Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:46

(suite)

Peu а peu ses conversations avec cette jeune fille, d'un maintien si imposant et en même temps si aisé, devinrent plus intéressantes. Il oubliait son triste rôle de plébéien révolté. Il la trouvait savante, et même raisonnable. Ses opinions dans le jardin étaient bien différentes de celles qu'elle avouait au salon. Quelquefois elle avait avec lui un enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste parfait avec sa manière d'être ordinaire, si altière et si froide.

Les guerres de La Ligue sont les temps héroïques de la France, lui disait-elle un jour, avec des yeux étincelants de génie et d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose qu'il désirait, pour faire triompher son parti, et non pas pour gagner platement une croix comme du temps de votre empereur. Convenez qu'il y avait moins d'égoïsme et de petitesse. J'aime ce siècle.

-- Et Boniface de La Mole en fut le héros, lui dit-il.

-- Du moins il fut aimé comme peut-être il est doux de l'être. Quelle femme actuellement vivante n'aurait horreur de toucher а la tête de son amant décapité?

Mme de La Mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour être utile, doit se cacher; et Julien, comme on voit, avait fait а Mlle de La Mole une demi-confidence sur son admiration pour Napoléon.

Voilа l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien, resté seul au jardin. L'histoire de leurs aïeux les élève au-dessus des sentiments vulgaires, et ils n'ont pas toujours а songer а leur subsistance! Quelle misère! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces grands intérêts. [Variante : Je les vois mal sans doute.] Ma vie n'est qu'une suite d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter du pain.

-- A quoi rêvez-vous lа, monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait en courant.

[Variante : Il y avait de l'intimité dans cette question, et elle revenait en courant et essoufflée pour être avec lui.] Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvreté а une personne aussi riche. Il chercha а bien exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait semblé aussi joli а Mathilde; elle lui trouva une expression de sensibilité et de franchise qui souvent lui manquait.

A moins d'un mois de lа, Julien se promenait pensif dans le jardin de l'hôtel de La Mole, mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie philosophique qu'y imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il venait de reconduire jusqu'а la porte du salon Mlle de La Mole, qui prétendait s'être fait mal au pied en courant avec son frère.

Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût pour moi? Elle m'écoute d'un air si doux, même quand je lui avoue toutes les souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fierté avec tout le monde! On serait bien étonné au salon si on lui voyait cette physionomie. Très certainement cet air doux et bon, elle ne l'a avec personne.

Julien cherchait а ne pas s'exagérer cette singulière amitié. Il la comparait lui-même а un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant, avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait presque: Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis? [Variante : Dans les premières phrases échangées, le fond des choses n'était plus rien. On n'était attentif des deux côtés qu'а la forme.] Julien avait compris que se laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine, c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil, qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le moindre abandon de ce que je dois а ma dignité personnelle?

Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur, Mathilde essaya de prendre avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse а ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.

Un jour il l'interrompit brusquement: -- Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque ordre а donner au secrétaire de son père? lui dit-il; il doit écouter ses ordres, et les exécuter avec respect; mais du reste, il n'a pas un mot а lui adresser. Il n'est point payé pour lui communiquer ses pensées.

Cette manière d'être et les singuliers doutes qu'avait Julien, firent disparaоtre l'ennui qu'il trouvait régulièrement [Variante : avait trouvé durant les premiers mois] dans ce salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où il n'était convenable de plaisanter de rien.

Il serait plaisant qu'elle m'aimât! Qu'elle m'aime ou non, continuait Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres, le marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui réunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me mettrait le coeur si а l'aise! Il en est amoureux fou, [Variante : c'est-а-dire autant qu'un Parisien peut être amoureux,] il doit l'épouser. Que de lettres M. de La Mole m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le contrat! Et moi qui me vois si subalterne la plume а la main, deux heures après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si aimable: car enfin, les préférences sont frappantes, directes. Peut-être aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela. Et les bontés qu'elle a pour moi, je les obtiens а titre de confident subalterne!

Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour; plus je me montre froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait être un parti pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer quand je parais а l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre а ce point? Que m'importe! j'ai l'apparence pour moi, jouissons des apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle! Que ses grands yeux bleus me plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le font souvent! Quelle différence de ce printemps-ci а celui de l'année passée, quand je vivais malheureux et me soutenant а force de caractère, au milieu de ces trois cents hypocrites méchants et sales! J'étais presque aussi méchant qu'eux.

Dans les jours de méfiance: Cette jeune fille se moque de moi, pensait Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a l'air de tellement mépriser le manque d'énergie de ce frère! Il est brave, et puis c'est tout, me dit-elle. [Variante : Et encore, brave devant l'épée des Espagnols. A Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du ridicule.] Il n'a pas une pensée qui ose s'écarter de la mode. C'est toujours moi qui suis obligé de prendre sa défense. Une jeune fille de dix-neuf ans! A cet âge peut-on être fidèle а chaque instant de la journée а l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?

D'un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands yeux bleus avec une certaine expression singulière, toujours le comte Norbert s'éloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa soeur distingue un domestique de leur maison? car j'ai entendu le duc de Chaulnes parler ainsi de moi. A ce souvenir la colère remplaçait tout autre sentiment. Est-ce amour du vieux langage chez ce duc maniaque?

Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre. Je l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur а qui me troublera dans ma fuite!

Cette idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser а rien autre chose. Ses journées passaient comme des heures.

A chaque instant, cherchant а s'occuper de quelque affaire sérieuse, sa pensée abandonnait tout [Variante : se perdait dans une rêverie profonde] et il se réveillait un quart d'heure après, le coeur palpitant d'ambition, la tête troublée et rêvant de cette idée: M'aime-t-elle?
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:47

CHAPITRE XI

L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!

J'admire sa beauté, mais je crains son esprit.

MERIMEE.





Si Julien eût employé а examiner ce qui se passait dans le salon le temps qu'il mettait а s'exagérer la beauté de Mathilde, ou а se passionner contre la hauteur naturelle а sa famille, qu'elle oubliait pour lui, il eût compris en quoi consistait son empire sur tout ce qui l'entourait. Dès qu'on déplaisait а Mlle de La Mole, elle savait punir par une plaisanterie si mesurée, si bien choisie, si convenable en apparence, lancée si а propos, que la blessure croissait а chaque instant, plus on y réfléchissait. Peu а peu elle devenait atroce pour l'amour-propre offensé. Comme elle n'attachait aucun prix а bien des choses qui étaient des objets de désirs sérieux pour le reste de la famille, elle paraissait toujours de sang-froid а leurs yeux. Les salons de l'aristocratie sont agréables а citer quand on en sort, mais voilа tout; [Variante : l'insignifiance complète, les propos communs surtout qui vont au-devant même de l'hypocrisie finissent par impatienter а force de douceur nauséabonde.] La politesse toute seule n'est quelque chose par elle-même que les premiers jours. Julien l'éprouvait; après le premier enchantement, le premier étonnement. La politesse, se disait-il, n'est que l'absence de la colère que donneraient les mauvaises manières. Mathilde s'ennuyait souvent, peut-être se fût-elle ennuyée partout. Alors aiguiser une épigramme était pour elle une distraction et un vrai plaisir.

C'était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses grands-parents, que l'académicien et les cinq ou six autres subalternes qui leur faisaient la cour, qu'elle avait donné des espérances au marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes gens de la première distinction. Ils n'étaient pour elle que de nouveaux objets d'épigramme.

Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reçu des lettres de plusieurs d'entre eux, et leur avait quelquefois répondu. Nous nous hâtons d'ajouter que ce personnage fait exception aux moeurs du siècle. Ce n'est pas en général le manque de prudence que l'on peut reprocher aux élèves du noble couvent du Sacré-Coeur.

Un jour le marquis de Croisenois rendit а Mathilde une lettre assez compromettante qu'elle lui avait écrite la veille. Il croyait par cette marque de haute prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'était l'imprudence que Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir était de jouer son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six semaines.

Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais suivant elle, toutes se ressemblaient. C'était toujours la passion la plus profonde, la plus mélancolique.

-- Ils sont tous le même homme parfait, prêt а partir pour la Palestine, disait-elle а sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus insipide? Voilа donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces lettres-lа ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant le genre d'occupation qui est а la mode. Elles devaient être moins décolorées du temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du grand monde avaient vu ou fait des actions qui réellement avaient de la grandeur. Le duc de N***, mon oncle, a été а Wagram.

-- Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur est arrivé, ils en parlent si souvent! dit Mlle de Sainte-Hérédité, la cousine de Mathilde.

-- Eh bien! ces récits me font plaisir. Etre dans une véritable bataille, une bataille de Napoléon, où l'on tuait dix mille soldats, cela prouve du courage. S'exposer au danger élève l'âme et la sauve de l'ennui où mes pauvres adorateurs semblent plongés; et il est contagieux, cet ennui. Lequel d'entre eux a l'idée de faire quelque chose d'extraordinaire? Ils cherchent а obtenir ma main, la belle affaire! Je suis riche et mon père avancera son gendre. Ah! pût-il en trouver un qui fût un peu amusant!

La manière de voir vite, nette, pittoresque de Mathilde gâtait son langage comme on voit. Souvent un mot d'elle faisait tache aux yeux de ses amis si polis. Ils se seraient presque avoué, si elle eût été moins а la mode, que son parler avait quelque chose d'un peu coloré pour la délicatesse féminine.

Elle, de son côté, était bien injuste envers les jolis cavaliers qui peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur, c'eût été un sentiment vif, mais avec un dégoût bien rare а son âge.

Que pouvait-elle désirer? la fortune, la haute naissance, l'esprit, la beauté а ce qu'on disait, et а ce qu'elle croyait, tout avait été accumulé sur elle par les mains du hasard.

Voilа quelles étaient les pensées de l'héritière la plus enviée du faubourg Saint-Germain, quand elle commença а trouver du plaisir а se promener avec Julien. Elle fut étonnée de son orgueil; elle admira l'adresse de ce petit bourgeois. Il saura se faire évêque comme l'abbé Maury, se dit-elle.

Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec laquelle notre héros accueillait plusieurs de ses idées, l'occupa; elle y pensait; elle racontait а son amie les moindres détails des conversations, et trouvait que jamais elle ne parvenait а en bien rendre toute la physionomie.

Une idée l'illumina tout а coup: J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle un jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est clair! A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, où peut-elle trouver des sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je n'aurai jamais d'amour pour Croisenois, Caylus, et tutti quanti . Ils sont parfaits, trop parfaits peut-être: enfin, ils m'ennuient.

Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion qu'elle avait lues dans Manon Lescaut , la Nouvelle Héloïse , les Lettres d'une Religieuse portugaise , etc., etc. Il n'était question, bien entendu, que de la grande passion; l'amour léger était indigne d'une fille de son âge et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'а ce sentiment héroïque que l'on rencontrait en France du temps de Henri III et de Bassompierre. Cet amour-lа ne cédait point bassement aux obstacles; mais, bien loin de lа, faisait faire de grandes choses. Quel malheur pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable comme celle de Catherine de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout ce qu'il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi homme de coeur, comme Louis XIII, soupirant а mes pieds! Je le mènerais en Vendée, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de lа il reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me seconderait. Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait un nom, il acquerrait de la fortune.

Rien ne manque а Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc а demi ultra, а demi libéral, un être indécis, [Variante : parlant quand il faut agir,] toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second partout .

Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au moment où on l'entreprend? C'est quand elle est accomplie qu'elle semble possible aux êtres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va régner dans mon coeur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait cette faveur. Il n'aura pas en vain accumulé sur un seul être tous les avantages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes journées ne ressemblera pas froidement а celle de la veille. Il y a déjа de la grandeur et de l'audace а oser aimer un homme placé si loin de moi par sa position sociale. Voyons: continuera-t-il а me mériter? A la première faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance, et avec le caractère chevaleresque que l'on veut bien m'accorder (c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire comme une sotte.

N'est-ce pas lа le rôle que je jouerais si j'aimais le marquis de Croisenois? J'aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines, que je méprise si complètement. Je sais d'avance tout ce que me dirait le pauvre marquis, tout ce que j'aurais а lui répondre. Qu'est-ce qu'un amour qui fait bâiller? autant vaudrait être dévote. J'aurais une signature de contrat comme celle de la cadette de mes cousines, où les grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur а cause d'une dernière condition introduite la veille dans le contrat par le notaire de la partie adverse.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:47

CHAPITRE XII

SERAIT-CE UN DANTON?

Le besoin d'anxiété, tel était le caractère de la belle Marguerite de Valois, ma tante, qui bientôt épousa le roi de Navarre, que nous voyons de présent régner en France sous le nom de Henry IVe. Le besoin de jouer formait tout le secret du caractère de cette princesse aimable; de lа ses brouilles et ses raccommodements avec ses frères dès l'âge de seize ans. Or, que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle a de plus précieux: sa réputation, la considération de toute sa vie. -

Mémoires du duc d'ANGOULEME, fils naturel de Charles IX.




Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de notaire [Variante : pour la cérémonie bourgeoise]; tout est héroïque, tout sera fils du hasard. A la noblesse près, qui lui manque, c'est l'amour de Marguerite de Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distingué de son temps. Est-ce ma faute а moi si les jeunes gens de la Cour sont de si grands partisans du convenable , et pâlissent а la seule idée de la moindre aventure un peu singulière? Un petit voyage en Grèce ou en Afrique est pour eux le comble de l'audace, et encore ne savent-ils marcher qu'en troupe. Dès qu'ils se voient seuls, ils ont peur, non de la lance du Bédouin, mais du ridicule, et cette peur les rend fous.

Mon petit Julien, au contraire, n'aime а agir que seul. Jamais, dans cet être privilégié, la moindre idée de chercher de l'appui et du secours dans les autres! il méprise les autres, c'est pour cela que je ne le méprise pas.

Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne serait qu'une sottise vulgaire, une mésalliance plate; je n'en voudrais pas; il n'aurait point ce qui caractérise les grandes passions: l'immensité de la difficulté а vaincre et la noire incertitude de l'événement.

Mlle de La Mole était si préoccupée de ces beaux raisonnements, que le lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de Croisenois et а son frère. Son éloquence alla si loin, qu'elle les piqua.

-- Prenez bien garde а ce jeune homme, qui a tant d'énergie, s'écria son frère; si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner.

Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son frère et le marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'énergie. Ce n'est au fond que la peur de rencontrer l'imprévu, que la crainte de rester court en présence de l'imprévu...

-- Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, monstre qui, par malheur, est mort en 1816.

-- Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays où il y a deux partis.

Sa fille avait compris cette idée.

-- Ainsi, messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu bien peur toute votre vie, et après on vous dira:

Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.

Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui faisait horreur; il l'inquiéta beaucoup; mais, dès le lendemain, elle y voyait la plus belle des louanges.

Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie leur fait peur. Je lui dirai le mot de mon frère; je veux voir la réponse qu'il y fera. Mais je choisirai un des moments où ses yeux brillent. Alors il ne peut me mentir.

Ce serait un Danton! ajouta-t-elle après une longue et indistincte rêverie. Eh bien! la révolution aurait recommencé. Quels rôles joueraient alors Croisenois et mon frère? Il est écrit d'avance: La résignation sublime. Ce seraient des moutons héroïques, se laissant égorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait encore d'être de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait la cervelle au jacobin qui viendrait l'arrêter, pour peu qu'il eût l'espérance de se sauver. Il n'a pas peur d'être de mauvais goût, lui.

Ce dernier mot la rendit pensive; il réveillait de pénibles souvenirs, et lui ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et de son frère. Ces messieurs reprochaient unanimement а Julien l'air prêtre: humble et hypocrite.

Mais, reprit-elle tout а coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume et la fréquence de leurs plaisanteries prouvent, en dépit d'eux, que c'est l'homme le plus distingué que nous ayons vu cet hiver. Qu'importent ses défauts, ses ridicules? Il a de la grandeur, et ils en sont choqués, eux d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sûr qu'il est pauvre, et qu'il a étudié pour être prêtre; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas eu besoin d'études; c'est plus commode.

Malgré tous les désavantages de son éternel habit noir et de cette physionomie de prêtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre garçon, sous peine de mourir de faim, son mérite leur fait peur, rien de plus clair. Et cette physionomie de prêtre, il ne l'a plus dès que nous sommes quelques instants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent un mot qu'ils croient fin et imprévu, leur premier regard n'est-il pas pour Julien? Je l'ai fort bien remarqué. Et pourtant ils savent bien que jamais il ne leur parle, а moins d'être interrogé. Ce n'est qu'а moi qu'il adresse la parole, il me croit l'âme haute. Il ne répond а leurs objections que juste autant qu'il faut pour être poli. Il tourne au respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures entières, il n'est pas sûr de ses idées tant que j'y trouve la moindre objection. Enfin tout cet hiver, nous n'avons pas eu de coups de fusil,;il ne s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh bien, mon père, homme supérieur, et qui portera loin la fortune de notre maison, respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les dévotes amies de ma mère.

Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les chevaux; il passait sa vie dans son écurie, et souvent y déjeunait. Cette grande passion, jointe а l'habitude de ne jamais rire, lui donnait beaucoup de considération parmi ses amis: c'était l'aigle de ce petit cercle.

Dès qu'il fut réuni le lendemain derrière la bergère de Mme de La Mole, Julien n'étant point présent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois et par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de Julien, et cela sans а-propos, et presque au premier moment où il vit Mlle de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue, et en fut charmée.

