Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:54

Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses observateurs lui donnèrent la certitude de tous ces détails. L'esprit aimable reparut; il sembla plus gai et de meilleure compagnie que jamais dans le salon de la duchesse, et se garda bien de rien lui dire de la petite aventure qui le rendait а la vie. Il prit même des précautions pour qu'elle fût informée de tout ce qui se passait le plus tard possible. Enfin il eut le courage d'écouter la raison qui lui criait en vain depuis un mois que toutes les fois que le mérite d'un amant pâlit, cet amant doit voyager.

Une affaire importante l'appela а Bologne, et deux fois par jour des courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels de ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de la colère du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.

Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et pâté, l'un des triomphes de Giletti (il sort du pâté au moment où son rival Brighella l'entame et le bâtonne); ce fut un prétexte pour lui faire passer cent francs. Giletti, criblé de dettes, se garda bien de parler de cette bonne aubaine, mais devint d'une fierté étonnante.

La fantaisie de Fabrice se changea en pique d'amour-propre (а son âge, les soucis l'avaient déjа réduit а avoir des fantaisies )! La vanité le conduisait au spectacle; la petite fille jouait fort gaiement et l'amusait; au sortir du théâtre il était amoureux pour une heure. Le comte revint а Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des dangers réels; le Giletti, qui avait été dragon dans le beau régiment des dragons Napoléon, parlait sérieusement de tuer Fabrice et prenait des mesures pour s'enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est très jeune, il se scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce ne fut pas cependant un petit effort d'héroïsme de la part du comte que celui de revenir de Bologne; car enfin, souvent, le matin, il avait le teint fatigué, et Fabrice avait tant de fraоcheur, tant de sérénité! Qui eût songé а lui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice, arrivée en son absence, et pour une si sotte cause? Mais il avait une de ces âmes rares qui se font un remords éternel d'une action généreuse qu'elles pouvaient faire et qu'elles n'ont pas faite; d'ailleurs il ne put supporter l'idée de voir la duchesse triste, et par sa faute.

Il la trouva, а son arrivée, silencieuse et morne; voici ce qui s'était passé: la petite femme de chambre, Chékina, tourmentée par les remords, et jugeant de l'importance de sa faute par l'énormité de la somme qu'elle avait reçue pour la commettre, était tombée malade. Un soir, la duchesse qui l'aimait monta jusqu'а sa chambre. La petite fille ne put résister а cette marque de bonté, elle fondit en larmes, voulut remettre а sa maоtresse ce qu'elle possédait encore sur l'argent qu'elle avait reçu, et enfin eut le courage de lui avouer les questions faites par le comte et ses réponses. La duchesse courut vers la lampe qu'elle éteignit, puis dit а la petite Chékina qu'elle lui pardonnait, mais а condition qu'elle ne dirait jamais un mot de cette étrange scène а qui que ce fût; le pauvre comte, ajouta-t-elle d'un air léger, craint le ridicule; tous les hommes sont ainsi.

La duchesse se hâta de descendre chez elle. A peine enfermée dans sa chambre, elle fondit en larmes; elle trouvait quelque chose d'horrible dans l'idée de faire l'amour avec ce Fabrice qu'elle avait vu naоtre, et pourtant que voulait dire sa conduite?

Telle avait été la première cause de la noire mélancolie dans laquelle le comte la trouva plongée; lui arrivé, elle eut des accès d'impatience contre lui, et presque contre Fabrice; elle eût voulu ne plus les revoir ni l'un ni l'autre; elle était dépitée du rôle ridicule а ses yeux que Fabrice jouait auprès de la petite Marietta; car le comte lui avait tout dit en véritable amoureux incapable de garder un secret. Elle ne pouvait s'accoutumer а ce malheur: son idole avait un défaut; enfin dans un moment de bonne amitié elle demanda conseil au comte, ce fut pour celui-ci un instant délicieux et une belle récompense du mouvement honnête qui l'avait fait revenir а Parme.

-- Quoi de plus simple! dit le comte en riant; les jeunes gens veulent avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n'y pensent plus. Ne doit-il pas aller а Belgirate, voir la marquise del Dongo? Eh bien! qu'il parte. Pendant son absence je prierai la troupe comique de porter ailleurs ses talents, je paierai les frais de route; mais bientôt nous le verrons amoureux de la première jolie femme que le hasard conduira sur ses pas: c'est dans l'ordre, et je ne voudrais pas le voir autrement... S'il est nécessaire, faites écrire par la marquise.

Cette idée, donnée avec l'air d'une complète indifférence, fut un trait de lumière pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le comte annonça, comme par hasard, qu'il y avait un courrier qui, allant а Vienne passait par Milan; trois jours après Fabrice recevait une lettre de sa mère. Il partit fort piqué de n'avoir pu encore, grâce а la jalousie de Giletti, profiter des excellentes intentions dont la petite Marietta lui faisait porter l'assurance par une mammacia, vieille femme qui lui servait de mère.

Fabrice trouva sa mère et une des ses soeurs а Belgirate, gros village piémontais, sur la rive droite du lac Majeur; la rive gauche appartient au Milanais, et par conséquent а l'Autriche. Ce lac, parallèle au lac de Côme, et qui court aussi du nord au midi, est situé а une vingtaine de lieues plus au couchant. L'air des montagnes, l'aspect majestueux et tranquille de ce lac superbe qui lui rappelait celui près duquel il avait passé son enfance, tout contribua а changer en douce mélancolie le chagrin de Fabrice, voisin de la colère. C'était avec une tendresse infinie que le souvenir de la duchesse se présentait maintenant а lui; il lui semblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu'il n'avait jamais éprouvé pour aucune femme; rien ne lui eût été plus pénible que d'en être а jamais séparé, et dans ces dispositions, si la duchesse eût daigné avoir recours а la moindre coquetterie, elle eût conquis ce coeur, par exemple, en lui opposant un rival. Mais bien loin de prendre un parti aussi décisif, ce n'était pas sans se faire de vifs reproches qu'elle trouvait sa pensée toujours attachée aux pas du jeune voyageur. Elle se reprochait ce qu'elle appelait encore une fantaisie, comme si c'eût été une horreur; elle redoubla d'attentions et de prévenances pour le comte qui, séduit par tant de grâces, n'écoutait pas la saine raison qui prescrivait un second voyage а Bologne.

La marquise del Dongo, pressée par les noces de sa fille aоnée qu'elle mariait а un duc milanais, ne put donner que trois jours а son fils bien-aimé; jamais elle n'avait trouvé en lui une si tendre amitié. Au milieu de la mélancolie qui s'emparait de plus en plus de l'âme de Fabrice, une idée bizarre et même ridicule s'était présentée et tout а coup s'était fait suivre. Oserons-nous dire qu'il voulait consulter l'abbé Blanès? Cet excellent vieillard était parfaitement incapable de comprendre les chagrins d'un coeur tiraillé par des passions puériles et presque égales en force; d'ailleurs il eût fallu huit jours pour lui faire entrevoir seulement tous les intérêts que Fabrice devait ménager а Parme; mais en songeant а le consulter Fabrice retrouvait la fraоcheur de ses sensations de seize ans. Le croira- t-on? ce n'était pas simplement comme homme sage, comme ami parfaitement doué, que Fabrice voulait lui parler; l'objet de cette course et les sentiments qui agitèrent notre héros pendant les cinquante heures qu'elle dura, sont tellement absurdes que sans doute, dans l'intérêt du récit, il eût mieux valu les supprimer. Je crains que la crédulité de Fabrice ne le prive de la sympathie du lecteur; mais enfin, il était ainsi, pourquoi le flatter lui plutôt qu'un autre? Je n'ai point flatté le comte Mosca ni le prince.

Fabrice donc, puisqu'il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mère jusqu'au portde Laveno, rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne, où elle descendit vers les huit heures du soir. (Le lac est considéré comme un pays neutre, et l'on ne demande point de passeport а qui ne descend point а terre.) Mais а peine la nuit fut-elle venue qu'il se fit débarquer sur cette même rive autrichienne, au milieu d'un petit bois qui avance dans les flots. Il avait loué une sediola, sorte de tilbury champêtre et rapide, а l'aide duquel il put suivre, а cinq cents pas de distance, la voiture de sa mère; il était déguisé en domestique de la casa del Dongo, et aucun des nombreux employés de la police ou de la douane n'eut l'idée de lui demander son passeport. A un quart de lieue de Côme, où la marquise et sa fille devaient s'arrêter pour passer la nuit, il prit un sentier а gauche, qui, contournant le bourg de Vico, se réunit ensuite а un petit chemin récemment établi sur l'extrême bord du lac. Il était minuit, et Fabrice pouvait espérer de ne rencontrer aucun gendarme. Les arbres des bouquets de bois que le petit chemin traversait а chaque instant dessinaient le noir contour de leur feuillage sur un ciel étoilé, mais voilé par une brume légère. Les eaux et le ciel étaient d'une tranquillité profonde; l'âme de Fabrice ne put résister а cette beauté sublime; il s'arrêta, puis s'assit sur un rocher qui s'avançait dans le lac, formant comme un petit promontoire. Le silence universel n'était troublé, а intervalles égaux, que par la petite lame du lac qui venait expirer sur la grève. Fabrice avait un coeur italien; j'en demande pardon pour lui: ce défaut, qui le rendra moins aimable, consistait surtout en ceci: il n'avait de vanité que par accès, et l'aspect seul de la beauté sublime le portait а l'attendrissement, et ôtait а ses chagrins leur pointe âpre et dure. Assis sur son rocher isolé, n'ayant plus а se tenir en garde contre les agents de la police, protégé par la nuit profonde et le vaste silence, de douces larmes mouillèrent ses yeux, et il trouva lа, а peu de frais, les moments les plus heureux qu'il eût goûtés depuis longtemps.

Il résolut de ne jamais dire de mensonges а la duchesse, et c'est parce qu'il l'aimait а l'adoration en ce moment, qu'il se jura de ne jamais lui dire qu'il l'aimait ; jamais il ne prononcerait auprès d'elle le mot d'amour, puisque la passion que l'on appelle ainsi était étrangère а son coeur. Dans l'enthousiasme de générosité et de vertu qui faisait sa félicité en ce moment, il prit la résolution de lui tout dire а la première occasion: son coeur n'avait jamais connu l'amour. Une fois ce parti courageux bien adopté, il se sentit comme délivré d'un poids énorme. Elle me dira peut-être quelques mots sur Marietta: eh bien! je ne reverrai jamais la petite Marietta, se répondit-il а lui-même avec gaieté.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:55

La chaleur accablante qui avait régné pendant la journée commençait а être tempérée par la brise du matin. Déjа l'aube dessinait par une faible lueur blanche les pics des Alpes qui s'élèvent au nord et а l'orient du lac de Côme. Leurs masses, blanchies par les neiges, même au mois de juin, se dessinent sur l'azur clair d'un ciel toujours pur а ces hauteurs immenses. Une branche des Alpes s'avançant au midi vers l'heureuse Italie sépare les versants du lac de Côme de ceux du lac de Garde. Fabrice suivait de l'oeil toutes les branches de ces montagnes sublimes, l'aube en s'éclaircissant venait marquer les vallées qui les séparent en éclairant la brume légère qui s'élevait du fond des gorges.

Depuis quelques instants Fabrice s'était remis en marche; il passa la colline qui forme la presqu'оle de Durini, et enfin parut а ses yeux ce clocher du village de Grianta, où si souvent il avait fait des observations d'étoiles avec l'abbé Blanès. Quelle n'était pas mon ignorance en ce temps-lа! Je ne pouvais comprendre, se disait-il, même le latin ridicule de ces traités d'astrologie que feuilletait mon maоtre, et je crois que je les respectais surtout parce que, n'y entendant que quelques mots par-ci par-lа, mon imagination se chargeait de leur prêter un sens, et le plus romanesque possible.

Peu а peu sa rêverie prit un autre cours. Y aurait-il quelque chose de réel dans cette science? Pourquoi serait-elle différente des autres? Un certain nombre d'imbéciles et de gens adroits conviennent entre eux qu'ils savent le mexicain , par exemple; ils s'imposent en cette qualité а la société qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On les accable de faveurs précisément parce qu'ils n'ont point d'esprit, et que le pouvoir n'a pas а craindre qu'ils soulèvent les peuples et fassent du pathos а l'aide des sentiments généreux! Par exemple le père Bari, auquel Ernest IV vient d'accorder quatre mille francs de pension et la croix de son ordre pour avoir restitué dix-neuf vers d'un dithyrambe grec!

Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-lа ridicules? Est-ce bien а moi de me plaindre? se dit-il tout а coup en s'arrêtant, est-ce que cette même croix ne vient pas d'être donnée а mon gouverneur de Naples? Fabrice éprouva un sentiment de malaise profond; le bel enthousiasme de vertu qui naguère venait de faire battre son coeur se changeait dans le vil plaisir d'avoir une bonne part dans un vol. Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux éteints d'un homme mécontent de soi, puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il serait d'une insigne duperie а moi de n'en pas prendre ma part; mais il ne faut point m'aviser de les maudire en public. Ces raisonnements ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice était bien tombé de cette élévation de bonheur sublime où il s'était trouvé transporté une heure auparavant. La pensée du privilège avait desséché cette plante toujours si délicate qu'on nomme le bonheur.

S'il ne faut pas croire а l'astrologie, reprit-il en cherchant а s'étourdir, si cette science est, comme les trois quarts des sciences non mathématiques, une réunion de nigauds enthousiastes et d'hypocrites adroits et payés par qui ils servent, d'où vient que je pense si souvent et avec émotion а cette circonstance fatale? Jadis je suis sorti de la prison de B***, mais avec l'habit et la feuille de route d'un soldat jeté en prison pour de justes causes.

Le raisonnement de Fabrice ne put jamais pénétrer plus loin; il tournait de cent façons, autour de la difficulté sans parvenir а la surmonter. Il était trop jeune encore; dans ses moments de loisir, son âme s'occupait avec ravissement а goûter les sensations produites par des circonstances romanesques que son imagination était toujours prête а lui fournir. Il était bien loin d'employer son temps а regarder avec patience les particularités réelles des choses pour ensuite deviner leurs causes. Le réel lui semblait encore plat et fangeux; je conçois qu'on n'aime pas а le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas surtout faire des objections avec les diverses pièces de son ignorance.

C'est ainsi que, sans manquer d'esprit, Fabrice ne put parvenir а voir que sa demi- croyance dans les présages était pour lui une religion, une impression profonde reçue а son entrée dans la vie. Penser а cette croyance c'était sentir, c'était un bonheur. Et il s'obstinait а chercher comment ce pouvait être une science prouvée, réelle, dans le genre de la géométrie par exemple. Il recherchait avec ardeur, dans sa mémoire, toutes les circonstances où des présages observés par lui n'avaient pas été suivis de l'événement heureux ou malheureux qu'ils semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un raisonnement et marcher а la vérité, son attention s'arrêtait avec bonheur sur le souvenir des cas où le présage avait été largement suivi par l'accident heureux ou malheureux qu'il lui semblait prédire, et son âme était frappée de respect et attendrie; et il eût éprouvé une répugnance invincible pour l'être qui eût nié les présages, et surtout s'il eût employé l'ironie.

Fabrice marchait sans s'apercevoir des distances, et il en était lа de ses raisonnements impuissants, lorsqu'en levant la tête il vit le mur du jardin de son père. Ce mur, qui soutenait une belle terrasse, s'élevait а plus de quarante pieds au-dessus du chemin, а droite. Un cordon de pierres de taille tout en haut, près de la balustrade, lui donnait un air monumental. Il n'est pas mal, se dit froidement Fabrice, cela est d'une bonne architecture, presque dans le goût romain; il appliquait ses nouvelles connaissances en antiquités. Puis il détourna la tête avec dégoût; les sévérités de son père, et surtout la dénonciation de son frère Ascagne au retour de son voyage en France, lui revinrent а l'esprit.

Cette dénonciation dénaturée a été l'origine de ma vie actuelle; je puis la haïr, je puis la mépriser, mais enfin elle a changé ma destinée. Que devenais-je une fois relégué а Novare et n'étant presque que souffert chez l'homme d'affaires de mon père, si ma tante n'avait fait l'amour avec un ministre puissant? si cette tante se fût trouvée n'avoir qu'une âme sèche et commune au lieu de cette âme tendre et passionnée et qui m'aime avec une sorte d'enthousiasme qui m'étonne? où en serais-je maintenant si la duchesse avait eu l'âme de son frère le marquis del Dongo?

Accablé par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d'un pas incertain; il parvint au bord du fossé précisément vis-а-vis la magnifique façade du château. Ce fut а peine s'il jeta un regard sur ce grand édifice noirci par le temps. Le noble langage de l'architecture le trouva insensible; le souvenir de son frère et de son père fermait son âme а toute sensation de beauté, il n'était attentif qu'а se tenir sur ses gardes en présence d'ennemis hypocrites et dangereux. Il regarda un instant, mais avec un dégoût marqué, la petite fenêtre de la chambre qu'il occupait avant 1815 au troisième étage. Le caractère de son père avait dépouillé de tout charme les souvenirs de la première enfance. Je n'y suis pas rentré, pensa-t-il, depuis le 7 mars а 8 heures du soir. J'en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et le lendemain, la crainte des espions me fit précipiter mon départ. Quand je repassai après le voyage en France, je n'eus pas le temps d'y monter, même pour revoir mes gravures, et cela grâce а la dénonciation de mon frère.

Fabrice détourna la tête avec horreur. L'abbé Blanès a plus de quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presque plus au château, а ce que m'a raconté ma soeur; les infirmités de la vieillesse ont produit leur effet. Ce coeur si ferme et si noble est glacé par l'âge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus а son clocher! je me cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous le pressoir jusqu'au moment de son réveil; je n'irai pas troubler le sommeil du bon vieillard; probablement il aura oublié jusqu'а mes traits; six ans font beaucoup а cet âge! je ne trouverai plus que le tombeau d'un ami! Et c'est un véritable enfantillage, ajouta-t-il, d'être venu ici affronter le dégoût que me cause le château de mon père.

Fabrice entrait alors sur la petite place de l'église; ce fut avec un étonnement allant jusqu'au délire qu'il vit, au second étage de l'antique clocher, la fenêtre étroite et longue éclairée par la petite lanterne de l'abbé Blanès. L'abbé avait coutume de l'y déposer, en montant а la cage de planches qui formait son observatoire, afin que la clarté ne l'empêchât pas de lire sur son planisphère. Cette carte du ciel était tendue sur un grand vase de terre cuite qui avait appartenu jadis а un oranger du château. Dans l'ouverture, au fond du vase, brûlait la plus exiguО des lampes, dont un petit tuyau de fer-blanc conduisait la fumée hors du vase, et l'ombre du tuyau marquait le nord sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondèrent d'émotions l'âme de Fabrice et la remplirent de bonheur.

Presque sans y songer, il fit avec l'aide de ses deux mains le petit sifflement bas et bref qui autrefois était le signal de son admission. Aussitôt il entendit tirer а plusieurs reprises la corde qui, du haut de l'observatoire ouvrait le loquet de la porte du clocher. Il se précipita dans l'escalier, ému jusqu'au transport; iltrouva l'abbé sur son fauteuil de bois а sa place accoutumée; son oeil était fixé sur la petite lunette d'un quart de cercle mural. De la main gauche, l'abbé lui fit signe de ne pas l'interrompre dans son observation; un instant après il écrivit un chiffre sur une carte а jouer, puis, se retournant sur son fauteuil, il ouvrit les bras а notre héros qui s'y précipita en fondant en larmes. L'abbé Blanès était son véritable père.

-- Je t'attendais, dit Blanès, après les premiers mots d'épanchement et de tendresse. L'abbé faisait-il son métier de savant; ou bien, comme il pensait souvent а Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-il par un pur hasard annoncé son retour?

-- Voici ma mort qui arrive, dit l'abbé Blanès.

-- Comment! s'écria Fabrice tout ému.

-- Oui, reprit l'abbé d'un ton sérieux, mais point triste: cinq mois et demi ou six mois et demi après que je t'aurai revu, ma vie ayant trouvé son complément de bonheur, s'éteindra,

Come face al mancar dell alimento

(comme la petite lampe quand l'huile vient а manquer). Avant le moment suprême, je passerai probablement un ou deux mois sans parler, après quoi je serai reçu dans le sein de notre père; si toutefois il trouve que j'ai rempli mon devoir dans le poste où il m'avait placé en sentinelle.

Toi tu es excédé de fatigue, ton émotion te dispose au sommeil. Depuis que je t'attends, j'ai caché un pain et une bouteille d'eau-de-vie dans la grande caisse de mes instruments. Donne ces soutiens а ta vie et tâche de prendre assez de forces pour m'écouter encore quelques instants. Il est en mon pouvoir de te dire plusieurs choses avant que la nuit soit tout а fait remplacée par le jour; maintenant je les vois beaucoup plus distinctement que peut-être je ne les verrai demain. Car, mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il faut toujours faire entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-être le vieil homme, l'homme terrestre sera occupé en moi des préparatifs de ma mort, et demain soir а 9 heures, il faut que tu me quittes.

Fabrice lui ayant obéi en silence comme c'était sa coutume:

-- Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu as essayé de voir Waterloo, tu n'as trouvé d'abord qu'une prison.

-- Oui, mon père, répliqua Fabrice étonné.

-- Eh bien, ce fut un rare bonheur, car, averti par ma voix, ton âme peut se préparer а une autre prison bien autrement dure, bien plus terrible! Probablement tu n'en sortiras que par un crime, mais, grâce au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombe jamais dans le crime avec quelque violence que tu sois tenté; je crois voir qu'il sera question de tuer un innocent, qui, sans le savoir, usurpe tes droits; si tu résistes а la violente tentation qui semblera justifiée par les lois de l'honneur, ta vie sera très heureuse aux yeux des hommes..., et raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, après un instant de réflexion; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un siège de bois, loin de tout luxe, et détrompé du luxe, et comme moi n'ayant а te faire aucun reproche grave.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:55

Maintenant, les choses de l'état futur sont terminées entre nous, je ne pourrais ajouter rien de bien important. C'est en vain que j'ai cherché а voir de quelle durée sera cette prison; s'agit-il de six mois, d'un an, de dix ans? Je n'ai rien pu découvrir; apparemment j'ai commis quelque faute, et le ciel a voulu me punir par le chagrin de cette incertitude. J'ai vu seulement qu'après la prison, mais je ne sais si c'est au moment même de la sortie, il y aura ce que j'appelle un crime, mais par bonheur je crois être sûr qu'il ne sera pas commis par toi. Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mes calculs n'est qu'une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec la paix de l'âme, sur un siège de bois et vêtu de blanc. En disant ces mots, l'abbé Blanès voulut se lever; ce fut alors que Fabrice s'aperçut des ravages du temps; il mit près d'une minute а se lever et а se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire, immobile et silencieux. L'abbé se jeta dans ses bras а diverses reprises; il le serra avec une extrême tendresse. Après quoi il reprit avec toute sa gaieté d'autrefois: Tâche de t'arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu commodément, prends mes pelisses; tu en trouveras plusieurs de grand prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre ans. Elle me demanda une prédiction sur ton compte, que je me gardai bien de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de cercle. Toute l'annonce de l'avenir est une infraction а la règle, et a ce danger qu'elle peut changer l'événement, auquel cas toute la science tombe par terre comme un véritable jeu d'enfant; et d'ailleurs il y avait des choses dures а dire а cette duchesse toujours si jolie. A propos, ne sois point effrayé dans ton sommeil par les cloches qui vont faire un tapage effroyable а côté de ton oreille, lorsque l'on va sonner la messe de sept heures; plus tard, а l'étage inférieur, ils vont mettre en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C'est aujourd'hui saint Giovita, martyr et soldat. Tu sais, le petit village de Grianta a le même patron que la grande ville de Brescia, ce qui, par parenthèse, trompa d'une façon bien plaisante mon illustre maоtre Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m'annonça que je ferais une assez belle fortune ecclésiastique, il croyait que je serais curé de la magnifique église de Saint-Giovita, а Brescia; j'ai été curé d'un petit village de sept cent cinquante feux! Mais tout a été pour le mieux. J'ai vu, il n'y a pas dix ans de cela, que si j'eusse été curé а Brescia, ma destinée était d'être mis en prison sur une colline de la Moravie, au Spielberg. Demain je t'apporterai toutes sortes de mets délicats volés au grand dоner que je donne а tous les curés des environs qui viennent chanter а ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche point а me voir, ne descends pour te mettre en possession de ces bonnes choses que lorsque tu m'auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu me revoies de jour, et le soleil se couchant demain а sept heures et vingt-sept minutes, je ne viendrai t'embrasser que vers les huit heures, et il faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par neuf, c'est-а-dire avant que l'horloge ait sonné dix heures. Prends garde que l'on ne te voie aux fenêtres du clocher: les gendarmes ont ton signalement et ils sont en quelque sorte sous les ordres de ton frère qui est un fameux tyran. Le marquis del Dongo s'affaiblit, ajouta Blanès d'un air triste, et s'il te revoyait, peut-être te donnerait-il quelque chose de la main а la main. Mais de tels avantages entachés de fraude ne conviennent point а un homme tel que toi, dont la force sera un jour dans sa conscience. Le marquis abhorre son fils Ascagne, et c'est а ce fils qu'échoiront les cinq ou six millions qu'il possède. C'est justice. Toi, а sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tes gens.



Livre Premier - Chapitre IX.

L'âme de Fabrice était exaltée par les discours du vieillard, par la profonde attention et par l'extrême fatigue. Il eut grand-peine а s'endormir, et son sommeil fut agité de songes, peut-être présages de l'avenir; le matin, а dix heures, il fut réveillé par le tremblement général du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se leva éperdu, et se crut а la fin du monde, puis il pensa qu'il était en prison; il lui fallut du temps pour reconnaоtre le son de la grosse cloche que quarante paysans mettaient en mouvement en l'honneur du grand saint Giovita, dix auraient suffi.

Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans être vu; il s'aperçut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les jardins, et même sur la cour intérieure du château de son père. Il l'avait oublié. L'idée de ce père arrivant aux bornes de la vie changeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu'aux moineaux qui cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de la salle а manger. Ce sont les descendants de ceux qu'autrefois j'avais apprivoisés, se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du palais, était chargé d'un grand nombre d'orangers dans des vases de terre plus ou moins grands: cette vue l'attendrit; l'aspect de cette cour intérieure, ainsi ornée avec ses ombres bien tranchées et marquées par un soleil éclatant, était vraiment grandiose.

L'affaiblissement de son père lui revenait а l'esprit. Mais c'est vraiment singulier, se disait-il, mon père n'a que trente-cinq ans de plus que moi; trente-cinq et vingt- trois ne font que cinquante-huit! Ses yeux, fixés sur les fenêtres de la chambre de cet homme sévère et qui ne l'avait jamais aimé, se remplirent de larmes. Il frémit, et un froid soudain courut dans ses veines lorsqu'il crut reconnaоtre son père traversant une terrasse garnie d'orangers, qui se trouvait de plain-pied avec sa chambre; mais ce n'était qu'un valet de chambre. Tout а fait sous le clocher, une quantité de jeunes filles vêtues de blanc et divisées en différentes troupes étaient occupées а tracer des dessins avec des fleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol des rues où devait passer la procession. Mais il y avait un spectacle qui parlait plus vivement а l'âme de Fabrice: du clocher, ses regards plongeaient sur les deux branches du lac а une distance de plusieurs lieues, et cette vue sublime lui fit bientôt oublier toutes les autres; elle réveillait chez lui les sentiments les plus élevés. Tous les souvenirs de son enfance vinrent en foule assiéger sa pensée; et cette journée passée en prison dans un clocher fut peut-être l'une des plus heureuses de sa vie.

Le bonheur le porta а une hauteur de pensées assez étrangère а son caractère; il considérait les événements de la vie, lui, si jeune, comme si déjа il fût arrivé а sa dernière limite. Il faut en convenir, depuis mon arrivée а Parme, se dit-il enfin, après plusieurs heures de rêveries délicieuses, je n'ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme celle que je trouvais а Naples en galopant dans les chemins de Vomero ou en courant les rives de Misène. Tous les intérêts si compliqués de cette petite cour méchante m'ont rendu méchant... Je n'ai point du tout de plaisir а haïr, je crois même que ce serait un triste bonheur pour moi que celui d'humilier mes ennemis si j'en avais; mais je n'ai point d'ennemi... Halte-lа! se dit-il tout а coup, j'ai pour ennemi Giletti... Voilа qui est singulier, se dit-il; le plaisir que j'éprouverais а voir cet homme si laid aller а tous les diables, survit au goût fort léger que j'avais pour la petite Marietta... Elle ne vaut pas, а beaucoup près, la duchesse d'A *** que j'étais obligé d'aimer а Naples puisque je lui avais dit que j'étais amoureux d'elle. Grand Dieu! que de fois je me suis ennuyé durant les longs rendez-vous que m'accordait cette belle duchesse; jamais rien de pareil dans la chambre délabrée et servant de cuisine où la petite Marietta m'a reçu deux fois, et pendant deux minutes chaque fois.

Eh, grand Dieu! qu'est-ce que ces gens-lа mangent? C'est а faire pitié! J'aurais dû faire а elle et а la mammacia une pension de trois beefsteacks payables tous les jours... La petite Marietta, ajouta-t-il, me distrayait des pensées méchantes que me donnait le voisinage de cette cour.

J'aurais peut-être bien fait de prendre la vie de café, comme dit la duchesse; elle semblait pencher de ce côté-lа, et elle a bien plus de génie que moi. Grâce а ses bienfaits, ou bien seulement avec cette pension de quatre mille francs et ce fonds de quarante mille placés а Lyon et que ma mère me destine, j'aurais toujours un cheval et quelques écus pour faire des fouilles et former un cabinet. Puisqu'il semble que je ne dois pas connaоtre l'amour, ce seront toujours lа pour moi les grandes sources de félicité; je voudrais, avant de mourir, aller revoir le champ de bataille de Waterloo, et tâcher de reconnaоtre la prairie où je fus si gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre. Ce pèlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien d'aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon coeur. A quoi bon aller si loin chercher le bonheur, il est lа sous mes yeux!

Ah! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lac de Côme, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent les coups de cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouverais point de duchesse d'A ***, mais je trouverais une de ces petites filles lа-bas qui arrangent des fleurs sur le pavé et, en vérité, je l'aimerais tout autant: l'hypocrisie me glace même en amour, et nos grandes dames visent а des effets trop sublimes. Napoléon leur a donné des idées de moeurs et de constance.

Diable! se dit-il tout а coup, en retirant la tête de la fenêtre comme s'il eût craint d'être reconnu malgré l'ombre de l'énorme jalousie de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une entrée de gendarmes en grande tenue. En effet, dix gendarmes, dont quatre sous-officiers, paraissaient dans le haut de la grande rue du village. Le maréchal des logis les distribuait de cent pas en cent pas, le long du trajet que devait parcourir la procession. Tout le monde me connaоt ici; si l'on me voit, je ne fais qu'un saut des bords du lac de Côme au Spielberg, où l'on m'attachera а chaque jambe une chaоne pesant cent dix livres: et quelle douleur pour la duchesse!

Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que d'abord il était placé а plus de quatre-vingts pieds d'élévation, que le lieu où il se trouvait était comparativement obscur, que les yeux des gens qui pourraient le regarder étaient frappés par un soleil éclatant, et qu'enfin ils se promenaient les yeux grands ouverts dans des rues dont toutes les maisons venaient d'être blanchies au lait de chaux, en l'honneur de la fête de saint Giovita. Malgré dés raisonnements si clairs, l'âme italienne de Fabrice eût été désormais hors d'état de goûter aucun plaisir, s'il n'eût interposé entre lui et les gendarmes un lambeau de vieille toile qu'il cloua contre la fenêtre et auquel il fit deux trous pour les yeux.

Les cloches ébranlaient l'air depuis dix minutes, la procession sortait de l'église, les mortaretti se firent entendre. Fabrice tourna la tête et reconnut cette petite esplanade garnie d'un parapet et dominant le lac, où si souvent, dans sa jeunesse, il s'était exposé а voir les mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des jours de fête sa mère voulait le voir auprès d'elle.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:56

Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre chose que des canons de fusil que l'on scie de façon а ne leur laisser que quatre pouces de longueur; c'est pour cela que les paysans recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796, la politique de l'Europe a semés а foison dans les plaines de la Lombardie. Une fois réduits а quatre pouces de longueur, on charge ces petits canons jusqu'а la gueule, on les place а terre dans une position verticale, et une traоnée de poudre va de l'un а l'autre; ils sont rangés sur trois lignes comme un bataillon, et au nombre de deux ou trois cents, dans quelque emplacement voisin du lieu que doit parcourir la procession. Lorsque le Saint-Sacrement approche, on met le feu а la traоnée de poudre, et alors commence un feu de file de coups secs, le plus inégal du monde et le plus ridicule; les femmes sont ivres de joie. Rien n'est gai comme le bruit de ces mortaretti entendu de loin sur le lac, et adouci par le balancement des eaux; ce bruit singulier et qui avait fait si souvent la joie de son enfance chassa les idées un peu trop sérieuses dont notre héros était assiégé; il alla chercher la grande lunette astronomique de l'abbé, et reconnut la plupart des hommes et des femmes qui suivaient la procession. Beaucoup de charmantes petites filles que Fabrice avait laissées а l'âge de onze et douze ans étaient maintenant des femmes superbes dans toute la fleur de la plus vigoureuse jeunesse; elles firent renaоtre le courage de notre héros, et pour leur parler il eût fort bien bravé les gendarmes.

La procession passée et rentrée dans l'église par une porte latérale que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devint bientôt extrême même au haut du clocher; les habitants rentrèrent chez eux et il se fit un grand silence dans le village. Plusieurs barques se chargèrent de paysans retournant а Belagio, а Menagio et autres villages situés sur le lac; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup de rame: ce détail si simple le ravissait en extase; sa joie actuelle se composait de tout le malheur, de toute la gêne qu'il trouvait dans la vie compliquée des cours. Qu'il eût été heureux en ce moment de faire une lieue sur ce beau lac si tranquille et qui réfléchissait si bien la profondeur des cieux! Il entendit ouvrir la porte d'en bas du clocher: c'était la vieille servante de l'abbé Blanès, qui apportait un grand panier; il eut toutes les peines du monde а s'empêcher de lui parler. Elle a pour moi presque autant d'amitié que son maоtre, se disait-il, et d'ailleurs je pars ce soir а neuf heures; est-ce qu'elle ne garderait pas le secret qu'elle m'aurait juré, seulement pendant quelques heures? Mais, se dit Fabrice, je déplairais а mon ami! je pourrais le compromettre avec les gendarmes! et il laissa partir la Ghita sans lui parler. Il fit un excellent dоner, puis s'arrangea pour dormir quelques minutes: il ne se réveilla qu'а huit heures et demie du soir, l'abbé Blanès lui secouait le bras, et il était nuit.

