Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:18

-- De grâce, monsieur le comte, s'écria-t-il si Votre Excellence veut accepter, ou la terre de six cent mille francs, ou la gratification en argent, je la prie de ne point choisir d'autre négociateur que moi. Je me ferais fort, ajouta-t-il en baissant la voix, de faire augmenter la gratification en argent ou même de faire joindre une forêt assez importante а la terre domaniale. Si Votre Excellence daignait mettre un peu de douceur et de ménagement dans sa façon de parler au prince de ce morveux qu'on a coffré, on pourrait peut-être ériger en duché la terre que lui offrirait la reconnaissance nationale. Je le répète а Votre Excellence; le prince, pour le quart d'heure, exècre la duchesse, mais il est fort embarrassé, et même au point que j'ai cru parfois qu'il y avait quelque circonstance secrète qu'il n'osait pas m'avouer. Au fond on peut trouver ici une mine d'or, moi vous vendant ses secrets les plus intimes et fort librement, car on me croit votre ennemi juré. Au fond, s'il est furieux contre la duchesse, il croit aussi, et comme nous tous, que vous seul au monde pouvez conduire а bien toutes les démarches secrètes relatives au Milanais. Votre Excellence me permet-elle de lui répéter textuellement les paroles du souverain? dit le Rassi en s'échauffant, il y a souvent une physionomie dans la position des mots, qu'aucune traduction ne saurait rendre, et vous pourrez y voir plus que je n'y vois.

-- Je permets tout, dit le comte en continuant, d'un air distrait, а frapper la table de marbre avec sa tabatière d'or, je permets tout et je serai reconnaissant.

-- Donnez-moi des lettres de noblesse transmissible, indépendamment de la croix, et je serai plus que satisfait. Quand je parle d'anoblissement au prince, il me répond: Un coquin tel que toi, noble? Il faudrait fermer boutique dès le lendemain; personne а Parme ne voudrait plus se faire anoblir. Pour en revenir а l'affaire du Milanais, le prince me disait, il n'y a pas trois jours: Il n'y a que ce fripon-lа pour suivre le fil de nos intrigues; si je le chasse ou s'il suit la duchesse, il vaut autant que je renonce а l'espoir de me voir un jour le chef libéral et adoré de toute l'Italie.

A ce mot le comte respira: Fabrice ne mourra pas, se dit-il.

De sa vie le Rassi n'avait pu arriver а une conversation intime avec le premier ministre: il était hors de lui de bonheur; il se voyait а la veille de pouvoir quitter ce nom de Rassi, devenu dans le pays synonyme de tout ce qu'il y a de bas et de vil; le petit peuple donnait le nom de Rassiaux chiens enragés; depuis peu des soldats s'étaient battus en duel parce qu'un de leurs camarades les avait appelés Rassi. Enfin il ne se passait pas de semaine sans que ce malheureux nom ne vоnt s'enchâsser dans quelque sonnet atroce. Son fils, jeune et innocent écolier de seize ans, était chassé des cafés, sur son nom.

C'est le souvenir brûlant de tous ces agréments de sa position qui lui fit commettre une imprudence.

-- J'ai une terre, dit-il au comte en rapprochant sa chaise du fauteuil du ministre, elle s'appelle Riva, je voudrais être baron Riva.

-- Pourquoi pas? dit le ministre. Rassi était hors de lui.

-- Eh bien! monsieur le comte, je me permettrai d'être indiscret, j'oserai deviner le but de vos désirs, vous aspirez а la main de la princesse Isota, et c'est une noble ambition. Une fois parent, vous êtes а l'abri de la disgrâce, vous bouclez notre homme. Je ne vous cacherai pas qu'il a ce mariage avec la princesse Isota en horreur; mais si vos affaires étaient confiées а quelqu'un d'adroit et de bien payé, on pourrait ne pas désespérer du succès.

-- Moi, mon cher baron, j'en désespérais; je désavoue d'avance toutes les paroles que vous pourrez porter en mon nom; mais le jour où cette alliance illustre viendra enfin combler mes voeux et me donner une si haute position dans l'état, je vous offrirai, moi, trois cent mille francs de mon argent, ou bien je conseillerai au prince de vous accorder une marque de faveur que vous-même vous préférerez а cette somme d'argent.

Le lecteur trouve cette conversation longue; pourtant nous lui faisons grâce de plus de la moitié; elle se prolongea encore deux heures. Le Rassi sortit de chez le comte fou de bonheur; le comte resta avec de grandes espérances de sauver Fabrice, et plus résolu que jamais а donner sa démission. Il trouvait que son crédit avait raison d'être renouvelé par la présence au pouvoir de gens tels que Rassi et le général Conti; il jouissait avec délices d'une possibilité qu'il venait d'entrevoir de se venger du prince: Il peut faire partir la duchesse, s'écriait-il, mais parbleu il renoncera а l'espoir d'être roi constitutionnel de la Lombardie. (Cette chimère était ridicule: le prince avait beaucoup d'esprit, mais, а force d'y rêver, il en était devenu amoureux fou.)

Le comte ne se sentait pas de joie en courant chez la duchesse lui rendre compte de sa conversation avec le fiscal. Il trouva la porte fermée pour lui; le portier n'osait presque pas lui avouer cet ordre reçu de la bouche même de sa maоtresse. Le comte regagna tristement le palais du ministère, le malheur qu'il venait d'essuyer éclipsait en entier la joie que lui avait donnée sa conversation avec le confident du prince. N'ayant plus le coeur de s'occuper de rien, le comte errait tristement dans sa galerie de tableaux, quand, un quart d'heure après, il reçut un billet ainsi conçu:

«Puisqu'il est vrai, cher et bon ami, que nous ne sommes plus qu'amis, il faut ne venir me voir que trois fois par semaine. Dans quinze jours nous réduirons ces visites, toujours si chères а mon coeur, а deux par mois. Si vous voulez me plaire, donnez de la publicité а cette sorte de rupture; si vous vouliez me rendre presque tout l'amour que jadis j'eus pour vous, vous feriez choix d'une nouvelle amie. Quant а moi, j'ai de grands projets de dissipation: je compte aller beaucoup dans le monde, peut-être même trouverai-je un homme d'esprit pour me faire oublier mes malheurs. Sans doute en qualité d'ami la première place dans mon coeur vous sera toujours réservée; mais je ne veux plus que l'on dise que mes démarches ont été dictées par votre sagesse; je veux surtout que l'on sache bien que j'ai perdu toute influence sur vos déterminations. En un mot, cher comte, croyez que vous serez toujours mon ami le plus cher, mais jamais autre chose. Ne gardez, je vous prie, aucune idée de retour, tout est bien fini. Comptez а jamais sur mon amitié. »

Ce dernier trait fut trop fort pour le courage du comte: il fit une belle lettre au prince pour donner sa démission de tous ses emplois, et il l'adressa а la duchesse avec prière de la faire parvenir au palais. Un instant après, il reçut sa démission, déchirée en quatre, et, sur un des blancs du papier, la duchesse avait daigné écrire: Non, mille fois non!

Il serait difficile de décrire le désespoir du pauvre ministre. Elle a raison, j'en conviens, se disait-il а chaque instant; mon omission du mot procédure injuste est un affreux malheur; elle entraоnera peut-être la mort de Fabrice, et celle-ci amènera la mienne. Ce fut avec la mort dans l'âme que le comte, qui ne voulait pas paraоtre au palais du souverain avant d'y être appelé, écrivit de sa main le motu proprio qui nommait Rassi chevalier de l'ordre de Saint-Paul et lui conférait la noblesse transmissible; le comte y joignit un rapport d'une demi- pause qui exposait au prince les raisons d'état qui conseillaient cette mesure. Il trouva une sorte de joie mélancolique а faire de ces pièces deux belles copies qu'il adressa а la duchesse.

Il se perdait en suppositions; il cherchait а deviner quel serait а l'avenir le plan de conduite de la femme qu'il aimait. Elle n'en sait rien elle-même, se disait-il; une seule chose reste certaine, c'est que, pour rien au monde, elle ne manquerait aux résolutions qu'elle m'aurait une fois annoncées. Ce qui ajoutait encore а son malheur, c'est qu'il ne pouvait parvenir а trouver la duchesse blâmable. Elle m'a fait une grâce en m'aimant, elle cesse de m'aimer après une faute involontaire, il est vrai, mais qui peut entraоner une conséquence horrible; je n'ai aucun droit de me plaindre. Le lendemain matin, le comte sut que la duchesse avait recommencé а aller dans le monde; elle avait paru la veille au soir dans toutes les maisons qui recevaient. Que fût-il devenu s'il se fût rencontré avec elle dans le même salon? Comment lui parler? De quel ton lui adresser la parole? Et comment ne pas lui parler?

Le lendemain fut un jour funèbre; le bruit se répandait généralement que Fabrice allait être mis а mort, la ville fut émue. On ajoutait que le prince, ayant égard а sa haute naissance, avait daigné décider qu'il aurait la tête tranchée.

-- C'est moi qui le tue, se dit le comte; je ne puis plus prétendre а revoir jamais la duchesse. Malgré ce raisonnement assez simple, il ne put s'empêcher de passer trois fois а sa porte; а la vérité, pour n'être pas remarqué, il alla chez elle а pied. Dans son désespoir, il eut même le courage de lui écrire. Il avait fait appeler Rassi deux fois; le fiscal ne s'était point présenté. Le coquin me trahit, se dit le comte.

Le lendemain, trois grandes nouvelles agitaient la haute société de Parme, et même la bourgeoisie. La mise а mort de Fabrice était plus que jamais certaine; et, complément bien étrange de cette nouvelle, la duchesse ne paraissait point trop au désespoir. Selon les apparences, elle n'accordait que des regrets assez modérés а son jeune amant; toutefois elle profitait avec un art infini de la pâleur que venait de lui donner une indisposition assez grave, qui était survenue en même temps que l'arrestation de Fabrice. Les bourgeois reconnaissaient bien а ces détails le coeur sec d'une grande dame de la cour. Par décence cependant, et comme sacrifice aux mânes du jeune Fabrice, elle avait rompu avec le comte Mosca. Quelle immoralité! s'écriaient les jansénistes de Parme. Mais déjа la duchesse, chose incroyable! paraissait disposée а écouter les cajoleries des plus beaux jeunes gens de la cour. On remarquait, entre autres singularités, qu'elle avait été fort gaie dans une conversation avec le comte Baldi, l'amant actuel de la Raversi, et l'avait beaucoup plaisanté sur ses courses fréquentes au château de Velleja. La petite bourgeoisie et le peuple étaient indignés de la mort de Fabrice, que ces bonnes gens attribuaient а la jalousie du comte Mosca. La société de la cour s'occupait aussi beaucoup du comte, mais c'était pour s'en moquer. La troisième des grandes nouvelles que nous avons annoncées n'était autre en effet que la démission du comte; tout le monde se moquait d'un amant ridicule qui, а l'âge de cinquante-six ans, sacrifiait une position magnifique au chagrin d'être quitté par une femme sans coeur et qui, depuis longtemps, lui préférait un jeune homme. Le seul archevêque eut l'esprit, ou plutôt le coeur, de deviner que l'honneur défendait au comte de rester premier ministre dans un pays où l'on allait couper la tête, et sans le consulter, а un jeune homme, son protégé. La nouvelle de la démission du comte eut l'effet de guérir de sa goutte le général Fabio Conti, comme nous le dirons en son lieu, lorsque nous parlerons de la façon dont le pauvre Fabrice passait son temps а la citadelle, pendant que toute la ville s'enquérait de l'heure de son supplice.

Le jour suivant, le comte revit Bruno, cet agent fidèle qu'il avait expédié sur Bologne; le comte s'attendrit au moment où cet homme entrait dans son cabinet; sa vue lui rappelait l'état heureux où il se trouvait lorsqu'il l'avait envoyé а Bologne, presque d'accord avec la duchesse. Bruno arrivait de Bologne où il n'avait rien découvert; il n'avait pu trouver Ludovic, que le podestat de Castelnovo avait gardé dans la prison de son village.

-- Je vais vous renvoyer а Bologne, dit le comte а Bruno: la duchesse tiendra au triste plaisir de connaоtre les détails du malheur de Fabrice. Adressez-vous au brigadier de gendarmerie qui commande le poste de Castelnovo...
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:19

-- Mais non! s'écria le comte en s'interrompant; partez а l'instant même pour la Lombardie, et distribuez de l'argent et en grande quantité а tous nos correspondants. Mon but est d'obtenir de tous ces gens-lа des rapports de la nature la plus encourageante. Bruno ayant bien compris le but de sa mission, se mit а écrire ses lettres de créance; comme le comte lui donnait ses dernières instructions, il reçut une lettre parfaitement fausse, mais fort bien écrite; on eût dit un ami écrivant а son ami pour lui demander un service. L'ami qui écrivait n'était autre que le prince. Ayant ouï parler de certains projets de retraite, il suppliait son ami, le comte Mosca, de garder le ministère; il le lui demandait au nom de l'amitié et des dangers de la patrie; et le lui ordonnait comme son maоtre. Il ajoutait que le roi de M *** venant de mettre а sa disposition deux cordons de son ordre, il en gardait un pour lui, et envoyait l'autre а son cher comte Mosca.

Cet animal-lа fait mon malheur! s'écria le comte furieux, devant Bruno stupéfait, et croit me séduire par ces mêmes phrases hypocrites que tant de fois nous avons arrangées ensemble pour prendre а la glu quelque sot. Il refusa l'ordre qu'on lui offrait, et dans sa réponse parla de l'état de sa santé comme ne lui laissant que bien peu d'espérance de pouvoir s'acquitter longtemps encore des pénibles travaux du ministère. Le comte était furieux. Un instant après on annonça le fiscal Rassi, qu'il traita comme un nègre.

-- Eh bien! parce que je vous ai fait noble, vous commencez а faire l'insolent! Pourquoi n'être pas venu hier pour me remercier, comme c'était votre devoir étroit, monsieur le cuistre?

Le Rassi était bien au-dessus des injures; c'était sur ce ton-lа qu'il était journellement reçu par le prince; mais il voulait être baron et se justifia avec esprit. Rien n'était plus facile.

-- Le prince m'a tenu cloué а une table hier toute la journée; je n'ai pu sortir du palais. Son Altesse m'a fait copier de ma mauvaise écriture de procureur une quantité de pièces diplomatiques tellement niaises et tellement bavardes que je crois, en vérité, que son but unique était de me retenir prisonnier. Quand enfin j'ai pu prendre congé, vers les cinq heures, mourant de faim, il m'a donné l'ordre d'aller chez moi directement, et de n'en pas sortir de la soirée. En effet, j'ai vu deux de ses espions particuliers, de moi bien connus, se promener dans ma rue jusque sur le minuit. Ce matin, dès que je l'ai pu, j'ai fait venir une voiture qui m'a conduit jusqu'а la porte de la cathédrale. Je suis descendu de voiture très lentement, puis, prenant le pas de course, j'ai traversé l'église et me voici. Votre Excellence est dans ce moment-ci l'homme du monde auquel je désire plaire avec le plus de passion.

-- Et moi, monsieur le drôle, je ne suis point dupe de tous ces contes plus ou moins bien bâtis! Vous avez refusé de me parler de Fabrice avant-hier; j'ai respecté vos scrupules, et vos serments touchant le secret, quoique les serments pour un être tel que vous ne soient tout au plus que des moyens de défaite. Aujourd'hui, je veux la vérité: Qu'est-ce que ces bruits ridicules qui font condamner а mort ce jeune homme comme assassin du comédien Giletti!

-- Personne ne peut mieux rendre compte а Votre Excellence de ces bruits, puisque c'est moi-même qui les ai fait courir par ordre du souverain; et, j'y pense! c'est peut-être pour m'empêcher de vous faire part de cet incident qu'hier, toute la journée, il m'a retenu prisonnier. Le prince, qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pas douter que je ne vinsse vous apporter ma croix et vous supplier de l'attacher а ma boutonnière.

-- Au fait! s'écria le ministre, et pas de phrases.

-- Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mort contre M. del Dongo, mais il n'a, comme vous le savez sans doute, qu'une condamnation en vingt années de fers, commuée par lui, le lendemain même de la sentence, en douze années de forteresse avec jeûne au pain et а l'eau tous les vendredis, et autres bamboches religieuses.

-- C'est parce que je savais cette condamnation а la prison seulement, que j'étais effrayé des bruits d'exécution prochaine qui se répandent par la ville; je me souviens de la mort du comte Palanza, si bien escamotée par vous.

-- C'est alors que j'aurais dû avoir la croix! s'écria Rassi sans se déconcerter; il fallait serrer le bouton tandis que je le tenais, et que l'homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaud alors, et c'est armé de cette expérience que j'ose vous conseiller de ne pas m'imiter aujourd'hui. (Cette comparaison parut du plus mauvais goût а l'interlocuteur, qui fut obligé de se retenir pour ne pas donner des coups de pied а Rassi.)

-- D'abord, reprit celui-ci avec la logique d'un jurisconsulte et l'assurance parfaite d'un homme qu'aucune insulte ne peut offenser, d'abord il ne peut être question de l'exécution du dit del Dongo; le prince n'oserait! les temps sont bien changés! et enfin, moi, noble et espérant par vous de devenir baron, je n'y donnerais pas les mains. Or, ce n'est que de moi, comme le sait Votre Excellence, que l'exécuteur des hautes oeuvres peut recevoir des ordres, et, je vous le jure, le chevalier Rassi n'en donnera jamais contre le sieur del Dongo.

-- Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d'un air sévère.

-- Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suis que pour les morts officielles, et si M. del Dongo vient а mourir d'une colique, n'allez pas me l'attribuer! Le prince est outré, et je ne sais pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavant le Rassi eût dit la duchesse, mais, comme toute la ville, il savait la rupture avec le premier ministre); le comte fut frappé de la suppression du titre dans une telle bouche, et l'on peut juger du plaisir qu'elle lui fit; il lança au Rassi un regard chargé de la plus vive haine. Mon cher ange! se dit-il ensuite, je ne puis te montrer mon amour qu'en obéissant aveuglément а tes ordres.

-- Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un intérêt bien passionné aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme elle m'avait présenté ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien dû rester а Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens а ce qu'il ne soit pas mis а mort de mon temps, et je veux bien vous donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront sa sortie de prison.

-- En ce cas, monsieur le comte, je ne serai baron que dans douze années révolues, car le prince est furieux, et sa haine contre la duchesse est tellement vive, qu'il cherche а la cacher.

-- Son Altesse est bien bonne! qu'a-t-elle besoin de cacher sa haine, puisque son premier ministre ne protège plus la duchesse? Seulement je ne veux pas qu'on puisse m'accuser de vilenie, ni surtout de jalousie: c'est moi qui ai fait venir la duchesse en ce pays, et si Fabrice meurt en prison, vous ne serez pas baron, mais vous serez peut-être poignardé. Mais laissons cette bagatelle: le fait est que j'ai fait le compte de ma fortune; а peine si j'ai trouvé vingt mille livres de rente, sur quoi j'ai le projet d'adresser très humblement ma démission au souverain. J'ai quelque espoir d'être employé par le roi de Naples: cette grande ville m'offrira les distractions dont j'ai besoin en ce moment, et que je ne puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne resterais qu'autant que vous me feriez obtenir la main de la princesse Isota, etc., etc.; la conversation fut infinie dans ce sens. Comme Rassi se levait, le comte lui dit d'un air fort indifférent:

-- Vous savez qu'on a dit que Fabrice me trompait, en ce sens qu'il était un des amants de la duchesse; je n'accepte point ce bruit, et pour le démentir, je veux que vous fassiez passer cette bourse а Fabrice.

-- Mais monsieur le comte, dit Rassi effrayé, et regardant la bourse, il y a lа une somme énorme, et les règlements...

-- Pour vous, mon cher, elle peut être énorme, reprit le comte de l'air du plus souverain mépris: un bourgeois tel que vous, envoyant de l'argent а son ami en prison, croit se ruiner en lui donnant dix sequins: moi, je veuxque Fabrice reçoive ces six mille francs, et surtout que le château ne sache rien de cet envoi.

Comme le Rassi effrayé voulait répliquer, le comte ferma la porte sur lui avec impatience. Ces gens-lа, se dit-il, ne voient le pouvoir que derrière l'insolence. Cela dit, ce grand ministre se livra а une action tellement ridicule, que nous avons quelque peine а la rapporter; il courut prendre dans son bureau un portrait en miniature de la duchesse, et le couvrit de baisers passionnés. Pardon, mon cher ange, s'écriait-il, si je n'ai pas jeté par la fenêtre et de mes propres mains ce cuistre qui ose parler de toi avec une nuance de familiarité, mais, si j'agis avec cet excès de patience, c'est pour t'obéir! et il ne perdra rien pour attendre!

Après une longue conversation avec le portrait, le comte, qui se sentait le coeur mort dans la poitrine, eut l'idée d'une action ridicule et s'y livra avec un empressement d'enfant. Il se fit donner un habit avec des plaques, et fut faire une visite а la vieille princesse Isota; de la vie il ne s'était présenté chez elle qu'а l'occasion du jour de l'an. Il la trouva entourée d'une quantité de chiens, et parée de tous ses atours, et même avec des diamants comme si elle allait а la cour. Le comte, ayant témoigné quelque crainte de déranger les projets de Son Altesse, qui probablement allait sortir, l'Altesse répondit au ministre qu'une princesse de Parme se devait а elle-même d'être toujours ainsi. Pour la première fois depuis son malheur le comte eut un mouvement de gaieté; j'ai bien fait de paraоtre ici, se dit-il, et dès aujourd'hui il faut faire ma déclaration. La princesse avait été ravie de voir arriver chez elle un homme aussi renommé par son esprit et un premier ministre; la pauvre vieille fille n'était guère accoutumée а de semblables visites. Le comte commença par une préface adroite, relative а l'immense distance qui séparera toujours d'un simple gentilhomme les membres d'une famille régnante.

-- Il faut faire une distinction, dit la princesse: la fille d'un roi de France, par exemple, n'a aucun espoir d'arriver jamais а la couronne; mais les choses ne vont point ainsi dans la famille de Parme. C'est pourquoi nous autres Farnèse nous devons toujours conserver une certaine dignité dans notre extérieur; et moi, pauvre princesse telle que vous me voyez, je ne puis pas dire qu'il soit absolument impossible qu'un jour vous soyez mon premier ministre.

Cette idée par son imprévu baroque donna au pauvre comte un second instant de gaieté parfaite.

Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en recevant l'aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra un des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hâte.

-- Je suis malade, répondit le ministre, ravi de pouvoir faire une malhonnêteté а son prince. Ah! ah! vous me poussez а bout, s'écria-t-il avec fureur, et puis vous voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu'avoir reçu le pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce siècle-ci, il faut beaucoup d'esprit et un grand caractère pour réussir а être despote.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:19

Après avoir renvoyé le fourrier du palais fort scandalisé de la parfaite santé de ce malade, le comte trouva plaisant d'aller voir les deux hommes de la cour qui avaient le plus d'influence sur le général Fabio Conti. Ce qui surtout faisait frémir le ministre et lui ôtait tout courage, c'est que le gouverneur de la citadelle était accusé de s'être défait jadis d'un capitaine, son ennemi personnel, au moyen de l'aquetta de Pérouse.

Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait répandu des sommes folles pour se ménager des intelligences а la citadelle; mais, suivant lui, il y avait peu d'espoir de succès, tous les yeux étaient encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteur toutes les tentatives de corruption essayées par cette femme malheureuse: elle était au désespoir, et des agents de toute sorte et parfaitement dévoués la secondaient. Mais il n'est peut-être qu'un seul genre d'affaires dont on s'acquitte parfaitement bien dans les petites cours despotiques, c'est la garde des prisonniers politiques. L'or de la duchesse ne produisit d'autre effet que de faire renvoyer de la citadelle huit ou dix hommes de tout grade.



Livre Second - Chapitre XVIII.

Ainsi, avec un dévouement complet pour le prisonnier, la duchesse et le premier ministre n'avaient pu faire pour lui que bien peu de chose. Le prince était en colère, la cour ainsi que le public étaient piqués contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait été trop heureux. Malgré l'or jeté а pleines mains, la duchesse n'avait pu faire un pas dans le siège de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel avis а communiquer au général Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.

Comme nous l'avons dit, le jour de son emprisonnement Fabrice fut conduit d'abord au palais du gouverneur: C'est un joli petit bâtiment construit dans le siècle dernier sur les dessins de Vanvitelli, qui le plaça а cent quatre-vingts pieds de haut, sur la plate-forme de l'immense tour ronde. Des fenêtres de ce petit palais, isolé sur le dos de l'énorme tour comme la bosse d'un chameau, Fabrice découvrait la campagne et les Alpes fort au loin; il suivait de l'oeil, au pied de la citadelle, le cours de la Parma, sorte de torrent, qui, tournant а droite а quatre lieues de la ville, va se jeter dans le Pô. Par-delа la rive gauche de ce fleuve, qui formait comme une suite d'immenses taches blanches au milieu des campagnes verdoyantes, son oeil ravi apercevait distinctement chacun des sommets de l'immense mur que les Alpes forment au nord de l'Italie. Ces sommets, toujours couverts de neige, même au mois d'août où l'on était alors, donnent comme une sorte de fraоcheur par souvenir au milieu de ces campagnes brûlantes; l'oeil en peut suivre les moindres détails, et pourtant ils sont а plus de trente lieues de la citadelle de Parme. La vue si étendue du joli palais du gouverneur est interceptée vers un angle au midi par la tour Farnèse, dans laquelle on préparait а la hâte une chambre pour Fabrice. Cette seconde tour comme le lecteur s'en souvient peut-être, fut élevée sur la plate-forme de la grosse tour, en l'honneur d'un prince héréditaire qui, fort différent de l'Hippolyte fils de Thésée, n'avait point repoussé les politesses d'une jeune belle-mère. La princesse mourut en quelques heures; le fils du prince ne recouvra sa liberté que dix-sept ans plus tard en montant sur le trône а la mort de son père. Cette tour Farnèse où, après trois quarts d'heure, l'on fit monter Fabrice, fort laide а l'extérieur, est élevée d'une cinquantaine de pieds au-dessus de la plate-forme de la grosse tour et garnie d'une quantité de paratonnerres. Le prince mécontent de sa femme, qui fit bâtir cette prison aperçue de toutes parts, eut la singulière prétention de persuader а ses sujets qu'elle existait depuis longues années: c'est pourquoi il lui imposa le nom de tour Farnèse. Il était défendu de parler de cette construction, et de toutes les parties de la ville de Parme et des plaines voisines on voyait parfaitement les maçons placer chacune des pierres qui composent cet édifice pentagone. Afin de prouver qu'elle était ancienne, on plaça au-dessus de la porte de deux pieds de large et de quatre de hauteur, par laquelle on y entre, un magnifique bas-relief qui représente Alexandre Farnèse, le général célèbre, forçant Henri IV а s'éloigner de Paris. Cette tour Farnèse placée en si belle vue se compose d'un rez-de-chaussée long de quarante pas au moins, large а proportion et tout rempli de colonnes fort trapues, car cette pièce si démesurément vaste n'a pas plus de quinze pieds d'élévation. Elle est occupée par le corps de garde, et, du centre, l'escalier s'élève en tournant autour d'une des colonnes: c'est un petit escalier en fer, fort léger, large de deux pieds а peine et construit en filigrane. Par cet escalier tremblant sous le poids des geôliers qui l'escortaient, Fabrice arriva а de vastes pièces de plus de vingt pieds de haut, formant un magnifique premier étage. Elles furent jadis meublées avec le plus grand luxe pour le jeune prince qui y passa les dix- sept plus belles années de sa vie. A l'une des extrémités de cet appartement, on fit voir au nouveau prisonnier une chapelle de la plus grande magnificence; les murs et la voûte sont entièrement revêtus de marbre noir; des colonnes noires aussi et de la plus noble proportion sont placées en lignes le long des murs noirs, sans les toucher, et ces murs sont ornés d'une quantité de têtes de morts en marbre blanc, de proportions colossales, élégamment sculptées et placées sur deux os en sautoir. Voilа bien une invention de la haine qui ne peut tuer, se dit Fabrice, et quelle diable d'idée de me montrer cela!

Un escalier en fer et en filigrane fort léger, également disposé autour d'une colonne, donne accès au second étage de cette prison, et c'est dans les chambres de ce second étage, hautes de quinze pieds environ que depuis un an le général Fabio Conti faisait preuve de génie. D'abord, sous sa direction, l'on avait solidement grillé les fenêtres de ces chambres jadis occupées par les domestiques du prince et qui sont а plus de trente pieds des dalles de pierre formant la plate- forme de la grosse tour ronde. C'est par un corridor obscur placé au centre du bâtiment que l'on arrive а ces chambres, qui toutes ont deux fenêtres; et dans ce corridor fort étroit, Fabrice remarqua trois portes de fer successives formées de barreaux énormes et s'élevant jusqu'а la voûte. Ce sont les plans, coupes et élévations de toutes ces belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au général une audience de son maоtre chaque semaine. Un conspirateur placé dans l'une de ces chambres ne pourrait pas se plaindre а l'opinion d'être traité d'une façon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu'on l'entendоt. Le général avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de chêne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c'était lа son invention capitale, celle qui lui donnait des droits au ministère de la police. Sur ces bancs il avait fait établir une cabane en planches, fort sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du côté des fenêtres. Des trois autres côtés il régnait un petit corridor de quatre pieds de large, entre le mur primitif de la prison, composé d'énormes pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois, formées de quatre doubles de planches de noyer, chêne et sapin, étaient solidement reliées par des boulons de fer et par des clous sans nombre.

Ce fut dans l'une de ces chambres construites depuis un an, et chef-d'oeuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom d'Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres; la vue qu'on avait de ces fenêtres grillées était sublime: un seul petit coin de l'horizon était caché, vers le nord-est, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que deux étages; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l'état-major; et d'abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d'oiseaux de toute sorte. Fabrice s'amusait а les entendre chanter, et а les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers s'agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n'était pas а plus de vingt-cinq pieds de l'une des siennes, et se trouvait а cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu'il plongeait sur les oiseaux.

Il y avait lune ce jour-lа, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement а l'horizon а droite, au-dessus de la chaоne des Alpes, vers Trévise. Il n'était que huit heures et demie du soir, et а l'autre extrémité de l'horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le mont Cenis et Turin; sans songer autrement а son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. C'est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu'un autre; on est ici comme dans des montagnes solitaires а cent lieues de Parme. Ce ne fut qu'après avoir passé plus de deux heures а la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait а son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s'écria tout а coup: Mais ceci est-il une prison? est-ce lа ce que j'ai tant redouté? Au lieu d'apercevoir а chaque pas des désagréments et des motifs d'aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison.

Tout а coup son attention fut violemment rappelée а la réalité par un tapage épouvantable: sa chambre de bois, assez semblable а une cage et surtout fort sonore, était violemment ébranlée: des aboiements de chien et de petits cris aigus complétaient le bruit le plus singulier. Quoi donc si tôt pourrais-je m'échapper! pensa Fabrice. Un instant après, il riait comme jamais peut-être on n'a ri dans une prison. Par ordre du général, on avait fait monter en même temps que les geôliers un chien anglais, fort méchant, préposé а la garde des prisonniers d'importance, et qui devait passer la nuit dans l'espace si ingénieusement ménagé tout autour de la cage de Fabrice. Le chien et le geôlier devaient coucher dans l'intervalle de trois pieds ménagé entre les dalles de pierre du sol primitif de la chambre et le plancher en bois sur lequel le prisonnier ne pouvait faire un pas sans être entendu.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:20

Or, а l'arrivée de Fabrice, la chambre de l'Obéissance passive se trouvait occupée par une centaine de rats énormes qui prirent la fuite dans tous les sens. Le chien, sorte d'épagneul croisé avec un fox anglais, n'était point beau, mais en revanche, il se montra fort alerte. On l'avait attaché sur le pavé en dalles de pierre au-dessous du plancher de la chambre de bois; mais lorsqu'il sentit passer les rats tout près de lui il fit des efforts si extraordinaires qu'il parvint а retirer la tête de son collier; alors advint cette bataille admirable et dont le tapage réveilla Fabrice lancé dans les rêveries des moins tristes. Les rats qui avaient pu se sauver du premier coup de dent, se réfugiant dans la chambre de bois, le chien monta après eux les six marches qui conduisaient du pavé en pierre а la cabane de Fabrice. Alors commença un tapage bien autrement épouvantable: la cabane était ébranlée jusqu'en ses fondements. Fabrice riait comme un fou et pleurait а force de rire: le geôlier Grillo, non moins riant, avait fermé la porte; le chien, courant après les rats, n'était gêné par aucun meuble, car la chambre était absolument nue; il n'y avait pour gêner les bonds du chien chasseur qu'un poêle de fer dans un coin. Quand le chien eut triomphé de tous ses ennemis, Fabrice l'appela, le caressa, réussit а lui plaire: Si jamais celui-ci me voit sautant par-dessus quelque mur, se dit-il, il n'aboiera pas. Mais cette politique raffinée était une prétention de sa part: dans la situation d'esprit où il était, il trouvait son bonheur а jouer avec ce chien. Par une bizarrerie а laquelle il ne réfléchissait point, une secrète joie régnait au fond de son âme.