Les voilа tous ligués, se dit-elle, contre un homme de génie qui n'a pas dix louis de rente, et qui ne peut leur répondre qu'autant qu'il est interrogé. Ils en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce avec des épaulettes?

Jamais elle n'avait été plus brillante. Dès les premières attaques, elle couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. Quand le feu des plaisanteries de ces brillants officiers fut éteint:

-- Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-Comté, dit-elle а M. de Caylus, s'aperçoive que Julien est son fils naturel, et lui donne un nom et quelques milliers de francs, dans six semaines il a des moustaches comme vous, messieurs; dans six mois il est officier de housards comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son caractère n'est plus un ridicule. Je vous vois réduit, monsieur le duc futur, а cette ancienne mauvaise raison: la supériorité de la noblesse de cour sur la noblesse de province. Mais que vous restera-t-il si je veux vous pousser а bout, si j'ai la malice de donner pour père а Julien un duc espagnol, prisonnier de guerre а Besançon du temps de Napoléon, et qui, par scrupule de conscience, le reconnaоt а son lit de mort?

Toutes ces suppositions de naissance non légitime furent trouvées d'assez mauvais goût par MM. de Caylus et de Croisenois. Voilа tout ce qu'ils virent dans le raisonnement de Mathilde.

Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa soeur étaient si claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer, а sa physionomie souriante et bonne. Il osa dire quelques mots.

-- Etes-vous malade, mon ami? lui répondit Mathilde d'un petit air sérieux. Il faut que vous soyez bien mal pour répondre а des plaisanteries par de la morale.

-- De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de préfet?

Mathilde oublia bien vite l'air piqué du comte de Caylus, l'humeur de Norbert et le désespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait а prendre un parti sur une idée fatale qui venait de saisir son âme.

Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle; а son âge, dans une fortune inférieure, malheureux comme il l'est par une ambition étonnante, on a besoin d'une amie. Je suis peut-être cette amie; mais je ne lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractère, il m'eût parlé de cet amour.

Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui dès cet instant occupa chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle, а chaque fois que Julien lui parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa tout а fait ces moments d'ennui auxquels elle était tellement sujette.

Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre, et rendre ses bois au clergé, Mlle de La Mole avait été, au couvent du Sacré-Coeur, l'objet des flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se compense. On lui avait persuadé qu'а cause de tous ses avantages de naissance, de fortune, etc., elle devait être plus heureuse qu'une autre. C'est la source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies.

Mathilde n'avait point échappé а la funeste influence de cette idée. Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde а dix ans contre les flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondées en apparence.

Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya plus. Tous les jours elle se félicitait du parti qu'elle avait pris de se donner une grande passion. Cet amusement a bien des dangers, pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux!

Sans grande passion, j'étais languissante d'ennui au plus beau moment de la vie, de seize ans jusqu'а vingt. J'ai déjа perdu mes plus belles années; obligée pour tout plaisir а entendre déraisonner les amies de ma mère, qui, а Coblentz en 1792, n'étaient pas tout а fait, dit-on, aussi sévères que leurs paroles d'aujourd'hui.

C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde que Julien ne comprenait pas ses longs regards qui s'arrêtaient sur lui. Il trouvait bien un redoublement de froideur dans les manières du comte Norbert, et un nouvel accès de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de Luz et de Croisenois. Il y était accoutumé. Ce malheur lui arrivait quelquefois а la suite d'une soirée où il avait brillé plus qu'il ne convenait а sa position. Sans l'accueil particulier que lui faisait Mathilde, et la curiosité que tout cet ensemble lui inspirait, il eût évité de suivre au jardin ces brillants jeunes gens а moustaches, lorsque les après-dоners ils y accompagnaient Mlle de La Mole.

Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, Mlle de La Mole me regarde d'une façon singulière. Mais, même quand ses beaux yeux bleus fixés sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis toujours un fond d'examen, de sang-froid et de méchanceté. Est-il possible que ce soit lа de l'amour? Quelle différence avec les regards de Mme de Rênal!

Une après-dоnée, Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans son cabinet, revenait rapidement au jardin. Comme il approchait sans précaution du groupe de Mathilde, il surprit quelques mots prononcés très haut. Elle tourmentait son frère. Julien entendit son nom prononcé distinctement deux fois. Il parut; un silence profond s'établit tout а coup, et l'on fit de vains efforts pour le faire cesser. Mlle de La Mole et son frère étaient trop animés pour trouver un autre sujet de conversation. MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs amis parurent а Julien d'un froid de glace. Il s'éloigna.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:48

CHAPITRE XIII

UN COMPLOT

Des propos décousus, des rencontres par effet du hasard se transforment en preuves de la dernière évidence aux yeux de l'homme а imagination s'il a quelque feu dans le coeur .

SCHILLER.





Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa soeur, qui parlaient de lui. A son arrivée, un silence de mort s'établit, comme la veille. Ses soupçons n'eurent plus de bornes. Ces aimables jeunes gens auraient-ils entrepris de se moquer de moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus probable, beaucoup plus naturel qu'une prétendue passion de Mlle de La Mole, pour un pauvre diable de secrétaire. D'abord, ces gens-lа ont-ils des passions? Mystifier est leur fort. Ils sont jaloux de ma pauvre petite supériorité de paroles. Etre jaloux est encore un de leurs faibles. Tout s'explique dans ce système. Mlle de La Mole veut me persuader qu'elle me distingue, tout simplement pour me donner en spectacle а son prétendu.

Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Julien. Cette idée trouva dans son coeur un commencement d'amour qu'elle n'eut pas de peine а détruire. Cet amour n'était fondé que sur la rare beauté de Mathilde, ou plutôt sur ses façons de reine et sa toilette admirable. En cela Julien était encore un parvenu. Une jolie femme du grand monde est, а ce qu'on assure, ce qui étonne le plus un paysan homme d'esprit, quand il arrive aux premières classes de la société. Ce n'était point le caractère de Mathilde qui faisait rêver Julien les jours précédents. Il avait assez de sens pour comprendre qu'il ne connaissait point ce caractère. Tout ce qu'il en voyait pouvait n'être qu'une apparence.

Par exemple, pour tout au monde, Mathilde n'aurait pas manqué la messe un dimanche; presque tous les jours elle y accompagnait sa mère. Si, dans le salon de l'hôtel de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu où il était, et se permettait l'allusion la plus éloignée а une plaisanterie contre les intérêts vrais ou supposés du trône ou de l'autel, Mathilde devenait а l'instant d'un sérieux de glace. Son regard, qui était si piquant, reprenait toute la hauteur impassible d'un vieux portrait de famille.

Mais Julien s'était assuré qu'elle avait toujours dans sa chambre un ou deux des volumes les plus philosophiques de Voltaire. Lui-même volait souvent quelques tomes de la belle édition si magnifiquement reliée. En écartant un peu chaque volume de son voisin, il cachait l'absence de celui qu'il emportait, mais bientôt il s'aperçut qu'une autre personne lisait Voltaire. Il eut recours а une finesse de séminaire, il plaça quelques petits morceaux de crin sur les volumes qu'il supposait pouvoir intéresser Mlle de La Mole. Ils disparaissaient pendant des semaines entières.

M. de La Mole, impatienté contre son libraire, qui lui envoyait tous les faux Mémoires , chargea Julien d'acheter toutes les nouveautés un peu piquantes. Mais, pour que le venin ne se répandоt pas dans la maison, le secrétaire avait l'ordre de déposer ces livres dans une petite bibliothèque placée dans la chambre même du marquis. Il eut bientôt la certitude que, pour peu que ces livres nouveaux fussent hostiles aux intérêts du trône et de l'autel, ils ne tardaient pas а disparaоtre. Certes, ce n'était pas Norbert qui lisait.

Julien, s'exagérant cette expérience, croyait а Mlle de La Mole la duplicité de Machiavel. Cette scélératesse prétendue était un charme а ses yeux, presque l'unique charme moral qu'elle eût. L'ennui de l'hypocrisie et des propos de vertu le jetait dans cet excès.

Il excitait son imagination plus qu'il n'était entraоné par son amour.

C'était après s'être perdu en rêveries sur l'élégance de la taille de Mlle de La Mole, sur l'excellent goût de sa toilette, sur la blancheur de sa main, sur la beauté de son bras, sur la disinvoltura de tous ses mouvements, qu'il se trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme, il la croyait une Catherine de Médicis. Rien n'était trop profond ou trop scélérat pour le caractère qu'il lui prêtait. C'était l'idéal des Maslon, des Frilair et des Castanède par lui admirés dans sa jeunesse. C'était en un mot pour lui l'idéal de Paris.

Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de croire de la profondeur ou de la scélératesse au caractère parisien?

Il est possible que ce trio se moque de moi, pensait Julien. On connaоt bien peu son caractère, si l'on ne voit pas déjа l'expression sombre et froide que prirent ses regards en répondant а ceux de Mathilde. Une ironie amère repoussa les assurances d'amitié que Mlle de La Mole étonnée osa hasarder deux ou trois fois.

Piqué par cette bizarrerie soudaine, le coeur de cette jeune fille naturellement froid, ennuyé, sensible а l'esprit, devint aussi passionnéqu' il était dans sa nature de l'être. Mais il y avait aussi beaucoup d'orgueil dans le caractère de Mathilde, et la naissance d'un sentiment qui faisait dépendre d'un autre tout son bonheur fut accompagnée d'une sombre tristesse.

Julien avait déjа assez profité depuis son arrivée а Paris pour distinguer que ce n'était pas lа la tristesse sèche de l'ennui. Au lieu d'être avide, comme autrefois, de soirées, de spectacles et de distractions de tous genres, elle les fuyait.

La musique chantée par des Français ennuyait Mathilde а la mort, et cependant Julien, qui se faisait un devoir d'assister а la sortie de l'Opéra, remarqua qu'elle s'y faisait mener le plus souvent qu'elle pouvait. Il crut distinguer qu'elle avait perdu un peu de la mesure parfaite qui brillait dans toutes ses actions. Elle répondait quelquefois а ses amis par des plaisanteries outrageantes а force de piquante énergie. Il lui sembla qu'elle prenait en guignon le marquis de Croisenois. Il faut que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour ne pas planter lа cette fille, si riche qu'elle soit! pensait Julien. Et pour lui, indigné des outrages faits а la dignité masculine, il redoublait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux réponses peu polies.

Quelque résolu qu'il fût а ne pas être dupe des marques d'intérêt de Mathilde, elles étaient si évidentes de certains jours, et Julien, dont les yeux commençaient а se dessiller, la trouvait si jolie, qu'il en était quelquefois embarrassé.

L'adresse et la longanimité de ces jeunes gens du grand monde finiraient par triompher de mon peu d'expérience, se dit-il; il faut partir et mettre un terme а tout ceci. Le marquis venait de lui confier l'administration d'une quantité de petites terres et de maisons qu'il possédait dans le Bas-Languedoc. Un voyage était nécessaire: M. de La Mole y consentit avec peine. Excepté pour les matières de haute ambition, Julien était devenu un autre lui-même.

Au bout du compte, ils ne m'ont point attrapé, se disait Julien, en préparant son départ. Que les plaisanteries que Mlle de La Mole fait а ces messieurs soient réelles ou seulement destinées а m'inspirer de la confiance, je m'en suis amusé.

S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, Mlle de La Mole est inexplicable, mais elle l'est pour le marquis de Croisenois du moins autant que pour moi. Hier, par exemple, son humeur était bien réelle, et j'ai eu le plaisir de faire bouquer par ma faveur un jeune homme aussi noble et aussi riche que je suis gueux et plébéien. Voilа le plus beau de mes triomphes; il m'égaiera dans ma chaise de poste, en courant les plaines du Languedoc.

Il avait fait de son départ un secret, mais Mathilde savait mieux que lui qu'il allait quitter Paris le lendemain, et pour longtemps. Elle eut recours а un mal de tête fou, qu'augmentait l'air étouffé du salon. Elle se promena beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de ses plaisanteries mordantes Norbert, le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz et quelques autres jeunes gens qui avaient dоné а l'hôtel de La Mole, qu'elle les força de partir. Elle regardait Julien d'une façon étrange.

Ce regard est peut-être une comédie, pensa Julien; mais cette respiration pressée, mais tout ce trouble! Bah! se dit-il, qui suis-je pour juger de toutes ces choses? Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus sublime et de plus fin parmi les femmes de Paris. Cette respiration pressée qui a été sur le point de me toucher, elle l'aura étudiée chez Léontine Fay, qu'elle aime tant.

Ils étaient restés seuls; la conversation languissait évidemment. Non! Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse.

Comme il prenait congé d'elle, elle lui serra le bras avec force:

-- Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d'une voix tellement altérée, que le son n'en était pas reconnaissable.

Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.

-- Mon père, continua-t-elle, a une juste estime pour les services que vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain; trouvez un prétexte.

Et elle s'éloigna en courant.

Sa taille était charmante. Il était impossible d'avoir un plus joli pied, elle courait avec une grâce qui ravit Julien ; mais devinerait-on а quoi fut sa seconde pensée après qu'elle eut tout а fait disparu? Il fut offensé du ton impératif avec lequel elle avait dit ce mot il faut . Louis XV aussi, au moment de mourir, fut vivement piqué du mot il faut , maladroitement employé par son premier médecin, et Louis XV pourtant n'était pas un parvenu.

Une heure après, un laquais remit une lettre а Julien; c'était tout simplement une déclaration d'amour.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:48

(suite)

Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, cherchant par ses remarques littéraires а contenir la joie qui contractait ses joues et le forçait а rire malgré lui.

Enfin moi, s'écria-t-il tout а coup, la passion étant trop forte pour être contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une déclaration d'amour d'une grande dame!

Quant а moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa joie le plus possible. J'ai su conserver la dignité de mon caractère. Je n'ai point dit que j'aimais. Il se mit а étudier la forme des caractères; Mlle de La Mole avait une jolie petite écriture anglaise. Il avait besoin d'une occupation physique pour se distraire d'une joie qui allait jusqu'au délire.

« Votre départ m'oblige а parler... Il serait au-dessus de mes forces de ne plus vous voir... »

Une pensée vint frapper Julien comme une découverte, interrompre l'examen qu'il faisait de la lettre de Mathilde, et redoubler sa joie. Je l'emporte sur le marquis de Croisenois, s'écria-t-il, moi, qui ne dis que des choses sérieuses! Et lui est si joli! il a des moustaches, un charmant uniforme il trouve toujours а dire, juste au moment convenable, un mot spirituel et fin.

Julien eut un instant délicieux; il errait а l'aventure dans le jardin, fou de bonheur.

Plus tard il monta а son bureau et se fit annoncer chez le marquis de La Mole, qui heureusement n'était pas sorti. Il lui prouva facilement, en lui montrant quelques papiers marqués arrivés de Normandie, que le soin des procès normands l'obligeait а différer son départ pour le Languedoc.

-- Je suis bien aise que vous ne partiez pas, lui dit le marquis, quand ils eurent fini de parler d'affaires, j'aime а vous voir . Julien sortit; ce mot le gênait.

Et moi, je vais séduire sa fille! rendre impossible peut-être ce mariage avec le marquis de Croisenois, qui fait le charme de son avenir: s'il n'est pas duc, du moins sa fille aura un tabouret. Julien eut l'idée de partir pour le Languedoc malgré la lettre de Mathilde, malgré l'explication donnée au marquis. Cet éclair de vertu disparut bien vite.

Que je suis bon, se dit-il; moi, plébéien, avoir pitié d'une famille de ce rang! Moi, que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Comment le marquis augmente-t-il son immense fortune? En vendant de la rente, quand il apprend au château qu'il y aura le lendemain apparence de coup d'Etat. Et moi, jeté au dernier rang par une Providence marâtre, moi а qui elle a donné un coeur noble et pas mille francs de rente, c'est-а-dire pas de pain, exactement parlant pas de pain ; moi refuser un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui vient étancher ma soif dans le désert brûlant de la médiocrité que je traverse si péniblement! Ma foi, pas si bête; chacun pour soi dans ce désert d'égoïsme qu'on appelle la vie.

Et il se rappela quelques regards remplis de dédain, а lui adressés par Mme de La Mole, et surtout par les dames ses amies.

Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever la déroute de ce souvenir de vertu.

Que je voudrais qu'il se fâchât! dit Julien; avec quelle assurance je lui donnerais maintenant un coup d'épée. Et il faisait le geste du coup de seconde. Avant ceci, j'étais un cuistre, abusant bassement d'un peu de courage. Après cette lettre, je suis son égal.

Oui, se disait-il avec une volupté infinie et en parlant lentement, nos mérites, au marquis et а moi, ont été pesés, et le pauvre charpentier du Jura l'emporte.

Bon! s'écria-t-il, voilа la signature de ma réponse trouvée. N'allez pas vous figurer, mademoiselle de La Mole, que j'oublie mon état. Je vous ferai comprendre et bien sentir que c'est pour le fils d'un charpentier que vous trahissez un descendant du fameux Guy de Croisenois, qui suivit saint Louis а la croisade.

Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligé de descendre au jardin. Sa chambre, où il s'était enfermé а clef, lui semblait trop étroite pour y respirer.

Moi, pauvre paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, moi, condamné а porter toujours ce triste habit noir! Hélas! vingt ans plus tôt, j'aurais porté l'uniforme comme eux! Alors un homme comme moi était tué, ou général а trente-six ans . Cette lettre, qu'il tenait serrée dans sa main, lui donnait la taille et l'attitude d'un héros. Maintenant, il est vrai, avec cet habit noir, а quarante ans, on a cent mille francs d'appointements et le cordon bleu, comme M. l'évêque de Beauvais.