Blanès était extrêmement fatigué, il avait cinquante ans de plus que la veille. Il ne parla plus de choses sérieuses; assis sur son fauteuil de bois, embrasse-moi, dit-il а Fabrice. Il le reprit plusieurs fois dans ses bras. La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue, n'aura rien d'aussi pénible que cette séparation. J'ai une bourse que je laisserai en dépôt а la Ghita, avec ordre d'y puiser pour ses besoins, mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je la connais; après cette recommandation, elle est capable, par économie pour toi, de ne pas acheter de la viande quatre fois par an, si tu ne lui donnes des ordres bien précis. Tu peux toi-même être réduit а la misère, et l'obole du vieil ami te servira. N'attends rien de ton frère que des procédés atroces, et tâche de gagner de l'argent par un travail qui te rende utile а la société. Je prévois des orages étranges; peut- être dans cinquante ans ne voudra-t-on plus d'oisifs. Ta mère et ta tante peuvent te manquer, tes soeurs devront obéir а leurs maris... Va-t'en, va-t'en! fuis! s'écria Blanès avec empressement: il venait d'entendre un petit bruit dans l'horloge qui annonçait que dix heures allaient sonner, il ne voulut pas même permettre а Fabrice de l'embrasser une dernière fois.

-- Dépêche! dépêche! lui cria-t-il; tu mettras au moins une minute а descendre l'escalier; prends garde de tomber, ce serait d'un affreux présage.

Fabrice se précipita dans l'escalier, et, arrivé sur la place, se mit а courir. Il était а peine arrivé devant le château de son père, que la cloche sonna dix heures; chaque coup retentissait dans sa poitrine et y portait un trouble singulier. Il s'arrêta pour réfléchir, ou plutôt pour se livrer aux sentiments passionnés que lui inspirait la contemplation de cet édifice majestueux qu'il jugeait si froidement la veille. Au milieu de sa rêverie, des pas d'homme vinrent le réveiller; il regarda et se vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux excellents pistolets dont il venait de renouveler les amorces en dоnant, le petit bruit qu'il fit en les armant attira l'attention d'un des gendarmes, et fut sur le point de le faire arrêter. Il s'aperçut du danger qu'il courait et pensa а faire feu le premier; c'était son droit, car c'était la seule manière qu'il eût de résister а quatre hommes bien armés. Par bonheur les gendarmes, qui circulaient pour faire évacuer les cabarets, ne s'étaient point montrés tout а fait insensibles aux politesses qu'ils avaient reçues dans plusieurs de ces lieux aimables; ils ne se décidèrent pas assez rapidement а faire leur devoir. Fabrice prit la fuite en courant а toutes jambes. Les gendarmes firent quelques pas en courant aussi et criant: Arrête! arrête! puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de lа, Fabrice s'arrêta pour reprendre haleine. Le bruit de mes pistolets a failli me faire prendre; c'est bien pour le coup que la duchesse m'eût dit, si jamais il m'eût été donné de revoir ses beaux yeux, que mon âme trouve du plaisir а contempler ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de regarder ce qui se passe actuellement а mes côtés.

Fabrice frémit en pensant au danger qu'il venait d'éviter; il doubla le pas, mais bientôt il ne put s'empêcher de courir, ce qui n'était pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui de s'arrêter que dans la montagne, а plus d'une lieue de Grianta et, même arrêté, il eut une sueur froide en pensant au Spielberg.

Voilа une belle peur! se dit-il: en entendant le son de ce mot, il fut presque tenté d'avoir honte. Mais ma tante ne me dit-elle pas que la chose dont j'ai le plus besoin c'est d'apprendre а me pardonner? Je me compare toujours а un modèle parfait, et qui ne peut exister. Eh bien! je me pardonne ma peur, car, d'un autre côté, j'étais bien disposé а défendre ma liberté, et certainement tous les quatre ne seraient pas restés debout pour me conduire en prison. Ce que je fais en ce moment, ajouta-t-il, n'est pas militaire; au lieu de me retirer rapidement, après avoir rempli mon objet, et peut-être donné l'éveil а mes ennemis, je m'amuse а une fantaisie plus ridicule peut-être que toutes les prédictions du bon abbé.

En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, et de gagner les bords du lac Majeur, où sa barque l'attendait, il faisait un énorme détour pour aller voir son arbre. Le lecteur se souvient peut-être de l'amour que Fabrice portait а un marronnier planté par sa mère vingt-trois ans auparavant. Il serait digne de mon frère, se dit-il, d'avoir fait couper cet arbre; mais ces êtres-lа ne sentent pas les choses délicates; il n'y aura pas songé. Et d'ailleurs, ce ne serait pas d'un mauvais augure, ajouta-t-il avec fermeté. Deux heures plus tard son regard fut consterné; des méchants ou un orage avaient rompu l'une des principales branches du jeune arbre, qui pendait desséchée; Fabrice la coupa avec respect, а l'aide de son poignard, et tailla bien net la coupure, afin que l'eau ne pût pas s'introduire dans le tronc. Ensuite, quoique le temps fût bien précieux pour lui, car le jour allait paraоtre, il passa une bonne heure а bêcher la terre autour de l'arbre chéri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la route du lac Majeur. Au total, il n'était point triste, l'arbre était d'une belle venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait presque doublé. La branche n'était qu'un accident sans conséquence; une fois coupée, elle ne nuisait plus а l'arbre, et même il serait plus élancé, sa membrure commençant plus haut.

Fabrice n'avait pas fait une lieue, qu'une bande éclatante de blancheur dessinait а l'orient les pics du Resegon di Lek, montagne célèbre dans le pays. La route qu'il suivait se couvrait de paysans; mais, au lieu d'avoir des idées militaires, Fabrice se laissait attendrir par les aspects sublimes ou touchants de ces forêts des environs du lac de Côme. Ce sont peut-être les plus belles du monde; je ne veux pas dire celles qui rendent le plus d'écus neufs, comme on dirait en Suisse, mais celles qui parlent le plus а l'âme. Ecouter ce langage dans la position où se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM. les gendarmes lombardo-vénitiens c'était un véritable enfantillage. Je suis а une demi-lieue de la frontière, se dit-il enfin, je vais rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde du matin: cet habit de drap fin va leur être suspect, ils vont me demander mon passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis а la prison; me voici dans l'agréable nécessité de commettre un meurtre. Si, comme de coutume, les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis pas attendre bonnement pour faire feu que l'un des deux cherche а me prendre au collet; pour peu qu'en tombant il me retienne un instant, me voilа au Spielberg. Fabrice, saisi d'horreur surtout de cette nécessité de faire feu le premier, peut-être sur un ancien soldat de son oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d'un énorme châtaignier; il renouvelait l'amorce de ses pistolets, lorsqu'il entendit un homme qui s'avançait dans le bois en chantant très bien un air délicieux de Mercadante, alors а la mode en Lombardie.

Voilа qui est d'un bon augure! se dit Fabrice. Cet air qu'il écoutait religieusement lui ôta la petite pointe de colère qui commençait а se mêler а ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des deux côtés, il n'y vit personne; le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse, se dit-il. Presque au même instant, il vit un valet de chambre très proprement vêtu а l'anglaise, et monté sur un cheval de suite, qui s'avançait au petit pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-être un peu trop maigre.

Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu'il me répète que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses droits sur le voisin, je casserais la tête d'un coup de pistolet а ce valet de chambre, et, une fois monté sur le cheval maigre, je me moquerais fort de tous les gendarmes du monde. A peine de retour а Parme, j'enverrais de l'argent а cet homme ou а sa veuve... mais ce serait une horreur!



Livre Premier - Chapitre X.

Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de Lombardie va en Suisse: en ce lieu, elle est bien а quatre ou cinq pieds en contrebas de la forêt. Si mon homme prend peur, se dit Fabrice, il part d'un temps de galop, et je reste planté lа faisant la vraie figure d'un nigaud. En ce moment, il se trouvait а dix pas du valet de chambre qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu'il avait peur; il allait peut-être retourner ses chevaux. Sans être encore décidé а rien, Fabrice fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.

-- Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur ordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, mais je suis obligé de vous emprunter votre cheval; je vais être tué si je ne f... pas le camp rapidement. J'ai sur les talons les quatre frères Riva, ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute; ils viennent de me surprendre dans la chambre de leur soeur, j'ai sauté par la fenêtre et me voici. Ils sont sortis dans la forêt avec leurs chiens et leurs fusils. Je m'étais caché dans ce gros châtaignier creux, parce que j'ai vu l'un d'eux traverser la route, leurs chiens vont me dépister! Je vais monter sur votre cheval et galoper jusqu'а une lieue au-delа de Côme; je vais а Milan me jeter aux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval а la poste avec deux napoléons pour vous, si vous consentez de bonne grâce. Si vous faites la moindre résistance, je vous tue avec les pistolets que voici. Si, une fois parti, vous mettez les gendarmes а mes trousses, mon cousin, le brave comte Alari, écuyer de l'empereur, aura soin de vous faire casser les os.

Fabrice inventait ce discours а mesure qu'il le prononçait d'un air tout pacifique.

-- Au reste, dit-il en riant, mon nom n'est point un secret; je suis le Marchesino Ascanio del Dongo, mon château est tout près d'ici, а Grianta. F..., dit-il, en élevant la voix, lâchez donc le cheval! Le valet de chambre, stupéfait, ne soufflait mot. Fabrice passa son pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l'autre lâcha, sauta а cheval et partit au galop. Quand il fut а trois cents pas, il s'aperçut qu'il avait oublié de donner les vingt francs promis; il s'arrêta: il n'y avait toujours personne sur la route que le valet de chambre qui le suivait au galop; il lui fit signe avec son mouchoir d'avancer, et quand il le vit а cinquante pas, il jeta sur la route une poignée de monnaie, et repartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les pièces d'argent. Voilа un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice en riant, pas un mot inutile. Il fila rapidement vers le midi, s'arrêta dans une maison écartée, et se remit en route quelques heures plus tard. A deux heures du matin il était sur le bord du lac Majeur; bientôt il aperçut sa barque qui battait l'eau, elle vint au signal convenu. Il ne vit point de paysan а qui remettre le cheval; il rendit la liberté au noble animal, trois heures après il était а Belgirate. Lа, se trouvant en pays ami, il prit quelque repos; il était fort joyeux, il avait réussi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer les véritables causes de sa joie? Son arbre était d'une venue superbe, et son âme avait été rafraоchie par l'attendrissement profond qu'il avait trouvé dans les bras de l'abbé Blanès. Croit-il réellement, se disait-il, а toutes les prédictions qu'il m'a faites; ou bien comme mon frère m'a fait la réputation d'un jacobin, d'un homme sans foi ni loi, capable de tout, a-t-il voulu seulement m'engager а ne pas céder а la tentation de casser la tête а quelque animal qui m'aura joué un mauvais tour? Le surlendemain Fabrice était а Parme où il amusa fort la duchesse et le comte, en leur narrant avec la dernière exactitude, comme il faisait toujours, toute l'histoire de son voyage.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:56

A son arrivée, Fabrice trouva le portier et tous les domestiques du palais Sanseverina chargés des insignes du plus grand deuil.

-- Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il а la duchesse.

-- Cet excellent homme qu'on appelait mon mari vient de mourir а Baden. Il me laisse ce palais; c'était une chose convenue, mais en signe de bonne amitié, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui m'embarrasse fort; je ne veux pas y renoncer en faveur de sa nièce, la marquise Raversi, qui me joue tous les jours des tours pendables. Toi qui es amateur, il faudra que tu me trouves quelque bon sculpteur; j'élèverai au duc un tombeau de trois cent mille francs. Le comte se mit а dire des anecdotes sur la Raversi.

-- C'est en vain que j'ai cherché а l'amadouer par des bienfaits, dit la duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou généraux. En revanche, il ne se passe pas de mois qu'ils ne m'adressent quelque lettre anonyme abominable, j'ai été obligée de prendre un secrétaire pour lire les lettres de ce genre.

-- Et ces lettres anonymes sont leurs moindres péchés, reprit le comte Mosca; ils tiennent manufacture de dénonciations infâmes. Vingt fois j'aurais pu faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il en s'adressant а Fabrice, si mes bons juges les eussent condamnés.

-- Eh bien! voilа qui me gâte tout le reste, répliqua Fabrice avec une naïveté bien plaisante а la cour, j'aurais mieux aimé les voir condamnés par des magistrats jugeant en conscience.

-- Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me donner l'adresse de tels magistrats, je leur écrirai avant de me mettre au lit.

-- Si j'étais ministre, cette absence de juges honnêtes gens blesserait mon amour- propre.

-- Mais il me semble, répliqua le comte, que Votre Excellence, qui aime tant les Français, et qui même jadis leur prêta secours de son bras invincible, oublie en ce moment une de leurs grandes maximes: Il vaut mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Je voudrais voir comment vous gouverneriez ces âmes ardentes, et qui lisent toute la journée l'histoire de la Révolution de France avec des juges qui renverraient acquittés les gens que j'accuse. Ils arriveraient а ne pas condamner les coquins le plus évidemment coupables et se croiraient des Brutus. Mais je veux vous faire une querelle; votre âme si délicate n'a-t-elle pas quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre que vous venez d'abandonner sur les rives du lac Majeur?

-- Je compte bien, dit Fabrice d'un grand sérieux, faire remettre ce qu'il faudra au maоtre du cheval pour le rembourser des frais d'affiches et autres, а la suite desquels il se le sera fait rendre par les paysans qui l'auront trouvé; je vais lire assidûment le journal de Milan, afin d'y chercher l'annonce d'un cheval perdu; je connais fort bien le signalement de celui-ci.

-- Il est vraiment primitif, dit le comte а la duchesse. Et que serait devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu'elle galopait ventre а terre sur ce cheval emprunté, il se fût avisé de faire un faux pas? Vous étiez au Spielberg, mon cher petit neveu, et tout mon crédit eût а peine pu parvenir а faire diminuer d'une trentaine de livres le poids de la chaоne attachée а chacune de vos jambes. Vous auriez passé en ce lieu de plaisance une dizaine d'années; peut-être vos jambes se fussent-elles enflées et gangrenées, alors on les eût fait couper proprement...

-- Ah! de grâce, ne poussez pas plus loin un si triste roman, s'écria la duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour...

-- Et j'en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, répliqua le ministre, d'un grand sérieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne m'a-t-il pas demandé un passeport sous un nom convenable, puisqu'il voulait pénétrer en Lombardie? A la première nouvelle de son arrestation je serais parti pour Milan, et les amis que j'ai dans ce pays-lа auraient bien voulu fermer les yeux et supposer que leur gendarmerie avait arrêté un sujet du prince de Parme. Le récit de votre course est gracieux, amusant, j'en conviens volontiers, répliqua le comte en reprenant un ton moins sinistre; votre sortie du bois sur la grande route me plaоt assez; mais entre nous, puisque ce valet de chambre tenait votre vie entre ses mains, vous aviez droit de prendre la sienne. Nous allons faire а Votre Excellence une fortune brillante, du moins voici madame qui me l'ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands ennemis puissent m'accuser d'avoir jamais désobéi а ses commandements. Quel chagrin mortel pour elle et pour moi si dans cette espèce de course au clocher que vous venez de faire avec ce cheval maigre, il eût fait un faux pas. Il eût presque mieux valu, ajouta le comte, que ce cheval vous cassât le cou.

-- Vous êtes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse tout émue.

-- C'est que nous sommes environnés d'événements tragiques, répliqua le comte aussi avec émotion; nous ne sommes pas ici en France, où tout finit par des chansons ou par un emprisonnement d'un an ou deux, et j'ai réellement tort de vous parler de toutes ces choses en riant. Ah çа! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour а vous faire évêque, car bonnement je ne puis pas commencer par l'archevêché de Parme, ainsi que le veut, très raisonnablement, Mme la Duchesse ici présente; dans cet évêché où vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu quelle sera votre politique?

-- Tuer le diable plutôt qu'il ne me tue, comme disent fort bien mes amis les Français, répliqua Fabrice avec des yeux ardents; conserver par tous les moyens possibles, y compris le coup de pistolet, la position que vous m'aurez faite. J'ai lu dans la généalogie des del Dongo l'histoire de celui de nos ancêtres qui bâtit le château de Grianta. Sur la fin de sa vie, son bon ami Galéas, duc de Milan, l'envoie visiter un château fort sur notre lac; on craignait une nouvelle invasion de la part des Suisses.-- Il faut pourtant que j'écrive un mot de politesse au commandant, lui dit le duc de Milan en le congédiant; il écrit et lui remet une lettre de deux lignes; puis il la lui redemande pour la cacheter, ce sera plus poli, dit le prince. Vespasien del Dongo part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d'un vieux conte grec, car il était savant; il ouvre la lettre de son bon maоtre et y trouve l'ordre adressé au commandant du château, de le mettre а mort aussitôt son arrivée. Le Sforce, trop attentif а la comédie qu'il jouait avec notre aïeul, avait laissé un intervalle entre la dernière ligne du billet et sa signature; Vespasien del Dongo y écrit l'ordre de le reconnaоtre pour gouverneur général de tous les châteaux sur le lac, et supprime la tête de la lettre. Arrivé et reconnu dans le fort, il jette le commandant dans un puits, déclare la guerre au Sforce, et au bout de quelques années il échange sa forteresse contre ces terres immenses qui ont fait la fortune de toutes les branches de notre famille, et qui un jour me vaudront а moi quatre mille livres de rente.

-- Vous parlez comme un académicien, s'écria le comte en riant; c'est un beau coup de tête que vous nous racontez lа, mais ce n'est que tous les dix ans que l'on a l'occasion amusante de faire de ces choses piquantes. Un être а demi stupide, mais attentif, mais prudent tous les jours, goûte très souvent le plaisir de triompher des hommes а imagination. C'est par une folie d'imagination que Napoléon s'est rendu au prudent John Bull, au lieu de chercher а gagner l'Amérique. John Bull, dans son comptoir, a bien ri de sa lettre où il cite Thémistocle. De tous temps les vils Sancho Pança l'emporteront а la longue sur les sublimes don Quichotte. Si vous voulez consentir а ne rien faire d'extraordinaire, je ne doute pas que vous ne soyez un évêque très respecté, si ce n'est très respectable. Toutefois, ma remarque subsiste; Votre Excellence s'est conduite avec légèreté dans l'affaire du cheval, elle a été а deux doigts d'une prison éternelle.

Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plongé dans un profond étonnement. Etait-ce lа, se disait-il, cette prison dont je suis menacé? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre? Les prédictions de Blanès, dont il se moquait fort en tant que prophéties, prenaient а ses yeux toute l'importance de présages véritables.

-- Eh bien! qu'as-tu donc? lui dit la duchesse étonnée; le comte t'a plongé dans les noires images.

-- Je suis illuminé par une vérité nouvelle, et au lieu de me révolter contre elle, mon esprit l'adopte. Il est vrai, j'ai passé bien près d'une prison sans fin! Mais ce valet de chambre était si joli dans son habit а l'anglaise! quel dommage de le tuer!

Le ministre fut enchanté de son petit air sage.

-- Il est fort bien de toutes façons, dit-il en regardant la duchesse. Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conquête, et la plus désirable de toutes, peut- être.

Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petite Marietta. Il se trompait; le comte ajouta:

-- Votre simplicité évangélique a gagné le coeur de notre vénérable archevêque, le père Landriani. Un de ces jours nous allons faire de vous un grand vicaire, et, ce qui fait le charme de cette plaisanterie, c'est que les trois grands vicaires actuels, gens de mérite, travailleurs, et dont deux, je pense, étaient grands vicaires avant votre naissance, demanderont, par une belle lettre adressée а leur archevêque, que vous soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs se fondent sur vos vertus d'abord, et ensuite sur ce que vous êtes petit-neveu du célèbre archevêque Ascagne del Dongo. Quand j'ai appris le respect qu'on avait pour vos vertus, j'ai sur-le-champ nommé capitaine le neveu du plus ancien des vicaires généraux; il était lieutenant depuis le siège de Tarragone par le maréchal Suchet.

-- Va-t'en tout de suite en négligé, comme tu es, faire une visite de tendresse а ton archevêque, s'écria la duchesse. Raconte-lui le mariage de ta soeur; quand il saura qu'elle va être duchesse, il te trouvera bien plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient de te confier sur ta future nomination.

Fabrice courut au palais archiépiscopal; il y fut simple et modeste, c'était un ton qu'il prenait avec trop de facilité; au contraire, il avait besoin d'efforts pour jouer le grand seigneur. Tout en écoutant les récits un peu longs de monseigneur Landriani, il se disait: Aurais-je dû tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait par la bride le cheval maigre? Sa raison lui disait oui, mais son coeur ne pouvait s'accoutumer а l'image sanglante du beau jeune homme tombant de cheval défiguré.

Cette prison où j'allais m'engloutir, si le cheval eût bronché, était-elle la prison dont je suis menacé par tant de présages?

Cette question était de la dernière importance pour lui, et l'archevêque fut content de son air de profonde attention.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:56

Livre Premier - Chapitre XI.

Au sortir de l'archevêché, Fabrice courut chez la petite Marietta; il entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du vin et se régalait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mère, répondit seule а son signal.

-- Il y a du nouveau depuis toi, s'écria-t-elle; deux ou trois de nos acteurs sont accusés d'avoir célébré par une orgie la fête du grand Napoléon, et notre pauvre troupe, qu'on appelle jacobine, a reçu l'ordre de vider les Etats de Parme, et vive Napoléon! Mais le ministre a, dit-on, craché au bassinet. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Giletti a de l'argent, je ne sais pas combien, mais je lui ai vu une poignée d'écus. Marietta a reçu cinq écus de notre directeur pour frais de voyage jusqu'а Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours bien amoureuse de toi, mais Giletti lui fait peur; il y a trois jours, а la dernière représentation que nous avons donnée, il voulait absolument la tuer; il lui a lancé deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable, il lui a déchiré son châle bleu. Si tu voulais lui donner un châle bleu, tu serais bien bon enfant, et nous dirions que nous l'avons gagné а une loterie. Le tambour-maоtre des carabiniers donne un assaut demain, tu en trouveras l'heure affichée а tous les coins de rues. Viens nous voir; s'il est parti pour l'assaut, de façon а nous faire espérer qu'il restera dehors un peu longtemps, je serai а la fenêtre et je te ferai signe de monter. Tâche de nous apporter quelque chose de bien joli, et la Marietta t'aime а la passion.

En descendant l'escalier tournant de ce taudis infâme, Fabrice était plein de componction: je ne suis point changé, se disait-il; toutes mes belles résolutions prises au bord de notre lac quand je voyais la vie d'un oeil si philosophique se sont envolées. Mon âme était hors de son assiette ordinaire, tout cela était un rêve et disparaоt devant l'austère réalité. Ce serait le moment d'agir, se dit Fabrice en rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut en vain qu'il chercha dans son coeur le courage de parler avec cette sincérité sublime qui lui semblait si facile la nuit qu'il passa aux rives du lac de Côme. Je vais fâcher la personne que j'aime le mieux au monde; si je parle, j'aurai l'air d'un mauvais comédien; je ne vaux réellement quelque chose que dans de certains moments d'exaltation.

-- Le comte est admirable pour moi, dit-il а la duchesse, après lui avoir rendu compte de la visite а l'archevêché; j'apprécie d'autant plus sa conduite que je crois m'apercevoir que je ne lui plais que fort médiocrement; ma façon d'agir doit donc être correcte а son égard. Il a ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou, а en juger du moins par son voyage d'avant-hier; il a fait douze lieues au galop pour passer deux heures avec ses ouvriers. Si l'on trouve des fragments de statues dans le temple antique dont il vient de découvrir les fondations, il craint qu'on ne les lui vole; j'ai envie de lui proposer d'aller passer trente-six heures а Sanguigna. Demain, vers les cinq heures, je dois revoir l'archevêque, je pourrai partir dans la soirée et profiter de la fraоcheur de la nuit pour faire la route.

La duchesse ne répondit pas d'abord.

-- On dirait que tu cherches des prétextes pour t'éloigner de moi, lui dit-elle ensuite avec une extrême tendresse; а peine de retour de Belgirate, tu trouves une raison pour partir.

Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur le lac j'étais un peu fou, je ne me suis pas aperçu dans mon enthousiasme de sincérité que mon compliment finit par une impertinence; il s'agirait de dire: Je t'aime de l'amitié la plus dévouée, etc. etc., mais mon âme n'est pas susceptible d'amour. N'est-ce pas dire: Je vois que vous avez de l'amour pour moi; mais prenez garde, je ne puis vous payer en même monnaie? Si elle a de l'amour, la duchesse peut se fâcher d'être devinée, et elle sera révoltée de mon impudence si elle n'a pour moi qu'une amitié toute simple... et ce sont de ces offenses qu'on ne pardonne point.

Pendant qu'il pesait ces idées importantes, Fabrice sans s'en apercevoir, se promenait dans le salon, d'un air grave et plein de hauteur, en homme qui voit le malheur а dix pas de lui.

La duchesse le regardait avec admiration; ce n'était plus l'enfant qu'elle avait vu naоtre, ce n'était plus le neveu toujours prêt а lui obéir: c'était un homme grave et duquel il serait délicieux de se faire aimer. Elle se leva de l'ottomane où elle était assise, et, se jetant dans ses bras avec transport:

-- Tu veux donc me fuir? lui dit-elle.

-- Non, répondit-il de l'air d'un empereur romain, mais je voudrais être sage.

Ce mot était susceptible de diverses interprétations; Fabrice ne se sentit pas le courage d'aller plus loin et de courir le hasard de blesser cette femme adorable. Il était trop jeune, trop susceptible de prendre de l'émotion; son esprit ne lui fournissait aucune tournure aimable pour faire entendre ce qu'il voulait dire. Par un transport naturel et malgré tout raisonnement, il prit dans ses bras cette femme charmante et la couvrit de baisers. Au même instant, on entendit le bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour, et presque en même temps lui-même parut dans le salon; il avait l'air tout ému.

-- Vous inspirez des passions bien singulières, dit-il а Fabrice, qui resta presque confondu du mot.

L'archevêque avait ce soir l'audience que Son Altesse Sérénissime lui accorde tous les jeudis; le prince vient de me raconter que l'archevêque, d'un air tout troublé, a débuté par un discours appris par coeur et fort savant, auquel d'abord le prince ne comprenait rien. Landriani a fini par déclarer qu'il était important pour l'église de Parme que Monsignore Fabrice del Dongo fût nommé son premier vicaire général, et, par la suite, dès qu'il aurait vingt-quatre ans accomplis, son coadjuteur avec future succession.

Ce mot m'a effrayé, je l'avoue, dit le comte; c'est aller un peu bien vite, et je craignais une boutade d'humeur chez le prince. Mais il m'a regardé en riant et m'a dit en français: Ce sont lа de vos coups, monsieur!

-- Je puis faire serment devant Dieu et devant Votre Altesse, me suis-je écrié avec toute l'onction possible, que j'ignorais parfaitement le mot de future succession. Alors j'ai dit la vérité, ce que nous répétions ici même il y a quelques heures; j'ai ajouté, avec entraоnement, que, par la suite, je me serais regardé comme comblé des faveurs de Son Altesse, si elle daignait m'accorder un petit évêché pour commencer. Il faut que le prince m'ait cru, car il a jugé а propos de faire le gracieux; il m'a dit, avec toute la simplicité possible: Ceci est une affaire officielle entre l'archevêque et moi, vous n'y entrez pour rien; le bonhomme m'adresse une sorte de rapport fort long et passablement ennuyeux, а la suite duquel il arrive а une proposition officielle; je lui ai répondu très froidement que le sujet était bien jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour; que j'aurais presque l'air de payer une lettre de change tirée sur moi par l'Empereur, en donnant la perspective d'une si haute dignité au fils d'un des grands officiers de son royaume lombardo- vénitien. L'archevêque a protesté qu'aucune recommandation de ce genre n'avait eu lieu. C'était une bonne sottise а me direа moi ; j'en ai été surpris de la part d'un homme aussi entendu; mais il est toujours désorienté quand il m'adresse la parole, et ce soir il était plus troublé que jamais, ce qui m'a donné l'idée qu'il désirait la chose avec passion. Je lui ai dit que je savais mieux que lui qu'il n'y avait point eu de haute recommandation en faveur de del Dongo, que personne а ma cour ne lui refusait de la capacité, qu'on ne parlait point trop mal de ses moeurs, mais que je craignais qu'il ne fût susceptible d'enthousiasme, et que je m'étais promis de ne jamais élever aux places considérables les fous de cette espèce avec lesquels un prince n'est sûr de rien. Alors, a continué Son Altesse, j'ai dû subir un pathos presque aussi long que le premier: l'archevêque me faisait l'éloge de l'enthousiasme de la maison de Dieu. Maladroit, me disais-je, tu t'égares, tu compromets la nomination qui était presque accordée; il fallait couper court et me remercier avec effusion. Point: il continuait son homélie avec une intrépidité ridicule, je cherchais une réponse qui ne fût point trop défavorable au petit del Dongo; je l'ai trouvée, et assez heureuse, comme vous allez en juger: Monseigneur, lui ai-je dit, Pie VII fut un grand pape et un grand saint; parmi tous les souverains, lui seul osa dire non au tyran qui voyait l'Europe а ses pieds! eh bien! il était susceptible d'enthousiasme, ce qui l'a porté, lorsqu'il était évêque d'Imola, а écrire sa fameuse pastorale du citoyen cardinal Chiaramonti en faveur de la république cisalpine.

Mon pauvre archevêque est resté stupéfait, et, pour achever de le stupéfier, je lui ai dit d'un air fort sérieux: Adieu, monseigneur, je prendrai vingt-quatre heures pour réfléchir а votre proposition. Le pauvre homme a ajouté quelques supplications assez mal tournées et assez inopportunes après le mot adieu prononcé par moi. Maintenant, comte Mosca della Rovère, je vous charge de dire а la duchesse que je ne veux pas retarder de vingt-quatre heures une chose qui peut lui être agréable; asseyez-vous lа et écrivez а l'archevêque le billet d'approbation qui termine toute cette affaire. J'ai écrit le billet, il l'a signé, il m'a dit: Portez-le а l'instant même а la duchesse. Voici le billet, madame, et c'est ce qui m'a donné un prétexte pour avoir le bonheur de vous revoir ce soir.

La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le long récit du comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n'eut point l'air étonné de cet incident, il prit la chose en véritable grand seigneur qui naturellement a toujours cru qu'il avait droit а ces avancements extraordinaires, а ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois hors des gonds; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et finit par dire au comte:

-- Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier vous témoigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les fragments de statues antiques qu'ils pourraient découvrir; j'aime beaucoup les fouilles, moi; si vous voulez bien le permettre, j'irai voir les ouvriers. Demain soir, après les remerciements convenables au palais et chez l'archevêque, je partirai pour Sanguigna.

-- Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d'où vient cette passion subite du bon archevêque pour Fabrice?

-- Je n'ai pas besoin de deviner; le grand vicaire dont le frère est capitaine me disait hier: Le père Landriani part de ce principe certain, que le titulaire est supérieur au coadjuteur, et il ne se sent pas de joie d'avoir sous ses ordres un del Dongo et de l'avoir obligé. Tout ce qui met en lumière la haute naissance de Fabrice ajoute а son bonheur intime: il a un tel homme pour aide de camp! En second lieu monseigneur Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui; enfin il nourrit depuis dix ans une haine bien conditionnée pour l'évêque de Plaisance, qui affiche hautement la prétention de lui succéder sur le siège de Parme, et qui de plus est fils d'un meunier. C'est dans ce but de succession future que l'évêque de Plaisance a pris des relations fort étroites avec la marquise Raversi, et maintenant ces liaisons font trembler l'archevêque pour le succès de son dessein favori, avoir un del Dongo а son état-major, et lui donner des ordres.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:56

Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux de la fouille de Sanguigna, vis-а-vis Colorno (c'est le Versailles des princes de Parme); ces fouilles s'étendaient dans la plaine tout près de la grande route qui conduit de Parme au pont de Casal-Maggiore, première ville de l'Autriche. Les ouvriers coupaient la plaine par une longue tranchée profonde de huit pieds et aussi étroite que possible; on était occupé а rechercher, le long de l'ancienne voie romaine, les ruines d'un second temple qui, disait-on dans le pays, existait encore au Moyen Age. Malgré les ordres du prince, plusieurs paysans ne voyaient pas sans jalousie ces longs fossés traversant leurs propriétés. Quoi qu'on pût leur dire, ils s'imaginaient qu'on était а la recherche d'un trésor, et la présence de Fabrice était surtout convenable pour empêcher quelque petite émeute. Il ne s'ennuyait point, il suivait ces travaux avec passion; de temps а autre on trouvait quelque médaille, et il ne voulait pas laisser le temps aux ouvriers de s'accorder entre eux pour l'escamoter.

La journée était belle, il pouvait être six heures du matin: il avait emprunté un vieux fusil а un coup, il tira quelques alouettes; l'une d'elles blessée alla tomber sur la grande route; Fabrice, en la poursuivant, aperçut de loin une voiture qui venait de Parme et se dirigeait vers la frontière de Casal-Maggiore. Il venait de recharger son fusil lorsque la voiture fort délabrée s'approchant au tout petit pas, il reconnut la petite Marietta; elle avait а ses côtés le grand escogriffe Giletti, et cette femme âgée qu'elle faisait passer pour sa mère.

Giletti s'imagina que Fabrice s'était placé ainsi au milieu de la route, et un fusil а la main, pour l'insulter et peut-être même pour lui enlever la petite Marietta. En homme de coeur il sauta а bas de la voiture; il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouillé, et tenait de la droite une épée encore dans son fourreau, dont il se servait lorsque les besoins de la troupe forçaient de lui confier quelque rôle de marquis.

-- Ah! brigand! s'écria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici а une lieue de la frontière; je vais te faire ton affaire; tu n'es plus protégé ici par tes bas violets.

Fabrice faisait des mines а la petite Marietta et ne s'occupait guère des cris jaloux du Giletti, lorsque tout а coup il vit а trois pieds de sa poitrine le bout du pistolet rouillé; il n'eut que le temps de donner un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d'un bâton: le pistolet partit, mais ne blessa personne.

-- Arrêtez donc, f..., cria Giletti au vetturino : en même temps il eut l'adresse de sauter sur le bout du fusil de son adversaire et de le tenir éloigné de la direction de son corps; Fabrice et lui tiraient le fusil chacun de toutes ses forces. Giletti, beaucoup plus vigoureux, plaçant une main devant l'autre, avançait toujours vers la batterie, et était sur le point de s'emparer du fusil, lorsque Fabrice, pour l'empêcher d'en faire usage, fit partir le coup. Il avait bien observé auparavant que l'extrémité du fusil était а plus de trois pouces au-dessus de l'épaule de Giletti: la détonation eut lieu tout près de l'oreille de ce dernier. Il resta un peu étonné, mais se remit en un clin d'oeil.

-- Ah! tu veux me faire sauter le crâne, canaille! je vais te faire ton compte. Giletti jeta le fourreau de son épée de marquis, et fondit sur Fabrice avec une rapidité admirable. Celui-ci n'avait point d'arme et se vit perdu.

Il se sauva vers la voiture, qui était arrêtée а une dizaine de pas derrière Giletti; il passa а gauche, et saisissant de la main le ressort de la voiture, il tourna rapidement tout autour et repassa tout près de la portière droite qui était ouverte. Giletti, lancé avec ses grandes jambes et qui n'avait pas eu l'idée de se retenir au ressort de la voiture fit plusieurs pas dans sa première direction avant de pouvoir s'arrêter. Au moment où Fabrice passait auprès de la portière ouverte, il entendit Marietta qui lui disait а demi-voix:

-- Prends garde а toi; il te tuera. Tiens!