Après qu'il se fut bien essoufflé а courir avec le chien:

-- Comment vous appelez-vous, dit Fabrice au geôlier.

-- Grillo, pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par le règlement.

-- Eh bien! mon cher Grillo, un nommé Giletti a voulu m'assassiner au milieu d'un grand chemin, je me suis défendu et l'ai tué; je le tuerais encore si c'était а faire: mais je n'en veux pas moins mener joyeuse vie, tant que je serai votre hôte. Sollicitez l'autorisation de vos chefs et allez demander du linge au palais Sanseverina; de plus, achetez-moi force nébieu d'Asti.

C'est un assez bon vin mousseux qu'on fabrique en Piémont dans la patrie d'Alfieri et qui est fort estimé surtout de la classe d'amateurs а laquelle appartiennent les geôliers. Huit ou dix de ces messieurs étaient occupés а transporter dans la chambre de bois de Fabrice quelques meubles antiques et fort dorés que l'on enlevait au premier étage dans l'appartement du prince; tous recueillirent religieusement dans leur pensée le mot en faveur du vin d'Asti. Quoi qu'on pût faire, l'établissement de Fabrice pour cette première nuit fut pitoyable; mais il n'eut l'air choqué que de l'absence d'une bouteille de bon nébieu. -- Celui-lа a l'air d'un bon enfant... dirent les geôliers en s'en allant... et il n'y a qu'une chose а désirer, c'est que nos messieurs lui laissent passer de l'argent.

Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: Est-il possible que ce soit lа la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense horizon de Trévise au mont Viso, la chaоne si étendue des Alpes, les pics couverts de neige, les étoiles, etc., et une première nuit en prison encore! Je conçois que Clélia Conti se plaise dans cette solitude aérienne; on est ici а mille lieues au-dessus des petitesses et des méchancetés qui nous occupent lа-bas. Si ces oiseaux qui sont lа sous ma fenêtre lui appartiennent, je la verrai... Rougira-t-elle en m'apercevant? Ce fut en discutant cette grande question que le prisonnier trouva le sommeil а une heure fort avancée de la nuit.

Dès le lendemain de cette nuit, la première passée en prison, et durant laquelle il ne s'impatienta pas une seule fois, Fabrice fut réduit а faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le geôlier lui faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le rendait muet, et il n'apportait ni linge ni nébieu.

Verrai-je Clélia? se dit Fabrice en s'éveillant. Mais ces oiseaux sont-ils а elle? Les oiseaux commençaient а jeter des petits cris et а chanter, et а cette élévation c'était le seul bruit qui s'entendоt dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveauté et de plaisir pour Fabrice que ce vaste silence qui régnait а cette hauteur: il écoutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour. S'ils lui appartiennent, elle paraоtra un instant dans cette chambre, lа sous ma fenêtre; et tout en examinant les immenses chaоnes des Alpes, vis-а-vis le premier étage desquelles la citadelle de Parme semblait s'élever comme un ouvrage avancé, ses regards revenaient а chaque instant aux magnifiques cages de citronnier et de bois d'acajou qui, garnies de fils dorés, s'élevaient au milieu de la chambre fort claire, servant de volière. Ce que Fabrice n'apprit que plus tard, c'est que cette chambre était la seule du second étage du palais qui eût de l'ombre de onze heures а quatre; elle était abritée par la tour Farnèse.

Quel ne va pas être mon chagrin, se dit Fabrice, si au lieu de cette physionomie céleste et pensive que j'attends et qui rougira peut-être un peu si elle m'aperçoit, je vois arriver la grosse figure de quelque femme de chambre bien commune, chargée par procuration de soigner les oiseaux! Mais si je vois Clélia, daignera-t- elle m'apercevoir? Ma foi, il faut faire des indiscrétions pour être remarqué; ma situation doit avoir quelques privilèges; d'ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et si loin du monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le général Conti et les autres misérables de cette espèce appellent un de leurs subordonnés... Mais elle a tant d'esprit, ou pour mieux dire tant d'âme, comme le suppose le comte, que peut-être а ce qu'il dit, méprise-t-elle le métier de son père; de lа viendrait sa mélancolie! Noble cause de tristesse! Mais après tout, je ne suis point précisément un étranger pour elle. Avec quelle grâce pleine de modestie elle m'a salué hier soir! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre près de Côme je lui dis: Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous souviendrez-vous de ce nom: Fabrice del Dongo? L'aura-t-elle oublié? elle était si jeune alors!

Mais а propos, se dit Fabrice étonné en interrompant tout а coup le cours de ses pensées, j'oublie d'être en colère! Serais-je un de ces grands courages comme l'antiquité en a montré quelques exemples au monde? Suis-je un héros sans m'en douter? Comment! moi qui avais tant de peur de la prison, j'y suis, et je ne me souviens pas d'être triste! c'est bien le cas de dire que la peur a été cent fois pire que le mal. Quoi! j'ai besoin de me raisonner pour être affligé de cette prison, qui, comme le dit Blanès, peut durer dix ans comme dix mois? Serait-ce l'étonnement de tout ce nouvel établissement qui me distrait de la peine que je devrais éprouver? Peut-être que cette bonne humeur indépendante de ma volonté et peu raisonnable cessera tout а coup, peut-être en un instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais éprouver.

Dans tous les cas, il est bien étonnant d'être en prison et de devoir se raisonner pour être triste! Ma foi, j'en reviens а ma supposition, peut-être que j'ai un grand caractère.

Les rêveries de Fabrice furent interrompues par le menuisier de la citadelle, lequel venait prendre mesure d'abat-jour pour ses fenêtres; c'était la première fois que cette prison servait, et l'on avait oublié de la compléter en cette partie essentielle.

Ainsi, se dit Fabrice, je vais être privé de cette vue sublime, et il cherchait а s'attrister de cette privation.

-- Mais quoi! s'écria-t-il tout а coup parlant au menuisier je ne verrai plus ces jolis oiseaux?

-- Ah! les oiseaux de mademoiselle! qu'elle aime tant! dit cet homme avec l'air de la bonté; cachés, éclipsés, anéantis comme tout le reste.

Parler était défendu au menuisier tout aussi strictement qu'aux geôliers, mais cet homme avait pitié de la jeunesse du prisonnier: il lui apprit que ces abat-jour énormes, placés sur l'appui des deux fenêtres, et s'éloignant du mur tout en s'élevant, ne devaient laisser aux détenus que la vue du ciel. On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d'augmenter une tristesse salutaire et l'envie de se corriger dans l'âme des prisonniers; le général, ajouta le menuisier, a aussi inventé de leur retirer les vitres, et de les faire remplacer а leurs fenêtres par du papier huilé.

Fabrice aima beaucoup le tour épigrammatique de cette conversation, fort rare en Italie.

-- Je voudrais bien avoir un oiseau pour me désennuyer, je les aime а la folie; achetez-en un de la femme de chambre de mademoiselle Clélia Conti.

-- Quoi! vous la connaissez, s'écria le menuisier, que vous dites si bien son nom?

-- Qui n'a pas ouï parler de cette beauté si célèbre? Mais j'ai eu l'honneur de la rencontrer plusieurs fois а la cour.

-- La pauvre demoiselle s'ennuie bien ici, ajouta le menuisier; elle passe sa vie lа avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faire acheter de beaux orangers que l'on a placés par son ordre а la porte de la tour sous votre fenêtre; sans la corniche vous pourriez les voir. Il y avait dans cette réponse des mots bien précieux pour Fabrice, il trouva une façon obligeante de donner quelque argent au menuisier.

-- Je fais deux fautes а la fois, lui dit cet homme, je parle а Votre Excellence et je reçois de l'argent. Après demain, en revenant pour les abat-jour, j'aurai un oiseau dans ma poche, et si je ne suis pas seul, je ferai semblant de le laisser envoler; si je puis même, je vous apporterai un livre de prières: vous devez bien souffrir de ne pas pouvoir dire vos offices.

Ainsi, se dit Fabrice, dès qu'il fut seul, ces oiseaux sont а elle, mais dans deux jours je ne les verrai plus! A cette pensée, ses regards prirent une teinte de malheur. Mais enfin, а son inexprimable joie, après une si longue attente et tant de regards, vers midi Clélia vint soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il était debout contre les énormes barreaux de sa fenêtre et fort près. Il remarqua qu'elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements avaient l'air gêné, comme ceux de quelqu'un qui se sent regardé. Quand elle l'aurait voulu, la pauvre fille n'aurait pas pu oublier le sourire si fin qu'elle avait vu errer sur les lèvres du prisonnier, la veille, au moment où les gendarmes l'emmenaient du corps de garde.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:20

Quoique, suivant toute apparence, elle veillât sur ses actions avec le plus grand soin, au moment où elle s'approcha de la fenêtre de la volière, elle rougit fort sensiblement. La première pensée de Fabrice, collé contre les barreaux de fer de sa fenêtre, fut de se livrer а l'enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce qui produirait un petit bruit; puis la seule idée de ce manque de délicatesse lui fit horreur. Je mériterais que pendant huit jours elle envoyât soigner ses oiseaux par sa femme de chambre. Cette idée délicate ne lui fût point venue а Naples ou а Novare.

Il la suivait ardemment des yeux: Certainement, se disait-il, elle va s'en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fenêtre, et, pourtant elle est bien en face. Mais, en revenant du fond de la chambre que Fabrice grâce а sa position plus élevée apercevait fort bien, Clélia ne put s'empêcher de le regarder du haut de l'oeil, tout en marchant, et c'en fut assez pour que Fabrice se crût autorisé а la saluer. Ne sommes-nous pas seuls au monde ici? se dit-il pour s'en donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et évidemment, en faisant effort sur elle-même, elle salua le prisonnier avec le mouvement le plus grave et le plus distant mais elle ne put imposer silence а ses yeux; sans qu'elle le sût probablement, ils exprimèrent un instant la pitié la plus vive. Fabrice remarqua qu'elle rougissait tellement que la teinte rose s'étendait rapidement jusque sur le haut des épaules, dont la chaleur venait d'éloigner, en arrivant а la volière, un châle de dentelle noire. Le regard involontaire par lequel Fabrice répondit а son salut redoubla le trouble de la jeune fille. Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en pensant а la duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voir comme je le vois!

Fabrice avait eu quelque léger espoir de la saluer de nouveau а son départ; mais, pour éviter cette nouvelle politesse, Clélia fit une savante retraite par échelons, de cage en cage, comme si, en finissant, elle eût dû soigner les oiseaux placés le plus près de la porte. Elle sortit enfin; Fabrice restait immobile а regarder la porte par laquelle elle venait de disparaоtre; il était un autre homme.

Dès ce moment l'unique objet de ses pensées fut de savoir comment il pourrait parvenir а continuer de la voir, même quand on aurait posé cet horrible abat-jour devant la fenêtre qui donnait sur le palais du gouverneur.

La veille au soir, avant de se coucher, il s'était imposé l'ennui fort long de cacher la meilleure partie de l'or qu'il avait, dans plusieurs des trous de rats qui ornaient sa chambre de bois. Il faut, ce soir, que je cache ma montre. N'ai-je pas entendu dire qu'avec de la patience et un ressort de montre ébréché on peut couper le bois et même le fer? Je pourrai donc scier cet abat-jour. Ce travail de cacher la montre, qui dura deux grandes heures, ne lui sembla point long; il songeait aux différents moyens de parvenir а son but, et а ce qu'il savait faire en travaux de menuiserie. Si je sais m'y prendre, se disait-il, je pourrai couper bien carrément un compartiment de la planche de chêne qui formera l'abat-jour, vers la partie qui reposera sur l'appui de la fenêtre; j'ôterai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances; je donnerai tout ce que je possède а Grillo afin qu'il veuille bien ne pas s'apercevoir de ce petit manège. Tout le bonheur de Fabrice était désormais attaché а la possibilité d'exécuter ce travail, et il ne songeait а rien autre. Si je parviens seulement а la voir, je suis heureux... Non pas, se dit-il; il faut aussi qu'elle voie que je la vois. Pendant toute la nuit, il eut la tête remplie d'inventions de menuiserie, et ne songea peut-être pas une seule fois а la cour de Parme, а la colère du prince, etc., etc. Nous avouerons qu'il ne songea pas davantage а la douleur dans laquelle la duchesse devait être plongée. Il attendait avec impatience le lendemain, mais le menuisier ne reparut plus: apparemment qu'il passait pour libéral dans la prison; on eut soin d'en envoyer un autre а mine rébarbative, lequel ne répondit jamais que par un grognement de mauvais augure а toutes les choses agréables que l'esprit de Fabrice cherchait а lui adresser. Quelques-unes des nombreuses tentatives de la duchesse pour lier une correspondance avec Fabrice avaient été dépistées par les nombreux agents de la marquise Raversi, et, par elle, le général Fabio Conti était journellement averti, effrayé, piqué d'amour-propre. Toutes les huit heures, six soldats de garde se relevaient dans la grande salle aux cent colonnes du rez-de-chaussée; de plus, le gouverneur établit un geôlier de garde а chacune des trois portes de fer successives du corridor, et le pauvre Grillo, le seul qui vоt le prisonnier, fut condamné а ne sortir de la tour Farnèse que tous les huit jours, ce dont il se montra fort contrarié. Il fit sentir son humeur а Fabrice qui eut le bon esprit de ne répondre que par ces mots: Force nébieu d'Asti, mon ami, et il lui donna de l'argent.

-- Eh bien! même cela, qui nous console de tous les maux, s'écria Grillo indigné, d'une voix а peine assez élevée pour être entendu du prisonnier, on nous défend de le recevoir et je devrais le refuser, mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable, toute la citadelle est sens dessus dessous а cause de vous; les belles menées de madame la duchesse ont déjа fait renvoyer trois d'entre nous.

L'abat-jour sera-t-il prêt avant midi? Telle fut la grande question qui fit battre le coeur de Fabrice pendant toute cette longue matinée; il comptait tous les quarts d'heure qui sonnaient а l'horloge de la citadelle. Enfin, comme les trois quarts après onze heures sonnaient, l'abat-jour n'était pas encore arrivé; Clélia reparut donnant des soins а ses oiseaux. La cruelle nécessité avait fait faire de si grands pas а l'audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait tellement au- dessus de tout, qu'il osa, en regardant Clélia, faire avec le doigt le geste de scier l'abat-jour; il est vrai qu'aussitôt après avoir aperçu ce geste si séditieux en prison, elle salua а demi, et se retira.

Hé quoi! se dit Fabrice étonné, serait-elle assez déraisonnable pour voir une familiarité ridicule dans un geste dicté par la plus impérieuse nécessité? Je voulais la prier de daigner toujours, en soignant ses oiseaux, regarder quelquefois la fenêtre de la prison, même quand elle la trouvera masquée par un énorme volet de bois; je voulais lui indiquer que je ferai tout ce qui est humainement possible pour parvenir а la voir. Grand Dieu! est-ce qu'elle ne viendra pas demain а cause de ce geste indiscret? Cette crainte, qui troubla le sommeil de Fabrice, se vérifia complètement; le lendemain Clélia n'avait pas paru а trois heures, quand on acheva de poser devant les fenêtres de Fabrice les deux énormes abat-jour; les diverses pièces en avaient été élevées, а partir de l'esplanade de la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies attachées par-dehors aux barreaux de fer des fenêtres. Il est vrai que, cachée derrière une persienne de son appartement, Clélia avait suivi avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avait fort bien vu la mortelle inquiétude de Fabrice, mais n'en avait pas moins eu le courage de tenir la promesse qu'elle s'était faite.

Clélia était une petite sectaire de libéralisme; dans sa première jeunesse elle avait pris au sérieux tous les propos de libéralisme qu'elle entendait dans la société de son père, lequel ne songeait qu'а se faire une position; elle était partie de lа pour prendre en mépris et presque en horreur le caractère flexible du courtisan: de lа son antipathie pour le mariage. Depuis l'arrivée de Fabrice, elle était bourrelée de remords: Voilа, se disait-elle, que mon indigne coeur se met du parti des gens qui veulent trahir mon père! il ose me faire le geste de scier une porte!... Mais, se dit- elle aussitôt l'âme navrée, toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut être le jour fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde n'est pas possible! Quelle douceur, quelle sérénité héroïque dans ces yeux qui peut-être vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas être les angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout а fait au désespoir. Moi j'irais poignarder le prince, comme l'héroïque Charlotte Corday.

Pendant toute cette troisième journée de sa prison Fabrice fut outré de colère, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaоtre Clélia. Colère pour colère, j'aurais dû lui dire que je l'aimais, s'écriait-il; car il en était arrivé а cette découverte. Non, ce n'est point par grandeur d'âme que je ne songe pas а la prison et que je fais mentir la prophétie de Blanès, tant d'honneur ne m'appartient point. Malgré moi je songe а ce regard de douce pitié que Clélia laissa tomber sur moi lorsque les gendarmes m'emmenaient du corps de garde; ce regard a effacé toute ma vie passée. Qui m'eût dit que je trouverais des yeux si doux en un tel lieu! et au moment où j'avais les regards salis par la physionomie de Barbone et par celle de M. le général gouverneur.

Le ciel parut au milieu de ces êtres vils. Et comment faire pour ne pas aimer la beauté et chercher а la revoir? Non, ce n'est point par grandeur d'âme que je suis indifférent а toutes les petites vexations dont la prison m'accable. L'imagination de Fabrice, parcourant rapidement toutes les possibilités, arriva а celle d'être mis en liberté. Sans doute l'amitié de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je ne la remercierais de la liberté que du bout des lèvres; ces lieux ne sont point de ceux où l'on revient! une fois hors de prison, séparés de sociétés comme nous le sommes, je ne reverrais presque jamais Clélia! Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si Clélia daignait ne pas m'accabler de sa colère, qu'aurais-je а demander au ciel?

Le soir de ce jour où il n'avait pas vu sa jolie voisine, il eut une grande idée: avec la croix de fer du chapelet que l'on distribue а tous les prisonniers а leur entrée en prison, il commença, et avec succès, а percer l'abat-jour. C'est peut-être une imprudence, se dit-il avant de commencer. Les menuisiers n'ont-ils pas dit devant moi que, dès demain, ils seront remplacés par les ouvriers peintres? Que diront ceux-ci s'ils trouvent l'abat-jour de la fenêtre percé? Mais si je ne commets cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute je resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m'a quitté fâchée! L'imprudence de Fabrice fut récompensée; après quinze heures de travail, il vit Clélia, et, par excès de bonheur, comme elle ne croyait point être aperçue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard fixé sur cet immense abat-jour; il eut tout le temps de lire dans ses yeux les signes de la pitié la plus tendre. Sur la fin de la visite elle négligeait même évidemment les soins а donner а ses oiseaux, pour rester des minutes entières immobile а contempler la fenêtre. Son âme était profondément troublée; elle songeait а la duchesse dont l'extrême malheur lui avait inspiré tant de pitié, et cependant elle commençait а la haïr. Elle ne comprenait rien а la profonde mélancolie qui s'emparait de son caractère, elle avait de l'humeur contre elle-même. Deux ou trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut l'impatience de chercher а ébranler l'abat-jour; il lui semblait qu'il n'était pas heureux tant qu'il ne pouvait pas témoigner а Clélia qu'il la voyait. Cependant, se disait-il, si elle savait que je l'aperçois avec autant de facilité, timide et réservée comme elle l'est, sans doute elle se déroberait а mes regards.

Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misères l'amour ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu'elle regardait tristement l'immense abat-jour, il parvint а faire passer un petit morceau de fil de fer par l'ouverture que la croix de fer avait pratiquée, et il lui fit des signes qu'elle comprit évidemment, du moins dans ce sens qu'ils voulaient dire: je suis lа et je vous vois.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:22

Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever а l'abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que l'on pourrait remettre а volonté et qui lui permettrait de voir et d'être vu, c'est-а-dire de parler, par signes du moins, de ce qui se passait dans son âme; mais il se trouva que le bruit de la petite scie fort imparfaite qu'il avait fabriquée avec le ressort de sa montre ébréché par la croix, inquiétait Grillo qui venait passer de longues heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la sévérité de Clélia semblait diminuer а mesure qu'augmentaient les difficultés matérielles qui s'opposaient а toute correspondance; Fabrice observa fort bien qu'elle n'affectait plus de baisser les yeux ou de regarder les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de présence а l'aide de son chétif morceau de fil de fer; il avait le plaisir de voir qu'elle ne manquait jamais а paraоtre dans la volière au moment précis où onze heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la présomption de se croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi? cette idée ne semble pas raisonnable; mais l'amour observe des nuances invisibles а l'oeil indifférent, et en tire des conséquences infinies. Par exemple, depuis que Clélia ne voyait plus le prisonnier, presque immédiatement en entrant dans la volière, elle levait les yeux vers sa fenêtre. C'était dans ces journées funèbres où personne dans Parme ne doutait que Fabrice ne fût bientôt mis а mort: lui seul l'ignorait; mais cette affreuse idée ne quittait plus Clélia, et comment se serait-elle fait des reproches du trop d'intérêt qu'elle portait а Fabrice? il allait périr! et pour la cause de la liberté! car il était trop absurde de mettre а mort un del Dongo pour un coup d'épée а un histrion. Il est vrai que cet aimable jeune homme était attaché а une autre femme! Clélia était profondément malheureuse, et sans s'avouer bien précisément le genre d'intérêt qu'elle prenait а son sort: Certes, se disait-elle, si on le conduit а la mort, je m'enfuirai dans un couvent, et de la vie je ne reparaоtrai dans cette société de la cour, elle me fait horreur. Assassins polis!

Le huitième jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand sujet de honte: elle regardait fixement, et absorbée dans ses tristes pensées, l'abat-jour qui cachait la fenêtre du prisonnier; ce jour-lа il n'avait encore donné aucun signe de présence: tout а coup un petit morceau d'abat-jour, plus grand que la main, fut retiré par lui; il la regarda d'un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle ne put soutenir cette épreuve inattendue, elle se retourna rapidement vers ses oiseaux et se mit а les soigner; mais elle tremblait au point qu'elle versait l'eau qu'elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir parfaitement son émotion; elle ne put supporter cette situation, et prit le parti de se sauver en courant.

Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune comparaison. Avec quels transports il eût refusé la liberté, si on la lui eût offerte en cet instant!

Le lendemain fut le jour de grand désespoir de la duchesse. Tout le monde tenait pour sûr dans la ville que c'en était fait de Fabrice; Clélia n'eut pas le triste courage de lui montrer une dureté qui n'était pas dans son coeur, elle passa une heure et demie а la volière, regarda tous ses signes, et souvent lui répondit, au moins par l'expression de l'intérêt le plus vif et le plus sincère; elle le quittait des instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de femme sentait bien vivement l'imperfection du langage employé: si l'on se fût parlé, de combien de façons différentes n'eût-elle pas pu chercher а deviner quelle était précisément la nature des sentiments que Fabrice avait pour la duchesse! Clélia ne pouvait presque plus se faire d'illusion, elle avait de la haine pour Mme Sanseverina.

Une nuit Fabrice vint а penser un peu sérieusement а sa tante: il fut étonné, il eut peine а reconnaоtre son image, le souvenir qu'il conservait d'elle avait totalement changé; pour lui, а cette heure, elle avait cinquante ans.

-- Grand Dieu! s'écria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspiré de ne pas lui dire que je l'aimais! II en était au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment il l'avait trouvée si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui faisait une impression de changement moins sensible: c'est que jamais il ne s'était figuré que son âme fût de quelque chose dans l'amour pour la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son âme tout entière appartenait а la duchesse. La duchesse d'A... et la Marietta lui faisaient l'effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le charme serait dans la faiblesse et dans l'innocence, tandis que l'image sublime de Clélia Conti, en s'emparant de toute son âme, allait jusqu'а lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l'éternel bonheur de sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu'il était en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes. Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout а coup, par un caprice sans appel de sa volonté, cette sorte de vie singulière et délicieuse qu'il trouvait auprès d'elle; toutefois, elle avait déjа rempli de félicité les deux premiers mois de sa prison. C'était le temps où, deux fois la semaine, le général Fabio Conti disait au prince: Je puis donner ma parole d'honneur а Votre Altesse que le prisonnier del Dongo ne parle а âme qui vive, et passe sa vie dans l'accablement du plus profond désespoir, ou а dormir.

Clélia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois pour des instants: si Fabrice ne l'eût pas tant aimée, il eût bien vu qu'il était aimé; mais il avait des doutes mortels а cet égard. Clélia avait fait placer un piano dans la volière. Tout en frappant les touches, pour que le son de l'instrument pût rendre compte de sa présence et occupât les sentinelles qui se promenaient sous ses fenêtres, elle répondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un seul sujet elle ne faisait jamais de réponse, et même dans les grandes occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une journée entière; c'était lorsque les signes de Fabrice indiquaient des sentiments dont il était trop difficile de ne pas comprendre l'aveu: elle était inexorable sur ce point.

Ainsi, quoique étroitement resserré dans une assez petite cage, Fabrice avait une vie fort occupée; elle était employée tout entière а chercher la solution de ce problème si important: M'aime-t-elle? Le résultat de milliers d'observations sans cesse renouvelées, mais aussi sans cesse mises en doute, était ceci: Tous ses gestes volontaires disent non, mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer qu'elle prend de l'amitié pour moi.

Clélia espérait bien ne jamais arriver а un aveu, et c'est pour éloigner ce péril qu'elle avait repoussé, avec une colère excessive, une prière que Fabrice lui avait adressée plusieurs fois. La misère des ressources employées par le pauvre prisonnier aurait dû, ce semble, inspirer а Clélia plus de pitié. Il voulait correspondre avec elle au moyen de caractères qu'il traçait sur sa main avec un morceau de charbon dont il avait fait la précieuse découverte dans son poêle; il aurait formé les mots lettre а lettre, successivement. Cette invention eût doublé les moyens de conversation en ce qu'elle eût permis de dire des choses précises. Sa fenêtre était éloignée de celle de Clélia d'environ vingt-cinq pieds; il eût été trop chanceux de se parler par-dessus la tête des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur. Fabrice doutait d'être aimé; s'il eût eu quelque expérience de l'amour, il ne lui fût pas resté de doutes: mais jamais femme n'avait occupé son coeur; il n'avait, du reste, aucun soupçon d'un secret qui l'eût mis au désespoir s'il l'eût connu; il était grandement question du mariage de Clélia Conti avec le marquis Crescenzi, l'homme le plus riche de la cour.



Livre Second - Chapitre XIX.

L'ambition du général Fabio Conti, exaltée jusqu'а la folie par les embarras qui venaient se placer au milieu de la carrière du premier ministre Mosca, et qui semblaient annoncer sa chute, l'avait porté а faire des scènes violentes а sa fille; il lui répétait sans cesse, et avec colère, qu'elle cassait le cou а sa fortune si elle ne se déterminait enfin а faire un choix; а vingt ans passés il était temps de prendre un parti; cet état d'isolement cruel, dans lequel son obstination déraisonnable plongeait le général, devait cesser а la fin, etc., etc.

C'était d'abord pour se soustraire а ces accès d'humeur de tous les instants que Clélia s'était réfugiée dans la volière; on n'y pouvait arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la goutte faisait un obstacle sérieux pour le gouverneur.

Depuis quelques semaines, l'âme de Clélia était tellement agitée, elle savait si peu elle-même ce qu'elle devait désirer, que, sans donner précisément une parole а son père, elle s'était presque laissé engager. Dans un de ses accès de colère, le général s'était écrié qu'il saurait bien l'envoyer s'ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et que, lа, il la laisserait se morfondre jusqu'а ce qu'elle daignât faire un choix.

-- Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne réunit pas six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi s'élève а plus de cent mille écus par an. Tout le monde а la cour s'accorde а lui reconnaоtre le caractère le plus doux; jamais il n'a donné de sujet de plainte а personne; il est fort bel homme, jeune, fort bien vu du prince, et je dis qu'il faut être folle а lier pour repousser ses hommages. Si ce refus était le premier, je pourrais peut-être le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous êtes. Et que deviendriez-vous, je vous prie, si j'étais mis а la demi-solde? quel triomphe pour mes ennemis, si l'on me voyait logé dans quelque second étage, moi dont il a été si souvent question pour le ministre! Non, morbleu! voici assez de temps que ma bonté me fait jouer le rôle d'un Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre ce pauvre marquis Crescenzi, qui a la bonté d'être amoureux de vous, de vouloir vous épouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l'épousez dans deux mois!...

Un seul mot de tout ce discours avait frappé Clélia, c'était la menace d'être mise au couvent, et par conséquent éloignée de la citadelle, et au moment encore où la vie de Fabrice semblait ne tenir qu'а un fil, car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne courût de nouveau а la ville et а la cour. Quelque raisonnement qu'elle se fоt, elle ne put se déterminer а courir cette chance: Etre séparée de Fabrice, et au moment où elle tremblait pour sa vie! c'était а ses yeux le plus grand des maux, c'en était du moins le plus immédiat.

Ce n'est pas que, même en n'étant pas éloignée de Fabrice, son coeur trouvât la perspective du bonheur; elle le croyait aimé de la duchesse, et son âme était déchirée par une jalousie mortelle. Sans cesse elle songeait aux avantages de cette femme si généralement admirée. L'extrême réserve qu'elle s'imposait envers Fabrice, le langage des signes dans lequel elle l'avait confiné, de peur de tomber dans quelque indiscrétion, tout semblait se réunir pour lui ôter les moyens d'arriver а quelque éclaircissement sur sa manière d'être avec la duchesse. Ainsi, chaque jour, elle sentait plus cruellement l'affreux malheur d'avoir une rivale dans le coeur de Fabrice, et chaque jour elle osait moins s'exposer au danger de lui donner l'occasion de dire toute la vérité sur ce qui se passait dans ce coeur. Mais quel charme cependant de l'entendre faire l'aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Clélia de pouvoir éclaircir les soupçons affreux qui empoisonnaient sa vie!
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:22

Fabrice était léger; а Naples, il avait la réputation de changer assez facilement de maоtresse. Malgré toute la réserve imposée au rôle d'une demoiselle, depuis qu'elle était chanoinesse et qu'elle allait а la cour, Clélia, sans interroger jamais, mais en écoutant avec attention, avait appris а connaоtre la réputation que s'étaient faite les jeunes gens qui avaient successivement recherché sa main; eh bien! Fabrice, comparé а tous ces jeunes gens, était celui qui portait le plus de légèreté dans ses relations de coeur. Il était en prison, il s'ennuyait, il faisait la cour а l'unique femme а laquelle il pût parler; quoi de plus simple? quoi même de plus commun? et c'était ce qui désolait Clélia. Quand même, par une révélation complète, elle eût appris que Fabrice n'aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle avoir dans ses paroles? quand même elle eût cru а la sincérité de ses discours, quelle confiance eût-elle pu avoir dans la durée de ses sentiments? Et enfin, pour achever de porter le désespoir dans son coeur, Fabrice n'était-il pas déjа fort avancé dans la carrière ecclésiastique? n'était-il pas а la veille de se lier par des voeux éternels? Les plus grandes dignités ne l'attendaient- elles pas dans ce genre de vie? S'il me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse Clélia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier mon père de m'enfermer dans quelque couvent fort éloigné? Et pour comble de misère, c'est précisément la crainte d'être éloignée de la citadelle et renfermée dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C'est cette crainte qui me force а dissimuler, qui m'oblige au hideux et déshonorant mensonge de feindre d'accepter les soins et les attentions publiques du marquis Crescenzi.

Le caractère de Clélia était profondément raisonnable; en toute sa vie elle n'avait pas eu а se reprocher une démarche inconsidérée, et sa conduite en cette occurrence était le comble de la déraison: on peut juger de ses souffrances!... Elles étaient d'autant plus cruelles qu'elle ne se faisait aucune illusion. Elle s'attachait а un homme qui était éperdument aimé de la plus belle femme de la cour, d'une femme qui, а tant de titres, était supérieure а elle Clélia! Et cet homme même, eût-il été libre, n'était pas capable d'un attachement sérieux, tandis qu'elle, comme elle le sentait trop bien, n'aurait jamais qu'un seul attachement dans la vie.

C'était donc le coeur agité des plus affreux remords que tous les jours Clélia venait а la volière: portée en ce lieu comme malgré elle, son inquiétude changeait d'objet et devenait moins cruelle, les remords disparaissaient pour quelques instants; elle épiait, avec des battements de coeur indicibles, les moments où Fabrice pouvait ouvrir la sorte de vasistas par lui pratiqué dans l'immense abat- jour qui masquait sa fenêtre. Souvent la présence du geôlier Grillo dans sa chambre l'empêchait de s'entretenir par signes avec son amie.

Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature la plus étrange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la fenêtre et sortant la tête hors du vasistas, il parvenait а distinguer les bruits un peu forts qu'on faisait dans le grand escalier, dit des trois cents marches, lequel conduisait de la première cour dans l'intérieur de la tour ronde, а l'esplanade en pierre sur laquelle on avait construit le palais du gouverneur et la prison Farnèse où il se trouvait.

