'un gros livier:

«Je vous donne (dist il) ce phryzon; je l'ay eu de Francfort, mais il sera vostre; il est bon petit chevallet et de grand peine. Avecques un tiercelet d'autour, demye douzaine d'hespanolz et deux levriers, vous voylа roy des perdrys et lievres pour tout cest hyver.

- Par sainct Jean ! (dirent ilz) nous en sommes bien ! A ceste heure avons nous le moine .

- Je le vous nye (dist il). Il ne fut, troys jours a, ceans. »

Devinez icy duquel des deux ilz avoyent plus matiere, ou de soy cacher pour leur honte, ou de ryre pour le passetemps.

Eulx en ce pas descendens tous confus, il demanda :

«Voulez vous une aubeliere ?

- Qu'est ce ? disent ilz.

- Ce sont (respondit il) cinq estroncz pour vous faire une museliere.

- Pour ce jourd'huy (dist le maistre d'hostel), si nous sommes roustiz, jа au feu ne bruslerons, car nous sommes lardez а poinct, en mon advis. O petit mignon, tu nous as baillé foin en corne , je te voirray quelque jour pape.

- Je l'entendz (dist il) ainsi; mais lors vous serez papillon, et ce gentil papeguay sera un papelard tout faict.

- Voyre, voyre, dist le fourrier.

- Mais (dist Gargantua) divinez combien y a de poincts d'agueille en la chemise de ma mere.

- Seize, dist le fourrier.

- Vous (dist Gargantua) ne dictes l'Evangile : car il y en a sens davant et sens derriere, et les comptastes trop mal.

- Quand ? (dist le fourrier).

- Alors (dist Gargantua) qu'on feist de vostre nez une dille pour tirer un muy de merde, et de vostre gorge un entonnoir pour la mettre en aultre vaisseau, car les fondz estoient esventez.

- Cordieu ! (dist le maistre d'hostel) nous avons trouvé un causeur. Monsieur le jaseur, Dieu vous guard de mal, tant vous avez la bouche fraische ! »

Ainsi descendens а grand haste, soubz l'arceau des degrez laisserent tomber le gros livier qu'il leurs avoit chargé; dont dist Gargantua :

« Que diantre vous estes maulvais chevaucheurs ! Vostre courtault vous fault au besoing. Se il vous falloit aller d'icy а Cahusac , que aymeriez vous mieulx, ou chevaulcher un oyson, ou mener une truye en laisse?

- J'aymerois mieulx boyre, » dist le fourrier.

Et, ce disant, entrerent en la sale basse où estoit toute la briguade, et, racontans ceste nouvelle histoire les feirent rire comme un tas de mousches.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:18

Comment Grandgousier congneut l'esperit merveilleux de Gargantua а
l'invention d'un torchecul

CHAPITRE XIII



Sus la fin de la quinte année, Grandgousier, retournant de la defaicte des Ganarriens , visita son filz Gargantua. Lа fut resjouy comme un tel pere povoit estre voyant un sien tel enfant, et, le baisant et accollant, l'interrogeoyt de petitz propos pueriles en diverses sortes. Et beut d'autant avecques luy et ses gouvernantes, esquelles par grand soing demandoit, entre aultres cas, si elles l'avoyent tenu blanc et nect. A ce Gargantua feist response qu'il y avoit donné tel ordre qu'en tout le pays n'estoit guarson plus nect que luy

« Comment cela ? dist Grandgousier.

J'ay (respondit Gargantua) par longue et curieuse experience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expedient que jamais feut veu.

- Quel? dict Grandgousier.

- Comme vous le raconteray (dist Gargantua) presentement.

« Je me torchay une foys d'un cachelet de velours de une damoiselle, et le trouvay bon, car la mollice de sa soye me causoit au fondement une volupté bien grande;

« une aultre foys d'un chapron d'ycelles, et feut de mesmes;

« une aultre foys d'un cache coul;

« une aultre foys des aureillettes de satin cramoysi, mais la dorure d'un tas de spheres de merde qui y estoient m'escorcherent tout le derriere; que le feu sainct Antoine arde le boyau cullier de l'orfebvre qui les feist et de la damoiselle qui les portoit !

« Ce mal passa me torchant d'un bonnet de paige, bien emplumé а la Souice.

« Puis, fiantant derriere un buisson, trouvay un chat de Mars ; d'icelluy me torchay, mais ses gryphes me exulcererent tout le perinée.

« De ce me gueryz au lendemain, me torchant des guands de ma mere, bien parfumez de maujoin.

« Puis me torchay de saulge, de fenoil, de aneth, de marjolaine, de roses, de fueilles de courles, de choulx, de bettes, de pampre, de guymaulves, de verbasce (qui est escarlatte de cul), de lactues et de fueilles de espinards, - le tout me feist grand bien а ma jambe, - de mercuriale, de persiguire, de orties, de consolde; mais j'en eu la cacquesangue de Lombard, dont feu gary me torchant de ma braguette.

« Puis me torchay aux linceux, а la couverture, aux rideaulx, d'un coissin, d'un tapiz, d'un verd, d'une mappe, d'une serviette, d'un mouschenez, d'un peignouoir. En tout je trouvay de plaisir plus que ne ont les roigneux quand on les estrille.

- Voyre, mais (dist Grandgousier) lequel torchecul trouvas tu meilleur?

- Je y estois (dist Gargantua), et bien toust en sçaurez le tu autem. Je me torchay de foin, de paille, de bauduffe, de bourre, de laine, de papier. Mais

Tousjours laisse aux couillons esmorche
Qui son hord cul de papier torche.

- Quoy! (dist Grandgousier) mon petit couillon, as tu prins au pot, veu que tu rimes desjа? - Ouy dea (respondit Gargantua), mon roy, je rime tant et plus, et en rimant souvent m'enrime . Escoutez que dict nostre retraict aux fianteurs :

Chiart,
Foirart,
Petart,
Brenous,
Ton lard
Chappart
S'espart
Sus nous.
Hordous,
Merdous,
Esgous,

Le feu de sainct Antoine te ard !
Sy tous
Tes trous
Esclous
Tu ne torche avant ton depart !

« En voulez-vous dadventaige?

- Ouy dea, respondit Grandgousier.

- Adoncq dist Gargantua :

RONDEAU

En chiant l'aultre hyer senty
La guabelle que а mon cul doibs;
L'odeur feut aultre que cuydois :
J'en feuz du tout empuanty.
O ! Si quelc'un eust consenty
M'amener une que attendoys
En chiant!
Car je luy eusse assimenty
Son trou d'urine а mon lourdoys;
Cependant eust avec ses doigtz
Mon trou de merde guarenty
En chiant.

« Or dictes maintenant que je n'y sçay rien ! Par la mer Dé, je ne les ay faict mie, mais les oyant reciter а dame grand que voyez cy, les ay retenu en la gibbesiere de ma memoire.

- Retournons (dist Grandgousier) а nostre propos.

- Quel? (dist Gargantua) chier?

- Non (dist Grandgousier), mais torcher le cul.

- Mais (dist Gargantua) voulez vous payer un bussart de vin Breton si je vous foys quinault en ce propos?

- Ouy vrayement, dist Grandgousier.

- Il n'est (dist Gargantua) poinct besoing torcher cul, sinon qu'il y ayt ordure; ordure n'y peut estre si on n'a chié; chier doncques nous fault davant que le cul torcher.

- O (dist Grandgousier) que tu as bon sens, petit guarsonnet ! Ces premiers jours je te feray passer docteur en gaie science, par Dieu ! car tu as de raison plus que d'aage. Or poursuiz ce propos torcheculatif, je t'en prie. Et, par ma barbe ! pour un bussart tu auras soixante pippes, j'entends de ce bon vin Breton, lequel poinct ne croist en Bretaigne, mais en ce bon pays de Verron .