Au même instant, Fabrice vit tomber de la portière une sorte de grand couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser, mais, au même instant il fut touché а l'épaule par un coup d'épée que lui lançait Giletti. Fabrice, en se relevant, se trouva а six pouces de Giletti qui lui donna dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son épée; ce coup était lancé avec une telle force qu'il ébranla tout а fait la raison de Fabrice; en ce moment il fut sur le point d'être tué. Heureusement pour lui, Giletti était encore trop près pour pouvoir lui donner un coup de pointe. Fabrice, quand il revint а soi, prit la fuite en courant de toutes ses forces; en courant, il jeta le fourreau du couteau de chasse et ensuite, se retournant vivement, il se trouva а trois pas de Giletti qui le poursuivait. Giletti était lancé, Fabrice lui porta un coup de pointe; Giletti avec son épée eut le temps de relever un peu le couteau de chasse, mais il reçut le coup de pointe en plein dans la joue gauche. Il passa tout près de Fabrice qui se sentit percer la cuisse, c'était le couteau de Giletti que celui-ci avait eu le temps d'ouvrir. Fabrice fit un saut а droite; il se retourna, et enfin les deux adversaires se trouvèrent а une juste distance de combat.

Giletti jurait comme un damné. Ah! je vais te couper la gorge, gredin de prêtre, répétait-il а chaque instant. Fabrice était tout essoufflé et ne pouvait parler; le coup de pommeau d'épée dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait abondamment; il para plusieurs coups avec son couteau de chasse et porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu'il faisait; il lui semblait vaguement être а un assaut public. Cette idée lui avait été suggérée par la présence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq ou trente, formaient cercle autour des combattants, mais а distance fort respectueuse; car on voyait ceux-ci courir а tout moment et s'élancer l'un sur l'autre.

Le combat semblait se ralentir un peu; les coups ne se suivaient plus avec la même rapidité, lorsque Fabrice se dit: а la douleur que je ressens au visage, il faut qu'il m'ait défiguré. Saisi de rage а cette idée, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant. Cette pointe entra dans le côté droit de la poitrine de Giletti et sortit vers l'épaule gauche; au même instant l'épée de Giletti pénétrait de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais l'épée glissa sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante.

Giletti était tombé; au moment où Fabrice s'avançait vers lui, regardant sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s'ouvrait machinalement et laissait échapper son arme.

Le gredin est mort, se dit Fabrice; il le regarda au visage, Giletti rendait beaucoup de sang par la bouche. Fabrice courut а la voiture.

-- Avez-vous un miroir? cria-t-il а Marietta. Marietta le regardait très pâle et ne répondait pas. La vieille femme ouvrit d'un grand sang-froid un sac а ouvrage vert, et présenta а Fabrice un petit miroir а manche grand comme la main. Fabrice, en se regardant, se maniait la figure: Les yeux sont sains, se disait-il, c'est déjа beaucoup; il regarda les dents, elles n'étaient point cassées. D'où vient donc que je souffre tant? se disait-il а demi-voix.

La vieille femme lui répondit:

-- C'est que le haut de votre joue a été pilé entre le pommeau de l'épée de Giletti et l'os que nous avons lа. Votre joue est horriblement enflée et bleue: mettez-y des sangsues а l'instant, et ce ne sera rien.

-- Ah! des sangsues а l'instant, dit Fabrice en riant et il reprit tout son sang-froid. Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le regardaient sans oser le toucher.

-- Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; ôtez-lui son habit... Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six hommes а trois cents pas sur la grande route qui s'avançaient а pied et d'un pas mesuré vers le lieu de la scène.

Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tué, ils vont m'arrêter, et j'aurai l'honneur de faire une entrée solennelle dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la Raversi et qui détestent ma tante!

Aussitôt, et avec la rapidité de l'éclair, il jette aux ouvriers ébahis tout l'argent qu'il avait dans ses poches, il s'élance dans la voiture.

-- Empêchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il а ses ouvriers, et je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet homme m'a attaqué et voulait me tuer.

-- Et toi, dit-il au vetturino, mets tes chevaux au galop, tu auras quatre napoléons d'or si tu passes le Pô avant que ces gens lа-bas puissent m'atteindre.

-- Ca va! dit le vetturino; mais n'ayez donc pas peur, ces hommes lа-bas sont а pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les laisser fameusement derrière. Disant ces paroles il les mit au galop.

Notre héros fut choqué de ce mot peur employé par le cocher: c'est que réellement il avait eu une peur extrême après le coup de pommeau d'épée qu'il avait reçu dans la figure.

-- Nous pouvons contre-passer des gens а cheval venant vers nous, dit le vetturino prudent et qui songeait aux quatre napoléons, et les hommes qui nous suivent peuvent crier qu'on nous arrête. Ceci voulait dire: Rechargez vos armes...

-- Ah! que tu es brave, mon petit abbé! s'écriait la Marietta en embrassant Fabrice. La vieille femme regardait hors de la voiture par la portière: au bout d'un peu de temps elle rentra la tête.

-- Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle а Fabrice d'un grand sang-froid; et il n'y a personne sur la route devant vous. Vous savez combien les employés de la police autrichienne sont formalistes: s'ils vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du Pô, ils vous arrêteront, n'en ayez aucun doute.

Fabrice regarda par la portière.

-- Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il а la vieille femme.

-- Trois au lieu d'un, répondit-elle, et qui nous ont coûté chacun quatre francs: n'est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques qui voyagent toute l'année! Voici le passeport de M. Giletti, artiste dramatique, ce sera vous; voici nos deux passeports а la Mariettina et а moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu'allons-nous devenir?

-- Combien avait-il? dit Fabrice.

-- Quarante beaux écus de cinq francs, dit la vielle femme.

-- C'est-а-dire six de la petite monnaie, dit la Marietta en riant; je ne veux pas que l'on trompe mon petit abbé.

-- N'est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d'un grand sang-froid, que je cherche а vous accrocher trente-quatre écus? Qu'est-ce que trente-quatre écus pour vous? Et nous, nous avons perdu notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de débattre les prix avec les vetturini quand nous voyageons, et de faire peur а tout le monde? Giletti n'était pas beau, mais il était bien commode, et si la petite que voilа n'était pas une sotte, qui d'abord s'est amourachée de vous, jamais Giletti ne se fût aperçu de rien, et vous nous auriez donné de beaux écus. Je vous assure que nous sommes bien pauvres.

Fabrice fut touché; il tira sa bourse et donna quelques napoléons а la vieille femme.

-- Vous voyez, lui dit-il, qu'il ne m'en reste que quinze, ainsi il est inutile dorénavant de me tirer aux jambes.

La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les mains. La voiture avançait toujours au petit trot. Quand on vit de loin les barrières jaunes rayées de noir qui annoncent les possessions autrichiennes, la vieille femme dit а Fabrice:

-- Vous feriez mieux d'entrer а pied avec le passeport de Giletti dans votre poche; nous, nous allons nous arrêter un instant, sous prétexte de faire un peu de toilette. Et d'ailleurs, la douane visitera nos effets. Vous, si vous m'en croyez, traversez Casal-Maggiore d'un pas nonchalant; entrez même au café et buvez le verre d'eau-de-vie; une fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en pays autrichien: elle saura bientôt qu'il y a eu un homme de tué: vous voyagez avec un passeport qui n'est pas le vôtre, il n'en faut pas tant pour passer deux ans en prison. Gagnez le Pô а droite en sortant de la ville, louez une barque et réfugiez-vous а Ravenne ou а Ferrare; sortez au plus vite des états autrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal; rappelez-vous que vous avez tué l'homme.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:57

En approchant а pied du pont de bateaux de Casal-Maggiore, Fabrice relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre héros avait grand'peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui avait dit du danger qu'il y avait pour lui а rentrer dans les états autrichiens; or, il voyait а deux cents pas devant lui le pont terrible qui allait lui donner accès en ce pays, dont la capitale а ses yeux était le Spielberg. Mais comment faire autrement? Le duché de Modène qui borne au midi l'état de Parme lui rendait les fugitifs en vertu d'une convention expresse; la frontière de l'état qui s'étend dans les montagnes du côté de Gênes était trop éloignée; sa mésaventure serait connue а Parme bien avant qu'il pût atteindre ces montagnes; il ne restait donc que les états de l'Autriche sur la rive gauche du Pô. Avant qu'on eût le temps d'écrire aux autorités autrichiennes pour les engager а l'arrêter, il se passerait peut-être trente-six heures ou deux jours. Toutes réflexions faites, Fabrice brûla avec le feu de son cigare son propre passeport; il valait mieux pour lui en pays autrichien être un vagabond que d'être Fabrice del Dongo, et il était possible qu'on le fouillât.

Indépendamment de la répugnance bien naturelle qu'il avait а confier sa vie au passeport du malheureux Giletti, ce document présentait des difficultés matérielles: la taille de Fabrice atteignait tout au plus а cinq pieds cinq pouces, et non pas а cinq pieds dix pouces comme l'énonçait le passeport; il avait près de vingt-quatre ans et paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que notre héros se promena une grande demi-heure sur une contre- digue du Pô voisine du pont de barques, avant de se décider а y descendre. Que conseillerais-je а un autre qui se trouverait а ma place? se dit-il enfin. Evidemment de passer: il y a péril а rester dans l'état de Parme; un gendarme peut être envoyé а la poursuite de l'homme qui en a tué un autre, fût-ce même а son corps défendant. Fabrice fit la revue de ses poches, déchira tous les papiers et ne garda exactement que son mouchoir et sa boоte а cigares; il lui importait d'abréger l'examen qu'il allait subir. Il pensa а une terrible objection qu'on pourrait lui faire et а laquelle il ne trouvait que de mauvaises réponses: il allait dire qu'il s'appelait Giletti et tout son linge était marqué F.D.

Comme on voit, Fabrice était un de ces malheureux tourmentés par leur imagination; c'est assez le défaut des gens d'esprit en Italie. Un soldat français d'un courage égal ou même inférieur se serait présenté pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d'avance а aucune difficulté; mais aussi il y aurait porté tout son sang-froid, et Fabrice était bien loin d'être de sang-froid, lorsque au bout du pont un petit homme, vêtu de gris, lui dit: Entrez au bureau de police pour votre passeport.

Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et les chapeaux sales des employés étaient suspendus. Le grand bureau de sapin derrière lequel ils étaient retranchés était tout taché d'encre et de vin; deux ou trois gros registres reliés en peau verte portaient des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages était noircie par les mains. Sur les registres placés en pile l'un sur l'autre il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient servi l'avant-veille pour une des fêtes de l'Empereur.

Fabrice fut frappé de tous ces détails, ils lui serrèrent le coeur; il paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraоcheur qui éclatait dans son joli appartement du palais Sanseverina. Il était obligé d'entrer dans ce sale bureau et d'y paraоtre comme inférieur; il allait subir un interrogatoire.

L'employé qui tendit une main jaune pour prendre son passeport était petit et noir, il portait un bijou de laiton а sa cravate. Ceci est un bourgeois de mauvaise humeur, se dit Fabrice; le personnage parut excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura bien cinq minutes.

-- Vous avez eu un accident, dit-il а l'étranger en indiquant sa joue du regard.

-- Le vetturino nous a jetés en bas de la digue du Pô. Puis le silence recommença et l'employé lançait des regards farouches sur le voyageur.

J'y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu'il est fâché d'avoir une mauvaise nouvelle а m'apprendre et que je suis arrêté. Toutes sortes d'idées folles arrivèrent а la tête de notre héros, qui dans ce moment n'était pas fort logique. Par exemple, il songea а s'enfuir par la porte du bureau qui était restée ouverte; je me défais de mon habit; je me jette dans le Pô, et sans doute je pourrai le traverser а la nage. Tout vaut mieux que le Spielberg. L'employé de police le regardait fixement au moment où il calculait les chances de succès de cette équipée, cela faisait deux bonnes physionomies. La présence du danger donne du génie а l'homme raisonnable, elle le met, pour ainsi dire, au-dessus de lui-même; а l'homme d'imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai mais souvent absurdes.

Il fallait voir l'oeil indigné de notre héros sous l'oeil scrutateur de ce commis de police orné de ses bijoux de cuivre. Si je le tuais, se disait Fabrice, je serai condamné pour meurtre а vingt ans de galère ou а la mort, ce qui est bien moins affreux que le Spielberg avec une chaоne de cent vingt livres а chaque pied et huit onces de pain pour toute nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n'en sortirais qu'а quarante-quatre ans. La logique de Fabrice oubliait que, puisqu'il avait brûlé son passeport, rien n'indiquait а l'employé de police qu'il fût le rebelle Fabrice del Dongo.

Notre héros était suffisamment effrayé, comme on le voit, il l'eût été bien davantage s'il eût connu les pensées qui agitaient le commis de police. Cet homme était ami de Giletti; on peut juger de sa surprise lorsqu'il vit son passeport entre les mains d'un autre; son premier mouvement fut de faire arrêter cet autre, puis il songea que Giletti pouvait bien avoir vendu son passeport а ce beau jeune homme qui apparemment venait de faire quelque mauvais coup а Parme. Si je l'arrête, se dit-il, Giletti sera compromis; on découvrira facilement qu'il a vendu son passeport; d'un autre côté, que diront mes chefs si l'on vient а vérifier que moi, ami de Giletti, j'ai visé son passeport porté par un autre? L'employé se leva en bâillant et dit а Fabrice: -- Attendez, monsieur; puis, par une habitude de police, il ajouta: il s'élève une difficulté. Fabrice dit а part soi: Il va s'élever ma fuite.

En effet, l'employé quittait le bureau dont il laissait la porte ouverte, et le passeport était resté sur la table de sapin. Le danger est évident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport et repasser le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s'il m'interroge, que j'ai oublié de faire viser mon passeport par le commissaire de police du dernier village des états de Parme. Fabrice avait déjа son passeport а la main, lorsque, а son inexprimable étonnement, il entendit le commis aux bijoux de cuivre qui disait:

-- Ma foi je n'en puis plus; la chaleur m'étouffe; je vais au café prendre la demi- tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre pipe, il y a un passeport а viser; l'étranger est lа.

Fabrice, qui sortait а pas de loup, se trouva face а face avec un beau jeune homme qui se disait en chantonnant: Eh bien, visons donc ce passeport, je vais leur faire mon paraphe.

-- Où monsieur veut-il aller?

-- A Mantoue, Venise et Ferrare.

-- Ferrare soit, répondit l'employé en sifflant; il prit une griffe, imprima le visa en encre bleue sur le passeport, écrivit rapidement les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l'espace laissé en blanc par la griffe, puis il fit plusieurs tours en l'air avec la main, signa et reprit de l'encre pour son paraphe qu'il exécuta avec lenteur et en se donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette plume; le commis regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq ou six points, enfin il remit le passeport а Fabrice en disant d'un air léger: bon voyage, monsieur.

Fabrice s'éloignait d'un pas dont il cherchait а dissimuler la rapidité, lorsqu'il se sentit arrêter par le bras gauche: instinctivement il mit la main sur le manche de son poignard, et s'il ne se fût vu entouré de maisons, il fût peut-être tombé dans une étourderie. L'homme qui lui touchait le bras gauche, lui voyant l'air tout effaré, lui dit en forme d'excuse:

-- Mais j'ai appelé monsieur trois fois, sans qu'il répondоt; monsieur a-t-il quelque chose а déclarer а la douane?

-- Je n'ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout près chasser chez un de mes parents.

Il eût été bien embarrassé si on l'eût prié de nommer ce parent. Par la grande chaleur qu'il faisait et avec ces émotions Fabrice était mouillé comme s'il fût tombé dans le Pô. Je ne manque pas de courage entre les comédiens, mais les commis ornés de bijoux de cuivre me mettent hors de moi; avec cette idée je ferai un sonnet comique pour la duchesse.

A peine entré dans Casal-Maggiore, Fabrice prit а droite une mauvaise rue qui descend vers le Pô. J'ai grand besoin, se dit-il, des secours de Bacchus et de Cérés, et il entra dans une boutique au dehors de laquelle pendait un torchon gris attaché а un bâton; sur le torchon était écrit le mot Trattoria. Un mauvais drap de lit soutenu par deux cerceaux de bois fort minces, et pendant jusqu'а trois pieds de terre, mettait la porte de la Trattoria а l'abri des rayons directs du soleil. Lа, une femme а demi nue et fort jolie reçut notre héros avec respect, ce qui lui fit le plus vif plaisir; il se hâta de lui dire qu'il mourait de faim. Pendant que la femme préparait le déjeuner, entra un homme d'une trentaine d'années, il n'avait pas salué en entrant; tout а coup il se releva du banc où il s'était jeté d'un air familier, et dit а Fabrice: Eccellenza, la riverisco (je salue Votre Excellence). Fabrice était très gai en ce moment, et au lieu de former des projets sinistres, il répondit en riant:

-- Et d'où diable connais-tu mon Excellence?

-- Comment! Votre Excellence ne reconnaоt pas Ludovic, l'un des cochers de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de campagne où nous allions tous les ans, je prenais toujours la fièvre; j'ai demandé la pension а madame et me suis retiré. Me voici riche; au lieu de la pension de douze écus par an а laquelle tout au plus je pouvais avoir droit, madame m'a dit que pour me donner le loisir de faire des sonnets, car je suis poète en langue vulgaire, elle m'accordait vingt-quatre écus, et M. le comte m'a dit que si jamais j'étais malheureux, je n'avais qu'а venir lui parler. J'ai eu l'honneur de mener Monsignore pendant un relais lorsqu'il est allé faire sa retraite comme un bon chrétien а la chartreuse de Velleja.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:57

Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C'était un des cochers les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu'il était riche, disait-il, il avait pour tout vêtement une grosse chemise déchirée et une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait а peine aux genoux; une paire de souliers et un mauvais chapeau complétaient l'équipage. De plus, il ne s'était pas fait la barbe depuis quinze jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui absolument comme d'égal а égal; il crut voir que Ludovic était l'amant de l'hôtesse. Il termina rapidement son déjeuner, puis dit а demi-voix а Ludovic: J'ai un mot pour vous.

-- Votre Excellence peut parler librement devant elle, c'est une femme réellement bonne, dit Ludovic d'un air tendre.

-- Eh bien, mes amis, reprit Fabrice sans hésiter, je suis malheureux et j'ai besoin de votre secours. D'abord il n'y a rien de politique dans mon affaire; j'ai tout simplement tué un homme qui voulait m'assassiner parce que je parlais а sa maоtresse.

-- Pauvre jeune homme! dit l'hôtesse.

-- Que Votre Excellence compte sur moi! s'écria le cocher avec des yeux enflammés par le dévouement le plus vif; où Son Excellence veut-elle aller?

-- A Ferrare. J'ai un passeport, mais j'aimerais mieux ne pas parler aux gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.

-- Quand avez-vous expédié cet autre?

-- Ce matin а six heures.

-- Votre Excellence n'a-t-elle point de sang sur ses vêtements? dit l'hôtesse.

-- J'y pensais, reprit le cocher, et d'ailleurs le drap de ces vêtements est trop fin; on n'en voit pas beaucoup de semblable dans nos campagnes, cela nous attirerait les regards; je vais acheter des habits chez le juif. Votre Excellence est а peu près de ma taille, mais plus mince.

-- De grâce, ne m'appelez plus Excellence, cela peut attirer l'attention.

-- Oui, Excellence, répondit le cocher en sortant de la boutique.

-- Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l'argent! revenez donc!

-- Que parlez-vous d'argent! dit l'hôtesse, il a soixante-sept écus qui sont fort а votre service. Moi-même, ajouta-t-elle en baissant la voix, j'ai une quarantaine d'écus que je vous offre de bien bon coeur; on n'a pas toujours de l'argent sur soi lorsqu'il arrive de ces accidents.

Fabrice avait ôté son habit а cause de la chaleur en entrant dans la Trattoria.

-- Vous avez lа un gilet qui pourrait nous causer de l'embarras s'il entrait quelqu'un: cette belle toile anglaise attirerait l'attention. Elle donna а notre fugitif un gilet de toile teinte en noir, appartenant а son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par une porte intérieure, il était mis avec une certaine élégance.

-- C'est mon mari, dit l'hôtesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari, monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arrivé un accident ce matin de l'autre côté du fleuve, il désire se sauver а Ferrare.

-- Eh! nous le passerons, dit le mari d'un air fort poli, nous avons la barque de Charles-Joseph.

Par une autre faiblesse de notre héros, que nous avouerons aussi naturellement que nous avons raconté sa peur dans le bureau de police au bout du pont, il avait les larmes aux yeux; il était profondément attendri par le dévouement parfait qu'il rencontrait chez ces paysans: il pensait aussi а la bonté caractéristique de sa tante; il eût voulu pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic rentra chargé d'un paquet.

-- Adieu cet autre, lui dit le mari d'un air de bonne amitié.

--. Il ne s'agit pas de ça, reprit Ludovic d'un ton fort alarmé, on commence а parler de vous, on a remarqué que vous avez hésité en entrant dans notre vicolo , et quittant la belle rue comme un homme qui chercherait а se cacher.

-- Montez vite а la chambre, dit le mari.

Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au lieu de vitres aux deux fenêtres, on y voyait quatre lits larges chacun de six pieds et hauts de cinq.

-- Et vite, et vite! dit Ludovic; il y a un fat de gendarme nouvellement arrivé qui voulait faire la cour а la jolie femme d'en bas, et auquel j'ai prédit que quand il va en correspondance sur la route, il pourrait bien se rencontrer avec une balle; si ce chien-lа entend parler de Votre Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera а vous arrêter ici afin de faire mal noter laTrattoria de la Théodolinde.

Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tachée de sang et des blessures serrées avec des mouchoirs, le porco s'est donc défendu? En voilа cent fois plus qu'il n'en faut pour vous faire arrêter: je n'ai point acheté de chemise. Il ouvrit sans façon l'armoire du mari et donna une de ses chemises а Fabrice qui bientôt fut habillé en riche bourgeois de campagne. Ludovic décrocha un filet suspendu а la muraille, plaça les habits de Fabrice dans le panier où l'on met le poisson, descendit en courant et sortit rapidement par une porte de derrière; Fabrice le suivait.

-- Théodolinde, cria-t-il en passant près de la boutique, cache ce qui est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi, Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien.

Ludovic fit passer plus de vingt fossés а Fabrice. Il y avait des planches fort longues et fort élastiques qui servaient de ponts sur les plus larges de ces fossés; Ludovic retirait ces planches après avoir passé. Arrivé au dernier canal, il tira la planche avec empressement.

-- Respirons maintenant, dit-il; ce chien de gendarme aurait plus de deux lieues а faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voilа tout pâle, dit-il а Fabrice, je n'ai point oublié la petite bouteille d'eau-de-vie.

-- Elle vient fort а propos: la blessure а la cuisse commence а se faire sentir; et d'ailleurs j'ai eu une fière peur dans le bureau de la police au bout du pont.

-- Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de sang comme était la vôtre, je ne conçois pas seulement comment vous avez osé entrer en un tel lieu. Quant aux blessures, je m'y connais: je vais vous mettre dans un endroit bien frais où vous pourrez dormir une heure; la barque viendra nous y chercher s'il y a moyen d'obtenir une barque; sinon, quand vous serez un peu reposé nous ferons encore deux petites lieues, et je vous mènerai а un moulin où je prendrai moi- même une barque. Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi: madame va être au désespoir quand elle apprendra l'accident; on lui dira que vous êtes blessé а mort, peut-être même que vous avez tué l'autre en traоtre. La marquise Raversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits qui peuvent chagriner madame. Votre Excellence pourrait écrire.

-- Et comment faire parvenir la lettre?

-- Les garçons du moulin où nous allons gagnent douze sous par jour; en un jour et demi ils sont а Parme, donc quatre francs pour le voyage; deux francs pour l'usure des souliers: si la course était faite pour un pauvre homme tel que moi, ce serait six francs; comme elle est pour le service d'un seigneur, j'en donnerai douze.

Quand on fut arrivé au lieu du repos dans un bois de vernes et de saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla а plus d'une heure de lа chercher de l'encre et du papier. Grand Dieu, que je suis bien ici! s'écria Fabrice. Fortune! adieu, je ne serai jamais archevêque!

A son retour, Ludovic le trouva profondément endormi et ne voulut pas l'éveiller. La barque n'arriva que vers le coucher du soleil; aussitôt que Ludovic la vit paraоtre au loin, il appela Fabrice qui écrivit deux lettres.

-- Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic d'un air peiné, et je crains bien de lui déplaire au fond du coeur, quoi qu'elle en dise, si j'ajoute une certaine chose.

-- Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, répondit Fabrice, et, quoi que vous puissiez dire, vous serez toujours а mes yeux un serviteur fidèle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer d'un fort vilain pas.

Il fallut bien d'autres protestations encore pour décider Ludovic а parler, et quand enfin il en eut pris la résolution, il commença par une préface qui dura bien cinq minutes. Fabrice s'impatienta, puis il se dit: A qui la faute? а notre vanité que cet homme a fort bien vue du haut de son siège. Le dévouement de Ludovic le porta enfin а courir le risque de parler net.

-- Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au piéton que vous allez expédier а Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votre écriture, et par conséquent font preuves judiciaires contre vous. Votre Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en second lieu, elle aura peut-être honte de mettre sous les yeux de madame la duchesse ma pauvre écriture de cocher; mais enfin votre sûreté m'ouvre la bouche, quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je suis le seul compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m'êtes apparu au milieu d'un champ avec une écritoire de corne dans une main et un pistolet dans l'autre, et que vous m'avez ordonné d'écrire.

-- Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s'écria Fabrice, et pour vous prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous, copiez ces deux lettres telles qu'elles sont. Ludovic comprit toute l'étendue de cette marque de confiance et y fut extrêmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait la barque s'avancer rapidement sur le fleuve:

-- Les lettres seront plus tôt terminées, dit-il а Fabrice, si Votre Excellence veut prendre la peine de me les dicter. Les lettres finies, Fabrice écrivit un A et un B а la dernière ligne, et, sur une petite rognure de papier qu'ensuite il chiffonna, il mit en français: Croyez A et B. Le piéton devait cacher ce papier froissé dans ses vêtements.

La barque arrivant а portée de la voix, Ludovic appela les bateliers par des noms qui n'étaient pas les leurs; ils ne répondirent point et abordèrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les côtés pour voir s'ils n'étaient point aperçus par quelque douanier.

-- Je suis а vos ordres, dit Ludovic а Fabrice, voulez-vous que je porte moi-même les lettres а Parme? Voulez-vous que je vous accompagne а Ferrare?

-- M'accompagner а Ferrare est un service que je n'osais presque vous demander. Il faudra débarquer et tâcher d'entrer dans la ville sans montrer le passeport. Je vous dirai que j'ai la plus grande répugnance а voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez m'acheter un autre passeport.

-- Que ne parliez-vous а Casal-Maggiore! Je sais un espion qui m'aurait vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante francs.

L'un des deux mariniers qui était né sur la rive droite du Pô, et par conséquent n'avait pas besoin de passeport а l'étranger pour aller а Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la rame, se fit fort de conduire la barque avec l'autre.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:58

-- Nous allons trouver sur le bas Pô, dit-il, plusieurs barques armées appartenant а la police, et je saurai les éviter. Plus de dix fois on fut obligé de se cacher au milieu de petites оles а fleur d'eau, chargées de saules. Trois fois on mit pied а terre pour laisser passer les barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita de ces longs moments de loisir pour réciter а Fabrice plusieurs de ses sonnets. Les sentiments étaient assez justes, mais comme émoussés par l'expression, et ne valaient pas la peine d'être écrits; le singulier, c'est que cet ex- cocher avait des passions et des façons de voir vives et pittoresques; il devenait froid et commun dès qu'il écrivait. C'est le contraire de ce que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice; l'on sait maintenant tout exprimer avec grâce, mais les coeurs n'ont rien а dire. Il comprit que le plus grand plaisir qu'il pût faire а ce serviteur fidèle ce serait de corriger les fautes d'orthographe de ses sonnets.

-- On se moque de moi quand je prête mon cahier, disait Ludovic; mais si Votre Excellence daignait me dicter l'orthographe des mots lettre а lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l'orthographe ne fait pas le génie. Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put débarquer en toute sûreté dans un bois de vernes, une lieue avant que d'arriver а Ponte Lago Oscuro. Toute la journée il resta caché dans une chènevière, et Ludovic le précéda а Ferrare; il y loua un petit logement chez un juif pauvre, qui comprit tout de suite qu'il y avait de l'argent а gagner si l'on savait se taire. Le soir, а la chute du jour, Fabrice entra dans Ferrare monté sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce secours, la chaleur l'avait frappé sur le fleuve; le coup de couteau qu'il avait а la cuisse et le coup d'épée que Giletti lui avait donné dans l'épaule, au commencement du combat, s'étaient enflammés et lui donnaient de la fièvre.



Livre Premier - Chapitre XII.

Le juif, maоtre du logement, avait procuré un chirurgien discret, lequel, comprenant а son tour qu'il y avait de l'argent dans la bourse, dit а Ludovic que sa conscience l'obligeait а faire son rapport а la police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son frère.

-- La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop évident que votre frère ne s'est point blessé lui-même, comme il le raconte, en tombant d'une échelle, au moment où il tenait а la main un couteau tout ouvert.

Ludovic répondit froidement а cet honnête chirurgien que, s'il s'avisait de céder aux inspirations de sa conscience, il aurait l'honneur, avant de quitter Ferrare, de tomber sur lui précisément avec un couteau ouvert а la main. Quand il rendit compte de cet incident а Fabrice, celui-ci le blâma fort, mais il n'y avait plus un instant а perdre pour décamper. Ludovic dit au juif qu'il voulait essayer de faire prendre l'air а son frère; il alla chercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison pour n'y plus rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, les récits de toutes ces démarches que rend nécessaires l'absence d'un passeport: ce genre de préoccupation n'existe plus en France; mais en Italie, et surtout aux environs du Pô, tout le monde parle passeport. Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade, Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra en ville par une autre porte, et revint prendre Fabrice avec une sediola qu'il avait louée pour faire douze lieues. Arrivés près de Bologne, nos amis se firent conduire а travers champs sur la route qui de Florence conduit а Bologne; ils passèrent la nuit dans la plus misérable auberge qu'ils purent découvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de marcher un peu, ils entrèrent а Bologne comme des promeneurs. On avait brûlé le passeport de Giletti: la mort du comédien devait être connue, et il y avait moins de péril а être arrêtés comme gens sans passeports que comme porteurs de passeport d'un homme tué.

Ludovic connaissait а Bologne deux ou trois domestiques de grandes maisons; il fut convenu qu'il irait prendre langue auprès d'eux. Il leur dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frère, celui-ci, se sentant le besoin de dormir, l'avait laissé partir seul une heure avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village où lui, Ludovic, s'arrêterait pour passer les heures de la grande chaleur. Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frère, s'était déterminé а retourner sur ses pas; il l'avait retrouvé blessé d'un coup de pierre et de plusieurs coups de couteau, et, de plus, volé par des gens qui lui avaient cherché dispute. Ce frère était joli garçon, savait panser et conduire les chevaux, lire et écrire, et il voudrait bien trouver une place dans quelque bonne maison. Ludovic se réserva d'ajouter, quand l'occasion s'en présenterait, que, Fabrice tombé, les voleurs s'étaient enfuis emportant le petit sac dans lequel étaient leur linge et leurs passeports.

En arrivant а Bologne, Fabrice, se sentant très fatigué, et n'osant, sans passeport, se présenter dans une auberge, était entré dans l'immense église de Saint-Pétrone. Il y trouva une fraоcheur délicieuse; bientôt il se sentit tout ranimé. Ingrat que je suis, se dit-il tout а coup, j'entre dans une église, et c'est pour m'y asseoir, comme dans un café! Il se jeta а genoux, et remercia Dieu avec effusion de la protection évidente dont il était entouré depuis qu'il avait eu le malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore frémir, c'était d'être reconnu dans le bureau de police de Casal-Maggiore. Comment, se disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant de soupçons et qui a relu mon passeport jusqu'а trois fois, ne s'est-il pas aperçu que je n'ai pas cinq pieds dix pouces, que je n'ai pas trente-huit ans, que je ne suis pas fort marqué de la petite vérole? Que de grâces je vous dois, ô mon Dieu! Et j'ai pu tarder jusqu'а ce moment de mettre mon néant а vos pieds! Mon orgueil a voulu croire que c'était а une vaine prudence humaine que je devais le bonheur d'échapper au Spielberg qui déjа s'ouvrait pour m'engloutir!

Fabrice passa plus d'une heure dans cet extrême attendrissement, en présence de l'immense bonté de Dieu, Ludovic s'approcha sans qu'il l'entendоt venir, et se plaça en face de lui. Fabrice, qui avait le front caché dans ses mains, releva la tête, et son fidèle serviteur vit les larmes qui sillonnaient ses joues.

-- Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.

Ludovic pardonna ce ton а cause de la piété. Fabrice récita plusieurs fois les sept psaumes de la pénitence, qu'il savait par coeur; il s'arrêtait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa situation présente.

Fabrice demandait pardon а Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui est remarquable, c'est qu'il ne lui vint pas а l'esprit de compter parmi ses fautes le projet de devenir archevêque, uniquement parce que le comte Mosca était premier ministre, et trouvait cette place et la grande existence qu'elle donne convenables pour le neveu de la duchesse. Il l'avait désirée sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait songé, exactement comme а une place de ministre ou de général. Il ne lui était point venu а la pensée que sa conscience pût être intéressée dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la religion qu'il devait aux enseignements des jésuites milanais. Cette religion ôte le courage de penser aux choses inaccoutumées, et défend surtout l'examen personnel, comme le plus énorme des péchés; c'est un pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l'on est coupable, il faut interroger son curé, ou lire la liste des péchés, telle qu'elle se trouve imprimée dans les livres intitulés: Préparation au sacrement de la Pénitence. Fabrice savait par coeur la liste des péchés rédigée en langue latine, qu'il avait apprise а l'Académie ecclésiastique de Naples. Ainsi, en récitant cette liste, parvenu а l'article du meurtre, il s'était fort bien accusé devant Dieu d'avoir tué un homme, mais en défendant sa vie. Il avait passé rapidement, et sans y faire la moindre attention, sur les divers articles relatifs au péché de simonie (se procurer par de l'argent les dignités ecclésiastiques). Si on lui eût proposé de donner cent louis pour devenir premier grand vicaire de l'archevêque de Parme, il eût repoussé cette idée avec horreur; mais quoiqu'il ne manquât ni d'esprit ni surtout de logique, il ne lui vint pas une seule fois а l'esprit que le crédit du comte Mosca, employé en sa faveur, fût une simonie. Tel est le triomphe de l'éducation jésuitique: donner l'habitude de ne pas faire attention а des choses plus claires que le jour. Un Français, élevé au milieu des traits d'intérêt personnel et de l'ironie de Paris, eût pu, sans être de mauvaise foi, accuser Fabrice d'hypocrisie au moment même où notre héros ouvrait son âme а Dieu avec la plus extrême sincérité et l'attendrissement le plus profond.

Fabrice ne sortit de l'église qu'après avoir préparé la confession qu'il se proposait de faire dès le lendemain; il trouva Ludovic assis sur les marches du vaste péristyle en pierre qui s'élève sur la grande place en avant de la façade de Saint- Pétrone. Comme après un grand orage l'air est plus pur, ainsi l'âme de Fabrice était tranquille, heureuse et comme rafraоchie.

-- Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il а Ludovic en l'abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon; je vous ai répondu avec humeur lorsque vous êtes venu me parler dans l'église; je faisais mon examen de conscience. Eh bien! où en sont nos affaires?

-- Elles vont au mieux: j'ai arrêté un logement, а la vérité bien peu digne de Votre Excellence, chez la femme d'un de mes amis, qui est fort jolie et de plus intimement liée avec l'un des principaux agents de la police. Demain j'irai déclarer comme quoi nos passeports nous ont été volés; cette déclaration sera prise en bonne part; mais je paierai le port de la lettre que la police écrira а Casal- Maggiore, pour savoir s'il existe dans cette commune un nommé Ludovic San- Micheli, lequel a un frère, nommé Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, а Parme. Tout est fini, siamo a cavallo (Proverbe italien: nous sommes sauvés).
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:58

Fabrice avait pris tout а coup un air fort sérieux: il pria Ludovic de l'attendre un instant, rentra dans l'église presque en courant, et а peine y fut-il que de nouveau il se précipita а genoux; il baisait humblement les dalles de pierre. C'est un miracle, Seigneur, s'écriait-il les larmes aux yeux: quand vous avez vu mon âme disposée а rentrer dans le devoir, vous m'avez sauvé. Grand Dieu! il est possible qu'un jour je sois tué dans quelque affaire: souvenez-vous au moment de ma mort de l'état où mon âme se trouve en ce moment. Ce fut avec les transports de la joie la plus vive que Fabrice récita de nouveau les sept psaumes de la pénitence. Avant que de sortir il s'approcha d'une vieille femme qui était assise devant une grande madone et а côté d'un triangle de fer placé verticalement sur un pied de même métal. Les bords de ce triangle étaient hérissés d'un grand nombre de pointes destinées а porter les petits cierges que la piété des fidèles allume devant la célèbre madone de Cimabué. Sept cierges seulement étaient allumés quand Fabrice s'approcha; il plaça cette circonstance dans sa mémoire avec l'intention d'y réfléchir ensuite plus а loisir.

-- Combien coûtent les cierges? dit-il а la femme.

-- Deux bajocs pièces.

En effet ils n'étaient guère plus gros qu'un tuyau de plume, et n'avaient pas un pied de long.

-- Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle?

-- Soixante-trois, puisqu'il y en a sept d'allumés.

Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci encore est а noter. Il paya les cierges, plaça lui-même et alluma les sept premiers, puis se mit а genoux pour faire son offrande, et dit а la vieille femme en se relevant:

-- C'est pour grâce reçue.

-- Je meurs de faim, dit Fabrice а Ludovic, en le rejoignant.

-- N'entrons point dans un cabaret, allons au logement; la maоtresse de la maison ira vous acheter ce qu'il faut pour déjeuner; elle volera une vingtaine de sous et en sera d'autant plus attachée au nouvel arrivant.

-- Ceci ne tend а rien moins qu'а me faire mourir de faim une grande heure de plus, dit Fabrice en riant avec la sérénité d'un enfant, et il entra dans un cabaret voisin de Saint-Pétrone. A son extrême surprise, il vit а une table voisine de celle où il était placé, Pépé, le premier valet de chambre de sa tante, celui-lа même qui autrefois était venu а sa rencontre jusqu'а Genève. Fabrice lui fit signe de se taire; puis, après avoir déjeuné rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses lèvres, il se leva; Pépé le suivit, et, pour la troisième fois notre héros entra dans Saint- Pétrone. Par discrétion, Ludovic resta а se promener sur la place.

-- Hé, mon Dieu monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme la duchesse est horriblement inquiète: un jour entier elle vous a cru mort abandonné dans quelque оle du Pô, je vais lui expédier un courrier а l'instant même. Je vous cherche depuis six jours, j'en ai passé trois а Ferrare, courant toutes les auberges.

-- Avez-vous un passeport pour moi?

-- J'en ai trois différents: l'un avec les noms et les titres de Votre Excellence; le second avec votre nom seulement, et le troisième sous un nom supposé, Joseph Bossi; chaque passeport est en double expédition, selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de Modène. Il ne s'agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous verrait loger avec plaisir а l'auberge del Pelegrino, dont le maоtre est son ami.

Fabrice, ayant l'air de marcher au hasard, s'avança dans la nef droite de l'église jusqu'au lieu où ses cierges étaient allumés; ses yeux se fixèrent sur la madone de Cimabué, puis il dit а Pépé en s'agenouillant: Il faut que je rende grâce un instant; Pépé l'imita. Au sortir de l'église, Pépé remarqua que Fabrice donnait une pièce de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l'aumône; ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirèrent sur les pas de l'être charitable les nuées de pauvres de tout genre qui ornent d'ordinaire la place de Saint-Pétrone. Tous voulaient avoir leur part du napoléon. Les femmes, désespérant de pénétrer dans la mêlée qui l'entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s'il n'était pas vrai qu'il avait voulu donner son napoléon pour être divisé parmi tous les pauvres du bon Dieu. Pépé, brandissant sa canne а pomme d'or, leur ordonna de laisser Son Excellence tranquille.

-- Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d'une voix plus perçante, donnez aussi un napoléon d'or pour les pauvres femmes! Fabrice doubla le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup de pauvres mâles, accourant par toutes les rues, firent comme une sorte de petite sédition. Toute cette foule horriblement sale et énergique criait: Excellence. Fabrice eut beaucoup de peine а se délivrer de la cohue; cette scène rappela son imagination sur la terre. Je n'ai que ce que je mérite, se dit-il, je me suis frotté а la canaille.

Deux femmes le suivirent jusqu'а la porte de Saragosse par laquelle il sortait de la ville; Pépé les arrêta en les menaçant sérieusement de sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante colline de San-Michele in Bosco, fit le tour d'une partie de la ville en dehors des murs, prit un sentier, arriva а cinq cents pas sur la route de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au commis de la police un passeport où son signalement était noté d'une façon fort exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, étudiant en théologie. Fabrice y remarqua une petite tache d'encre rouge jetée, comme par hasard, au bas de la feuille vers l'angle droit. Deux heures plus tard il eut un espion а ses trousses, а cause du titre d'Excellence que son compagnon lui avait donné devant les pauvres de Saint-Pétrone, quoique son passeport ne portât aucun des titres qui donnent а un homme le droit de se faire appeler Excellence par ses domestiques.

Fabrice vit l'espion, et s'en moqua fort; il ne songeait plus ni aux passeports ni а la police, et s'amusait de tout comme un enfant. Pépé, qui avait ordre de rester auprès de lui, le voyant fort content de Ludovic, aima mieux aller porter lui- même de si bonnes nouvelles а la duchesse. Fabrice écrivit deux très longues lettres aux personnes qui lui étaient chères; puis il eut l'idée d'en écrire une troisième au vénérable archevêque Landriani. Cette lettre produisit un effet merveilleux, elle contenait un récit fort exact du combat avec Giletti. Le bon archevêque, tout attendri, ne manqua pas d'aller lire cette lettre au prince, qui voulut bien l'écouter, assez curieux de voir comment ce jeune monsignore s'y prenait pour excuser un meurtre aussi épouvantable. Grâce aux nombreux amis de la marquise Raversi, le prince ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s'était fait aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais comédien qui avait l'insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la vérité, comme la mode en dispose а Paris.

-- Mais, que diable! disait le prince а l'archevêque, on fait faire ces choses-lа par un autre; mais les faire soi-même, ce n'est pas l'usage; et puis on ne tue pas un comédien tel que Giletti, on l'achète.

Fabrice ne se doutait en aucune façon de ce qui se passait а Parme. Dans le fait, il s'agissait de savoir si la mort de ce comédien, qui de son vivant gagnait trente- deux francs par mois, amènerait la chute du ministère ultra et de son chef le comte Mosca.

En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqué des airs d'indépendance que se donnait la duchesse, avait ordonné au fiscal général Rassi de traiter tout ce procès comme s'il se fût agi d'un libéral. Fabrice, de son côté, croyait qu'un homme de son rang était au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays où les grands noms ne sont jamais punis, l'intrigue peut tout, même contre eux. Il parlait souvent а Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite proclamée; sa grande raison c'est qu'il n'était pas coupable. Sur quoi Ludovic lui dit un jour:

-- Je ne conçois pas comment Votre Excellence, qui a tant d'esprit et d'instruction, prend la peine de dire de ces choses-lа а moi qui suis son serviteur dévoué; Votre Excellence use de trop de précautions, ces choses-lа sont bonnes а dire en public ou devant un tribunal. Cet homme me croit un assassin et ne m'en aime pas moins, se dit Fabrice, tombant de son haut.

Trois jours après le départ de Pépé, il fut bien étonné de recevoir une lettre énorme fermée avec une tresse de soie comme du temps de Louis XIV, et adressée а Son Excellence révérendissime monseigneur Fabrice del Dongo, premier grand vicaire du diocèse de Parme, chanoine, etc.

Mais, est-ce que je suis encore tout cela? se dit-il en riant. L'épоtre de l'archevêque Landriani était un chef-d'oeuvre de logique et de clarté; elle n'avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et racontait fort bien tout ce qui s'était passé а Parme а l'occasion de la mort de Giletti.

«Une armée française commandée par le maréchal Ney et marchant sur la ville n'aurait pas produit plus d'effet, lui disait le bon archevêque; а l'exception de la duchesse et de moi, mon très cher fils, tout le monde croit que vous vous êtes donné le plaisir de tuer l'histrion Giletti. Ce malheur vous fût-il arrivé, ce sont de ces choses qu'on assoupit avec deux cents louis et une absence de six mois; mais la Raversi veut renverser le comte Mosca а l'aide de cet incident. Ce n'est point l'affreux péché du meurtre que le public blâme en vous, c'est uniquement la maladresse ou plutôt l'insolence de ne pas avoir daigné recourir а un bulo (sorte de fier-а-bras, subalterne). Je vous traduis ici en termes clairs les discours qui m'environnent, car depuis ce malheur а jamais déplorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plus considérables de la ville pour avoir l'occasion de vous justifier. Et jamais je n'ai cru faire un plus saint usage du peu d'éloquence que le Ciel a daigné m'accorder. »

Les écailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de la duchesse, remplies de transports d'amitié, ne daignaient jamais raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme а jamais, si bientôt il n'y rentrait triomphant. Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui accompagnait celle de l'archevêque, tout ce qui est humainement possible. Quant а moi, tu as changé mon caractère avec cette belle équipée; je suis maintenant aussi avare que le banquier Tombone; j'ai renvoyé tous mes ouvriers, j'ai fait plus, j'ai dicté au comte l'inventaire de ma fortune, qui s'est trouvée bien moins considérable que je ne le pensais. Après la mort de l'excellent comte Pietranera, que, par parenthèse, tu aurais bien plutôt dû venger, au lieu de t'exposer contre un être de l'espèce de Giletti, je restai avec douze cents livres de rente et cinq mille francs de dette; je me souviens, entre autres choses, que j'avais deux douzaines et demie de souliers de satin blanc venant de Paris, et une seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je suis presque décidée а prendre les trois cent mille francs que me laisse le duc, et que je voulais employer en entier а lui élever un tombeau magnifique. Au reste, c'est la marquise Raversi qui est ta principale ennemie, c'est-а-dire la mienne; si tu t'ennuies seul а Bologne, tu n'as qu'а dire un mot, j'irai te joindre. Voici quatre nouvelles lettres de change, etc., etc.

La duchesse ne disait mot а Fabrice de l'opinion qu'on avait а Parme sur son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les cas, la mort d'un être ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de nature а être reprochée sérieusement а del Dongo. Combien de Giletti nos ancêtres n'ont-ils pas envoyés dans l'autre monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tête de leur en faire un reproche!
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:58

Fabrice tout étonné, et qui entrevoyait pour la première fois le véritable état des choses, se mit а étudier la lettre de l'archevêque. Par malheur l'archevêque lui- même le croyait plus au fait qu'il ne l'était réellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le triomphe de la marquise Raversi, c'est qu'il était impossible de trouver des témoins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre qui le premier en avait apporté la nouvelle а Parme était а l'auberge du village Sanguigna lorsqu'il avait eu lieu; la petite Marietta et la vieille femme qui lui servait de mère avaient disparu, et la marquise avait acheté le vetturino qui conduisait la voiture et qui faisait maintenant une déposition abominable. « Quoique la procédure soit environnée du plus profond mystère, écrivait le bon archevêque avec son style cicéronien, et dirigée par le fiscal général Rassi, dont la seule charité chrétienne peut m'empêcher de dire du mal, mais qui a fait sa fortune en s'acharnant après les malheureux accusés comme le chien de chasse après le lièvre; quoique le Rassi, dis-je, dont votre imagination ne saurait s'exagérer la turpitude et la vénalité, ait été chargé de la direction du procès par un prince irrité, j'ai pu lire les trois dépositions du vetturino. Par un insigne bonheur, ce malheureux se contredit. Et j'ajouterai, parce que je parle а mon vicaire général, а celui qui, après moi, doit avoir la direction de ce diocèse, que j'ai mandé le curé de la paroisse qu'habite ce pécheur égaré. Je vous dirai, mon très cher fils, mais sous le secret de la confession, que ce curé connaоt déjа, par la femme duvetturino, le nombre d'écus qu'il a reçu de la marquise Raversi; je n'oserai dire que la marquise a exigé de lui de vous calomnier, mais le fait est probable. Les écus ont été remis par un malheureux prêtre qui remplit des fonctions peu relevées auprès de cette marquise, et auquel j'ai été obligé d'interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai point du récit de plusieurs autres démarches que vous deviez attendre de moi, et qui d'ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre collègue а la cathédrale, et qui d'ailleurs se souvient un peu trop quelquefois de l'influence que lui donnent les biens de sa famille dont, par la permission divine, il est resté le seul héritier, s'étant permis de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l'intérieur, qu'il regardait cette bagatelle comme prouvée contre vous (il parlait de l'assassinat du malheureux Giletti), je l'ai fait appeler devant moi, et lа, en présence de mes trois autres vicaires généraux, de mon aumônier et de deux curés qui se trouvaient dans la salle d'attente, je l'ai prié de nous communiquer, а nous ses frères, les éléments de la conviction complète qu'il disait avoir acquise contre un de ses collègues а la cathédrale; le malheureux n'a pu articuler que des raisons peu concluantes; tout le monde s'est élevé contre lui, et quoique je n'aie cru devoir ajouter que bien peu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus témoins du plein aveu de son erreur complète, sur quoi je lui ai promis le secret en mon nom et en celui de toutes les personnes qui avaient assisté а cette conférence, sous la condition toutefois qu'il mettrait tout son zèle а rectifier les fausses impressions qu'avaient pu causer les discours par lui proférés depuis quinze jours.

«Je ne vous répéterai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir depuis longtemps, c'est-а-dire que des trente-quatre paysans employés а la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi prétend soldés par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux étaient au fond de leur fossé, tout occupés de leurs travaux, lorsque vous vous saisоtes du couteau de chasse et l'employâtes а défendre votre vie contre l'homme qui vous attaquait а l'improviste. Deux d'entre eux, qui étaient hors du fossé, crièrent aux autres: On assassine Monseigneur! Ce cri seul montre votre innocence dans tout son éclat. Eh bien! le fiscal général Rassi prétend que ces deux hommes ont disparu, bien plus, on a retrouvé huit des hommes qui étaient au fond du fossé; dans leur premier interrogatoire six ont déclaré avoir entendu le cri on assassine Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur cinquième interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont déclaré qu'ils ne se souvenaient pas bien s'ils avaient entendu directement ce cri ou si seulement il leur avait été raconté par quelqu'un de leurs camarades. Des ordres sont donnés pour que l'on me fasse connaоtre la demeure de ces ouvriers terrassiers, et leurs curés leur feront comprendre qu'ils se damnent si, pour gagner quelques écus, ils se laissent aller а altérer la vérité. »

Le bon archevêque entrait dans des détails infinis, comme on peut en juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se servant de la langue latine:

«Cette affaire n'est rien moins d'une tentative de changement de ministère. Si vous êtes condamné, ce ne peut être qu'aux galères ou а la mort, auquel cas j'interviendrais en déclarant, du haut de ma chaire archiépiscopale, que je sais que vous êtes innocent, que vous avez tout simplement défendu votre vie contre un brigand, et qu'enfin je vous ai défendu de revenir а Parme tant que vos ennemis y triompheront; je me propose même de stigmatiser, comme il le mérite, le fiscal général; la haine contre cet homme est aussi commune que l'estime pour son caractère est rare. Mais enfin la veille du jour où ce fiscal prononcera cet arrêt si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la ville et peut-être même les états de Parme: dans ce cas l'on ne fait aucun doute que le comte ne donne sa démission. Alors, très probablement, le général Fabio Conti arrive au ministère, et la marquise Raversi triomphe. Le grand mal de votre affaire, c'est qu'aucun homme entendu n'est chargé en chef des démarches nécessaires pour mettre au jour votre innocence et déjouer les tentatives faites pour suborner des témoins. Le comte croit remplir ce rôle; mais il est trop grand seigneur pour descendre а de certains détails; de plus, en sa qualité de ministre de la police, il a dû donner, dans le premier moment, les ordres les plus sévères contre vous. Enfin, oserai-je le dire? Notre souverain seigneur vous croit coupable, ou du moins simule cette croyance, et apporte quelque aigreur dans cette affaire. » (Les mots correspondant а notre souverain seigneur et а simule cette croyance étaient en grec, et Fabrice sut un gré infini а l'archevêque d'avoir osé les écrire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa lettre, et la détruisit sur-le-champ.)

Fabrice s'interrompit vingt fois en lisant cette lettre il était agité des transports de la plus vive reconnaissance: il répondit а l'instant par une lettre de huit pages. Souvent il fut obligé de relever la tête pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain. Je vais l'écrire en latin, se dit-il, elle en paraоtra plus convenable au digne archevêque. Mais en cherchant а construire de belles phrases latines bien longues, bien imitées de Cicéron, il se rappela qu'un jour l'archevêque, lui parlant de Napoléon, affectait de l'appeler Buonaparte; а l'instant disparut toute l'émotion qui la veille le touchait jusqu'aux larmes. O roi d'Italie, s'écria-t-il, cette fidélité que tant d'autres t'ont jurée de ton vivant, je te la garderai après ta mort. Il m'aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui le fils d'un bourgeois. Pour que sa belle lettre en italien ne fût pas perdue, Fabrice y fit quelques changements nécessaires, et l'adressa au comte Mosca.

Ce jour-lа même, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l'aborder. Elle gagna rapidement un portique désert; lа, elle avança encore la dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la tête, de façon а ce qu'elle ne pût être reconnue; puis, se retournant vivement:

-- Comment se fait-il, dit-elle а Fabrice, que vous marchiez ainsi librement dans la rue? Fabrice lui raconta son histoire.

-- Grand Dieu! vous avez été а Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherché! Vous saurez que je me suis brouillée avec la vieille femme parce qu'elle voulait me conduire а Venise, où je savais bien que vous n'iriez jamais, puisque vous êtes sur la liste noire de l'Autriche. J'ai vendu mon collier d'or pour venir а Bologne, un pressentiment m'annonçait le bonheur que j'ai de vous y rencontrer; la vieille femme est arrivée deux jours après moi. Ainsi, je ne vous engagerai point а venir chez nous, elle vous ferait encore de ces vilaines demandes d'argent qui me font tant de honte. Nous avons vécu fort convenablement depuis le jour fatal que vous savez, et nous n'avons pas dépensé le quart de ce que vous lui donnâtes. Je ne voudrais pas aller vous voir а l'auberge du Pelegrino, ce serait une publicité. Tâchez de louer une petite chambre dans une rue déserte, et а l'Ave Maria (la tombée de la nuit), je me trouverai ici, sous ce même portique. Ces mots dits, elle prit la fuite.



Livre Premier - Chapitre XIII.

Toutes les idées sérieuses furent oubliées а l'apparition imprévue de cette aimable personne. Fabrice se mit а vivre а Bologne dans une joie et une sécurité profondes. Cette disposition naïve а se trouver heureux de tout ce qui remplissait sa vie perçait dans les lettres qu'il adressait а la duchesse; ce fut au point qu'elle en prit de l'humeur. A peine si Fabrice le remarqua; seulement il écrivit en signes abrégés sur le cadran de sa montre: quand j'écris а la D. ne jamais dire quand j'étais prélat, quand j'étais homme d'église ; cela la fâche. Il avait acheté deux petits chevaux dont il était fort content: il les attelait а une calèche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait aller voir quelqu'un de ces sites ravissants des environs de Bologne; presque tous les soirs il la conduisait а la Chute du Reno. Au retour, il s'arrêtait chez l'aimable Crescentini, qui se croyait un peu le père de la Marietta.

Ma foi! si c'est lа la vie de café qui me semblait si ridicule pour un homme de quelque valeur, j'ai eu tort de la repousser, se dit Fabrice. Il oubliait qu'il n'allait jamais au café que pour lire le Constitutionnel, et que, parfaitement inconnu а tout le beau monde de Bologne, les jouissances de vanité n'entraient pour rien dans sa félicité présente. Quand il n'était pas avec la petite Marietta, on le voyait а l'Observatoire, où il suivait un cours d'astronomie; le professeur l'avait pris en grande amitié et Fabrice lui prêtait ses chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la Montagnola.

Il avait en exécration de faire le malheur d'un être quelconque, si peu estimable qu'il fût. La Marietta ne voulait pas absolument qu'il vоt la vieille femme; mais un jour qu'elle était а l'église, il monta chez la mammacia qui rougit de colère en le voyant entrer. C'est le cas de faire le del Dongo, se dit Fabrice.

-- Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engagée? s'écria-t-il de l'air dont un jeune homme qui se respecte entre а Paris au balcon des Bouffes.

-- Cinquante écus.

-- Vous mentez comme toujours; dites la vérité, ou par Dieu vous n'aurez pas un centime.

-- Eh bien, elle gagnait vingt-deux écus dans notre compagnie а Parme, quand nous avons eu le malheur de vous connaоtre; moi je gagnais douze écus, et nous donnions а Giletti notre protecteur, chacune le tiers de ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois а peu près, Giletti faisait un cadeau а la Marietta; ce cadeau pouvait bien valoir deux écus.

-- Vous mentez encore; vous, vous ne receviez que quatre écus. Mais si vous êtes bonne avec la Marietta je vous engage comme si j'étais un impresario ; tous les mois vous recevrez douze écus pour vous et vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais banqueroute.

-- Vous faites le fier; eh bien! votre rebelle générosité nous ruine, répondit la vieille femme d'un ton furieux; nous perdons l'avviamento (l'achalandage). Quand nous aurons l'énorme malheur d'être privées de la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues d'aucune troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas d'engagement, et par vous, nous mourrons de faim.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:59

-- Va-t'en au diable, dit Fabrice en s'en allant.

-- Je n'irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement au bureau de la police, qui saura de moi que vous êtes un monsignore qui a jeté le froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi que moi. Fabrice avait déjа descendu quelques marches de l'escalier, il revint.

-- D'abord la police sait mieux que toi quel peut être mon vrai nom; mais si tu t'avises de me dénoncer, si tu as cette infamie, lui dit-il d'un grand sérieux, Ludovic te parlera, et ce n'est pas six coups de couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour six mois а l'hôpital, et sans tabac.

La vieille femme pâlit et se précipita sur la main de Fabrice, qu'elle voulut baiser:

-- J'accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, а la Marietta et а moi. Vous avez l'air si bon, que je vous prenais pour un niais; et pensez-y bien, d'autres que moi pourront commettre la même erreur; je vous conseille d'avoir habituellement l'air plus grand seigneur. Puis elle ajouta avec une impudence admirable: Vous réfléchirez а ce bon conseil, et comme l'hiver n'est pas bien éloigné, vous nous ferez cadeau а la Marietta et а moi de deux bons habits de cette belle étoffe anglaise que vend le gros marchand qui est sur la place Saint- Pétrone.

L'amour de la jolie Marietta offrait а Fabrice tous les charmes de l'amitié la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du même genre qu'il aurait pu trouver auprès de la duchesse.

Mais n'est-ce pas une chose bien plaisante se disait-il quelquefois, que je ne sois pas susceptible de cette préoccupation exclusive et passionnée qu'ils appellent de l'amour? Parmi les liaisons que le hasard m'a données а Novare ou а Naples, ai-je jamais rencontré de femme dont la présence, même dans les premiers jours, fût pour moi préférable а une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu'on appelle amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J'aime sans doute, comme j'ai bon appétit а six heures! Serait-ce cette propension quelque peu vulgaire dont ces menteurs auraient fait l'amour d'Othello, l'amour de Tancrède? ou bien faut-il croire que je suis organisé autrement que les autres hommes? Mon âme manquerait d'une passion, pourquoi cela? ce serait une singulière destinée!

A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontré des femmes qui, fières de leur rang, de leur beauté et de la position qu'occupaient dans le monde les adorateurs qu'elles lui avaient sacrifiés, avaient prétendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice avait rompu de la façon la plus scandaleuse et la plus rapide. Or, se disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute très vif, d'être bien avec cette jolie femme qu'on appelle la duchesse Sanseverina, je suis exactement comme ce Français étourdi qui tua un jour la poule aux oeufs d'or. C'est а la duchesse que je dois le seul bonheur que j'aie jamais éprouvé par les sentiments tendres; mon amitié pour elle est ma vie, et d'ailleurs, sans elle que suis-je? un pauvre exilé réduit а vivoter péniblement dans un château délabré des environs de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d'automne j'étais obligé, le soir, crainte d'accident, d'ajuster un parapluie sur le ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l'homme d'affaires, qui voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute puissance), mais il commençait а trouver mon séjour un peu long; mon père m'avait assigné une pension de douze cents francs, et se croyait damné de donner du pain а un jacobin. Ma pauvre mère et mes soeurs se laissaient manquer de robes pour me mettre en état de faire quelques petits cadeaux а mes maоtresses. Cette façon d'être généreux me perçait le coeur. Et, de plus, on commençait а soupçonner ma misère, et la jeune noblesse des environs allait me prendre en pitié. Tôt ou tard, quelque fat eût laissé voir son mépris pour un jacobin pauvre et malheureux dans ses desseins, car, aux yeux de ces gens-lа, je n'étais pas autre chose. J'aurais donné ou reçu quelque bon coup d'épée qui m'eût conduit а la forteresse de Fenestrelles, ou bien j'eusse de nouveau été me réfugier en Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J'ai le bonheur de devoir а la duchesse l'absence de tous ces maux; de plus, c'est elle qui sent pour moi les transports d'amitié que je devrais éprouver pour elle.

Au lieu de cette vie ridicule et piètre qui eût fait de moi un animal triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j'ai une excellente voiture, ce qui m'a empêché de connaоtre l'envie et tous les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde toujours de ce que je ne prends pas assez d'argent chez le banquier. Veux-je gâter а jamais cette admirable position? Veux-je perdre l'unique amie que j'aie au monde? Il suffit de proférer un mensonge, il suffit de dire а une femme charmante et peut-être unique au monde, et pour laquelle j'ai l'amitié la plus passionnée: Je t'aime, moi qui ne sais pas ce que c'est qu'aimer d'amour. Elle passerait la journée а me faire un crime de l'absence de ces transports qui me sont inconnus. La Marietta, au contraire, qui ne voit pas dans mon coeur et qui prend une caresse pour un transport de l'âme, me croit fou d'amour, et s'estime la plus heureuse des femmes.

Dans le fait je n'ai connu un peu cette préoccupation tendre qu'on appelle, je crois, l'amour, que pour cette jeune Aniken de l'auberge de Zonders, près de la frontière de Belgique.

C'est avec regret que nous allons placer ici l'une des plus mauvaises actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une misérable pique de vanité s'empara de ce coeur rebelle а l'amour, et le conduisit fort loin. En même temps que lui se trouvait а Bologne la fameuse Fausta F ***, sans contredit l'une des premières chanteuses de notre époque, et peut-être la femme la plus capricieuse que l'on ait jamais vue. L'excellent poète Burati, de Venise, avait fait sur son compte ce fameux sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des princes comme des derniers gamins de carrefours.

«Vouloir et ne pas vouloir, adorer et détester en un jour, n'être contente que dans l'inconstance, mépriser ce que le monde adore, tandis que le monde l'adore, la Fausta a ces défauts et bien d'autres encore. Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois, imprudent, tu oublies ses caprices. As-tu le bonheur de l'entendre, tu t'oublies toi-même, et l'amour fait de toi, en un moment, ce que Circé fit jadis des compagnons d'Ulysse. »

Pour le moment ce miracle de beauté était sous le charme des énormes favoris et de la haute insolence du jeune comte M ***, au point de n'être pas révoltée de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte dans les rues de Bologne, et fut choqué de l'air de supériorité avec lequel il occupait le pavé, et daignait montrer ses grâces au public. Ce jeune homme était fort riche, se croyait tout permis, et comme ses prepotenze lui avaient attiré des menaces, il ne se montrait guère qu'environné de huit ou dix buli (sorte de coupe-jarrets), revêtus de sa livrée, et qu'il avait fait venir de ses terres dans les environs de Brescia. Les regards de Fabrice avaient rencontré une ou deux fois ceux de ce terrible comte, lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut étonné de l'angélique douceur de cette voix: il ne se figurait rien de pareil; il lui dut des sensations de bonheur suprême, qui faisaient un beau contraste avec la placidité de sa vie présente. Serait-ce enfin lа de l'amour? se dit-il. Fort curieux d'éprouver ce sentiment, et d'ailleurs amusé par l'action de braver ce comte M ***, dont la mine était plus terrible que celle d'aucun tambour-major, notre héros se livra а l'enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais Tanari, que le comte M *** avait loué pour la Fausta.

Un jour, vers la tombée de la nuit, Fabrice, cherchant а se faire apercevoir de la Fausta, fut salué par des éclats de rire fort marqués lancés par les buli du comte, qui se trouvaient sur la porte du palais Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes et repassa devant ce palais. La Fausta, cachée derrière ses persiennes, attendait ce retour, et lui en tint compte. M ***, jaloux de toute la terre, devint spécialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s'emporta en propos ridicules; sur quoi tous les matins notre héros lui faisait parvenir une lettre qui ne contenait que ces mots:

«M. Joseph Bossi détruit les insectes incommodes, et loge au Pelegrino, via Larga, n° 79. »

Le comte M ***, accoutumé aux respects que lui assuraient en tous lieux son énorme fortune, son sang bleu et la bravoure de ses trente domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petit billet.

Fabrice en écrivait d'autres а la Fausta; M *** mit des espions autour de ce rival, qui peut-être ne déplaisait pas; d'abord il apprit son véritable nom, et ensuite que pour le moment il ne pouvait se montrer а Parme. Peu de jours après, le comte M ***, ses buli, ses magnifiques chevaux et la Fausta partirent pour Parme.

Fabrice, piqué au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le bon Ludovic fit des remontrances pathétiques; Fabrice l'envoya promener, et Ludovic, fort brave lui-même, l'admira; d'ailleurs ce voyage le rapprochait de la jolie maоtresse qu'il avait а Casal-Maggiore. Par les soins de Ludovic, huit ou dix anciens soldats des régiments de Napoléon entrèrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de domestiques. Pourvu, se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la Fausta, que je n'aie aucune communication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, ni avec la duchesse, je n'expose que moi. Je dirai plus tard а ma tante que j'allais а la recherche de l'amour, cette belle chose que je n'ai jamais rencontrée. Le fait est que je pense а la Fausta, même quand je ne la vois pas... Mais est-ce le souvenir de sa voix que j'aime, ou sa personne? Ne songeant plus а la carrière ecclésiastique, Fabrice avait arboré des moustaches et des favoris presque aussi terribles que ceux du comte M ***, ce qui le déguisait un peu. Il établit son quartier général non а Parme, c'eût été trop imprudent, mais dans un village des environs, au milieu des bois, sur la route de Sacca où était le château de sa tante. D'après les conseils de Ludovic, il s'annonça dans ce village comme le valet de chambre d'un grand seigneur anglais fort original qui dépensait cent mille francs par an pour se donner le plaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de Côme, où il était retenu par la pêche des truites. Par bonheur, le joli petit palais que le comte M *** avait loué pour la belle Fausta était situé а l'extrémité méridionale de la ville de Parme, précisément sur la route de Sacca, et les fenêtres de la Fausta donnaient sur les belles allées de grands arbres qui s'étendent sous la haute tour de la citadelle. Fabrice n'était point connu dans ce quartier désert; il ne manqua pas de faire suivre le comte M ***, et, un jour que celui-ci venait de sortir de chez l'admirable cantatrice, il eut l'audace de paraоtre dans la rue en plein jour; а la vérité, il était monté sur un excellent cheval, et bien armé. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et qui parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous les fenêtres de la Fausta: après avoir préludé, ils chantèrent assez bien une cantate en son honneur. La Fausta se mit а la fenêtre, et remarqua facilement un jeune homme fort poli qui, arrêté а cheval au milieu de la rue, la salua d'abord, puis se mit а lui adresser des regards fort peu équivoques. Malgré le costume anglais exagéré adopté par Fabrice, elle eut bientôt reconnu l'auteur des lettres passionnées qui avaient amené son départ de Bologne. Voilа un être singulier, se dit-elle, il me semble que je vais l'aimer. J'ai cent louis devant moi, je puis fort bien planter lа ce terrible comte M ***. Au fait, il manque d'esprit et d'imprévu, et n'est un peu amusant que par la mine atroce de ses gens.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:59

Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les onze heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville, dans cette même église de Saint-Jean où se trouvait le tombeau de son grand-oncle, l'archevêque Ascanio del Dongo, il osa l'y suivre. A la vérité, Ludovic lui avait procuré une belle perruque anglaise avec des cheveux du plus beau rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui était celle des flammes qui brûlaient son coeur, il fit un sonnet que la Fausta trouva charmant; une main inconnue avait eu soin de le placer sur son piano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabrice trouvait que, malgré ses démarches de tout genre, il ne faisait pas de progrès réels; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la nuance de singularité; elle a dit depuis qu'elle avait peur de lui. Fabrice n'était plus retenu que par un reste d'espoir d'arriver а sentir ce qu'on appelle de l'amour, mais souvent il s'ennuyait.

-- Monsieur, allons-nous-en, lui répétait Ludovic, vous n'êtes point amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sens désespérants. D'ailleurs vous n'avancez point; par pure vergogne, décampons. Fabrice allait partir au premier moment d'humeur, lorsqu'il apprit que la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina; peut-être que cette voix sublime achèvera d'enflammer mon coeur, se dit-il; et il osa bien s'introduire déguisé dans ce palais où tous les yeux le connaissaient. Qu'on juge de l'émotion de la duchesse, lorsque tout а fait vers la fin du concert elle remarqua un homme en livrée de chasseur, debout près de la porte du grand salon; cette tournure rappelait quelqu'un. Elle chercha le comte Mosca qui seulement alors lui apprit l'insigne et vraiment incroyable folie de Fabrice. Il la prenait très bien. Cet amour pour une autre que la duchesse lui plaisait fort, le comte, parfaitement galant homme hors de la politique, agissait d'après cette maxime qu'il ne pouvait trouver le bonheur qu'autant que la duchesse serait heureuse. Je le sauverai de lui-même, dit-il а son amie; jugez de la joie de nos ennemis si on l'arrêtait dans ce palais! Aussi ai-je ici plus de cent hommes а moi, et c'est pour cela que je vous ai fait demander les clefs du grand château d'eau. Il se porte pour amoureux fou de la Fausta, et jusqu'ici ne peut l'enlever au comte M *** qui donne а cette folle une existence de reine. La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: Fabrice n'était donc qu'un libertin tout а fait incapable d'un sentiment tendre et sérieux.