Eh bien! se dit-il en riant comme Méphistophélès, j'ai plus d'esprit qu'eux; je sais choisir l'uniforme de mon siècle. Et il sentit redoubler son ambition et son attachement а l'habit ecclésiastique. Que de cardinaux nés plus bas que moi et qui ont gouverné! mon compatriote Granvelle, par exemple.

Peu а peu l'agitation de Julien se calma; la prudence surnagea. Il se dit, comme son maоtre Tartufe, dont il savait le rôle par coeur:

Je puis croire ces mots, un artifice honnête. .................................................................... Je ne me fierai point а des propos si doux; Qu'un peu de ses faveurs, après quoi je soupire, Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire. Tartufe , acte IV, scène V.

Tartufe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien un autre... Ma réponse peut être montrée..., а quoi nous trouvons ce remède, ajouta-t-il en prononçant lentement, et avec l'accent de la férocité qui se contient, nous la commençons par les phrases les plus vives de la lettre de la sublime Mathilde.

Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se précipitent sur moi et m'arrachent l'original.

Non, car je suis bien armé, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire feu sur les laquais.

Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se précipite sur moi. On lui a promis cent napoléons. Je le tue ou je le blesse, а la bonne heure, c'est ce qu'on demande. On me jette en prison fort légalement; je parais en police correctionnelle, et l'on m'envoie, avec toute justice et équité de la part des juges, tenir compagnie dans Poissy а MM. Fontan et Magalon. Lа, je couche avec quatre cents gueux pêle-mêle... Et j'aurais quelque pitié de ces gens-lа, s'écria-t-il en se levant impétueusement. En ont-ils pour les gens du tiers état, quand ils les tiennent? Ce mot fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole qui, malgré lui, le tourmentait jusque-lа.

Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce petit trait de machiavélisme; l'abbé Maslon ou M. Castanède du séminaire n'auraient pas mieux fait. Vous m'enlèverez la lettre provocatrice , et je serai le second tome du colonel Caron а Colmar.

Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en dépôt dans un paquet bien cacheté а M. l'abbé Pirard. Celui-lа est honnête homme, janséniste, et en cette qualité а l'abri des séductions du budget. Oui, mais il ouvre les lettres... c'est а Fouqué que j'enverrai celle-ci.

Il faut en convenir, le regard de Julien était atroce, sa physionomie hideuse; elle respirait le crime sans alliage. C'était l'homme malheureux en guerre avec toute la société.

Aux armes! s'écria Julien. Et il franchit d'un saut les marches du perron de l'hôtel. Il entra dans l'échoppe de l'écrivain du coin de la rue; il lui fit peur. Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de Mlle de La Mole.

Pendant que l'écrivain travaillait, il écrivit lui-même а Fouqué; il le priait de lui conserver un dépôt précieux. Mais, se dit-il en s'interrompant, le cabinet noir а la poste ouvrira ma lettre et vous rendra celle que vous cherchez...; non, messieurs. Il alla acheter une énorme Bible chez un libraire protestant, cacha fort adroitement la lettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer le tout, et son paquet partit par la diligence, adressé а un des ouvriers de Fouqué, dont personne а Paris ne savait le nom.

Cela fait, il rentra joyeux et leste а l'hôtel de La Mole. A nous! maintenant, s'écria-t-il, en s'enfermant а clef dans sa chambre, et jetant son habit:

« Quoi! mademoiselle, écrivait-il а Mathilde, c'est Mlle de La Mole qui, par les mains d'Arsène, laquais de son père, fait remettre une lettre trop séduisante а un pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se jouer de sa simplicité... » Et il transcrivait les phrases les plus claires de la lettre qu'il venait de recevoir.

La sienne eût fait honneur а la prudence diplomatique de M. le chevalier de Beauvoisis. Il n'était encore que dix heures; Julien, ivre de bonheur et du sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra а l'Opéra italien. Il entendit chanter son ami Geronimo. Jamais la musique ne l'avait exalté а ce point. Il était un dieu.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:49

CHAPITRE XIV

PENSEES D'UNE JEUNE FILLE

Que de perplexités! Que de nuits passées sans sommeil! Grand Dieu! vais-je me rendre méprisable? Il me méprisera lui-même. Mais il part, il s'éloigne.

ALFRED DE MUSSET.





Ce n'était point sans combats que Mathilde avait écrit. Quel qu'eût été le commencement de son intérêt pour Julien, bientôt il domina l'orgueil qui, depuis qu'elle se connaissait, régnait seul dans son coeur. Cette âme haute et froide était emportée pour la première fois par un sentiment passionné. Mais s'il dominait l'orgueil, il était encore fidèle aux habitudes de l'orgueil. Deux mois de combats et de sensations nouvelles renouvelèrent pour ainsi dire tout son être moral.

Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissante sur les âmes courageuses, liées а un esprit supérieur, eut а lutter longuement contre la dignité et tous sentiments de devoirs vulgaires. Un jour, elle entra chez sa mère, dès sept heures du matin, la priant de lui permettre de se réfugier а Villequier. La marquise ne daigna pas même lui répondre, et lui conseilla d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier effort de la sagesse vulgaire et de la déférence aux idées reçues.

La crainte de mal faire et de heurter les idées tenues pour sacrées par les Caylus, les de Luz, les Croisenois, avait assez peu d'empire sur son âme; de tels êtres ne lui semblaient pas faits pour la comprendre; elle les eût consultés s'il eût été question d'acheter une calèche ou une terre. Sa véritable terreur était que Julien ne fût mécontent d'elle.

Peut-être aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme supérieur?

Elle abhorrait le manque de caractère, c'était sa seule objection contre les beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus ils plaisantaient avec grâce tout ce qui s'écarte de la mode, ou la suit mal, croyant la suivre, plus ils se perdaient а ses yeux.

Ils étaient braves, et voilа tout. Et encore, comment braves? se disait-elle: en duel, mais le duel n'est plus qu'une cérémonie. Tout en est su d'avance, même ce que l'on doit dire en tombant. Etendu sur le gazon, et la main sur le coeur, il faut un pardon généreux pour l'adversaire et un mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien qui va au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les soupçons.

On brave le danger а la tête d'un escadron tout brillant d'acier, mais le danger solitaire, singulier, imprévu, vraiment laid?

Hélas! se disait Mathilde, c'était а la cour de Henri III que l'on trouvait des hommes grands par le caractère comme par la naissance! Ah! si Julien avait servi а Jarnac ou а Moncontour, je n'aurais plus de doute. En ces temps de vigueur et de force, les Français n'étaient pas des poupées. Le jour de la bataille était presque celui des moindres perplexités.

Leur vie n'était pas emprisonnée comme une momie d'Egypte, sous une enveloppe toujours commune а tous, toujours la même. Oui, ajoutait-elle, il y avait plus de vrai courage а se retirer seul а onze heures du soir, en sortant de l'hôtel de Soissons, habité par Catherine de Médicis, qu'aujourd'hui а courir а Alger. La vie d'un homme était une suite de hasards. Maintenant la civilisation [Variante : et le préfet de police ont] a chassé le hasard, plus d'imprévu. S'il paraоt dans les idées, il n'est pas assez d'épigrammes pour lui; s'il paraоt dans les événements, aucune lâcheté n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie que nous fasse faire la peur, elle est excusée. Siècle dégénéré et ennuyeux! Qu'aurait dit Boniface de La Mole si, levant hors de la tombe sa tête coupée, il eût vu, en 1793, dix-sept de ses descendants se laisser prendre comme des moutons, pour être guillotinés deux jours après? La mort était certaine, mais il eût été de mauvais ton de se défendre et de tuer au moins un jacobin ou deux. Ah! dans les temps héroïques de la France, au siècle de Boniface de La Mole, Julien eût été le chef d'escadron, et mon frère, le jeune prêtre, aux moeurs convenables, avec la sagesse dans les yeux et la raison а la bouche.

Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de rencontrer un être un peu différent du patron commun. Elle avait trouvé quelque bonheur en se permettant d'écrire а quelques jeunes gens de la société. Cette hardiesse si inconvenante, si imprudente chez une jeune fille, pouvait la déshonorer aux yeux de M. de Croisenois, du duc de Chaulnes son père, et de tout l'hôtel de Chaulnes, qui, voyant se rompre le mariage projeté, aurait voulu savoir pourquoi. En ce temps-lа, les jours où elle avait écrit une de ses lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres n'étaient que des réponses.

Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle écrivait la première (quel mot terrible!) а un homme placé dans les derniers rangs de la société.

Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé prendre son parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner а répéter pour amortir le coup de l'affreux mépris des salons?

Et encore parler était affreux, mais écrire! Il est des choses qu'on n'écrit pas , s'écriait Napoléon apprenant la capitulation de Baylen. Et c'était Julien qui lui avait conté ce mot! comme lui faisant d'avance une leçon.

Mais tout cela n'était rien encore, l'angoisse de Mathilde avait d'autres causes. Oubliant l'effet horrible sur la société, la tache ineffaçable et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste, Mathilde allait écrire а un être d'une bien autre nature que les Croisenois, les de Luz, les Caylus.

La profondeur, l' inconnu du caractère de Julien eussent effrayé, même en nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire son amant, peut-être son maоtre!

Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut tout sur moi? Eh bien! je me dirai comme Médée: Au milieu de tant de périls, il me reste Moi.

Julien n'avait nulle vénération pour la noblesse du sang, croyait-elle. Bien plus, peut-être il n'avait nul amour pour elle!

Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèrent les idées d'orgueil féminin. Tout doit être singulier dans le sort d'une fille comme moi, s'écria Mathilde impatientée. Alors l'orgueil qu'on lui avait inspiré dès le berceau se battait contre la vertu. Ce fut dans cet instant que le départ de Julien vint tout précipiter.

( De tels caractères sont heureusement fort rares.)

Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle très pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de pied qui faisait la cour а la femme de chambre de Mlle de La Mole. Cette manoeuvre peut n'avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit, elle me croit parti. Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie. Mathilde ne ferma pas l'oeil.

Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hôtel sans être aperçu, mais il rentra avant huit heures.

A peine était-il dans la bibliothèque, que Mlle de La Mole parut sur la porte. Il lui remit sa réponse. Il pensait qu'il était de son devoir de lui parler; rien n'était plus commode, du moins, mais Mlle de La Mole ne voulut pas l'écouter et disparut. Julien en fut charmé, il ne savait que lui dire.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:49

(suite)

Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est clair que ce sont mes regards pleins de froideur qui ont allumé l'amour baroque que cette fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi. Je serais un peu plus sot qu'il ne convient, si jamais je me laissais entraоner а avoir du goût pour cette grande poupée blonde. Ce raisonnement le laissa plus froid et plus calculant qu'il n'avait jamais été.

Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance sera comme une colline élevée, formant position militaire entre elle et moi. C'est lа-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait de rester а Paris; cette remise de mon départ m'avilit et m'expose si tout ceci n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il а partir? Je me moquais d'eux, s'ils se moquent de moi. Si son intérêt pour moi a quelque réalité, je centuplais cet intérêt.

La lettre de Mlle de La Mole avait donné а Julien une jouissance de vanité si vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait oublié de songer sérieusement а la convenance du départ.

C'était une fatalité de son caractère d'être extrêmement sensible а ses fautes. Il était fort contrarié de celle-ci, et ne songeait presque plus а la victoire incroyable qui avait précédé ce petit échec, lorsque, vers les neuf heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de la bibliothèque, lui jeta une lettre et s'enfuit.

Il paraоt que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant celle-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la froideur et la vertu.

On lui demandait une réponse décisive avec une hauteur qui augmenta sa gaieté intérieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux pages, les personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore par une plaisanterie qu'il annonça, vers la fin de sa réponse, son départ décidé pour le lendemain matin.

Cette lettre terminée: Le jardin va me servir pour la remettre, pensa-t-il, et il y alla. Il regardait la fenêtre de la chambre de Mlle de La Mole.

Elle était au premier étage, а côté de l'appartement de sa mère, mais il y avait un grand entresol.

Ce premier était tellement élevé, qu'en se promenant sous l'allée de tilleuls, sa lettre а la main, Julien ne pouvait être aperçu de la fenêtre de Mlle de La Mole. La voûte formée par les tilleuls, fort bien taillés, interceptait la vue. Mais quoi! se dit Julien avec humeur, encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire voir une lettre а la main, c'est servir mes ennemis.

La chambre de Norbert était précisément au-dessus de celle de sa soeur, et si Julien sortait de la voûte formée par les branches taillées des tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre tous ses mouvements.

Mlle de La Mole parut derrière sa vitre; il montra sa lettre а demi; elle baissa la tête. Aussitôt Julien remonta chez lui en courant, et rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui saisit sa lettre avec une aisance parfaite et des yeux riants.

Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre Mme de Rênal, se dit Julien, quand, même après six mois de relations intimes, elle osait recevoir une lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a regardé avec des yeux riants.

Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa réponse; avait-il honte de la futilité des motifs? Mais aussi quelle différence, ajoutait sa pensée, dans l'élégance de la robe du matin, dans l'élégance de la tournure! En apercevant Mlle de La Mole а trente pas de distance, un homme de goût devinerait le rang qu'elle occupe dans la société. Voilа ce qu'on peut appeler un mérite explicite.

Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pensée; Mme de Rênal n'avait pas de marquis de Croisenois а lui sacrifier. Il n'avait pour rival que cet ignoble sous-préfet M. Charcot, qui se faisait appeler de Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.

A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre; elle lui fut lancée de la porte de la bibliothèque. Mlle de La Mole s'enfuit encore. Quelle manie d'écrire! se dit-il en riant, quand on peut se parler si commodément! L'ennemi veut avoir de mes lettres, c'est clair, et plusieurs! Il ne se hâtait point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases élégantes, pensait-il; mais il pâlit en lisant. Il n'y avait que huit lignes.

« J'ai besoin de vous parler: il faut que je vous parle, ce soir; au moment où une heure après minuit sonnera, trouvez-vous dans le jardin. Prenez la grande échelle du jardinier auprès du puits; placez-la contre ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune, n'importe. »
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:50

CHAPITRE XV

EST-CE UN COMPLOT?

Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conçu et son exécution! Que de vaines terreurs! que d'irrésolutions! Il s'agit de la vie. -- Il s'agit de bien plus: de l'honneur!

SCHILLER.





Ceci devient sérieux, pensa Julien... et un peu trop clair, ajouta-t-il après avoir pensé. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la bibliothèque avec une liberté qui, grâce а Dieu, est entière; le marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre des comptes, n'y vient jamais. Quoi! M. de La Mole et le comte Norbert, les seules personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journée; on peut facilement observer le moment de leur rentrée а l'hôtel, et la sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!

C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins. D'abord, on a voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent prudentes; eh bien! il leur faut une action plus claire que le jour. Ces jolis petits messieurs me croient aussi trop bête ou trop fat. Diable! par le plus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une échelle а un premier étage de vingt-cinq pieds d'élévation! on aura le temps de me voir, même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle! Julien monta chez lui et se mit а faire sa malle en sifflant. Il était résolu а partir et а ne pas même répondre.

Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du coeur. Si par hasard, se dit-il tout а coup, sa malle fermée, Mathilde était de bonne foi! alors moi je joue, а ses yeux, le rôle d'un lâche parfait. Je n'ai point de naissance, moi, il me faut de grandes qualités, argent comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvées par des actions parlantes...

Il fut un quart d'heure а réfléchir [Variante : se promener dans sa chambre]. A quoi bon le nier? dit-il enfin; je serai un lâche а ses yeux. Je perds non seulement la personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu'ils disaient tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera duc lui-même. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qui me manquent: esprit d'а-propos, naissance, fortune...

Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de maоtresses!

-- Mais il n'est qu'un honneur!

dit le vieux don Diègue, et ici clairement et nettement, je recule devant le premier péril qui m'est offert; car ce duel avec M. de Beauvoisis se présentait comme une plaisanterie. Ceci est tout différent. Je puis être tiré au blanc par un domestique, mais c'est le moindre danger; je puis être déshonoré.

Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec une gaieté et un accent gascons. Il y va de l' honur . Jamais un pauvre diable, jeté aussi bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion; j'aurai des bonnes fortunes, mais subalternes...

Il réfléchit longtemps, il se promenait а pas précipités, s'arrêtant tout court de temps а autre. On avait déposé dans sa chambre un magnifique buste en marbre du cardinal Richelieu, qui malgré lui attirait ses regards. Ce buste [Variante : éclairé par sa lampe] avait l'air de le regarder d'une façon sévère, et comme lui reprochant le manque de cette audace qui doit être si naturelle au caractère français. De ton temps, grand homme, aurais-je hésité?

Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un piège, il est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je ne suis pas homme а me taire. Il faudra donc me tuer. Cela était bon en 1574, du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui n'oserait. Ces gens-lа ne sont plus les mêmes. Mlle de La Mole est si enviée! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec quel plaisir!

Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées dont je suis l'objet, je le sais, je les ai entendus...

D'un autre côté, ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J'aurai affaire а deux, trois, quatre hommes, que sais-je? Mais ces hommes, où les prendront-ils? où trouver des subalternes discrets а Paris? La justice leur fait peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois, les de Luz eux-mêmes. Ce moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui les aura séduits. Gare le sort d'Abailard, M. le secrétaire!

Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai а la figure, comme les soldats de César а Pharsale... Quant aux lettres, je puis les mettre en lieu sûr.

Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans un volume du beau Voltaire de la bibliothèque, et porta lui-même les originaux а la poste.

Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il avec surprise et terreur. Il avait été un quart d'heure sans regarder en face son action de la nuit prochaine.

Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute la vie cette action sera un grand sujet de doute pour moi et, pour moi, un tel doute est le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas éprouvé pour l'amant d'Amanda! Je crois que je me pardonnerais plus aisément un crime bien clair; une fois avoué, je cesserais d'y penser.

Quoi! j'aurai été [Variante: un destin, incroyable а force de bonheur, me tire de la foule pour me mettre] en rivalité avec un homme portant un des plus beaux noms de France, et je me serai moi-même, de gaieté de coeur, déclaré son inférieur! Au fond, il y a de la lâcheté а ne pas aller. Ce mot décide tout, s'écria Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie.

Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si c'est une mystification, parbleu! messieurs, il ne tient qu'а moi de rendre la plaisanterie sérieuse, et ainsi ferai-je.

Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entrée dans la chambre; ils peuvent avoir placé quelque machine ingénieuse!

C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade а tout, dit mon maоtre d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur répondre: il tirait ses pistolets de poche; et quoique l'amorce fût fulminante, il la renouvela.

Il y avait encore bien des heures а attendre; pour faire quelque chose, Julien écrivit а Fouqué: « Mon ami, n'ouvre la lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu entends dire que quelque chose d'étrange m'est arrivé. Alors, efface les noms propres du manuscrit que je t'envoie, et fais-en huit copies que tu enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier exemplaire а M. le marquis de La Mole; et quinze jours après, jette les autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrières. »

Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte, que Fouqué ne devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu compromettant que possible pour Mlle de La Mole, mais enfin il peignait fort exactement sa position.

Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dоner sonna; elle fit battre son coeur. Son imagination, préoccupée du récit qu'il venait de composer, était toute aux pressentiments tragiques. Il s'était vu saisi par des domestiques, garrotté, conduit dans une cave avec un bâillon dans la bouche. Lа, un domestique le gardait а vue, et si l'honneur de la noble famille exigeait que l'aventure eût une fin tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent point de traces; alors, on disait qu'il était mort de maladie, et on le transportait mort dans sa chambre.

Emu de son propre conte comme un auteur dramatique, Julien avait réellement peur lorsqu'il entra dans la salle а manger. Il regardait tous ces domestiques en grande livrée. Il étudiait leur physionomie. Quels sont ceux qu'on a choisis pour l'expédition de cette nuit? se disait-il. Dans cette famille, les souvenirs de la cour de Henri III sont si présents, si souvent rappelés, que, se croyant outragés, ils auront plus de décision que les autres personnages de leur rang. Il regarda Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa famille; elle était pâle, et avait [Variante: et il lui trouvait] tout а fait une physionomie du Moyen Age. Jamais il ne lui avait trouvé l'air si grand, elle était vraiment belle et imposante. Il en devint presque amoureux. Pallida morte futura , se dit-il (Sa pâleur annonce ses grands desseins).

En vain, après dоner, il affecta de se promener longtemps dans le jardin, Mlle de La Mole n'y parut pas. Lui parler eût, dans ce moment, délivré son coeur d'un grand poids.

Pourquoi ne pas l'avouer? Il avait peur. Comme il était résolu а agir, il s'abandonnait а ce sentiment sans vergogne. Pourvu qu'au moment d'agir, je me trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce que je puis sentir en ce moment? Il alla reconnaоtre la situation et le poids de l'échelle.

C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de me servir! ici comme а Verrières. Quelle différence! Alors, ajouta-t-il avec un soupir, je n'étais pas obligé de me méfier de la personne pour laquelle je m'exposais. Quelle différence aussi dans le danger!

J'eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu'il n'y avait point de déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu ma mort inexplicable. Ici, quels récits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de l'hôtel de Chaulnes, de l'hôtel de Caylus, de l'hôtel de Retz, etc., partout enfin. Je serai un monstre dans la postérité.

Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi. Mais cette idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me justifier? En supposant que Fouqué imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une infamie de plus. Quoi! Je suis reçu dans une maison, et pour prix de l'hospitalité que j'y reçois, des bontés dont on m'y accable, j'imprime un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes! Ah! mille fois plutôt, soyons dupes!

Cette soirée fut affreuse.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:50

CHAPITRE XVI

UNE HEURE DU MATIN

Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d'années avec un goût parfait. Mais les arbres [Variante: avaient figuré dans le fameux Pré-aux-Clercs, si célèbre du temps de Henry III, ils] avaient plus d'un siècle. On y trouvait quelque chose de champêtre .

MASSINGER.





Il allait écrire un contre-ordre а Fouqué lorsque onze heures sonnèrent. Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il se fût enfermé chez lui. Il alla observer а pas de loup ce qui se passait dans toute la maison, surtout au quatrième étage, habité [Variante: dans les mansardes du quatrième, habitées] par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une des femmes de chambre de Mme de La Mole donnait soirée, les domestiques prenaient du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne doivent pas faire partie de l'expédition nocturne, ils seraient plus sérieux.

Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus les murs du jardin les gens chargés de me surprendre.

Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit trouver moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut épouser de me faire surprendre avant le moment où je serai entré dans sa chambre.

Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s'agit de mon honneur, pensa-t-il; si je tombe dans quelque bévue, ce ne sera pas une excuse а mes propres yeux de me dire: je n'y avais pas songé.

Le temps était d'une sérénité désespérante. Vers les onze heures la lune se leva, а minuit et demi elle éclairait en plein la façade de l'hôtel donnant sur le jardin.

Elle est folle, se disait Julien; comme une heure sonna, il y avait encore de la lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien n'avait eu autant de peur, il ne voyait que les dangers de l'entreprise, et n'avait aucun enthousiasme.

Il alla prendre l'immense échelle, attendit cinq minutes, pour laisser le temps а un contre-ordre, et а une heure cinq minutes posa l'échelle contre la fenêtre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet а la main, étonné de n'être pas attaqué. Comme il approchait de la fenêtre, elle s'ouvrit sans bruit:

-- Vous voilа, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'émotion; je suis vos mouvements depuis une heure.

Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se conduire, il n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait oser, il essaya d'embrasser Mathilde.

-- Fi donc! lui dit-elle en le repoussant.

Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un coup d'oeil autour de lui: la lune était si brillante que les ombres qu'elle formait dans la chambre de Mlle de La Mole étaient noires. Il peut fort bien y avoir lа des hommes cachés sans que je les voie, pensa-t-il.

-- Qu'avez-vous dans la poche de côté de votre habit? lui dit Mathilde, enchantée de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait étrangement; tous les sentiments de retenue et de timidité, si naturels а une fille bien née, avaient repris leur empire, et la mettaient au supplice.

-- J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, répondit Julien, non moins content d'avoir quelque chose а dire.

-- Il faut retirer l'échelle, dit Mathilde.

-- Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de l'entresol.

-- Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de prendre le ton de la conversation ordinaire; vous pourriez, ce me semble, abaisser l'échelle au moyen d'une corde qu'on attacherait au premier échelon. J'ai toujours une provision de cordes chez moi.

Et c'est lа une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le croyais sottement; mais que tout simplement je lui succède. Au fait, que m'importe! est-ce que je l'aime? Je triomphe du marquis en ce sens qu'il sera très fâché d'avoir un successeur, et plus fâché encore que ce successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au café Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaоtre! avec quel air méchant il me salua ensuite quand il ne put plus s'en dispenser!

Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle, il la descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon pour faire en sorte qu'elle ne touchât pas les vitres. Beau moment pour me tuer, pensa-t-il, si quelqu'un est caché dans la chambre de Mathilde; mais un silence profond continuait а régner partout.

L'échelle toucha la terre, Julien parvint а la coucher dans la plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.

-- Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes tout écrasées!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand sang-froid. Si on l'apercevait remontant au balcon, ce serait une circonstance difficile а expliquer.

-- Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en affectant le langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison était née а Saint-Domingue.)

-- Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.

Ah! que cet homme est digne de tout mon amour! pensa-t-elle.

Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui serra le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils restèrent immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le bruit ne se renouvelant pas, il n'y eut plus d'inquiétude.

Alors l'embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien s'assura que la porte était fermée avec tous ses verrous; il pensait bien а regarder sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et regarda.

Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité la plus extrême. Elle avait horreur de sa position.

-- Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.

Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s'ils sont aux écoutes, et d'éviter la bataille! pensa Julien.

-- La première est cachée dans une grosse Bible protestante que la diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici.

Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon а être entendu des personnes qui pouvaient être cachées dans deux grandes armoires d'acajou qu'il n'avait pas osé visiter.

-- Les deux autres sont а la poste, et suivent la même route que la première.

-- Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces précautions? dit Mathilde étonnée.

A propos de quoi est-ce que je mentirais? pensa Julien, et il lui avoua tous ses soupçons.

-- Voilа donc la cause de la froideur de tes lettres! s'écria Mathilde avec l'accent de la folie plus que de la tendresse.

Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la tête, ou du moins ses soupçons s'évanouirent, [Variante: il se trouva élevé а ses propres yeux,] il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu'а demi.

Il eut recours а sa mémoire, comme jadis а Besançon auprès d'Amanda Binet, et récita plusieurs des plus belles phrases de La Nouvelle Héloïse .

-- Tu as un coeur d'homme, lui répondit-on sans trop écouter ses phrases; j'ai voulu éprouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupçons et ta résolution te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.

Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus attentive а cette étrange façon de parler qu'au fond des choses qu'elle disait. Ce tutoiement, dépouillé du ton de la tendresse, ne faisait aucun plaisir а Julien, il s'étonnait de l'absence du bonheur; enfin pour le sentir, il eut recours а sa raison. Il se voyait estimé par cette jeune fille si fière, et qui n'accordait jamais de louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint а un bonheur d'amour-propre.

Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il avait trouvée quelquefois auprès de Mme de Rênal. [Variante: Quelle différence, grand Dieu!] Il n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment. C'était le plus vif bonheur d'ambition, et Julien était surtout ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui soupçonnés, et des précautions qu'il avait inventées. En parlant, il songeait aux moyens de profiter de sa victoire.

Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l'air atterrée de sa démarche, parut enchantée de trouver un sujet de conversation. On parla des moyens de se revoir. Julien jouit délicieusement de l'esprit et de la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On avait affaire а des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était certainement un espion, mais Mathilde et lui n'étaient pas non plus sans adresse.

Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour convenir de tout?

-- Je puis paraоtre, sans exciter de soupçons, dans toutes les parties de l'hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme de La Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver а celle de sa fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il arrivât toujours par une échelle, c'était avec un coeur ivre de joie qu'il s'exposerait а ce faible danger.

En l'écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de triomphe. Il est donc mon maоtre! se dit-elle. Déjа elle était en proie au remords. Sa raison avait horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre. Si elle l'eût pu, elle eût anéanti elle et Julien. Quand par instants la force de sa volonté faisait taire les remords, des sentiments de timidité et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle n'avait nullement prévu l'état affreux où elle se trouvait.

Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle а la fin, cela est dans les convenances, on parle а son amant. Et alors pour accomplir un devoir, et avec une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses résolutions qu'elle avait prises а son égard pendant ces derniers jours.

Elle avait décidé que s'il osait arriver chez elle avec le secours de l'échelle du jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, elle serait toute а lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli des choses aussi tendres. Jusque-lа ce rendez-vous était glacé. C'était а faire prendre l'amour en haine. Quelle leçon de morale pour une jeune imprudente! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment?

Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraоtre а un observateur superficiel l'effet de la haine la plus décidée, tant les sentiments qu'une femme se doit а elle-même avaient de peine а céder а une volonté aussi ferme, Mathilde finit par être pour lui une maоtresse aimable.

A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L'amour passionné était encore plutôt un modèle qu'on imitait qu'une réalité.

Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-même et envers son amant. Le pauvre garçon, se disait-elle, a été d'une bravoure achevée, il doit être heureux, ou bien c'est moi qui manque de caractère. Mais elle eût voulu racheter au prix d'une éternité de malheur la nécessité cruelle où elle se trouvait.

Malgré la violence affreuse qu'elle se faisait, elle fut parfaitement maоtresse de ses paroles.

Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla singulière plutôt qu'heureuse а Julien. Quelle différence, grand Dieu! avec son dernier séjour de vingt-quatre heures а Verrières! Ces belles façons de Paris ont trouvé le secret de tout gâter, même l'amour, se disait-il dans son injustice extrême.

Il se livrait а ces réflexions debout dans une des grandes armoires d'acajou où on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans l'appartement voisin, qui était celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit sa mère а la messe, les femmes quittèrent l'appartement, et Julien s'échappa avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux.

Il monta а cheval et chercha [Variante: alla au pas rechercher] les endroits les plus solitaires d'une des forêts voisines de Paris [Variante: du bois de Meudon]. Il était bien plus étonné qu'heureux. Le bonheur qui, de temps а autre, venait occuper son âme, était comme celui d'un jeune sous-lieutenant qui, а la suite de quelque action étonnante, vient d'être nommé colonel d'emblée par le général en chef; il se sentait porté а une immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui la veille, était а ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu а peu le bonheur de Julien augmenta а mesure qu'il s'éloignait.

S'il n'y avait rien de tendre dans son âme, c'est que, quelque étrange que ce mot puisse paraоtre, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui, avait accompli un devoir. Il n'y eut rien d'imprévu pour elle dans tous les événements de cette nuit que le malheur et la honte qu'elle avait trouvés au lieu de cette entière félicité [Variante: ces transports divins] dont parlent les romans.

Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se dit-elle.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:50

CHAPITRE XVII

UNE VIEILLE EPEE

I now mean to be serious; -- it is time,

Since laughter now-a-days is deem'd too serious

A jest at vice by virtue's called a crime .

Don Juan, C. XIII.





Elle ne parut pas au dоner. Le soir elle vint un instant au salon, mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; mais, pensa-t-il, [Variante: je dois me l'avouer,] je ne connais leurs usages, [Variante: les usages de la bonne compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu faire cent fois,] elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci. Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression des traits de Mathilde; il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air sec et méchant. Evidemment ce n'était pas la même femme qui, la nuit précédente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs pour être vrais.

Le lendemain, le surlendemain, même froideur de sa part; elle ne le regardait pas, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien, dévoré par la plus vive inquiétude, était а mille lieues des sentiments de triomphe qui l'avaient seuls animé le premier jour. Serait-ce, par hasard, se dit-il, un retour а la vertu? Mais ce mot était bien bourgeois pour l'altière Mathilde.

Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère а la religion, pensait Julien, elle l'aime comme très tile aux intérêts de sa caste.

Mais par simple délicatesse [Variante: féminine] ne peut-elle pas se reprocher vivement la faute [Variante: irréparable] qu'elle a commise? Julien croyait être son premier amant.

Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais je ne l'ai vue plus altière [Variante: plus semblable а une reine qui vient de descendre de son trône]. Me mépriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce qu'elle a fait pour moi, а cause seulement de la bassesse de ma naissance.

Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d'une maоtresse tendre et qui ne songe plus а sa propre existence du moment qu'elle a fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était furieuse contre lui.

Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait perdu son plus grand avantage.

Je me suis donné un maоtre! se disait Mlle de La Mole en proie au plus noir chagrin [Variante: se promenant agitée dans sa chambre]. Il est rempli d'honneur, а la bonne heure; mais si je pousse а bout sa vanité, il se vengera en faisant connaоtre la nature de nos relations. Jamais Mathilde n'avait eu d'amant, et [Variante: Tel est le malheur de notre siècle, les plus étranges égarements même ne guérissent pas de l'ennui. Julien était le premier amour de Mathilde, et,] dans cette circonstance de la vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes les plus sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères.

Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut me punir d'une peine atroce, si je le pousse а bout. Cette seule idée suffisait pour porter Mle de La Mole а l'outrager. Le courage était la première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que l'idée qu'elle jouait а croix ou pile son existence entière.

Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait а ne pas le regarder, Julien la suivit après dоner, et évidemment malgré elle, dans la salle de billard.

-- Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère а peine retenue, puisque en opposition а ma volonté bien évidemment déclarée, vous prétendez me parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant osé?

Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans s'en douter ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments de la haine la plus vive. Comme ni l'un ni l'autre n'avait le caractère endurant, que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en furent bientôt а se déclarer nettement qu'ils se brouillaient а jamais.

-- Je vous jure un secret éternel, dit Julien, j'ajouterais même que jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait souffrir de ce changement trop marqué. Il salua avec respect et partit.

Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir; il était bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du moment qu'il se vit а jamais brouillé avec elle.

Sa mémoire cruelle se mit а lui retracer les moindres circonstances de cette nuit qui dans la réalité l'avait laissé si froid.

Dans la nuit même qui suivit la déclaration de brouille éternelle, Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il aimait Mlle de La Mole.

Des combats affreux suivirent cette découverte: tous ses sentiments étaient bouleversés.

Deux jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait presque embrassé en fondant en larmes.

L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida а partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla а la poste.

Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place le lendemain dans la malle de Toulouse. Il l'arrêta et revint а l'hôtel de La Mole, annoncer son départ au marquis.

M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?

En le voyant paraоtre, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut impossible de se méprendre.

Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme:

-- Ainsi, vous ne m'aimez plus?

-- J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde en pleurant de rage contre elle-même.

-- Au premier venu! s'écria Julien, et il s'élança sur une vieille épée du Moyen Age, qui était conservée dans la bibliothèque comme une curiosité.

Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé la parole а Mlle de La Mole, venait d'être centuplée par les larmes de honte qu'il lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.

Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine, de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle, s'avança fièrement vers lui; ses larmes s'étaient taries.

L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement а Julien. Je tuerais sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un mouvement pour jeter l'épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater de rire а la vue de ce mouvement de mélodrame: il dut а cette idée le retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille épée curieusement et comme s'il y eût cherché quelque tache de rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité la replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.

Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute; Mlle de La Mole le regardait étonnée. J'ai donc été sur le point d'être tuée par mon amant! se disait-elle.

Cette idée la transportait dans les plus beaux temps du siècle de Charles IX et de Henri III.

Elle était immobile devant Julien qui venait de replacer l'épée, elle le regardait avec des yeux où il n'y avait plus de haine [Variante: d'où la haine s'était envolée]. Il faut convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais femme n'avait moins ressemblé а une poupée parisienne (ce mot était la grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).

Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Mathilde; c'est bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maоtre, après une rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme. Elle s'enfuit.

Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voilа cet être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas huit jours... Et ces instants ne reviendront jamais! et c'est par ma faute! Et, au moment d'une action si extraordinaire, si intéressante pour moi, je n'y étais pas sensible!... Il faut avouer que je suis né avec un caractère bien plat et bien malheureux.

Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.

-- Pour où? dit M. de La Mole.

-- Pour le Languedoc.

-- Non pas, s'il vous plaоt, vous êtes réservé а de plus hautes destinées, si vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes militaires, je vous consigne а l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous d'un moment а l'autre.

Julien salua,et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort étonné; il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre. Lа, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son sort.

Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner! Dieu sait combien de jours le marquis va me retenir а Paris; grand Dieu! que vais-je devenir? et pas un ami que je puisse consulter: l'abbé Pirard ne me laisserait pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait [Variante: , pour me distraire,] de m'affilier а quelque conspiration.

Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!

Qui pourra me guider, que vais-je devenir?
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:51

CHAPITRE XVIII

MOMENTS CRUELS

Et elle me l'avoue! Elle détaille jusqu'aux moindres circonstances! Son oeil si beau fixé sur le mien peint l'amour qu'elle sentit pour un autre!

SCHILLER.





Mademoiselle de La Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir été sur le point d'être tuée. Elle allait jusqu'а se dire: Il est digne d'être mon maоtre, puisqu'il a été sur le point de me tuer. Combien faudrait-il fondre ensemble de beaux jeunes gens de la société pour arriver а un tel mouvement de passion?

Il faut avouer qu'il était bien joli au moment où il est monté sur la chaise, pour replacer l'épée, précisément dans la position pittoresque que le tapissier décorateur lui a donnée! Après tout, je n'ai pas été si folle de l'aimer.

Dans cet instant, s'il se fût présenté quelque moyen honnête de renouer, elle l'eût saisi avec plaisir. Julien, enfermé а double tour dans sa chambre, était en proie au plus violent désespoir. Dans ses idées folles, il pensait а se jeter а ses pieds. Si au lieu de se tenir dans un lieu écarté, il eût erré au jardin et dans l'hôtel, de manière а se tenir а portée des occasions, il eût peut-être en un seul instant changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.

Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le mouvement sublime de saisir l'épée qui, dans ce moment, le rendait si joli aux yeux de Mlle de La Mole. Ce caprice, favorable а Julien, dura toute la journée; Mathilde se faisait une image charmante des courts instants pendant lesquels elle l'avait aimé, elle les regrettait.

Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n'a duré а ses yeux que depuis une heure après minuit, quand je l'ai vu arriver par son échelle avec tous ses pistolets dans la poche de côté de son habit, jusqu'а huit heures du matin. C'est un quart d'heure après, en entendant la messe а Sainte-Valère, que j'ai commencé а penser qu'il allait se croire mon maоtre, et qu'il pourrait bien essayer de me faire obéir au nom de la terreur.

Après dоner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et l'engagea en quelque sorte а la suivre au jardin; il obéit. Cette épreuve lui manquait. Mathilde cédait sans trop s'en douter а l'amour qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême а se promener а ses côtés, c'était avec curiosité qu'elle regardait ces mains qui le matin avaient saisi l'épée pour la tuer.

Après une telle action, après tout ce qui s'était passé, il ne pouvait plus être question de leur ancienne conversation.

Peu а peu, Mathilde se mit а lui parler avec confidence intime de l'état de son coeur. Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de conversation; elle en vint а lui raconter les mouvements d'enthousiasme passagers qu'elle avait éprouvés pour M. de Croisenois, pour M. de Caylus...

-- Quoi! pour M. de Caylus aussi! s'écria Julien; et toute l'amère jalousie d'un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea ainsi, et n'en fut point offensée.

Elle continua а torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments d'autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus intime vérité. Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les yeux. Il avait la douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des découvertes dans son propre coeur.

Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.

Soupçonner qu'un rival est aimé est déjа bien cruel, mais se voir avouer en détail l'amourqu'il inspire par la femme qu'on adore est sans doute le comble des douleurs.

O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui avaient porté Julien а se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel malheur intime et senti il s'exagérait leurs plus petits avantages! Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!

Mathilde lui semblait adorable, [Variante: un être au-dessus du divin;] toute parole est faible pour exprimer l'excès de son admiration. En se promenant а côté d'elle, il regardait а la dérobée ses mains, ses bras, son port de reine. Il était sur le point de tomber а ses pieds, anéanti d'amour et de malheur, et en criant: Pitié!

Et cette personne si belle, si supérieure а tout, qui une fois m'a aimé, c'est M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientôt!

Julien ne pouvait douter de la sincérité de Mlle de La Mole; l'accent de la vérité était trop évident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien absolument ne manquât а son malheur, il y eut des moments où, а force de s'occuper des sentiments qu'elle avait éprouvés une fois pour M. de Caylus, Mathilde en vint а parler de lui comme si elle l'aimait actuellement. Certainement il y avait de l'amour dans son accent, Julien le voyait nettement.

L'intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu'il eût moins souffert. Comment, arrivé а cet excès de malheur, le pauvre garçon eût-il pu deviner que c'était parce qu'elle parlait а lui, que Mlle de La Mole trouvait tant de plaisir а repenser aux velléités d'amour qu'elle avait éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Luz?

Rien ne saurait exprimer les angoisses de Julien. Il écoutait les confidences détaillées de l'amour éprouvé pour d'autres dans cette même allée de tilleuls où, si peu de jours auparavant, il attendait qu'une heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre. Un être humain ne peut soutenir le malheur а un plus haut degré.

Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler; et le sujet de conversation auquel ils semblaient tous deux revenir avec une sorte de volupté cruelle, c'était le récit des sentiments qu'elle avait éprouvés pour d'autres: elle lui racontait les lettres qu'elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu'aux paroles, elle lui récitait des phrases entières. Les derniers jours,elle semblait contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient une vive jouissance pour elle. [Variante : pour elle; elle y voyait la faiblesse de son tyran, elle pouvait donc se permettre de l'aimer.]

On voit que Julien n'avait aucune expérience de la vie, il n'avait pas même lu de romans; s'il eût été un peu moins gauche et qu'il eût dit avec quelque sang-froid а cette jeune fille, par lui si adorée et qui lui faisait des confidences si étranges: Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est pourtant moi que vous aimez...

Peut-être eût-elle été heureuse d'être devinée; du moins le succès eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé cette idée, et du moment qu'il eût choisi. Dans tous les cas il sortait bien, et avec avantage pour lui, d'une situation qui allait devenir monotone aux yeux de Mathilde.

-- Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour [Variante:, après une longue promenade,] Julien éperdu d'amour et de malheur.

Cette sottise était а peu près la plus grande qu'il pût commettre.

Ce mot détruisit en un clin d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole trouvait а lui parler de l'état de son coeur. Elle commençait а s'étonner qu'après ce qui s'était passé il ne s'offensât pas de ses récits; elle allait jusqu'а s'imaginer, au moment où il lui tint ce sot propos, que peut-être il ne l'aimait plus. La fierté a sans doute éteint son amour, se disait-elle. Il n'est pas homme а se voir impunément préférer des êtres comme Caylus, de Luz, Croisenois, qu'il avoue lui être tellement supérieurs. Non, je ne le verrai plus а mes pieds!

Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur, Julien lui faisait un éloge passionné des brillantes qualités de ces messieurs; il allait jusqu'а les exagérer. Cette nuance n'avait point échappé а Mlle de La Mole, elle en était étonnée, mais n'en devinait point la cause. L'âme frénétique de Julien, en louant un rival qu'il croyait aimé, sympathisait avec son bonheur.

Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant: Mathilde, sûre d'être aimée, le méprisa parfaitement.

Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain, ce mépris occupait tout son coeur; il n'était plus question du mouvement qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir а traiter Julien comme l'ami le plus intime; sa vue lui était désagréable. La sensation de Mathilde alla jusqu'au dégoût; rien ne saurait exprimer l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant sous ses yeux.

Julien n'avait rien compris а tout ce qui s'était passé, dans le coeur de Mathilde, mais il [Variante: sa vanité clairvoyante] discerna le mépris. Il eut le bon sens de ne paraоtre devant elle que le plus rarement possible, et jamais ne la regarda.

Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en quelque sorte de sa présence. Il crut sentir que son malheur s'en augmentait encore. Le courage d'un coeur d'homme ne peut aller plus loin, se disait-il. Il passait sa vie а une petite fenêtre dans les combles de l'hôtel; la persienne en était fermée avec soin, et de lа du moins il pouvait apercevoir Mlle de La Mole quand elle paraissait au jardin.

Que devenait-il quand après dоner il la voyait se promener avec M. de Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avoué quelque velléité d'amour autrefois éprouvée?

Julien n'avait pas l'idée d'une telle intensité de malheur; il était sur le point de jeter des cris; cette âme si ferme était enfin bouleversée de fond en comble.

Toute pensée étrangère а Mlle de La Mole lui était devenue odieuse; il était incapable d'écrire les lettres les plus simples.

-- Vous êtes fou, lui dit [Variante: un matin] le marquis.

Julien, tremblant d'être deviné, parla de maladie et parvint а se faire croire. Heureusement pour lui, le marquis le plaisanta а dоner sur son prochain voyage: Mathilde comprit qu'il pouvait être fort long. Il y avait déjа plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si brillants qui avaient tout ce qui manquait а cet être si pâle et si sombre, autrefois aimé d'elle, n'avaient plus le pouvoir de la tirer de sa rêverie.

Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l'homme qu'elle préfère parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un salon; mais un des caractères du génie est de ne pas traоner sa pensée dans l'ornière tracée par le vulgaire.

Compagne d'un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la fortune que j'ai, j'exciterai continuellement l'attention, je ne passerai point inaperçue dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse une révolution comme mes cousines, qui de peur du peuple n'osent pas gronder un postillon qui les mène mal, je serai sûre de jouer un rôle et un grand rôle, car l'homme que j'ai choisi a du caractère et une ambition sans bornes. Que lui manque-t-il? des amis, de l'argent? Je lui en donne. Mais sa pensée traitait un peu Julien en être inférieur dont on se fait quand on veut. [Variante: fait la fortune quand et comment on veut et de l'amour duquel on ne se permet pas même de douter.]
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:51

CHAPITRE XIX

L'OPERA BOUFFE

O how this spring of love resembleth

The uncertain glory of an April day;

Which now shows all the beauty of the sun

And by and by a cloud takes all away!

SHAKESPEARE.





Occupée de l'avenir et du rôle singulier qu'elle espérait, Mathilde en vint bientôt jusqu'а regretter les discussions sèches et métaphysiques qu'elle avait souvent avec Julien. Fatiguée de si hautes pensées, quelquefois aussi elle regrettait les moments de bonheur qu'elle avait trouvés auprès de lui; ces derniers souvenirs ne paraissaient point sans remords, elle en était accablée dans de certains moments.

Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une fille telle que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mérite; on ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce а monter а cheval qui m'ont séduite, mais ses profondes discussions sur l'avenir qui attend la France, ses idées sur la ressemblance que les événements qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la révolution de 1688 en Angleterre. J'ai été séduite, répondait-elle а ses remords, je suis une faible femme, mais du moins je n'ai pas été égarée comme une poupée par les avantages extérieurs.

S'il y a une révolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le rôle de Roland, et moi celui de Mme Roland? J'aime mieux ce rôle que celui de Mme de Staël: l'immoralité de la conduite sera un obstacle dans notre siècle. Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse; j'en mourrais de honte.

Les rêveries de Mathilde n'étaient pas toutes aussi graves, il faut l'avouer, que les pensées que nous venons de transcrire.

Elle regardait Julien [Variante: а la dérobée], elle trouvait une grâce charmante а ses moindres actions.

Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue а détruire chez lui jusqu'а la plus petite idée qu'il a des droits.

L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garçon m'a dit ce mot d'amour [Variante: naïf, au jardin], il y a huit jours, le prouve de reste; il faut convenir que j'ai été bien extraordinaire de me fâcher d'un mot où brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas sa femme? Son mot était naturel, et, il faut l'avouer, il était bien aimable. Julien m'aimait encore après des conversations éternelles dans lesquelles je ne lui avais parlé, et avec bien de la cruauté, j'en conviens, que des velléités d'amour que l'ennui de la vie que je mène m'avait inspirées pour ces jeunes gens de la société desquels il est si jaloux. Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour moi! combien auprès de lui ils me semblent étiolés et tous copies les uns des autres.

En faisant ces réflexions, Mathilde [Variante: , pour se donner une contenance aux yeux de sa mère qui la regardait,] traçait au hasard des traits de crayon sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle venait d'achever l'étonna, la ravit: il ressemblait а Julien d'une manière frappante. C'est la voix du ciel! Voilа un des miracles de l'amour, s'écria-t-elle avec transport: sans m'en douter je fais son portrait.

Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, [Variante: prit des couleurs,] s'appliqua beaucoup, chercha sérieusement а faire le portrait de Julien, mais elle ne put réussir; le profil tracé au hasard se trouva toujours le plus ressemblant; Mathilde en fut enchantée, elle y vit une preuve évidente de grande passion.

Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler pour aller а l'Opéra italien. Elle n'eut qu'une idée, chercher Julien des yeux pour le faire engager par sa mère а les accompagner.

Il ne parut point; ces dames n'eurent que des êtres vulgaires dans leur loge. Pendant tout le premier acte de l'opéra, Mathilde rêva а l'homme qu'elle aimait avec les transports de la passion la plus vive; mais au second acte une maxime d'amour chantée, il faut l'avouer, sur une mélodie digne de Cimarosa, pénétra son coeur. L'héroïne de l'opéra disait: Il faut me punir de l'excès d'adoration que je sens pour lui, je l'aime trop!

Du moment qu'elle eut entendu cette cantilène sublime, tout ce qui existait au monde disparut pour Mathilde. On lui parlait, elle ne répondait pas; sa mère la grondait, а peine pouvait-elle prendre sur elle de la regarder. Son extase arriva а un état d'exaltation et de passion comparable aux mouvements les plus violents que depuis quelques jours Julien avait éprouvés pour elle. La cantilène, pleine d'une grâce divine sur laquelle était chantée la maxime qui lui semblait faire une application si frappante а sa position, occupait tous les instants où elle ne songeait pas directement а Julien. Grâce а son amour pour la musique, elle fut ce soir-lа comme Mme de Rênal était toujours en pensant а Julien. L'amour de tête a plus d'esprit sans doute que l'amour vrai, mais il n'a que des instants d'enthousiasme; il se connaоt trop, il se juge sans cesse; loin d'égarer la pensée, il n'est bâti qu'а force de pensées.

De retour а la maison, quoi que pût dire Mme de La Mole, Mathilde prétendit avoir la fièvre, et passa une partie de la nuit а répéter cette cantilène sur son piano. Elle chantait les paroles de l'air célèbre qui l'avait charmée:

Devo punirmi, devo punirmi, Se troppo amai, etc.

Le résultat de cette nuit de folie fut qu'elle crut être parvenue а triompher de son amour. (Cette page nuira de plus d'une façon au malheureux auteur. Les âmes glacées l'accuseront d'indécence. Il ne fait point l'injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de Paris de supposer qu'une seule d'entre elles soit susceptible des mouvements de folie qui dégradent le caractère de Mathilde. Ce personnage est tout а fait d'imagination, et même imaginé bien en dehors des habitudes sociales qui parmi tous les siècles assureront un rang si distingué а la civilisation du XIXe siècle.

Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait l'ornement des bals de cet hiver.

Je ne pense pas non plus que l'on puisse les accuser de trop mépriser une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui assure une position agréable dans le monde. Loin de ne voir que de l'ennui dans tous ces avantages, ils sont en général l'objet des désirs les plus constants, et s'il y a passion dans les coeurs elle est pour eux.

Ce n'est point l'amour non plus qui se charge de la fortune des jeunes gens doués de quelque talent comme Julien; ils s'attachent d'une étreinte invincible а une coterie, et quand la coterie fait fortune, toutes les bonnes choses de la société pleuvent sur eux. Malheur а l'homme d'étude qui n'est d'aucune coterie, on lui reprochera jusqu'а de petits succès fort incertains, et la haute vertu triomphera en le volant. Eh, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète а vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d'être immoral! Son miroir montre la fange, et vous accusez le miroir! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau croupir et le bourbier se former.

Maintenant qu'il est bien convenu que le caractère de Mathilde est impossible dans notre siècle, non moins prudent que vertueux, je crains moins d'irriter en continuant le récit des folies de cette aimable fille.)