- Je me torchay après (dist Gargantua) d'un couvre chief, d'un aureiller, d'ugne pantophle, d'ugne gibbessiere, d'un panier mais ô le mal plaisant torchecul! puis d'un chappeau. Et notez que des chappeaulx, les uns sont ras, les aultres а poil, les aultres veloutez, les aultres taffetassez, les aultres satinizez. Le meilleur de tous est celluy de poil, car il faict très bonne abstersion de la matiere fecale.

« Puis me torchay d'une poulle, d'un coq, d'un poulet, de la peau d'un veau, d'un lievre, d'un pigeon, d'un cormoran, d'un sac d'advocat, d'une barbute, d'une coyphe, d'un leurre .

« Mais, concluent, je dys et mantiens qu'il n'y a tel torchecul que d'un oyzon bien dumeté, pourveu qu'on luy tienne la teste entre les jambes. Et m'en croyez sus mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la doulceur d'icelluy dumet que par la chaleur temperée de l'oizon, laquelle facilement est communicquée au boyau culier et aultres intestines, jusques а venir а la region du cueur et du cerveau. Et ne pensez que la beatitude des heroes et semidieux, qui sont par les Champs Elysiens, soit en leur asphodele, ou ambrosie, ou nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est (scelon mon opinion) en ce qu'ilz se torchent le cul d'un Oyzon, et telle est l'opinion de Maistre Jehan d'Escosse . »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:19

Comment Gargantua feut institué par un sophiste en lettres latines.

CHAPITRE XIV



Ces propos entenduz, le bonhomme Grandgousier fut ravy en admiration, considerant le hault sens et merveilleux entendement de son filz Gargantua. Et dist а ses gouvernantes :

« Philippe , roy de Macedone, congneut le bon sens de son filz Alexandre а manier dextrement un cheval, car ledict cheval estoit si terrible et efrené que nul ne ausoit monter dessus, parce que а tous ses chevaucheurs il bailloit la saccade, a l'un rompant le coul, а l'aultre les jambes, а l'aultre la cervelle, а l'aultre les mandibules. Ce que considerant Alexandre en l'hippodrome (qui estoit le lieu où l'on pourmenoit et voultigeoit les chevaulx), advisa que la fureur du cheval ne venoit que de frayeur qu'il prenoit а son umbre. Dont, montant dessus, le feist courir encontre le soleil, si que l'umbre tumboit par derriere, et par ce moien rendit le cheval doulx а son vouloir. A quoy congneut son pere le divin entendement qui en luy estoit, et le feist très bien endoctriner par Aristoteles, qui pour lors estoit estimé sus tous philosophes de Grece.

« Mais je vous diz qu'en ce seul propos que j'ay presentement davant vous tenu а mon filz Gargantua, je congnois que son entendement participe de quelque divinité, tant je le voy agu, subtil, profund et serain, et parviendra а degré souverain de sapience, s'il est bien institué. Pour tant, je veulx le bailler а quelque homme sçavant pour l'endoctriner selon sa capacité, et n'y veulx rien espargner. »

De faict, l'on luy enseigna un grand docteur sophiste nommé Maistre Thubal Holoferne, qui luy aprint sa charte si bien qu'il la disoit par cueur au rebours; et y fut cinq ans et troys mois. Puis luy leut Donat, le Facet, Theodolet et Alanus in Parabolis et y fut treze ans six moys et deux sepmaines.

Mais notez que cependent il luy aprenoit а escripre gotticquement et escripvoit tous ses livres, car l'art d'impression n'estoit encores en usaige.

Et portoit ordinairement un gros escriptoire pesant plus de sept mille quintaulx, duquel le gualimart estoit aussi gros et grand que les gros pilliers de Enay, et le cornet y pendoit а grosses chaines de fer а la capacité d'un tonneau de marchandise.

Puis luy leugt De modis significandi, avecques les commens de Hurtebize, de Fasquin, de Tropditeulx, de Gualehaul, de Jean le Veau, de Billonio, Brelinguandus, et un tas d'aultres; et y fut plus de dix huyt ans et unze moys. Et le sceut si bien que, au coupelaud, il le rendoit par cueur а revers, et prouvoit sus ses doigtz а sa mère que de modis significandi non erat scientia.

Puis luy leugt le Compost, où il fut bien seize ans et deux moys, lors que son dict precepteur mourut; et fut l'an mil quatre cens et vingt, de la verolle que luy vint .

Après, en eut un aultre vieux tousseux, nommé Maistre Jobelin Bridé, qui luy leugt Hugutio, Hebrard Grecisme,le Doctrinal, les Pars, le Quid est, le Supplementum, Marmotret, De moribus in mensa servandis, Seneca De quatuor virtutibus cardinalibus, Passavantus cum Commento , et Dormi secure pour les festes, et quelques aultres de semblable farine. A la lecture desquelz il devint aussi saige qu'onques puis ne fourneasmes nous.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:19

Comment Gargantua fut mis soubz aultres pedagoges.

CHAPITRE XV



A tant son pere aperceut que vrayement il estudioit très bien et y mettoit tout son temps, toutesfoys qu'en rien ne prouffitoit et, que pis est, en devenoit fou, niays, tout resveux et rassoté.

De quoy se complaignant а Don Philippe des Marays, vice roy de Papeligosse, entendit que mieulx luy vauldroit rien n'aprendre que telz livres soubz telz precepteurs aprendre, car leur sçavoir n'estoit que besterie et leur sapience n'estoit que moufles, abastardisant les bons et nobles esperitz et corrompent toute fleur de jeunesse.

« Qu'ainsi soit, prenez (dist il) quelc'un de ces jeunes gens du temps present, qui ait seulement estudié deux ans. En cas qu'il ne ait meilleur jugement, meilleures parolles, meilleur propos que vostre filz, et meilleur entretien et honnesteté entre le monde, reputez moy а jamais un taillebacon de la Brene.» Ce que а Grandgousier pleust très bien, et commanda qu'ainsi feust faict.

Au soir, en soupant, ledict des Marays introduict un sien jeune paige de Villegongys, nommé Eudemon, tant bien testonné, tant bien tiré, tant bien espousseté, tant honneste en son maintien, que trop mieulx ressembloit quelque petit angelot qu'un homme. Puis dist а Grandgousier :

« Voyez vous ce jeune enfant ? Il n'a encor douze ans; voyons, si bon vous semble, quelle difference y a entre le sçavoir de voz resveurs mateologiens du temps jadis et les jeunes gens de maintenant. »

L'essay pleut а Grandgousier, et commanda que le paige propozast. Alors Eudemon, demandant congié de ce faire audict vice roy son maistre, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseurez et le reguard assis suz Gargantua avecques modestie juvenile, se tint sus ses pieds, et commença le louer et magnifier premierement de sa vertus et bonnes meurs, secondement de son sçavoir, tiercement de sa noblesse, quartement de sa beaulté corporelle, et, pour le quint, doulcement l'exhortoit â reverer son pere en toute observance, lequel tant s'estudioit а bien le faire instruire, enfin le prioit qu'il le voulsist retenir pour le moindre de ses serviteurs, car aultre don pour le present ne requeroit des cieulx, sinon qu'il luy feust faict grace de luy complaire en quelque service agreable. Le tout feut par icelluy proferé avecques gestes tant propres, pronunciation tant distincte, voix tant eloquente et languaige tant aorné et bien latin, que mieulx resembloit un Gracchus, un Ciceron ou un Emilius du temps passé qu'un jouvenceau de ce siecle.

Mais toute la contenence de Gargantua fut qu'il se print а plorer comme une vache et se cachoit le visaige de son bonnet, et ne fut possible de tirer de luy une parolle non plus q'un pet d'un asne mort.