-- Et ne pas nous voir! c'est ce que jamais je ne pourrai lui pardonner! dit-elle enfin; et moi qui lui écris tous les jours а Bologne!

-- J'estime fort sa retenue, répliqua le comte, il ne veut pas nous compromettre par son équipée, et il sera plaisant de la lui entendre raconter.

La Fausta était trop folle pour savoir taire ce qui l'occupait: le lendemain du concert, dont ses yeux avaient adressé tous les airs а ce grand jeune homme habillé en chasseur, elle parla au comte M *** d'un attentif inconnu. -- Où le voyez-vous? dit le comte furieux.-- Dans les rues, а l'église, répondit la Fausta interdite. Aussitôt elle voulut réparer son imprudence ou du moins éloigner tout ce qui pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans une description infinie d'un grand jeune homme а cheveux rouges, il avait des yeux bleus; sans doute c'était quelque Anglais fort riche et fort gauche, ou quelque prince. A ce mot, le comte M ***, qui ne brillait pas par la justesse des aperçus, alla se figurer, chose délicieuse pour sa vanité, que ce rival n'était autre que le prince héréditaire de Parme. Ce pauvre jeune homme mélancolique, gardé par cinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs, précepteurs, etc., etc., qui ne le laissaient sortir qu'après avoir tenu conseil, lançait d'étranges regards sur toutes les femmes passables qu'il lui était permis d'approcher. Au concert de la duchesse, son rang l'avait placé en avant de tous les auditeurs, sur un fauteuil isolé, а trois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient souverainement choqué le comte M ***. Cette folie d'exquise vanité: avoir un prince pour rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir de la confirmer par cent détails naïvement donnés.

-- Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des Farnèse а laquelle appartient ce jeune homme?

-- Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n'ai point de bâtardise dans ma famille. [ Pierre-Louis, le premier souverain de la famille Farnèse, si célèbre par ses vertus, fut, comme on sait, fils naturel du saint pape Paul III. ]

Le hasard voulut que jamais le comte M *** ne dût voir а son aise ce rival prétendu; ce qui le confirma dans l'idée flatteuse d'avoir un prince pour antagoniste. En effet, quand les intérêts de son entreprise n'appelaient point Fabrice а Parme, il se tenait dans les bois vers Sacca et les bords du Pô. Le comte M *** était bien plus fier, mais aussi plus prudent depuis qu'il se croyait en passe de disputer le coeur de la Fausta а un prince; il la pria fort sérieusement de mettre la plus grande retenue dans toutes ses démarches. Après s'être jeté а ses genoux en amant jaloux et passionné, il lui déclara fort net que son honneur était intéressé а ce qu'elle ne fût pas la dupe du jeune prince.

-- Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l'aimais; moi, je n'ai jamais vu de prince а mes pieds.

-- Si vous cédez, reprit-il avec un regard hautain, peut-être ne pourrai-je pas me venger du prince; mais certes, je me vengerai; et il sortit en fermant les portes а tour de bras. Si Fabrice se fût présenté en ce moment, il gagnait son procès.

-- Si vous tenez а la vie, lui dit-il le soir, en prenant congé d'elle après le spectacle, faites que je ne sache jamais que le jeune prince a pénétré dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais ne me faites pas souvenir que je puis tout sur vous!

-- Ah! mon petit Fabrice, s'écria la Fausta; si je savais où te prendre!

La vanité piquée peut mener loin un jeune homme riche et dès le berceau toujours environné de flatteurs. La passion très véritable que le comte M *** avait eue pour la Fausta se réveilla avec fureur: il ne fut point arrêté par la perspective dangereuse de lutter avec le fils unique du souverain chez lequel il se trouvait; de même qu'il n'eut point l'esprit de chercher а voir ce prince, ou du moins а le faire suivre. Ne pouvant autrement l'attaquer, M *** osa songer а lui donner un ridicule. Je serai banni pour toujours des états de Parme, se dit-il, eh! que m'importe? S'il eût cherché а reconnaоtre la position de l'ennemi, le comte M *** eût appris que le pauvre jeune prince ne sortait jamais sans être suivi par trois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de l'étiquette, et que le seul plaisir de son choix qu'on lui permоt au monde, était la minéralogie. De jour comme de nuit, le petit palais occupé par la Fausta et où la bonne compagnie de Parme faisait foule, était environné d'observateurs; M *** savait heure par heure ce qu'elle faisait et surtout ce qu'on fait autour d'elle. L'on peut louer ceci dans les précautions de ce jaloux, cette femme si capricieuse n'eut d'abord aucune idée de ce redoublement de surveillance. Les rapports de tous ses agents disaient au comte M *** qu'un homme fort jeune, portant une perruque de cheveux rouges, paraissait fort souvent sous les fenêtres de la Fausta, mais toujours avec un déguisement nouveau. Evidemment, c'est le jeune prince, se dit M ***, autrement pourquoi se déguiser? et parbleu! un homme comme moi n'est pas fait pour lui céder. Sans les usurpations de la république de Venise, je serais prince souverain, moi aussi.

Le jour de San Stefano, les rapports des espions prirent une couleur plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta commençait а répondre aux empressements de l'inconnu. Je puis partir а l'instant avec cette femme, se dit M ***! Mais quoi! а Bologne, j'ai fui devant del Dongo; ici je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait penser qu'il a réussi а me faire peur! Et pardieu! je suis d'aussi bonne maison que lui. M *** était furieux, mais, pour comble de misère, tenait avant tout а ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu'il savait moqueuse, le ridicule d'être jaloux. Le jour de San Stefano donc, après avoir passé une heure avec elle, et en avoir été accueilli avec un empressement qui lui sembla le comble de la fausseté, il la laissa sur les onze heures, s'habillant pour aller entendre la messe а l'église de Saint-Jean. Le comte M *** revint chez lui, prit l'habit noir râpé d'un jeune élève en théologie, et courut а Saint-Jean; il choisit sa place derrière un des tombeaux que ornent la troisième chapelle а droite; il voyait tout ce qui se passait dans l'église par- dessous le bras d'un cardinal que l'on a représenté а genoux sur sa tombe; cette statue ôtait la lumière au fond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bientôt il vit arriver la Fausta plus belle que jamais; elle était en grande toilette, et vingt adorateurs appartenant а la plus haute société lui faisaient cortège. Le sourire et la joie éclataient dans ses yeux et sur ses lèvres; il est évident, se dit le malheureux jaloux, qu'elle compte rencontrer ici l'homme qu'elle aime, et que depuis longtemps peut-être, grâce а moi, elle n'a pu voir. Tout а coup, le bonheur le plus vif sembla redoubler dans les yeux de la Fausta; mon rival est présent, se dit M ***, et sa fureur de vanité n'eut plus de bornes. Quelle figure est-ce que je fais ici, servant de pendant а un jeune prince qui se déguise? Mais quelques efforts qu'il pût faire, jamais il ne parvint а découvrir ce rival que ses regards affamés cherchaient de toutes parts.

A chaque instant la Fausta, après avoir promené les yeux dans toutes les parties de l'église, finissait par arrêter des regards chargés d'amour et de bonheur, sur le coin obscur où M *** s'était caché. Dans un coeur passionné, l'amour est sujet а exagérer les nuances les plus légères, il en tire les conséquences les plus ridicules, le pauvre M *** ne finit-il pas par se persuader que la Fausta l'avait vu, que malgré ses efforts s'étant aperçue de ma mortelle jalousie, elle voulait la lui reprocher et en même temps l'en consoler par ces regards si tendres.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 19:59

Le tombeau du cardinal, derrière lequel M *** s'était placé en observation, était élevé de quatre ou cinq pieds sur le pavé de marbre de Saint-Jean. La messe а la mode finie vers les une heure, la plupart des fidèles s'en allèrent, et la Fausta congédia les beaux de la villes sous un prétexte de dévotion; restée agenouillée sur sa chaise, ses yeux, devenus plus tendres et plus brillants, étaient fixés sur M ***; depuis qu'il n'y avait plus que peu de personnes dans l'église, ses regards ne se donnaient plus la peine de la parcourir tout entière, avant de s'arrêter avec bonheur sur la statue du cardinal. Que de délicatesse, se disait le comte M *** se croyant regardé! Enfin la Fausta se leva et sortit brusquement, après avoir fait, avec les mains, quelques mouvements singuliers.

M ***, ivre d'amour et presque tout а fait désabusé de sa folle jalousie, quittait sa place pour voler au palais de sa maоtresse et la remercier mille et mille fois, lorsqu'en passant devant le tombeau du cardinal il aperçut un jeune homme tout en noir; cet être funeste s'était tenu jusque-lа agenouillé tout contre l'épitaphe du tombeau, et de façon а ce que les regards de l'amant jaloux qui le cherchaient dussent passer par-dessus sa tête et ne point le voir.

Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut а l'instant même environné par sept а huit personnages assez gauches, d'un aspect singulier et qui semblaient lui appartenir. M *** se précipita sur ses pas, mais, sans qu'il y eût rien de trop marqué, il fut arrêté dans le défilé que forme le tambour de bois de la porte d'entrée, par ces hommes gauches qui protégeaient son rival; enfin, lorsque après eux il arriva а la rue, il ne put que voir fermer la portière d'une voiture de chétive apparence, laquelle, par un contraste bizarre était attelée de deux excellents chevaux, et en un moment fut hors de sa vue.

Il rentra chez lui haletant de fureur; bientôt arrivèrent ses observateurs, qui lui rapportèrent froidement que ce jour-lа, l'amant mystérieux, déguisé en prêtre, s'était agenouillé fort dévotement, tout contre un tombeau placé а l'entrée d'une chapelle obscure de l'église de Saint-Jean. La Fausta était restée dans l'église jusqu'а ce qu'elle fût а peu près déserte, et alors elle avait échangé rapidement certains signes avec cet inconnu; avec les mains, elle faisait comme des croix. M *** courut chez l'infidèle; pour la première fois elle ne put cacher son trouble; elle raconta avec la naïveté menteuse d'une femme passionnée, que comme de coutume elle était allée а Saint-Jean, mais qu'elle n'y avait pas aperçu cet homme qui la persécutait. A ces mots, M ***, hors de lui, la traita comme la dernière des créatures, lui dit tout ce qu'il avait vu lui-même, et la hardiesse des mensonges croissant avec la vivacité des accusations, il prit son poignard et se précipita sur elle. D'un grand sang-froid la Fausta lui dit:

-- Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure vérité, mais j'ai essayé de vous la cacher afin de ne pas jeter votre audace dans des projets de vengeance insensés et qui peuvent nous perdre tous les deux; car, sachez-le une bonne fois, suivant mes conjectures, l'homme qui me persécute de ses soins est fait pour ne pas trouver d'obstacles а ses volontés, du moins en ce pays. Après avoir rappelé fort adroitement qu'après tout M *** n'avait aucun droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablement elle n'irait plus а l'église de Saint-Jean. M *** était éperdument amoureux, un peu de coquetterie avait pu se joindre а la prudence dans le coeur de cette jeune femme, il se sentit désarmer. Il eut l'idée de quitter Parme; le jeune prince, si puissant qu'il fût, ne pourrait le suivre, ou s'il le suivait ne serait plus que son égal. Mais l'orgueil représenta de nouveau que ce départ aurait toujours l'air d'une fuite, et le comte M *** se défendit d'y songer.

Il ne se doute pas de la présence de mon petit Fabrice, se dit la cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de lui d'une façon précieuse!

Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain les fenêtres de la cantatrice soigneusement fermées, et ne la voyant nulle part, la plaisanterie commença а lui sembler longue. Il avait des remords. Dans quelle situation est-ce que je mets ce pauvre comte Mosca, lui ministre de la police! on le croira mon complice, je serai venu dans ce pays pour casser le cou а sa fortune! Mais si j'abandonne un projet si longtemps suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais d'amour?

Un soir que prêt а quitter la partie il se faisait ainsi la morale en rôdant sous les grands arbres qui séparent le palais de la Fausta de la citadelle, il remarqua qu'il était suivi par un espion de fort petite taille; ce fut en vain que pour s'en débarrasser il alla passer par plusieurs rues, toujours cet être microscopique semblait attaché а ses pas. Impatienté, il courut dans une rue solitaire située le long de la Parma, et où ses gens étaient en embuscade; sur un signe qu'il fit ils sautèrent sur le pauvre petit espion qui se précipita а leurs genoux: c'était la Bettina, femme de chambre de la Fausta; après trois jours d'ennui et de réclusion, déguisée en homme pour échapper au poignard du comte M ***, dont sa maоtresse et elle avaient grand-peur, elle avait entrepris de venir dire а Fabrice qu'on l'aimait а la passion et qu'on brûlait de le voir; mais on ne pouvait plus paraоtre а l'église de Saint-Jean. Il était temps, se dit Fabrice, vive l'insistance!

La petite femme de chambre était fort jolie, ce qui enleva Fabrice а ses rêveries morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les rues où il avait passé ce soir-lа étaient soigneusement gardées, sans qu'il y parût, par des espions de M ***. Ils avaient loué des chambres au rez-de-chaussée ou au premier étage, cachés derrière les persiennes et gardant un profond silence, ils observaient tout ce qui se passait dans la rue, en apparence la plus solitaire, et entendaient ce qu'on y disait.

-- Si ces espions eussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina, j'étais poignardée sans rémission а ma rentrée au logis, et peut-être ma pauvre maоtresse avec moi.

Cette terreur la rendait charmante aux yeux de Fabrice.

-- Le comte M ***, continua-t-elle, est furieux, et madame sait qu'il est capable de tout... Elle m'a chargée de vous dire qu'elle voudrait être а cent lieues d'ici avec vous!

Alors elle raconta la scène du jour de la Saint-Etienne, et la fureur de M ***, qui n'avait perdu aucun des regards et des signes d'amour que la Fausta, ce jour-lа folle de Fabrice, lui avait adressés. Le comte avait tiré son poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa présence d'esprit, elle était perdue.

Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartement qu'il avait près de lа. Il lui raconta qu'il était de Turin, fils d'un grand personnage qui pour le moment se trouvait а Parme, ce qui l'obligeait а garder beaucoup de ménagements. La Bettina lui répondit en riant qu'il était bien plus grand seigneur qu'il ne voulait paraоtre. Notre héros eut besoin d'un peu de temps avant de comprendre que la charmante fille le prenait pour un non moindre personnage que le prince héréditaire lui-même. La Fausta commençait а avoir peur et а aimer Fabrice; elle avait pris sur elle de ne pas dire ce nom а sa femme de chambre, et de lui parler du prince. Fabrice finit par avouer а la jolie fille qu'elle avait deviné juste: Mais si mon nom est ébruité, ajouta-t-il, malgré la grande passion dont j'ai donné tant de preuves а ta maоtresse, je serai obligé de cesser de la voir, et aussitôt les ministres de mon père, ces méchants drôles que je destituerai un jour, ne manqueront pas de lui envoyer l'ordre de vider le pays, que jusqu'ici elle a embelli de sa présence.

Vers le matin, Fabrice combina avec la petite camériste plusieurs projets de rendez-vous pour arriver а la Fausta; il fit appeler Ludovic et un autre de ses gens fort adroit, qui s'entendirent avec la Bettina, pendant qu'il écrivait а la Fausta la lettre la plus extravagante; la situation comportait toutes les exagérations de la tragédie et Fabrice ne s'en fit pas faute. Ce ne fut qu'а la pointe du jour qu'il se sépara de la petite camériste, fort contente des façons du jeune prince.

Il avait été cent fois répété que, maintenant que la Fausta était d'accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sous les fenêtres du petit palais que lorsqu'on pourrait l'y recevoir, et alors il y aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et se croyant près du dénouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village а deux lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint а cheval, et bien accompagné, chanter sous les fenêtres de la Fausta un air alors а la mode et dont il changeait les paroles. N'est-ce pas ainsi qu'en agissent messieurs les amants? se disait-il.

Depuis que la Fausta avait témoigné le désir d'un rendez-vous, toute cette chasse semblait bien longue а Fabrice. Non, je n'aime point, se disait-il en chantant assez mal sous les fenêtres du petit palais; la Bettina me semble cent fois préférable а la Fausta, et c'est par elle que je voudrais être reçu en ce moment. Fabrice, s'ennuyant assez, retournait а son village, lorsque а cinq cents pas du palais de la Fausta quinze ou vingt hommes se jetèrent sur lui, quatre d'entre eux saisirent la bride de son cheval, deux autres s'emparèrent de ses bras. Ludovic et les bravi de Fabrice furent assaillis mais purent se sauver; ils tirèrent quelques coups de pistolet. Tout cela fut l'affaire d'un instant: cinquante flambeaux allumés parurent dans la rue en un clin d'oeil et comme par enchantement. Tous ces hommes étaient bien armés. Fabrice avait sauté а bas de son cheval, malgré les gens qui le retenaient; il chercha а se faire jour; il blessa même un des hommes qui lui serrait les bras avec des mains semblables а des étaux; mais il fut bien étonné d'entendre cet homme lui dire du ton le plus respectueux:

-- Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime de lèse-majesté, en tirant l'épée contre mon prince.

Voici justement le châtiment de ma sottise, se dit Fabrice, je me serai damné pour un péché qui ne me semblait point aimable.

A peine la petite tentative de combat fut-elle terminée, que plusieurs laquais en grande livrée parurent avec une chaise а porteurs dorée et peinte d'une façon bizarre: c'était une de ces chaises grotesques dont les masques se servent pendant le carnaval. Six hommes, le poignard а la main, prièrent Son Altesse d'y entrer, lui disant que l'air frais de la nuit pourrait nuire а sa voix; on affectait les formes les plus respectueuses, le nom de prince était répété а chaque instant, et presque en criant. Le cortège commença а défiler. Fabrice compta dans la rue plus de cinquante hommes portant des torches allumées. Il pouvait être une heure du matin, tout le monde s'était mis aux fenêtres, la chose se passait avec une certaine gravité. Je craignais des coups de poignard de la part du comte M ***, se dit Fabrice; il se contente de se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant de goût. Mais pense-t-il réellement avoir affaire au prince? s'il sait que je ne suis que Fabrice, gare les coups de dague!

Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommes armés, après s'être longtemps arrêtés sous les fenêtres de la Fausta, allèrent parader devant les plus beaux palais de la ville. Des majordomes placés aux deux côtés de la chaise а porteurs demandaient de temps а autre а Son Altesse si elle avait quelque ordre а leur donner. Fabrice ne perdit point la tête: а l'aide de la clarté que répandaient les torches, il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortège autant que possible. Fabrice se disait: Ludovic n'a que huit ou dix hommes et n'ose attaquer. De l'intérieur de sa chaise а porteurs, Fabrice voyait fort bien que les gens chargés de la mauvaise plaisanterie étaient armés jusqu'aux dents. Il affectait de rire avec les majordomes chargés de le soigner. Après plus de deux heures de marche triomphale, il vit que l'on allait passer а l'extrémité de la rue où était situé le palais Sanseverina.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:00

Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapidité la porte de la chaise pratiquée sur le devant, saute par-dessus l'un des bâtons, renverse d'un coup de poignard l'un des estafiers qui lui portait sa torche au visage; il reçoit un coup de dague dans l'épaule, un second estafier lui brûle la barbe avec sa torche allumée, et enfin Fabrice arrive а Ludovic auquel il crie: Tue! tue tout ce qui porte des torches! Ludovic donne des coups d'épée et le délivre de deux hommes qui s'attachaient а le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu'а la porte du palais Sanseverina; par curiosité, le portier avait ouvert la petite porte haute de trois pieds pratiquée dans la grande, et regardait tout ébahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entre d'un saut et ferme derrière lui cette porte en miniature; il court au jardin et s'échappe par une porte qui donnait sur une rue solitaire. Une heure après, il était hors de la ville, au jour il passait la frontière des états de Modène et se trouvait en sûreté. Le soir il entra dans Bologne. Voici une belle expédition, se dit-il; je n'ai pas même pu parler а ma belle. Il se hâta d'écrire des lettres d'excuses au comte et а la duchesse, lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait dans son coeur, ne pouvaient rien apprendre а un ennemi. J'étais amoureux de l'amour, disait-il а la duchesse; j'ai fait tout au monde pour le connaоtre, mais il paraоt que la nature m'a refusé un coeur pour aimer et être mélancolique; je ne puis m'élever plus haut que le vulgaire plaisir, etc., etc.

On ne saurait donner l'idée du bruit que cette aventure fit dans Parme. Le mystère excitait la curiosité: une infinité de gens avaient vu les flambeaux et la chaise а porteurs. Mais quel était cet homme enlevé et envers lequel on affectait toutes les formes du respect? Le lendemain aucun personnage connu ne manqua dans la ville.

Le petit peuple qui habitait la rue d'où le prisonnier s'était échappé disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les habitants osèrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvèrent d'autres traces du combat que beaucoup de sang répandu sur le pavé. Plus de vingt mille curieux vinrent visiter la rue dans la journée. Les villes d'Italie sont accoutumées а des spectacles singuliers, mais toujours elles savent le pourquoi et le comment. Ce qui choqua Parme dans cette occurrence, ce fut que même un mois après, quand on cessa de parler uniquement de la promenade aux flambeaux, personne, grâce а la prudence du comte Mosca, n'avait pu deviner le nom du rival qui avait voulu enlever la Fausta au comte M ***. Cet amant jaloux et vindicatif avait pris la fuite dès le commencement de la promenade. Par ordre du comte, la Fausta fut mise а la citadelle. La duchesse rit beaucoup d'une petite injustice que le comte dut se permettre pour arrêter tout а fait la curiosité du prince, qui autrement eût pu arriver jusqu'au nom de Fabrice.

On voyait а Parme un savant homme arrivé du nord pour écrire une histoire du moyen âge; il cherchait des manuscrits dans les bibliothèques, et le comte lui avait donné toutes les autorisations possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montrait irascible; il croyait, par exemple, que tout le monde а Parme cherchait а se moquer de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois а cause d'une immense chevelure rouge clair étalée avec orgueil. Ce savant croyait qu'а l'auberge on lui demandait des prix exagérés de toutes choses, et il ne payait pas la moindre bagatelle sans en chercher le prix dans le voyage d'une Mme Starke qui est arrivé а une vingtième édition, parce qu'il indique а l'Anglais prudent le prix d'un dindon, d'une pomme, d'un verre de lait, etc., etc...

Le savant а la crinière rouge, le soir même du jour où Fabrice fit cette promenade forcée, devint furieux а son auberge, et sortit de sa poche de petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait deux sous d'une pêche médiocre. On l'arrêta, car porter de petits pistolets est un grand crime!

Comme ce savant irascible était long et maigre, le comte eut l'idée, le lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le téméraire qui, ayant prétendu enlever la Fausta au comte M ***, avait été mystifié. Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de galère а Parme; mais cette peine n'est jamais appliquée. Après quinze jours de prison, pendant lesquels le savant n'avait vu qu'un avocat qui lui avait fait une peur horrible des lois atroces dirigées par la pusillanimité des gens au pouvoir contre les porteurs d'armes cachées, un autre avocat visita la prison et lui raconta la promenade infligée par le comte M *** а un rival qui était resté inconnu. La police ne veut pas avouer au prince qu'elle n'a pu savoir quel est ce rival: Avouez que vous vouliez plaire а la Fausta, que cinquante brigands vous ont enlevé comme vous chantiez sous sa fenêtre, que pendant une heure on vous a promené en chaise а porteurs sans vous adresser autre chose que des honnêtetés. Cet aveu n'a rien d'humiliant, on ne vous demande qu'un mot. Aussitôt après qu'en le prononçant vous aurez tiré la police d'embarras, elle vous embarque sur une chaise de poste et vous conduit а la frontière où l'on vous souhaite le bonsoir.

Le savant résista pendant un mois; deux ou trois fois le prince fut sur le point de le faire amener au ministère de l'intérieur, et de se trouver présent а l'interrogatoire. Mais enfin il n'y songeait plus quand l'historien, ennuyé, se détermina а tout avouer et fut conduit а la frontière. Le prince resta convaincu que le rival du comte M *** avait une forêt de cheveux rouges.

Trois jours après la promenade, comme Fabrice qui se cachait а Bologne organisait avec le fidèle Ludovic les moyens de trouver le comte M ***, il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de la montagne sur la route de Florence. Le comte n'avait que trois de ses buli avec lui; le lendemain, au moment où il rentrait de la promenade, il fut enlevé par huit hommes masqués qui se donnèrent а lui pour des sbires de Parme. On le conduisit, après lui avoir bandé les yeux, dans une auberge deux lieues plus avant dans la montagne, où il trouva tous les égards possibles et un souper fort abondant. On lui servit les meilleurs vins d'Italie et d'Espagne.

-- Suis-je donc prisonnier d'état? dit le comte.

-- Pas le moins du monde! lui répondit fort poliment Ludovic masqué. Vous avez offensé un simple particulier, en vous chargeant de le faire promener en chaise а porteurs; demain matin, il veut se battre en duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bons chevaux, de l'argent et des relais préparés sur la route de Gênes.

-- Quel est le nom du fier-а-bras? dit le comte irrité.

-- Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bons témoins, bien loyaux, mais il faut que l'un des deux meure!

-- C'est donc un assassinat! dit le comte M ***, effrayé.

-- A Dieu ne plaise! c'est tout simplement un duel а mort avec le jeune homme que vous avez promené dans les rues de Parme au milieu de la nuit, et qui resterait déshonoré si vous restiez en vie. L'un de vous deux est de trop sur la terre, ainsi tâchez de le tuer; vous aurez des épées, des pistolets, des sabres, toutes les armes qu'on a pu se procurer en quelques heures, car il a fallu se presser; la police de Bologne est fort diligente, comme vous pouvez le savoir, et il ne faut pas qu'elle empêche ce duel nécessaire а l'honneur du jeune homme dont vous vous êtes moqué.

-- Mais si ce jeune homme est un prince...

-- C'est un simple particulier comme vous, et même beaucoup moins riche que vous, mais il veut se battre а mort, et il vous forcera а vous battre, je vous en avertis.

-- Je ne crains rien au monde! s'écria M ***.

-- C'est ce que votre adversaire désire avec le plus de passion, répliqua Ludovic. Demain, de grand matin, préparez-vous а défendre votre vie; elle sera attaquée par un homme qui a raison d'être fort en colère et qui ne vous ménagera pas; je vous répète que vous aurez le choix des armes; et faites votre testament.

Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit а déjeuner au comte M ***, puis on ouvrit une porte de la chambre où il était gardé, et on l'engagea а passer dans la cour d'une auberge de campagne; cette cour était environnée de haies et de murs assez hauts, et les portes en étaient soigneusement fermées.

Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M *** а s'approcher, il trouva quelques bouteilles de vin et d'eau-de-vie, deux pistolets, deux épées, deux sabres, du papier et de l'encre; une vingtaine de paysans étaient aux fenêtres de l'auberge qui donnaient sur la cour. Le comte implora leur pitié.-- On veut m'assassiner! s'écriait-il; sauvez-moi la vie!

-- Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabrice qui était а l'angle opposé de la cour, а côté d'une table chargée d'armes; il avait mis habit bas, et sa figure était cachée par un de ces masques en fils de fer qu'on trouve dans les salles d'armes.

-- Je vous engage, ajouta Fabrice, а prendre le masque en fil de fer qui est près de vous, ensuite avancez vers moi avec une épée ou des pistolets; comme on vous l'a dit hier soir, vous avez le choix des armes.

Le comte M *** élevait des difficultés sans nombre, et semblait fort contrarié de se battre; Fabrice, de son côté, redoutait l'arrivée de la police, quoique l'on fût dans la montagne а cinq grandes lieues de Bologne; il finit par adresser а son rival les injures les plus atroces; enfin il eut le bonheur de mettre en colère le comte M ***, qui saisit une épée et marcha sur Fabrice; le combat s'engagea assez mollement.

Après quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit. Notre héros avait bien senti qu'il se jetait dans une action, qui, pendant toute sa vie, pourrait être pour lui un sujet de reproches ou du moins d'imputations calomnieuses. Il avait expédié Ludovic dans la campagne pour lui recruter des témoins. Ludovic donna de l'argent а des étrangers qui travaillaient dans un bois voisin; ils accoururent en poussant des cris, pensant qu'il s'agissait de tuer un ennemi de l'homme qui payait. Arrivés а l'auberge, Ludovic les pria de regarder de tous leurs yeux, et de voir si l'un de ces deux jeunes gens qui se battaient, agissait en traоtre et prenait sur l'autre des avantages illicites.

Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysans tardait а recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuité du comte.-- Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, il faut être brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vous aimez mieux payer des gens qui sont braves. Le comte, de nouveau piqué, se mit а lui crier qu'il avait longtemps fréquenté la salle d'armes du fameux Battistin а Naples, et qu'il allait châtier son insolence; la colère du comte M *** ayant enfin reparu, il se battit avec assez de fermeté, ce qui n'empêcha point Fabrice de lui donner un fort beau coup d'épée dans la poitrine, qui le retint au lit plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au blessé, lui dit а l'oreille: Si vous dénoncez ce duel а la police, je vous ferai poignarder dans votre lit.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:01

Fabrice se sauva dans Florence; comme il s'était tenu caché а Bologne, ce fut а Florence seulement qu'il reçut toutes les lettres de reproches de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d'être venu а son concert et de ne pas avoir cherché а lui parler. Fabrice fut ravi des lettres du comte Mosca, elles respiraient une franche amitié et les sentiments les plus nobles. Il devina que le comte avait écrit а Bologne, de façon а écarter les soupçons qui pouvaient peser sur lui relativement au duel; la police fut d'une justice parfaite: elle constata que deux étrangers, dont l'un seulement, le blessé, était connu (le comte M ***) s'étaient battus а l'épée, devant plus de trente paysans, au milieu desquels se trouvait vers la fin du combat le curé du village qui avait fait de vains efforts pour séparer les duellistes. Comme le nom de Joseph Bossi n'avait point été prononcé, moins de deux mois après, Fabrice osa revenir а Bologne, plus convaincu que jamais que sa destinée le condamnait а ne jamais connaоtre la partie noble et intellectuelle de l'amour. C'est ce qu'il se donna le plaisir d'expliquer fort au long а la duchesse; il était bien las de sa vie solitaire et désirait passionnément alors retrouver les charmantes soirées qu'il passait entre le comte et sa tante. Il n'avait pas revu depuis eux les douceurs de la bonne compagnie.

«Je me suis tant ennuyé а propos de l'amour que je voulais me donner et de la Fausta, écrivait-il а la duchesse, que maintenant son caprice me fût-il encore favorable, je ne ferais pas vingt lieues pour aller la sommer de sa parole; ainsi ne crains pas, comme tu me le dis, que j'aille jusqu'а Paris où je vois qu'elle débute avec un succès fou. Je ferais toutes les lieues possibles pour passer une soirée avec toi et avec ce comte si bon pour ses amis. »



Livre Second - Chapitre XIV.

Pendant que Fabrice était а la chasse de l'amour dans un village voisin de Parme, le fiscal général Rassi, qui ne le savait pas si près de lui, continuait а traiter son affaire comme s'il eût été un libéral: il feignit de ne pouvoir trouver, ou plutôt intimida les témoins а décharge; et enfin, après un travail fort savant de près d'une année, et environ deux mois après le dernier retour de Fabrice а Bologne, un certain vendredi, la marquise Raversi, ivre de joie, dit publiquement dans son salon que, le lendemain, la sentence qui venait d'être rendue depuis une heure contre le petit del Dongo serait présentée а la signature du prince et approuvée par lui. Quelques minutes plus tard la duchesse sut ce propos de son ennemie.

Il faut que le comte soit bien mal servi par ses agents! se dit-elle; encore ce matin il croyait que la sentence ne pouvait être rendue avant huit jours. Peut-être ne serait-il pas fâché d'éloigner de Parme mon jeune grand vicaire; mais, ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons revenir, et un jour il sera notre archevêque. La duchesse sonna:

-- Réunissez tous les domestiques dans la salle d'attente, dit-elle а son valet de chambre, même les cuisiniers; allez prendre chez le commandant de la place le permis nécessaire pour avoir quatre chevaux de poste, et enfin qu'avant une demi-heure ces chevaux soient attelés а mon landau. Toutes les femmes de la maison furent occupées а faire des malles, la duchesse prit а la hâte un habit de voyage, le tout sans rien faire dire au comte; l'idée de se moquer un peu de lui la transportait de joie.

«Mes amis, dit-elle aux domestiques rassemblés, j'apprends que mon pauvre neveu va être condamné par contumace pour avoir eu l'audace de défendre sa a vie contre un furieux; c'était Giletti qui voulait le tuer. Chacun de vous a pu voir combien le caractère de Fabrice est doux et inoffensif. Justement indignée de cette injure atroce, je pars pour Florence: je laisse а chacun de vous ses gages pendant dix ans; si vous êtes malheureux, écrivez-moi, et tant que j'aurai un sequin, il y aura quelque chose pour vous. »

La duchesse pensait exactement ce qu'elle disait, et, а ses derniers mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussi avait les yeux humides; elle ajouta d'une voix émue: -- «Priez Dieu pour moi et pour monseigneur Fabrice del Dongo, premier grand vicaire du diocèse, qui demain matin va être condamné aux galères, ou, ce qui serait moins bête, а la peine de mort. »

Les larmes des domestiques redoublèrent et peu а peu se changèrent en cris а peu près séditieux; la duchesse monta dans son carrosse et se fit conduire au palais du prince. Malgré l'heure indue, elle fit solliciter une audience par le général Fontana, aide de camp de service; elle n'était point en grand habit de cour, ce qui jeta cet aide de camp dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut point surpris, et encore moins fâché de cette demande d'audience. Nous allons voir des larmes répandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains. Elle vient demander grâce; enfin cette fière beauté va s'humilier! elle était aussi trop insupportable avec ses petits airs d'indépendance! Ces yeux si parlants semblaient toujours me dire, а la moindre chose qui la choquait: Naples ou Milan seraient un séjour bien autrement aimable que votre petite ville de Parme. A la vérité je ne règne pas sur Naples ou sur Milan; mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose qui dépend de moi uniquement et qu'elle brûle d'obtenir; j'ai toujours pensé que l'arrivé de ce neveu m'en ferait tirer pied ou aile.

Pendant que le prince souriait а ces pensées et se livrait а toutes ces prévisions agréables, il se promenait dans son grand cabinet, а la porte duquel le général Fontana était resté debout et raide comme un soldat au port d'armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se rappelant l'habit de voyage de la duchesse, il crut а la dissolution de la monarchie. Son ébahissement n'eut plus de bornes quand il entendit le prince lui dire:-- Priez Mme la duchesse d'attendre un petit quart d'heure. Le général aide de camp fit son demi-tour comme un soldat а la parade; le prince sourit encore: Fontana n'est pas accoutumé, se dit-il, а voir attendre cette fière duchesse: la figure étonnée avec laquelle il va lui parler du petit quart d'heure d'attente préparera le passage aux larmes touchantes que ce cabinet va voir répandre. Ce petit quart d'heure fut délicieux pour le prince, il se promenait d'un pas ferme et égal, il régnait. Il s'agit ici de ne rien dire qui ne soit parfaitement а sa place; quels que soient mes sentiments envers la duchesse, il ne faut point oublier que c'est une des plus grandes dames de ma cour. Comment Louis XIV parlait-il aux princesses ses filles quand il avait lieu d'en être mécontent? et ses yeux s'arrêtèrent sur le portrait du grand roi.