Vers le milieu de son développement, а cent quatre-vingts marches d'élévation, cet escalier passait du côté méridional d'une vaste cour, au côté du nord; lа se trouvait un pont en fer fort léger et fort étroit, au milieu duquel était établi un portier. On relevait cet homme toutes les six heures, et il était obligé de se lever et d'effacer le corps pour que l'on pût passer sur le pont qu'il gardait, et par lequel seul on pouvait parvenir au palais du gouverneur et а la tour Farnèse. Il suffisait de donner deux tours а un ressort, dont le gouverneur portait la clef sur lui, pour précipiter ce pont de fer dans la cour, а une profondeur de plus de cent pieds; cette simple précaution prise, comme il n'y avait pas d'autre escalier dans toute la citadelle, et que tous les soirs а minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et dans un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les puits, il restait complètement inaccessible dans son palais, et il eût été également impossible а qui que ce fût d'arriver а la tour Farnèse. C'est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqué le jour de son entrée а la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les geôliers aimait а vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqué: ainsi il n'avait guère d'espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d'une maxime de l'abbé Blanès: «L'amant songe plus souvent а arriver а sa maоtresse que le mari а garder sa femme; le prisonnier songe plus souvent а se sauver, que le geôlier а fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles, l'amant et le prisonnier doivent réussir. »

Ce soir-lа Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre d'hommes passer sur le pont en fer, dit le pont de l'esclave, parce que jadis un esclave dalmate avait réussi а se sauver, en précipitant le gardien du pont dans la cour.

On vient faire ici un enlèvement, on va peut-être me mener pendre; mais il peut y avoir du désordre, il s'agit d'en profiter. Il avait pris ses armes, il retirait déjа de l'or de quelques-unes de ses cachettes, lorsque tout а coup il s'arrêta.

-- L'homme est un plaisant animal, s'écria-t-il, il faut en convenir! Que dirait un spectateur invisible qui verrait mes préparatifs? Est-ce que par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour où je serais de retour а Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au monde pour revenir auprès de Clélia? S'il y a du désordre, profitons-en pour me glisser dans le palais du gouverneur; peut-être je pourrai parler а Clélia, peut-être autorisé par le désordre j'oserai lui baiser la main. Le général Conti, fort défiant de sa nature, et non moins vaniteux, fait garder son palais par cinq sentinelles, une а chaque angle du bâtiment, et une cinquième а la porte d'entrée, mais par bonheur la nuit est fort noire. A pas de loup, Fabrice alla vérifier ce que faisaient le geôlier Grillo et son chien: le geôlier était profondément endormi dans une peau de boeuf suspendue au plancher par quatre cordes, et entourée d'un filet grossier; le chien Fox ouvrit les yeux, se leva, et s'avança doucement vers Fabrice pour le caresser.

Notre prisonnier remonta légèrement les six marches qui conduisaient а sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la tour Farnèse, et précisément devant la porte, qu'il pensa que Grillo pourrait bien se réveiller. Fabrice, chargé de toutes ses armes, prêt а agir, se croyait réservé cette nuit-lа aux grandes aventures, quand tout а coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde: c'était une sérénade que l'on donnait au général ou а sa fille. Il tomba dans un accès de rire fou: Et moi qui songeais déjа а donner des coups de dague! comme si une sérénade n'était pas une chose infiniment plus ordinaire qu'un enlèvement nécessitant la présence de quatre-vingts personnes dans une prison ou qu'une révolte! La musique était excellente et parut délicieuse а Fabrice, dont l'âme n'avait eu aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus irrésistibles а la belle Clélia. Mais le lendemain, а midi, il la trouva d'une mélancolie tellement sombre, elle était si pâle, elle dirigeait sur lui des regards où il lisait quelquefois tant de colère, qu'il ne se sentit pas assez autorisé pour lui adresser une question sur la sérénade; il craignit d'être impoli.

Clélia avait grandement raison d'être triste, c'était une sérénade que lui donnait le marquis Crescenzi; une démarche aussi publique était en quelque sorte l'annonce officielle du mariage. Jusqu'au jour même de la sérénade, et jusqu'а neuf heures du soir, Clélia avait fait la plus belle résistance, mais elle avait eu la faiblesse de céder а la menace d'être envoyée immédiatement au couvent, qui lui avait été faite par son père.

Quoi! je ne le verrais plus! s'était-elle dit en pleurant. C'est en vain que sa raison avait ajouté: Je ne le verrais plus cet être qui fera mon malheur de toutes les façons, je ne verrais plus cet amant de la duchesse, je ne verrais plus cet homme léger qui a eu dix maоtresses connues а Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune ambitieux qui, s'il survit а la sentence qui pèse sur lui, va s'engager dans les ordres sacrés! Ce serait un crime pour moi de le regarder encore lorsqu'il sera hors de cette citadelle, et son inconstance naturelle m'en épargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un prétexte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de ses journées de prison. Au milieu de toutes ces injures, Clélia vint а se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui l'entouraient lorsqu'il sortait du bureau d'écrou pour monter а la tour Farnèse. Les larmes inondèrent ses yeux: Cher ami, que ne ferais-je pas pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me perds moi-même d'une manière atroce en assistant ce soir а cette affreuse sérénade mais demain, а midi, je reverrai tes yeux!

Ce fut précisément le lendemain de ce jour où Clélia avait fait de si grands sacrifices au jeune prisonnier qu'elle aimait d'une passion si vive; ce fut le lendemain de ce jour où, voyant tous ses défauts, elle lui avait sacrifié sa vie, que Fabrice fut désespéré de sa froideur. Si même en n'employant que le langage si imparfait des signes il eût fait la moindre violence а l'âme de Clélia, probablement elle n'eût pu retenir ses larmes, et Fabrice eût obtenu l'aveu de tout ce qu'elle sentait pour lui, mais il manquait d'audace, il avait une trop mortelle crainte d'offenser Clélia, elle pouvait le punir d'une peine trop sévère. En d'autres termes, Fabrice n'avait aucune expérience du genre d'émotion que donne une femme que l'on aime; c'était une sensation qu'il n'avait jamais éprouvée, même dans sa plus faible nuance. Il lui fallut huit jours, après celui de la sérénade, pour se remettre avec Clélia sur le pied accoutumé de bonne amitié. La pauvre fille s'armait de sévérité, mourant de crainte de se trahir, et il semblait а Fabrice que chaque jour il était moins bien avec elle.

Un jour, et il y avait alors près de trois mois que Fabrice était en prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et pourtant sans se trouver malheureux; Grillo était resté fort tard le matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer, il était au désespoir; enfin midi et demi avait déjа sonné lorsqu'il put ouvrir les deux petites trappes d'un pied de haut qu'il avait pratiquées а l'abat-jour fatal.

Clélia était debout а la fenêtre de la volière, les yeux fixés sur celle de Fabrice; ses traits contractés exprimaient le plus violent désespoir. A peine vit-elle Fabrice, qu'elle lui fit signe que tout était perdu: elle se précipita а son piano et, feignant de chanter un récitatif de l'opéra alors а la mode, elle lui dit, en phrases interrompues par le désespoir et par la crainte d'être comprise par les sentinelles qui se promenaient sous la fenêtre.

«Grand Dieu! vous êtes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande envers le Ciel! Barbone, ce geôlier dont vous punоtes l'insolence le jour de votre entrée ici, avait disparu, il n'était plus dans la citadelle; avant-hier soir il est rentré, et depuis hier j'ai lieu de croire qu'il cherche а vous empoisonner. Il vient rôder dans la cuisine particulière du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de sûr, mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans les cuisines du palais que dans le dessein de vous ôter la vie. Je mourais d'inquiétude ne vous voyant point paraоtre, je vous croyais mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu'а nouvel avis, je vais faire l'impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans tous les cas, ce soir а neuf heures, si la bonté du Ciel veut que vous ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge, laissez-le descendre de votre fenêtre sur les orangers, j'y attacherai une corde que vous retirerez а vous, et а l'aide de cette corde je vous ferai passer du pain et du chocolat. »

Fabrice avait conservé comme un trésor le morceau de charbon qu'il avait trouvé dans le poêle de sa chambre: il se hâta de profiter de l'émotion de Clélia, et d'écrire sur sa main une suite de lettres dont l'apparition successive formait ces mots:

«Je vous aime, et la vie ne m'est précieuse que parce que je vous vois; surtout envoyez-moi du papier et un crayon. »
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:23

Ainsi que Fabrice l'avait espéré, l'extrême terreur qu'il lisait dans les traits de Clélia empêcha la jeune fille de rompre l'entretien après ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de témoigner beaucoup d'humeur. Fabrice eut l'esprit d'ajouter: Par le grand vent qu'il fait aujourd'hui, je n'entends que fort imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son du piano couvre la voix. Qu'est-ce que c'est, par exemple, que ce poison dont vous me parlez?

A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entière; elle se mit а la hâte а tracer de grandes lettres а l'encre sur les pages d'un livre qu'elle déchira, et Fabrice fut transporté de joie en voyant enfin établi, après trois mois de soins, ce moyen de correspondance qu'il avait si vainement sollicité. Il n'eut garde d'abandonner la petite ruse qui lui avait si bien réussi, il aspirait а écrire des lettres, et feignait а chaque instant de ne pas bien saisir les mots dont Clélia exposait successivement а ses yeux toutes les lettres.

Elle fut obligée de quitter la volière pour courir auprès de son père; elle craignait par-dessus tout qu'il ne vоnt l'y chercher; son génie soupçonneux n'eût point été content du grand voisinage de la fenêtre de cette volière et de l'abat-jour qui masquait celle du prisonnier. Clélia elle-même avait eu l'idée quelques moments auparavant, lorsque la non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle inquiétude, que l'on pourrait jeter une petite pierre enveloppée d'un morceau de papier vers la partie supérieure de cet abat-jour; si le hasard voulait qu'en cet instant le geôlier chargé de la garde de Fabrice ne se trouvât pas dans sa chambre, c'était un moyen de correspondance certain.

Notre prisonnier se hâta de construire une sorte de ruban avec du linge; et le soir, un peu après neuf heures, il entendit fort bien de petits coups frappés sur les caisses des orangers qui se trouvaient sous sa fenêtre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite corde fort longue, а l'aide de laquelle il retira d'abord une provision de chocolat, et ensuite, а son inexprimable satisfaction, un rouleau de papier et un crayon. Ce fut en vain qu'il tendit la corde ensuite, il ne reçut plus rien; apparemment que les sentinelles s'étaient rapprochées des orangers. Mais il était ivre de joie. Il se hâta d'écrire une lettre infinie а Clélia: а peine fut-elle terminée qu'il l'attacha а sa corde et la descendit. Pendant plus de trois heures il attendit vainement qu'on vоnt la prendre, et plusieurs fois la retira pour y faire des changements. Si Clélia ne voit pas ma lettre ce soir, se disait-il, tandis qu'elle est encore émue par ses idées de poison, peut-être demain matin rejettera-t-elle bien loin l'idée de recevoir une lettre.

Le fait est que Clélia n'avait pu se dispenser de descendre а la ville avec son père: Fabrice en eut presque l'idée en entendant, vers minuit et demi rentrer la voiture du général; il connaissait le pas des chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes après avoir entendu le général traverser l'esplanade et les sentinelles lui présenter les armes, il sentit s'agiter la corde qu'il n'avait cessé de tenir autour du bras! On attachait un grand poids а cette corde, deux petites secousses lui donnèrent le signal de la retirer. Il eut assez de peine а faire passer au poids qu'il ramenait une corniche extrêmement saillante qui se trouvait sous sa fenêtre.

Cet objet qu'il avait eu tant de peine а faire remonter, c'était une carafe remplie d'eau et enveloppée dans un châle. Ce fut avec délices que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une solitude si complète, couvrit ce châle de ses baisers. Mais il faut renoncer а peindre son émotion lorsque enfin, après tant de jours d'espérance vaine, il découvrit un petit morceau de papier qui était attaché au châle par une épingle.

«Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les côtés avec de petites croix tracées а l'encre. C'est affreux а dire, mais il faut que vous le sachiez, peut-être Barbone est-il chargé de vous empoisonner. Comment n'avez vous pas senti que le sujet que vous traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me déplaire? Aussi je ne vous écrirais pas sans le danger extrême qui vous menace. Je viens de voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle est fort maigrie; ne m'écrivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me fâcher? »

Ce fut un grand effort de vertu chez Clélia que d'écrire l'avant-dernière ligne de ce billet. Tout le monde prétendait, dans la société de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d'amitié pour le comte Baldi, ce si bel homme, l'ancien ami de la marquise Raversi. Ce qu'il y avait de sûr, c'est qu'il s'était brouillé de la façon la plus scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait servi de mère et l'avait établi dans le monde.

Clélia avait été obligée de recommencer ce petit mot écrit а la hâte, parce que dans la première rédaction il perçait quelque chose des nouvelles amours que la malignité publique supposait а la duchesse.

-- Quelle bassesse а moi! s'était-elle écriée: dire du mal а Fabrice de la femme qu'il aime!...

Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la chambre de Fabrice, y déposa un assez lourd paquet, et disparut sans mot dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les côtés de petites croix tracées а la plume: Fabrice les couvrit de baisers: il était amoureux. A côté du pain se trouvait un rouleau recouvert d'un grand nombre de doubles de papier; il renfermait six mille francs en sequins; enfin, Fabrice trouva un beau bréviaire tout neuf: une main qu'il commençait а connaоtre avait tracé ces mots а la marge:

«Le poison! Prendre garde а l'eau, au vin, а tout; vivre de chocolat, tâcher de faire manger par le chien le dоner auquel on ne touchera pas; il ne faut pas paraоtre méfiant, l'ennemi chercherait un autre moyen. Pas d'étourderie, au nom de Dieu! pas de légèreté! »

Fabrice se hâta d'enlever ces caractères chéris qui pouvaient compromettre Clélia, et de déchirer un grand nombre de feuillets du bréviaire, а l'aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre était proprement tracée avec du charbon écrasé délayé dans du vin. Ces alphabets se trouvèrent secs lorsqu'а onze heures trois quarts Clélia parut а deux pas en arrière de la fenêtre de la volière. La grande affaire maintenant, se dit Fabrice, c'est qu'elle consente а en faire usage. Mais, par bonheur, il se trouva qu'elle avait beaucoup de choses а dire au jeune prisonnier sur la tentative d'empoisonnement: un chien des filles de service était mort pour avoir mangé un plat qui lui était destiné. Clélia, bien loin de faire des objections contre l'usage des alphabets, en avait préparé un magnifique avec de l'encre. La conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers moments, ne dura pas moins d'une heure et demie, c'est-а-dire tout le temps que Clélia put rester а la volière. Deux ou trois fois, Fabrice se permettant des choses défendues, elle ne répondit pas, et alla pendant un instant donner а ses oiseaux les soins nécessaires.

Fabrice avait obtenu que, le soir, en lui envoyant de l'eau, elle lui ferait parvenir un des alphabets tracés par elle avec de l'encre, et qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d'écrire une fort longue lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres, du moins d'une façon qui pût offenser. Ce moyen lui réussit; sa lettre fut acceptée.

Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Clélia ne lui fit pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le Barbone avait été attaqué et presque assommé par les gens qui faisaient la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur, probablement il n'oserait plus reparaоtre dans les cuisines. Clélia lui avoua que, pour lui, elle avait osé voler du contre-poison а son père; elle le lui envoyait: l'essentiel était de repousser а l'instant tout aliment auquel on trouverait une saveur extraordinaire.

Clélia avait fait beaucoup de questions а don Cesare, sans pouvoir découvrir d'où provenaient les six cents sequins reçus par Fabrice; dans tous les cas, c'était un signe excellent; la sévérité diminuait.

Cet épisode du poison avança infiniment les affaires de notre prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui ressemblât а de l'amour, mais il avait le bonheur de vivre de la manière la plus intime avec Clélia. Tous les matins, et souvent les soirs, il y avait une longue conversation avec les alphabets; chaque soir, а neuf heures, Clélia acceptait une longue lettre, et quelquefois y répondait par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques livres; enfin, Grillo avait été amadoué au point d'apporter а Fabrice du pain et du vin, qui lui étaient remis journellement par la femme de chambre de Clélia. Le geôlier Grillo en avait conclu que le gouverneur n'était pas d'accord avec les gens qui avaient chargé Barbone d'empoisonner le jeune Monsignore, et il en était fort aise, ainsi que tous ses camarades, car un proverbe s'était établi dans la prison: il suffit de regarder en face monsignore del Dongo pour qu'il vous donne de l'argent.

Fabrice était devenu fort pâle; le manque absolu d'exercice nuisait а sa santé; а cela près, jamais il n'avait été aussi heureux. Le ton de la conversation était intime, et quelquefois fort gai, entre Clélia et lui. Les seuls moments de la vie de Clélia qui ne fussent pas assiégés de prévisions funestes et de remords étaient ceux qu'elle passait а s'entretenir avec lui. Un jour elle eut l'imprudence de lui dire:

-- J'admire votre délicatesse; comme je suis la fille du gouverneur, vous ne me parlez jamais du désir de recouvrer la liberté!

-- C'est que je me garde bien d'avoir un désir aussi absurde, lui répondit Fabrice; une fois de retour а Parme, comment vous reverrais-je? et la vie me serait désormais insupportable si je ne pouvais vous dire tout ce que je pense... non, pas précisément tout ce que je pense, vous y mettez bon ordre; mais enfin, malgré votre méchanceté, vivre sans vous voir tous les jours serait pour moi un bien autre supplice que cette prison! de la vie je ne fus aussi heureux!... N'est-il pas plaisant de voir que le bonheur m'attendait en prison?
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:24

-- Il y a bien des choses а dire sur cet article répondit Clélia d'un air qui devint tout а coup excessivement sérieux et presque sinistre.

-- Comment! s'écria Fabrice fort alarmé, serais-je exposé а perdre cette place si petite que j'ai pu gagner dans votre coeur, et qui fait ma seule joie en ce monde?

-- Oui, lui dit-elle, j'ai tout lieu de croire que vous manquez de probité envers moi, quoique passant d'ailleurs dans le monde pour fort galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd'hui.

Cette ouverture singulière jeta beaucoup d'embarras dans leur conversation, et souvent l'un et l'autre eurent les larmes aux yeux.

Le fiscal général Rassi aspirait toujours а changer de nom; il était bien las de celui qu'il s'était fait, et voulait devenir baron Riva. Le comte Mosca, de son côté, travaillait, avec toute l'habileté dont il était capable, а fortifier chez ce juge vendu la passion de la baronnie, comme il cherchait а redoubler chez le prince la folle espérance de se faire roi constitutionnel de la Lombardie. C'étaient les seuls moyens qu'il eût pu inventer de retarder la mort de Fabrice.

Le prince disait а Rassi:

-- Quinze jours de désespoir et quinze jours d'espérance, c'est par ce régime patiemment suivi que nous parviendrons а vaincre le caractère de cette femme altière; c'est par ces alternatives de douceur et de dureté que l'on arrive а dompter les chevaux les plus féroces. Appliquez le caustique ferme.

En effet, tous les quinze jours on voyait renaоtre dans Parme un nouveau bruit annonçant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos plongeaient la malheureuse duchesse dans le dernier désespoir. Fidèle а la résolution de ne pas entraоner le comte dans sa ruine, elle ne le voyait que deux fois par mois; mais elle était punie de sa cruauté envers ce pauvre homme par les alternatives continuelles de sombre désespoir où elle passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la jalousie cruelle que lui inspiraient les assiduités du comte Baldi, ce si bel homme, écrivait а la duchesse quand il ne pouvait la voir, et lui donnait connaissance de tous les renseignements qu'il devait au zèle du futur baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir résister aux bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice de passer sa vie avec un homme d'esprit et de coeur tel que Mosca; la nullité du Baldi, la laissant а ses pensées, lui donnait une façon d'exister affreuse, et le comte ne pouvait parvenir а lui communiquer ses raisons d'espérer.

Au moyen de divers prétextes assez ingénieux, ce ministre était parvenu а faire consentir le prince а ce que l'on déposât dans un château ami, au centre même de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les archives de toutes les intrigues fort compliquées au moyen desquelles Ranuce-Ernest IV nourrissait l'espérance archifolle de se faire roi constitutionnel de ce beau pays.

Plus de vingt de ces pièces fort compromettantes étaient de la main du prince ou signées par lui, et dans le cas où la vie de Fabrice serait sérieusement menacée, le comte avait le projet d'annoncer а Son Altesse qu'il allait livrer ces pièces а une grande puissance qui d'un mot pouvait l'anéantir.

Le comte Mosca se croyait sûr du futur baron Riva, il ne craignait que le poison; la tentative de Barbone l'avait profondément alarmé, et а un tel point qu'il s'était déterminé а hasarder une démarche folle en apparence. Un matin il passa а la porte de la citadelle, et fit appeler le général Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de la porte; lа, se promenant amicalement avec lui, il n'hésita pas а lui dire, après une petite préface aigre-douce et convenable:

-- Si Fabrice périt d'une façon suspecte, cette mort pourra m'être attribuée, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule abominable et que je suis résolu de ne pas accepter. Donc, et pour m'en laver, s'il périt de maladie, je vous tuerai de ma main ; comptez lа-dessus. Le général Fabio Conti fit une réponse magnifique et parla de sa bravoure, mais le regard du comte resta présent а sa pensée.

Peu de jours après, et comme s'il se fût concerté avec le comte, le fiscal Rassi se permit une imprudence bien singulière chez un tel homme. Le mépris public attaché а son nom qui servait de proverbe а la canaille, le rendait malade depuis qu'il avait l'espoir fondé de pouvoir y échapper. Il adressa au général Fabio Conti une copie officielle de la sentence qui condamnait Fabrice а douze années de citadelle. D'après la loi, c'est ce qui aurait dû être fait dès le lendemain même de l'entrée de Fabrice en prison; mais ce qui était inouï а Parme, dans ce pays de mesures secrètes, c'est que la justice se permоt une telle démarche sans l'ordre exprès du souverain. En effet, comment nourrir l'espoir de redoubler tous les quinze jours l'effroi de la duchesse, et de dompter ce caractère altier, selon le mot du prince, une fois qu'une copie officielle de la sentence était sortie de la chancellerie de justice? La veille du jour où le général Fabio Conti reçut le pli officiel du fiscal Rassi, il apprit que le commis Barbone avait été roué de coups en rentrant un peu tard а la citadelle; il en conclut qu'il n'était plus question en certain lieu de se défaire de Fabrice; et, par un trait de prudence qui sauva Rassi des suites immédiates de sa folie, il ne parla point au prince, а la première audience qu'il en obtint, de la copie officielle de la sentence du prisonnier а lui transmise. Le comte avait découvert, heureusement pour la tranquillité de la pauvre duchesse, que la tentative gauche de Barbone n'avait été qu'une velléité de vengeance particulière, et il avait fait donner а ce commis l'avis dont on a parlé.

Fabrice fut bien agréablement surpris quand, après cent trente-cinq jours de prison dans une cage assez étroite, le bon aumônier don Cesare vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la tour Farnèse: Fabrice n'y eut pas été dix minutes que, surpris par le grand air, il se trouva mal.

Don Cesare prit prétexte de cet accident pour lui accorder une promenade d'une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise; ces promenades fréquentes eurent bientôt rendu а notre héros des forces dont il abusa.

Il y eut plusieurs sérénades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait que parce qu'elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille Clélia, dont le caractère lui faisait peur: il sentait vaguement qu'il n'y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours de sa part quelque coup de tête. Elle pouvait s'enfuir au couvent, et il restait désarmé. Du reste, le général craignait que toute cette musique, dont les sons pouvaient pénétrer jusque dans les cachots les plus profonds, réservés aux plus noirs libéraux, ne contоnt des signaux. Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par eux-mêmes; aussi, а peine la sérénade terminée, on les enfermait а clef dans les grandes salles basses du palais du gouverneur, qui de jour servaient de bureaux pour l'état-major, et on ne leur ouvrait la porte que le lendemain matin au grand jour. C'était le gouverneur lui- même qui, placé sur le pont de l'esclave, les faisait fouiller en sa présence et leur rendait la liberté, non sans leur répéter plusieurs fois qu'il ferait pendre а l'instant celui d'entre eux qui aurait l'audace de se charger de la moindre commission pour quelque prisonnier. Et l'on savait que dans sa peur de déplaire il était homme а tenir parole, de façon que le marquis Crescenzi était obligé de payer triple ses musiciens fort choqués de cette nuit а passer en prison.

Tout ce que la duchesse put obtenir et а grand-peine de la pusillanimité de l'un de ces hommes, ce fut qu'il se chargerait d'une lettre pour la remettre au gouverneur. La lettre était adressée а Fabrice; on y déplorait la fatalité qui faisait que depuis plus de cinq mois qu'il était en prison, ses amis du dehors n'avaient pu établir avec lui la moindre correspondance.

En entrant а la citadelle, le musicien gagné se jeta aux genoux du général Fabio Conti, et lui avoua qu'un prêtre, а lui inconnu, avait tellement insisté pour le charger d'une lettre adressée au sieur del Dongo, qu'il n'avait osé refuser; mais, fidèle а son devoir, il se hâtait de la remettre entre les mains de Son Excellence.

L'Excellence fut très flattée: elle connaissait les ressources dont la duchesse disposait, et avait grand-peur d'être mystifié. Dans sa joie, le général alla présenter cette lettre au prince, qui fut ravi.

-- Ainsi, la fermeté de mon administration est parvenue а me venger! Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l'un de ces jours nous allons faire préparer un échafaud, et sa folle imagination ne manquera pas de croire qu'il est destiné au petit del Dongo.



Livre Second - Chapitre XX.

Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couché sur sa fenêtre, avait passé la tête par le guichet pratiqué dans l'abat-jour, et contemplait les étoiles et l'immense horizon dont on jouit du haut de la tour Farnèse. Ses yeux, errant dans la campagne du côté du bas Pô et de Ferrare, remarquèrent par hasard une lumière excessivement petite, mais assez vive, qui semblait partir du haut d'une tour. Cette lumière ne doit pas être aperçue de la plaine, se dit Fabrice, l'épaisseur de la tour l'empêche d'être vue d'en bas; ce sera quelque signal pour un point éloigné. Tout а coup il remarqua que cette lueur paraissait et disparaissait а des intervalles fort rapprochés. C'est quelque jeune fille qui parle а son amant du village voisin. Il compta neuf apparitions successives: Ceci est un I, dit-il; en effet, l'I est la neuvième lettre de l'alphabet. Il y eut ensuite, après un repos, quatorze apparitions: Ceci est un N; puis, encore après un repos, une seule apparition: C'est un A; le mot est Ina.

Quelle ne fut pas sa joie et son étonnement, quand les apparitions successives, toujours séparées par de petits repos, vinrent compléter les mots suivants:

INA PENSA A TE.

Evidemment: Gina pense а toi!

Il répondit а l'instant par des apparitions successives de sa lampe au vasistas par lui pratiqué:

FABRICE T'AIME!

La correspondance continua jusqu'au jour. Cette nuit était la cent soixante- treizième de sa captivité, et on lui apprit que depuis quatre mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde pouvait les voir et les comprendre; on commença dès cette première nuit а établir des abréviations: trois apparitions se suivant très rapidement indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte Mosca; deux apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire évasion. On convint de suivre а l'avenir l'ancien alphabet alla Monaca, qui, afin de n'être pas deviné par des indiscrets, change le numéro ordinaire des lettres, et leur en donne d'arbitraires; A, par exemple, porte le numéro 10; le B, le numéro 3; c'est-а-dire que trois éclipses successives de la lampe veulent dire B, dix éclipses successives, l'A, etc.; un moment d'obscurité fait la séparation des mots. On prit rendez-vous pour le lendemain а une heure après minuit, et le lendemain la duchesse vint а cette tour qui était а un quart de lieue de la ville. Ses yeux se remplirent de larmes en voyant les signaux faits par ce Fabrice qu'elle avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-même par des apparitions de lampe: Je t'aime, bon courage, santé, bon espoir! Exerce tes forces dans ta chambre, tu auras besoin de la force de tes bras. Je ne l'ai pas vu, se disait la duchesse, depuis le concert de la Fausta, lorsqu'il parut а la porte de mon salon habillé en chasseur. Qui m'eût dit alors le sort qui nous attendait!
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:24

La duchesse fit faire des signaux qui annonçaient а Fabrice que bientôt il serait délivré, GR¬CE A LA BONTE DU PRINCE (ces signaux pouvaient être compris); puis elle revint а lui dire des tendresses; elle ne pouvait s'arracher d'auprès de lui! Les seules représentations de Ludovic, qui, parce qu'il avait été utile а Fabrice, était devenu son factotum, purent l'engager, lorsque le jour allait déjа paraоtre, а discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque méchant. Cette annonce plusieurs fois répétée d'une délivrance prochaine jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Clélia, la remarquant le lendemain, commit l'imprudence de lui en demander la causé.

-- Je me vois sur le point de donner un grave sujet de mécontentement а la duchesse.

-- Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s'écria Clélia transportée de la curiosité la plus vive.

-- Elle veut que je sorte d'ici, lui répondit-il, et c'est а quoi je ne consentirai jamais.

Clélia ne put répondre, elle le regarda et fondit en larmes. S'il eût pu lui adresser la parole de près, peut-être alors eût-il obtenu l'aveu de sentiments dont l'incertitude le plongeait souvent dans un profond découragement; il sentait vivement que la vie, sans l'amour de Clélia, ne pouvait être pour lui qu'une suite de chagrins amers ou d'ennuis insupportables. Il lui semblait que ce n'était plus la peine de vivre pour retrouver ces mêmes bonheurs qui lui semblaient intéressants avant d'avoir connu l'amour, et quoique le suicide ne soit pas encore а la mode en Italie, il y avait songé comme а une ressource, si le destin le séparait de Clélia.

Le lendemain il reçut d'elle une fort longue lettre.

«Il faut, mon ami, que vous sachiez la vérité: bien souvent, depuis que vous êtes ici, l'on a cru а Parme que votre dernier jour était arrivé. Il est vrai que vous n'êtes condamné qu'а douze années de forteresse; mais il est, par malheur, impossible de douter qu'une haine toute-puissante ne s'attache а vous poursuivre, et vingt fois j'ai tremblé que le poison ne vоnt mettre fin а vos jours: saisissez donc tous les moyens possibles de sortir d'ici. Vous voyez que pour vous je manque aux devoirs les plus saints; jugez de l'imminence du danger par les choses que je me hasarde а vous dire et qui sont si déplacées dans ma bouche. S'il le faut absolument, s'il n'est aucun autre moyen de salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut mettre votre vie dans le plus grand péril; songez qu'il est un parti а la cour que la perspective d'un crime n'arrêta jamais dans ses desseins. Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse déjoués par l'habileté supérieure du comte Mosca? Or, on a trouvé un moyen certain de l'exiler de Parme, c'est le désespoir de la duchesse; et n'est-on pas trop certain d'amener ce désespoir par la mort d'un jeune prisonnier? Ce mot seul, qui est sans réponse, doit vous faire juger de votre situation. Vous dites que vous avez de l'amitié pour moi: songez d'abord que des obstacles insurmontables s'opposent а ce que ce sentiment prenne jamais une certaine fixité entre nous. Nous nous serons rencontrés dans notre jeunesse, nous nous serons tendu une main secourable dans une période malheureuse; le destin m'aura placée en ce lieu de sévérité pour adoucir vos peines, mais je me ferais des reproches éternels si des illusions, que rien n'autorise et n'autorisera jamais, vous portaient а ne pas saisir toutes les occasions possibles de soustraire votre vie а un si affreux péril. J'ai perdu la paix de l'âme par la cruelle imprudence que j'ai commise en échangeant avec vous quelques signes de bonne amitié. Si nos jeux d'enfant, avec des alphabets, vous conduisent а des illusions si peu fondées et qui peuvent vous être si fatales, ce serait en vain que pour me justifier je me rappellerais la tentative de Barbone. Je vous aurais jeté moi-même dans un péril bien plus affreux, bien plus certain, en croyant vous soustraire а un danger du moment; et mes imprudences sont а jamais impardonnables si elles ont fait naоtre des sentiments qui puissent vous porter а résister aux conseils de la duchesse. Voyez ce que vous m'obligez а vous répéter; sauvez-vous, je vous l'ordonne... »

Cette lettre était fort longue; certains passages, tels que le je vous l'ordonne, que nous venons de transcrire donnèrent des moments d'espoir délicieux а l'amour de Fabrice. Il lui semblait que le fond des sentiments était assez tendre, si les expressions étaient remarquablement prudentes. Dans d'autres instants, il payait la peine de sa complète ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la simple amitié, ou même de l'humanité fort ordinaire, dans cette lettre de Clélia.