Dont son pere fut tant courroussé qu'il voulut occire Maistre Jobelin. Mais ledict des Marays l'en guarda par belle remonstrance qu'il luy feist, en maniere que fut son ire moderée. Puis commenda qu'il feust payé de ses guaiges et qu'on le feist bien chopiner sophisticquement, ce faict, qu'il allast а tous les diables.

« Au moins (disoit il) pour le jourd'huy ne coustera il gueres а son houste, si d'aventure il mouroit ainsi, sou comme un Angloys.»

Maistre Jobelin party de la maison, consulta Grandgousier avecques le vice roy quel precepteur l'on luy pourroit bailler, et feut avisé entre eulx que а cest office seroit mis Ponocrates, pedaguoge de Eudemon, et que tous ensemble iroient а Paris, pour congnoistre quel estoit l'estude des jouvenceaulx de France pour icelluy temps.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:19

Comment Gargantua fut envoyé а Paris, et de l'enorme jument que le
porta et comment elle deffit les mousches bovines de la Beauce.

CHAPITRE XVI



En ceste mesmes saison, Fayoles, quart roy de Numidie, envoya du pays de Africque а Grandgousier une jument la plus enorme et la plus grande que feut oncques veue, et la plus monstreuse (comme assez sçavez que Africque aporte tousjours quelque chose de noveau ), car elle estoit grande comme six oriflans, et avoit les pieds fenduz en doigtz comme le cheval de Jules Cesear, les aureilles ainsi pendentes comme les chievres de Languegoth, et une petite corne au cul. Au reste, avoit poil d'alezan toustade, entreillizé de grizes pommelettes. Mais sus tout avoit la queue horrible, car elle estoit, poy plus poy moins, grosse comme la pile Sainct Mars, auprès de Langès, et ainsi quarrée, avecques les brancars ny plus ny moins ennicrochez que sont les espicz au bled.

Si de ce vous esmerveillez, esmerveillez vous dadvantaige de la queue des beliers de Scythie , que pesoit plus de trente livres, et des moutons de Surie , esquelz fault (si Tenaud dict vray) affuster une charrette au cul pour la porter, tant elle est longue et pesante. Vous ne l'avez pas telle, vous aultres paillards de plat pays.

Et fut amenée par mer, en troys carracques et un brigantin, jusques au port de Olone en Thalmondoys.

Lorsque Grandgousier la veit : «Voicy (dist il) bien le cas pour porter mon filz а Paris. Or ça, de par Dieu, tout yra bien. Il sera grand clerc on temps advenir. Si n'estoient messieurs les bestes, nous vivrions comme clercs. »

Au lendemain, après boyre (comme entendez), prindrent chemin Gargantua, son precepteur Ponocrates, et ses gens, ensemble eulx Eudemon, le jeune paige. Et par ce que c'estoit en temps serain et bien attrempé, son pere luy feist faire des botes fauves; Babin les nomme brodequins.

Ainsi joyeusement passerent leur grand chemin, et tousjours grand chere, jusques au dessus de Orleans. Au quel lieu estoit une ample forest de la longueur de trente et cinq lieues, et de largeur dix et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mousches bovines et freslons, de sorte que c'estoit une vraye briguanderye pour les pauvres jumens, asnes et chevaulx. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultrages en icelle perpetrées sur les bestes de son espece par un tour duquel ne se doubtoient mie. Car, soubdain qu'ilz feurent entrez en la dicte forest et que les freslons luy eurent livré l'assault, elle desguaina sa queue et si bien s'escarmouschant les esmoucha qu'elle en abatit tout le boys. A tord, а travers, deçа, de lа, par cy, par lа, de long, de large, dessus, dessoubz, abatoit boys comme un fauscheur faict d'herbes, en sorte que depuis n'y eut ne boys ne freslons, mais feust tout le pays reduict en campaigne.

Quoy voyant, Gargantua y print plaisir bien grand sans aultrement s'en vanter, et dist а ses gens : « Je trouve beau ce », dont fut depuis appellé ce pays la Beauce. Mais tout leur desjeuner feut par baisler; en memoire de quoy encores de present les gentilzhommes de Beauce desjeunent de baisler, et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que mieulx

Finablement arriverent а Paris, auquel lieu se refraischit deux ou troys jours, faisant chere lye avecques ses gens, et s'enquestant quelz gens sçavans estoient pour lors en la ville et quel vin on y beuvoit.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:20

Comment Gargantua paya sa bienvenue es Parisiens et comment il print
les grosses cloches de l'eglise Nostre Dame.

CHAPITRE XVII



Quelques jours après qu'ilz se feurent refraichiz, il visita la ville, et fut veu de tout le monde en grande admiration, car le peuple de Paris est tant sot, tant badault et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avecques ses cymbales, un vielleuz au mylieu d'un carrefour, assemblera plus de gens que ne feroit un bon prescheur evangelicque .

Et tant molestement le poursuyvirent qu'il feut contrainct soy reposer suz les tours de l'eglise Nostre Dame. Auquel lieu estant, et voyant tant de gens а l'entour de soy, dist clerement :

« Je croy que ces marroufles voulent que je leurs paye icy ma bien venue et mon proficiat. C'est raison. Je leur voys donner le vin, mais ce ne sera que par rys. »

Lors, en soubriant, destacha sa belle braguette, et, tirant sa mentule en l'air, les compissa si aigrement qu'il en noya deux cens soixante mille quatre cens dix et huyt, sans les femmes et petiz enfans.

Quelque nombre d'iceulx evada ce pissefort а legiereté des pieds, et, quand furent au plus hault de l'Université, suans, toussans, crachans et hors d'halene, commencerent а renier et jurer, les ungs en cholere, les aultres par rys : « Carymary, carymara ! Par saincte Mamye, nous son baignez par rys ! » Dont fut depuis la ville nommée Paris, laquelle auparavant on appelloit Leucece, comme dict Strabo, lib. iiij , c'est а dire, en grec, Blanchette, pour les blanches cuisses des dames dudict lieu. Et, par autant que а ceste nouvelle imposition du nom tous les assistans jurerent chascun les saincts de sa paroisse, les Parisiens, qui sont faictz de toutes gens et toutes pieces, sont par nature et bons jureurs et bons juristes, et quelque peu oultrecuydez, dont estime Joaninus de Barranco, libro De copiositate reverentiarum, que sont dictz Parrhesiens en Grecisme, c'est а dire fiers en parler.

Ce faict, considera les grosses cloches que estoient esdictes tours, et les feist sonner bien harmonieusement. Ce que faisant, luy vint en pensée qu'elles serviroient bien de campanes au coul de sa jument, laquelle il vouloit renvoier а son pere toute chargée de froumaiges de Brye et de harans frays. De faict, les emporta en son logis.

Cependent vint un commandeur jambonnier de sainct Antoine pour faire sa queste suille, lequel, pour se faire entendre de loing et faire trembler le lard au charnier, les voulut emporter furtivement, mais par honnesteté les laissa, non parce qu'elles estoient trop chauldes, mais parce qu'elles estoient quelque peu trop pesantes а la portée. Cil ne fut pas celluy de Bourg, car il est trop de mes amys.

Toute la ville feut esmeue en sedition, comme vous sçavez que а ce ilz sont tant faciles que les nations estranges s'esbahissent de la patience des Roys de France, lesquelz aultrement par bonne justice ne les refrenent, veuz les inconveniens qui en sortent de jour en jour. Pleust а Dieu que je sceusse l'officine en laquelle sont forgez ces chismes et monopoles, pour les mettre en evidence es confraries de ma paroisse!