Pendant toute la journée du lendemain elle épia les occasions de s'assurer de son triomphe sur sa folle passion. Son grand but fut de déplaire en tout а Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui échappa.

Julien était trop malheureux et surtout trop agité pour deviner une manoeuvre de passion aussi compliquée, encore moins put-il voir tout ce qu'elle avait de favorable pour lui: il en fut la victime; jamais peut-être son malheur n'avait été aussi excessif. Ses actions étaient tellement peu sous la direction de son esprit, que si quelque philosophe chagrin lui eût dit: « Songez а profiter rapidement des dispositions qui vont vous être favorables; dans ce genre d'amour de tête, que l'on voit а Paris, la même manière d'être ne peut durer plus de deux jours », il ne l'eût pas compris. Mais quelque exalté qu'il fût, Julien avait de l'honneur. Son premier devoir était la discrétion; il le comprit. Demander conseil, raconter son supplice au premier venu eût été un bonheur comparable а celui du malheureux qui, traversant un désert enflammé, reçoit du ciel une goutte d'eau glacée. Il connut le péril, il craignit de répondre par un torrent de larmes а l'indiscret qui l'interrogerait; il s'enferma chez lui.

Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut quitté, il y descendit; il s'approcha d'un rosier où elleavait pris une fleur.

La nuit était sombre, il put se livrer а tout son malheur sans craindre d'être vu. Il était évident pour lui que Mlle de La Mole aimait un de ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle l'avait aimé lui, mais elle avait connu son peu de mérite.

Et en effet, j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction; je suis au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour les autres, bien insupportable а moi-même. Il était mortellement dégoûté de toutes ses bonnes qualités, de toutes les choses qu'il avait aimées avec enthousiasme; et dans cet état d' imagination renversée , il entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur est d'un homme supérieur.

Plusieurs fois l'idée du suicide s'offrit а lui; cette image était pleine de charmes, c'était comme un repos délicieux; c'était le verre d'eau glacée offert au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de chaleur.

Ma mort augmentera le mépris qu'elle a pour moi! s'écria-t-il. Quel souvenir je laisserai!

Tombé dans ce dernier abоme du malheur, un être humain n'a de ressources que le courage. Julien n'eut pas assez de génie pour se dire: Il faut oser; mais comme [Variante: le soir,] il regardait la fenêtre de la chambre de Mathilde, il vit а travers les persiennes qu'elle éteignait sa lumière: il se figurait cette chambre charmante qu'il avait vue, hélas! une fois en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin.

Une heure sonna; entendre le son de la cloche et se dire: Je vais monter avec l'échelle, ne fut qu'un instant.

Ce fut l'éclair du génie, les bonnes raisons arrivèrent en foule. Puis-je être plus malheureux! se disait-il. Il courut а l'échelle, le jardinier l'avait enchaоnée. A l'aide du chien d'un de ses pistolets, qu'il brisa, Julien, animé dans ce moment d'une force surhumaine, tordit un des chaоnons de la chaоne qui retenait l'échelle; il en fut maоtre en peu de minutes, et la plaça contre la fenêtre de Mathilde.

Elle va se fâcher, m'accabler de mépris, qu'importe? Je lui donne un baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue...; mes lèvres toucheront sa joue avant que de mourir!

Il volait en montant l'échelle, il frappe а la persienne ; après quelques instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne, l'échelle s'y oppose: Julien se cramponne au crochet de fer destiné а tenir la persienne ouverte, et, au risque de se précipiter mille fois, donne une violente secousse а l'échelle et la déplace un peu. Mathilde peut ouvrir la persienne.

Il se jette dans la chambre plus mort que vif:

-- C'est donc toi! dit-elle en se précipitant dans ses bras... ................................................................................

Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien? Celui de Mathilde fut presque égal.

Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait а lui.

-- Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le serrant dans ses bras de façon а l'étouffer; tu es mon maоtre, je suis ton esclave, il faut que je te demande pardon а genoux d'avoir voulu me révolter. Elle quittait ses bras pour tomber а ses pieds. Oui, tu es mon maоtre, lui disait-elle encore ivre de bonheur et d'amour; règne а jamais sur moi, punis sévèrement ton esclave quand elle voudra se révolter.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:52

(suite)

Dans un autre moment, elle s'arrache de ses bras, allume la bougie, et Julien a toutes les peines du monde а l'empêcher de se couper tout un côté de ses cheveux.

-- Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante: si jamais un exécrable orgueil vient m'égarer, montre-moi ces cheveux et dis: Il n'est plus question d'amour, il ne s'agit pas de l'émotion que votre âme peut éprouver en ce moment, vous avez juré d'obéir, obéissez sur l'honneur.

Mais il est plus sage de supprimer la description d'un tel degré d'égarement et de félicité.

La vertu de Julien fut égale а son bonheur.

-- Il faut que je descende par l'échelle, dit-il а Mathilde, quand il vit l'aube du jour paraоtre sur les cheminées lointaines du côté de l'orient, au-delа des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de vous, je me prive de quelques heures du plus étonnant bonheur qu'une âme humaine puisse goûter, c'est un sacrifice que je fais а votre réputation: si vous connaissez mon coeur, vous comprenez la violence que je me fais. Serez-vous toujours pour moi ce que vous êtes en ce moment? Mais l'honneur parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre première entrevue, tous les soupçons n'ont pas été dirigés contre les voleurs. M. de La Mole a fait établir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est environné d'espions, on sait ce qu'il fait chaque nuit...

A cette idée, Mathilde rit aux éclats. Sa mère et une femme de service furent éveillées ; tout а coup on lui adressa la parole а travers la porte. Julien la regarda, elle pâlit en grondant la femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole а sa mère.

-- Mais si elles ont l'idée d'ouvrir la fenêtre, elles voient l'échelle! lui dit Julien.

Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'échelle et se laissa glisser plutôt qu'il ne descendit; en un moment il fut а terre.

Trois secondes après, l'échelle était sous l'allée de tilleuls, et l'honneur de Mathilde sauvé. Julien, revenu а lui, se trouva tout en sang et presque nu, il s'était blessé en se laissant glisser sans précaution.

L'excès du bonheur lui avait rendu toute l'énergie de son caractère: vingt hommes se fussent présentés, que les attaquer seul, en cet instant, n'eût été qu'un plaisir de plus. Heureusement, sa vertu militaire ne fut pas mise а l'épreuve: il coucha l'échelle а sa place ordinaire; il replaça la chaоne qui la retenait; il n'oublia point de revenir effacer l'empreinte que l'échelle avait laissée dans la plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.

Comme, dans l'obscurité, il promenait sa main sur la terre molle pour s'assurer que l'empreinte était entièrement effacée, il sentit tomber quelque chose sur ses mains, c'était tout un côté des cheveux de Mathilde, qu'elle avait coupé et qu'elle lui jetait.

Elle était а sa fenêtre.

-- Voilа ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le signe d'une obéissance éternelle. Je renonce а l'exercice de ma raison, sois mon maоtre.

Julien, vaincu, fut sur le point d'aller reprendre l'échelle et de remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus forte.

Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était pas chose facile. Il réussit а forcer la porte d'une cave; parvenu dans la maison, il fut obligé d'enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans son trouble il avait laissé, dans la petite chambre qu'il venait d'abandonner si rapidement, jusqu'а la clef qui était dans la poche de son habit. Pourvu, pensa-t-il, qu'elle songe а cacher toute cette dépouille mortelle!

Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et comme le soleil se levait, il tomba dans un profond sommeil.

La cloche du déjeuner eut grand'peine а l'éveiller, il parut а la salle а manger. Bientôt après Mathilde y entra. L'orgueil de Julien eut un moment bien heureux en voyant l'amour qui éclatait dans les yeux de cette personne si belle et environnée de tant d'hommages; mais bientôt sa prudence eut lieu d'être effrayée.

Sous prétexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure, Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon que Julien pût apercevoir du premier coup d'oeil toute l'étendue du sacrifice qu'elle avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente. Si une aussi belle figure avait pu être gâtée par quelque chose, Mathilde y serait parvenue; tout un côté de ses beaux cheveux, d'un blond cendré, était coupé [Variante: inégalement] а un demi-pouce de la tête.

A déjeuner, toute la manière d'être de Mathilde répondit а cette première imprudence. On eût dit qu'elle prenait а tâche de faire savoir а tout le monde la folle passion qu'elle avait pour Julien. Heureusement, ce jour-lа, M. de La Mole et la marquise étaient fort occupés d'une promotion de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans laquelle M. de Chaulnes n'était pas compris. Vers la fin du repas, il arriva а Mathilde, qui parlait а Julien, de l'appeler mon maоtre . Il rougit jusqu'au blanc des yeux.

Soit hasard ou fait exprès de la part de Mlle de La Mole, Mathilde ne fut pas un instant seule ce jour-lа. Le soir, en passant de la salle а manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire а Julien:

-- [Variante: Tous mes projets sont renversés.] Croirez-vous que ce soit un prétexte de ma part? Maman vient de décider qu'une de ses femmes s'établira la nuit dans mon appartement.

Cette journée passa comme un éclair. Julien était au comble du bonheur. Dès sept heures du matin, le lendemain, il était installé dans la bibliothèque; il espérait que Mlle de La Mole daignerait y paraоtre; il lui avait écrit une lettre infinie.

Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était ce jour-lа coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux s'était chargé de cacher la place des cheveux coupés. Elle regarda une ou deux fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n'était plus question de l'appeler mon maоtre .

L'étonnement de Julien l'empêchait de respirer... Mathilde se reprochait presque tout ce qu'elle avait fait pour lui.

En y pensant mûrement, elle avait décidé que c'était un être, si ce n'est tout а fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour mériter toutes les étranges folies qu'elle avait osées pour lui. Au total, elle ne songeait guère а l'amour; ce jour-lа, elle était lasse d'aimer.

Pour Julien, les mouvements de son coeur furent ceux d'un enfant de seize ans. Le doute affreux, l'étonnement, le désespoir l'occupèrent tour а tour pendant ce déjeuner qui lui sembla d'une éternelle durée.

Dès qu'il put décemment se lever de table, il se précipita plutôt qu'il ne courut а l'écurie, sella lui-même son cheval, et partit au galop; il craignait de se déshonorer par quelque faiblesse. Il faut que je tue mon coeur а force de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les bois de Meudon. Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit pour mériter une telle disgrâce?

Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant а l'hôtel, être mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne vit plus, c'est son cadavre qui s'agite encore.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:52

CHAPITRE XX

LE VASE DU JAPON

Son coeur ne comprend pas d'abord tout l'excès de son malheur; il est plus troublé qu'ému. Mais а mesure que la raison revient. il sent la profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie se trouvent anéantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du désespoir qui le déchire. Mais а quoi bon parler de douleur physique? Quelle douleur sentie par le corps seulement est comparable а celle-ci?

JEAN PAUL.



On sonnait le dоner, Julien n'eut que le temps de s'habiller; il trouva au salon Mathilde, qui faisait des instances а son frère et а M. de Croisenois pour les engager а ne pas aller passer la soirée а Suresnes, chez madame la maréchale de Fervaques.

Il eût été difficile d'être plus séduisante et plus aimable pour eux. Après dоner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis. On eût dit que mademoiselle de La Mole avait repris, avec le culte de l'amitié fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps fût charmant ce soir-lа, elle insista pour ne pas aller au jardin; elle voulut que l'on ne s'éloignât pas de la bergère où madame de La Mole était placée. Le canapé bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.

Mathilde avait de l'humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait parfaitement ennuyeux: il était lié au souvenir de Julien.

Le malheur diminue l'esprit. Notre héros eut la gaucherie de s'arrêter auprès de cette petite chaise de paille, qui jadis avait été témoin de triomphes si brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa la parole; sa présence était comme inaperçue et pire encore. Ceux des amis de mademoiselle de La Mole, qui étaient placés près de lui а l'extrémité du canapé, affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut l'idée.

C'est une disgrâce de cour, pensa-t-il. Il voulut étudier un instant les gens qui prétendaient l'accabler de leur dédain.

L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès du roi, d'où il résultait que ce bel officier plaçait au commencement de sa conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait, cette particularité piquante: son oncle s'était mis en route а sept heures pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher. Ce détail était amené avec toute l'apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.

En observant M. de Croisenois avec l'oeil sévère du malheur, Julien remarqua l'extrême influence que cet aimable et bon jeune homme supposait aux causes occultes. C'était au point qu'il s'attristait et prenait de l'humeur s'il voyait attribuer un événement un peu important а une cause simple et toute naturelle. Il y a lа un peu de folie, se dit Julien. Ce caractère a un rapport frappant avec celui de l'empereur Alexandre tel que me l'a décrit le prince Korasoff. Durant la première année de son séjour а Paris, le pauvre Julien sortant du séminaire, ébloui par les grâces pour lui si nouvelles de tous ces aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur véritable caractère commençait seulement а se dessiner а ses yeux.

Je joue ici un rôle indigne, pensa-t-il tout а coup. Il s'agissait de quitter sa petite chaise de paille d'une façon qui ne fût pas trop gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau а une imagination tout occupée ailleurs. Il fallait avoir recours а la mémoire, la sienne était, il faut l'avouer, peu riche en ressources de ce genre; le pauvre garçon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il d'une gaucherie parfaite et remarquée de tous lorsqu'il se leva pour quitter le salon. Le malheur était trop évident dans toute sa manière d'être. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rôle d'un importun subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on pense de lui.

Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux l'empêchèrent toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il avait, pour soutenir sa fierté, le souvenir de ce qui s'était passé l'avant-veille. Quels que soient leurs avantages sur moi, pensait-il en entrant seul au jardin, Mathilde n'a été pour aucun d'eux ce que deux fois dans ma vie elle a daigné être pour moi.

Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractère de la personne singulière que le hasard venait de rendre maоtresse absolue de tout son bonheur.

Il s'en tint la journée suivante а tuer de fatigue lui et son cheval. Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé bleu, auquel Mathilde était fidèle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait pas même le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire une étrange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.

Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit de la fatigue physique, des souvenirs trop séduisants commençaient а envahir toute son imagination. Il n'eut pas le génie de voir que par ses grandes courses а cheval dans les bois des environs de Paris, n'agissant que sur lui-même et nullement sur le coeur ou sur l'esprit de Mathilde, il laissait au hasard la disposition de son sort.

Il lui semblait qu'une chose apporterait а sa douleur un soulagement infini ce serait de parler а Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui dire?

C'est а quoi, un matin а sept heures, il rêvait profondément lorsque tout а coup il la vit entrer dans la bibliothèque.

-- Je sais, monsieur, que vous désirez me parler.

-- Grand Dieu! qui vous l'a dit?

-- Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez me perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas réel, ne m'empêchera certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime plus, monsieur, mon imagination folle m'a trompée...

A ce coup terrible, éperdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de déplaire? Mais la raison n'avait plus aucun empire sur ses actions. Un instinct aveugle le poussait а retarder la décision de son sort. Il lui semblait que tant qu'il parlait, tout n'était pas fini. Mathilde n'écoutait pas ses paroles, leur son l'irritait, elle ne concevait pas qu'il eût l'audace de l'interrompre.

Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient ce matin-lа également malheureuse. Elle était en quelque sorte anéantie par l'affreuse idée d'avoir donné des droits sur elle а un petit abbé, fils d'un paysan. C'est а peu près, se disait-elle dans les moments où elle s'exagérait son malheur, comme si j'avais а me reprocher une faiblesse pour un des laquais.

Dans les caractères hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la colère contre soi-même а l'emportement contre les autres; les transports de fureur sont dans ce cas un plaisir vif.

En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d'accabler Julien des marques de mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit, et cet esprit triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de leur infliger des blessures cruelles.

Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis а l'action d'un esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente. Loin de songer le moins du monde а se défendre en cet instant, il en vint а se mépriser soi-même. En s'entendant accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant d'esprit pour détruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi, il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu'elle n'en disait pas assez.

Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux а punir ainsi elle et lui de l'adoration qu'elle avait sentie quelques jours auparavant.

Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la première fois les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance. Elle ne faisait que répéter ce que depuis huit jours disait dans son coeur l'avocat du parti contraire а l'amour.

Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle de La Mole le retint par le bras avec autorité.

-- Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez très haut, on vous entendra de la pièce voisine.

-- Qu'importe! reprit fièrement Mlle de La Mole, qui osera dire qu'on m'entend? Je veux guérir а jamais votre petit amour-propre des idées qu'il a pu se figurer sur mon compte.

Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était tellement étonné, qu'il en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime plus, se répétait-il en se parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position. Il paraоt qu'elle m'a aimé huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute la vie.

Est-il bien possible, elle n'était rien! rien pour mon coeur, il y a si peu de jours!

Les jouissances d'orgueil inondaient le coeur de Mathilde; elle avait donc pu rompre а tout jamais! Triompher si complètement d'un penchant si puissant la rendrait parfaitement heureuse. Ainsi ce petit monsieur comprendra, et une fois pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun empire sur moi. Elle était si heureuse, que réellement elle n'avait plus d'amour en ce moment.

Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un être moins passionné que Julien, l'amour fût devenu impossible. Sans s'écarter un seul instant de ce qu'elle se devait а elle-même, Mlle de La Mole lui avait adressé de ces choses désagréables, tellement bien calculées, qu'elles peuvent paraоtre une vérité, même quand on s'en souvient de sang-froid.