Au reste, tout ce qu'elle lui apprenait ne lui fit pas changer un instant de dessein: en supposant que les périls qu'elle lui peignait fussent bien réels, était-ce trop que d'acheter, par quelques dangers du moment le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mènerait-il quand il serait de nouveau réfugié а Bologne ou а Florence? car, en se sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas même espérer la permission de vivre а Parme. Et même, quand le prince changerait au point de le mettre en liberté (ce qui était si peu probable, puisque lui, Fabrice, était devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le comte Mosca), quelle vie mènerait-il а Parme, séparé de Clélia par toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par mois, peut-être, le hasard les placerait dans les mêmes salons; mais, même alors, quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle? Comment retrouver cette intimité parfaite dont chaque jour maintenant il jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de salon, comparée а celle qu'ils faisaient avec des alphabets? Et, quand je devrais acheter cette vie de délices et cette chance unique de bonheur par quelques petits dangers, où serait le mal? Et ne serait-ce pas encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner une preuve de mon amour?

Fabrice ne vit dans la lettre de Clélia que l'occasion de lui demander une entrevue: c'était l'unique et constant objet de tous ses désirs; il ne lui avait parlé qu'une fois, et encore un instant, au moment de son entrée en prison, et il y avait alors de cela plus de deux cents jours.

Il se présentait un moyen facile de rencontrer Clélia: l'excellent abbé don Cesare accordait а Fabrice une demi-heure de promenade sur la terrasse de la tour Farnèse tous les jeudis, pendant le jour; mais les autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait être remarquée par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre gravement le gouverneur, n'avait lieu qu'а la tombée de la nuit. Pour monter sur la terrasse de la tour Farnèse il n'y avait d'autre escalier que celui du petit clocher dépendant de la chapelle si lugubrement décorée en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient peut-être. Grillo conduisait Fabrice а cette chapelle, il lui ouvrait le petit escalier du clocher: son devoir eût été de l'y suivre, mais, comme les soirées commençaient а être fraоches, le geôlier le laissait monter seul, l'enfermait а clef dans ce clocher qui communiquait а la terrasse, et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir, Clélia ne pourrait-elle pas se trouver, escortée par sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre noir?

Toute la longue lettre par laquelle Fabrice répondait а celle de Clélia était calculée pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait confidence avec une sincérité parfaite, et comme s'il se fût agi d'une autre personne, de toutes les raisons qui le décidaient а ne pas quitter la citadelle.

Je m'exposerais chaque jour а la perspective de mille morts pour avoir le bonheur de vous parler а l'aide de nos alphabets, qui maintenant ne nous arrêtent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie de m'exiler а Parme, ou peut-être а Bologne ou même а Florence! Vous voulez que je marche pour m'éloigner de vous! Sachez qu'un tel effort m'est impossible; c'est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne pourrais la tenir.

Le résultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Clélia, qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint а la volière que dans les instants où elle savait que Fabrice ne pouvait pas faire usage de la petite ouverture pratiquée а l'abat-jour. Fabrice fut au désespoir; il conclut de cette absence que, malgré certains regards qui lui avaient fait concevoir de folles espérances, jamais il n'avait inspiré а Clélia d'autres sentiments que ceux d'une simple amitié. En ce cas, se disait-il, que m'importe la vie? que le prince me la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas quitter la forteresse. Et c'était avec un profond sentiment de dégoût que, toutes les nuits, il répondait aux signaux de la petite lampe. La duchesse le crut tout а fait fou quand elle lut, sur le bulletin des signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots étranges: je ne veux pas me sauver; je veux mourir ici!

Pendant ces cinq journées, si cruelles pour Fabrice, Clélia était plus malheureuse que lui; elle avait eu cette idée, si poignante pour une âme généreuse: mon devoir est de m'enfuir dans un couvent, loin de la citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui ferai dire par Grillo et par tous les geôliers, alors il se déterminera а une tentative d'évasion. Mais aller au couvent, c'était renoncer а jamais revoir Fabrice; et renoncer а le voir quand il donnait une preuve si évidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier а la duchesse n'existaient plus maintenant! Quelle preuve d'amour plus touchante un jeune homme pouvait-il donner? Après sept longs mois de prison, qui avaient gravement altéré sa santé, il refusait de reprendre sa liberté. Un être léger, tel que les discours des courtisans avaient dépeint Fabrice aux yeux de Clélia, eût sacrifié vingt maоtresses pour sortir un jour plus tôt de la citadelle; et que n'eût-il pas fait pour sortir d'une prison où chaque jour le poison pouvait mettre fin а sa vie!

Clélia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas chercher un refuge dans un couvent, ce qui en même temps lui eût donné un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois cette faute commise, comment résister а ce jeune homme si aimable, si naturel, si tendre, qui exposait sa vie а des périls affreux pour obtenir le simple bonheur de l'apercevoir d'une fenêtre а l'autre? Après cinq jours de combats affreux, entremêlés de moments de mépris pour elle-même, Clélia se détermina а répondre а la lettre par laquelle Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre noir. A la vérité elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce moment toute tranquillité fut perdue pour elle, а chaque instant son imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison; elle venait six ou huit fois par jour а la volière, elle éprouvait le besoin passionné de s'assurer par ses yeux que Fabrice vivait.

S'il est encore а la forteresse, se disait-elle, s'il est exposé а toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-être contre lui dans le but de chasser le comte Mosca, c'est uniquement parce que j'ai eu la lâcheté de ne pas m'enfuir au couvent! Quel prétexte pour rester ici une fois qu'il eût été certain que je m'en étais éloignée а jamais?

Cette fille si timide а la fois et si hautaine en vint а courir la chance d'un refus de la part du geôlier Grillo; bien plus, elle s'exposa а tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre sur la singularité de sa conduite. Elle descendit а ce degré d'humiliation de le faire appeler, et de lui dire d'une voix tremblante et qui trahissait tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait obtenir sa liberté, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet espoir aux démarches les plus actives, que souvent il était nécessaire d'avoir а l'instant même la réponse du prisonnier а de certaines propositions qui étaient faites, et qu'elle l'engageait, lui Grillo, а permettre а Fabrice de pratiquer une ouverture dans l'abat-jour qui masquait sa fenêtre, afin qu'elle pût lui communiquer par signes les avis qu'elle recevait plusieurs fois la journée de Mme Sanseverina.

Grillo sourit et lui donna l'assurance de son respect et de son obéissance. Clélia lui sut un gré infini de ce qu'il n'ajoutait aucune parole; il était évident qu'il savait fort bien tout ce qui se passait depuis plusieurs mois.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:24

A peine ce geôlier fut-il hors de chez elle que Clélia fit le signal dont elle était convenue pour appeler Fabrice dans les grandes occasions; elle lui avoua tout ce qu'elle venait de faire. Vous voulez périr par le poison, ajouta-t-elle: j'espère avoir le courage un de ces jours de quitter mon père, et de m'enfuir dans quelque couvent lointain; voilа l'obligation que je vous aurai; alors j'espère que vous ne résisterez plus aux plans qui peuvent vous être proposés pour vous tirer d'ici; tant que vous y êtes, j'ai des moments affreux et déraisonnables; de la vie je n'ai contribué au malheur de personne, et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une pareille idée que j'aurais au sujet d'un parfait inconnu me mettrait au désespoir, jugez de ce que j'éprouve quand je viens а me figurer qu'un ami, dont la déraison me donne de graves sujets de plaintes, mais qu'enfin je vois tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans ce moment même aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin de savoir de vous-même que vous vivez.

C'est pour me soustraire а cette affreuse douleur que je viens de m'abaisser jusqu'а demander une grâce а un subalterne qui pouvait me la refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-être heureuse qu'il vоnt me dénoncer а mon père, а l'instant je partirais pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous obéirez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel? c'est moi qui vous sollicite de trahir mon père! Appelez Grillo, et faites-lui un cadeau.

Fabrice était tellement amoureux, la plus simple expression de la volonté de Clélia le plongeait dans une telle crainte, que même cette étrange communication ne fut point pour lui la certitude d'être aimé. Il appela Grillo auquel il paya généreusement les complaisances passées, et quant а l'avenir, il lui dit que pour chaque jour qu'il lui permettrait de faire usage de l'ouverture pratiquée dans l'abat-jour, il recevrait un sequin. Grillo fut enchanté de ces conditions.

-- Je vais vous parler le coeur sur la main, monseigneur: voulez-vous vous soumettre а manger votre dоner froid tous les jours? il est un moyen bien simple d'éviter le poison. Mais je vous demande la plus profonde discrétion, un geôlier doit tout voir et ne rien deviner, etc., etc. Au lieu d'un chien j'en aurai plusieurs, et vous-même vous leur ferez goûter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu'aux bouteilles dont j'aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre а jamais, il suffit qu'elle fasse confidence de ces détails même а Mlle Clélia; les femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous, après-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention а son père, dont la plus douce joie serait d'avoir de quoi faire pendre un geôlier. Après Barbone, c'est peut-être l'être le plus méchant de la forteresse, et c'est lа ce qui fait le vrai danger de votre position; il sait manier le poison, soyez-en sûr, et il ne me pardonnerait pas cette idée d'avoir trois ou quatre petits chiens.

Il y eut une nouvelle sérénade. Maintenant Grillo répondait а toutes les questions de Fabrice; il s'était bien promis toutefois d'être prudent, et de ne point trahir Mlle Clélia, qui, selon lui, tout en étant sur le point d'épouser le marquis Crescenzi, l'homme le plus riche des états de Parme, n'en faisait pas moins l'amour, autant que les murs de la prison le permettaient, avec l'aimable monsignore del Dongo. Il répondait aux dernières questions de celui-ci sur la sérénade, lorsqu'il eut l'étourderie d'ajouter: On pense qu'il l'épousera bientôt. On peut juger de l'effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne répondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu'il était malade. Le lendemain matin, dès les dix heures, Clélia ayant paru а la volière, il lui demanda, avec un ton de politesse cérémonieuse bien nouveau entre eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu'elle aimait le marquis Crescenzi, et qu'elle était sur le point de l'épouser.

-- C'est que rien de tout cela n'est vrai, répondit Clélia avec impatience. Il est véritable aussi que le reste de sa réponse fut moins net: Fabrice le lui fit remarquer et profita de l'occasion pour renouveler la demande d'une entrevue. Clélia, qui voyait sa bonne foi mise en doute l'accorda presque aussitôt, tout en lui faisant observer qu'elle se déshonorait а jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit fut faite, elle parut, accompagnée de sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre noir; elle s'arrêta au milieu, а côté de la lampe de veille; la femme de chambre et Grillo retournèrent а trente pas auprès de la porte. Clélia, toute tremblante, avait préparé un beau discours: son but était de ne point faire d'aveu compromettant, mais la logique de la passion est pressante; le profond intérêt qu'elle met а savoir la vérité ne lui permet point de garder de vains ménagements, en même temps que l'extrême dévouement qu'elle sent pour ce qu'elle aime lui ôte la crainte d'offenser. Fabrice fut d'abord ébloui de la beauté de Clélia, depuis près de huit mois il n'avait vu d'aussi près que des geôliers. Mais le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur, elle augmenta quand il vit clairement que Clélia ne répondait qu'avec des ménagements prudents; Clélia elle-même comprit qu'elle augmentait les soupçons au lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle pour elle.

-- Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colère et les larmes aux yeux, de m'avoir fait passer par-dessus tout ce que je me dois а moi-même? Jusqu'au 3 août de l'année passée, je n'avais éprouvé que de l'éloignement pour les hommes qui avaient cherché а me plaire. J'avais un mépris sans bornes et probablement exagéré pour le caractère des courtisans, tout ce qui était heureux а cette cour me déplaisait. Je trouvai au contraire des qualités singulières а un prisonnier qui le 3 août fut amené dans cette citadelle. J'éprouvai, d'abord sans m'en rendre compte tous les tourments de la jalousie. Les grâces d'une femme charmante, et de moi bien connue, étaient des coups de poignard pour mon coeur, parce que je croyais, et je crois encore un peu, que ce prisonnier lui était attaché. Bientôt les persécutions du marquis Crescenzi, qui avait demandé ma main, redoublèrent; il est fort riche et nous n'avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande liberté d'esprit, lorsque mon père prononça le mot fatal de couvent; je compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller sur la vie du prisonnier dont le sort m'intéressait. Le chef-d'oeuvre de mes précautions avait été que jusqu'а ce moment il ne se doutât en aucune façon des affreux dangers qui menaçaient sa vie. Je m'étais bien promis de ne jamais trahir ni mon père ni mon secret; mais cette femme d'une activité admirable, d'un esprit supérieur, d'une volonté terrible, qui protège ce prisonnier, lui offrit, а ce que je suppose, des moyens d'évasion, il les repoussa et voulut me persuader qu'il se refusait а quitter la citadelle pour ne pas s'éloigner de moi. Alors je fis une grande faute, je combattis pendant cinq jours, j'aurais dû а l'instant me réfugier au couvent et quitter la forteresse: cette démarche m'offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je n'eus point le courage de quitter la forteresse et je suis une fille perdue; je me suis attachée а un homme léger: je sais quelle a été sa conduite а Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu'il aura changé de caractère? Enfermé dans une prison sévère, il a fait la cour а la seule femme qu'il pût voir, elle a été une distraction pour son ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu'avec de certaines difficultés, cet amusement a pris la fausse apparence d'une passion. Ce prisonnier s'étant fait un nom dans le monde par son courage, il s'imagine prouver que son amour est mieux qu'un simple goût passager, en s'exposant а d'assez grands périls pour continuer а voir la personne qu'il croit aimer. Mais dès qu'il sera dans une grande ville, entouré de nouveau des séductions de la société, il sera de nouveau ce qu'il a toujours été, un homme du monde adonné aux dissipations, а la galanterie, et sa pauvre compagne de prison finira ses jours dans un couvent, oubliée de cet être léger, et avec le mortel regret de lui avoir fait un aveu.

Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits, fut comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il était éperdument amoureux, aussi il était parfaitement convaincu qu'il n'avait jamais aimé avant d'avoir vu Clélia, et que la destinée de sa vie était de ne vivre que pour elle.

Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu'il disait, lorsque la femme de chambre avertit sa maоtresse que onze heures et demie venaient de sonner, et que le général pouvait rentrer а tout moment; la séparation fut cruelle.

-- Je vous vois peut-être pour la dernière fois, dit Clélia au prisonnier: une mesure qui est dans l'intérêt évident de la cabale Raversi peut vous fournir une cruelle façon de prouver que vous n'êtes pas inconstant. Clélia quitta Fabrice étouffée par ses sanglots, et mourant de honte de ne pouvoir les dérober entièrement а sa femme de chambre ni surtout au geôlier Grillo. Une seconde conversation n'était possible que lorsque le général annoncerait devoir passer la soirée dans le monde; et comme depuis la prison de Fabrice, et l'intérêt qu'elle inspirait а la curiosité du courtisan, il avait trouvé prudent de se donner un accès de goutte presque continuel, ses courses а la ville, soumises aux exigences d'une politique savante, ne se décidaient qu'au moment de monter en voiture.

Depuis cette soirée dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai, semblaient encore s'opposer а son bonheur; mais enfin il avait cette joie suprême et peu espérée d'être aimé par l'être divin qui occupait toutes ses pensées.

La troisième journée après cette entrevue, les signaux de la lampe finirent de fort bonne heure, а peu près sur le minuit; а l'instant où ils se terminaient, Fabrice eut presque la tête cassée par une grosse balle de plomb qui, lancée dans la partie supérieure de l'abat-jour de sa fenêtre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre.

Cette fort grosse balle n'était point aussi pesante а beaucoup près que l'annonçait son volume; Fabrice réussit facilement а l'ouvrir et trouva une lettre de la duchesse. Par l'entremise de l'archevêque qu'elle flattait avec soin, elle avait gagné un soldat de la garnison de la citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats placés en sentinelle aux angles et а la porte du palais du gouverneur ou s'arrangeait avec eux.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:25

«Il faut te sauver avec des cordes: je frémis en te donnant cet avis étrange, j'hésite depuis plus de deux mois entiers а te dire cette parole; mais l'avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l'on peut s'attendre а ce qu'il y a de pis. A propos, recommence а l'instant les signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as reçu cette lettre dangereuse; marque P, B et G а la monaca, c'est-а-dire quatre, douze et deux; je ne respirerai pas jusqu'а ce que j'aie vu ce signal; je suis а la tour, on répondra par N et O, sept et cinq. La réponse reçue, ne fais plus aucun signal, et occupe-toi uniquement а comprendre ma lettre. »

Fabrice se hâta d'obéir, et fit les signaux convenus qui furent suivis des réponses annoncées, puis il continua la lecture de la lettre.

«On peut s'attendre а ce qu'il y a de pis; c'est ce que m'ont déclaré les trois hommes dans lesquels j'ai le plus de confiance, après que je leur ai fait jurer sur l'Evangile de me dire la vérité, quelque cruelle qu'elle pût être pour moi. Le premier de ces hommes menaça le chirurgien dénonciateur а Ferrare de tomber sur lui avec un couteau ouvert а la main; le second te dit а ton retour de Belgirate, qu'il aurait été plus strictement prudent de donner un coup de pistolet au valet de chambre qui arrivait en chantant dans le bois et conduisant en laisse un beau cheval un peu maigre; tu ne connais pas le troisième, c'est un voleur de grand chemin de mes amis, homme d'exécution s'il en fut, et qui autant de courage que toi; c'est pourquoi surtout je lui ai demandé de me déclarer ce que tu devais faire. Tous les trois m'ont dit, sans savoir chacun que j'eusse consulté les deux autres, qu'il vaut mieux s'exposer а se casser le cou que de passer encore onze années et quatre mois dans la crainte continuelle d'un poison fort probable.

«Il faut pendant un mois t'exercer dans ta chambre а monter et descendre au moyen d'une corde nouée. Ensuite, un jour de fête où la garnison de la citadelle aura reçu une gratification de vin, tu tenteras la grande entreprise. Tu auras trois cordes en soie et chanvre, de la grosseur d'une plume de cygne, la première de quatre-vingts pieds pour descendre les trente-cinq pieds qu'il y a de ta fenêtre au bois d'orangers, la seconde de trois cents pieds, et c'est lа la difficulté а cause du poids, pour descendre les cent quatre-vingts pieds qu'a de hauteur le mur de la grosse tour; une troisième de trente pieds te servira а descendre le rempart. Je passe ma vie а étudier le grand mur а l'orient, c'est-а-dire du côté de Ferrare: une fente causée par un tremblement de terre a été remplie au moyen d'un contrefort qui forme plan incliné. Mon voleur de grand chemin m'assure qu'il se ferait fort de descendre de ce côté-lа sans trop de difficulté et sous peine seulement de quelques écorchures, en se laissant glisser sur le plan incliné formé par ce contrefort. L'espace vertical n'est que de vingt-huit pieds tout а fait au bas; ce côté est le moins bien gardé. »

«Cependant, а tout prendre, mon voleur, qui trois fois s'est sauvé de prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu'il exècre les gens de ta caste; mon voleur de grand chemin, dis-je, agile et leste comme toi, pense qu'il aimerait mieux descendre par le côté du couchant, exactement vis-а-vis le petit palais occupé jadis par la Fausta, de vous bien connu. Ce qui le déciderait pour ce côté, c'est que la muraille, quoique très peu inclinée, est presque constamment garnie de broussailles; il y a des brins de bois, gros comme le petit doigt, qui peuvent fort bien écorcher si l'on n'y prend garde, mais qui, aussi, sont excellents pour se retenir. Encore ce matin, je regardais ce côté du couchant avec une excellente lunette; la place а choisir, c'est précisément au-dessous d'une pierre neuve que l'on a placée а la balustrade d'en haut, il y a deux ou trois ans. Verticalement au- dessous de cette pierre, tu trouveras d'abord un espace nu d'une vingtaine de pieds; il faut aller lа très lentement (tu sens si mon coeur frémit en te donnant ces instructions terribles, mais le courage consiste а savoir choisir le moindre mal, si affreux qu'il soit encore); après l'espace nu, tu trouveras quatre-vingts ou quatre- vingt-dix pieds de broussailles fort grandes, où l'on voit voler des oiseaux, puis un espace de trente pieds qui n'a que des herbes, des violiers et des pariétaires. Ensuite, en approchant de terre, vingt pieds de broussailles, et enfin vingt-cinq ou trente pieds récemment éparvérés. »

«Ce qui me déciderait pour ce côté, c'est que lа se trouve verticalement, au- dessous de la pierre neuve de la balustrade d'en haut, une cabane en bois bâtie par un soldat dans son jardin, et que le capitaine du génie employé а la forteresse veut le forcer а démolir; elle a dix-sept pieds de haut, elle est couverte en chaume, et le toit touche au grand mur de la citadelle. C'est ce toit qui me tente; dans le cas affreux d'un accident, il amortirait la chute. Une fois arrivé lа, tu es dans l'enceinte des remparts assez négligemment gardés; si l'on t'arrêtait lа, tire des coups de pistolet et défends-toi quelques minutes. Ton ami de Ferrare et un autre homme de coeur, celui que j'appelle le voleur de grand chemin, auront des échelles, et n'hésiteront pas а escalader ce rempart assez bas, et а voler а ton secours. »

«Le rempart n'a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grand talus. Je serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gens armés. »

«J'ai l'espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par la même voie que celle-ci. Je répéterai sans cesse les mêmes choses en d'autres termes, afin que nous soyons bien d'accord. Tu devines de quel coeur je te dis que l'homme du coup de pistolet au valet de chambre, qui, après tout, est le meilleur des êtres et se meurt de repentir, pense que tu en seras quitte pour un bras cassé. Le voleur de grand chemin, qui a plus d'expérience de ces sortes d'expéditions, pense que, si tu veux descendre fort lentement, et surtout sans te presser, ta liberté ne te coûtera que des écorchures. La grande difficulté, c'est d'avoir des cordes; c'est а quoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que cette grande idée occupe tous mes instants. »

«Je ne réponds pas а cette folie, la seule chose sans esprit que tu aies dite de ta vie: «Je ne veux pas me sauver! » L'homme du coup de pistolet au valet de chambre s'écria que l'ennui t'avait rendu fou. Je ne te cacherai point que nous redoutons un fort imminent danger qui peut-être fera hâter le jour de ta fuite. Pour t'annoncer ce danger, la lampe dira plusieurs fois de suite: Le feu a pris au château! »

«Tu répondras: »

«Mes livres sont-ils brûlés? »

Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de détails; elle était écrite en caractères microscopiques sur du papier très fin.

-- Tout cela est fort beau et fort bien inventé, se dit Fabrice; je dois une reconnaissance éternelle au comte et а la duchesse; ils croiront peut-être que j'ai eu peur, mais je ne me sauverai point. Est-ce que jamais l'on se sauva d'un lieu où l'on est au comble du bonheur, pour aller se jeter dans un exil affreux où tout manquera jusqu'а l'air pour respirer? Que ferais-je au bout d'un mois que je serais а Florence? je prendrais un déguisement pour venir rôder auprès de la porte de cette forteresse, et tâcher d'épier un regard!

Le lendemain, Fabrice eut peur; il était а sa fenêtre vers les onze heures, regardant le magnifique paysage et attendant l'instant heureux où il pourrait voir Clélia, lorsque Grillo entra hors d'haleine dans sa chambre:

-- Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faites semblant d'être malade; voici trois juges qui montent! Ils vont vous interroger: réfléchissez bien avant de parler; ils viennent pour vous entortiller.

En disant ces paroles Grillo se hâtait de fermer la petite trappe de l'abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait sur lui deux ou trois manteaux.

-- Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faites répéter les questions pour réfléchir.

Les trois juges entrèrent. Trois échappés des galères, se dit Fabrice en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges; ils avaient de longues robes noires. Ils saluèrent gravement, et occupèrent, sans mot dire, les trois chaises qui étaient dans la chambre.

-- Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus âgé, nous sommes peinés de la triste mission que nous venons remplir auprès de vous. Nous sommes ici pour vous annoncer le décès de Son Excellence M. le marquis del Dongo, votre père, second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien, chevalier grand- croix des ordres de, etc., etc., etc. Fabrice fondit en larmes; le juge continua.

-- Madame la marquise del Dongo, votre mère, vous fait part de cette nouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au fait des réflexions inconvenantes, par un arrêt d'hier, la cour de justice a décidé que sa lettre vous serait communiquée seulement par extrait, et c'est cet extrait que M. le greffier Bona va vous lire.

Cette lecture terminée, le juge s'approcha de Fabrice toujours couché, et lui fit suivre sur la lettre de sa mère les passages dont on venait de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre les mots emprisonnement injuste, punition cruelle pour un crime qui n'en est pas un, et comprit ce qui avait motivé la visite des juges. Du reste dans son mépris pour des magistrats sans probité, il ne leur dit exactement que ces paroles:

-- Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vous m'excuserez si je ne puis me lever.

Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il se dit: Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l'aimais point.

Ce jour-lа et les suivants, Clélia fut fort triste; elle l'appela plusieurs fois, mais eut а peine le courage de lui dire quelques paroles. Le matin du cinquième jour qui suivit la première entrevue, elle lui dit que dans la soirée elle viendrait а la chapelle de marbre.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:26

-- Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle en entrant. Elle était tellement tremblante qu'elle avait besoin de s'appuyer sur sa femme de chambre. Après l'avoir renvoyée а l'entrée de la chapelle: -- Vous allez me donner votre parole d'honneur, ajouta-t-elle d'une voix а peine intelligible, vous allez me donner votre parole d'honneur d'obéir а la duchesse, et de tenter de fuir le jour qu'elle vous l'ordonnera et de la façon qu'elle vous l'indiquera, ou demain matin je me réfugie dans un couvent, et je vous jure ici que de la vie je ne vous adresserai la parole.

Fabrice resta muet.

-- Promettez, dit Clélia les larmes aux yeux et comme hors d'elle-même, ou bien nous nous parlons ici pour la dernière fois. La vie que vous m'avez faite est affreuse: vous êtes ici а cause de moi et chaque jour peut être le dernier de votre existence. En ce moment Clélia était si faible qu'elle fut obligée de chercher un appui sur un énorme fauteuil placé jadis au milieu de la chapelle, pour l'usage du prince prisonnier; elle était sur le point de se trouver mal.

-- Que faut-il promettre? dit Fabrice d'un air accablé.

-- Vous le savez.

-- Je jure donc de me précipiter sciemment dans un malheur affreux, et de me condamner а vivre loin de tout ce que j'aime au monde.

-- Promettez des choses précises.

-- Je jure d'obéir а la duchesse, et de prendre la fuite le jour qu'elle le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je une fois loin de vous?

-- Jurez de vous sauver, quoi qu'il puisse arriver.

-- Comment! êtes-vous décidée а épouser le marquis Crescenzi dès que je n'y serai plus?

-- O Dieu! quelle âme me croyez-vous?... Mais jurez, ou je n'aurai plus un seul instant la paix de l'âme.

-- Eh bien! je jure de me sauver d'ici le jour que Mme Sanseverina l'ordonnera, et quoi qu'il puisse arriver d'ici lа.

Ce serment obtenu, Clélia était si faible qu'elle fut obligée de se retirer après avoir remercié Fabrice.

-- Tout était prêt pour ma fuite demain matin, lui dit-elle, si vous vous étiez obstiné а rester. Je vous aurais vu en cet instant pour la dernière fois de ma vie, j'en avais fait le voeu а la Madone. Maintenant, dès que je pourrai sortir de ma chambre, j'irai examiner le mur terrible au-dessous de la pierre neuve de la balustrade.

Le lendemain, il la trouva pâle au point de lui faire une vive peine. Elle lui dit de la fenêtre de la volière:

-- Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a du péché dans notre amitié, je ne doute pas qu'il ne nous arrive malheur. Vous serez découvert en cherchant а prendre la fuite, et perdu а jamais, si ce n'est pis; toutefois il faut satisfaire а la prudence humaine, elle nous ordonne de tout tenter. Il vous faut pour descendre en dehors de la grosse tour une corde solide de plus de deux cents pieds de longueur. Quelques soins que je me donne depuis que je sais le projet de la duchesse, je n'ai pu me procurer que des cordes formant а peine ensemble une cinquantaine de pieds. Par un ordre du jour du gouverneur, toutes les cordes que l'on voit dans la forteresse sont brûlées, et tous les soirs on enlève les cordes des puits, si faibles d'ailleurs que souvent elles cassent en remontant leur léger fardeau. Mais priez Dieu qu'il me pardonne, je trahis mon père, et je travaille, fille dénaturée, а lui donner un chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si votre vie est sauvée, faites le voeu d'en consacrer tous les instants а sa gloire.

Voici une idée qui m'est venue: dans huit jours je sortirai de la citadelle pour assister aux noces d'une des soeurs du marquis Crescenzi. Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais je ferai tout au monde pour ne rentrer que fort tard, et peut-être Barbone n'osera-t-il pas m'examiner de trop près. A cette noce de la soeur du marquis se trouveront les plus grandes dames de la cour, et sans doute Mme Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu'une de ces dames me remette un paquet de cordes bien serrées, pas trop grosses, et réduites au plus petit volume. Dussé-je m'exposer а mille morts, j'emploierai les moyens même les plus dangereux pour introduire ce paquet de cordes dans la citadelle, au mépris, hélas! de tout mes devoirs. Si mon père en a connaissance je ne vous reverrai jamais; mais quelle que soit la destinée qui m'attend, je serai heureuse dans les bornes d'une amitié de soeur si je puis contribuer а vous sauver.

Le soir même, par la correspondance de nuit au moyen de la lampe, Fabrice donna avis а la duchesse de l'occasion unique qu'il y aurait de faire entrer dans la citadelle une quantité de cordes suffisante. Mais il la suppliait de garder le secret même envers le comte, ce qui parut bizarre. Il est fou, pensa la duchesse, la prison l'a changé, il prend les choses au tragique. Le lendemain, une balle de plomb, lancée par le frondeur, apporta au prisonnier l'annonce du plus grand péril possible: la personne qui se chargeait de faire entrer les cordes, lui disait-on, lui sauvait positivement et exactement la vie. Fabrice se hâta de donner cette nouvelle а Clélia. Cette balle de plomb apportait aussi а Fabrice une vue fort exacte du mur du couchant par lequel il devait descendre du haut de la grosse tour dans l'espace compris entre les bastions; de ce lieu, il était assez facile ensuite de se sauver, les remparts n'ayant que vingt-trois pieds de haut et étant assez négligemment gardés. Sur le revers du plan était écrit d'une petite écriture fine un sonnet magnifique: une âme généreuse exhortait Fabrice а prendre la fuite, et а ne pas laisser avilir son âme et dépérir son corps par les onze années de captivité qu'il avait encore а subir.

Ici un détail nécessaire et qui explique en partie le courage qu'eut la duchesse de conseiller а Fabrice une fuite si dangereuse, nous oblige d'interrompre pour un instant l'histoire de cette entreprise hardie.

Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi n'était pas fort uni. Le chevalier Riscara détestait le fiscal Rassi qu'il accusait de lui avoir fait perdre un procès important dans lequel, а la vérité, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince reçut un avis anonyme qui l'avertissait qu'une expédition de la sentence de Fabrice avait été adressée officiellement au gouverneur de la citadelle. La marquise Raversi, cet habile chef de parti, fut excessivement contrariée de cette fausse démarche, et en fit aussitôt donner avis а son ami, le fiscal général; elle trouvait fort simple qu'il voulût tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca était au pouvoir. Rassi se présenta intrépidement au palais, pensant bien qu'il en serait quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait se passer d'un jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler comme libéraux un juge et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussent pu prendre sa place.

Le prince hors de lui le chargea d'injures et avançait sur lui pour le battre.

-- Eh bien, c'est une distraction de commis, répondit Rassi du plus grand sang- froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait dû être faite le lendemain de l'écrou du sieur del Dongo а la citadelle. Le commis plein de zèle a cru avoir fait un oubli, et m'aura fait signer la lettre d'envoi comme une chose de forme.

-- Et tu prétends me faire croire des mensonges aussi mal bâtis? s'écria le prince furieux; dis plutôt que tu t'es vendu а ce fripon de Mosca, et c'est pour cela qu'il t'a donné la croix. Mais parbleu, tu n'en seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te révoquerai honteusement.

-- Je vous défie de me faire mettre en jugement! répondit Rassi avec assurance, il savait que c'était un sûr moyen de calmer le prince: la loi est pour moi, et vous n'avez pas un second Rassi pour savoir l'éluder. Vous ne me révoquerez pas, parce qu'il est des moments où votre caractère est sévère, vous avez soif de sang alors, mais en même temps vous tenez а conserver l'estime des Italiens raisonnables; cette estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me rappellerez au premier acte de sévérité dont votre caractère vous fera un besoin, et, comme а l'ordinaire, je vous procurerai une sentence bien régulière rendue par des juges timides et assez honnêtes gens, et qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos états aussi utile que moi!