Le plaisant de la chose c'est que le prince ne songea point а se demander s'il ferait grâce а Fabrice et quelle serait cette grâce. Enfin, au bout de vingt minutes, le fidèle Fontana se présenta de nouveau а la porte, mais sans rien dire.-- La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d'un air théâtral. Les larmes vont commencer, se dit-il, et, comme pour se préparer а un tel spectacle, il tira son mouchoir.

Jamais la duchesse n'avait été aussi leste et aussi jolie; elle n'avait pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas léger et rapide effleurer а peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur le point de perdre tout а fait la raison.

-- J'ai bien des pardons а demander а Votre Altesse Sérénissime, dit la duchesse de sa petite voix légère et gaie, j'ai pris la liberté de me présenter devant elle avec un habit qui n'est pas précisément convenable, mais Votre Altesse m'a tellement accoutumée а ses bontés que j'ai osé espérer qu'elle voudrait bien m'accorder encore cette grâce.

La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le temps de jouir de la figure du prince; elle était délicieuse а cause de l'étonnement profond et du reste de grands airs que la position de la tête et des bras accusait encore. Le prince était resté comme frappé de la foudre; de sa petite voix aigre et troublée, il s'écriait de temps а autre en articulant а peine: Comment! comment! La duchesse, comme par respect, après avoir fini son compliment, lui laissa tout le temps de répondre; puis elle ajouta:

-- J'ose espérer que Votre Altesse Sérénissime daigne me pardonner l'incongruité de mon costume; mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d'un si vif éclat que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, ce qui chez lui était le dernier signe du plus extrême embarras.

-- Comment! comment! dit-il encore; puis il eut le bonheur de trouver une phrase: -- Madame la duchesse asseyez-vous donc; il avança lui-même un fauteuil et avec assez de grâce. La duchesse ne fut point insensible а cette politesse, elle modéra la pétulance de son regard.

-- Comment! comment! répéta encore le prince en s'agitant dans son fauteuil, sur lequel on eût dit qu'il ne pouvait trouver de position solide.

-- Je vais profiter de la fraоcheur de la nuit pour courir la poste, reprit la duchesse, et, comme mon absence peut être de quelque durée, je n'ai point voulu sortir des états de Son Altesse Sérénissime sans la remercier de toutes les bontés que depuis cinq années elle a daigné avoir pour moi. A ces mots le prince comprit enfin; il devint pâle: c'était l'homme du monde qui souffrait le plus de se voir trompé dans ses prévisions; puis il prit un air de grandeur tout а fait digne du portrait de Louis XIV qui était sous ses yeux. A la bonne heure, se dit la duchesse, voilа un homme.

-- Et quel est le motif de ce départ subit? dit le prince d'un ton assez ferme.

-- J'avais ce projet depuis longtemps, répondit la duchesse, et une petite insulte que l'on fait а Monsignore del Dongo que demain l'on va condamner а mort ou aux galères, me fait hâter mon départ.

-- Et dans quel ville allez-vous?

-- A Naples, je pense. Elle ajouta en se levant: Il ne me reste plus qu'а prendre congé de Votre Altesse Sérénissime et а la remercier très humblement de ses anciennes bontés. A son tour, elle partait d'un air si ferme que le prince vit bien que dans deux secondes tout serait fini; l'éclat du départ ayant eu lieu, il savait que tout arrangement était impossible; elle n'était pas femme а revenir sur ses démarches. Il courut après elle.

-- Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant la main, que toujours je vous ai aimée, et d'une amitié а laquelle il ne tenait qu'а vous de donner un autre nom. Un meurtre a été commis, c'est ce qu'on ne saurait nier; j'ai confié l'instruction du procès а mes meilleurs juges...

A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence de respect et même d'urbanité disparut en un clin d'oeil: la femme outragée parut clairement, et la femme outragée s'adressant а un être qu'elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l'expression de la colère la plus vive et même du mépris, qu'elle dit au prince en pesant sur tous les mots:

-- Je quitte а jamais les états de Votre Altesse Sérénissime, pour ne jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres infâmes assassins qui ont condamné а mort mon neveu et tant d'autres; si Votre Altesse Sérénissime ne veut pas mêler un sentiment d'amertume aux derniers instants que je passe auprès d'un prince poli et spirituel quand il n'est pas trompé, je la prie très humblement de ne pas me rappeler l'idée de ces juges infâmes qui se vendent pour mille écus ou une croix.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:01

L'accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononcées ces paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa dignité compromise par une accusation encore plus directe, mais au total sa sensation finit bientôt par être de plaisir: il admirait la duchesse; l'ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beauté sublime. Grand Dieu! qu'elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque chose а une femme unique et telle que peut-être il n'en existe pas une seconde dans toute l'Italie... Eh bien! avec un peu de bonne politique il ne serait peut-être pas impossible d'en faire un jour ma maоtresse; il y a loin d'un tel être а cette poupée de marquise Balbi, et qui encore chaque année vole au moins trois cent mille francs а mes pauvres sujets... Mais l'ai-je bien entendu? pensa-t-il tout а coup; elle a dit: condamné mon neveu et tant d'autres; alors la colère surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang suprême que le prince dit, après un silence:-- Et que faudrait-il faire pour que madame ne partоt point?

-- Quelque chose dont vous n'êtes pas capable, répliqua la duchesse avec l'accent de l'ironie la plus amère et du mépris le moins déguisé.

Le prince était hors de lui, mais il devait а l'habitude de son métier de souverain absolu la force de résister а un premier mouvement. Il faut avoir cette femme, se dit-il, c'est ce que je me dois, puis il faut la faire mourir par le mépris... Si elle sort de ce cabinet, je ne la revois jamais. Mais, ivre de colère et de haine comme il l'était en ce moment, où trouver un mot qui pût satisfaire а la fois а ce qu'il se devait а lui-même et porter la duchesse а ne pas déserter sa cour а l'instant? On ne peut, se dit-il, ni répéter ni tourner en ridicule un geste, et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son cabinet. Peu après il entendit gratter а cette porte.

-- Quel est le jean-sucre, s'écria-t-il en jurant de toute la force de ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m'apporter sa sotte présence? Le pauvre général Fontana montra sa figure pâle et totalement renversée, et ce fut avec l'air d'un homme а l'agonie qu'il prononça ces mots mal articulés: Son Excellence le comte Mosca sollicite l'honneur d'être introduit.

-- Qu'il entre! dit le prince en criant; et comme Mosca saluait:

-- Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui prétend quitter Parme а l'instant pour aller s'établir а Naples, et qui par-dessus le marché me dit des impertinences.

-- Comment! dit Mosca pâlissant.

-- Quoi! vous ne saviez pas ce projet de départ?

-- Pas la première parole; j'ai quitté madame а six heures, joyeuse et contente.

Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D'abord il regarda Mosca; sa pâleur croissante lui montra qu'il disait vrai et n'était point complice du coup de tête de la duchesse. En ce cas, se dit-il, je la perds pour toujours; plaisir et vengeance tout s'envole en même temps. A Naples elle fera des épigrammes avec son neveu Fabrice sur la grande colère du petit prince de Parme. Il regarda la duchesse; le plus violent mépris et la colère se disputaient son coeur; ses yeux étaient fixés en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette belle bouche exprimaient le dédain le plus amer. Toute cette figure disait: vil courtisan! Ainsi, pensa le prince, après l'avoir examinée, je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu'elle dira de mes juges а Naples... Et avec cet esprit et cette force de persuasion divine que le ciel lui a donnés, elle se fera croire de tout le monde. Je lui devrai la réputation d'un tyran ridicule qui se lève la nuit pour regarder sous son lit... Alors, par une manoeuvre adroite et comme cherchant а se promener pour diminuer son agitation, le prince se plaça de nouveau devant la porte du cabinet; le comte était а sa droite а trois pas de distance, pâle, défait et tellement tremblant qu'il fut obligé de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait occupé au commencement de l'audience, et que le prince dans un mouvement de colère avait poussé au loin. Le comte était amoureux. Si la duchesse part je la suis, se disait-il; mais voudra-t-elle de moi а sa suite? voilа la question.

A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras croisés et serrés contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable; une pâleur complète et profonde avait succédé aux vives couleurs qui naguère animaient cette tête sublime.

Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure rouge et l'air inquiet; sa main gauche jouait d'une façon convulsive avec la croix attachée au grand cordon de son ordre qu'il portait sous l'habit; de la main droite il se caressait le menton.

-- Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu'il faisait lui-même et entraоné par l'habitude de le consulter sur tout.

-- Je n'en sais rien en vérité, Altesse Sérénissime, répondit le comte de l'air d'un homme qui rend le dernier soupir. Il pouvait а peine prononcer les mots de sa réponse. Le ton de cette voix donna au prince la première consolation que son orgueil blessé eût trouvée dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase heureuse pour son amour-propre.

-- Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien faire abstraction complète de ma position dans le monde. Je vais parler comme un ami, et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imité des temps heureux de Louis XIV, comme on ami parlant а des amis : Madame la duchesse, ajouta-t-il, que faut-il faire pour vous faire oublier une résolution intempestive?

-- En vérité, je n'en sais rien, répondit la duchesse avec un grand soupir, en vérité je n'en sais rien, tant j'ai Parme en horreur. Il n'y avait nulle intention d'épigramme dans ce mot, on voyait que la sincérité même parlait par sa bouche.

Le comte se tourna vivement de son côté; l'âme du courtisan était scandalisée: puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec beaucoup de dignité et de sang-froid le prince laissa passer un moment; puis s'adressant au comte:

-- Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout а fait hors d'elle-même; c'est tout simple, elle adore son neveu. Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus galant et en même temps de l'air que l'on prend pour citer le mot d'une comédie: Que faut-il faire pour plaire а ces beaux yeux?

La duchesse avait eu le temps de réfléchir; d'un ton ferme et lent, et comme si elle eût dicté son ultimatum, elle répondit:

-- Son Altesse m'écrirait une lettre gracieuse, comme elle sait si bien les faire; elle me dirait que, n'étant point convaincue de la culpabilité de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de l'archevêque, elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui présenter, et que cette procédure injuste n'aura aucune suite а l'avenir.

-- Comment injuste! s'écria le prince en rougissant jusqu'au blanc des yeux, et reprenant sa colère.

-- Ce n'est pas tout! répliqua la duchesse avec une fierté romaine; dès ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est déjа onze heures et un quart; dès ce soir Son Altesse Sérénissime enverra dire а la marquise Raversi qu'elle lui conseille d'aller а la campagne pour se délasser des fatigues qu'a dû lui causer un certain procès dont elle parlait dans son salon au commencement de la soirée. Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux.

-- Vit-on jamais une telle femme?... s'écriait-il; elle me manque de respect.

La duchesse répondit avec une grâce parfaite:

-- De la vie je n'ai eu l'idée de manquer de respect а Son Altesse Sérénissime: Son Altesse a eu l'extrême condescendance de dire qu'elle parlait comme un ami а des amis. Je n'ai, du reste, aucune envie de rester а Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier mépris. Ce regard décida le prince, jusqu'ici fort incertain, quoique ces paroles eussent semblé annoncer un engagement; il se moquait fort des paroles.

Il y eut encore quelques mots d'échangés, mais enfin le comte Mosca reçut l'ordre d'écrire le billet gracieux sollicité par la duchesse. Il omit la phrase: cette procédure injuste n'aura aucune suite a l'avenir. Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne point signer la sentence qui lui sera présentée. Le prince le remercia d'un coup d'oeil en signant.

Le comte eut grand tort, le prince était fatigué et eût tout signé; il croyait se bien tirer de la scène, et toute l'affaire était dominée а ses yeux par ces mots: «Si la duchesse part, je trouverai ma cour ennuyeuse avant huit jours. » Le comte remarqua que le maоtre corrigeait la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle marquait près de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrigée que l'envie pédantesque de faire preuve d'exactitude et de bon gouvernement. Quant а l'exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un pli; le prince avait un plaisir particulier а exiler les gens.

-- Général Fontana, s'écria-t-il en entrouvrant la porte.

Le général parut avec une figure tellement étonnée et tellement curieuse, qu'il y eut échange d'un regard gai entre la duchesse et le comte, et ce regard fit la paix.

-- Général Fontana, dit le prince, vous allez monter dans ma voiture qui attend sous la colonnade; vous irez chez la marquise Raversi, vous vous ferez annoncer; si elle est au lit, vous ajouterez que vous venez de ma part, et, arrivé dans sa chambre, vous direz ces précises paroles, et non d'autres: «Madame la marquise Raversi, Son Altesse Sérénissime vous engage а partir demain, avant huit heures du matin, pour votre château de Velleja; Son Altesse vous fera connaоtre quand vous pourrez revenir а Parme. »

Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sans le remercier comme il s'y attendait, lui fit une révérence extrêmement respectueuse et sortit rapidement.

-- Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comte Mosca.

Celui-ci, ravi de l'exil de la marquise Raversi qui facilitait toutes ses actions comme ministre, parla pendant une grosse demi-heure en courtisan consommé; il voulait consoler l'amour-propre du souverain, et ne prit congé que lorsqu'il le vit bien convaincu que l'histoire anecdotique de Louis XIV n'avait pas de page plus belle que celle qu'il venait de fournir а ses historiens futurs.

En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu'on n'admоt personne, pas même le comte. Elle voulait se trouver seule avec elle-même, et voir un peu quelle idée elle devait se former de la scène qui venait d'avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pour se faire plaisir au moment même; mais а quelque démarche qu'elle se fût laissé entraоner elle y eût tenu avec fermeté. Elle ne se fût point blâmée en revenant au sang-froid, encore moins repentie: tel était le caractère auquel elle devait d'être encore а trente-six ans la plus jolie femme de la cour.

Elle rêvait en ce moment а ce que Parme pouvait offrir d'agréable, comme elle eût fait au retour d'un long voyage, tant de neuf heures а onze elle avait cru fermement quitter ce pays pour toujours.

Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu'il a connu mon départ en présence du prince... Au fait, c'est un homme aimable et d'un coeur bien rare! Il eût quitté ses ministères pour me suivre... Mais aussi pendant cinq années entières il n'a pas eu une distraction а me reprocher. Quelles femmes mariées а l'autel pourraient en dire autant а leur seigneur et maоtre? Il faut convenir qu'il n'est point important, point pédant, il ne donne nullement l'envie de le tromper; devant moi il semble toujours avoir honte de sa puissance... Il faisait une drôle de figure en présence de son seigneur et maоtre; s'il était lа je l'embrasserais... Mais pour rien au monde je ne me chargerais d'amuser un ministre qui a perdu son portefeuille, c'est une maladie dont on ne guérit qu'а la mort, et... qui fait mourir. Quel malheur ce serait d'être ministre jeune! Il faut que je le lui écrive, c'est une de ces choses qu'il doit savoir officiellement avant de se brouiller avec son prince... Mais j'oubliais mes bons domestiques.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:03

La duchesse sonna. Ses femmes étaient toujours occupées а faire des malles; la voiture était avancée sous le portique et on la chargeait; tous les domestiques qui n'avaient pas de travail а faire entouraient cette voiture, les larmes aux yeux. La Chékina, qui dans les grandes occasions entrait seule chez la duchesse, lui apprit tous ces détails.

-- Fais-les monter, dit la duchesse; un instant après elle passa dans la salle d'attente.

-- On m'a promis, leur dit-elle, que la sentence contre mon neveu ne serait pas signée par lesouverain (c'est ainsi qu'on parle en Italie); je suspens mon départ; nous verrons si mes ennemis auront le crédit de faire changer cette résolution.

Après un petit silence, les domestiques se mirent а crier: Vive madame la duchesse! et applaudirent avec fureur. La duchesse, qui était déjа dans la pièce voisine, reparut comme une actrice applaudie, fit une petite révérence pleine de grâce а ses gens et leur dit: Mes amis, je vous remercie. Si elle eût dit un mot, tous, en ce moment, eussent marché contre le palais pour l'attaquer. Elle fit un signe а un postillon, ancien contrebandier et homme dévoué, qui la suivit.

-- Tu vas t'habiller en paysan aisé, tu sortiras de Parme comme tu pourras, tu loueras une sediola et tu iras aussi vite que possible а Bologne. Tu entreras а Bologne en promeneur et par la porte de Florence, et tu remettras а Fabrice, qui est au Pelegrino, un paquet que Chékina va te donner. Fabrice se cache et s'appelle lа-bas M. Joseph Bossi; ne va pas le trahir par étourderie, n'aie pas l'air de le connaоtre; mes ennemis mettront peut-être des espions а tes trousses. Fabrice te renverra ici au bout de quelques heures ou de quelques jours: c'est surtout en revenant qu'il faut redoubler de précautions pour ne pas le trahir.

-- Ah! les gens de la marquise Raversi! s'écria le postillon; nous les attendons, et si madame voulait ils seraient bientôt exterminés.

-- Un jour peut-être! mais gardez-vous sur votre tête de rien faire sans mon ordre.

C'était la copie du billet du prince que la duchesse voulait envoyer а Fabrice; elle ne put résister au plaisir de l'amuser, et ajouta un mot sur la scène qui avait amené le billet; ce mot devint une lettre de dix pages. Elle fit rappeler le postillon.

-- Tu ne peux partir, lui dit-elle, qu'а quatre heures, а porte ouvrante.

-- Je comptais passer par le grand égout, j'aurais de l'eau jusqu'au menton, mais je passerais.

-- Non, dit la duchesse, je ne veux pas exposer а prendre la fièvre un de mes plus fidèles serviteurs. Connais-tu quelqu'un chez monseigneur l'archevêque?

-- Le second cocher est mon ami.

-- Voici une lettre pour ce saint prélat: introduis-toi sans bruit dans son palais, fais-toi conduire chez le valet de chambre; je ne voudrais pas qu'on réveillât monseigneur. S'il est déjа renfermé dans sa chambre, passe la nuit dans le palais, et, comme il est dans l'usage de se lever avec le jour, demain matin, а quatre heures, fais-toi annoncer de ma part, demande sa bénédiction au saint archevêque, remets-lui le paquet que voici, et prends les lettres qu'il te donnera peut-être pour Bologne.

La duchesse adressait а l'archevêque l'original même du billet du prince; comme ce billet était relatif а son premier grand vicaire, elle le priait de le déposer aux archives de l'archevêché, où elle espérait que messieurs les grands vicaires et les chanoines, collègues de son neveu, voudraient bien en prendre connaissance; le tout sous la condition du plus profond secret.

La duchesse écrivait а monseigneur Landriani avec une familiarité qui devait charmer ce bon bourgeois; la signature seule avait trois lignes; la lettre, fort amicale, était suivie de ces mots: Angelina-Cornelia-Isola Valsera del Dongo, duchesse Sanseverina.

Je n'en ai pas tant écrit, je pense, se dit la duchesse en riant, depuis mon contrat de mariage avec le pauvre duc; mais on ne mène ces gens-lа que par ces choses, et aux yeux des bourgeois la caricature fait beauté. Elle ne put pas finir la soirée sans céder а la tentation d'écrire une lettre de persiflage au pauvre comte; elle lui annonçait officiellement, pour sa gouverne, disait-elle, dans ses rapports avec les têtes couronnées, qu'elle ne se sentait pas capable d'amuser un ministre disgracié. «Le prince vous fait peur; quand vous ne pourrez plus le voir, ce serait donc а moi а vous faire peur? » Elle fit porter sur-le-champ cette lettre.

De son côté, le lendemain dès sept heures du matin, le prince manda le comte Zurla, ministre de l'intérieur.-- De nouveau, lui dit-il, donnez les ordres les plus sévères а tous les podestats pour qu'ils fassent arrêter le sieur Fabrice del Dongo. On nous annonce que peut-être il osera reparaоtre dans nos états. Ce fugitif se trouvant а Bologne, où il semble braver les poursuites de nos tribunaux, placez des sbires qui le connaissent personnellement, 1° dans les villages sur la route de Bologne а Parme; 2° aux environs du château de la duchesse Sanseverina, а Sacca, et de sa maison de Castelnovo; 3° autour du château du comte Mosca. J'ose espérer de votre haute sagesse, monsieur le comte, que vous saurez dérober la connaissance de ces ordres de votre souverain а la pénétration du comte Mosca. Sachez que je veux que l'on arrête le sieur Fabrice del Dongo.

Dès que ce ministre fut sorti, une porte secrète introduisit chez le prince le fiscal général Rassi, qui s'avança plié en deux et saluant а chaque pas. La mine de ce coquin-lа était а peindre; elle rendait justice а toute l'infamie de son rôle, et, tandis que les mouvements rapides et désordonnés de ses yeux trahissaient la connaissance qu'il avait de ses mérites, l'assurance arrogante et grimaçante de sa bouche montrait qu'il savait lutter contre le mépris.

Comme ce personnage va prendre une assez grande influence sur la destinée de Fabrice, on peut en dire un mot. Il était grand, il avait de beaux yeux fort intelligents, mais un visage abоmé par la petite vérole; pour de l'esprit, il en avait, et beaucoup et du plus fin; on lui accordait de posséder parfaitement la science du droit, mais c'était surtout par l'esprit de ressource qu'il brillait. De quelque sens que pût se présenter une affaire, il trouvait facilement, et en peu d'instants, les moyens fort bien fondés en droit d'arriver а une condamnation ou а un acquittement; il était surtout le roi des finesses de procureur.

A cet homme, que de grandes monarchies eussent envié au prince de Parme, on ne connaissait qu'une passion: être en conversation intime avec de grands personnages et leur plaire par des bouffonneries. Peu lui importait que l'homme puissant rоt de ce qu'il disait, ou de sa propre personne, ou fоt des plaisanteries révoltantes sur Mme Rassi; pourvu qu'il le vоt rire et qu'on le traitât avec familiarité, il était content. Quelquefois le prince, ne sachant plus comment abuser de la dignité de ce grand juge, lui donnait des coups de pied; si les coups de pied lui faisaient mal, il se mettait а pleurer. Mais l'instinct de bouffonnerie était si puissant chez lui, qu'on le voyait tous les jours préférer le salon d'un ministre qui le bafouait, а son propre salon où il régnait despotiquement sur toutes les robes noires du pays. Le Rassi s'était surtout fait une position а part, en ce qu'il était impossible au noble le plus insolent de pouvoir l'humilier; sa façon de se venger des injures qu'il essuyait toute la journée était de les raconter au prince, auquel il s'était acquis le privilège de tout dire; il est vrai que souvent la réponse était un soufflet bien appliqué et qui faisait mal, mais il ne s'en formalisait aucunement. La présence de ce grand juge distrayait le prince dans ses moments de mauvaise humeur, alors il s'amusait а l'outrager. On voit que Rassi était а peu près l'homme parfait а la cour: sans honneur et sans humeur.

-- Il faut du secret avant tout, lui cria le prince sans le saluer, et le traitant tout а fait comme un cuistre, lui qui était si poli avec tout le monde. De quand votre sentence est-elle datée?

-- Altesse Sérénissime, d'hier matin.

-- De combien de juges est-elle signée?

-- De tous les cinq.

-- Et la peine?

-- Vingt ans de forteresse, comme Votre Altesse Sérénissime me l'avait dit.

-- La peine de mort eût révolté, dit le prince comme se parlant а soi-même, c'est dommage! Quel effet sur cette femme! Mais c'est un del Dongo, et ce nom est révéré dans Parme, а cause des trois archevêques presque successifs... Vous me dites vingt ans de forteresse?

-- Oui, Altesse Sérénissime, reprit le fiscal Rassi toujours debout et plié en deux, avec, au préalable, excuse publique devant le portrait de Son Altesse Sérénissime; de plus, jeûne au pain et а l'eau tous les vendredis et toutes les veilles des fêtes principales, le sujet étant d'une impiété notoire. Ceci pour l'avenir et pour casser le cou а sa fortune.

-- Ecrivez, dit le prince: «Son Altesse Sérénissime ayant daigné écouter avec bonté les très humbles supplications de la marquise del Dongo, mère du coupable, et de la duchesse Sanseverina, sa tante, lesquelles ont représenté qu'а l'époque du crime leur fils et neveu était fort jeune et d'ailleurs égaré par une folle passion conçue pour la femme du malheureux Giletti, a bien voulu, malgré l'horreur inspirée par un tel meurtre, commuer la peine а laquelle Fabrice del Dongo a été condamné, en celle de douze années de forteresse. »

-- Donnez que je signe.

-- Le prince signa et data de la veille; puis, rendant la sentence а Rassi, il lui dit: Ecrivez immédiatement au-dessous de ma signature: «La duchesse Sanseverina s'étant derechef jetée aux genoux de Son Altesse, le prince a permis que tous les jeudis le coupable ait une heure de promenade sur la plate-forme de la tour carrée vulgairement appelée tour Farnèse. »

-- Signez cela, dit le prince, et surtout bouche close, quoi que vous puissiez entendre annoncer par la ville. Vous direz au conseiller Dé Capitani, qui a voté pour deux ans de forteresse et qui a même péroré en faveur de cette opinion ridicule, que je l'engage а relire les lois et règlements. Derechef, silence, et bonsoir. Le fiscal Rassi fit, avec beaucoup de lenteur, trois profondes révérences que le prince ne regarda pas.

Ceci se passait а sept heures du matin. Quelques heures plus tard, la nouvelle de l'exil de la marquise Raversi se répandait dans la ville et dans les cafés, tout le monde parlait а la fois de ce grand événement. L'exil de la marquise chassa pour quelque temps de Parme cet implacable ennemi des petites villes et des petites cours, l'ennui. Le général Fabio Conti, qui s'était cru ministre, prétexta une attaque de goutte, et pendant plusieurs jours ne sortit point de sa forteresse. La bourgeoisie et par suite le petit peuple conclurent, de ce qui se passait, qu'il était clair que le prince avait résolu de donner l'archevêché de Parme а Monsignore del Dongo. Les fins politiques de café allèrent même jusqu'а prétendre qu'on avait engagé le père Landriani, l'archevêque actuel, а feindre une maladie et а présenter sa démission; on lui accorderait une grosse pension sur la ferme du tabac, ils en étaient sûrs: ce bruit vint jusqu'а l'archevêque qui s'en alarma fort, et pendant quelques jours son zèle pour notre héros en fut grandement paralysé. Deux mois après, cette belle nouvelle se trouvait dans les journaux de Paris, avec ce petit changement, que c'était le comte de Mosca, neveu de la duchesse de Sanseverina, qui allait être fait archevêque.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:03

La marquise Raversi était furibonde dans son château de Velleja ; ce n'était point une femmelette, de celles qui croient se venger en lançant des propos outrageants contre leurs ennemis. Dès le lendemain de sa disgrâce, le chevalier Riscara et trois autres de ses amis se présentèrent au prince par son ordre, et lui demandèrent la permission d'aller la voir а son château. L'Altesse reçut ces messieurs avec une grâce parfaite, et leur arrivée а Velleja fut une grande consolation pour la marquise. Avant la fin de la seconde semaine, elle avait trente personnes dans son château, tous ceux que le ministère libéral devait porter aux places. Chaque soir la marquise tenait un conseil régulier avec les mieux informés de ses amis. Un jour qu'elle avait reçu beaucoup de lettres de Parme et de Bologne, elle se retira de bonne heure: la femme de chambre favorite introduisit d'abord l'amant régnant, le comte Baldi, jeune homme d'une admirable figure et fort insignifiant; et plus tard, le chevalier Riscara son prédécesseur: celui-ci était un petit homme noir au physique et au moral, qui, ayant commencé par être répétiteur de géométrie au collège des nobles а Parme, se voyait maintenant conseiller d'état et chevalier de plusieurs ordres.

-- J'ai la bonne habitude, dit la marquise а ces deux hommes, de ne détruire jamais aucun papier, et bien m'en prend; voici neuf lettres que la Sanseverina m'a écrites en différentes occasions. Vous allez partir tous les deux pour Gênes, vous chercherez parmi les galériens un ex-notaire nommé Burati, comme le grand poète de Venise, ou Durati. Vous, comte Baldi, placez-vous а mon bureau et écrivez ce que je vais vous dicter. «Une idée me vient et je t'écris ce mot. Je vais а ma chaumière près de Castelnovo; si tu veux venir passer douze heures avec moi, je serai bien heureuse: il n'y a, ce me semble, pas grand danger après ce qui vient de se passer; les nuages s'éclaircissent. Cependant arrête-toi avant d'entrer dans Castelnovo; tu trouveras sur la route un de mes gens, ils t'aiment tous а la folie. Tu garderas, bien entendu, le nom de Bossi pour ce petit voyage. On dit que tu as de la barbe comme le plus admirable capucin, et l'on ne t'a vu а Parme qu'avec la figure décente d'un grand vicaire. »

-- Comprends-tu, Riscara?

-- Parfaitement; mais le voyage а Gênes est un luxe inutile; je connais un homme dans Parme qui, а la vérité, n'est pas encore aux galères, mais qui ne peut manquer d'y arriver. Il contrefera admirablement l'écriture de la Sanseverina.

A ces mots, le comte Baldi ouvrit démesurément ses yeux si beaux; il comprenait seulement.

-- Si tu connais ce digne personnage de Parme, pour lequel tu espères de l'avancement, dit la marquise а Riscara, apparemment qu'il te connaоt aussi; sa maоtresse, son confesseur, son ami peuvent être vendus а la Sanseverina; j'aime mieux différer cette petite plaisanterie de quelques jours, et ne m'exposer а aucun hasard. Partez dans deux heures comme de bons petits agneaux, ne voyez âme qui vive а Gênes et revenez bien vite. Le chevalier Riscara s'enfuit en riant, et parlant du nez comme Polichinelle: Il faut préparer les paquets, disait-il en courant d'une façon burlesque. Il voulait laisser Baldi seul avec la dame. Cinq jours après, Riscara ramena а la marquise son comte Baldi tout écorché: pour abréger de six lieues, on lui avait fait passer une montagne а dos de mulet; il jurait qu'on ne le reprendrait plus а faire de grands voyages. Baldi remit а la marquise trois exemplaires de la lettre qu'elle lui avait dictée, et cinq ou six autres lettres de la même écriture, composées par Riscara, et dont on pourrait peut-être tirer parti par la suite. L'une de ces lettres contenait de fort jolies plaisanteries sur les pleurs que le prince avait la nuit, et sur la déplorable maigreur de la marquise Baldi, sa maоtresse, laquelle laissait, dit-on, la marque d'une pincette sur le coussin des bergères après s'y être assise un instant. On eût juré que toutes ces lettres étaient écrites de la main de Mme Sanseverina.

-- Maintenant je sais а n'en pas douter, dit la marquise, que l'ami du coeur, que le Fabrice est а Bologne ou dans les environs...

-- Je suis trop malade, s'écria le comte Baldi en l'interrompant; je demande en grâce d'être dispensé de ce second voyage, ou du moins je voudrais obtenir quelques jours de repos pour remettre ma santé.

-- Je vais plaider votre cause, dit Riscara; il se leva et parla bas а la marquise.

-- Eh bien! soit, j'y consens, répondit-elle en souriant.

-- Rassurez-vous, vous ne partirez point, dit la marquise а Baldi d'un air assez dédaigneux.

-- Merci, s'écria celui-ci avec l'accent du coeur. En effet, Riscara monta seul en chaise de poste. Il était а peine а Bologne depuis deux jours, lorsqu'il aperçut dans une calèche Fabrice et la petite Marietta. Diable! se dit-il, il paraоt que notre futur archevêque ne se gêne point; il faudra faire connaоtre ceci а la duchesse, qui en sera charmée. Riscara n'eut que la peine de suivre Fabrice pour savoir son logement; le lendemain matin, celui-ci reçut par un courrier la lettre de fabrique génoise; il la trouva un peu courte, mais du reste n'eut aucun soupçon. L'idée de revoir la duchesse et le comte le rendit fou de bonheur, et quoi que pût dire Ludovic, il prit un cheval а la poste et partit au galop. Sans s'en douter, il était suivi а peu de distance par le chevalier Riscara, qui, en arrivant, а six lieues de Parme, а la poste avant Castelnovo, eut le plaisir de voir un grand attroupement dans la place devant la prison du lieu; on venait d'y conduire notre héros, reconnu а la poste, comme il changeait de cheval, par deux sbires choisis et envoyés par le comte Zurla.

Les petits yeux du chevalier Riscara brillèrent de joie; il vérifia avec une patience exemplaire tout ce qui venait d'arriver dans ce petit village, puis expédia un courrier а la marquise Raversi. Après quoi, courant les rues comme pour voir l'église fort curieuse, et ensuite pour chercher un tableau du Parmesan qu'on lui avait dit exister dans le pays, il rencontra enfin le podestat qui s'empressa de rendre ses hommages а un conseiller d'état. Riscara eut l'air étonné qu'il n'eût pas envoyé sur-le-champ а la citadelle de Parme le conspirateur qu'il avait eu le bonheur de faire arrêter.

-- On pourrait craindre, ajouta Riscara d'un air froid que ses nombreux amis qui le cherchaient avant-hier pour favoriser son passage а travers les états de Son Altesse Sérénissime, ne rencontrent les gendarmes; ces rebelles étaient bien douze ou quinze а cheval.

-- Intelligenti pauca! s'écria le podestat d'un air malin.



Livre Second - Chapitre XV.

Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes et attaché par une longue chaоne а la sediola même dans laquelle on l'avait fait monter, partait pour la citadelle de Parme, escorté par huit gendarmes. Ceux-ci avaient l'ordre d'emmener avec eux tous les gendarmes stationnés dans les villages que le cortège devait traverser; le podestat lui-même suivait ce prisonnier d'importance. Sur les sept heures après midi, la sediola, escortée par tous les gamins de Parme et par trente gendarmes, traversa la belle promenade, passa devant le petit palais qu'habitait la Fausta quelques mois auparavant et enfin se présenta а la porte extérieure de la citadelle а l'instant où le général Fabio Conti et sa fille allaient sortir. La voiture du gouverneur s'arrêta avant d'arriver au pont-levis pour laisser entrer la sediola а laquelle Fabrice était attaché; le général cria aussitôt que l'on fermât les portes de la citadelle, et se hâta de descendre au bureau d'entrée pour voir un peu ce dont il s'agissait; il ne fut pas peu surpris quand il reconnut le prisonnier, lequel était devenu tout raide, attaché а sa sediola pendant une aussi longue route; quatre gendarmes l'avaient enlevé et le portaient au bureau d'écrou. J'ai donc en mon pouvoir, se dit le vaniteux gouverneur, ce fameux Fabrice del Dongo, dont on dirait que depuis près d'un an la haute société de Parme a juré de s'occuper exclusivement!

Vingt fois le général l'avait rencontré а la cour, chez la duchesse et ailleurs; mais il se garda bien de témoigner qu'il le connaissait; il eût craint de se compromettre.