Croyez que le lieu auquel convint le peuple tout folfré et habaliné feut Nesle , où lors estoit, maintenant n'est plus l'oracle de Lucece. Lа feut proposé le cas et remonstré l'inconvenient des cloches transportées. Après avoir bien ergoté pro et contra, feut conclud en Baralipton que l'on envoyroit le plus vieux et suffisant de la Faculté vers Gargantua pour luy remonstrer l'horrible inconvenient de la perte d'icelles cloches, et, nonobstant la remonstrance d'aulcuns de l'Université qui alleguoient que ceste charge mieulx competoit а un orateur que а un sophiste, feut а cest affaire esleu nostre maistre Janotus de Bragmardo.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:20

Comment Janotus de Bragmardo feut envoyé pour recouvrer de
Gargantua les grosses cloches.

CHAPITRE XVIII



Maistre Janotus, tondu а la cesarine , vestu de son lyripipion а l'antique, et bien antidoté l'estomac de coudignac de four et eau beniste de cave, se transporta au logis de Gargantua, touchant davant soy troys vedeaulx а rouge muzeau, et trainant après cinq ou six maistres inertes , bien crottez а profit de mesnaige.

A l'entrée les rencontra Ponocrates, et eut frayeur en soy, les voyant ainsi desguisez, et pensoit que feus sent quelques masques hors du sens. Puis s'enquesta а quelqu'un des dictz maistres inertes de la bande, que queroit ceste mommerie. Il luy feut respondu qu'ilz demandoient les cloches leurs estre rendues.

Soubdain ce propos entendu, Ponocrates courut dire les nouvelles а Gargantua, affin qu'il feust prest de la responce et deliberast sur le champ ce que estoit de faire. Gargantua, admonesté du cas, appella а part Ponocrates son precepteur, Philotomie son maistre d'hostel, Gymnaste son escuyer, et Eudemon, et sommairement confera avecques eulx sus ce que estoit tant а faire que а respondre. Tous feurent d'advis que on les menast au retraist du goubelet et lа on les feist boyre rustrement, et, affin que ce tousseux n'entrast en vaine gloire pour а sa requeste avoir rendu les cloches, l'on mandast, cependent qu'il chopineroit, querir le prevost de la ville, le recteur de la Faculté, le vicaire de l'eglise, esquelz, davant que le sophiste eust proposé sa commission, l'on delivreroit les cloches. Après ce, iceulx presens, l'on oyroit sa belle harangue. Ce que fut faict, et, les susdictz arrivez, le sophiste feut en plene salle introduict et commença ainsi que s'ensuit, en toussant.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:20

La harangue de maistre Janotus de Bragmardo faicte а Gargantua pour
recouvrer les cloches.

CHAPITRE XIX



« Ehen, hen, hen ! Mna dies, Monsieur, mna dies, et vobis, Messieurs. Ce ne seroyt que bon que nous rendissiez nos cloches, car elles nous font bien besoing. Hen, hen, hasch ! Nous en avions bien aultresfoys refusé de bon argent de ceulx de Londres en Cahors, sy avions nous de ceulx de Bourdeaulx en Brye , qui les vouloient achapter pour la substantificque qualité de la complexion elementaire que est intronificquée en la terresterité de leur nature quidditative pour extraneizer les halotz et les turbines suz noz vignes, vrayement non pas nostres, mais d'icy auprès; car, si nous perdons le piot, nous perdons tout, et sens et loy.

« Si vous nous les rendez а ma requeste, je y guaigneray six pans de saulcices et une bonne paire de chausses que me feront grant bien а mes jambes, ou ilz ne me tiendront pas promesse. Ho! par Dieu, Domine, une pair de chausses est bon, et vir sapiens non abhorrebit eam. Ha ! ha ! il n'a pas pair de chausses qui veult, je le sçay bien quant est de moy ! Advisez, Domine; il y a dix huyt jours que je suis а matagraboliser ceste belle harangue : Reddite que sunt Cesaris Cesari, et que sunt Dei Deo. Ibi jacet lepus.

« Par ma foy, Domine, si voulez souper avecques moy in camera, par le corps Dieu ! charitatis, nos faciemus bonum cherubin. Ego occidi unum porcum, et ego habet bon vino. Mais de bon vin on ne peult faire maulvais latin.

« Or sus, de parte Dei, date nobis clochas nostras. Tenez, je vous donne de par la Faculté ung Sermones de Utino que, utinam, vous nous baillez nos cloches, Vultis etiam pardonos? Per diem, vos habebitis et nihil poyabitis.

« O Monsieur Domine, clochidonnaminor nobis ! Dea, est bonum urbis. Tout le monde s'en sert. Si vostre jument s'en trouve bien, aussi faict nostre Faculté, que comparata est jumentis insipientibus et similis facta est eis, psalmo nescio quo... Si l'avoys je bien quotté en mon paperat, et est unum bonum Achilles. Hen, hen, ehen, hasch !

« Ça ! je vous prouve que me les doibvez bailler. Ego sic argumentor :

« Omnis clocha clochabilis, in clocherio clochando, clochans clochativo clochare facit clochabiliter clochantes Parisius habet clochas Ergo gluc.

« Ha, ha, ha, c'est parlé cela ! Il est in tertio prime, en Darii ou ailleurs. Par mon ame, j'ay veu le temps que je faisois diables de arguer, mais de present je ne fais plus que resver, et ne me fault plus dorenavant que bon vin, bon lict, le dos au feu, le ventre а table et escuelle bien profonde.

« Hay, Domine, je vous pry, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, amen, que vous rendez noz cloches, et Dieu vous guard de mal, et Nostre Dame de Santé, qui vivit et regnat per omnia secula seculorum, amen. Hen, hasch, hasch, grenhenhasch !

« Verum enim vero, quando quidem, dubio procul, edepol quoniam, ita certe, meus Deus fidus, une ville sans cloches est comme un aveugle sans baston, un asne sans cropiere, et une vache sans cymbales. Jusques а ce que nous les ayez rendues, nous ne cesserons de crier après vous comme un aveugle qui a perdu son baston, de braisler comme un asne sans cropiere, et de bramer comme une vache sans cymbales.

« Un quidam latinisateur, demourant près l'Hostel Dieu, dist une foys, allegant l'autorité d'ung Taponnus, - je faulx : c'estoit Pontanus , poete seculier, - qu'il desiroit qu'elles feussent de plume et le batail feust d'une queue de renard, pource qu'elles luy engendroient la chronique aux tripes du cerveau quand il composoit ses vers carminiformes. Mais, nac petitin petetac, ticque, torche, lorne, il feut declairé hereticque; nous les faisons comme de cire . Et plus n'en dict le deposant. Valete et plaudite. Calepinus recensui. »
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:20

Comment le sophiste emporta son drap, et comment il eut procès
contre les aultres maistres.

CHAPITRE XX



Le sophiste n'eut si toust achevé que Ponocrates et Eudemon s'esclafferent de rire tant profondement que en cuiderent rendre l'ame а Dieu, ne plus ne moins que Crassus, voyant un asne couillart qui mangeoit des chardons , et comme Philemon, voyant un asne qui mangeoit les figues qu'on avoit apresté pour le disner, mourut de force de rire . Ensemble eulx commença rire Maistre Janotus, а qui mieulx mieulx, tant que les larmes leurs venoient es yeulx par la vehemente concution de la substance du cerveau, а laquelle furent exprimées ces humiditez lachrymales et transcoullées jouxte les nerfz optiques. En quoy par eulx estoyt Democrite heraclitizant et Heraclyte democritizant representé.

Ces rys du tout sedez, consulta Gargantua avecques ses gens sur ce qu'estoit de faire. Lа feut Ponocrates d'advis qu'on feist reboyre ce bel orateur, et, veu qu'il leurs avoit donné de passetemps et plus faict rire que n'eust Songecreux , qu'on luy baillast les dix pans de saulcice mentionnez en la joyeuse harangue, avecques une paire de chausses, troys cens de gros boys de moulle, vingt et cinq muitz de vin, un lict, а triple couche de plume anserine, et une escuelle bien capable et profonde, lesquelles disoit estre а sa vieillesse necessaires.