Cela dit, Rassi s'enfuit; il en avait été quitte pour un coup de règle bien appliqué et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d'un coup de poignard dans le premier mouvement de colère, mais il ne doutait pas non plus qu'avant quinze jours un courrier ne le rappelât dans la capitale. Il employa le temps qu'il passa а la campagne а organiser un moyen de correspondance sûr avec le comte Mosca; il était amoureux fou du titre de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de cette chose jadis sublime, la noblesse, pour la lui conférer jamais; tandis que le comte, très fier de sa naissance, n'estimait que la noblesse prouvée par des titres avant l'an 1400.

Le fiscal général ne s'était point trompé dans ses prévisions: il y avait а peine huit jours qu'il était а sa terre, lorsqu'un ami du prince, qui y vint par hasard, lui conseilla de retourner а Parme sans délai; le prince le reçut en riant, prit ensuite un air fort sérieux, et lui fit jurer sur l'Evangile qu'il garderait le secret sur ce qu'il allait lui confier; Rassi jura d'un grand sérieux, et le prince, l'oeil enflammé de haine, s'écria qu'il ne serait pas le maоtre chez lui tant que Fabrice del Dongo serait en vie.

-- Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa présence; ses regards me bravent et m'empêchent de vivre.

Après avoir laissé le prince s'expliquer bien au long, lui, Rassi, jouant l'extrême embarras, s'écria enfin:

-- Votre Altesse sera obéie, sans doute, mais la chose est d'une horrible difficulté: il n'y a pas d'apparence de condamner un del Dongo а mort pour le meurtre d'un Giletti; c'est déjа un tour de force étonnant que d'avoir tiré de cela douze années de citadelle. De plus, je soupçonne la duchesse d'avoir découvert trois des paysans qui travaillaient а la fouille de Sanguigna et qui se trouvaient hors du fossé au moment où ce brigand de Giletti attaqua del Dongo.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:26

-- Et où sont ces témoins? dit le prince irrité.

-- Cachés en Piémont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la vie de Votre Altesse...

-- Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer а la chose.

-- Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voilа tout mon arsenal officiel.

-- Reste le poison...

-- Mais qui le donnera? Sera-ce cet imbécile de Conti?

-- Mais, а ce qu'on dit, ce ne serait pas son coup d'essai...

-- Il faudrait le mettre en colère, reprit Rassi; et d'ailleurs, lorsqu'il expédia le capitaine, il n'avait pas trente ans, et il était amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute, tout doit céder а la raison d'Etat; mais, ainsi pris au dépourvu et а la première vue, je ne vois, pour exécuter les ordres du souverain, qu'un nommé Barbone, commis-greffier de la prison, et que le sieur del Dongo renversa d'un soufflet le jour qu'il y entra.

Une fois le prince mis а son aise, la conversation fut infinie; il la termina en accordant а son fiscal général un délai d'un mois; le Rassi en voulait deux. Le lendemain, il reçut une gratification secrète de mille sequins. Pendant trois jours il réfléchit; le quatrième il revint а son raisonnement, qui lui semblait évident: le seul comte Mosca aura le coeur de me tenir parole parce que, en me faisant baron, il ne me donne pas ce qu'il estime; secondo, en l'avertissant, je me sauve probablement un crime pour lequel je suis а peu près payé d'avance; tertio, je venge les premiers coups humiliants qu'ait reçus le chevalier Rassi. La nuit suivante, il communiqua au comte Mosca toute sa conversation avec le prince.

Le comte faisait en secret la cour а la duchesse; il est bien vrai qu'il ne la voyait toujours chez elle qu'une ou deux fois par mois, mais presque toutes les semaines et quand il savait faire naоtre les occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagnée de Chékina, venait dans la soirée avancée, passer quelques instants dans le jardin du comte. Elle savait tromper même son cocher, qui lui était dévoué et qui la croyait en visite dans une maison voisine.

On peut penser si le comte, ayant reçu la terrible confidence du fiscal, fit aussitôt а la duchesse le signal convenu. Quoique l'on fût au milieu de la nuit, elle le fit prier par la Chékina de passer а l'instant chez elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d'intimité, hésitait cependant а tout dire а la duchesse; il craignait de la voir devenir folle de douleur.

Après avoir cherché des demi-mots pour mitiger l'annonce fatale, il finit cependant par lui tout dire; il n'était pas en son pouvoir de garder un secret qu'elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur extrême avait eu une grande influence sur cette âme ardente, elle l'avait fortifiée, et la duchesse ne s'emporta point en sanglots ou en plaintes.

Le lendemain soir elle fit faire а Fabrice le signal du grand péril.

Le feu a pris au château.

Il répondit fort bien.

Mes livres sont-ils brulés?

La même nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans une balle de plomb. Ce fut huit jours après qu'eut lieu le mariage de la soeur du marquis Crescenzi, où la duchesse commit une énorme imprudence dont nous rendrons compte en son lieu.



Livre Second - Chapitre XXI.

A l'époque de ses malheurs il y avait déjа près d'une année que la duchesse avait fait une rencontre singulière: un jour qu'elle avait la luna, comme on dit dans le pays, elle était allée а l'improviste, sur le soir, а son château de Sacca, situé au- delа de Colorno, sur la colline qui domine le Pô. Elle se plaisait а embellir cette terre; elle aimait la vaste forêt qui couronne la colline et touche au château; elle s'occupait а y faire tracer des sentiers dans des directions pittoresques.

-- Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait un jour le prince; il est impossible qu'une forêt où l'on sait que vous vous promenez, reste déserte. Le prince jetait un regard sur le comte dont il prétendait émoustiller la jalousie.

-- Je n'ai pas de craintes, Altesse Sérénissime, répondit la duchesse d'un air ingénu, quand je me promène dans mes bois; je me rassure par cette pensée: je n'ai fait de mal а personne, qui pourrait me haïr? Ce propos fut trouvé hardi, il rappelait les injures proférées par les libéraux du pays, gens fort insolents.

Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint а l'esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal vêtu qui la suivait de loin а travers le bois. A un détour imprévu que fit la duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement près d'elle qu'elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son garde-chasse qu'elle avait laissé а mille pas de lа, dans le parterre de fleurs tout près du château. L'inconnu eut le temps de s'approcher d'elle et se jeta а ses pieds. Il était jeune, fort bel homme, mais horriblement mal mis; ses habits avaient des déchirures d'un pied de long, mais ses yeux respiraient le feu d'une âme ardente.

-- Je suis condamné а mort, je suis le médecin Ferrante Palla, je meurs de faim ainsi que mes cinq enfants.

La duchesse avait remarqué qu'il était horriblement maigre; mais ses yeux étaient tellement beaux et remplis d'une exaltation si tendre, qu'ils lui ôtèrent l'idée du crime. Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien dû donner de tels yeux au saint Jean dans le désert qu'il vient de placer а la cathédrale. L'idée de saint Jean lui était suggérée par l'incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins qu'elle avait dans sa bourse, s'excusant de lui offrir si peu sur ce qu'elle venait de payer un compte а son jardinier. Ferrante la remercia avec effusion. -- Hélas, lui dit-il, autrefois j'habitais les villes, je voyais des femmes élégantes; depuis qu'en remplissant mes devoirs de citoyen je me suis fait condamner а mort, je vis dans les bois, et je vous suivais, non pour vous demander l'aumône ou vous voler, mais comme un sauvage fasciné par une angélique beauté. Il y a si longtemps que je n'ai vu deux belles mains blanches!

-- Levez-vous donc, lui dit la duchesse; car il était resté а genoux.

-- Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me prouve que je ne suis pas occupé actuellement а voler, et elle me tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l'on m'empêche d'exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis qu'un simple mortel qui adore la sublime beauté. La duchesse comprit qu'il était un peu fou, mais elle n'eut point peur; elle voyait dans les yeux de cet homme qu'il avait une âme ardente et bonne, et d'ailleurs elle ne haïssait pas les physionomies extraordinaires.

-- Je suis donc médecin, et je faisais la cour а la femme de l'apothicaire Sarasine de Parme: il nous a surpris et l'a chassée, ainsi que trois enfants qu'il soupçonnait avec raison être de moi et non de lui. J'en ai eu deux depuis. La mère et les cinq enfants vivent dans la dernière misère, au fond d'une sorte de cabane construite de mes mains а une lieue d'ici, dans le bois. Car je dois me préserver des gendarmes, et la pauvre femme ne veut pas se séparer de moi. Je fus condamné а mort, et fort justement: je conspirais. J'exècre le prince, qui est un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d'argent. Mes malheurs sont bien plus grands, et j'aurais dû mille fois me tuer; je n'aime plus la malheureuse femme qui m'a donné ces cinq enfants et s'est perdue pour moi; j'en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mère mourront littéralement de faim. Cet homme avait l'accent de la sincérité.

-- Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.

-- La mère des enfants file; la fille aоnée est nourrie dans une ferme de libéraux, où elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de Plaisance а Gênes.

-- Comment accordez-vous le vol avec vos principes libéraux?

-- Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j'ai quelque chose, je leur rendrai les sommes volées. J'estime qu'un tribun du peuple tel que moi exécute un travail qui, а raison de son danger, vaut bien cent francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents francs par an.

Je me trompe, je vole quelque petite somme au-delа, car je fais face par ce moyen aux frais d'impression de mes ouvrages.

-- Quels ouvrages?

-- La... aura-t-elle jamais une chambre et un budget?

-- Quoi! dit la duchesse étonnée, c'est vous, monsieur, qui êtes l'un des plus grands poètes du siècle, le fameux Ferrante Palla!

-- Fameux peut-être, mais fort malheureux, c'est sûr.

-- Et un homme de votre talent, monsieur, est obligé de voler pour vivre!

-- C'est peut-être pour cela que j'ai quelque talent. Jusqu'ici tous nos auteurs qui se sont fait connaоtre étaient des gens payés par le gouvernement ou par le culte qu'ils voulaient saper. Moi, primo, j'expose ma vie; secundo, songez, madame, aux réflexions qui m'agitent lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai, me dis-je? La place de tribun rend-elle des services valant réellement cent francs par mois? J'ai deux chemises, l'habit que vous voyez, quelques mauvaises armes, et je suis sûr de finir par la corde: j'ose croire que je suis désintéressé. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse plus trouver que malheur auprès de la mère de mes enfants. La pauvreté me pèse comme laide: j'aime les beaux habits, les mains blanches...
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:26

Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit.

-- Adieu, monsieur, lui dit-elle: puis-je vous être bonne а quelque chose а Parme?

-- Pensez quelquefois а cette question: son emploi est de réveiller les coeurs et de les empêcher de s'endormir dans ce faux bonheur tout matériel que donnent les monarchies. Le service qu'il rend а ses concitoyens vaut-il cent francs par mois?... Mon malheur est d'aimer, dit-il d'un air fort doux, et depuis près de deux ans mon âme n'est occupée que de vous, mais jusqu'ici je vous avais vue sans vous faire peur. Et il prit la fuite avec une rapidité prodigieuse qui étonna la duchesse et la rassura. Les gendarmes auraient de la peine а l'atteindre, pensa-t-elle; en effet, il est fou.

Il est fou, lui dirent ses gens; nous savons tous depuis longtemps que le pauvre homme est amoureux de madame; quand madame est ici nous le voyons errer dans les parties les plus élevées du bois, et dès que madame est partie, il ne manque pas de venir s'asseoir aux mêmes endroits où elle s'est arrêtée; il ramasse curieusement les fleurs qui ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attachées а son mauvais chapeau.

-- Et vous ne m'avez jamais parlé de ces folies, dit la duchesse presque du ton du reproche.

-- Nous craignions que madame ne le dоt au ministre Mosca. Le pauvre Ferrante est si bon enfant! ça n'a jamais fait de mal а personne, et parce qu'il aime notre Napoléon, on l'a condamné а mort.

Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre ans c'était le premier secret qu'elle lui faisait, dix fois elle fut obligée de s'arrêter court au milieu d'une phrase. Elle revint а Sacca avec de l'or. Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours plus tard: Ferrante, après l'avoir suivie quelque temps en gambadant dans le bois а cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidité de l'épervier, et se précipita а ses genoux comme la première fois.

-- Où étiez-vous il y a quinze jours?

-- Dans la montagne au-delа de Novi, pour voler des muletiers qui revenaient de Milan où ils avaient vendu de l'huile.

-- Acceptez cette bourse.

Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu'il baisa et qu'il mit dans son sein, puis la rendit.

-- Vous me rendez cette bourse et vous volez!

-- Sans doute; mon institution est telle, jamais je ne dois avoir plus de cent francs; or, maintenant, la mère de mes enfants a quatre-vingts francs et moi j'en ai vingt- cinq, je suis en faute de cinq francs, et si l'on me pendait en ce moment j'aurais des remords. J'ai pris ce sequin parce qu'il vient de vous et que je vous aime.

L'intonation de ce mot fort simple fut parfaite. Il aime réellement, se dit la duchesse.

Ce jour-lа, il avait l'air tout а fait égaré. Il dit qu'il y avait а Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu'avec cette somme il réparerait sa cabane où maintenant ses pauvres petits enfants s'enrhumaient.

-- Mais je vous ferai l'avance de ces six cents francs, dit la duchesse tout émue.

-- Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas me calomnier, et dire que je me vends?

La duchesse attendrie lui offrit une cachette а Parme s'il voulait lui jurer que pour le moment il n'exercerait point sa magistrature dans cette ville, que surtout il n'exécuterait aucun des arrêts de mort que, disait-il, il avait in petto.

-- Et si l'on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues années, et а qui la faute? Que me dira mon père en me recevant lа-haut?

La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants а qui l'humidité pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l'offre de la cachette а Parme.

Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journée qu'il eût passée а Parme depuis son mariage, avait montré а la duchesse une cachette fort singulière qui existe а l'angle méridional du palais de ce nom. Le mur de façade, qui date du moyen âge, a huit pieds d'épaisseur; on l'a creusé en dedans, et lа se trouve une cachette de vingt pieds de haut, mais de deux seulement de largeur. C'est tout а côté que l'on admire ce réservoir d'eau cité dans tous les voyages, fameux ouvrage du douzième siècle, pratiqué lors du siège de Parme par l'empereur Sigismond, et qui plus tard fut compris dans l'enceinte du palais Sanseverina.

On entre dans la cachette en faisant mouvoir une énorme pierre sur un axe de fer placé vers le centre du bloc. La duchesse était si profondément touchée de la folie du Ferrante et du sort de ses enfants, pour lesquels il refusait obstinément tout cadeau ayant une valeur, qu'elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez longtemps. Elle le revit un mois après, toujours dans les bois de Sacca, et comme ce jour-lа il était un peu plus calme, il lui récita un de ses sonnets qui lui sembla égal ou supérieur а tout ce qu'on a fait de plus beau en Italie depuis deux siècles. Ferrante obtint plusieurs entrevues; mais son amour s'exalta, devint importun, et la duchesse s'aperçut que cette passion suivait les lois de tous les amours que l'on met dans la possibilité de concevoir une lueur d'espérance. Elle le renvoya dans ses bois, lui défendit de lui adresser la parole: il obéit а l'instant et avec une douceur parfaite. Les choses en étaient а ce point quand Fabrice fut arrêté. Trois jours après, а la tombée de la nuit, un capucin se présenta а la porte du palais Sanseverina; il avait, disait-il, un secret important а communiquer а la maоtresse du logis. Elle était si malheureuse qu'elle fit entrer: c'était Ferrante.-- Il se passe ici une nouvelle iniquité dont le tribun du peuple doit prendre connaissance, lui dit cet homme fou d'amour. D'autre part, agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner а madame la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte.

Ce dévouement si sincère de la part d'un voleur et d'un fou toucha vivement la duchesse. Elle parla longtemps а cet homme qui passait pour le plus grand poète du nord de l'Italie, et pleura beaucoup. Voilа un homme qui comprend mon coeur, se disait-elle. Le lendemain il reparut toujours а l'Ave Maria, déguisé en domestique et portant livrée.

-- Je n'ai point quitté Parme; j'ai entendu dire une horreur que ma bouche ne répétera point; mais me voici. Songez, madame, а ce que vous refusez! L'être que vous voyez n'est pas une poupée de cour, c'est un homme! Il était а genoux en prononçant ces paroles d'un air а leur donner de la valeur. Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: Elle a pleuré en ma présence; donc elle est un peu moins malheureuse!

-- Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, on vous arrêtera dans cette ville!

-- Le tribun vous dira: Madame, qu'est-ce que la vie quand le devoir parle? L'homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de passion pour la vertu depuis qu'il est brûlé par l'amour, ajoutera: Madame la duchesse, Fabrice, un homme de coeur, va périr peut-être; ne repoussez pas un autre homme de coeur qui s'offre а vous! Voici un corps de fer et une âme qui ne craint au monde que de vous déplaire.

-- Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte а jamais.

La duchesse eut bien l'idée, ce soir-lа, d'annoncer а Ferrante qu'elle ferait une petite pension а ses enfants mais elle eut peur qu'il ne partоt de lа pour se tuer.

A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se dit: Moi aussi je puis mourir, et plût а Dieu qu'il en fût ainsi, et bientôt! si je trouvais un homme digne de ce nom а qui recommander mon pauvre Fabrice.

Une idée saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et reconnut, par un écrit auquel elle mêla le peu de mots de droit qu'elle savait, qu'elle avait reçu du sieur Ferrante Palla la somme de 25 000 francs, sous l'expresse condition de payer chaque année une rente viagère de 1 500 francs а la dame Sarasine et а ses cinq enfants. La duchesse ajouta: De plus je lègue une rente viagère de 300 francs а chacun de ses cinq enfants, sous la condition que Ferrante Palla donnera des soins comme médecin а mon neveu Fabrice del Dongo, et sera pour lui un frère. Je l'en prie. Elle signa, antidata d'un an et serra ce papier.

Deux jours après Ferrante reparut. C'était au moment où toute la ville était agitée par le bruit de la prochaine exécution de Fabrice. Cette triste cérémonie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allèrent se promener ce soir-lа devant la porte de la citadelle, pour tâcher de voir si l'on dressait l'échafaud: ce spectacle avait ému Ferrante. Il trouva la duchesse noyée dans les larmes, et hors d'état de parler; elle le salua de la main et lui montra un siège.

Ferrante, déguisé ce jour-lа en capucin, était superbe; au lieu de s'asseoir il se mit а genoux et pria Dieu dévotement а demi-voix. Dans un moment où la duchesse semblait un peu plus calme, sans se déranger de sa position, il interrompit un instant sa prière pour dire ces mots: De nouveau il offre sa vie.

-- Songez а ce que vous dites, s'écria la duchesse, avec cet oeil hagard qui, après les sanglots, annonce que la colère prend le dessus sur l'attendrissement.

-- Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, ou pour le venger.

-- Il y a telle occurrence, répliqua la duchesse, où je pourrais accepter le sacrifice de votre vie.

Elle le regardait avec une attention sévère. Un éclair de joie brilla dans son regard; il se leva rapidement et tendit les bras vers le ciel. La duchesse alla se munir d'un papier caché dans le secret d'une grande armoire de noyer.-- Lisez, dit-elle а Ferrante. C'était la donation en faveur de ses enfants, dont nous avons parlé.

Les larmes et les sanglots empêchaient Ferrante de lire la fin; il tomba а genoux.

-- Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle le brûla а la bougie.

Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vous êtes pris et exécuté, car il y va de votre tête.

-- Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plus grande joie de mourir pour vous. Cela posé et bien compris, daignez ne plus faire mention de ce détail d'argent, j'y verrais un doute injurieux.

-- Si vous êtes compromis, je puis l'être aussi, repartit la duchesse, et Fabrice après moi: c'est pour cela, et non pas parce que je doute de votre bravoure, que j'exige que l'homme qui me perce le coeur soit empoisonné et non tué. Par la même raison importante pour moi, je vous ordonne de faire tout au monde pour vous sauver.

-- J'exécuterai fidèlement, ponctuellement et prudemment. Je prévois, madame la duchesse, que ma vengeance sera mêlée а la vôtre: il en serait autrement, que j'obéirais encore fidèlement, ponctuellement et prudemment. Je puis ne pas réussir, mais j'emploierai toute ma force d'homme.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:27

Et, sur la réponse fort ambiguë; de celui-ci, elle ajouta:

-- Je devrais vous faire arrêter; vous ou les vôtres vous avez empoisonné mon père!... Avouez а l'instant quelle est la nature du poison dont vous avez fait usage, afin que le médecin de la citadelle puisse administrer les remèdes convenables; avouez а l'instant, ou bien, vous et vos complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle!

-- Mademoiselle a tort de s'alarmer, répondit Ludovic, avec une grâce et une politesse parfaites; il ne s'agit nullement de poison; on a eu l'imprudence d'administrer au général une dose de laudanum, et il paraоt que le domestique chargé de ce crime a mis dans le verre quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords éternel; mais mademoiselle peut croire que, grâce au ciel, il n'existe aucune sorte de danger: M. le gouverneur doit être traité pour avoir pris, par erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j'ai l'honneur de le répéter а mademoiselle, le laquais chargé du crime ne faisait point usage de poisons véritables, comme Barbone, lorsqu'il voulut empoisonner monseigneur Fabrice. On n'a point prétendu se venger du péril qu'a couru monseigneur Fabrice; on n'a confié а ce laquais maladroit qu'une fiole où il y avait du laudanum, j'en fais serment а mademoiselle! Mais il est bien entendu que, si j'étais interrogé officiellement, je nierais tout.

D'ailleurs, si mademoiselle parle а qui que ce soit de laudanum et de poison, fût- ce а l'excellent don Cesare, Fabrice est tué de la main de mademoiselle. Elle rend а jamais impossibles tous les projets de fuite; et mademoiselle sait mieux que moi que ce n'est pas avec du simple laudanum que l'on veut empoisonner monseigneur; elle sait aussi que quelqu'un n'a accordé qu'un mois de délai pour ce crime, et qu'il y a déjа plus d'une semaine que l'ordre fatal a été reçu. Ainsi, si elle me fait arrêter, ou si seulement elle dit un mot а don Cesare ou а tout autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d'un mois, et j'ai raison de dire qu'elle tue de sa main monseigneur Fabrice.

Clélia était épouvantée de l'étrange tranquillité de Ludovic.

Ainsi, me voilа en dialogue réglé, se disait-elle, avec l'empoisonneur de mon père, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et c'est l'amour qui m'a conduite а tous ces crimes!...

Le remords lui laissait а peine la force de parler; elle dit а Ludovic:

-- Je vais vous enfermer а clef dans ce salon. Je cours apprendre au médecin qu'il ne s'agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui dirai-je que je l'ai appris moi-même? Je reviens ensuite vous délivrer.

Mais, dit Clélia revenant en courant d'auprès de la porte, Fabrice savait-il quelque chose du laudanum?

-- Mon Dieu non, mademoiselle, il n'y eût jamais consenti. Et puis, а quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence la plus stricte. Il s'agit de sauver la vie а monseigneur, qui sera empoisonné d'ici а trois semaines; l'ordre en a été donné par quelqu'un qui d'ordinaire ne trouve point d'obstacle а ses volontés; et, pour tout dire а mademoiselle, on prétend que c'est le terrible fiscal général Rassi qui a reçu cette commission.

Clélia s'enfuit épouvantée: elle comptait tellement sur la parfaite probité de don Cesare, qu'en employant certaine précaution, elle osa lui dire qu'on avait administré au général du laudanum, et pas autre chose. Sans répondre, sans questionner, don Cesare courut au médecin.

Clélia revint au salon, où elle avait enfermé Ludovic dans l'intention de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l'y trouva plus: il avait réussi а s'échapper. Elle vit sur une table une bourse remplie de sequins, et une petite boоte renfermant diverses sortes de poisons. La vue de ces poisons la fit frémir. Qui me dit, pensa-t-elle, que l'on n'a donné que du laudanum а mon père, et que la duchesse n'a pas voulu se venger de la tentative de Barbone?

-- Grand Dieu! s'écria-t-elle, me voici en rapport avec les empoisonneurs de mon père! Et je les laisse s'échapper! Et peut-être cet homme, mis а la question, eût avoué autre chose que du laudanum!

Aussitôt Clélia tomba а genoux fondant en larmes, et pria la Madone avec ferveur.

Pendant ce temps, le médecin de la citadelle, fort étonné de l'avis qu'il recevait de don Cesare, et d'après lequel il n'avait affaire qu'а du laudanum, donna les remèdes convenables qui bientôt firent disparaоtre les symptômes les plus alarmants. Le général revint un peu а lui comme le jour commençait а paraоtre. Sa première action marquant de la connaissance fut de charger d'injures le colonel commandant en second la citadelle, et qui s'était avisé de donner quelques ordres les plus simples du monde pendant que le général n'avait pas sa connaissance.

Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colère contre une fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s'avisa de prononcer le mot d'apoplexie.

-- Est-ce que je suis d'âge, s'écria-t-il, а avoir des apoplexies? Il n'y a que mes ennemis acharnés qui puissent se plaire а répandre de tels bruits. Et d'ailleurs, est- ce que j'ai été saigné, pour que la calomnie elle-même ose parler d'apoplexie?

Fabrice, tout occupé des préparatifs de sa fuite, ne put concevoir les bruits étranges qui remplissaient la citadelle au moment où l'on y rapportait le gouverneur а demi mort. D'abord il eut quelque idée que sa sentence était changée, et qu'on venait le mettre а mort. Voyant ensuite que personne ne se présentait dans sa chambre, il pensa que Clélia avait été trahie, qu'а sa rentrée dans la forteresse on lui avait enlevé les cordes que probablement elle rapportait, et qu'enfin ses projets de fuite étaient désormais impossibles. Le lendemain, а l'aube du jour, il vit entrer dans sa chambre un homme а lui inconnu, qui, sans dire mot, y déposa un panier de fruits: sous les fruits était cachée la lettre suivante:

«Pénétrée des remords les plus vifs par ce qui a été fait, non pas, grâce au ciel, de mon consentement, mais а l'occasion d'une idée que j'avais eue, j'ai fait voeu а la très sainte Vierge que si, par l'effet de sa sainte intercession, mon père est sauvé, jamais je n'opposerai un refus а ses ordres; j'épouserai le marquis aussitôt que j'en serai requise par lui, et jamais je ne vous reverrai. Toutefois, je crois qu'il est de mon devoir d'achever ce qui a été commencé. Dimanche prochain, au retour de la messe où l'on vous conduira а ma demande (songez а préparer votre âme, vous pouvez vous tuer dans la difficile entreprise); au retour de la messe, dis-je, retardez le plus possible votre rentrée dans votre chambre; vous y trouverez ce qui vous est nécessaire pour l'entreprise méditée. Si vous périssez, j'aurai l'âme navrée! Pourrez-vous m'accuser d'avoir contribué а votre mort? La duchesse elle- même ne m'a-t-elle pas répété а diverses reprises que la faction Raversi l'emporte? on veut lier le prince par une cruauté qui le sépare а jamais du comte Mosca. La duchesse, fondant en larmes, m'a juré qu'il ne reste que cette ressource: vous périssez si vous ne tentez rien. Je ne puis plus vous regarder, j'en ai fait le voeu; mais si dimanche, vers le soir, vous me voyez entièrement vêtue de noir, а la fenêtre accoutumée, ce sera le signal que la nuit suivante tout sera disposé autant qu'il est possible а mes faibles moyens. Après onze heures, peut- être seulement а minuit ou une heure, une petite lampe paraоtra а ma fenêtre, ce sera l'instant décisif; recommandez-vous а votre saint patron, prenez en hâte les habits de prêtre dont vous êtes pourvu, et marchez. »

«Adieu, Fabrice, je serai en prière, et répandant les larmes les plus amères, vous pouvez le croire, pendant que vous courrez de si grands dangers. Si vous périssez, je ne vous survivrai point; grand Dieu! qu'est-ce que je dis? mais si vous réussissez, je ne vous reverrai jamais. Dimanche, après la messe, vous trouverez dans votre prison l'argent, les poisons, les cordes, envoyés par cette femme terrible qui vous aime avec passion, et qui m'a répété jusqu'а trois fois qu'il fallait prendre ce parti. Dieu vous sauve et la sainte Madone! »

Fabio Conti était un geôlier toujours inquiet, toujours malheureux, voyant toujours en songe quelqu'un de ses prisonniers lui échapper: il était abhorré de tout ce qui était dans la citadelle; mais le malheur inspirant les mêmes résolutions а tous les hommes, les pauvres prisonniers, ceux-lа mêmes qui étaient enchaоnés dans des cachots hauts de trois pieds, larges de trois pieds et de huit pieds de longueur et où ils ne pouvaient se tenir debout ou assis, tous les prisonniers, même ceux-lа, dis-je, eurent l'idée de faire chanter а leur frais un Te Deum lorsqu'ils surent que leur gouverneur était hors de danger. Deux ou trois de ces malheureux firent des sonnets en l'honneur de Fabio Conti. O effet du malheur sur ces hommes! Que celui qui les blâme soit conduit par sa destinée а passer un an dans un cachot haut de trois pieds, avec huit onces de pain par jour et jeûnant les vendredis.

Clélia, qui ne quittait la chambre de son père que pour aller prier dans la chapelle, dit que le gouverneur avait décidé que les réjouissances n'auraient lieu que le dimanche. Le matin de ce dimanche, Fabrice assista а la messe et au Te Deum ; le soir il y eut feu d'artifice, et dans les salles basses du château l'on distribua aux soldats une quantité de vin quadruple de celle que le gouverneur avait accordée; une main inconnue avait même envoyé plusieurs tonneaux d'eau-de- vie que les soldats défoncèrent. La générosité des soldats qui s'enivraient ne voulut pas que les cinq soldats qui faisaient faction comme sentinelles autour du palais souffrissent de leur position; а mesure qu'ils arrivaient а leurs guérites, un domestique affidé leur donnait du vin, et l'on ne sait par quelle main ceux qui furent placés en sentinelle а minuit et pendant le reste de la nuit reçurent aussi un verre d'eau-de-vie, et l'on oubliait а chaque fois la bouteille auprès de la guérite (comme il a été prouvé au procès qui suivit).

Le désordre dura plus longtemps que Clélia ne l'avait pensé, et ce ne fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huit jours, avait scié deux barreaux de sa fenêtre, celle qui ne donnait pas vers la volière, commença а démonter l'abat- jour; il travaillait presque sur la tête des sentinelles qui gardaient le palais du gouverneur, ils n'entendirent rien. Il avait fait quelques nouveaux noeuds seulement а l'immense corde nécessaire pour descendre de cette terrible hauteur de cent quatre-vingts pieds. Il arrangea cette corde en bandoulière autour de son corps: elle le gênait beaucoup, son volume étant énorme; les noeuds l'empêchaient de former masse, et elle s'écartait а plus de dix-huit pouces du corps. Voilа le grand obstacle, se dit Fabrice.

Cette corde arrangée tant bien que mal, Fabrice prit celle avec laquelle il comptait descendre les trente-cinq pieds qui séparaient sa fenêtre de l'esplanade où était le palais du gouverneur. Mais comme pourtant, quelque enivrées que fussent les sentinelles, il ne pouvait pas descendre exactement sur leurs têtes, il sortit, comme nous l'avons dit, par la seconde fenêtre de sa chambre, celle qui avait jour sur le toit d'une sorte de vaste corps de garde. Par une bizarrerie de malade, dès que le général Fabio Conti avait pu parler, il avait fait monter deux cents soldats dans cet ancien corps de garde abandonné depuis un siècle. Il disait qu'après l'avoir empoisonné on voulait l'assassiner dans son lit, et ces deux cents soldats devaient le garder. On peut juger de l'effet que cette mesure imprévue produisit sur le coeur de Clélia: cette fille pieuse sentait fort bien jusqu'а quel point elle trahissait son père, et un père qui venait d'être presque empoisonné dans l'intérêt du prisonnier qu'elle aimait. Elle vit presque dans l'arrivée imprévue de ces deux cents hommes un arrêt de la Providence qui lui défendait d'aller plus avant et de rendre la liberté а Fabrice.

Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine du prisonnier. On avait encore traité ce triste sujet а la fête même donnée а l'occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi. Puisque pour une pareille vétille, un coup d'épée maladroit donné а un comédien, un homme de la naissance de Fabrice n'était pas mis en liberté au bout de neuf mois de prison et avec la protection du premier ministre, c'est qu'il y avait de la politique dans son affaire. Alors, inutile de s'occuper davantage de lui, avait-on dit; s'il ne convenait pas au pouvoir de le faire mourir en place publique, il mourrait bientôt de maladie. Un ouvrier serrurier qui avait été appelé au palais du général Fabio Conti parla de Fabrice comme d'un prisonnier expédié depuis longtemps et dont on taisait la mort par politique. Le mot de cet homme décida Clélia.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:28

Livre Second - Chapitre XXII.

Dans la journée Fabrice fut attaqué par quelques réflexions sérieuses et désagréables, mais а mesure qu'il entendait sonner les heures qui le rapprochaient du moment de l'action, il se sentait allègre et dispos. La duchesse lui avait écrit qu'il serait surpris par le grand air, et qu'а peine hors de sa prison il se trouverait dans l'impossibilité de marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s'exposer а être repris que se précipiter du haut d'un mur de cent quatre-vingts pieds. Si ce malheur m'arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet, je dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l'ai juré а Clélia, j'aime mieux tomber du haut d'un rempart, si élevé qu'il soit, que d'être toujours а faire des réflexions sur le goût du pain que je mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas éprouver avant la fin, quand on meurt empoisonné! Fabio Conti n'y cherchera pas de façons, il me fera donner de l'arsenic avec lequel il tue les rats de sa citadelle.