-- Que l'on dresse, cria-t-il au commis de la prison, un procès-verbal fort circonstancié de la remise qui m'est faite du prisonnier par le digne podestat de Castelnovo.

Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sa barbe et sa tournure martiale, prit un air plus important que de coutume, on eût dit un geôlier allemand. Croyant savoir que c'était surtout la duchesse Sanseverina qui avait empêché son maоtre, le gouverneur, de devenir ministre de la guerre, il fut d'une insolence plus qu'ordinaire envers le prisonnier; il lui adressait la parole en l'appelant voi, ce qui est en Italie la façon de parler aux domestiques.

-- Je suis prélat de la sainte Eglise romaine, lui dit Fabrice avec fermeté, et grand vicaire de ce diocèse; ma naissance seule me donne droit aux égards.

-- Je n'en sais rien! répliqua le commis avec impertinence; prouvez vos assertions en exhibant les brevets qui vous donnent droit а ces titres fort respectables. Fabrice n'avait point de brevets et ne répondit pas. Le général Fabio Conti, debout а côté de son commis, le regardait écrire sans lever les yeux sur le prisonnier afin de n'être pas obligé de dire qu'il était réellement Fabrice del Dongo.

Tout а coup Clélia Conti, qui attendait en voiture entendit un tapage effroyable dans le corps de garde. Le commis Barbone faisant une description insolente et fort longue de la personne du prisonnier, lui ordonna d'ouvrir ses vêtements, afin que l'on pût vérifier et constater le nombre et l'état des égratignures reçues lors de l'affaire Giletti.

-- Je ne puis, dit Fabrice souriant amèrement; je me trouve hors d'état d'obéir aux ordres de monsieur, les menottes m'en empêchent!

-- Quoi! s'écria le général d'un air naïf, le prisonnier a des menottes! dans l'intérieur de la forteresse! cela est contre les règlements, il faut un ordre ad hoc ; ôtez-lui les menottes.

Fabrice le regarda. Voilа un plaisant jésuite! pensa-t-il; il y a une heure qu'il me voit ces menottes qui me gênent horriblement, et il fait l'étonné!

Les menottes furent ôtées par les gendarmes; ils venaient d'apprendre que Fabrice était neveu de la duchesse Sanseverina, et se hâtèrent de lui montrer une politesse mielleuse qui faisait contraste avec la grossièreté du commis; celui-ci en parut piqué et dit а Fabrice qui restait immobile:

-- Allons donc! dépêchons! montrez-nous ces égratignures que vous avez reçues du pauvre Giletti, lors de l'assassinat. D'un saut, Fabrice s'élança sur le commis, et lui donna un soufflet tel, que le Barbone tomba de sa chaise sur les jambes du général. Les gendarmes s'emparèrent des bras de Fabrice qui restait immobile; le général lui-même et deux gendarmes qui étaient а ses côtés se hâtèrent de relever le commis dont la figure saignait abondamment. Deux gendarmes plus éloignés coururent fermer la porte du bureau, dans l'idée que le prisonnier cherchait а s'évader. Le brigadier qui les commandait pensa que le jeune del Dongo ne pouvait pas tenter une fuite bien sérieuse, puisque enfin il se trouvait dans l'intérieur de la citadelle; toutefois il s'approcha de la fenêtre pour empêcher le désordre, et par un instinct de gendarme. Vis-а-vis de cette fenêtre ouverte, et а deux pas, se trouvait arrêtée la voiture du général: Clélia s'était blottie dans le fond, afin de ne pas être témoin de la triste scène qui se passait au bureau; lorsqu'elle entendit tout ce bruit, elle regarda.

-- Que se passe-t-il? dit-elle au brigadier.

-- Mademoiselle, c'est le jeune Fabrice del Dongo qui vient d'appliquer un fier soufflet а cet insolent de Barbone!

-- Quoi! c'est M. del Dongo qu'on amène en prison?

-- Eh sans doute, dit le brigadier; c'est а cause de la haute naissance de ce pauvre jeune homme que l'on fait tant de cérémonies; je croyais que mademoiselle était au fait. Clélia ne quitta plus la portière; quand les gendarmes qui entouraient la table s'écartaient un peu, elle apercevait le prisonnier. Qui m'eût dit, pensait-elle, que je le reverrais pour la première fois dans cette triste situation, quand je le rencontrai sur la route du lac de Côme?... Il me donna la main pour monter dans le carrosse de sa mère... Il se trouvait déjа avec la duchesse! Leurs amours avaient-ils commencé а cette époque?

Il faut apprendre au lecteur que dans le parti libéral dirigé par la marquise Raversi et le général Conti, on affectait de ne pas douter de la tendre liaison qui devait exister entre Fabrice et la duchesse. Le comte Mosca, qu'on abhorrait, était pour sa duperie l'objet d'éternelles plaisanteries.

Ainsi, pensa Clélia, le voilа prisonnier et prisonnier de ses ennemis! car au fond, le comte Mosca, quand on voudrait le croire un ange, va se trouver ravi de cette capture.

Un accès de gros rire éclata dans le corps de garde.

-- Jacopo, dit-elle au brigadier d'une voix émue que se passe-t-il donc?

-- Le général a demandé avec vigueur au prisonnier pourquoi il avait frappé Barbone: Monsignore Fabrice a répondu froidement: il m'a appeléassassin, qu'il montre les titres et brevets qui l'autorisent а me donner ce titre; et l'on rit.

Un geôlier qui savait écrire remplaça Barbone; Clélia vit sortir celui-ci, qui essuyait avec son mouchoir le sang qui coulait en abondance de son affreuse figure: il jurait comme un païen: Ce f... Fabrice, disait-il а très haute voix, ne mourra jamais que de ma main. Je volerai le bourreau, etc., etc. Il s'était arrêté entre la fenêtre du bureau et la voiture du général pour regarder Fabrice, et ses jurements redoublaient.

-- Passez votre chemin, lui dit le brigadier; on ne jure point ainsi devant mademoiselle.

Barbone leva la tête pour regarder dans la voiture, ses yeux rencontrèrent ceux de Clélia а laquelle un cri d'horreur échappa; jamais elle n'avait vu d'aussi près une expression de figure tellement atroce. Il tuera Fabrice! se dit-elle, il faut que je prévienne don Cesare. C'était son oncle, l'un des prêtres les plus respectables de la ville; le général Conti, son frère, lui avait fait avoir la place d'économe et de premier aumônier de la prison.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:03

Le général remonta en voiture.

-- Veux-tu rentrer chez toi, dit-il а sa fille, ou m'attendre peut-être longtemps dans la cour du palais? il faut que j'aille rendre compte de tout ceci au souverain.

Fabrice sortait du bureau escorté par trois gendarmes; on le conduisait а la chambre qu'on lui avait destinée: Clélia regardait par la portière, le prisonnier était fort près d'elle. En ce moment elle répondit а la question de son père par ces mots: Je vous suivrai. Fabrice, entendant prononcer ces paroles tout près de lui, leva les yeux et rencontra le regard de la jeune fille. Il fut frappé surtout de l'expression de mélancolie de sa figure. Comme elle est embellie, pensa-t-il, depuis notre rencontre près de Côme! quelle expression de pensée profonde!... On a raison de la comparer а la duchesse, quelle physionomie angélique! Barbone, le commis sanglant, qui ne s'était pas placé près de la voiture sans intention, arrêta d'un geste les trois gendarmes qui conduisaient Fabrice, et, faisant le tour de la voiture par derrière, pour arriver а la portière près de laquelle était le général:

-- Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l'intérieur de la citadelle, lui dit-il, en vertu de l'article 157 du règlement, n'y aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours?

-- Allez au diable! s'écria le général, que cette arrestation ne laissait pas d'embarrasser. Il s'agissait pour lui de ne pousser а bout ni la duchesse ni le comte Mosca: et d'ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette affaire? au fond, le meurtre d'un Giletti était une bagatelle, et l'intrigue seule était parvenue а en faire quelque chose.

Durant ce court dialogue, Fabrice était superbe au milieu de ces gendarmes, c'était bien la mine la plus fière et la plus noble; ses traits fins et délicats, et le sourire de mépris qui errait sur ses lèvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossières des gendarmes qui l'entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi dire que la partie extérieure de sa physionomie; il était ravi de la céleste beauté de Clélia, et son oeil trahissait toute sa surprise. Elle, profondément pensive, n'avait pas songé а retirer la tête de la portière; il la salua avec le demi- sourire le plus respectueux; puis, après un instant:

-- Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu'autrefois, près d'un lac, j'ai déjа eu l'honneur de vous rencontrer avec accompagnement de gendarmes.

Clélia rougit et fut tellement interdite qu'elle ne trouva aucune parole pour répondre. Quel air noble au milieu de ces êtres grossiers! se disait-elle au moment où Fabrice lui adressa la parole. La profonde pitié, et nous dirons presque l'attendrissement où elle était plongée, lui ôtèrent la présence d'esprit nécessaire pour trouver un mot quelconque, elle s'aperçut de son silence et rougit encore davantage. En ce moment on tirait avec violence les verrous de la grande porte de la citadelle, la voiture de Son Excellence n'attendait-elle pas depuis une minute au moins? Le bruit fut si violent sous cette voûte, que, quand même Clélia aurait trouvé quelque mot pour répondre, Fabrice n'aurait pu entendre ses paroles.

Emportée par les chevaux qui avaient pris le galop aussitôt après le pont-levis, Clélia se disait: Il m'aura trouvée bien ridicule! Puis tout а coup elle ajouta: non pas seulement ridicule; il aura cru voir en moi une âme basse, il aura pensé que je ne répondais pas а son salut parce qu'il est prisonnier et moi fille du gouverneur.

Cette idée fut du désespoir pour cette jeune fille qui avait l'âme élevée. Ce qui rend mon procédé tout а fait avilissant, ajouta-t-elle, c'est que jadis, quand nous nous rencontrâmes pour la première fois, aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c'était moi qui me trouvais prisonnière, et lui me rendait service et me tirait d'un fort grand embarras... Oui, il faut en convenir, mon procédé est complet, c'est а la fois de la grossièreté et de l'ingratitude. Hélas! le pauvre jeune homme! maintenant qu'il est dans le malheur tout le monde va se montrer ingrat envers lui. Il m'avait bien dit alors: Vous souviendrez-vous de mon nom а Parme? Combien il me méprise а l'heure qu'il est! Un mot poli était si facile а dire! Il faut l'avouer, oui, ma conduite a été atroce avec lui. Jadis, sans l'offre généreuse de la voiture de sa mère, j'aurais dû suivre les gendarmes а pied dans la poussière, ou, ce qui est bien pis monter en croupe derrière un de ces gens-lа; c'était alors mon père qui était arrêté et moi sans défense! Oui, mon procédé est complet. Et combien un être comme lui a dû le sentir vivement! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon procédé! Quelle noblesse! quelle sérénité! Comme il avait l'air d'un héros entouré de ses vils ennemis! Je comprends maintenant la passion de la duchesse: puisqu'il est ainsi au milieu d'un événement contrariant et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas paraоtre lorsque son âme est heureuse!

Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d'une heure et demi dans la cour du palais, et toutefois lorsque le général descendit de chez le prince, Clélia ne trouva point qu'il y fût resté trop longtemps.

-- Quelle est la volonté de Son Altesse? demanda Clélia.

-- Sa parole a dit: la prison! et son regard: la mort!

-- La mort! Grand Dieu! s'écria Clélia.

-- Allons, tais-toi! reprit le général avec humeur; que je suis sot de répondre а un enfant!

Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches qui conduisaient а la tour Farnèse, nouvelle prison bâtie sur la plate-forme de la grosse tour, а une élévation prodigieuse. Il ne songea pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement qui venait de s'opérer dans son sort. Quel regard! se disait-il; que de choses il exprimait! quelle profonde pitié! Elle avait l'air de dire: la vie est un tel tissu de malheurs! Ne vous affligez point trop de ce qui vous arrive! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour être infortunés? Comme ses yeux si beaux restaient attachés sur moi, même quand les chevaux s'avançaient avec tant de bruit sous la voûte!

Fabrice oubliait complètement d'être malheureux.

Clélia suivit son père dans plusieurs salons; au commencement de la soirée, personne ne savait encore la nouvelle de l'arrestation du grand coupable, car ce fut le nom que les courtisans donnèrent deux heures plus tard а ce pauvre jeune homme imprudent.

On remarqua ce soir-lа plus d'animation que de coutume dans la figure de Clélia; or, l'animation, l'air de prendre part а ce qui l'environnait, étaient surtout ce qui manquait а cette belle personne. Quand on comparait sa beauté а celle de la duchesse, c'était surtout cet air de n'être émue par rien, cette façon d'être comme au-dessus de toutes choses, qui faisaient pencher la balance en faveur de sa rivale. En Angleterre, en France, pays de vanité, on eût été probablement d'un avis tout opposé. Clélia Conti était une jeune fille encore un peu trop svelte que l'on pouvait comparer aux belles figures du Guide; nous ne dissimulerons point que, suivant les données de la beauté grecque, on eût pu reprocher а cette tête des traits un peu marqués, par exemple, les lèvres remplies de la grâce la plus touchante étaient un peu fortes.

L'admirable singularité de cette figure dans laquelle éclataient les grâces naïves et l'empreinte céleste de l'âme la plus noble, c'est que, bien que de la plus rare et de la plus singulière beauté, elle ne ressemblait en aucune façon aux têtes de statues grecques. La duchesse avait au contraire un peu trop de la beauté connue de l'idéal, et sa tête vraiment lombarde rappelait le sourire voluptueux et la tendre mélancolie des belles Hérodiades de Léonard de Vinci. Autant la duchesse était sémillante, pétillante d'esprit et de malice, s'attachant avec passion, si l'on peut parler ainsi, а tous les sujets que le courant de la conversation amenait devant les yeux de son âme, autant Clélia se montrait calme et lente а s'émouvoir, soit par mépris de ce qui l'entourait, soit par regret de quelque chimère absente. Longtemps on avait cru qu'elle finirait par embrasser la vie religieuse. A vingt ans on lui voyait de la répugnance а aller au bal, et si elle y suivait son père, ce n'était que par obéissance et pour ne pas nuire aux intérêts de son ambition.

Il me sera donc impossible, répétait trop souvent l'âme vulgaire du général, le ciel m'ayant donné pour fille la plus belle personne des états de notre souverain, et la plus vertueuse, d'en tirer quelque parti pour l'avancement de ma fortune! Ma vie est trop isolée, je n'ai qu'elle au monde, et il me faut de toute nécessité une famille qui m'étaie dans le monde, et qui me donne un certain nombre de salons, où mon mérite et surtout mon aptitude au ministère soient posés comme bases inattaquables de tout raisonnement politique. Eh bien! ma fille si belle, si sage, si pieuse, prend de l'humeur dès qu'un jeune homme bien établi а la cour entreprend de lui faire agréer ses hommages. Ce prétendant est-il éconduit, son caractère devient moins sombre, et je la vois presque gaie, jusqu'а ce qu'un autre épouseur se mette sur les rangs. Le plus bel homme de la cour, le comte Baldi, s'est présenté et a déplu: l'homme le plus riche des états de Son Altesse, le marquis Crescenzi, lui a succédé, elle prétend qu'il ferait son malheur.

Décidément, disait d'autres fois le général, les yeux de ma fille sont plus beaux que ceux de la duchesse, en cela surtout qu'en de rares occasions ils sont susceptibles d'une expression plus profonde; mais cette expression magnifique, quand est-ce qu'on la lui voit? Jamais dans un salon où elle pourrait lui faire honneur, mais bien а la promenade, seule avec moi, où elle se laissera attendrir, par exemple, par le malheur de quelque manant hideux. Conserve quelque souvenir de ce regard sublime, lui dis-je quelquefois, pour les salons où nous paraоtrons ce soir. Point: daigne-t-elle me suivre dans le monde, sa figure noble et pure offre l'expression assez hautaine et peu encourageante de l'obéissance passive. Le général n'épargnait aucune démarche, comme on voit, pour se trouver un gendre convenable, mais il disait vrai.

Les courtisans, qui n'ont rien а regarder dans leur âme, sont attentifs а tout: ils avaient remarqué que c'était surtout dans ces jours où Clélia ne pouvait prendre sur elle de s'élancer hors de ses chères rêveries et de feindre de l'intérêt pour quelque chose que la duchesse aimait а s'arrêter auprès d'elle et cherchait а la faire parler. Clélia avait des cheveux blonds cendrés, se détachant, par un effet très doux, sur des joues d'un coloris fin, mais en général un peu trop pâle. La forme seule du front eût pu annoncer а un observateur attentif que cet air si noble, cette démarche tellement au-dessus des grâces vulgaires, tenaient а une profonde incurie pour tout ce qui est vulgaire. C'était l'absence et non pas l'impossibilité de l'intérêt pour quelque chose. Depuis que son père était gouverneur de la citadelle, Clélia se trouvait heureuse, ou du moins exempte de chagrins, dans son appartement si élevé. Le nombre effroyable de marches qu'il fallait monter pour arriver а ce palais du gouverneur, situé sur l'esplanade de la grosse tour, éloignait les visites ennuyeuses, et Clélia, par cette raison matérielle, jouissait de la liberté du couvent; c'était presque lа tout l'idéal de bonheur que, dans un temps, elle avait songé а demander а la vie religieuse. Elle était saisie d'une sorte d'horreur а la seule pensée de mettre sa chère solitude et ses pensées intimes а la disposition d'un jeune homme, que le titre de mari autoriserait а troubler toute cette vie intérieure. Si par la solitude elle n'atteignait pas au bonheur, du moins elle était parvenue а éviter les sensations trop douloureuses.

Le jour où Fabrice fut conduit а la forteresse, la duchesse rencontra Clélia а la soirée du ministre de l'intérieur, comte Zurla; tout le monde faisait cercle autour d'elles: ce soir-lа, la beauté de Clélia l'emportait sur celle de la duchesse. Les yeux de la jeune fille avaient une expression si singulière et si profonde qu'ils en étaient presque indiscrets: il y avait de la pitié, il y avait aussi de l'indignation et de la colère dans ses regards. La gaieté et les idées brillantes de la duchesse semblaient jeter Clélia dans des moments de douleur allant jusqu'а l'horreur. Quels vont être les cris et les gémissements de la pauvre femme, se disait-elle, lorsqu'elle va savoir que son amant, ce jeune homme d'un si grand coeur et d'une physionomie si noble, vient d'être jeté en prison! Et ces regards du souverain qui le condamnent а mort! O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur l'Italie! O âmes vénales et basses! Et je suis fille d'un geôlier! et je n'ai point démenti ce noble caractère en ne daignant pas répondre а Fabrice! et autrefois il fut mon bienfaiteur! Que pense-t-il de moi а cette heure, seul dans sa chambre et en tête а tête avec sa petite lampe? Révoltée par cette idée, Clélia jetait des regards d'horreur sur la magnifique illumination des salons du ministre de l'intérieur.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:12

Jamais, se disait-on dans le cercle de courtisans qui se formait autour des deux beautés а la mode, et qui cherchait а se mêler а leur conversation, jamais elles ne se sont parlé d'un air si animé et en même temps si intime. La duchesse, toujours attentive а conjurer les haines excitées par le premier ministre, aurait-elle songé а quelque grand mariage en faveur de la Clélia? Cette conjecture était appuyée sur une circonstance qui jusque-lа ne s'était jamais présentée а l'observation de la cour: les yeux de la jeune fille avaient plus de feu, et même, si l'on peut ainsi dire, plus de passion que ceux de la belle duchesse. Celle-ci, de son côté, était étonnée, et, l'on peut dire а sa gloire, ravie des grâces si nouvelles qu'elle découvrait dans la jeune solitaire; depuis une heure elle la regardait avec un plaisir assez rarement senti а la vue d'une rivale. Mais que se passe-t-il donc? se demandait la duchesse; jamais Clélia n'a été aussi belle, et l'on peut dire aussi touchante: son coeur aurait- il parlé?... Mais en ce cas-lа, certes, c'est de l'amour malheureux, il y a de la sombre douleur au fond de cette animation si nouvelle... Mais l'amour malheureux se tait! S'agirait-il de ramener un inconstant par un succès dans le monde? Et la duchesse regardait avec attention les jeunes gens qui les environnaient. Elle ne voyait nulle part d'expression singulière, c'était toujours de la fatuité plus ou moins contente. Mais il y a du miracle ici, se disait la duchesse, piquée de ne pas deviner. Où est le comte Mosca, cet être si fin? Non, je ne me trompe point, Clélia me regarde avec attention et comme si j'étais pour elle l'objet d'un intérêt tout nouveau. Est-ce l'effet de quelque ordre donné par son père, ce vil courtisan? Je croyais cette âme noble et jeune incapable de se ravaler а des intérêts d'argent. Le général Fabio Conti aurait-il quelque demande décisive а faire au comte?

Vers les dix heures, un ami de la duchesse s'approcha et lui dit deux mots а voix basse; elle pâlit excessivement; Clélia lui prit la main et osa la lui serrer.

-- Je vous remercie et je vous comprends maintenant... vous avez une belle âme! dit la duchesse, faisant effort sur elle-même; elle eut а peine la force de prononcer ce peu de mots. Elle adressa beaucoup de sourires а la maоtresse de la maison qui se leva pour l'accompagner jusqu'а la porte du dernier salon: ces honneurs n'étaient dus qu'а des princesses de sang et faisaient pour la duchesse un cruel contresens avec sa position présente. Aussi elle sourit beaucoup а la comtesse Zurla, mais malgré des efforts inouïs ne put jamais lui adresser un seul mot.

Les yeux de Clélia se remplirent de larmes en voyant passer la duchesse au milieu de ces salons peuplés alors de ce qu'il y avait de plus brillant dans la société. Que va devenir cette pauvre femme, se dit-elle, quand elle se trouvera seule dans sa voiture? Ce serait une indiscrétion а moi de m'offrir pour l'accompagner! je n'ose... Combien le pauvre prisonnier, assis dans quelque affreuse chambre, tête а tête avec sa petite lampe, serait consolé pourtant s'il savait qu'il est aimé а ce point! Quelle solitude affreuse que celle dans laquelle on l'a plongé! et nous, nous sommes ici dans ces salons si brillants! quelle horreur! Y aurait-il un moyen de lui faire parvenir un mot? Grand Dieu! ce serait trahir mon père; sa situation est si délicate entre les deux partis! Que devient-il s'il s'expose а la haine passionnée de la duchesse qui dispose de la volonté du premier ministre, lequel est le maоtre dans les trois quarts des affaires! D'un autre côté le prince s'occupe sans cesse de ce qui se passe а la forteresse, et il n'entend pas raillerie sur ce sujet; la peur rend cruel... Dans tous les cas, Fabrice (Clélia ne disait plus M. del Dongo) est bien autrement а plaindre!... il s'agit pour lui de bien autre chose que du danger de perdre une place lucrative!... Et la duchesse!... Quelle horrible passion que l'amour!... et cependant tous ces menteurs du monde en parlent comme d'une source de bonheur! On plaint les femmes âgées parce qu'elles ne peuvent plus ressentir ou inspirer de l'amour!... Jamais je n'oublierai ce que je viens de voir; quel changement subit! Comme les yeux de la duchesse, si beaux, si radieux, sont devenus mornes, éteints, après le mot fatal que le marquis N... est venu lui dire!... Il faut que Fabrice soit bien digne d'être aimé!...

Au milieu de ces réflexions fort sérieuses et qui occupaient toute l'âme de Clélia, les propos complimenteurs qui l'entouraient toujours lui semblèrent plus désagréables encore que de coutume. Pour s'en délivrer, elle s'approcha d'une fenêtre ouverte et а demi voilée par un rideau de taffetas; elle espérait que personne n'aurait la hardiesse de la suivre dans cette sorte de retraite. Cette fenêtre donnait sur un petit bois d'orangers en pleine terre: а la vérité, chaque hiver on était obligé de les recouvrir d'un toit. Clélia respirait avec délices le parfum de ces fleurs, et ce plaisir semblait rendre un peu de calme а son âme... Je lui ai trouvé l'air fort noble, pensa-t-elle; mais inspirer une telle passion а une femme si distinguée!... Elle a eu la gloire de refuser les hommages du prince, et si elle eût daigné le vouloir, elle eût été la reine de ces états... Mon père dit que la passion du souverain allait jusqu'а l'épouser si jamais il fût devenu libre!... Et cet amour pour Fabrice dure depuis si longtemps! car il y a bien cinq ans que nous les rencontrâmes près du lac de Côme!... Oui, il y a cinq ans, se dit-elle après un instant de réflexion. J'en fus frappée même alors, où tant de choses passaient inaperçues devant mes yeux d'enfant! Comme ces deux dames semblaient admirer Fabrice!...

Clélia remarqua avec joie qu'aucun des jeunes gens qui lui parlaient avec tant d'empressement n'avait osé se rapprocher du balcon. L'un d'eux, le marquis Crescenzi, avait fait quelques pas dans ce sens, puis s'était arrêté auprès d'une table de jeu. Si au moins, se disait-elle, sous ma petite fenêtre du palais de la forteresse, la seule qui ait de l'ombre, j'avais la vue de jolis orangers, tels que ceux-ci, mes idées seraient moins tristes! mais pour toute perspective les énormes pierres de taille de la tour Farnèse... Ah! s'écria-t-elle en faisant un mouvement, c'est peut-être lа qu'on l'aura placé! Qu'il me tarde de pouvoir parler а don Cesare! il sera moins sévère que le général. Mon père ne me dira rien certainement en rentrant а la forteresse, mais je saurai tout par don Cesare... J'ai de l'argent, je pourrais acheter quelques orangers qui, placés sous la fenêtre de ma volière, m'empêcheraient de voir ce gros mur de la tour Farnèse. Combien il va m'être plus odieux encore maintenant que je connais l'une des personnes qu'il cache а la lumière!... Oui, c'est bien la troisième fois que je l'ai vu; une fois а la cour, au bal du jour de naissance de la princesse; aujourd'hui, entouré de trois gendarmes, pendant que cet horrible Barbone sollicitait les menottes contre lui, et enfin près du lac de Côme... Il y a bien cinq ans de cela; quel air de mauvais garnement il avait alors! quels yeux il faisait aux gendarmes, et quels regards singuliers sa mère et sa tante lui adressaient! Certainement il y avait ce jour-lа quelque secret, quelque chose de particulier entre eux; dans le temps, j'eus l'idée que lui aussi avait peur des gendarmes... Clélia tressaillit; mais que j'étais ignorante! Sans doute, déjа dans ce temps, la duchesse avait de l'intérêt pour lui... Comme il nous fit rire au bout de quelques moments, quand ces dames, malgré leur préoccupation évidente, se furent un peu accoutumées а la présence d'une étrangère!... et ce soir j'ai pu ne pas répondre au mot qu'il m'a adressé!... O ignorance et timidité! combien souvent vous ressemblez а ce qu'il y a de plus noir! Et je suis ainsi а vingt ans passés!... J'avais bien raison de songer au cloоtre; réellement je ne suis faite que pour la retraite! Digne fille d'un geôlier! se sera-t-il dit. Il me méprise, et, dès qu'il pourra écrire а la duchesse, il parlera de mon manque d'égard, et la duchesse me croira une petite fille bien fausse; car enfin ce soir elle a pu me croire remplie de sensibilité pour son malheur.

Clélia s'aperçut que quelqu'un s'approchait et apparemment dans le dessein de se placer а côté d'elle au balcon de fer de cette fenêtre; elle en fut contrariée quoiqu'elle se fоt des reproches; les rêveries auxquelles on l'arrachait n'étaient point sans quelque douceur. Voila un importun que je vais joliment recevoir! pensa-t-elle. Elle tournait la tête avec un regard altier, lorsqu'elle aperçut la figure timide de l'archevêque qui s'approchait du balcon par de petits mouvements insensibles. Ce saint homme n'a point d'usage, pensa Clélia; pourquoi venir troubler une pauvre fille telle que moi? Ma tranquillité est tout ce que je possède. Elle le saluait avec respect, mais aussi d'un air hautain, lorsque le prélat lui dit:

-- Mademoiselle, savez-vous l'horrible nouvelle?

Les yeux de la jeune fille avaient déjа pris une tout autre expression; mais, suivant les instructions cent fois répétées de son père, elle répondit avec un air d'ignorance que le langage de ses yeux contredisait hautement:

-- Je n'ai rien appris, Monseigneur.

-- Mon premier grand vicaire, le pauvre Fabrice del Dongo, qui est coupable comme moi de la mort de ce brigand de Giletti, a été enlevé а Bologne où il vivait sous le nom supposé de Joseph Bossi; on l'a renfermé dans votre citadelle; il y est arrivé enchaоné а la voiture même qui le portait. Une sorte de geôlier nommé Barbone, qui jadis eut sa grâce après avoir assassiné un de ses frères, a voulu faire éprouver une violence personnelle а Fabrice; mais mon jeune ami n'est point homme а souffrir une insulte. Il a jeté а ses pieds son infâme adversaire, sur quoi on l'a descendu dans un cachot а vingt pieds sous terre, après lui avoir mis les menottes.

-- Les menottes, non.

-- Ah! vous savez quelque chose! s'écria l'archevêque, et les traits du vieillard perdirent de leur profonde expression de découragement; mais, avant tout, on peut approcher de ce balcon et nous interrompre: seriez-vous assez charitable pour remettre vous-même а don Cesare mon anneau pastoral que voici?

La jeune fille avait pris l'anneau, mais ne savait où le placer pour ne pas courir la chance de le perdre.

-- Mettez-le au pouce, dit l'archevêque; et il le plaça lui-même. Puis-je compter que vous remettrez cet anneau?

-- Oui, monseigneur.

-- Voulez-vous me promettre le secret sur ce que je vais ajouter, même dans le cas où vous ne trouveriez pas convenable d'accéder а ma demande?

-- Mais oui, Monseigneur, répondit la jeune fille toute tremblante en voyant l'air sombre et sérieux que le vieillard avait pris tout а coup...

Notre respectable archevêque, ajouta-t-elle, ne peut que me donner des ordres dignes de lui et de moi.

-- Dites а don Cesare que je lui recommande mon fils adoptif: je sais que les sbires qui l'ont enlevé ne lui ont pas donné le temps de prendre son bréviaire, je prie don Cesare de lui faire tenir le sien, et si monsieur votre oncle veut envoyer demain а l'archevêché, je me charge de remplacer le livre par lui donné а Fabrice. Je prie don Cesare de faire tenir également l'anneau que porte cette jolie main, а M. del Dongo. L'archevêque fut interrompu par le général Fabio Conti qui venait prendre sa fille pour la conduire а sa voiture; il y eut lа un petit moment de conversation, qui ne fut pas dépourvu d'adresse de la part du prélat. Sans parler en aucune façon du nouveau prisonnier, il s'arrangea de façon а ce que le courant du discours pût amener convenablement dans sa bouche certaines maximes morales et politiques; par exemple: Il y a des moments de crise dans la vie des cours qui décident pour longtemps de l'existence des plus grands personnages; il y aurait une imprudence notable а changer en haine personnelle l'état d'éloignement politique qui est souvent le résultat fort simple de positions opposées. L'archevêque, se laissant un peu emporter par le profond chagrin que lui causait une arrestation si imprévue, alla jusqu'а dire qu'il fallait assurément conserver les positions dont on jouissait, mais qu'il y aurait une imprudence bien gratuite а s'attirer pour la suite des haines furibondes en se prêtant а de certaines choses que l'on n'oublie point.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:13

Quand le général fut dans son carrosse avec sa fille:

-- Ceci peut s'appeler des menaces, lui dit-il... des menaces а un homme de ma sorte! Il n'y eut pas d'autres paroles échangées entre le père et la fille pendant vingt minutes.

En recevant l'anneau pastoral de l'archevêque, Clélia s'était bien promis de parler а son père, lorsqu'elle serait en voiture, du petit service que le prélat lui demandait. Mais après le mot menaces prononcé avec colère, elle se tint pour assurée que son père intercepterait la commission; elle recouvrait cet anneau de la main gauche et le serrait avec passion. Durant tout le temps que l'on mit pour aller du ministère de l'intérieur а la citadelle, elle se demanda s'il serait criminel а elle de ne pas parler а son père. Elle était fort pieuse, fort timorée, et son coeur, si tranquille d'ordinaire, battait avec une violence inaccoutumée mais enfin le qui vive de la sentinelle placée sur le rempart au-dessus de la porte retentit а l'approche de la voiture, avant que Clélia eût trouvé les termes convenables pour disposer son père а ne pas refuser tant elle avait peur d'être refusée! En montant les trois cent soixante marches qui conduisaient au palais du gouverneur, Clélia ne trouva rien.

Elle se hâta de parler а son oncle, qui la gronda et refusa de se prêter а rien.



Livre Second - Chapitre XVI.

-- Eh bien! s'écria le général, en apercevant son frère don Cesare, voilа la duchesse qui va dépenser cent mille écus pour se moquer de moi et faire sauver le prisonnier!

Mais pour le moment, nous sommes obligés de laisser Fabrice dans sa prison, tout au faоte de la citadelle de Parme; on le garde bien, et nous l'y retrouverons peut-être un peu changé. Nous allons nous occuper avant tout de la cour, où des intrigues fort compliquées, et surtout les passions d'une femme malheureuse vont décider de son sort. En montant les trois cent quatre-vingt-dix marches de sa prison а la tour Farnèse, sous les yeux du gouverneur, Fabrice, qui avait tant redouté ce moment, trouva qu'il n'avait pas le temps de songer au malheur.

En rentrant chez elle après la soirée du comte Zurla, la duchesse renvoya ses femmes d'un geste; puis, se laissant tomber tout habillée sur son lit: Fabrice, s'écria-t-elle а haute voix, est au pouvoir de ses ennemis, et peut-être а cause de moi ils lui donneront du poison! Comment peindre le moment de désespoir qui suivit cet exposé de la situation, chez une femme aussi peu raisonnable, aussi esclave de la sensation présente, et, sans se l'avouer, éperdument amoureuse du jeune prisonnier? Ce furent des cris inarticulés, des transports de rage, des mouvements convulsifs, mais pas une larme. Elle renvoyait ses femmes pour les cacher, elle pensait qu'elle allait éclater en sanglots dès qu'elle se trouverait seule; mais les larmes, ce premier soulagement des grandes douleurs, lui manquèrent tout а fait. La colère, l'indignation, le sentiment d'infériorité vis-а-vis du prince, dominaient trop cette âme altière.

-- Suis-je assez humiliée! s'écriait-elle а chaque instant; on m'outrage, et, bien plus, on expose la vie de Fabrice! et je ne me vengerai pas! Halte-lа, mon prince! vous me tuez, soit, vous en avez le pouvoir; mais ensuite moi j'aurai votre vie. Hélas! pauvre Fabrice, а quoi cela te servira-t-il? Quelle différence avec ce jour où je voulus quitter Parme! et pourtant alors je me croyais malheureuse... quel aveuglement! J'allais briser toutes les habitudes d'une vie agréable: hélas! sans le savoir, je touchais а un événement qui allait а jamais décider de mon sort. Si, par ses infâmes habitudes de plate courtisanerie, le comte n'eût supprimé le mot procédure injuste dans ce fatal billet que m'accordait la vanité du prince, nous étions sauvés. J'avais eu le bonheur plus que l'adresse, il faut en convenir, de mettre en jeu son amour-propre au sujet de sa chère ville de Parme. Alors je menaçais de partir, alors j'étais libre! Grand Dieu! suis-je assez esclave! Maintenant me voici clouée dans ce cloaque infâme, et Fabrice enchaоné dans la citadelle, dans cette citadelle qui pour tant de gens distingués a été l'antichambre de la mort! et je ne puis plus tenir ce tigre en respect par la crainte de me voir quitter son repaire!