Le tout fut faist ainsi que avoit esté deliberé, excepté que Gargantua, doubtant que on ne trouvast а l'heure chausses commodes pour ses jambes, doubtant aussy de quelle façon mieulx duyroient audict orateur, ou а la martingualle qui est un pont levis de cul pour plus aisement fianter, ou а la mariniere pour mieulx soulaiger les roignons, ou а la Souice pour tenir chaulde la bedondaine, ou а queue de merluz de peur d'eschauffer les reins, luy feist livrer sept aulnes de drap noir, et troys de blanchet pour la doubleure. Le boys feut porté par les guaingnedeniers; les maistres es ars porterent les saulcices et escuelles; Maistre Janot voulut porter le drap.

Un desdictz maistres, nommé Maistre Jousse Bandouille, luy remonstroit que ce n'estoit honeste ny decent son estat et qu'il le baillast а quelq'un d'entre eulx.

«Ha ! (dist Janotus) baudet, baudet, tu ne concluds poinct in modo et figura. Voylа de quoy servent les suppositions et parva logicalia. Panus pro quo supponit?

- Confuse (dist Bandouille) et distributive.

- Je ne te demande pas (dist Janotus), baudet, quo modo supponit, mais pro quo; c'est, baudet, protibiis meis. Et pour ce le porteray je egomet, sicut suppositum portat adpositum. »

Ainsi l'emporta en tapinois, comme feist Patelin son drap.

Le bon feut quand le tousseux, glorieusement, en plein acte tenu chez les Mathurins , requist ses chausses et saulcices; car peremptoirement luy feurent deniez, par autant qu'il les avoit eu de Gargantua, selon les informations sur ce faictes. Il leurs remonstra que ce avoit esté de gratis et de sa liberalité, par laquelle ilz n'estoient mie absoubz de leurs promesses. Ce nonobstant, luy fut respondu qu'il se contentast de raison, et que aultre bribe n'en auroit.

« Raison (dist Janotus), nous n'en usons poinct ceans. Traistres malheureux, vous ne valez rien; la terre ne porte gens plus meschans que vous estes, je le sçay bien. Ne clochez pas devant les boyteux : j'ai exercé la meschanceté avecques vous. Par la ratte Dieu ! je advertiray le Roy des enormes abus que sont forgez ceans et par voz mains et menéez, et que je soye ladre s'il ne vous faict tous vifz brusler comme bougres, traistres, hereticques et seducteurs, ennemys de Dieu et de vertus!»

A ces motz, prindrent articles contre luy; luy, de l'aultre costé, les feist adjourner. Somme, le procès fut retenu par la Court, et y est encores. Les magistres, sur ce poinct, feirent veu de ne soy descroter; Maistre Janot, avecques ses adherens, feist veu de ne se mouscher, jusques а ce qu'en feust dict par arrest definitif. Par ces veuz sont jusques а present demourez et croteux et morveux, car la Court n'a encores bien grabelé toutes les pieces; l'arrest sera donné es prochaines calendes Grecques, c'est а dire jamais, comme vous sçavez qu'ilz font plus que nature et contre leurs articles propres. Les articles de Paris chantent que Dieu seul peult faire choses infinies. Nature rien ne faict immortel, car elle mect fin et periode а toutes choses par elle produictes : car omnia orta cadunt, etc.; mais ces avalleurs de frimars font les procès davant eux pendens et infiniz et immortelz. Ce que faisans, ont donné lieu et verifié le dict de Chilon, Lacedemonien, consacré en Delphes, disant Misère estre compaigne de Proces et gens playdoiens miserables, car plus tost ont fin de leur vie que de leur droict pretendu.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:21

L'estude de Gargantua, selon la discipline de ses precepteurs
sophistes.

CHAPITRE XXI



Les premiers jours ainsi passez et les cloches remises en leur lieu, les citoyens de Paris, par recongnoissance de ceste honnesteté, se offrirent d'entretenir et nourrir sa jument tant qu'il luy plairoit, - ce que Gargantua print bien а gré, - et l'envoyerent vivre en la forest de Biere. Je croy qu'elle n'y soyt plus maintenant. Ce faict, voulut de tout son sens estudier а la discretion de Ponocrates; mais icelluy, pour le commencement, ordonna qu'il feroit а sa maniere accoustumée, affin d'entendre par quel moyen, en si long temps, ses antiques precepteurs l'avoient rendu tant fat, niays et ignorant.

Il dispensoit doncques son temps en telle façon que ordinairement il s'esveilloit entre huyt et neuf heures, feust jour ou non; ainsi l'avoient ordonné ses regens antiques, alleguans ce que dict David : Vanum est vobis ante lucem surgere.

Puis se guambayoit, penadoit et paillardoit parmy le lict quelque temps pour mieulx esbaudir ses esperitz animaulx ; et se habiloit selon la saison, mais voluntiers portoit il une grande et longue robbe de grosse frize fourrée de renards; après se peignoit du peigne de Almain, c'estoit des quatre doigtz et le poulce, car ses precepteurs disoient que soy aultrement pigner, laver et nettoyer estoit perdre temps en ce monde.

Puis fiantoit, pissoyt, rendoyt sa gorge, rottoit, pettoyt, baisloyt, crachoyt, toussoyt, sangloutoyt, esternuoit et se morvoyt en archidiacre , et desjeunoyt pour abatre la rouzée et maulvais aer : belles tripes frites, belles charbonnades, beaulx jambons, belles cabirotades et forces soupes de prime .

Ponocrates luy remonstroit que tant soubdain ne debvoit repaistre au partir du lict sans avoir premierement faict quelque exercice. Gargantua respondit :

« Quoy ! n'ay je faict suffisant exercice ? Je me suis vaultré six ou sept tours parmi le lict davant que me lever. Ne est ce assez? Le pape Alexandre ainsi faisoit, par le conseil de son medicin Juif, et vesquit jusques а la mort en despit des envieux. Mes premiers maistres me y ont acoustumé, disans que le desjeuner faisoit bonne memoire; pour tant y beuvoient les premiers. Je m'en trouve fort bien et n'en disne que mieulx. Et me disoit Maistre Tubal (qui feut premier de sa licence а Paris) que ce n'est tout l'advantaige de courir bien toust, mais bien de partir de bonne heure; aussi n'est ce la santé totale de nostre humanité boyre а tas, а tas, а tas, comme canes, mais ouy bien de boyre matin; unde versus :

Lever matin n'est poinct bon heur;
Boire matin est le meilleur.

Après avoir bien а poinct desjeuné, alloit а l'église, et luy pourtoit on dedans un grand penier un gros breviaire empantophlé, pesant, tant en gresse que en fremoirs et parchemin, poy plus poy moins, unze quintaulx six livres. Lа oyoit vingt et six ou trente messes. Ce pendent venoit son diseur d'heures en place empaletocqué comme une duppe, et très bien antidoté son alaine а force syrop vignolat; avecques icelluy marmonnoit toutes ces kyrielles, et tant curieusement les espluchoit qu'il n'en tomboit un seul grain en terre.

Au partir de l'eglise, on luy amenoit sur une traine а beufz un faratz de patenostres de Sainct Claude, aussi grosses chascune qu'est le moulle d'un bonnet, et, se pourmenant par les cloistres, galeries ou jardin, en disoit plus que seze hermites.

Puis estudioit quelque meschante demye heure, les yeulx assis dessus son livre; mais (comme dict le comicque) son ame estoit en la cuysine.