La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scène si étonnante fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait fermement que tout était fini а tout jamais entre eux, et cependant le lendemain, au déjeuner, il fut gauche et timide devant elle. C'était un défaut qu'on n'avait pu lui reprocher jusque-lа. Dans les petites comme dans les grandes choses, il savait nettement ce qu'il devait et voulait faire, et l'exécutait.

Ce jour-lа, après le déjeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une brochure séditieuse et pourtant assez rare, que le matin son curé lui avait apportée en secret, Julien, en la prenant sur une console, fit tomber un vieux vase de porcelaine bleu, laid au possible.

Mme de La Mole se leva en jetant un cri de détresse et vint considérer de près les ruines de son vase chéri. C'était du vieux japon, disait-elle, il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'était un présent des Hollandais au duc d'Orléans régent qui l'avait donné а sa fille...

Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie de voir brisé ce vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien était silencieux et point trop troublé; il vit Mlle de La Mole tout près de lui.

-- Ce vase, lui dit-il, est а jamais détruit, ainsi en est-il d'un sentiment qui fut autrefois le maоtre de mon coeur; je vous prie d'agréer mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il sortit.

-- On dirait en vérité, dit Mme de La Mole comme il s'en allait, que ce M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de faire.

Ce mot tomba directement sur le coeur de Mathilde. Il est vrai, se dit-elle, ma mère a deviné juste, tel est le sentiment qui l'anime. Alors seulement cessa la joie de la scène qu'elle lui avait faite la veille. Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme apparent; il me reste un grand exemple, cette erreur est affreuse, humiliante! elle me vaudra la sagesse pour tout le reste de la vie.

Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour cette folle me tourmente-t-il encore?

Cet amour, loin de s'éteindre comme il l'espérait, fit des progrès rapides. Elle est folle, il est vrai, se disait-il, en est-elle moins adorable? Est-il possible d'être plus jolie? Tout ce que la civilisation la plus élégante peut présenter de vifs plaisirs, n'était-il pas réuni comme а l'envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs de bonheur passé s'emparaient de Julien, et détruisaient rapidement tout l'ouvrage de la raison.

La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais sévères ne font qu'en augmenter le charme.

Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux japon, Julien était décidément l'un des hommes les plus malheureux.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:52

CHAPITRE XXI

LA NOTE SECRETE

Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le voyant, bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.

Lettre а l'Auteur.





Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son oeil était brillant.

-- Parlons un peu de votre mémoire, dit-il а Julien, on dit qu'elle est prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les réciter а Londres? mais sans changer un mot!...

Le marquis chiffonnait avec humeur La Quotidienne du jour, et cherchait en vain а dissimuler un air fort sérieux et que Julien ne lui avait jamais vu, même lorsqu'il était question du procès Frilair.

Julien avait déjа assez d'usage pour sentir qu'il devait paraоtre tout а fait dupe du ton léger qu'on lui montrait.

-- Ce numéro de La Quotidienne n'est peut-être pas fort amusant; mais, si monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le lui réciter tout entier.

-- Quoi! même les annonces?

-- Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.

-- M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravité soudaine.

-- Oui, monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma mémoire.

-- C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier: je ne vous demande pas votre serment de ne jamais répéter ce que vous allez entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure. J'ai répondu de vous, je vais vous mener dans un salon où se réuniront douze personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira.

Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun parlera а son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en reprenant l'air fin et léger qui lui était si naturel. Pendant que nous parlerons, vous écrirez une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec moi, nous réduirons ces vingt pages а quatre. Ce sont ces quatre pages que vous me réciterez demain matin au lieu de tout le numéro de La Quotidienne . Vous partirez aussitôt après; il faudra courir la poste comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de n'être remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un grand personnage. Lа, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout ce qui l'entoure; car parmi ses secrétaires, parmi ses domestiques, il y a des gens vendus а nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage pour les intercepter.

Vous aurez une lettre de recommandation insignifiante.

Au moment où Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que voici et que je vous prête pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est toujours autant de fait, donnez-moi la vôtre.

Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les quatre pages que vous aurez apprises par coeur.

Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pourrez, si Son Excellence vous interroge, raconter la séance а laquelle vous allez assister.

Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre Paris et la résidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient pas mieux que de tirer un coup de fusil а M. l'abbé Sorel. Alors sa mission est finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment saurons-nous votre mort? Votre zèle ne peut pas aller jusqu'а nous en faire part.

Courez sur-le-champ acheter un habillement complet, reprit le marquis d'un air sérieux. Mettez-vous а la mode d'il y a deux ans. Il faut ce soir que vous ayez l'air peu soigné. En voyage, au contraire, vous serez comme а l'ordinaire. Cela vous surprend, votre méfiance devine? Oui, mon ami, un des vénérables personnages que vous allez entendre opiner est fort capable d'envoyer des renseignements, au moyen desquels on pourra bien vous donner au moins de l'opium, le soir, dans quelque bonne auberge où vous aurez demandé а souper.

-- Il vaut mieux, dit Julien, faire trente lieues de plus et ne pas prendre la route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...

Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement que Julien ne lui avait pas vu а ce point depuis Bray-le-Haut.

-- C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai а propos de vous le dire. Je n'aime pas les questions.

-- Ceci n'en était pas une, reprit Julien avec effusion; je vous le jure, monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la plus sûre.

--Oui, il paraоt que votre esprit était bien loin. N'oubliez jamais qu'un ambassadeur, et de votre âge encore, ne doit pas avoir l'air de forcer la confiance.

Julien fut très mortifié, il avait tort. Son amour-propre cherchait une excuse et ne la trouvait pas.

-- Comprenez donc, ajouta M. de La Mole, que toujours on en appelle а son coeur quand on a fait quelque sottise.

Une heure après, Julien était dans l'antichambre du marquis avec une tournure subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc douteux, et quelque chose de cuistre dans toute l'apparence.

En le voyant, le marquis éclata de rire, et alors seulement la justification de Julien fut complète.

Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, а qui se fier? et cependant quand on agit, il faut se fier а quelqu'un. Mon fils et ses brillants amis de même acabit ont du coeur, de la fidélité pour cent mille; s'il fallait se battre, ils périraient sur les marches du trône, ils savent tout... excepté ce dont on a besoin dans le moment. Du diable si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par coeur quatre pages et faire cent lieues sans être dépisté. Norbert saurait se faire tuer comme ses aïeux, c'est aussi le mérite d'un conscrit...

Le marquis tomba dans une rêverie profonde: Et encore se faire tuer, dit-il avec un soupir, peut-être ce Sorel le saurait-il aussi bien que lui...

-- Montons en voiture, dit le marquis comme pour chasser une idée importune.

-- Monsieur, dit Julien, pendant qu'on m'arrangeait cet habit, j'ai appris par coeur la première page de La Quotidienne d'aujourd'hui.

Le marquis prit le journal. Julien récita sans se tromper d'un seul mot. Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-lа; pendant ce temps ce jeune homme ne remarque pas les rues par lesquelles nous passons.

Ils arrivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie boisé et en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais renfrogné achevait d'établir une grande table а manger, qu'il changea plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout taché d'encre, dépouille de quelque ministère.

Le maоtre de la maison était un homme énorme, dont le nom ne fut point prononcé; Julien lui trouva la physionomie et l'éloquence d'un homme qui digère.

Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la table. Pour se donner une contenance, il se mit а tailler des plumes. Il compta du coin de l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait que par le dos. Deux lui parurent adresser la parole а M. de La Mole sur le ton de l'égalité, les autres semblaient plus ou moins respectueux.

Un nouveau personnage entra sans être annoncé. Ceci est singulier, pensa Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette précaution serait prise en mon honneur? Tout le monde se leva pour recevoir le nouveau venu. Il portait la même décoration extrêmement distinguée que trois autres des personnes qui étaient déjа dans le salon. On parlait assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut réduit а ce que pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il était court et épais, haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression autre qu'une méchanceté de sanglier.

L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivée presque immédiate d'un être tout différent. C'était un grand homme, très maigre, et qui portait trois ou quatre gilets. Son oeil était caressant, son geste poli.

C'est toute la physionomie du vieil évêque de Besançon, pensa Julien. Cet homme appartenait évidemment а l'Eglise, il n'annonçait pas plus de cinquante а cinquante-cinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus paterne.

Le jeune évêque d'Agde parut, il eut l'air fort étonné quand, faisant la revue des présents, ses yeux arrivèrent а Julien. Il ne lui avait pas adressé la parole depuis la cérémonie de Bray-le-Haut. Son regard surpris embarrassa et irrita Julien. Quoi donc! se disait celui-ci, connaоtre un homme me tournera-t-il toujours а malheur? Tous ces grands seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident nullement, et le regard de ce jeune évêque me glace! Il faut convenir que je suis un être bien singulier et bien malheureux.

Un petit homme extrêmement noir entra bientôt avec fracas, et se mit а parler dès la porte; il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Dès l'arrivée de ce parleur impitoyable, des groupes se formèrent, apparemment pour éviter l'ennui de l'écouter.

En s'éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas bout de la table, occupé par Julien. Sa contenance devenait de plus en plus embarrassée; car enfin, quelque effort qu'il fоt, il ne pouvait pas ne pas entendre, et quelque peu d'expérience qu'il eût, il comprenait toute l'importance des choses dont on parlait sans aucun déguisement; et combien les hauts personnages qu'il avait apparemment sous les yeux devaient tenir а ce qu'elles restassent secrètes!

Déjа, le plus lentement possible, Julien avait taillé une vingtaine de plumes; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un ordre dans les yeux de M. de La Mole; le marquis l'avait oublié.

Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes; mais des gens а physionomie aussi médiocre, et chargés par d'autres ou par eux-mêmes d'aussi grands intérêts, doivent être fort susceptibles. Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de peu respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément les yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles.

Son embarras était extrême, il entendait de singulières choses.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:53

CHAPITRE XXII

LA DISCUSSION

La république -- pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que leurs jouissances, leur vanité. On est considéré, а Paris, а cause de sa voiture et non а cause de sa vertu.

NAPOLEON, Mémorial.

Le laquais entra précipitamment en disant:

-- Monsieur le duc de***.

-- Taisez-vous, vous n'êtes qu'un sot, dit le duc en entrant.

Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que, malgré lui, Julien pensa que savoir se fâcher contre un laquais était toute la science de ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il avait si bien deviné la portée du nouvel arrivant, qu'il trembla que son regard ne fût une indiscrétion.

Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant par ressorts. Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un visage busqué et tout en avant; il eût été difficile d'avoir l'air plus noble et plus insignifiant. Son arrivée détermina l'ouverture de la séance.

Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques par la voix de M. de La Mole.

-- Je vous présente M. l'abbé Sorel, disait le marquis; il est doué d'une mémoire étonnante; il n'y a qu'une heure que je lui ai parlé de la mission dont il pouvait être honoré, et, afin de donner une preuve de sa mémoire, il a appris par coeur la première page de La Quotidienne .

-- Ah! les nouvelles étrangères de ce pauvre N..., dit le maоtre de la maison.

Il prit le journal avec empressement, et regardant Julien d'un air plaisant, а force de chercher а être important:

-- Parlez, monsieur, lui dit-il.

Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien; il récita si bien, qu'au bout de vingt lignes: Il suffit, dit le duc. Le petit homme au regard de sanglier s'assit. Il était le président, car а peine en place, il montra а Julien une table de jeu, et lui fit signe de l'apporter auprès de lui. Julien s'y établit avec ce qu'il faut pour écrire. Il compta douze personnes assises autour du tapis vert.

-- Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pièce voisine, on vous fera appeler.

Le maоtre de la maison prit l'air fort inquiet: Les volets ne sont pas fermés, dit-il а demi bas а son voisin. -- Il est inutile de regarder par la fenêtre, cria-t-il sottement а Julien. --Me voici fourré dans une conspiration tout au moins, pensa celui-ci. Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en place de Grève. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore au marquis. Heureux s'il m'était donné de réparer tout le chagrin que mes folies peuvent lui causer un jour!

Tout en pensant а ses folies et а son malheur, il regardait les lieux de façon а ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement qu'il n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue, et le marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.

Longtemps Julien fut laissé а ses réflexions. Il était dans un salon tendu en velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la console un grand crucifix en ivoire, et sur la cheminée, le livre Du Pape , de M. de Maistre, doré sur tranches, et magnifiquement relié. Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'écouter. De moment en moment on parlait très haut dans la pièce voisine. Enfin, la porte s'ouvrit, on l'appela.

-- Songez, messieurs, disait le président, que de ce moment nous parlons devant le duc de***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune lévite, dévoué а notre sainte cause, et qui redira facilement, а l'aide de sa mémoire étonnante, jusqu'а nos moindres discours.

La parole est а monsieur, dit-il en indiquant le personnage а l'air paterne, et qui portait trois ou quatre gilets.

Julien trouva qu'il eût été plus naturel de nommer le monsieur aux gilets. Il prit du papier et écrivit beaucoup.

(Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Cela aura mauvaise grâce, dit l'éditeur, et pour un écrit aussi frivole, manquer de grâce, c'est mourir.

-- La politique, reprend l'auteur, est une pierre attachée au cou de la littérature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique au milieu des intérêts d'imagination, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert. Ce bruit est déchirant sans être énergique. Il ne s'accorde avec le son d'aucun instrument. Cette politique va offenser mortellement une moitié des lecteurs et ennuyer l'autre qui l'a trouvée bien autrement spéciale et énergique dans le journal du matin...

-- Si vos personnages ne parlent pas politique, reprend l'éditeur, ce ne sont plus des Français de 1830, et votre livre n'est plus un miroir, comme vous en avez la prétention...)

Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un extrait bien pâle; car il a fallu, comme toujours, supprimer les ridicules dont l'excès eût semblé odieux ou peu vraisemblable. (Voir la Gazette des Tribunaux .)

L'homme aux gilets et а l'air paterne (c'était un évêque peut-être) souriait souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières flottantes, prenaient un brillant singulier et une expression moins indécise que de coutume. Ce personnage, que l'on faisait parler le premier devant le duc (mais quel duc? se disait Julien), apparemment pour exposer les opinions et faire les fonctions d'avocat général, parut а Julien tomber dans l'incertitude et l'absence de conclusions décidées que l'on reproche souvent а ces magistrats. Dans le courant de la discussion, le duc alla même jusqu'а le lui reprocher.

Après plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme aux gilets dit:

-- La noble Angleterre, guidée par un grand homme, l'immortel Pitt, a dépensé quarante milliards de francs pour contrarier la révolution. Si cette assemblée me permet d'aborder avec quelque franchise une idée triste, l'Angleterre ne comprit pas assez qu'avec un homme tel que Bonaparte, quand surtout on n'avait а lui opposer qu'une collection de bonnes intentions, il n'y avait de décisif que les moyens personnels...

-- Ah! encore l'éloge de l'assassinat! dit le maоtre de la maison d'un air inquiet.

-- Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s'écria avec humeur le président; son oeil de sanglier brilla d'un éclat féroce. Continuez, dit-il а l'homme aux gilets. Les joues et le front du président devinrent pourpres.

-- La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée aujourd'hui, car chaque Anglais, avant de payer son pain, est obligé de payer l'intérêt des quarante milliards de francs qui furent employés contre les jacobins. Elle n'a plus de Pitt...

-- Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire qui prit l'air fort important.

-- De grâce, silence, messieurs, s'écria le président; si nous disputons encore, il aura été inutile de faire entrer M. Sorel.

-- On sait que monsieur a beaucoup d'idées, dit le duc d'un air piqué en regardant l'interrupteur, ancien général de Napoléon.

Julien vit que ce mot faisait allusion а quelque chose de personnel et de fort offensant. Tout le monde sourit; le général transfuge parut outré de colère.

-- Il n'y a plus de Pitt, messieurs, reprit le rapporteur de l'air découragé d'un homme qui désespère de faire entendre raison а ceux qui l'écoutent. Y eût-il un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie pas deux fois une nation par les mêmes moyens...

-- C'est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte, est désormais impossible en France, s'écria l'interrupteur militaire.

Pour cette fois, ni le président ni le duc n'osèrent se fâcher, quoique Julien crût lire dans leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie. Ils baissèrent les yeux, et le duc se contenta de soupirer de façon а être entendu de tous.

Mais le rapporteur avait pris de l'humeur.

-- On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu, et en laissant tout а fait de côté cette politesse souriante et ce langage plein de mesure que Julien croyait l'expression de son caractère: on est pressé de me voir finir, on ne me tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser les oreilles de personne, de quelque longueur qu'elles puissent être. Eh bien, messieurs, je serai bref.

Et je vous dirai en paroles bien vulgaires: l'Angleterre n'a plus un sou au service de la bonne cause. Pitt lui-même reviendrait, qu'avec tout son génie il ne parviendrait pas а mystifier les petits propriétaires anglais, car ils savent que la brève campagne de Waterloo leur а coûté, а elle seule, un milliard de francs. Puisque l'on veut des phrases nettes, ajouta le rapporteur en s'animant de plus en plus, je vous dirai: Aidez-vous vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas une guinée а votre service, et quand l'Angleterre ne paye pas, l'Autriche, la Russie, la Prusse, qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire contre la France plus d'une campagne ou deux.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:54

(suite)

L'on peut espérer que les jeunes soldats rassemblés par le jacobinisme seront battus а la première campagne, а la seconde peut-être; mais а la troisième, dussé-je passer pour un révolutionnaire а vos yeux prévenus, а la troisième vous aurez les soldats de 1794, qui n'étaient plus les paysans enrégimentés de 1792.