Il a trop d'esprit pour ne pas sentir que je ne m'éloignerai jamais de la tour infâme où mon coeur est enchaоné. Maintenant la vanité piquée de cet homme peut lui suggérer les idées les plus singulières; leur cruauté bizarre ne ferait que piquer au jeu son étonnante vanité. S'il revient а ses anciens propos de fade galanterie, s'il me dit: Agréez les hommages de votre esclave, ou Fabrice périt: eh bien! la vieille histoire de Judith... Oui, mais si ce n'est qu'un suicide pour moi, c'est un assassin pour Fabrice; le benêt de successeur, notre prince royal, et l'infâme bourreau Rassi font pendre Fabrice comme mon complice.

La duchesse jeta des cris: cette alternative dont elle ne voyait aucun moyen de sortir torturait ce coeur malheureux. Sa tête troublée ne voyait aucune autre probabilité dans l'avenir. Pendant dix minutes elle s'agita comme une insensée; enfin un sommeil d'accablement remplaça pour quelques instants cet état horrible, la vie était épuisée. Quelques minutes après, elle se réveilla en sursaut, et se trouva assise sur son lit; il lui semblait qu'en sa présence le prince voulait faire couper la tête а Fabrice. Quels yeux égarés la duchesse ne jeta-t-elle pas autour d'elle! Quand enfin elle se fut convaincue qu'elle n'avait sous les yeux ni le prince ni Fabrice, elle retomba sur son lit, et fut sur le point de s'évanouir. Sa faiblesse physique était telle qu'elle ne se sentait pas la force de changer de position. Grand Dieu! si je pouvais mourir! se dit-elle... Mais quelle lâcheté! moi abandonner Fabrice dans le malheur! Je m'égare... Voyons, revenons au vrai; envisageons de sang-froid l'exécrable position où je me suis plongée comme а plaisir. Quelle funeste étourderie! venir habiter la cour d'un prince absolu! un tyran qui connaоt toutes ses victimes! chacun de leurs regards lui semble une bravade pour son pouvoir. Hélas! c'est ce que ni le comte ni moi nous ne vоmes lorsque je quittai Milan: je pensais aux grâces d'une cour aimable; quelque chose d'inférieur, il est vrai, mais quelque chose dans le genre des beaux jours du prince Eugène!

De loin nous ne nous faisions pas d'idée de ce que c'est que l'autorité d'un despote qui connaоt de vue tous ses sujets. La forme extérieure du despotisme est la même que celle des autres gouvernements: il y a des juges, par exemple, mais ce sont des Rassi; le monstre, il ne trouverait rien d'extraordinaire а faire pendre son père si le prince le lui ordonnait... il appellerait cela son devoir... Séduire Rassi! malheureuse que je suis! je n'en possède aucun moyen. Que puis-je lui offrir? cent mille francs peut-être! et l'on prétend que, lors du dernier coup de poignard auquel la colère du ciel envers ce malheureux pays l'a fait échapper, le prince lui a envoyé dix mille sequins d'or dans une cassette! D'ailleurs quelle somme d'argent pourrait le séduire? Cette âme de boue, qui n'a jamais vu que du mépris dans les regards des hommes, a le plaisir ici d'y voir maintenant de la crainte, et même du respect; il peut devenir ministre de la police, et pourquoi pas? Alors les trois quarts des habitants du pays seront ses bas courtisans, et trembleront devant lui, aussi servilement que lui-même tremble devant le souverain.

Puisque je ne peux fuir ce lieu détesté, il faut que j'y sois utile а Fabrice: vivre seule, solitaire, désespérée! que puis-je alors pour Fabrice? Allons, marche, malheureuse femme, fais ton devoir; va dans le monde, feins de ne plus penser а Fabrice... Feindre de t'oublier, cher ange!

A ce mot, la duchesse fondit en larmes; enfin, elle pouvait pleurer. Après une heure accordée а la faiblesse humaine, elle vit avec un peu de consolation que ses idées commençaient а s'éclaircir. Avoir le tapis magique, se dit-elle, enlever Fabrice de la citadelle, et me réfugier avec lui dans quelque pays heureux, où nous ne puissions être poursuivis, Paris par exemple. Nous y vivrions d'abord avec les douze cents francs que l'homme d'affaires de son père me fait passer avec une exactitude si plaisante. Je pourrais bien ramasser cent mille francs des débris de ma fortune! L'imagination de la duchesse passait en revue avec des moments d'inexprimables délices tous les détails de la vie qu'elle mènerait а trois cents lieues de Parme. Lа, se disait-elle, il pourrait entrer au service sous un nom supposé... Placé dans un régiment de ces braves Français, bientôt le jeune Valserra aurait une réputation; enfin il serait heureux.

Ces images fortunées rappelèrent une seconde fois les larmes, mais celles-ci étaient de douces larmes. Le bonheur existait donc encore quelque part! Cet état dura longtemps; la pauvre femme avait horreur de revenir а la contemplation de l'affreuse réalité. Enfin, comme l'aube du jour commençait а marquer d'une ligne blanche le sommet des arbres de son jardin, elle se fit violence. Dans quelques heures, se dit-elle, je serai sur le champ de bataille; il sera question d'agir, et s'il m'arrive quelque chose d'irritant, si le prince s'avise de m'adresser quelque mot relatif а Fabrice, je ne suis pas assurée de pouvoir garder tout mon sang-froid. Il faut donc ici et sans délai prendre des résolutions.

Si je suis déclarée criminelle d'Etat, Rassi fait saisir tout ce qui se trouve dans ce palais; le ler de ce mois, le comte et moi nous avons brûlé, suivant l'usage, tous les papiers dont la police pourrait abuser, et il est le ministre de la police, voilа le plaisant. J'ai trois diamants de quelque prix: demain, Fulgence, mon ancien batelier de Grianta, partira pour Genève où il les mettra en sûreté. Si jamais Fabrice s'échappe (grand Dieu! soyez-moi propice! et elle fit un signe de croix), l'incommensurable lâcheté du marquis del Dongo trouvera qu'il y a du péché а envoyer du pain а un homme poursuivi par un prince légitime, alors il trouvera du moins mes diamants, il aura du pain.

Renvoyer le comte... me trouver seule avec lui, après ce qui vient d'arriver, c'est ce qui m'est impossible. Le pauvre homme! Il n'est point méchant, au contraire; il n'est que faible. Cette âme vulgaire n'est point а la hauteur des nôtres. Pauvre Fabrice! que ne peux-tu être ici un instant avec moi, pour tenir conseil sur nos périls!

La prudence méticuleuse du comte gênerait tous mes projets, et d'ailleurs il ne faut point l'entraоner dans ma perte... Car pourquoi la vanité de ce tyran ne me jetterait-elle pas en prison? J'aurai conspiré... quoi de plus facile а prouver? Si c'était а sa citadelle qu'il m'envoyât et que je pusse а force d'or parler а Fabrice, ne fût-ce qu'un instant, avec quel courage nous marcherions ensemble а la mort! Mais laissons ces folies; son Rassi lui conseillerait de finir avec moi par le poison; ma présence dans les rues, placée sur une charrette, pourrait émouvoir la sensibilité de ses chers Parmesans... Mais quoi! toujours le roman! Hélas! l'on doit pardonner ces folies а une pauvre femme dont le sort réel est si triste! Le vrai de tout ceci, c'est que le prince ne m'enverra point а la mort; mais rien de plus facile que de me jeter en prison et de m'y retenir; il fera cacher dans un coin de mon palais toutes sortes de papiers suspects comme on a fait pour ce pauvre L... Alors trois juges pas trop coquins, car il y aura ce qu'ils appellent des pièces probantes, et une douzaine de faux témoins suffisent. Je puis donc être condamnée а mort comme ayant conspiré; et le prince, dans sa clémence infinie, considérant qu'autrefois j'ai eu l'honneur d'être admise а sa cour, commuera ma peine en dix ans de forteresse. Mais moi, pour ne point déchoir de ce caractère violent qui a fait dire tant de sottises а la marquise Raversi et а mes autres ennemis, je m'empoisonnerai bravement. Du moins le public aura la bonté de le croire; mais je gage que le Rassi paraоtra dans mon cachot pour m'apporter galamment, de la part du prince, un petit flacon de strychnine ou de l'opium de Pérouse.

Oui, il faut me brouiller très ostensiblement avec le comte, car je ne veux pas l'entraоner dans ma perte, ce serait une infamie; le pauvre homme m'a aimée avec tant de candeur! Ma sottise a été de croire qu'il restait assez d'âme dans un courtisan véritable pour être capable d'amour. Très probablement le prince trouvera quelque prétexte pour me jeter en prison; il craindra que je ne pervertisse l'opinion publique relativement а Fabrice. Le comte est plein d'honneur; а l'instant il fera ce que les cuistres de cette cour, dans leur étonnement profond, appelleront une folie, il quittera la cour. J'ai bravé l'autorité du prince le soir du billet, je puis m'attendre а tout de la part de sa vanité blessée: un homme né prince oublie-t-il jamais la sensation que je lui ai donnée ce soir-lа? D'ailleurs le comte brouillé avec moi est en meilleure position pour être utile а Fabrice. Mais si le comte, que ma résolution va mettre au désespoir, se vengeait?... Voilа, par exemple, une idée qui ne lui viendra jamais; il n'a point l'âme foncièrement basse du prince: le comte peut, en gémissant, contresigner un décret infâme, mais il a de l'honneur. Et puis, de quoi se venger? de ce que, après l'avoir aimé cinq ans, sans faire la moindre offense а son amour, je lui dis: Cher comte! j'avais le bonheur de vous aimer; eh bien, cette flamme s'éteint; je ne vous aime plus! mais je connais le fond de votre coeur, je garde pour vous une estime profonde, et vous serez toujours le meilleur de mes amis.

Que peut répondre un galant homme а une déclaration aussi sincère?
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:13

Je prendrai un nouvel amant, du moins on le croira dans le monde. Je dirai а cet amant: Au fond le prince a raison de punir l'étourderie de Fabrice; mais le jour de sa fête, sans doute notre gracieux souverain lui rendra la liberté. Ainsi je gagne six mois. Le nouvel amant désigné par la prudence serait ce juge vendu, cet infâme bourreau, ce Rassi... il se trouverait anobli et dans le fait, je lui donnerais l'entrée de la bonne compagnie. Pardonne, cher Fabrice! un tel effort est pour moi au-delа du possible. Quoi! ce monstre, encore tout couvert du sang du comte P. et de D.! il me ferait évanouir d'horreur en s'approchant de moi, ou plutôt je saisirais un couteau et le plongerais dans son infâme coeur. Ne me demande pas des choses impossibles!

Oui, surtout oublier Fabrice! et pas l'ombre de colère contre le prince, reprendre ma gaieté ordinaire, qui paraоtra plus aimable а ces âmes fangeuses, premièrement, parce que j'aurai l'air de me soumettre de bonne grâce а leur souverain; en second lieu, parce que, bien loin de me moquer d'eux, je serai attentive а faire ressortir leurs jolis petits mérites; par exemple, je ferai compliment au comte Zurla sur la beauté de la plume blanche de son chapeau qu'il vient de faire venir de Lyon par un courrier, et qui fait son bonheur.

Choisir un amant dans le parti de la Raversi... Si le comte s'en va, ce sera le parti ministériel; lа sera le pouvoir. Ce sera un ami de la Raversi qui régnera sur la citadelle, car le Fabio Conti arrivera au ministère. Comment le prince, homme de bonne compagnie, homme d'esprit, accoutumé au travail charmant du comte, pourra-t-il traiter d'affaires avec ce boeuf, avec ce roi des sots qui toute sa vie s'est occupé de ce problème capital: les soldats de Son Altesse doivent-ils porter sur leur habit, а la poitrine, sept boutons ou bien neuf? Ce sont ces bêtes brutes fort jalouses de moi, et voilа ce qui fait ton danger, cher Fabrice! ce sont ces bêtes brutes qui vont décider de mon sort et du tien! Donc, ne pas souffrir que le comte donne sa démission! qu'il reste, dût-il subir des humiliations! il s'imagine toujours que donner sa démission est le plus grand sacrifice que puisse faire un premier ministre; et toutes les fois que son miroir lui dit qu'il vieillit, il m'offre ce sacrifice: donc brouillerie complète, oui, et réconciliation seulement dans le cas où il n'y aurait que ce moyen de l'empêcher de s'en aller. Assurément, je mettrai а son congé toute la bonne amitié possible; mais après l'omission courtisanesque des mots procédure injuste dans le billet du prince, je sens que pour ne pas le haïr j'ai besoin de passer quelques mois sans le voir. Dans cette soirée décisive, je n'avais pas besoin de son esprit; il fallait seulement qu'il écrivоt sous ma dictée, il n'avait qu'а écrire ce mot, que j'avais obtenu par mon caractère: ses habitudes de bas courtisan l'ont emporté. Il me disait le lendemain qu'il n'avait pu faire signer une absurdité par son prince, qu'il aurait fallu des lettres de grâce : eh, bon Dieu! avec de telles gens, avec des monstres de vanité et de rancune qu'on appelle des Farnèse, on prend ce qu'on peut.

A cette idée, toute la colère de la duchesse se ranima. Le prince m'a trompée, se disait-elle, et avec quelle lâcheté!... Cet homme est sans excuse: il a de l'esprit, de la finesse, du raisonnement; il n'y a de bas en lui que ses passions. Vingt fois le comte et moi nous l'avons remarqué, son esprit ne devient vulgaire que lorsqu'il s'imagine qu'on a voulu l'offenser. Eh bien! le crime de Fabrice est étranger а la politique, c'est un petit assassinat comme on en compte cent par an dans ses heureux états, et le comte m'a juré qu'il a fait prendre les renseignements les plus exacts, et que Fabrice est innocent. Ce Giletti n'était point sans courage: se voyant а deux pas de la frontière, il eut tout а coup la tentation de se défaire d'un rival qui plaisait.

La duchesse s'arrêta longtemps pour examiner s'il était possible de croire а la culpabilité de Fabrice: non pas qu'elle trouvât que ce fût un bien gros péché, chez un gentilhomme du rang de son neveu, de se défaire de l'impertinence d'un historien; mais, dans son désespoir, elle commençait а sentir vaguement qu'elle allait être obligée de se battre pour prouver cette innocence de Fabrice. Non, se dit-elle enfin, voici une preuve décisive; il est comme le pauvre Pietranera, il a toujours des armes dans toutes ses poches, et, ce jour-lа, il ne portait qu'un mauvais fusil а un coup, et encore, emprunté а l'un des ouvriers.

Je hais le prince parce qu'il m'a trompée, et trompée de la façon la plus lâche; après son billet de pardon, il a fait enlever le pauvre garçon а Bologne, etc. Mais ce compte se réglera. Vers les cinq heures du matin, la duchesse, anéantie par ce long accès de désespoir, sonna ses femmes; celles-ci jetèrent un cri. En l'apercevant sur son lit, toute habillée, avec ses diamants, pâle comme ses draps et les yeux fermés, il leur sembla la voir exposée sur un lit de parade après sa mort. Elles l'eussent crue tout а fait évanouie, si elles ne se fussent pas rappelé qu'elle venait de les sonner. Quelques larmes fort rares coulaient de temps а autre sur ses joues insensibles; ses femmes comprirent par un signe qu'elle voulait être mise au lit.

Deux fois après la soirée du ministre Zurla, le comte s'était présenté chez la duchesse: toujours refusé, il lui écrivit qu'il avait un conseil а lui demander pour lui-même: «Devait-il garder sa position après l'affront qu'on osait lui faire? » Le comte ajoutait: «Le jeune homme est innocent; mais fût-il coupable, devait-on l'arrêter sans m'en prévenir; moi, son protecteur déclaré? » La duchesse ne vit cette lettre que le lendemain.

Le comte n'avait pas de vertu; l'on peut même ajouter que ce que les libéraux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grand nombre) lui semblait une duperie; il se croyait obligé а chercher avant tout le bonheur du comte Mosca della Rovère; mais il était plein d'honneur et parfaitement sincère lorsqu'il parlait de sa démission. De la vie il n'avait dit un mensonge а la duchesse; celle-ci du reste ne fit pas la moindre attention а cette lettre; son parti, et un parti bien pénible, était pris, feindre d'oublier Fabrice ; après cet effort, tout lui était indifférent.

Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait passé dix fois au palais Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterré а la vue de la duchesse... Elle a quarante ans! se dit- il, et hier si brillante! si jeune!... Tout le monde me dit que, durant sa longue conversation avec la Clélia Conti, elle avait l'air aussi jeune et bien autrement séduisante.

La voix, le ton de la duchesse étaient aussi étranges que l'aspect de sa personne. Ce ton, dépouillé de toute passion, de tout intérêt humain, de toute colère, fit pâlir le comte; il lui rappela la façon d'être d'un de ses amis qui, peu de mois auparavant, sur le point de mourir, et ayant déjа reçu les sacrements, avait voulu l'entretenir.

Après quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle le regarda, et ses yeux restèrent éteints:

-- Séparons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d'une voix faible, mais bien articulée, et qu'elle s'efforçait de rendre aimable; séparons-nous, il le faut! Le ciel m'est témoin que, depuis cinq ans, ma conduite envers vous a été irréprochable. Vous m'avez donné une existence brillante, au lieu de l'ennui qui aurait été mon triste partage au château de Grianta; sans vous j'aurais rencontré la vieillesse quelques années plus tôt... De mon côté, ma seule occupation a été de chercher а vous faire trouver le bonheur. C'est parce que je vous aime que je vous propose cette séparation а l'amiable, comme on dirait en France.

Le comte ne comprenait pas; elle fut obligée de répéter plusieurs fois. Il devint d'une pâleur mortelle, et, se jetant а genoux auprès de son lit, il dit tout ce que l'étonnement profond, et ensuite le désespoir le plus vif, peuvent inspirer а un homme d'esprit passionnément amoureux. A chaque moment il offrait de donner sa démission et de suivre son amie dans quelque retraite а mille lieues de Parme.

-- Vous osez me parler de départ, et Fabrice est ici! s'écria-t-elle enfin en se soulevant а demi. Mais comme elle aperçut que ce nom de Fabrice faisait une impression pénible, elle ajouta après un moment de repos et en serrant légèrement la main du comte:-- Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aimé avec cette passion et ces transports que l'on n'éprouve plus, ce me semble, après trente ans, et je suis déjа bien loin de cet âge. On vous aura dit que j'aimais Fabrice, car je sais que le bruit en a couru dans cette cour méchante. (Ses yeux brillèrent pour la première fois dans cette conversation, en prononçant ce mot méchante.) Je vous jure devant Dieu, et sur la vie de Fabrice, que jamais il ne s'est passé entre lui et moi la plus petite chose que n'eût pas pu souffrir l'oeil d'une tierce personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l'aime exactement comme ferait une soeur; je l'aime d'instinct, pour parler ainsi. J'aime en lui son courage si simple et si parfait, que l'on peut dire qu'il ne s'en aperçoit pas lui- même; je me souviens que ce genre d'admiration commença а son retour de Warterloo. Il était encore enfant, malgré ses dix-sept ans; sa grande inquiétude était de savoir si réellement il avait assisté а la bataille, et dans le cas du oui, s'il pouvait dire s'être battu, lui qui n'avait marché а l'attaque d'aucune batterie ni d'aucune colonne ennemie. Ce fut pendant les graves discussions que nous avions ensemble sur ce sujet important, que je commençai а voir en lui une grâce parfaite. Sa grande âme se révélait а moi; que de savants mensonges eût étalés, а sa place, un jeune homme bien élevé! Enfin, s'il n'est heureux je ne puis être heureuse. Tenez, voilа un mot qui peint bien l'état de mon coeur; si ce n'est la vérité, c'est au moins tout ce que j'en vois. Le comte, encouragé par ce ton de franchise et d'intimité, voulut lui baiser la main: elle la retira avec une sorte d'horreur. Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme de trente-sept ans, je me trouve а la porte de la vieillesse, j'en ressens déjа tous les découragements, et peut-être même suis-je voisine de la tombe. Ce moment est terrible, а ce qu'on dit, et pourtant il me semble que je le désire. J'éprouve le pire symptôme de la vieillesse: mon coeur est éteint par cet affreux malheur, je ne puis plus aimer. Je ne vois plus en vous, cher comte, que l'ombre de quelqu'un qui me fut cher. Je dirai plus, c'est la reconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce langage.

-- Que vais-je devenir? lui répétait le comte, moi qui sens que je vous suis attaché avec plus de passion que les premiers jours, quand je vous voyais а la Scala!

-- Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d'amour m'ennuie, et me semble indécent. Allons, dit-elle en essayant de sourire, mais en vain, courage! soyez homme d'esprit, homme judicieux, homme а ressources dans les occurrences. Soyez avec moi ce que vous êtes réellement aux yeux des indifférents, l'homme le plus habile et le plus grand politique que l'Italie ait produit depuis des siècles.

Le comte se leva et se promena en silence pendant quelques instants.

-- Impossible, chère amie, lui dit-il enfin: je suis en proie aux déchirements de la passion la plus violente, et vous me demandez d'interroger ma raison! Il n'y a plus de raison pour moi!

-- Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d'un ton sec; et ce fut pour la première fois, après deux heures d'entretien, que sa voix prit une expression quelconque. Le comte, au désespoir lui-même, chercha а la consoler.

-- Il m'a trompée, s'écriait-elle sans répondre en aucune façon aux raisons d'espérer que lui exposait le comte; il m'a trompée de la façon la plus lâche! Et sa pâleur mortelle cessa pour un instant; mais, même dans ce moment d'excitation violente, le comte remarqua qu'elle n'avait pas la force de soulever les bras.

Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu'elle ne fût que malade? En ce cas pourtant ce serait le début de quelque maladie fort grave. Alors, rempli d'inquiétude, il proposa de faire appeler le célèbre Rozari, le premier médecin du pays et de l'Italie.

-- Vous voulez donc donner а un étranger le plaisir de connaоtre toute l'étendue de mon désespoir?... Est-ce lа le conseil d'un traоtre ou d'un ami? Et elle le regarda avec des yeux étranges.

C'en est fait, se dit-il avec désespoir, elle n'a plus d'amour pour moi, et bien plus, elle ne me place plus même au rang des hommes d'honneur vulgaires.

-- Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, que j'ai voulu avant tout avoir des détails sur l'arrestation qui nous met au désespoir, et chose étrange! je ne sais encore rien de positif; j'ai fait interroger les gendarmes de la station voisine, ils ont vu arriver le prisonnier par la route de Castelnovo, et ont reçu l'ordre de suivre sa sediola. J'ai réexpédié aussitôt Bruno, dont vous connaissez le zèle non moins que le dévouement; il a ordre de remonter de station en station pour savoir où et comment Fabrice a été arrêté.

En entendant prononcer ce nom de Fabrice, la duchesse fut saisie d'une légère convulsion.

-- Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte dès qu'elle put parler; ces détails m'intéressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moi bien comprendre les plus petites circonstances.

-- Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air de légèreté pour tenter de la distraire un peu, j'ai envie d'envoyer un commis de confiance а Bruno et d'ordonner а celui-ci de pousser jusqu'а Bologne; c'est lа, peut-être, qu'on aura enlevé notre jeune ami. De quelle date est sa dernière lettre?

-- De mardi, il y a cinq jours.
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Re: Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 20:17

-- Avait-elle été ouverte а la poste?

-- Aucune trace d'ouverture. Il faut vous dire qu'elle était écrite sur du papier horrible; l'adresse est d'une main de femme, et cette adresse porte le nom d'une vieille blanchisseuse parente de ma femme de chambre. La blanchisseuse croit qu'il s'agit d'une affaire d'amour, et la Chékina lui rembourse les ports de lettres sans y rien ajouter. Le comte, qui avait pris tout а fait le ton d'un homme d'affaires, essaya de découvrir, en discutant avec la duchesse, quel pouvait avoir été le jour de l'enlèvement а Bologne. Il s'aperçut alors seulement, lui qui avait ordinairement tant de tact, que c'était lа le ton qu'il fallait prendre. Ces détails intéressaient la malheureuse femme et semblaient la distraire un peu. Si le comte n'eût pas été amoureux, il eût eu cette idée si simple dès son entrée dans la chambre. La duchesse le renvoya pour qu'il pût sans délai expédier de nouveaux ordres au fidèle Bruno. Comme on s'occupait en passant de la question de savoir s'il y avait eu sentence avant le moment où le prince avait signé le billet adressé а la duchesse, celle-ci saisit avec une sorte d'empressement l'occasion de dire au comte: Je ne vous reprocherai point d'avoir omis les mots injuste procédure dans le billet que vous écrivоtes et qu'il signa, c'était l'instinct de courtisan qui vous prenait а la gorge; sans vous en douter, vous préfériez l'intérêt de votre maоtre а celui de votre amie. Vous avez mis vos actions а mes ordres, cher comte, et cela depuis longtemps, mais il n'est pas en votre pouvoir de changer votre nature; vous avez de grands talents pour être ministre, mais vous avez aussi l'instinct de ce métier. La suppression du mot injuste me perd; mais loin de moi de vous la reprocher en aucune façon, ce fut la faute de l'instinct et non pas celle de la volonté.

-- Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l'air le plus impérieux, que je ne suis point trop affligée de l'enlèvement de Fabrice, que je n'ai pas eu la moindre velléité de m'éloigner de ce pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voilа ce que vous avez а dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire: Comme je compte seule diriger ma conduite а l'avenir, je veux me séparer de vous а l'amiable, c'est-а-dire en bonne et vieille amie. Comptez que j'ai soixante ans; la jeune femme est morte en moi, je ne puis plus m'exagérer rien au monde, je ne puis plus aimer. Mais je serais encore plus mal heureuse que je ne le suis s'il m'arrivait de compromettre votre destinée. Il peut entrer dans mes projets de me donner l'apparence d'avoir un jeune amant, et je ne voudrais pas vous voir affligé. Je puis vous jurer sur le bonheur de Fabrice, elle s'arrêta une demi-minute après ce mot, que jamais je ne vous ai fait une infidélité et cela en cinq années de temps. C'est bien long, dit-elle; elle essaya de sourire; ses joues si pâles s'agitèrent, mais ses lèvres ne purent se séparer. Je vous jure même que jamais je n'en ai eu le projet ni l'envie. Cela bien entendu, laissez-moi.

Le comte sortit, au désespoir, du palais Sanseverina: il voyait chez la duchesse l'intention bien arrêtée de se séparer de lui, et jamais il n'avait été aussi éperdument amoureux. C'est lа une de ces choses sur lesquelles je suis obligé de revenir souvent, parce qu'elles sont improbables hors de l'Italie. En rentrant chez lui, il expédia jusqu'а six personnes différentes sur la route de Castelnovo et de Bologne, et les chargea de lettres. Mais ce n'est pas tout, se dit le malheureux comte, le prince peut avoir la fantaisie de faire exécuter ce malheureux enfant, et cela pour se venger du ton que la duchesse prit avec lui le jour de ce fatal billet. Je sentais que la duchesse passait une limite que l'on ne doit jamais franchir, et c'est pour raccommoder les choses que j'ai eu la sottise incroyable de supprimer le mot procédure injuste, le seul qui liât le souverain... Mais bah! ces gens-lа sont-ils liés par quelque chose? C'est lа sans doute la plus grande faute de ma vie, j'ai mis au hasard tout ce qui peut en faire le prix pour moi: il s'agit de réparer cette étourderie а force d'activité et d'adresse; mais enfin si je ne puis rien obtenir, même en sacrifiant un peu de ma dignité, je plante lа cet homme; avec ses rêves de haute politique, avec ses idées de se faire roi constitutionnel de la Lombardie, nous verrons comment il me remplacera... Fabio Conti n'est qu'un sot, le talent de Rassi se réduit а faire pendre légalement un homme qui déplaоt au pouvoir.

Une fois cette résolution bien arrêtée de renoncer au ministère si les rigueurs а l'égard de Fabrice dépassaient celles d'une simple détention, le comte se dit: Si un caprice de la vanité de cet homme imprudemment bravée me coûte le bonheur, du moins l'honneur me restera... A propos, puisque je me moque de mon portefeuille, je puis me permettre cent actions qui, ce matin encore, m'eussent semblé hors du possible. Par exemple, je vais tenter tout ce qui est humainement faisable pour faire évader Fabrice... Grand Dieu! s'écria le comte en s'interrompant et ses yeux s'ouvrant а l'excès comme а la vue d'un bonheur imprévu, la duchesse ne m'a pas parlé d'évasion, aurait-elle manqué de sincérité une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle que le désir que je trahisse le prince? Ma foi, c'est fait!

L'oeil du comte avait reprit toute sa finesse satirique. Cet aimable fiscal Rassi est payé par le maоtre pour toutes les sentences qui nous déshonorent en Europe mais il n'est pas homme а refuser d'être payé par moi pour trahir les secrets du maоtre. Cet animal-lа a une maоtresse et un confesseur, mais la maоtresse est d'une trop vile espèce pour que je puisse lui parler, le lendemain elle raconterait l'entrevue а toutes les fruitières du voisinage. Le comte, ressuscité par cette lueur d'espoir, était déjа sur le chemin de la cathédrale; étonné de la légèreté de sa démarche, il sourit malgré son chagrin: Ce que c'est, dit-il, que de n'être plus ministre! Cette cathédrale, comme beaucoup d'églises en Italie, sert de passage d'une rue а l'autre, le comte vit de loin un des grands vicaires de l'archevêque qui traversait la nef.

-- Puisque je vous rencontre, lui dit-il, vous serez assez bon pour épargner а ma goutte la fatigue mortelle de monter jusque chez monseigneur l'archevêque. Je lui aurais toutes les obligations du monde s'il voulait bien descendre jusqu'а la sacristie. L'archevêque fut ravi de ce message, il avait mille choses а dire au ministre au sujet de Fabrice. Mais le ministre devina que ces choses n'étaient que des phrases et ne voulut rien écouter.

-- Quel homme est-ce que Dugnani, vicaire de Saint-Paul?

-- Un petit esprit et une grande ambition, répondit l'archevêque, peu de scrupules et une extrême pauvreté, car nous en avons des vices!

-- Tudieu, monseigneur! s'écria le ministre, vous peignez comme Tacite; et il prit congé de lui en riant. A peine de retour au ministère, il fit appeler l'abbé Dugnani.

-- Vous dirigez la conscience de mon excellent ami le fiscal général Rassi, n'aurait-il rien а me dire? Et, sans autres paroles ou plus de cérémonie, il renvoya le Dugnani.



Livre Second - Chapitre XVII.

Le comte se regardait comme hors du ministère. Voyons un peu, se dit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux après ma disgrâce, car c'est ainsi qu'on appellera ma retraite. Le comte fit l'état de sa fortune: il était entré au ministère avec quatre-vingt mille francs de bien; а son grand étonnement, il trouva que, tout compté, son avoir actuel ne s'élevait pas а cinq cent mille francs: c'est vingt mille livres de rente tout au plus, se dit-il. Il faut convenir que je suis un grand étourdi! Il n'y a pas un bourgeois а Parme qui ne me croie cent cinquante mille livres de rente; et le prince, sur ce sujet, est plus bourgeois qu'un autre. Quand ils me verront dans la crotte, ils diront que je sais bien cacher ma fortune. Pardieu, s'écria-t-il, si je suis encore ministre trois mois, nous la verrons doublée cette fortune. Il trouva dans cette idée l'occasion d'écrire а la duchesse, et la saisit avec avidité; mais pour se faire pardonner une lettre dans les termes où ils en étaient, il remplit celle-ci de chiffres et de calculs. Nous n'aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il, pour vivre tous trois а Naples, Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi nous aurons un cheval de selle а nous deux. Le ministre venait а peine d'envoyer sa lettre, lorsqu'on annonça le fiscal général Rassi; il le reçut avec une hauteur qui frisait l'impertinence.

-- Comment, monsieur, lui dit-il, vous faites enlever а Bologne un conspirateur que je protège, de plus vous voulez lui couper le cou, et vous ne me dites rien! Savez-vous au moins le nom de mon successeur? Est-ce le général Conti, ou vous-même?

Le Rassi fut atterré; il avait trop peu d'habitude de la bonne compagnie pour deviner si le comte parlait sérieusement: il rougit beaucoup, ânonna quelques mots peu intelligibles; le comte le regardait et jouissait de son embarras. Tout а coup le Rassi se secoua et s'écria avec une aisance parfaite et de l'air de Figaro pris en flagrant délit par Almaviva:

-- Ma foi, monsieur le comte, je n'irai point par quatre chemins avec Votre Excellence: que me donnerez-vous pour répondre а toutes vos questions comme je ferais а celles de mon confesseur?

-- La croix de Saint-Paul (c'est l'ordre de Parme), ou de l'argent, si vous pouvez me fournir un prétexte pour vous en accorder.

-- J'aime mieux la croix de Saint-Paul, parce qu'elle m'anoblit.

-- Comment, cher fiscal, vous faites encore quelque cas de notre pauvre noblesse?

-- Si j'étais né noble, répondit le Rassi avec toute l'impudence de son métier, les parents des gens que j'ai fait pendre me haïraient, mais ils ne me mépriseraient pas.

-- Eh bien! je vous sauverai du mépris, dit le comte, guérissez-moi de mon ignorance. Que comptez-vous faire de Fabrice?

-- Ma foi, le prince est fort embarrassé: il craint que, séduit par les beaux yeux d'Armide, pardonnez а ce langage un peu vif, ce sont les termes précis du souverain; il craint que, séduit par de fort beaux yeux qui l'ont un peu touché lui- même, vous ne le plantiez lа, et il n'y a que vous pour les affaires de Lombardie. Je vous dirai même, ajouta Rassi en baissant la voix, qu'il y a lа une fière occasion pour vous, et qui vaut bien la croix de Saint-Paul que vous me donnez. Le prince vous accorderait, comme récompense nationale, une jolie terre valant six cent mille francs qu'il distrairait de son domaine, ou une gratification de trois cent mille francs écus, si vous vouliez consentir а ne pas vous mêler du sort de Fabrice del Dongo, ou du moins а ne lui en parler qu'en public.

-- Je m'attendais а mieux que ça, dit le comte; ne pas me mêler de Fabrice c'est me brouiller avec la duchesse.

-- Eh bien! c'est encore ce que dit le prince: le fait est qu'il est horriblement monté contre Mme la duchesse, entre nous soit dit; et il craint que, pour dédommagement de la brouille avec cette dame aimable, maintenant que vous voilа veuf, vous ne lui demandiez la main de sa cousine, la vieille princesse Isota, laquelle n'est âgée que de cinquante ans.

-- Il a deviné juste, s'écria le comte, notre maоtre est l'homme le plus fin de ses états.

Jamais le comte n'avait eu l'idée baroque d'épouser cette vieille princesse; rien ne fût allé plus mal а un homme que les cérémonies de cour ennuyaient а la mort.

Il se mit а jouer avec sa tabatière sur le marbre d'une petite table voisine de son fauteuil. Rassi vit dans ce geste d'embarras la possibilité d'une bonne aubaine; son oeil brilla.
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