Pissant doncq plein urinal, se asseoyt а table, et, par ce qu'il estoit naturellement phlegmaticque, commençoit son repas par quelques douzeines de jambons, de langues de beuf fumées, de boutargues, d'andouilles, et telz aultres avant coureurs de vin.

Ce pendent quatre de ses gens luy gettoient en la bouche, l'un après l'aultre, continuement, moustarde а pleines palerées. Puis beuvoit un horrificque traict de vin blanc pour luy soulaiger les roignons. Après, mangeoit, selon la saison, viandes а son appetit, et lors ces soit de manger quand le ventre luy tiroit.

A boyre n'avoit poinct fin ny canon, car il disoit que les metes et bournes de boyre estoient quand, la personne beuvant, le liege de ses pantoufles enfloit en hault d'un demy pied.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:21

Les jeux de Gargantua.

CHAPITRE XXII



Puis, tout lordement grignotant d'un transon de graces, se lavoit les mains de vin frais , s'escuroit les dens avec un pied de porc et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le verd estendu, l'on desployoit force chartes, force dez, et renfort de tabliers. Lа jouoyt :

Au flux , а la condemnade, а la prime, а la charte virade, а la vole, au maucontent, а la pille, au lansquenet, а la triumphe, au cocu, а la picardie, а qui a si parle, au cent, а pille, nade, jocque, fore, а l'espinay, a mariaige, а la malheureuse, au gay, au fourby, а l'opinion, а passe dix, а qui faict l'ung faict l'aultre, а trente et ung, а la sequence, а pair et sequence, au luettes, а troys cens, au tarau, au malheureux, а coquinbert, qui gaigne perd, au beliné, au pies, au torment, а la corne, а la ronfle, au beuf violé, au glic, а la cheveche, aux honneurs, а je te pinse sans rire, а la mourre, а picoter, aux eschetz, а deferrer l'asne, au renard, а laiau tru, au marelles, au bourry, bourryzou, au vasches, а je m'assis, а la blanche, а la barbe d'oribus, а la chance, а la bousquine, а trois dez, а tire la broche, au tables, а la boutte foyre, а la nicnocque, а compere, prestez moy vostre sac, au lourche, а la renette, а la couille de belier, au barignin, а boute hors, au trictrac, а figues de Marseille, а toutes tables, а la mousque, au tables rabatues, а l'archer tru, au reniguebieu, а escorcher le renard, au forcé, а la ramasse, au dames, au croc madame, а la babou, а vendre l'avoine, а primus secundus, а souffler le charbon, au pied du cousteau, au responsailles, au clefz, au juge vif et juge mort, au franc du carreau, а tirer les fers du four, а pair ou non, au fault villain, а croix ou pille, au cailleteaux, au martres, au bossu aulican, au pingres, а Sainct Trouvé, a la bille, а pinse morille, au savatier, au poirier, au hybou, а pimpompet, au dorelot du lievre, au triori, а la tirelitantaine, au cercle, а cochonnet va devant, a la truye, а ventre contre ventre, а Sainct Cosme, je te viens adorer, aux combes, а la vergette, а escharbot le brun, au palet, а je vous prens sans verd, au j'en suis, а bien et beau s'en va Quaresme, а Foucquet, au quilles, au chesne forchu, au rapeau, au chevau fondu, а la boulle plate, а la queue au loup, au vireton, а pet en gueulle, au picqu'а Rome, а Guillemin ballie my ma lance, а rouchemerde, а la brandelle, а Angenart, au treseau, а la courte boulle, au bouleau, а la griesche, а la mousche, а la recoquillette, а la migne, migne beuf, au cassepot, au propous, а mon talent, а neuf mains, а la pyrouète, au chapifou, au jonchées, au pontz cheuz, au court baston, а Colin bridé, au pyrevollet, а la grolle, а clinemuzete, au cocquantin, au picquet, а Colin Maillard, а la blancque, а myrelimofle, au furon, а mouschart, а la seguette, au crapault, au chastelet, а la crosse, а la rengée, au piston, а la foussette, au bille boucquet, au ronflart, au roynes, а la trompe, au mestiers, au moyne, а teste а teste bechevel, au tenebry, au pinot, а l'esbahy, а male mort, а la soulle, aux croquinolles, а la navette, а laver la coiffe Madame, а fessart, au belusteau, au ballay, а semer l'avoyne, а briffault, а la cutte cache, au molinet, а la maille, bourse en cul, а defendo, au nid de la bondrée, а la virevouste, au passavant, а la bacule, а .la figue, au laboureur, au petarrades, а la cheveche, а pille moustarde, au escoublettes enraigées, а cambos, а la beste morte, a la recheute, а monte, monte l'eschelette, au picandeau, au pourceau mory, а croqueteste, а cul sallé, а la grolle, au pigonnet, а la grue, au tiers, а taille coup, а la bourrée, au nazardes, au sault du buisson, aux allouettes, а croyzet, aux chinquenaudes.

Après avoir bien joué, sessé, passé et beluté temps, convenoit boire quelque peu, - c'estoient unze peguadz pour homme, - et, soubdain après bancqueter, c'estoit sus un beau banc ou en beau plein lict s'estendre et dormir deux ou troys heures, sans mal penser ny mal dire.

Luy esveillé, secouoit un peu les aureilles. Ce pendent estoit apporté vin frais; lа beuvoyt mieulx que jamais.

Ponocrates luy remonstroit que c'estoit mauvaise diete ainsi boyre apres dormir.

« C'est (respondist Gargantua) la vraye vie des Peres, car de ma nature je dors sallé, et le dormir m'a valu autant de jambon. »

Puis commençoit estudier quelque peu, et patenostres en avant, pour lesquelles mieulx en forme expedier montoit sus une vieille mulle, laquelle avoit servy neuf Roys. Ainsi marmotant de la bouche et dodelinant de la teste, alloit veoir prendre quelque connil aux filletz.

Au retour se transportoit en la cuysine pour sçavoir quel roust estoit en broche.

Et souppoit très bien, par ma conscience ! et voluntiers convioit quelques beuveurs de ses voisins, avec lesquelz, beuvant d'autant, comptoient des vieux jusques es nouveaulx. Entre aultres avoit pour domesticques les seigneurs du Fou, de Gourville, de Grignault et de Marigny .

Après soupper venoient en place les beaux Evangiles de boys, c'est а dire force tabliers, ou le beau flux. Un, deux, troys, ou A toutes restes pour abreger, ou bien alloient voit les garses d'entour, et petitz bancquetz parmy, collations et arriere collations. Puis dormoit sans desbrider jusques au lendemain huict heures.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:22

Comment Gargantua feut institué par Ponocrates en telle discipline
qu'il ne perdoit heure du jour.

CHAPITRE XXIII



Quand Ponocrates congneut la vitieuse maniere de vivre de Gargantua, delibera aultrement le instituer en lettres, mais pour les premiers jours le tolera, considerant que Nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence .

Pour doncques mieulx son oeuvre commencer, supplia un sçavant medicin de celluy temps, nommé Maistre Theodore , а ce qu'il considerast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voye, lequel le purgea canonicquement avec elebore de Anticyre et par ce medicament luy nettoya toute l'alteration et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy feist oublier tout ce qu'il avoit apris soubz ses antiques precepteurs, comme faisoit Timothé а ses disciples qui avoient esté instruictz soubz aultres musiciens.

Pour mieulx ce faire, l'introduisoit es compaignies des gens sçavans que lа estoient, а l'emulation desquelz luy creust l'esperit et le desir de estudier aultrement et se faire valoir.

Après en tel train d'estude le mist qu'il ne perdoit heure quelconques du jour, ains tout son temps consommoit en lettres et honeste sçavoir.