Vers le minuit un de ces brouillards épais et blancs que le Pô jette quelquefois sur ses rives s'étendit d'abord sur la ville, et ensuite gagna l'esplanade et les bastions au milieu desquels s'élève la grosse tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la plate-forme, on n'apercevait plus les petits acacias qui environnaient les jardins établis par les soldats au pied du mur de cent quatre-vingts pieds. Voilа qui est excellent, pensa-t-il.

Un peu après que minuit et demi eut sonné, le signal de la petite lampe parut а la fenêtre de la volière. Fabrice était prêt а agir; il fit un signe de croix, puis attacha а son lit la petite corde destinée а lui faire descendre les trente-cinq pieds qui le séparaient de la plate-forme où était le palais. Il arriva sans encombre sur le toit du corps de garde occupé depuis la veille par les deux cents hommes de renfort dont nous avons parlé. Par malheur les soldats, а minuit trois quarts qu'il était alors, n'étaient pas encore endormis; pendant qu'il marchait а pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses, Fabrice les entendait qui disaient que le diable était sur le toit, et qu'il fallait essayer de le tuer d'un coup de fusil. Quelques voix prétendaient que ce souhait était d'une grande impiété, d'autres disaient que si l'on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose, le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarmé la garnison inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se hâtait le plus possible en marchant sur le toit et qu'il faisait beaucoup plus de bruit. Le fait est qu'au moment où, pendu а sa corde, il passa devant les fenêtres, par bonheur а quatre ou cinq pieds de distance а cause de l'avance du toit, elles étaient hérissées de baïonnettes. Quelques-uns ont prétendu que Fabrice toujours fou eut l'idée de jouer le rôle du diable, et qu'il jeta а ces soldats une poignée de sequins. Ce qui est sûr, c'est qu'il avait semé des sequins sur le plancher de sa chambre, et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de la tour Farnèse au parapet, afin de se donner la chance de distraire les soldats qui auraient pu se mettre а le poursuivre.

Arrivé sur la plate-forme et entouré de sentinelles qui ordinairement criaient tous les quarts d'heure une phrase entière: Tout est bien autour de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et chercha la pierre neuve.

Ce qui paraоt incroyable et pourrait faire douter du fait si le résultat n'avait eu pour témoin une ville entière, c'est que les sentinelles placées le long du parapet n'aient pas vu et arrêté Fabrice; а la vérité, le brouillard dont nous avons parlé commençait а monter, et Fabrice a dit que lorsqu'il était sur la plate-forme, le brouillard lui semblait arrivé déjа jusqu'а moitié de la tour Farnèse. Mais ce brouillard n'était point épais, et il apercevait fort bien les sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait que, poussé comme par une force surnaturelle, il alla se placer hardiment entre deux sentinelles assez voisines. Il défit tranquillement la grande corde qu'il avait autour du corps et qui s'embrouilla deux fois; il lui fallut beaucoup de temps pour la débrouiller et l'étendre sur le parapet. Il entendait les soldats parler de tous les côtés, bien résolu а poignarder le premier qui s'avancerait vers lui. Je n'étais nullement troublé, ajoutait-il, il me semblait que j'accomplissais une cérémonie.

Il attacha sa corde enfin débrouillée а une ouverture pratiquée dans le parapet pour l'écoulement des eaux, il monta sur ce même parapet, et pria Dieu avec ferveur; puis, comme un héros des temps de chevalerie, il pensa un instant а Clélia. Combien je suis différent, se dit-il, du Fabrice léger et libertin qui entra ici il y a neuf mois! Enfin il se mit а descendre cette étonnante hauteur. Il agissait mécaniquement, dit-il, et comme il eût fait en plein jour, descendant devant des amis, pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout а coup ses bras perdre leur force; il croit même qu'il lâcha la corde un instant; mais bientôt il la reprit; peut-être, dit-il, il se retint aux broussailles sur lesquelles il glissait et qui l'écorchaient. Il éprouvait de temps а autre une douleur atroce entre les épaules, elle allait jusqu'а lui ôter la respiration. Il y avait un mouvement d'ondulation fort incommode; il était renvoyé sans cesse de la corde aux broussailles. Il fut touché par plusieurs oiseaux assez gros qu'il réveillait et qui se jetaient sur lui en s'envolant. Les premières fois il crut être atteint par des gens descendant de la citadelle par la même voie que lui pour le poursuivre, et il s'apprêtait а se défendre. Enfin il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconvénient que d'avoir les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour, le talus qu'elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en descendant, et les plantes qui croissaient entre les pierres le retenaient beaucoup. En arrivant en bas dans les jardins des soldats il tomba sur un acacia qui, vu d'en haut, lui semblait avoir quatre ou cinq pieds de hauteur, et qui en avait réellement quinze ou vingt. Un ivrogne qui se trouvait lа endormi le prit pour un voleur. En tombant de cet arbre, Fabrice se démit presque le bras gauche. Il se mit а fuir vers le rempart, mais, а ce qu'il dit, ses jambes lui semblaient comme du coton; il n'avait plus aucune force. Malgré le péril, il s'assit et but un peu d'eau-de-vie qui lui restait. Il s'endormit quelques minutes au point de ne plus savoir où il était; en se réveillant il ne pouvait comprendre comment, se trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres. Enfin la terrible vérité revint а sa mémoire. Aussitôt il marcha vers le rempart; il y monta par un grand escalier. La sentinelle, qui était placée tout près, ronflait dans sa guérite. Il trouva une pièce de canon gisant dans l'herbe; il y attacha sa troisième corde; elle se trouva un peu trop courte, et il tomba dans un fossé bourbeux où il pouvait y avoir un pied d'eau. Pendant qu'il se relevait et cherchait а se reconnaоtre, il se sentit saisi par deux hommes: il eut peur un instant; mais bientôt il entendit prononcer près de son oreille et а voix basse: Ah! monsignore! monsignore! Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient а la duchesse; aussitôt il s'évanouit profondément. Quelque temps après il sentit qu'il était porté par des hommes qui marchaient en silence et fort vite; puis on s'arrêta, ce qui lui donna beaucoup d'inquiétude. Mais il n'avait ni la force de parler ni celle d'ouvrir les yeux; il sentait qu'on le serrait; tout а coup il reconnut le parfum des vêtements de la duchesse. Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les mots: Ah! chère amie! puis il s'évanouit de nouveau profondément.

Le fidèle Bruno, avec une escouade de gens de police dévoués au comte, était en réserve а deux cents pas; le comte lui-même était caché dans une petite maison tout près du lieu où la duchesse attendait. Il n'eût pas hésité, s'il l'eût fallu, а mettre l'épée а la main avec quelques officiers а demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme obligé de sauver la vie а Fabrice, qui lui semblait grandement exposé, et qui jadis eût eu sa grâce signée du prince, si lui Mosca n'eût eu la sottise de vouloir éviter une sottise écrite au souverain.

Depuis minuit la duchesse, entourée d'hommes armés jusqu'aux dents, errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle; elle ne pouvait rester en place, elle pensait qu'elle aurait а combattre pour enlever Fabrice а des gens qui le poursuivraient. Cette imagination ardente avait pris cent précautions, trop longues а détailler ici, et d'une imprudence incroyable. On a calculé que plus de quatre-vingts agents étaient sur pied cette nuit-lа, s'attendant а se battre pour quelque chose d'extraordinaire. Par bonheur, Ferrante et Ludovic étaient а la tête de tout cela, et le ministre de la police n'était pas hostile; mais le comte lui-même remarqua que la duchesse ne fut trahie par personne, et qu'il ne sut rien comme ministre.

La duchesse perdit la tête absolument en revoyant Fabrice; elle le serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au désespoir en se voyant couverte de sang: c'était celui des mains de Fabrice; elle le crut dangereusement blessé. Aidée d'un de ses gens, elle lui ôtait son habit pour le panser, lorsque Ludovic, qui, par bonheur, se trouvait lа, mit d'autorité la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui étaient cachées dans un jardin près de la porte de la ville, et l'on partit ventre а terre pour aller passer le Pô près de Sacca. Ferrante, avec vingt hommes bien armés, faisait l'arrière-garde, et avait promis sur sa tête d'arrêter la poursuite. Le comte, seul et а pied, ne quitta les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit que rien ne bougeait. Me voici en haute trahison! se disait-il ivre de joie.

Ludovic eut l'idée excellente de placer dans une voiture un jeune chirurgien attaché а la maison de la duchesse, et qui avait beaucoup de la tournure de Fabrice.

-- Prenez la fuite, lui dit-il, du côté de Bologne; soyez fort maladroit, tâchez de vous faire arrêter; alors coupez-vous dans vos réponses, et enfin avouez que vous êtes Fabrice del Dongo; surtout gagnez du temps. Mettez de l'adresse а être maladroit, vous en serez quitte pour un mois de prison, et madame vous donnera 50 sequins.

-- Est-ce qu'on songe а l'argent quand on sert madame?

Il partit, et fut arrêté quelques heures plus tard, ce qui causa une joie bien plaisante au général Fabio Conti et а Rassi, qui, avec le danger de Fabrice, voyait s'envoler sa baronnie.

L'évasion ne fut connue а la citadelle que sur les six heures du matin, et ce ne fut qu'а dix qu'on osa en instruire le prince. La duchesse avait été si bien servie que, malgré le profond sommeil de Fabrice, qu'elle prenait pour un évanouissement mortel, ce qui fit que trois fois elle fit arrêter la voiture, elle passait le Pô dans une barque comme quatre heures sonnaient. Il y avait des relais sur la rive gauche; on fit encore deux lieues avec une extrême rapidité, puis on fut arrêté plus d'une heure pour la vérification des passeports. La duchesse en avait de toutes les sortes pour elle et pour Fabrice; mais elle était folle ce jour-lа, elle s'avisa de donner dix napoléons au commis de la police autrichienne, et de lui prendre la main en fondant en larmes. Ce commis, fort effrayé, recommença l'examen. On prit la poste; la duchesse payait d'une façon si extravagante, que partout elle excitait les soupçons en ce pays où tout étranger est suspect. Ludovic lui vint encore en aide; il dit que Mme la duchesse était folle de douleur, а cause de la fièvre continue du jeune comte Mosca, fils du premier ministre de Parme, qu'elle emmenait avec elle consulter les médecins de Pavie.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:29

Ce ne fut qu'а dix lieues par delа le Pô que le prisonnier se réveilla tout а fait, il avait une épaule luxée et force écorchures. La duchesse avait encore des façons si extraordinaires que le maоtre d'une auberge de village, où l'on dоna, crut avoir affaire а une princesse du sang impérial, et allait lui faire rendre les honneurs qu'il croyait lui être dus, lorsque Ludovic dit а cet homme que la princesse le ferait immanquablement mettre en prison s'il s'avisait de faire sonner les cloches.

Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoire piémontais. Lа seulement Fabrice était en toute sûreté; on le conduisit dans un petit village écarté de la grande route; on pansa ses mains, et il dormit encore quelques heures.

Ce fut dans ce village que la duchesse se livra а une action non seulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bien funeste а la tranquillité du reste de sa vie. Quelques semaines avant l'évasion de Fabrice, et un jour que tout Parme était allé а la porte de la citadelle pour tâcher de voir dans la cour l'échafaud qu'on dressait en son honneur, la duchesse avait montré а Ludovic, devenu le factotum de sa maison, le secret au moyen duquel on faisait sortir d'un petit cadre de fer, fort bien caché, une des pierres formant le fond du fameux réservoir d'eau du palais Sanseverina, ouvrage du treizième siècle, et dont nous avons parlé. Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de ce petit village, la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue folle, tant les regards qu'elle lui lançait étaient singuliers.

-- Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vous donner quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais, vous êtes un poète, vous auriez bientôt mangé cet argent. Je vous donne la petite terre de la Ricciarda, а une lieue de Casal-Maggiore. Ludovic se jeta а ses pieds fou de joie, et protestant avec l'accent du coeur que ce n'était point pour gagner de l'argent qu'il avait contribué а sauver monsignore Fabrice; qu'il l'avait toujours aimé d'une façon particulière depuis qu'il avait eu l'honneur de le conduire une fois en sa qualité de troisième cocher de madame. Quand cet homme, qui réellement avait du coeur, crut avoir assez occupé de lui une aussi grande dame, il prit congé; mais elle, avec des yeux étincelants, lui dit:

-- Restez.

Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret, regardant de temps а autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfin cet homme, voyant que cette étrange promenade ne prenait point de fin, crut devoir adresser la parole а sa maоtresse.

-- Madame m'a fait un don tellement exagéré, tellement au-dessus de tout ce qu'un pauvre homme tel que moi pouvait s'imaginer, tellement supérieur surtout aux faibles services que j'ai eu l'honneur de rendre, que je crois en conscience ne pas pouvoir garder sa terre de la Ricciarda. J'ai l'honneur de rendre cette terre а madame, et de la prier de m'accorder une pension de quatre cents francs.

-- Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur la plus sombre, combien de fois avez-vous ouï dire que j'avais déserté un projet une fois énoncé par moi?

Après cette phrase, la duchesse se promena encore durant quelques minutes; puis, s'arrêtant tout а coup, elle s'écria:

-- C'est par hasard et parce qu'il a su plaire а cette petite fille, que la vie de Fabrice a été sauvée! S'il n'avait été aimable, il mourait. Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle en marchant sur Ludovic avec des yeux où éclatait la plus sombre fureur. Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui lui donna de vives inquiétudes pour la propriété de sa terre de la Ricciarda.

-- Eh bien! reprit la duchesse du ton le plus doux et le plus gai, et changée du tout au tout, je veux que mes bons habitants de Sacca aient une journée folle et de laquelle ils se souviennent longtemps. Vous allez retourner а Sacca, avez-vous quelque objection? Pensez-vous courir quelque danger?

-- Peu de chose, madame: aucun des habitants de Sacca ne dira jamais que j'étais de la suite de monsignore Fabrice. D'ailleurs, si j'ose le dire а madame, je brûle de voir ma terre de la Ricciarda: il me semble si drôle d'être propriétaire!

-- Ta gaieté me plaоt. Le fermier de la Ricciarda me doit, je pense, trois ou quatre ans de son fermage: je lui fais cadeau de la moitié de ce qu'il me doit, et l'autre moitié de tous ces arrérages, je te la donne, mais а cette condition: tu vas aller а Sacca, tu diras qu'après-demain est le jour de la fête d'une de mes patronnes, et, le soir qui suivra ton arrivée, tu feras illuminer mon château de la façon la plus splendide. N'épargne ni argent ni peine: songe qu'il s'agit du plus grand bonheur de ma vie. De longue main j'ai préparé cette illumination; depuis plus de trois ans j'ai réuni dans les caves du château tout ce qui peut servir а cette noble fête; j'ai donné en dépôt au jardinier toutes les pièces d'artifice nécessaires pour un feu magnifique: tu le feras tirer sur la terrasse qui regarde le Pô. J'ai quatre-vingt-neuf grands tonneaux de vin dans mes caves, tu feras établir quatre-vingt-neuf fontaines de vin dans mon parc. Si le lendemain il reste une bouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai que tu n'aimes pas Fabrice. Quand les fontaines de vin, l'illumination et le feu d'artifice seront bien en train, tu t'esquiveras prudemment, car il est possible, et c'est mon espoir, qu'а Parme toutes ces belles choses-lа paraissent une insolence.

-- C'est ce qui n'est pas possible, seulement c'est sûr; comme il est certain aussi que le fiscal Rassi, qui a signé la sentence de monsignore, en crèvera de rage. Et même... ajouta Ludovic avec timidité, si madame voulait faire plus de plaisir а son pauvre serviteur que de lui donner la moitié des arrérages de la Ricciarda, elle me permettrait de faire une petite plaisanterie а ce Rassi...

-- Tu es un brave homme! s'écria la duchesse avec transport, mais je te défends absolument de rien faire а Rassi; j'ai le projet de le faire pendre en public, plus tard. Quant а toi, tâche de ne pas te faire arrêter а Sacca, tout serait gâté si je te perdais.

-- Moi, madame! Quand j'aurai dit que je fête une des patronnes de madame, si la police envoyait trente gendarmes pour déranger quelque chose, soyez sûre qu'avant d'être arrivés а la croix rouge qui est au milieu du village, pas un d'eux ne serait а cheval. Ils ne se mouchent pas du coude, non les habitants de Sacca; tous contrebandiers finis et qui adorent madame.

-- Enfin, reprit la duchesse d'un air singulièrement dégagé, si je donne du vin а mes braves gens de Sacca, je veux inonder les habitants de Parme, le même soir où mon château sera illuminé, prends le meilleur cheval de mon écurie, cours а mon palais, а Parme, et ouvre le réservoir.

-- Ah! l'excellente idée qu'a madame! s'écria Ludovic, riant comme un fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l'eau aux bourgeois de Parme qui étaient si sûrs, les misérables, que monsignore Fabrice allait être empoisonné comme le pauvre L...

La joie de Ludovic n'en finissait point; la duchesse regardait avec complaisance ses rires fous; il répétait sans cesse: Du vin aux gens de Sacca et de l'eau а ceux de Parme! Madame sait sans doute mieux que moi que lorsqu'on vida imprudemment le réservoir, il y a une vingtaine d'années, il y eut jusqu'а un pied d'eau dans plusieurs des rues de Parme.

-- Et de l'eau aux gens de Parme, répliqua la duchesse en riant. La promenade devant la citadelle eût été remplie de monde si l'on eût coupé le cou а Fabrice... Tout le monde l'appelle le grand coupable... Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamais personne vivante ne sache que cette inondation a été faite par toi, ni ordonnée par moi. Fabrice, le comte lui-même, doivent ignorer cette folle plaisanterie... Mais j'oubliais les pauvres de Sacca; va-t'en écrire une lettre а mon homme d'affaires, que je signerai; tu lui diras que pour la fête de ma sainte patronne il distribue cent sequins aux pauvres de Sacca et qu'il t'obéisse en tout pour l'illumination, le feu d'artifice et le vin; que le lendemain surtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes caves.

-- L'homme d'affaires de madame ne se trouvera embarrassé qu'en un point: depuis cinq ans que madame a le château, elle n'a pas laissé dix pauvres dans Sacca.

-- Et de l'eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse en chantant. Comment exécuteras-tu cette plaisanterie?

-- Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures, а dix et demie mon cheval est а l'auberge des Trois Ganaches, sur la route de Casal-Maggiore et de ma terre de la Ricciarda; а onze heures je suis dans ma chambre au palais, et а onze heures et un quart de l'eau pour les gens de Parme, et plus qu'ils n'en voudront, pour boire а la santé du grand coupable. Dix minutes plus tard je sors de la ville par la route de Bologne. Je fais, en passant, un profond salut а la citadelle, que le courage de monsignore et l'esprit de madame viennent de déshonorer; je prends un sentier dans la campagne, de moi bien connu, et je fais mon entrée а la Ricciarda.

Ludovic leva les yeux sur la duchesse et fut effrayé: elle regardait fixement la muraille nue а six pas d'elle et, il faut en convenir, son regard était atroce. Ah! ma pauvre terre! pensa Ludovic; le fait est qu'elle est folle! La duchesse le regarda et devina sa pensée.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:29

-- Ah! monsieur Ludovic le grand poète, vous voulez une donation par écrit: courez me chercher une feuille de papier. Ludovic ne se fit pas répéter cet ordre, et la duchesse écrivit de sa main une longue reconnaissance antidatée d'un an, et par laquelle elle déclarait avoir reçu, de Ludovic San-Micheli la somme de 80 000 francs, et lui avoir donné en gage la terre de la Ricciarda. Si après douze mois révolus la duchesse n'avait pas rendu lesdits 80 000 francs а Ludovic, la terre de la Ricciarda resterait sa propriété.

Il est beau, se disait la duchesse, de donner а un serviteur fidèle le tiers а peu près de ce qui me reste pour moi-même.

-- Ah ça! dit la duchesse а Ludovic, après la plaisanterie du réservoir, je ne te donne que deux jours pour te réjouir а Casal-Maggiore. Pour que la vente soit valable, dis que c'est une affaire qui remonte а plus d'un an. Reviens me rejoindre а Belgirate, et cela sans le moindre délai; Fabrice ira peut-être en Angleterre où tu le suivras.

Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice étaient а Belgirate.

On s'établit dans ce village enchanteur; mais un chagrin mortel attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice était entièrement changé; dès les premiers moments où il s'était réveillé de son sommeil, en quelque sorte léthargique, après sa fuite, la duchesse s'était aperçue qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire. Le sentiment profond par lui caché avec beaucoup de soin était assez bizarre, ce n'était rien moins que ceci: il était au désespoir d'être hors de prison. Il se gardait bien d'avouer cette cause de sa tristesse, elle eût amené des questions auxquelles il ne voulait pas répondre.

-- Mais quoi! lui disait la duchesse étonnée, cette horrible sensation lorsque la faim te forçait а te nourrir, pour ne pas tomber, d'un de ces mets détestables fournis par la cuisine de la prison, cette sensation, y a-t-il ici quelque goût singulier, est-ce que je m'empoisonne en cet instant, cette sensation ne te fait pas horreur?

-- Je pensais а la mort, répondait Fabrice, comme je suppose qu'y pensent les soldats: c'était une chose possible que je pensais bien éviter par mon adresse.

Ainsi quelle inquiétude, quelle douleur pour la duchesse! Cet être adoré, singulier, vif, original, était désormais sous ses yeux en proie а une rêverie profonde; il préférait la solitude même au plaisir de parler de toutes choses, et а coeur ouvert, а la meilleure amie qu'il eût au monde. Toujours il était bon, empressé, reconnaissant auprès de la duchesse, il eût comme jadis donné cent fois sa vie pour elle; mais son âme était ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce lac sublime sans se dire une parole. La conversation, l'échange de pensées froides désormais possible entre eux, eût peut-être semblé agréable а d'autres: mais eux se souvenaient encore, la duchesse surtout, de ce qu'était leur conversation avant ce fatal combat avec Giletti qui les avait séparés. Fabrice devait а la duchesse l'histoire des neuf mois passés dans une horrible prison, et il se trouvait que sur ce séjour il n'avait а dire que des paroles brèves et incomplètes.

Voilа ce qui devait arriver tôt ou tard, se disait la duchesse avec une tristesse sombre. Le chagrin m'a vieillie, ou bien il aime réellement, et je n'ai plus que la seconde place dans son coeur. Avilie, atterrée par ce plus grand des chagrins possibles, la duchesse se disait quelquefois: Si le ciel voulait que Ferrante fût devenu tout а fait fou ou manquât de courage, il me semble que je serais moins malheureuse. Dès ce moment ce demi-remords empoisonna l'estime que la duchesse avait pour son propre caractère. Ainsi, se disait-elle avec amertume, je me repens d'une résolution prise: Je ne suis donc plus une del Dongo!

Le ciel l'a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et de quel droit voudrais-je qu'il ne fût pas amoureux? Une seule parole d'amour véritable a-t-elle jamais été échangée entre nous?

Cette idée si raisonnable lui ôta le sommeil, et enfin ce qui montrait que la vieillesse et l'affaiblissement de l'âme étaient arrivées pour elle avec la perspective d'une illustre vengeance, elle était cent fois plus malheureuse а Belgirate qu'а Parme. Quant а la personne qui pouvait causer l'étrange rêverie de Fabrice, il n'était guère possible d'avoir des doutes raisonnables: Clélia Conti, cette fille si pieuse, avait trahi son père puisqu'elle avait consenti а enivrer la garnison, et jamais Fabrice ne parlait de Clélia! Mais, ajoutait la duchesse se frappant la poitrine avec désespoir, si la garnison n'eût pas été enivrée, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles; ainsi c'est elle qui l'a sauvé!

C'était avec une extrême difficulté que la duchesse obtenait de Fabrice des détails sur les événements de cette nuit, qui, se disait la duchesse, autrefois eût formé entre nous le sujet d'un entretien sans cesse renaissant! Dans ces temps fortunés, il eût parlé tout un jour et avec une verve et une gaieté sans cesse renaissantes sur la moindre bagatelle que je m'avisais de mettre en avant.

Comme il fallait tout prévoir, la duchesse avait établi Fabrice au port de Locarno, ville suisse а l'extrémité du lac Majeur. Tous les jours elle allait le prendre en bateau pour de longues promenades sur le lac. Eh bien! une fois qu'elle s'avisa de monter chez lui, elle trouva sa chambre tapissée d'une quantité de vues de la ville de Parme qu'il avait fait venir de Milan ou de Parme même, pays qu'il aurait dû tenir en abomination. Son petit salon, changé en atelier, était encombré de tout l'appareil d'un peintre а l'aquarelle, et elle le trouva finissant une troisième vue de la tour Farnèse et du palais du gouverneur.

-- Il ne te manque plus, lui dit-elle d'un air piqué, que de faire de souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulait seulement t'empoisonner. Mais j'y songe, continua la duchesse, tu devrais lui écrire une lettre d'excuses d'avoir pris la liberté de te sauver et de donner un ridicule а sa citadelle.

La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai: а peine arrivé en lieu de sûreté, le premier soin de Fabrice avait été d'écrire au général Fabio Conti une lettre parfaitement polie et dans un certain sens bien ridicule; il lui demandait pardon de s'être sauvé, alléguant pour excuse qu'il avait pu croire que certain subalterne de la prison avait été chargé de lui administrer du poison. Peu lui importait ce qu'il écrivait, Fabrice espérait que les yeux de Clélia verraient cette lettre, et sa figure était couverte de larmes en l'écrivant. Il la termina par une phrase bien plaisante: il osait dire que, se trouvant en liberté, souvent il lui arrivait de regretter sa petite chambre de la tour Farnèse. C'était lа la pensée capitale de sa lettre, il espérait que Clélia la comprendrait. Dans son humeur écrivante, et dans l'espoir d'être lu par quelqu'un, Fabrice adressa des remerciements а don Cesare, ce bon aumônier qui lui avait prêté des livres de théologie. Quelques jours plus tard, Fabrice engagea le petit libraire de Locarno а faire le voyage de Milan, où ce libraire, ami du célèbre bibliomane Reina, acheta les plus magnifiques éditions qu'il pût trouver des ouvrages prêtés par don Cesare. Le bon aumônier reçut ces livres et une belle lettre qui lui disait que, dans des moments d'impatience, peut- être pardonnables а un pauvre prisonnier, on avait chargé les marges de ces livres de notes ridicules. On le suppliait en conséquence de les remplacer dans sa bibliothèque par les volumes que la plus vive reconnaissance se permettait de lui présenter.

Fabrice était bien bon de donner le simple nom de notes aux griffonnages infinis dont il avait chargé les marges d'un exemplaire in-folio des oeuvres de saint Jérôme. Dans l'espoir qu'il pourrait renvoyer ce livre au bon aumônier, et l'échanger contre un autre, il avait écrit jour par jour sur les marges un journal fort exact de tout ce qui lui arrivait en prison; les grands événements n'étaient autre chose que des extases d'amour divin (ce mot divin en remplaçait un autre qu'on n'osait écrire). Tantôt cet amour divin conduisait le prisonnier а un profond désespoir, d'autres fois une voix entendue а travers les airs rendait quelque espérance et causait des transports de bonheur. Tout cela, heureusement, était écrit avec une encre de prison, formée de vin, de chocolat et de suie, et don Cesare n'avait fait qu'y jeter un coup d'oeil en replaçant dans sa bibliothèque le volume de saint Jérôme. S'il en avait suivi les marges, il aurait vu qu'un jour le prisonnier, se croyant empoisonné, se félicitait de mourir а moins de quarante pas de distance de ce qu'il avait aimé le mieux dans ce monde. Mais un autre oeil que celui du bon aumônier avait lu cette page depuis la fuite. Cette belle idée: Mourir près de ce qu'on aime! exprimée de cent façons différentes, était suivie d'un sonnet où l'on voyait que l'âme séparée, après des tourments atroces, de ce corps fragile qu'elle avait habité pendant vingt-trois ans, poussée par cet instinct de bonheur naturel а tout ce qui exista une fois, ne remonterait pas au ciel se mêler aux choeurs des anges aussitôt qu'elle serait libre et dans le cas où le jugement terrible lui accorderait le pardon de ses péchés mais que, plus heureuse après la mort qu'elle n'avait été durant la vie, elle irait а quelques pas de la prison, où si longtemps elle avait gémi, se réunir а tout ce qu'elle avait aimé au monde. Et ainsi, disait le dernier vers du sonnet, j'aurai trouvé mon paradis sur la terre.

Quoiqu'on ne parlât de Fabrice а la citadelle de Parme que comme d'un traоtre infâme qui avait violé les devoirs les plus sacrés, toutefois le bon prêtre don Cesare fut ravi par la vue des beaux livres qu'un inconnu lui faisait parvenir; car Fabrice avait eu l'attention de n'écrire que quelques jours après l'envoi, de peur que son nom ne fоt renvoyer tout le paquet avec indignation. Don Cesare ne parla point de cette attention а son frère, qui entrait en fureur au seul nom de Fabrice; mais depuis la fuite de ce dernier, il avait repris toute son ancienne intimité avec son aimable nièce; et comme il lui avait enseigné jadis quelques mots de latin, il lui fit voir les beaux ouvrages qu'il recevait. Tel avait été l'espoir du voyageur. Tout а coup Clélia rougit extrêmement, elle venait de reconnaоtre l'écriture de Fabrice. De grands morceaux fort étroits de papier jaune étaient placés en guise de signets en divers endroits du volume. Et comme il est vrai de dire qu'au milieu des plats intérêts d'argent, et de la froideur décolorée des pensées vulgaires qui remplissent notre vie, les démarches inspirées par une vraie passion manquent rarement de produire leur effet; comme si une divinité propice prenait le soin de les conduire par la main, Clélia, guidée par cet instinct et par la pensée d'une seule chose au monde, demanda а son oncle de comparer l'ancien exemplaire de saint Jérôme avec celui qu'il venait de recevoir. Comment dire son ravissement au milieu de la sombre tristesse où l'absence de Fabrice l'avait plongée, lorsqu'elle trouva sur les marges de l'ancien saint Jérôme le sonnet dont nous avons parlé, et les mémoires, jour par jour, de l'amour qu'on avait senti pour elle!

Dès le premier jour elle sut le sonnet par coeur; elle le chantait, appuyée sur sa fenêtre, devant la fenêtre désormais solitaire, où elle avait vu si souvent une petite ouverture se démasquer dans l'abat-jour. Cet abat-jour avait été démonté pour être placé sur le bureau du tribunal et servir de pièce de conviction dans un procès ridicule que Rassi instruisait contre Fabrice, accusé du crime de s'être sauvé, ou comme disait le fiscal en riant lui-même, de s'être dérobé а la clémence d'un prince magnanime!
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:29

Chacune des démarches de Clélia était pour elle l'objet d'un vif remords, et depuis qu'elle était malheureuse les remords étaient plus vifs. Elle cherchait а apaiser un peu les reproches qu'elle s'adressait, en se rappelant le voeu de ne jamais revoir Fabrice, fait par elle а la Madone lors du demi-empoisonnement du général, et depuis chaque jour renouvelé. Son père avait été malade de l'évasion de Fabrice, et, de plus, il avait été sur le point de perdre sa place, lorsque le prince, dans sa colère, destitua tous les geôliers de la tour Farnèse, et les fit passer comme prisonniers dans la prison de la ville. Le général avait été sauvé en partie par l'intercession du comte Mosca, qui aimait mieux le voir enfermé au sommet de sa citadelle, que rival actif et intrigant dans les cercles de la cour.

Ce fut pendant les quinze jours que dura l'incertitude relativement а la disgrâce du général Fabio Conti, réellement malade, que Clélia eut le courage d'exécuter le sacrifice qu'elle avait annoncé а Fabrice. Elle avait eu l'esprit d'être malade le jour des réjouissances générales, qui fut aussi celui de la fuite du prisonnier comme le lecteur s'en souvient peut-être; elle fut malade aussi le lendemain, et, en un mot, sut si bien se conduire, qu'а l'exception de geôlier Grillo, chargé spécialement de la garde de Fabrice, personne n'eut de soupçons sur sa complicité, et Grillo se tut.

Mais aussitôt que Clélia n'eut plus d'inquiétudes de ce côté, elle fut plus cruellement agitée encore par ses justes remords. Quelle raison au monde, se disait-elle, peut diminuer le crime d'une fille qui trahit son père?

Un soir, après une journée passée presque tout entière а la chapelle et dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, de l'accompagner chez le général, dont les accès de fureur l'effrayaient d'autant plus, qu'а tout propos il y mêlait des imprécations contre Fabrice, cet abominable traоtre.

Arrivée en présence de son père, elle eut le courage de lui dire que si toujours elle avait refusé de donner la main au marquis Crescenzi, c'est qu'elle ne sentait aucune inclination pour lui, et qu'elle était assurée de ne point trouver le bonheur dans cette union. A ces mots, le général entra en fureur; et Clélia eut assez de peine а reprendre la parole. Elle ajouta que si son père, séduit par la grande fortune du marquis, croyait devoir lui donner l'ordre précis de l'épouser, elle était prête а obéir. Le général fut tout étonné de cette conclusion, а laquelle il était loin de s'attendre; il finit pourtant par s'en réjouir. Ainsi, dit-il а son frère, je ne serai pas réduit а loger dans un second étage, si ce polisson de Fabrice me fait perdre ma place par son mauvais procédé.

Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profondément scandalisé de l'évasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et répétait dans l'occasion la phrase inventée par Rassi sur le plat procédé de ce jeune homme, fort vulgaire d'ailleurs, qui s'était soustrait а la clémence du prince. Cette phrase spirituelle, consacrée par la bonne compagnie, ne prit point dans le peuple. Laissé а son bon sens, et tout en croyant Fabrice fort coupable, il admirait la résolution qu'il avait fallu pour se lancer d'un mur si haut. Pas un être de la cour n'admira ce courage. Quant а la police, fort humiliée de cet échec, elle avait découvert officiellement qu'une troupe de vingt soldats gagnés par les distributions d'argent de la duchesse, cette femme si atrocement ingrate, et dont on ne prononçait plus le nom qu'avec un soupir, avaient tendu а Fabrice quatre échelles liées ensemble, et de quarante-cinq pieds de longueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde qu'on avait liée aux échelles n'avait eu que le mérite fort vulgaire d'attirer ces échelles а lui. Quelques libéraux connus par leur imprudence, et entre autre le médecin C ***, agent payé directement par le prince, ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police atroce avait eu la barbarie de faire fusiller huit des malheureux soldats qui avaient facilité la fuite de cet ingrat Fabrice. Alors il fut blâmé même des libéraux véritables, comme ayant causé par son imprudence la mort de huit pauvres soldats. C'est ainsi que les petits despotismes réduisent а rien la valeur de l'opinion [Tr. J. F. M. 31.].



Livre Second - Chapitre XXIII.

Au milieu de ce déchaоnement général, le seul archevêque Landriani se montra fidèle а la cause de son jeune ami; il osait répéter, même а la cour de la princesse, la maxime de droit suivant laquelle, dans tout procès, il faut réserver une oreille pure de tout préjugé pour entendre les justifications d'un absent.

Dès le lendemain de l'évasion de Fabrice, plusieurs personnes avaient reçu un sonnet assez médiocre qui célébrait cette fuite comme une des belles actions du siècle, et comparait Fabrice а un ange arrivant sur la terre les ailes étendues. Le surlendemain soir, tout Parme répétait un sonnet sublime. C'était le monologue de Fabrice se laissant glisser le long de la corde, et jugeant les divers incidents de sa vie. Ce sonnet lui donna rang dans l'opinion par deux vers magnifiques, tous les connaisseurs reconnurent le style de Ferrante Palla.

Mais ici il me faudrait chercher le style épique: où trouver des couleurs pour peindre les torrents d'indignation qui tout а coup submergèrent tous les coeurs bien pensants, lorsqu'on apprit l'effroyable insolence de cette illumination du château de Sacca? Il n'y eut qu'un cri contre la duchesse; même les libéraux véritables trouvèrent que c'était compromettre d'une façon barbare les pauvres suspects retenus dans les diverses prisons, et exaspérer inutilement le coeur du souverain. Le comte Mosca déclara qu'il ne restait plus qu'une ressource aux anciens amis de la duchesse, c'était de l'oublier. Le concert d'exécration fut donc unanime: un étranger passant par la ville eût été frappé de l'énergie de l'opinion publique. Mais en ce pays où l'on sait apprécier le plaisir de la vengeance, l'illumination de Sacca et la fête admirable donnée dans le parc а plus de six mille paysans eurent un immense succès. Tout le monde répétait а Parme que la duchesse avait fait distribuer mille sequins а ses paysans; on expliquait ainsi l'accueil un peu dur fait а une trentaine de gendarmes que la police avait eu la nigauderie d'envoyer dans ce petit village, trente-six heures après la soirée sublime et l'ivresse générale qui l'avait suivie. Les gendarmes, accueillis а coups de pierres, avaient pris la fuite, et deux d'entre eux, tombés de cheval, avaient été jetés dans le Pô.

Quant а la rupture du grand réservoir d'eau du palais Sanseverina, elle avait passé а peu près inaperçue: c'était pendant la nuit que quelques rues avaient été plus ou moins inondées, le lendemain on eût dit qu'il avait plu. Ludovic avait eu soin de briser les vitres d'une fenêtre du palais, de façon que l'entrée des voleurs était expliquée.

On avait même trouvé une petite échelle. Le seul comte Mosca reconnut le génie de son amie.

Fabrice était parfaitement décidé а revenir а Parme aussitôt qu'il le pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre а l'archevêque, et ce fidèle serviteur revint mettre а la poste au premier village du Piémont, а Sannazaro, au couchant de Pavie, une épоtre latine que le digne prélat adressait а son jeune protégé. Nous ajouterons un détail qui, comme plusieurs autres sans doute, fera longueur dans les pays où l'on n'a plus besoin de précautions. Le nom de Fabrice del Dongo n'était jamais écrit; toutes les lettres qui lui étaient destinées étaient adressées а Ludovic San Micheli, а Locarno en Suisse, ou а Belgirate en Piémont. L'enveloppe était faite d'un papier grossier, le cachet mal appliqué, l'adresse а peine lisible, et quelquefois ornée de recommandations dignes d'une cuisinière; toutes les lettres étaient datées de Naples six jours avant la date véritable.

Du village piémontais de Sannazaro, près de Pavie, Ludovic retourna en toute hâte а Parme: il était chargé d'une mission а laquelle Fabrice mettait la plus grande importance; il ne s'agissait de rien moins que de faire parvenir а Clélia Conti un mouchoir de soie sur lequel était imprimé un sonnet de Pétrarque. Il est vrai qu'un mot était changé а ce sonnet; Clélia le trouva sur sa table deux jours après avoir reçu les remerciements du marquis Crescenzi qui se disait le plus heureux des hommes, et il n'est pas besoin de dire quelle impression cette marque d'un souvenir toujours constant produisit sur son coeur.

Ludovic devait chercher а se procurer tous les détails possibles sur ce qui se passait а la citadelle. Ce fut lui qui apprit а Fabrice la triste nouvelle que le mariage du marquis Crescenzi semblait désormais une chose décidée; il ne se passait presque pas de journée sans qu'il donnât une fête а Clélia, dans l'intérieur de la citadelle. Une preuve décisive du mariage c'est que ce marquis, immensément riche et par conséquent fort avare, comme c'est l'usage parmi les gens opulents du nord de l'Italie, faisait des préparatifs immenses, et pourtant il épousait une fille sans dot. Il est vrai que la vanité du général Fabio Conti, fort choquée de cette remarque, la première qui se fût présentée а l'esprit de tous ses compatriotes, venait d'acheter une terre de plus de 300 000 francs, et cette terre, lui qui n'avait rien, il l'avait payée comptant, apparemment des deniers du marquis. Aussi le général avait-il déclaré qu'il donnait cette terre en mariage а sa fille. Mais les frais d'acte et autres, montant а plus de 12 000 francs, semblèrent une dépense fort ridicule au marquis Crescenzi, être éminemment logique. De son côté il faisait fabriquer а Lyon des tentures magnifiques de couleurs, fort bien agencées et calculées par l'agrément de l'oeil, par le célèbre Pallagi, peintre de Bologne. Ces tentures, dont chacune contenait une partie prise dans les armes de la famille Crescenzi, qui, comme l'univers le sait, descend du fameux Crescentius, consul de Rome en 985, devaient meubler les dix-sept salons qui formaient le rez-de-chaussée du palais du marquis. Les tentures, les pendules et les lustres rendus а Parme coûtèrent plus de 350 000 francs; le prix des glaces nouvelles, ajoutées а celles que la maison possédait déjа, s'éleva а 200 000 francs. A l'exception de deux salons, ouvrages célèbres du Parmesan, le grand peintre du pays après le divin Corrège, toutes les pièces du premier et du second étage étaient maintenant occupées par les peintres célèbres de Florence, de Rome et de Milan, qui les ornaient de peintures а fresque. Fokelberg, le grand sculpteur suédois; Tenerani de Rome, et Marchesi de Milan, travaillaient depuis un an а dix bas reliefs représentant autant de belles actions de Crescentius, ce véritable grand homme. La plupart des plafonds, peints а fresque, offraient aussi quelque allusion а sa vie. On admirait généralement le plafond où Hayez, de Milan, avait représenté Crescentius reçu dans les Champs-Elysées par François Sforce; Laurent le Magnifique, le roi Robert, le tribun Cola di Rienzi, Machiavel, le Dante et les autres grands hommes du moyen âge. L'admiration pour ces âmes d'élite est supposée faire épigramme contre les gens au pouvoir.

Tous ces détails magnifiques occupaient exclusivement l'attention de la noblesse et des bourgeois de Parme, et percèrent le coeur de notre héros lorsqu'il les lut racontés, avec une admiration naïve, dans une longue lettre de plus de vingt pages que Ludovic avait dictée а un douanier de Casal-Maggiore.

Et moi je suis si pauvre! se disait Fabrice, quatre mille livres de rente en tout et pour tout! c'est vraiment une insolence а moi d'oser être amoureux de Clélia Conti, pour qui se font tous ces miracles.

Un seul article de la longue lettre de Ludovic, mais celui-lа écrit de sa mauvaise écriture, annonçait а son maоtre qu'il avait rencontré le soir, et dans l'état d'un homme qui se cache, le pauvre Grillo son ancien geôlier, qui avait été mis en prison, puis relâché. Cet homme lui avait demandé un sequin par charité, et Ludovic lui en avait donné quatre au nom de la duchesse. Les anciens geôliers récemment mis en liberté, au nombre de douze, se préparaient а donner une fête а coups de couteau (un trattamento di cortellate ) aux nouveaux geôliers leurs successeurs, si jamais ils parvenaient а les rencontrer hors de la citadelle. Grillo avait dit que presque tous les jours il y avait sérénade а la forteresse, que mademoiselle Clélia Conti était fort pâle, souvent malade, et autres choses semblables. Ce mot ridicule fit que Ludovic reçut, courrier par courrier, l'ordre de revenir а Locarno. Il revint, et les détails qu'il donna de vive voix furent encore plus tristes pour Fabrice.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:30

On peut juger de l'amabilité dont celui-ci était pour la pauvre duchesse; il eût souffert mille morts plutôt que de prononcer devant elle le nom de Clélia Conti. La duchesse abhorrait Parme; et, pour Fabrice, tout ce qui rappelait cette ville était а la fois sublime et attendrissant.

La duchesse avait moins que jamais oublié sa vengeance; elle était si heureuse avant l'incident de la mort de Giletti! et maintenant, quel était son sort! elle vivait dans l'attente d'un événement affreux dont elle se serait bien gardée de dire un mot а Fabrice, elle qui autrefois, lors de son arrangement avec Ferrante, croyait tant réjouir Fabrice en lui apprenant qu'un jour il serait vengé.

On peut se faire quelque idée maintenant de l'agrément des entretiens de Fabrice avec la duchesse: un silence morne régnait presque toujours entre eux. Pour augmenter les agréments de leurs relations, la duchesse avait cédé а la tentation de jouer un mauvais tour а ce neveu trop chéri. Le comte lui écrivait presque tous les jours; apparemment il envoyait des courriers comme du temps de leurs amours, car ses lettres portaient toujours le timbre de quelque petite ville de la Suisse. Le pauvre homme se torturait l'esprit pour ne pas parler trop ouvertement de sa tendresse, et pour construire des lettres amusantes, а peine si on les parcourait d'un oeil distrait. Que fait, hélas! la fidélité d'un amant estimé, quand on a le coeur percé par la froideur de celui qu'on lui préfère?

En deux mois de temps la duchesse ne lui répondit qu'une fois et ce fut pour l'engager а sonder le terrain auprès de la princesse, et а voir si, malgré l'insolence du feu d'artifice, on recevrait avec plaisir une lettre d'elle duchesse. La lettre qu'il devait présenter, s'il le jugeait а propos, demandait la place de chevalier d'honneur de la princesse, devenue vacante depuis peu, pour le marquis Crescenzi, et désirait qu'elle lui fût accordée en considération de son mariage. La lettre de la duchesse était un chef-d'oeuvre: c'était le respect le plus tendre et le mieux exprimé; on n'avait pas admis dans ce style courtisanesque le moindre mot dont les conséquences, même les plus éloignées, pussent n'être pas agréables а la princesse. Aussi la réponse respirait-elle une amitié tendre et que l'absence met а la torture.

«Mon fils et moi, lui disait la princesse, n'avons pas eu une soirée un peu passable depuis votre départ si brusque. Ma chère duchesse ne se souvient donc plus que c'est elle qui m'a fait rendre une voix consultative dans la nomination des officiers de ma maison? »

«Elle se croit donc obligée de me donner des motifs pour la place du marquis, comme si son désir exprimé n'était pas pour moi le premier des motifs? Le marquis aura la place, si je puis quelque chose; et il y en aura toujours une dans mon coeur, et la première, pour mon aimable duchesse. Mon fils se sert absolument des mêmes expressions, un peu fortes pourtant dans la bouche d'un grand garçon de vingt et un ans, et vous demande des échantillons de minéraux de la vallée d'Orta, voisine de Belgirate. Vous pouvez adresser vos lettres, que j'espère fréquentes, au comte, qui vous déteste toujours et que j'aime surtout а cause de ces sentiments. L'archevêque aussi vous est resté fidèle. Nous espérons tous vous revoir un jour: rappelez-vous qu'il le faut. La marquise Ghisleri, ma grande maоtresse, se dispose а quitter ce monde pour un meilleur: la pauvre femme m'a fait bien du mal; elle me déplaоt encore en s'en allant mal а propos; sa maladie me fait penser au nom que j'eusse mis autrefois avec tant de plaisir а la place du sien, si toutefois j'eusse pu obtenir ce sacrifice de l'indépendance de cette femme unique qui, en nous fuyant, a emporté avec elle toute la joie de ma petite cour, etc., etc. »

C'était donc avec la conscience d'avoir cherché а hâter, autant qu'il était en elle, le mariage qui mettait Fabrice au désespoir, que la duchesse le voyait tous les jours. Aussi passaient-ils quelquefois quatre ou cinq heures а voguer ensemble sur le lac, sans se dire un seul mot. La bienveillance était entière et parfaite du côté de Fabrice; mais il pensait а d'autres choses, et son âme naïve et simple ne lui fournissait rien а dire. La duchesse le voyait, et c'était son supplice.

Nous avons oublié de raconter en son lieu que la duchesse avait pris une maison а Belgirate, village charmant, et qui tient tout ce que son nom promet (voir un beau tournant du lac). De la porte-fenêtre de son salon, la duchesse pouvait mettre le pied dans sa barque. Elle en avait pris une fort ordinaire, et pour laquelle quatre rameurs eussent suffi; elle en engagea douze, et s'arrangea de façon а avoir un homme de chacun des villages situés aux environs de Belgirate. La troisième ou quatrième fois qu'elle se trouva au milieu du lac avec tous ces hommes bien choisis, elle fit arrêter le mouvement des rames.

-- Je vous considère tous comme des amis, leur dit-elle, et je veux vous confier un secret. Mon neveu Fabrice s'est sauvé de prison; et peut-être, par trahison, on cherchera а le reprendre, quoiqu'il soit sur votre lac, pays de franchise. Ayez l'oreille au guet, et prévenez-moi de tout ce que vous apprendrez. Je vous autorise а entrer dans ma chambre le jour et la nuit.

Les rameurs répondirent avec enthousiasme; elle savait se faire aimer. Mais elle ne pensait pas qu'il fût question de reprendre Fabrice: c'était pour elle qu'étaient tous ces soins et, avant l'ordre fatal d'ouvrir le réservoir du palais Sanseverina, elle n'y eût pas songé.

Sa prudence l'avait aussi engagée а prendre un appartement au port de Locarno pour Fabrice; tous les jours il venait la voir, ou elle-même allait en Suisse. On peut juger de l'agrément de leurs perpétuels tête-а-tête par ce détail: La marquise et ses filles vinrent les voir deux fois, et la présence de ces étrangères leur fit plaisir; car, malgré les liens du sang, on peut appeler étrangère une personne qui ne sait rien de nos intérêts les plus chers, et que l'on ne voit qu'une fois par an.

La duchesse se trouvait un soir а Locarno, chez Fabrice, avec la marquise et ses deux filles. L'archiprêtre du pays et le curé étaient venus présenter leurs respects а ces dames: l'archiprêtre, qui était intéressé dans une maison de commerce, et se tenait fort au courant des nouvelles, s'avisa de dire:

-- Le prince de Parme est mort!

La duchesse pâlit extrêmement; elle eut а peine le courage de dire:

-- Donne-t-on des détails?

-- Non, répondit l'archiprêtre; la nouvelle se borne а dire la mort, qui est certaine.

La duchesse regarda Fabrice. J'ai fait cela pour lui, se dit-elle; j'aurais fait mille fois pis, et le voilа qui est lа devant moi indifférent et songeant а une autre! Il était au-dessus des forces de la duchesse de supporter cette affreuse pensée; elle tomba dans un profond évanouissement. Tout le monde s'empressa pour la secourir; mais, en revenant а elle, elle remarqua que Fabrice se donnait moins de mouvement que l'archiprêtre et le curé; il rêvait comme а l'ordinaire.

-- Il pense а retourner а Parme, se dit la duchesse, et peut-être а rompre le mariage de Clélia avec le marquis; mais je saurai l'empêcher. Puis, se souvenant de la présence des deux prêtres, elle se hâta d'ajouter:

-- C'était un grand prince, et qui a été bien calomnié! C'est une perte immense pour nous!

Les deux prêtres prirent congé, et la duchesse, pour être seule, annonça qu'elle allait se mettre au lit.

-- Sans doute, se disait-elle, la prudence m'ordonne d'attendre un mois ou deux avant de retourner а Parme; mais je sens que je n'aurai jamais cette patience; je souffre trop ici. Cette rêverie continuelle, ce silence de Fabrice, sont pour mon coeur un spectacle intolérable. Qui me l'eût dit que je m'ennuierais en me promenant sur ce lac charmant, en tête а tête avec lui, et au moment où j'ai fait pour le venger plus que je ne puis lui dire! Après un tel spectacle, la mort n'est rien. C'est maintenant que je paie les transports de bonheur et de joie enfantine que je trouvais dans mon palais а Parme lorsque j'y reçus Fabrice revenant de Naples. Si j'eusse dit un mot, tout était fini, et peut-être que, lié avec moi, il n'eût pas songé а cette petite Clélia; mais ce mot me faisait une répugnance horrible. Maintenant elle l'emporte sur moi. Quoi de plus simple? elle a vingt ans; et moi, changée par les soucis, malade, j'ai le double de son âge!... Il faut mourir, il faut finir! Une femme de quarante ans n'est plus quelque chose que pour les hommes qui l'ont aimée dans sa jeunesse! Maintenant je ne trouverai plus que des jouissances de vanité; et cela vaut-il la peine de vivre? Raison de plus pour aller а Parme, et pour m'amuser. Si les choses tournaient d'une certaine façon, on m'ôterait la vie. Eh bien! où est le mal? Je ferai une mort magnifique, et, avant que de finir, mais seulement alors, je dirai а Fabrice: Ingrat! c'est pour toi!... Oui, je ne puis trouver d'occupation pour ce peu de vie qui me reste qu'а Parme; j'y ferai la grande dame. Quel bonheur si je pouvais être sensible maintenant а toutes ces distinctions qui autrefois faisaient le malheur de la Raversi! Alors, pour voir mon bonheur, j'avais besoin de regarder dans les yeux de l'envie... Ma vanité a un bonheur; а l'exception du comte peut-être, personne n'aura pu deviner quel a été l'événement qui a mis fin а la vie de mon coeur... J'aimerai Fabrice, je serai dévouée а sa fortune, mais il ne faut pas qu'il rompe le mariage de la Clélia, et qu'il finisse par l'épouser... Non, cela ne sera pas!

La duchesse en était lа de son triste monologue lorsqu'elle entendit un grand bruit dans la maison.

-- Bon! se dit-elle, voilа qu'on vient m'arrêter; Ferrante se sera laissé prendre, il aura parlé. Eh bien tant mieux! je vais avoir une occupation, je vais leur disputer ma tête. Mais primo, il ne faut pas se laisser prendre.

La duchesse, а demi vêtue, s'enfuit au fond de son jardin: elle songeait déjа а passer par-dessus un petit mur et а se sauver dans la campagne; mais elle vit qu'on entrait dans sa chambre. Elle reconnut Bruno, l'homme de confiance du comte: il était seul avec sa femme de chambre. Elle s'approcha de la porte-fenêtre. Cet homme parlait а la femme de chambre des blessures qu'il avait reçues. La duchesse rentra chez elle, Bruno se jeta presque а ses pieds, la conjurant de ne pas dire au comte l'heure ridicule а laquelle il arrivait.

-- Aussitôt la mort du prince, ajouta-t-il, M. le comte a donné l'ordre, а toutes les postes, de ne pas fournir de chevaux aux sujets des états de Parme. En conséquence, je suis allé jusqu'au Pô avec les chevaux de la maison; mais au sortir de la barque, ma voiture a été renversée, brisée, abоmée, et j'ai eu des contusions si graves que je n'ai pu monter а cheval, comme c'était mon devoir.

-- Eh bien! dit la duchesse, il est trois heures du matin: je dirai que vous êtes arrivé а midi; vous n'allez pas me contredire.

-- Je reconnais bien les bontés de madame.

La politique dans une oeuvre littéraire, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n'est pas possible de refuser son attention.

Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d'une raison, nous voudrions taire; mais nous sommes forcés d'en venir а des événements qui sont de notre domaine, puisqu'ils ont pour théâtre le coeur des personnages.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:30

-- Mais, grand Dieu! comment est mort ce grand prince? dit la duchesse а Bruno.

-- Il était а la chasse des oiseaux de passage, dans les marais, le long du Pô, а deux lieues de Sacca. Il est tombé dans un trou caché par une touffe d'herbe: il était tout en sueur, et le froid l'a saisi; on l'a transporté dans une maison isolée, où il est mort au bout de quelques heures. D'autres prétendent que MM. Catena et Borone sont morts aussi, et que tout l'accident provient des casseroles de cuivre du paysan chez lequel on est entré, qui étaient remplies de vert-de-gris. On a déjeuné chez cet homme. Enfin, les têtes exaltées, les jacobins, qui racontent ce qu'ils désirent, parlent de poison. Je sais que mon ami Toto, fourrier de la cour, aurait péri sans les soins généreux d'un manant qui paraissait avoir de grandes connaissances en médecine, et lui a fait faire des remèdes fort singuliers. Mais on ne parle déjа plus de cette mort du prince: au fait, c'était un homme cruel. Lorsque je suis parti, le peuple se rassemblait pour massacrer le fiscal général Rassi: on voulait aussi aller mettre le feu aux portes de la citadelle, pour tâcher de faire sauver les prisonniers. Mais on prétendait que Fabio Conti tirerait ses canons. D'autres assuraient que les canonniers de la citadelle avaient jeté de l'eau sur leur poudre et ne voulaient pas massacrer leurs concitoyens. Mais voici qui est bien plus intéressant: tandis que le chirurgien de Sandolaro arrangeait mon pauvre bras, un homme est arrivé de Parme, qui a dit que le peuple ayant trouvé dans les rues Barbone, ce fameux commis de la citadelle, l'a assommé, et ensuite on est allé le pendre а l'arbre de la promenade qui est le plus voisin de la citadelle. Le peuple était en marche pour aller briser cette belle statue du prince qui est dans les jardins de la cour. Mais M. le comte a pris un bataillon de la garde, l'a rangé devant la statue, et a fait dire au peuple qu'aucun de ceux qui entreraient dans les jardins n'en sortirait vivant, et le peuple avait peur. Mais ce qui est bien singulier, et que cet homme arrivant de Parme, et qui est un ancien gendarme, m'a répété plusieurs fois, c'est que M. le comte a donné des coups de pied au général P..., commandant la garde du prince, et l'a fait conduire hors du jardin par deux fusiliers, après lui avoir arraché ses épaulettes.

-- Je reconnais bien lа le comte, s'écria la duchesse avec un transport de joie qu'elle n'eût pas prévu une minute auparavant: il ne souffrira jamais qu'on outrage notre princesse; et quant au général P..., par dévouement pour ses maоtres légitimes, il n'a jamais voulu servir l'usurpateur, tandis que le comte, moins délicat, a fait toutes les campagnes d'Espagne, ce qu'on lui a souvent reproché а la cour.

La duchesse avait ouvert la lettre du comte, mais en interrompait la lecture pour faire cent questions а Bruno.

La lettre était bien plaisante; le comte employait les termes les plus lugubres, et cependant la joie la plus vive éclatait а chaque mot; il évitait les détails sur le genre de mort du prince, et finissait sa lettre par ces mots:

«Tu vas revenir sans doute, mon cher ange! mais je te conseille d'attendre un jour ou deux le courrier que la princesse t'enverra, а ce que j'espère, aujourd'hui ou demain; il faut que ton retour soit magnifique comme ton départ a été hardi. Quant au grand criminel qui est auprès de toi, je compte bien le faire juger par douze juges appelés de toutes les parties de cet état. Mais, pour faire punir ce monstre-lа comme il le mérite, il faut d'abord que je puisse faire des papillotes avec la première sentence, si elle existe. »

Le comte avait rouvert sa lettre:

«Voici bien une autre affaire: je viens de faire distribuer des cartouches aux deux bataillons de la garde; je vais me battre et mériter de mon mieux ce surnom de Cruel dont les libéraux m'ont gratifié depuis si longtemps. Cette vieille momie de général P... a osé parler dans la caserne d'entrer en pourparlers avec le peuple а demi révolté. Je t'écris du milieu de la rue; je vais au palais, où l'on ne pénétrera que sur mon cadavre. Adieu! Si je meurs, ce sera en t'adorant quand même, ainsi que j'ai vécu! N'oublie pas de faire prendre 300 000 francs déposés en ton nom chez D..., а Lyon. »

«Voilа ce pauvre diable de Rassi pâle comme la mort, et sans perruque; tu n'as pas d'idée de cette figure! Le peuple veut absolument le pendre; ce serait un grand tort qu'on lui ferait, il mérite d'être écartelé. Il se réfugiait а mon palais, et m'a couru après dans la rue; je ne sais trop qu'en faire... je ne veux pas le conduire au palais du prince, ce serait faire éclater la révolte de ce côté. F... verra si je l'aime; mon premier mot а Rassi a été: Il me faut la sentence contre M. del Dongo, et toutes les copies que vous pouvez en avoir, et dites а tous ces juges iniques, qui sont cause de cette révolte, que je les ferai tous pendre, ainsi que vous, mon cher ami, s'ils soufflent un mot de cette sentence, qui n'a jamais existé. Au nom de Fabrice, j'envoie une compagnie de grenadiers а l'archevêque. Adieu, cher ange! mon palais va être brûlé, et je perdrai les charmants portraits que j'ai de toi. Je cours au palais pour faire destituer cet infâme général P..., qui fait des siennes; il flatte bassement le peuple, comme autrefois il flattait le feu prince. Tous ces généraux ont une peur du diable; je vais, je crois, me faire nommer général en chef. »

La duchesse eut la malice de ne pas envoyer réveiller Fabrice; elle se sentait pour le comte un accès d'admiration qui ressemblait fort а de l'amour. Toutes réflexions faites, se dit-elle, il faut que je l'épouse. Elle le lui écrivit aussitôt, et fit partir un de ses gens. Cette nuit, la duchesse n'eut pas le temps d'être malheureuse.

Le lendemain, sur le midi, elle vit une barque montée par dix rameurs et qui fendait rapidement les eaux du lac; Fabrice et elle reconnurent bientôt un homme portant la livrée du prince de Parme: c'était en effet un de ses courriers qui, avant de descendre а terre, cria а la duchesse:-- La révolte est apaisée! Ce courrier lui remit plusieurs lettres du comte, une lettre admirable de la princesse et une ordonnance du prince Ranuce-Ernest V, sur parchemin, qui la nommait duchesse de San Giovanni et grande maоtresse de la princesse douairière. Ce jeune prince, savant en minéralogie, et qu'elle croyait un imbécile, avait eu l'esprit de lui écrire un petit billet; mais il y avait de l'amour а la fin. Le billet commençait ainsi:

«Le comte dit, madame la duchesse, qu'il est content de moi; le fait est que j'ai essuyé quelques coups de fusil а ses côtés et que mon cheval a été touché: а voir le bruit qu'on fait pour si peu de chose, je désire vivement assister а une vraie bataille, mais que ce ne soit pas contre mes sujets. Je dois tout au comte; tous mes généraux, qui n'ont pas fait la guerre, se sont conduits comme des lièvres; je crois que deux ou trois se sont enfuis jusqu'а Bologne. Depuis qu'un grand et déplorable événement m'a donné le pouvoir, je n'ai point signé d'ordonnance qui m'ait été aussi agréable que celle qui vous nomme grande maоtresse de ma mère. Ma mère et moi, nous nous sommes souvenus qu'un jour vous admiriez la belle vue que l'on a du palazzeto de San Giovanni, qui jadis appartint а Pétrarque, du moins on le dit; ma mère a voulu vous donner cette petite terre; et moi, ne sachant que vous donner, et n'osant vous offrir tout ce qui vous appartient, je vous ai faite duchesse dans mon pays; je ne sais si vous êtes assez savante pour savoir que Sanseverina est un titre romain. Je viens de donner le grand cordon de mon ordre а notre digne archevêque, qui a déployé une fermeté bien rare chez les hommes de soixante-dix ans. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir rappelé toutes les dames exilées. On me dit que je ne dois plus signer, dorénavant, qu'après avoir écrit les mots votre affectionné : je suis fâché que l'on me fasse prodiguer une assurance qui n'est complètement vraie que quand je vous écris.

«Votre affectionné,

«RANUCE-ERNEST. »

Qui n'eût dit, d'après ce langage, que la duchesse allait jouir de la plus haute faveur? Toutefois elle trouva quelque chose de fort singulier dans d'autres lettres du comte, qu'elle reçut deux heures plus tard. Il ne s'expliquait point autrement, mais lui conseillait de retarder de quelques jours son retour а Parme, et d'écrire а la princesse qu'elle était fort indisposée. La duchesse et Fabrice n'en partirent pas moins pour Parme aussitôt après dоner. Le but de la duchesse, que toutefois elle ne s'avouait pas, était de presser le mariage du marquis Crescenzi: Fabrice, de son côté, fit la route dans des transports de bonheur fous, et qui semblèrent ridicules а sa tante. Il avait l'espoir de revoir bientôt Clélia; il comptait bien l'enlever, même malgré elle, s'il n'y avait que ce moyen de rompre son mariage.

Le voyage de la duchesse et de son neveu fut très gai. A une poste avant Parme, Fabrice s'arrêta un instant pour reprendre l'habit ecclésiastique; d'ordinaire il était vêtu comme un homme en deuil. Quand il rentra dans la chambre de la duchesse:

-- Je trouve quelque chose de louche et d'inexplicable, lui dit-elle, dans les lettres du comte. Si tu m'en croyais, tu passerais ici quelques heures; je t'enverrai un courrier dès que j'aurai parlé а ce grand ministre.

Ce fut avec beaucoup de peine que Fabrice se rendit а cet avis raisonnable. Des transports de joie dignes d'un enfant de quinze ans marquèrent la réception que le comte fit а la duchesse, qu'il appelait sa femme. Il fut longtemps sans vouloir parler politique, et, quand enfin on en vint а la triste raison:

-- Tu as fort bien fait d'empêcher Fabrice d'arriver officiellement; nous sommes ici en pleine réaction. Devine un peu le collègue que le prince m'a donné comme ministre de la justice! c'est Rassi, ma chère, Rassi, que j'ai traité comme un gueux qu'il est, le jour de nos grandes affaires. A propos, je t'avertis qu'on a supprimé tout ce qui s'est passé ici. Si tu lis notre gazette, tu verras qu'un commis de la citadelle, nommé Barbone, est mort d'une chute de voiture. Quant aux soixante et tant de coquins que j'ai fait tuer а coups de balles, lorsqu'ils attaquaient la statue du prince dans les jardins, ils se portent fort bien, seulement ils sont en voyage. Le comte Zurla, ministre de l'intérieur, est allé lui-même а la demeure de chacun de ces héros malheureux, et a remis quinze sequins а leurs familles ou а leurs amis, avec ordre de dire que le défunt était en voyage, et menace très expresse de la prison, si l'on s'avisait de faire entendre qu'il avait été tué. Un homme de mon propre ministère, les affaires étrangères, a été envoyé en mission auprès des journalistes de Milan et de Turin, afin qu'on ne parle pas du malheureux événement, c'est le mot consacré; cet homme doit pousser jusqu'а Paris et Londres, afin de démentir dans tous les journaux, et presque officiellement, tout ce qu'on pourrait dire de nos troubles. Un autre agent s'est acheminé vers Bologne et Florence. J'ai haussé les épaules.