Se esveilloit doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendent qu'on le frotoit, luy estoit leue quelque pagine de la divine Escripture haultement et clerement, avec pronunciation competente а la matiere, et а ce estoit commis un jeune paige, natif de Basché , nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de ceste leçon souventesfoys se adonnoit а reverer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens merveilleux.

Puis alloit es lieux secretz faite excretion des digestions naturelles. Lа son precepteur repetoit ce que avoit esté leu, luy exposant les poinctz plus obscurs et difficiles.

Eulx retornans, consideroient l'estat du ciel : si tel estoit comme l'avoient noté au soir precedent, et quelz signes entroit le soleil, aussi la lune, pour icelle journée.

Ce faict, estoit habillé, peigné, testonné, accoustré et parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du jour d'avant. Luy mesmes les disoit par cueur, et y fondoit quelque cas practicques et concernens l'estat humain, lesquelz ilz estendoient aulcunes foys jusques deux ou troys heures, mais ordinairement cessoient lors qu'il estoit du tout habillé.

Puis par troys bonnes heures luy estoit faicte lecture.

Ce faict, yssoient hors, tousjours conferens des propoz de la lecture, et se desportoient en Bracque ou es prez, et jouoient а la balle, а la paulme, а la pile trigone, galentement se exercens les corps comme ilz avoient les ames auparavant exercé.

Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté, car ilz laissoient la partie quant leur plaisoit et cessoient ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou estoient aultrement las. Adoncq estoient très bien essuez et frottez , changeoient de chemise et, doulcement se pourmenans, alloient veoir sy le disner estoit prest. Lа attendens, recitoient clerement et eloquentement quelques sentences retenues de la leçon.

Ce pendent Monsieur l'Appetit venoit, et par bonne oportunité s'asseoient а table.

Au commencement du repas estoit leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques а ce qu'il eust prins son vin.

Lors (si bon sembloit) on continuoit la lecture, ou commenceoient а diviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers moys, de la vertus, proprieté, efficace et nature de tout ce que leur estoit servy а table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines, et de l'aprest d'icelles. Ce que faisant, aprint en peu de temps tous les passaiges а ce competens en Pline, Athené, Dioscorides, Jullius Pollux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Heliodore, Aristoteles, Aelian et aultres. Iceulx propos tenus, faisoient souvent, pour plus estre asseurez, apporter les livres susdictz а table. Et si bien et entierement retint en sa memoire les choses dictes, que pour lors n'estoit medicin qui en sceust а la moytié tant comme il faisoit.

Après, devisoient des leçons leues au matin, et, parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat , se couroit les dens avecques un trou de lentisce, se lavoit les mains et les yeulx de belle eaue fraische, et rendoient graces а Dieu par quelques beaulx canticques faictz а la louange de la munificence et benignité divine. Ce faict, on apportoit des chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes yssoient de arithmetique.

En ce moyen entra en affection de icelle science numerale, et tous les jours, après disner et souper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit en dez ou es chartes. A tant, sceut d'icelle et theoricque, et practicque, si bien que Tunstal , Angloys, qui en avoit amplement escript, confessa que vrayement, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le hault alemant.

Et non seulement d'icelle, mais des aultres sciences mathematicques, comme geometrie, astronomie et musicque; car, attendens la concoction et digestion de son past, ilz faisoient mille joyeux instrumens et figures geometricques, et de mesmes pratiquoient les canons astronomicques.

Après, se esbaudissoient а chanter musicalement а quatre et cinq parties, ou sus un theme а plaisir de gorge.

Au reguard des instrumens de musicque, il aprint jouer du luc, de l'espinette, de la harpe, de la flutte de Alemant et а neuf trouz, de la viole et de la sacqueboutte .

Ceste heure ainsi employée, la digestion parachevée, se purgoit des excremens naturelz, puis se remettoit а son estude principal par troys heures ou davantaige, tant а repeter la lecture matutinale que а poursuyvre le livre entreprins, que aussi а escripre et bien traire et former les antiques et romaines lettres.

Ce faict, yssoient hors leur hostel, avecques eulx un jeune gentilhomme de Touraine, nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit l'art de chevalerie.

Changeant doncques de vestemens, monstoit sus un coursier, sus un roussin, sus un genet, sus un cheval barbe, cheval legier, et luy donnoit cent quarieres, le faisoit voltiger en l'air, franchir le fossé, saulter le palys, court tourner en un cercle, tant а dextre comme а senestre.

Lа rompoit non la lance, car c'est la plus grande resverye du monde dire : «J'ay rompu dix lances en tournoy ou en bataille » - un charpentier le feroit bien - mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemys. De sa lance doncq asserée, verde et roide, rompoit un huys, enfonçoit un harnoys, acculoyt une arbre, enclavoyt un aneau, enlevoit une selle d'armes, un aubert, un gantelet. Le tout faisoit armé de pied en cap.

Au reguard de fanfarer et faire les petitz popismes sus un cheval, nul ne le feist mieulx que luy. Le voltiger de Ferrare n'estoit q'un singe en comparaison. Singulierement, estoit aprins а saulter hastivement d'un cheval sus l'aultre sans prendre terre, - et nommoit on ces chevaulx desultoyres, - et des chascun cousté, la lance au poing, monter sans estriviers, et sans bride guider le cheval а son plaisir, car telles choses servent а discipline militaires.

Un aultre jour ses exerceoit а la hasche, laquelle tant bien coulloyt, tant verdement de tous pics coulloyt, tant soupplement avalloit en tailles ronde, qu'il feut passé chevalier d'armes en campaigne et en tous essays.

Puis bransloit la picque, sacquoit de l'espée а deux mains, de l'espée bastarde, de l'espagnole, de la dague et du poignart, armé, non armé, au boucler, а la cappe, а la rondelle.

Couroit le cerf, le chevreuil, l'ours, le dain, le sanglier, le lievre, la perdrys, le faisant, l'otarde. Jouoit а la grosse balle et la faisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing. Luctoit, couroit, saultoit, non а troys pas un sault, non а clochepied, non au sault d'Alemant, - car (disoit Gymnaste) telz saulx sont inutiles et de nul bien en guerre, - mais d'un sault persoit un foussé, volloit sus une haye, montoit six pas encontre une muraille et rampoit en ceste façon а une fenestre de la haulteur d'une lance.

Nageoit en parfonde eau, а l'endroict, а l'envers, de cousté, de tout le corps, des seulz pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre, transpassoit toute la riviere de Seine sans icelluy mouiller, et tyrant par les dens son manteau, comme faisoit Jules Cesar. Puis d'une main entroit par grande force en basteau; d'icelluy se gettoit de rechief en l'eaue, la teste premiere, sondoit le parfond, creuzoyt les rochiers, plongeoit es abymes et goufres. Puis icelluy basteau tournoit, gouvernoit, menoit hastivement, lentement, а fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine escluse, d'une main le guidoit, de l'aultre s'escrimoit avec un grand aviron, tendoit le vele, montoit au matz par les traictz, bourroit sus les brancquars, adjoustoit la boussole, contreventoit les bulines, bendoit le gouvernail.

Issant de l'eau, roidement montoit encontre la montaigne et devalloit aussi franchement; gravoit es arbres comme un chat, saultoit de l'une en l'aultre comme un escurieux, abastoit les gros rameaulx comme un aultre Milo. Avec deux poignards asserez et deux poinsons esprouvez montoit au hault d'une maison comme un rat, descendoit puis du hault en bas en telle composition des membres que de la cheute n'estoit aulcunement grevé.

Jectoit le dart, la barre, la pierre, la javeline, l'espieu, la halebarde, enfonceoit l'arc, bandoit es reins les fortes arbalestes de passe, visoit de l'arquebouse а l'oeil, affeustoit le canon, tyroit а la butte, au papeguay, du bas en mont, d'amont en val, devant, de cousté, en arriere comme les Parthes.

On luy atachoit un cable en quelque haulte tour, pendent en terre; par icelluy avecques deux mains montoit, puis devaloit sy roidement et sy asseurement que plus ne pourriez parmy un pré bien éguallé.

On luy mettoit une grosse perche apoyée a deux arbres; а icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit et venoit sans des pieds а rien toucher, que а grande course on ne l'eust peu aconcepvoir.

Et, pour se exercer le thorax et pulmon, crioit comme tous les diables. Je l'ouy une foys appellant Eudemon, depuis la porte Sainct Victor jusques а Montmartre; Stentor n'eut oncques telle voix a la bataille de Troye.

Et, pour gualentir les nerfz, on luy avoit faict deux grosses saulmones de plomb, chascune du poys de huyt mille sept cens quintaulx, lesquelles il nommoit alteres; icelles prenoit de terre en chascune main et les elevoit en l'air au dessus de la teste, et les tenoit ainsi, sans soy remuer, troys quars d'heure et dadvantaige, que estoit une force inimitable.

Jouoit aux barres avecques les plus fors, et, quand le poinct advenoit, se tenoit sus ses pieds tant roiddement qu'il se abandonnoit es plus adventureux en cas qu'ilz le feissent mouvoir de sa place, comme jadis faisoit Milo, а l'imitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en sa main et la donnoit а qui luy pourroit ouster.

Le temps ainsi employé, luy froté, nettoyé et refraischy d'habillemens, tout doulcement retournoit, et, passans par quelques prez ou aultres lieux herbuz, visitoient les arbres et plantes, les conferens avec les livres des anciens qui en ont escript, comme Theophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoient leurs plenes mains au logis, desquelles avoit la charge un jeune page, nommé Rhizotome, ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, beches, tranches et aultres instrumens requis а bien arborizer.

Eulx arrivez au logis, ce pendent qu'on aprestoit le souper, repetoient quelques passaiges de ce qu'avoit esté leu et s'asseoient а table.

Notez icy que son disner estoit sobre et frugal, car tant seulement mangeoit pour refrener les haboys de l'estomach; mais le soupper estoit copieux et large, car tant en prenoit que luy estoit de besoing а soy entretenir et nourrir, ce que est la vraye diete prescripte par l'art de bonne et seure medicine, quoy q'un tas de badaulx medicins, herselez en l'officine des sophistes, conseillent le contraire.

Durant icelluy repas estoit continuée la leçon du disner tant que bon sembloit; le reste estoit consommé en bons propous, tous lettrez et utiles.

Après graces rendues, se adonnoient а chanter musicalement, а jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petitz passetemps qu'on faict es chartes, es dez et guobeletz, et lа demouroient, faisans grand chere et s'esbaudissans aulcunes foys jusques а l'heure de dormir; quelque foys alloient visiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens que eussent veu pays estranges.

En pleine nuict, davant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouvert veoir la face du ciel, et lа notoient les cometes, sy aulcunes estoient, les figures, situations, aspectz, oppositions et conjunctions des astres.

Puis avec son precepteur recapituloit briefvement, а la mode des Pythagoricques , tout ce qu'il avoit leu, veu, sceu, faict et entendu au decours de toute la journée.

Si prioient Dieu le createur, en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense, et, luy rendant grace de tout le temps passé, se recommandoient а sa divine clemence pour tout l'advenir.

Ce faict, entroient en leur repous.
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Re: François Rabelais - Gargantua

Message  _angie_ le Ven 9 Nov - 23:22

Comment Gargantua employoit le temps quand l'air estoit pluvieux

CHAPITRE XXIV



S'il advenoit que l'air feust pluvieux et intemperé, tout le temps d'avant disner estoit employé comme de coustume, excepté qu'il faisoit allumer un beau et clair feu pour corriger l'intemperie de l'air. Mais après disner, en lieu des exercitations, ilz demouroient en la maison et, par maniere de apotherapie, s'esbatoient а boteler du foin, а fendre et scier du boys, et а batre les gerbes en la grange; puys estudioient en l'art de paincture et sculpture, ou revocquoient en usage l'anticque jeu des tales ainsi qu'en a escript Leonicus et comme y joue nostre bon amy Lascaris . En y jouant recoloient les passaiges des auteurs anciens esquelz est faicte mention ou prinse quelque metaphore sus iceluy jeu.

Semblablement, ou alloient veoir comment on tiroit les metaulx, ou comment on fondoit l'artillerye, ou alloient veoir les lapidaires, orfevres et tailleurs de pierreries, ou les alchymistes et monoyeurs, ou les haultelissiers, les tissotiers, les velotiers, les horologiers, miralliers, imprimeurs, organistes, tinturiers et aultres telles sortes d'ouvriers, et, partout donnans le vin, aprenoient et consideroient l'industrie et invention des mestiers.

Alloient ouïr les leçons publicques, les actes solennelz, les repetitions, les declamations, les playdoyez des gentilz advocatz, les concions des prescheurs evangeliques .

Passoit par les salles et lieux ordonnez pour l'escrime, et lа contre les maistres essayoit de tous bastons, et leurs monstroit par evidence que autant, voyre plus, en sçavoit que iceulx.

Et, au lieu de arboriser, visitoient les bouticques des drogueurs, herbiers et apothecaires, et soigneusement consideroient les fruictz, racines, fueilles, gommes, semences, axunges peregrines, ensemble aussi comment on les adulteroit.

Alloit veoir les basteleurs, trejectaires et theriacleurs, et consideroit leurs gestes, leurs ruses, leurs sobressaulx et beau parler, singulierement de ceulx de Chaunys en Picardie, car ilz sont de nature grands jaseurs et beaulx bailleurs de baillivernes en matiere de cinges verds.

Eulx retournez pour soupper, mangeoient plus sobrement que es aultres jours et viandes plus desiccatives et extenuantes, affin que l'intemperie humide de l'air, communicqué au corps par necessaire confinité, feust par ce moyen corrigée, et ne leurs feust incommode par ne soy estre exercitez comme avoient de coustume.

Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuoit ce procès de jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un jeune homme, scelon son aage, de bon sens en tel exercice ainsi continué, lequel, combien que semblast pour le commencement difficile, en la continuation tant doulx fut, legier et delectable, que mieulx ressembloit un passetemps de roy que l'estude d'un escholier.

Toutesfoys Ponocrates, pour le sejourner de ceste vehemente intention des esperitz, advisoit une foys le moys quelque jour bien clair et serain, auquel bougeoient au matin de la ville, et alloient ou а Gentily, ou а Boloigne, ou а Montrouge, ou au pont Charanton, ou а Vanves, ou а Sainct Clou. Et lа passoient toute la journée а faire la plus grande chère dont ilz se pouvoient adviser, raillans, gaudissans, beuvans d'aultant, jouans, chantans, dansans, se voytrans en quelque beau pré, denichans des passereaulx, prenans des cailles, peschans aux grenouilles et escrevisses.

Mais, encores que icelle journée feust passée sans livres et lectures, poinct elle n'estoit passée sans proffit, car en beau pré ilz recoloient par cueur quelques plaisans vers de l'Agriculture de Virgile, de Hesiode, du Rusticque de Politian, descripvoient quelques plaisans epigrammes en latin, puis les mettoient par rondeaux et ballades en langue françoyse.

En banquetant, du vin aisgué separoient l'eau, comme l'enseigne Cato, De re rust, et Pline, avecques un guobelet de lyerre; lavoient le vin en plain bassin d'eau, puis le retiroient avec un embut, faisoient aller l'eau d'un verre en aultre; bastissoient plusieurs petitz engins automates, c'est а dire soy mouvens eulx mesmes.
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Re: François Rabelais - Gargantua

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