Mais le plaisant, а mon âge, c'est que j'ai eu un moment d'enthousiasme en parlant aux soldats de la garde et arrachant les épaulettes de ce pleutre de général P... En cet instant j'aurais donné ma vie, sans balancer, pour le prince; j'avoue maintenant que c'eût été une façon bien bête de finir. Aujourd'hui, le prince, tout bon jeune homme qu'il est, donnerait cent écus pour que je mourusse de maladie; il n'ose pas encore me demander ma démission mais nous nous parlons le plus rarement possible, et je lui envoie une quantité de petits rapports par écrit, comme je le pratiquais avec le feu prince, après la prison de Fabrice. A propos, je n'ai point fait des papillotes avec la sentence signée contre lui, par la grande raison que ce coquin de Rassi ne me l'a point remise. Vous avez donc fort bien fait d'empêcher Fabrice d'arriver ici officiellement. La sentence est toujours exécutoire; je ne crois pas pourtant que le Rassi osât faire arrêter notre neveu aujourd'hui, mais il est possible qu'il l'ose dans quinze jours. Si Fabrice veut absolument rentrer en ville, qu'il vienne loger chez moi.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:31

-- Mais la cause de tout ceci? s'écria la duchesse étonnée.

-- On a persuadé au prince que je me donne des airs de dictateur et de sauveur de la patrie, et que je veux le mener comme un enfant; qui plus est, en parlant de lui, j'aurais prononcé le mot fatal: cet enfant. Le fait peut être vrai, j'étais exalté ce jour-lа: par exemple, je le voyais un grand homme, parce qu'il n'avait point trop de peur au milieu des premiers coups de fusil qu'il entendоt de sa vie. Il ne manque point d'esprit, il a même un meilleur ton que son père: enfin, je ne saurais trop le répéter, le fond du coeur est honnête et bon; mais ce coeur sincère et jeune se crispe quand on lui raconte un tour de fripon, et croit qu'il faut avoir l'âme bien noire soi-même pour apercevoir de telles choses: songez а l'éducation qu'il a reçue!...

-- Votre Excellence devait songer qu'un jour il serait le maоtre, et placer un homme d'esprit auprès de lui.

-- D'abord, nous avons l'exemple de l'abbé de Condillac, qui, appelé par le marquis de Felino, mon prédécesseur, ne fit de son élève que le roi des nigauds. Il allait а la procession, et, en 1796, il ne sut pas traiter avec le général Bonaparte, qui eût triplé l'étendue de ses états. En second lieu, je n'ai jamais cru rester ministre dix ans de suite. Maintenant que je suis désabusé de tout, et cela depuis un mois, je veux réunir un million, avant de laisser а elle-même cette pétaudière que j'ai sauvée. Sans moi, Parme eût été république pendant deux mois, avec le poète Ferrante Palla pour dictateur.

Ce mot fit rougir la duchesse. Le comte ignorait tout.

-- Nous allons retomber dans la monarchie ordinaire du dix-huitième siècle: le confesseur et la maоtresse. Au fond, le prince n'aime que la minéralogie, et peut- être vous, madame. Depuis qu'il règne, son valet de chambre dont je viens de faire le frère capitaine, ce frère a neuf mois de service, ce valet de chambre, dis-je, est allé lui fourrer dans la tête qu'il doit être plus heureux qu'un autre parce que son profil va se trouver sur les écus. A la suite de cette belle idée est arrivé l'ennui.

Maintenant il lui faut un aide de camp, remède а l'ennui. Eh bien! quand il m'offrirait ce fameux million qui nous est nécessaire pour bien vivre а Naples ou а Paris, je ne voudrais pas être son remède de l'ennui, et passer chaque jour quatre ou cinq heures avec Son Altesse. D'ailleurs, comme j'ai plus d'esprit que lui, au bout d'un mois il me prendrait pour un monstre.

Le feu prince était méchant et envieux, mais il avait fait la guerre et commandé des corps d'armée, ce qui lui avait donné de la tenue; on trouvait en lui l'étoffe d'un prince, et je pouvais être ministre bon ou mauvais. Avec cet honnête homme de fils candide et vraiment bon, je suis forcé d'être un intrigant. Me voici le rival de la dernière femmelette du château, et rival fort inférieur, car je mépriserai cent détails nécessaires. Par exemple, il y a trois jours, une de ces femmes qui distribuent les serviettes blanches tous les matins dans les appartements a eu l'idée de faire perdre au prince la clef d'un de ses bureaux anglais. Sur quoi Son Altesse a refusé de s'occuper de toutes les affaires dont les papiers se trouvent dans ce bureau; а la vérité pour vingt francs on peut faire détacher les planches qui en forment le fond, ou employer de fausses clefs; mais Ranuce-Ernest V m'a dit que ce serait donner de mauvaises habitudes au serrurier de la cour.

Jusqu'ici il lui a été absolument impossible de garder trois jours de suite la même volonté. S'il fût né monsieur le marquis un tel, avec de la fortune, ce jeune prince eût été un des hommes les plus estimables de sa cour, une sorte de Louis XVI; mais comment, avec sa naïveté pieuse, va-t-il résister а toutes les savantes embûches dont il est entouré? Aussi le salon de votre ennemie la Raversi est plus puissant que jamais; on y a découvert que moi, qui ai fait tirer sur le peuple, et qui étais résolu а tuer trois mille hommes s'il le fallait, plutôt que de laisser outrager la statue du prince qui avait été mon maоtre, je suis un libéral enragé, je voulais faire signer une constitution, et cent absurdités pareilles. Avec ces propos de république, les fous nous empêcheraient de jouir de la meilleure des monarchies... Enfin, madame, vous êtes la seule personne du parti libéral actuel dont mes ennemis me font le chef, sur le compte de qui le prince ne se soit pas expliqué en termes désobligeants; l'archevêque, toujours parfaitement honnête homme, pour avoir parlé en termes raisonnables de ce que j'ai fait le jour malheureux, est en pleine disgrâce.

Le lendemain du jour qui ne s'appelait pas encore malheureux, quand il était encore vrai que la révolte avait existé, le prince dit а l'archevêque que, pour que vous n'eussiez pas а prendre un titre inférieur en m'épousant, il me ferait duc. Aujourd'hui je crois que c'est Rassi, anobli par moi lorsqu'il me vendait les secrets du feu prince, qui va être fait comte. En présence d'un tel avancement je jouerai le rôle d'un nigaud.

-- Et le pauvre prince se mettra dans la crotte.

-- Sans doute: mais au fond il est le maоtre, qualité qui, en moins de quinze jours, fait disparaоtre le ridicule. Ainsi, chère duchesse, faisons comme au jeu de tric-trac, allons-nous-en.

-- Mais nous ne serons guère riches.

-- Au fond, ni vous ni moi n'avons besoin de luxe. Si vous me donnez а Naples une place dans une loge а San Carlo et un cheval, je suis plus que satisfait; ce ne sera jamais le plus ou moins de luxe qui nous donnera un rang а vous et а moi, c'est le plaisir que les gens d'esprit du pays pourront trouver peut-être а venir prendre une tasse de thé chez vous.

-- Mais, reprit la duchesse, que serait-il arrivé, le jour malheureux, si vous vous étiez tenu а l'écart comme j'espère que vous le ferez а l'avenir?

-- Les troupes fraternisaient avec le peuple, il y avait trois jours de massacre et d'incendie (car il faut cent ans а ce pays pour que la république n'y soit pas une absurdité), puis quinze jours de pillage, jusqu'а ce que deux ou trois régiments fournis par l'étranger fussent venus mettre le holа. Ferrante Palla était au milieu du peuple, plein de courage et furibond comme а l'ordinaire; il avait sans doute une douzaine d'amis qui agissaient de concert avec lui, ce dont Rassi fera une superbe conspiration. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, porteur d'un habit d'un délabrement incroyable! il distribuait l'or а pleines mains.

La duchesse, émerveillée de toutes ces nouvelles, se hâta d'aller remercier la princesse.

Au moment de son entrée dans la chambre, la dame d'atours lui remit la petite clef d'or que l'on porte а la ceinture, et qui est la marque de l'autorité suprême dans la partie du palais qui dépend de la princesse. Clara Paolina se hâta de faire sortir tout le monde; et, une fois seule avec son amie, persista pendant quelques instants а ne s'expliquer qu'а demi. La duchesse ne comprenait pas trop ce que tout cela voulait dire, et ne répondait qu'avec beaucoup de réserve. Enfin, la princesse fondit en larmes, et, se jetant dans les bras de la duchesse, s'écria: Les temps de mon malheur vont recommencer: mon fils me traitera plus mal que ne l'a fait son père!

-- C'est ce que j'empêcherai, répliqua vivement la duchesse. Mais d'abord j'ai besoin, continua-t-elle, que Votre Altesse Sérénissime daigne accepter ici l'hommage de toute ma reconnaissance et de mon profond respect.

-- Que voulez-vous dire? s'écria la princesse remplie d'inquiétude, et craignant une démission.

-- C'est que toutes les fois que Votre Altesse Sérénissime me permettra de tourner а droite le menton tremblant de ce magot qui est sur sa cheminée, elle me permettra aussi d'appeler les choses par leur vrai nom.

-- N'est-ce que ça, ma chère duchesse? s'écria Clara Paolina en se levant, et courant elle-même mettre le magot en bonne position; parlez donc en toute liberté, madame la grande maоtresse, dit-elle avec un ton de voix charmant.

-- Madame, reprit celle-ci, Votre Altesse a parfaitement vu la position; nous courons, vous et moi, les plus grands dangers; la sentence contre Fabrice n'est point révoquée; par conséquent, le jour où l'on voudra se défaire de moi et vous outrager, on le remet en prison. Notre position est aussi mauvaise que jamais. Quant а moi personnellement, j'épouse le comte, et nous allons nous établir а Naples ou а Paris. Le dernier trait d'ingratitude dont le comte est victime en ce moment, l'a entièrement dégoûté des affaires et, sauf l'intérêt de Votre Altesse Sérénissime, je ne lui conseillerais de rester dans ce gâchis qu'autant que le prince lui donnerait une somme énorme. Je demanderai а Votre Altesse la permission de lui expliquer que le comte, qui avait 130 000 francs en arrivant aux affaires, possède а peine aujourd'hui 20 000 livres de rente. C'était en vain que depuis longtemps je le pressais de songer а sa fortune. Pendant mon absence, il a cherché querelle aux fermiers généraux du prince, qui étaient des fripons; le comte les a remplacés par d'autres fripons qui lui ont donné 800 000 francs.

-- Comment! s'écria la princesse étonnée, mon Dieu! que je suis fâchée de cela!

-- Madame, répliqua la duchesse d'un très grand sang-froid, faut-il retourner le nez du magot а gauche?

-- Mon Dieu, non, s'écria la princesse; mais je suis fâchée qu'un homme du caractère du comte ait songé а ce genre de gain.

-- Sans ce vol, il était méprisé de tous les honnêtes gens.

-- Grand Dieu! est-il possible!

-- Madame, reprit la duchesse, excepté mon ami, le marquis Crescenzi, qui a 3 ou 400 000 livres de rente, tout le monde vole ici; et comment ne volerait-on pas dans un pays où la reconnaissance des plus grands services ne dure pas tout а fait un mois? Il n'y a donc de réel et de survivant а la disgrâce que l'argent. Je vais me permettre, madame, des vérités terribles.

-- Je vous les permets, moi, dit la princesse avec un profond soupir, et pourtant elles me sont cruellement désagréables.

-- Eh bien! madame, le prince votre fils, parfaitement honnête homme, peut vous rendre bien plus malheureuse que ne fit son père; le feu prince avait du caractère а peu près comme tout le monde. Notre souverain actuel n'est pas sûr de vouloir la même chose trois jours de suite; par conséquent, pour qu'on puisse être sûr de lui, il faut vivre continuellement avec lui et ne le laisser parler а personne. Comme cette vérité n'est pas bien difficile а deviner, le nouveau parti ultra, dirigé par ces deux bonnes têtes, Rassi et la marquise Raversi, va chercher а donner une maоtresse au prince. Cette maоtresse aura la permission de faire sa fortune et de distribuer quelques places subalternes, mais elle devra répondre au parti de la constante volonté du maоtre.

Moi, pour être bien établie а la cour de Votre Altesse, j'ai besoin que le Rassi soit exilé et conspué; je veux, de plus, que Fabrice soit jugé par les juges les plus honnêtes que l'on pourra trouver: si ces messieurs reconnaissent, comme je l'espère, qu'il est innocent, il sera naturel d'accorder а monsieur l'archevêque que Fabrice soit son coadjuteur avec future succession. Si j'échoue, le comte et moi nous nous retirons; alors, je laisse en partant ce conseil а Votre Altesse Sérénissime: elle ne doit jamais pardonner а Rassi, et jamais non plus sortir des états de son fils. De près, ce bon fils ne lui fera pas de mal sérieux.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:31

-- J'ai suivi vos raisonnements avec toute l'attention requise, répondit la princesse en souriant; faudra-t-il donc que je me charge du soin de donner une maоtresse а mon fils?

-- Non pas, madame, mais faites d'abord que votre salon soit le seul où il s'amuse.

La conversation fut infinie dans ce sens, les écailles tombaient des yeux de l'innocente et spirituelle princesse.

Un courrier de la duchesse alla dire а Fabrice qu'il pouvait entrer en ville, mais en se cachant. On l'aperçut а peine: il passait sa vie déguisé en paysan dans la baraque en bois d'un marchand de marrons, établi vis-а-vis de la porte de la citadelle, sous les arbres de la promenade.



Livre Second - Chapitre XXIV.

La duchesse organisa des soirées charmantes au palais, qui n'avait jamais vu tant de gaieté; jamais elle ne fut plus aimable que cet hiver, et pourtant elle vécut au milieu des plus grands dangers; mais aussi, pendant cette saison critique, il ne lui arriva pas deux fois de songer avec un certain degré de malheur а l'étrange changement de Fabrice. Le jeune prince venait de fort bonne heure aux soirées aimables de sa mère, qui lui disait toujours:

-- Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu'il y a sur votre bureau plus de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et je ne veux pas que l'Europe m'accuse de faire de vous un roi fainéant pour régner а votre place.

Ces avis avaient le désavantage de se présenter toujours dans les moments les plus inopportuns, c'est-а-dire quand Son Altesse, ayant vaincu sa timidité, prenait part а quelque charade en action qui l'amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties de campagne où, sous prétexte de conquérir au nouveau souverain l'affection de son peuple, la princesse admettait les plus jolies femmes de la bourgeoisie. La duchesse, qui était l'âme de cette cour joyeuse, espérait que ces belles bourgeoises, qui toutes voyaient avec une envie mortelle la haute fortune du bourgeois Rassi, raconteraient au prince quelqu'une des friponneries sans nombre de ce ministre. Or, entre autres idées enfantines, le prince prétendait avoir un ministère moral.

Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soirées brillantes de la cour de la princesse, dirigées par son ennemie, étaient dangereuses pour lui. Il n'avait pas voulu remettre au comte Mosca la sentence fort légale rendue contre Fabrice; il fallait donc que la duchesse ou lui disparussent de la cour.

Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il était de bon ton de nier l'existence, on avait distribué de l'argent au peuple. Rassi partit de lа: plus mal mis encore que de coutume, il monta dans les maisons les plus misérables de la ville, et passa des heures entières en conversation réglée avec leurs pauvres habitants. Il fut bien récompensé de tant de soins: après quinze jours de ce genre de vie il eut la certitude que Ferrante Palla avait été le chef secret de l'insurrection, et bien plus, que cet être, pauvre toute sa vie comme un grand poète, avait fait vendre huit ou dix diamants а Gênes.

On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaient réellement plus de 40 000 francs, et que, dix jours avant la mort du prince, on avait laissées pour 35 000 francs, parce que, disait-on, on avait besoin d'argent.

Comment peindre les transports de joie du ministre de la justice а cette découverte? Il s'apercevait que tous les jours on lui donnait des ridicules а la cour de la princesse douairière, et plusieurs fois le prince, parlant d'affaires avec lui, lui avait ri au nez avec toute la naïveté de la jeunesse. Il faut avouer que le Rassi avait des habitudes singulièrement plébéiennes: par exemple, dès qu'une discussion l'intéressait, il croisait les jambes et prenait son soulier dans la main; si l'intérêt croissait, il étalait son mouchoir de coton rouge sur sa jambe, etc., etc. Le prince avait beaucoup ri de la plaisanterie d'une des plus jolies femmes de la bourgeoisie, qui, sachant d'ailleurs qu'elle avait la jambe fort bien faite, s'était mise а imiter ce geste élégant du ministre de la justice.

Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit au prince:

-- Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs pour savoir au juste quel a été le genre de mort de son auguste père? avec cette somme, la justice serait mise а même de saisir les coupables, s'il y en a.

La réponse du prince ne pouvait être douteuse.

A quelque temps de lа, la Chékina avertit la duchesse qu'on lui avait offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants de sa maоtresse par un orfèvre; elle avait refusé avec indignation. La duchesse la gronda d'avoir refusé; et, а huit jours de lа, la Chékina eut des diamants а montrer. Le jour pris pour cette exhibition des diamants, le comte Mosca plaça deux hommes sûrs auprès de chacun des orfèvres de Parme, et sur le minuit il vint dire а la duchesse que l'orfèvre curieux n'était autre que le frère de Rassi. La duchesse, qui était fort gaie ce soir-lа (on jouait au palais une comédie dell'arte, c'est-а-dire où chaque personnage invente le dialogue а mesure qu'il le dit, le plan seul de la comédie est affiché dans la coulisse), la duchesse, qui jouait un rôle, avait pour amoureux dans la pièce le comte Baldi, l'ancien ami de la marquise Raversi, qui était présente. Le prince, l'homme le plus timide de ses états, mais fort joli garçon et doué du coeur le plus tendre, étudiait le rôle du comte Baldi, et voulait le jouer а la seconde représentation.

-- J'ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais а la première scène du second acte; passons dans la salle des gardes.

Lа, au milieu de vingt gardes du corps, tous fort éveillés et fort attentifs aux discours du premier ministre et de la grande maоtresse, la duchesse dit en riant а son ami:

-- Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement. C'est par moi que fut appelé au trône Ernest V; il s'agissait de venger Fabrice, que j'aimais alors bien plus qu'aujourd'hui, quoique toujours fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyez guère а cette innocence, mais peu importe, puisque vous m'aimez malgré mes crimes. Eh bien! voici un crime véritable: j'ai donné tous mes diamants а une espèce de fou fort intéressant, nommé Ferrante Palla, je l'ai même embrassé pour qu'il fоt périr l'homme qui voulait faire empoisonner Fabrice. Où est le mal?

-- Ah! voilа donc où Ferrante avait pris de l'argent pour son émeute! dit le comte, un peu stupéfait; et vous me racontez tout cela dans la salle des gardes!

-- C'est que je suis pressée, et voici le Rassi sur les traces du crime. Il est bien vrai que je n'ai jamais parlé d'insurrection, car j'abhorre les jacobins. Réfléchissez lа- dessus, et dites-moi votre avis après la pièce.

-- Je vous dirai tout de suite qu'il faut inspirer de l'amour au prince... Mais en tout bien tout honneur, au moins!

On appelait la duchesse pour son entrée en scène, elle s'enfuit.

Quelques jours après, la duchesse reçut par la poste une grande lettre ridicule, signée du nom d'une ancienne femme de chambre а elle; cette femme demandait а être employée а la cour, mais la duchesse avait reconnu du premier coup d'oeil que ce n'était ni son écriture ni son style. En ouvrant la feuille pour lire la seconde page, la duchesse vit tomber а ses pieds une petite image miraculeuse de la Madone, pliée dans une feuille imprimée d'un vieux livre. Après avoir jeté un coup d'oeil sur l'image, la duchesse lut quelques lignes de la vieille feuille imprimée. Ses yeux brillèrent, et elle y trouvait ces mots:

Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le reste on voulut ranimer le feu sacré dans des âmes qui se trouvèrent glacées par l'égoïsme. Le renard est sur mes traces, c'est pourquoi je n'ai pas cherché а voir une dernière fois l'être adoré. Je me suis dit, elle n'aime pas la république, elle qui m'est supérieure par l'esprit autant que par les grâces et la beauté. D'ailleurs, comment faire une république sans républicains? Est-ce que je me tromperais? Dans six mois, je parcourrai, le microscope а la main, et а pied, les petites villes d'Amérique, je verrai si je dois encore aimer la seule rivale que vous ayez dans mon coeur. Si vous recevez cette lettre, madame la baronne, et qu'aucun oeil profane ne l'ait lue avant vous, faites briser un des jeunes frênes plantés а vingt pas de l'endroit où j'osai vous parler pour la première fois. Alors je ferai enterrer, sous le grand buis du jardin que vous remarquâtes une fois en mes jours heureux, une boоte où se trouveront de ces choses qui font calomnier les gens de mon opinion. Certes, je me fusse bien gardé d'écrire si le renard n'était sur mes traces, et ne pouvait arriver а cet être céleste; voir le buis dans quinze jours. »

Puisqu'il a une imprimerie а ses ordres, se dit la duchesse, bientôt nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu'il m'y donnera!

La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendant huit jours elle fut indisposée, et la cour n'eut plus de jolies soirées. La princesse, fort scandalisée de tout ce que la peur qu'elle avait de son fils l'obligeait de faire dès les premiers moments de son veuvage, alla passer ces huit jours dans un couvent attenant а l'église où le feu prince était inhumé. Cette interruption des soirées jeta sur les bras du prince une masse énorme de loisir, et porta un échec notable au crédit du ministre de la justice. Ernest V comprit tout l'ennui qui le menaçait si la duchesse quittait la cour, ou seulement cessait d'y répandre la joie. Les soirées recommencèrent, et le prince se montra de plus en plus intéressé par les comédies dell'arte. Il avait le projet de prendre un rôle, mais n'osait avouer cette ambition. Un jour, rougissant beaucoup, il dit а la duchesse: Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi?

-- Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elle daigne m'en donner l'ordre, je ferai arranger le plan d'une comédie, toutes les scènes brillantes du rôle de Votre Altesse seront avec moi, et comme les premiers jours tout le monde hésite un peu, si Votre Altesse veut me regarder avec quelque attention, je lui dirai les réponses qu'elle doit faire. Tout fut arrangé et avec une adresse infinie. Le prince fort timide avait honte d'être timide; les soins que se donna la duchesse pour ne pas faire souffrir cette timidité innée firent une impression profonde sur le jeune souverain.

Le jour de son début, le spectacle commença une demi-heure plus tôt qu'а l'ordinaire, et il n'y avait dans le salon, au moment où l'on passa dans la salle de spectacle, que huit ou dix femmes âgées. Ces figures-lа n'imposaient guère au prince, et d'ailleurs, élevées а Munich dans les vrais principes monarchiques, elles applaudissaient toujours. Usant de son autorité comme grande maоtresse, la duchesse ferma а clef la porte par laquelle le vulgaire des courtisans entrait au spectacle. Le prince, qui avait de l'esprit littéraire et une belle figure, se tira fort bien de ses premières scènes; il répétait avec intelligence les phrases qu'il lisait dans les yeux de la duchesse, ou qu'elle lui indiquait а demi-voix. Dans un moment où les rares spectateurs applaudissaient de toutes leurs forces, la duchesse fit un signe, la porte d'honneur fut ouverte, et la salle de spectacle occupée en un instant par toutes les jolies femmes de la cour, qui, trouvant au prince une figure charmante et l'air fort heureux, se mirent а applaudir; le prince rougit de bonheur. Il jouait le rôle d'un amoureux de la duchesse. Bien loin d'avoir а lui suggérer des paroles, bientôt elle fut obligée de l'engager а abréger les scènes; il parlait d'amour avec un enthousiasme qui souvent embarrassait l'actrice; ses répliques duraient cinq minutes. La duchesse n'était plus cette beauté éblouissante de l'année précédente; la prison de Fabrice, et, bien plus encore, le séjour sur le lac Majeur avec Fabrice, devenu morose et silencieux, avait donné dix ans de plus а la belle Gina. Ses traits s'étaient marqués, ils avaient plus d'esprit et moins de jeunesse.

Ils n'avaient plus que bien rarement l'enjouement du premier âge; mais а la scène, avec du rouge et tous les secours que l'art fournit aux actrices, elle était encore la plus jolie femme de la cour. Les tirades passionnées, débitées par le prince, donnèrent l'éveil aux courtisans; tous se disaient ce soir-lа: Voici la Balbi de ce nouveau règne. Le comte se révolta intérieurement.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:31

La pièce finie, la duchesse dit au prince devant toute la cour:

-- Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous êtes amoureux d'une femme de trente-huit ans, ce qui fera manquer mon établissement avec le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec Votre Altesse, а moins que le prince ne me jure de m'adresser la parole comme il le ferait а une femme d'un certain âge, а Mme la marquise Raversi, par exemple.

On répéta trois fois la même pièce; le prince était fou de bonheur; mais, un soir, il parut fort soucieux.

-- Ou je me trompe fort, dit la grande maоtresse а sa princesse, ou le Rassi cherche а nous jouer quelque tour; je conseillerais а Votre Altesse d'indiquer un spectacle pour demain; le prince jouera mal, et, dans son désespoir, il vous dira quelque chose.

Le prince joua fort mal en effet; on l'entendait а peine, et il ne savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, il avait presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprès de lui, mais froide et immobile. Le prince, se trouvant un instant seul avec elle, dans le foyer des acteurs, alla fermer la porte.

-- Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et le troisième acte; je ne veux pas absolument être applaudi par complaisance; les applaudissements qu'on me donnait ce soir me fendaient le coeur. Donnez-moi un conseil, que faut-il faire?

-- Je vais m'avancer sur la scène, faire une profonde révérence а Son Altesse, une autre au public, comme un véritable directeur de comédie, et dire que l'acteur qui jouait le rôle de Lélio, se trouvant subitement indisposé, le spectacle se terminera par quelques morceaux de musique. Le comte Rusca et la petite Ghisolfi seront ravis de pouvoir montrer а une aussi brillante assemblée leurs petites voix aigrelettes.

Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avec transport.

-- Que n'êtes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bon conseil: Rassi vient de déposer sur mon bureau cent quatre-vingt-deux dépositions contre les prétendus assassins de mon père. Outre les dépositions, il y a un acte d'accusation de plus de deux cents pages; il me faut lire tout cela, et, de plus, j'ai donné ma parole de n'en rien dire au comte. Ceci mène tout droit а des supplices; déjа il veut que je fasse enlever en France, près d'Antibes, Ferrante Palla, ce grand poète que j'admire tant. Il est lа sous le nom de Poncet.

-- Le jour où vous ferez pendre un libéral, Rassi sera lié au ministère par des chaоnes de fer, et c'est ce qu'il veut avant tout; mais Votre Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deux heures а l'avance. Je ne parlerai ni а la princesse, ni au comte du cri de douleur qui vient de vous échapper; mais, comme d'après mon serment je ne dois avoir aucun secret pour la princesse, je serais heureuse si Votre Altesse voulait dire а sa mère les mêmes choses qui lui sont échappées avec moi.

Cette idée fit diversion а la douleur d'acteur chuté qui accablait le souverain.

-- Eh bien! allez avertir ma mère, je me rends dans son grand cabinet.

Le prince quitta les coulisses, traversa le salon par lequel on arrivait au théâtre, renvoya d'un air dur le grand chambellan et l'aide de camp de service qui le suivaient; de son côté la princesse quitta précipitamment le spectacle; arrivée dans le grand cabinet, la grande maоtresse fit une profonde révérence а la mère et au fils, et les laissa seuls. On peut juger de l'agitation de la cour, ce sont lа les choses qui la rendent si amusante. Au bout d'une heure le prince lui-même se présenta а la porte du cabinet et appela la duchesse; la princesse était en larmes, son fils avait une physionomie tout altérée.

Voici des gens faibles qui ont de l'humeur, se dit la grande maоtresse, et qui cherchent un prétexte pour se fâcher contre quelqu'un. D'abord la mère et le fils se disputèrent la parole pour raconter les détails а la duchesse, qui dans ses réponses eut grand soin de ne mettre en avant aucune idée. Pendant deux mortelles heures les trois acteurs de cette scène ennuyeuse ne sortirent pas des rôles que nous venons d'indiquer. Le prince alla chercher lui-même les deux énormes portefeuilles que Rassi avait déposés sur son bureau; en sortant du grand cabinet de sa mère, il trouva toute la cour qui attendait.-- Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s'écria-t-il, d'un ton fort impoli et qu'on ne lui avait jamais vu. Le prince ne voulait pas être aperçu portant lui-même les deux portefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisans disparurent en un clin d'oeil. En repassant le prince ne trouva plus que les valets de chambre qui éteignaient les bougies; il les renvoya avec fureur, ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp de service, qui avait eu la gaucherie de rester, par zèle.

-- Tout le monde prend а tâche de m'impatienter ce soir, dit-il avec humeur а la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet; il lui croyait beaucoup d'esprit et il était furieux de ce qu'elle s'obstinait évidemment а ne pas ouvrir un avis. Elle, de son côté, était résolue а ne rien dire qu'autant qu'on lui demanderait son avis bien expressément. Il s'écoula encore une grosse demi-heure avant que le prince, qui avait le sentiment de sa dignité, se déterminât а lui dire: -- Mais, madame, vous ne dites rien.

-- Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite ce qu'on dit devant moi.

-- Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vous ordonne de me donner votre avis.

-- On punit les crimes pour empêcher qu'ils ne se renouvellent. Le feu prince a-t-il été empoisonné? C'est ce qui est fort douteux; a-t-il été empoisonné par les jacobins? c'est ce que Rassi voudrait bien prouver, car alors il devient pour Votre Altesse un instrument nécessaire а tout jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commence son règne, peut se promettre bien des soirées comme celle-ci. Vos sujets disent généralement, ce qui est de toute vérité, que Votre Altesse a de la bonté dans le caractère; tant qu'elle n'aura pas fait pendre quelque libéral, elle jouira de cette réputation, et bien certainement personne ne songera а lui préparer du poison.

-- Votre conclusion est évidente, s'écria la princesse avec humeur; vous ne voulez pas que l'on punisse les assassins de mon mari!

-- C'est qu'apparemment, madame, je suis liée а eux par une tendre amitié.

La duchesse voyait dans les yeux du prince qu'il la croyait parfaitement d'accord avec sa mère pour lui dicter un plan de conduite. Il y eut entre les deux femmes une succession assez rapide d'aigres reparties, а la suite desquelles la duchesse protesta qu'elle ne dirait plus une seule parole, et elle fut fidèle а sa résolution; mais le prince, après une longue discussion avec sa mère, lui ordonna de nouveau de dire son avis.

-- C'est ce que je jure а Vos Altesses de ne point faire!

-- Mais c'est un véritable enfantillage! s'écria le prince.

-- Je vous prie de parler, madame la duchesse, dit la princesse d'un air digne.

-- C'est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; mais Votre Altesse, ajouta la duchesse en s'adressant au prince, lit parfaitement le français; pour calmer nos esprits agités, voudrait-elle nous lire une fable de La Fontaine?

La princesse trouva ce nous fort insolent, mais elle eut l'air а la fois étonné et amusé, quand la grande maоtresse, qui était allée du plus grand sang-froid ouvrir la bibliothèque, revint avec un volume des Fables de La Fontaine; elle le feuilleta quelques instants, puis dit au prince, en le lui présentant:

Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable.

LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR

Un amateur de jardinage

Demi-bourgeois, demi-manant,

Possédait en certain village

Un jardin assez propre, et le clos attenant.

Il avait de plant vif fermé cette étendue:

Lа croissaient а plaisir l'oseille et la laitue,

De quoi faire а Margot pour sa fête un bouquet,

Peu de jasmin d'Espagne et force serpolet.

Cette félicité par un lièvre troublée

Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.

Ce maudit animal vient prendre sa goulée

Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit;

Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit:

Il est sorcier, je crois. -- Sorcier! je l'en défie,

Repartit le seigneur: fût-il diable, Miraut,

En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt.

Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie,

-- Et quand?-- Et dès demain, sans tarder plus longtemps.

La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.

-- «а, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?

L'embarras des chasseurs succède au déjeuner.

Chacun s'anime et se prépare;

Les trompes et les cors font un tel tintamarre

Que le bonhomme est étonné.

Le pis fut que l'on mit en piteux équipage

Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux;

Adieu chicorée et poireaux;

Adieu de quoi mettre au potage.

Le bonhomme disait: Ce sont lа jeux de prince.

Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens

Firent plus de dégât en une heure de temps

Que n'en auraient fait en cent ans

Tous les lièvres de la province.

Petits princes, videz vos débats entre vous;

De recourir aux rois vous serez de grands fous.

Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,

Ni les faire entrer sur vos terres.
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