Ici l'interruption partit de trois ou quatre points а la fois.

-- Monsieur, dit le président а Julien, allez mettre au net dans la pièce voisine le commencement de procès-verbal que vous avez écrit. Julien sortit а son grand regret. Le rapporteur venait d'aborder des probabilités qui faisaient le sujet de ses méditations habituelles.

Ils ont peur que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand on le rappela, M. de La Mole disait, avec un sérieux qui, pour Julien qui le connaissait, semblait bien plaisant:

-- ... Oui, messieurs, c'est surtout de ce malheureux peuple qu'on peut dire:

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

Il sera dieu! s'écrie le fabuliste. C'est а vous, messieurs, que semble appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mêmes, et la noble France reparaоtra telle а peu près que nos aïeux l'avaient faite et que nos regards l'ont encore vue avant la mort de Louis XVI.

L'Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant que nous l'ignoble jacobinisme: sans l'or anglais, l'Autriche, la Russie, la Prusse ne peuvent livrer que deux ou trois batailles. Cela suffira-t-il pour amener une heureuse occupation, comme celle que M. de Richelieu gaspilla si bêtement en 1817? Je ne le crois pas.

Ici il y eut interruption, mais étouffée par les chut de tout le monde. Elle partait encore de l'ancien général impérial, qui désirait le cordon bleu, et voulait marquer parmi les rédacteurs de la note secrète.

-- Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte.

Il insista sur le Je , avec une insolence qui charma Julien. Voilа du bien joué, se disait-il tout en faisant voler sa plume presque aussi vite que la parole du marquis. Avec un mot bien dit, M. de La Mole anéantit les vingt campagnes de ce transfuge.

-- Ce n'est pas а l'étranger tout seul, continua le marquis du ton le plus mesuré, que nous pouvons devoir une nouvelle occupation militaire. Toute cette jeunesse qui fait des articles incendiaires dans Le Globe , vous donnera trois ou quatre mille jeunes capitaines, parmi lesquels peut se trouver un Kléber, un Hoche, un Jourdan, un Pichegru, mais moins bien intentionné.

-- Nous n'avons pas su lui faire de la gloire, dit le président, il fallait le maintenir immortel.

-- Il faut enfin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole, mais deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets, bien tranchés. Sachons qui il faut écraser. D'un côté les journalistes, les électeurs, l'opinion, en un mot, la jeunesse et tout ce qui l'admire. Pendant qu'elle s'étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous avons l'avantage certain de consommer le budget.

Ici encore interruption.

-- Vous. monsieur, dit M. de La Mole а l'interrupteur avec une hauteur et une aisance admirables, vous ne consommez pas, si le mot vous choque, vous dévorez quarante mille francs portés au budget de l'Etat, et quatre-vingt mille que vous recevez de la liste civile.

Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends hardiment pour exemple. Comme vos nobles aïeux qui suivirent saint Louis а la croisade, vous devriez, pour ces cent vingt mille francs, nous montrer au moins un régiment, une compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne fût-elle que de cinquante hommes prêts а combattre, et dévoués а la bonne cause, а la vie et а la mort. Vous n'avez que des laquais qui, en cas de révolte, vous feraient peur а vous-même.

Le trône, l'autel, la noblesse peuvent périr demain, messieurs, tant que vous n'aurez pas créé dans chaque département une force de cinq cents hommes dévoués ; mais je dis dévoués, non seulement avec toutela bravoure française, mais aussi avec la constance espagnole.

La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos neveux, de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura а ses côtés, non pas un petit bourgeois bavard, prêt а arborer la cocarde tricolore si 1815 se présente de nouveau, mais un bon paysan simple et franc comme Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctriné, ce sera son frère de lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquième de son revenu pour former cette petite troupe dévouée de cinq cents hommes par département. Alors vous pourrez compter sur une occupation étrangère. Jamais le soldat étranger ne pénétrera jusqu'а Dijon seulement, s'il n'est sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque département.

Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur annoncerez vingt mille gentilshommes prêts а saisir les armes pour leur ouvrir les portes de la France. Ce service est pénible, direz-vous; messieurs, notre tête est а ce prix. Entre la liberté de la presse et notre existence comme gentilshommes, il y a guerre а mort. Devenez des manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si vous voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.

Formez vos bataillons , vous dirai-je avec la chanson des jacobins; alors il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE, qui, touché du péril imminent du principe monarchique, s'élancera а trois cents lieues de son pays, et fera pour vous ce que Gustave fit pour les princes protestants. Voulez-vous continuer а parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura plus en Europe que des présidents de république, et pas un roi. Et avec ces trois lettres R, O, I s'en vont les prêtres et les gentilshommes. Je ne vois plus que des candidats faisant la cour а des majorités crottées.

Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un général accrédité, connu et aimé de tous, que l'armée n'est organisée que dans l'intérêt du trône et de l'autel, qu'on lui a ôté tous les vieux troupiers, tandis que chacun des régiments prussiens et autrichiens compte cinquante sous-officiers qui ont vu le feu.

Deux cent mille jeunes gens appartenant а la petite bourgeoisie sont amoureux de la guerre...

-- Trêve de vérités désagréables, dit d'un ton suffisant un grave personnage, apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques, car M. de La Mole sourit agréablement au lieu de se fâcher, ce qui fut un grand signe pour Julien.

Trêve de vérités désagréables, résumons-nous, messieurs: l'homme а qui il est question de couper une jambe gangrenée serait mal venu de dire а son chirurgien: cette jambe malade est fort saine. Passez-moi l'expression, messieurs, le noble duc de *** est notre chirurgien.

Voilа enfin le grand mot prononcé, pensa Julien; c'est vers le ... que je galoperai cette nuit.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:54

CHAPITRE XXIII

LE CLERGE, LES BOIS, LA LIBERTE

La première loi de tout être, c'est de se conserver, c'est de vivre. Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis!

MACHIAVEL.





Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec une éloquence douce et modérée, qui plut infiniment а Julien, ces grandes vérités:

1° L'Angleterre n'a pas une guinée а notre service; l'économie et Hume y sont а la mode. Les Saints même ne nous donneront pas d'argent, et M. Brougham se moquera de nous.

2° Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe, sans l'or anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite bourgeoisie.

3° Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi le principe monarchique d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.

-- Le quatrième point que j'ose vous proposer comme évident est celui-ci:

Impossibilité de former un parti armé en France sans le clergé. Je vous le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il faut tout donner au clergé.

1° Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guidé par des hommes de haute capacité établis loin des orages а trois cents lieues de vos frontières...

-- Ah! Rome, Rome! s'écria le maоtre de la maison...

-- Oui, monsieur, Rome! reprit le cardinal avec fierté. Quelles que soient les plaisanteries plus ou moins ingénieuses qui furent а la mode quand vous étiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé, guidé par Rome, parle seul au petit peuple.

Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jour indiqué par les chefs, et le peuple, qui, après tout, fournit les soldats, sera plus touché de la voix de ses prêtres que de tous les petits vers du monde...

(Cette personnalité excita des murmures.)

-- Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardinal en haussant la voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point capital, avoir en France un parti armé, ont été faits par nous. Ici parurent des faits... Qui a envoyé quatre-vingt mille fusils en Vendée?... etc., etc.

Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la première guerre, le ministre des finances écrit а ses agents qu'il n'y a plus d'argent que pour les curés. Au fond, la France ne croit pas, et elle aime la guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement populaire, car faire la guerre, c'est affamer les jésuites, pour parler comme le vulgaire; faire la guerre, c'est délivrer ces monstres d'orgueil, les Français, de la menace de l'intervention étrangère.

Le cardinal était écouté avec faveur...

-- Il faudrait, dit-il, que M. de Nerval quittât le ministère, son nom irrite inutilement.

A ce mot, tout le monde se leva et parla а la fois. On va me renvoyer encore, pensa Julien; mais le sage président lui-même avait oublié la présence et l'existence de Julien.

Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'était M. de Nerval, le premier ministre, qu'il avait aperçu au bal de M. le duc de Retz.

Le désordre fut а son comble , comme disent les journaux en parlant de la Chambre. Au bout d'un gros quart d'heure le silence se rétablit un peu.

Alors M. de Nerval se leva, et, prenant le ton d'un apôtre:

-- Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que je ne tiens pas au ministère.

Il m'est démontré, messieurs, que mon nom double les forces des jacobins en décidant contre nous beaucoup de modérés. Je me retirerais donc volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles а un petit nombre; mais, ajouta-t-il en regardant fixement le cardinal, j'ai une mission; le ciel m'a dit: Tu porteras ta tête sur un échafaud, ou tu rétabliras la monarchie en France, et réduiras les Chambres а ce qu'était le parlement sous Louis XV, et cela, messieurs, je le ferai.

Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.

Voilа un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait, toujours comme а l'ordinaire, en supposant trop d'esprit aux gens. Animé par les débats d'une soirée aussi vive, et surtout par la sincérité de la discussion, dans ce moment M. de Nerval croyait а sa mission. Avec un grand courage, cet homme n'avait pas de sens.

Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot, je le ferai . Julien trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et de funèbre. Il était ému.

La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante, et surtout une incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien dans de certains moments. Comment dit-on de telles choses devant un plébéien?

Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le maоtre de la maison dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut obligé de sonner pour faire renouveler les bougies. M. de Nerval, le ministre, était sorti а une heure trois quarts, non sans avoir souvent étudié la figure de Julien dans une glace que le ministre avait а ses côtés. Son départ avait paru mettre а l'aise tout le monde.

Pendant qu'on renouvelait les bougies, -- Dieu sait ce que cet homme va dire au roi! dit tout bas а son voisin l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et gâter notre avenir.

Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare, et même effronterie, а se présenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au ministère; mais le portefeuille change tout, noie tous lesintérêts d'un homme, il eût dû le sentir.

A peine le ministre sorti le général de Bonaparte avait fermé les yeux. En ce moment, il parla de sa santé, de ses blessures, consulta sa montre et s'en alla.

-- Je parierais. dit l'homme aux gilets, que le général court après le ministre; il va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre qu'il nous mène.

Quand les domestiques а demi endormis eurent terminé le renouvellement des bougies:

-- Délibérons enfin, messieurs, dit le président, n'essayons plus de nous persuader les uns les autres. Songeons а la teneur de la note qui dans quarante-huit heures sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a parlé des ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval nous a quittés, que nous importent les ministres? nous les ferons vouloir.

Le cardinal approuva par un sourire fin.

-- Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre position, dit le jeune évêque d'Agde avec le feu concentré et contraint du fanatisme le plus exalté. Jusque-lа il avait gardé le silence; son oeil que Julien avait observé, d'abord doux et calme, s'était enflammé après la première heure de discussion. Maintenant son âme débordait comme la lave du Vésuve.

-- De 1806 а 1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne pas agir directement et personnellement sur Napoléon. Dès que cet homme eut fait des ducs et des chambellans, dès qu'il eut rétabli le trône, la mission que Dieu lui avait confiée était finie; il n'était plus bon qu'а immoler. Les saintes Ecritures nous enseignent en plus d'un endroit la manière d'en finir avec les tyrans. (Ici il y eut plusieurs citations latines.)

Aujourd'hui, messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler, c'est Paris. Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq cents hommes par département? Entreprise hasardeuse et qui n'en finira pas. A quoi bon mêler la France а la chose qui est personnelle а Paris? Paris seul avec ses journaux et ses salons a fait le mal, que la nouvelle Babylone périsse.

Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même dans les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il pas osé souffler, sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...

............................................................................ .............................................

Ce ne fut qu'а trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La Mole.

Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première fois, en parlant а Julien, il y eut de la prière dans son accent. Il lui demandait sa parole de ne jamais révéler les excès de zèle, ce fut son mot, dont le hasard venait de le rendre témoin.

-- N'en parlez а notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieusement pour connaоtre nos jeunes fous. Que leur importe que l'Etat soit renversé? ils seront cardinaux, et se réfugieront а Rome. Nous, dans nos châteaux, nous serons massacrés par les paysans.

La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand procès-verbal de vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête qu'а quatre heures trois quarts.

-- Je suis fatigué а la mort, dit le marquis, et on le voit bien а cette note qui manque de netteté vers la fin; j'en suis plus mécontent que d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il, allez vous reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève, moi je vais vous enfermer а clef dans votre chambre.

Le lendemain, le marquis conduisit Julien а un château isolé assez éloigné de Paris. Lа se trouvèrent des hôtes singuliers, que Julien jugea être prêtres. On lui remit un passeport qui portait un nom supposé, mais indiquait enfin le véritable but du voyage qu'il avait toujours feint d'ignorer. Il monta seul dans une calèche.

Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire, Julien lui avait récité plusieurs fois la note secrète, mais il craignait fort qu'il ne fût intercepté.

-- Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui dit-il avec amitié, au moment où il quittait le salon. Il y avait peut-être plus d'un faux frère dans notre assemblée d'hier soir.

Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de la vue du marquis qu'il avait oublié et la note secrète et la mission pour ne songer qu'aux mépris de Mathilde.

Dans un village а quelques lieues au-delа de Metz, le maоtre de poste vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures du soir; Julien, fort contrarié, demanda а souper. Il se promena devant la porte, et insensiblement, sans qu'il y parût, passa dans la cour des écuries. Il n'y vit pas de chevaux.

L'air de cet homme était pourtant singulier, se disait Julien; son oeil grossier m'examinait.

Il commençait, comme on voit, а ne pas croire exactement tout ce qu'on lui disait. Il songeait а s'échapper après souper, et pour apprendre toujours quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se chauffer au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver il signor Geronimo, le célèbre chanteur!

Etabli dans un fauteuil qu'il avait fait apporter près du feu, le Napolitain gémissait tout haut et parlait plus, а lui tout seul, que les vingt paysans allemands qui l'entouraient ébahis.

-- Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il а Julien, j'ai promis de chanter demain а Mayence. Sept princes souverains sont accourus pour m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il d'un air significatif.

Quand il fut а cent pas sur la route, et hors de la possibilité d'être entendu:

-- Savez-vous de quoi il retourne? dit-il а Julien; ce maоtre de poste est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt sous а un petit polisson qui m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie а l'autre extrémité du village. On veut retarder quelque courrier.

-- Vraiment? dit Julien d'un air innocent.

Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait partir: c'est а quoi Geronimo et son ami ne purent réussir. Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se méfie de nous. C'est peut-être а vous ou а moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un bon déjeuner; pendant qu'on le prépare nous allons promener, nous nous échappons, nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.

-- Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Geronimo lui-même pouvait être envoyé pour l'intercepter.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:55

(suite)

Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier sommeil, quand il fut réveillé en sursaut par la voix de deux personnes qui parlaient dans sa chambre, sans trop se gêner.

Il reconnut le maоtre de poste, armé d'une lanterne sourde. La lumière était dirigée vers le coffre de la calèche, que Julien avait fait monter dans sa chambre. A côté du maоtre de poste était un homme qui fouillait tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les manches de son habit, qui étaient noires et fort serrées.

C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits pistolets qu'il avait placés sous son oreiller.

-- Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait le maоtre de poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que vous avez préparé vous-même.

-- Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup de linge, d'essences, de pommades, de futilités; c'est un jeune homme du siècle, occupé de ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt l'autre, qui affecte de parler avec un accent italien.

Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les poches de son habit de voyage. Il était bien tenté de les tuer comme voleurs. Rien de moins dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais qu'un sot se dit-il, je compromettrais ma mission. Son habit fouillé: Ce n'est pas lа un diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna et fit bien.

S'il me touche dans mon lit, malheur а lui! se disait Julien; il peut fort bien venir me poignarder, et c'est ce que je ne souffrirai pas.

Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux а demi; quel ne fut pas son étonnement! c'était l'abbé Castanède! En effet, quoique les deux personnes voulussent parler assez bas, il lui avait semblé, dès l'abord, reconnaоtre une des voix. Julien fut saisi d'une envie démesurée de purger la terre d'un de ses plus lâches coquins...

-- Mais ma mission! se dit-il.

Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, Julien fit semblant de s'éveiller. Il appela et réveilla toute la maison.

-- Je suis empoisonné, s'écriait-il, je souffre horriblement! Il voulait un prétexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva а demi asphyxié par le laudanum contenu dans le vin.

Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soupé avec du chocolat apporté de Paris. Il ne put venir а bout de réveiller assez Geronimo pour le décider а partir.

-- On me donnerait tout le royaume de Naples, disait le chanteur, que je ne renoncerais pas en ce moment а la volupté de dormir.

-- Mais les sept princes souverains!

-- Qu'ils attendent.

Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du grand personnage. Il perdit toute une matinée а solliciter en vain une audience. Par bonheur, vers les quatre heures, le duc voulut prendre l'air. Julien le vit sortir а pied, il n'hésita pas а l'approcher et а lui demander l'aumône. Arrivé а deux pas du grand personnage, il tira la montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectation. Suivez-moi de loin , lui dit-on sans le regarder.

A un quart de lieue de lа le duc entra brusquement dans un petit Café-hauss . Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre que Julien eut l'honneur de réciter au duc ses quatre pages. Quand il eut fini: Recommencez et allez plus lentement , lui dit-on.

Le prince prit des notes. Gagnez а pied la poste voisine. Abandonnez ici vos effets et votre calèche. Allez а Strasbourg comme vous pourrez, et le vingt-deux du mois (on était au dix) trouvez-vous а midi et demi dans ce même Café-hauss. N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!

Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent pour le pénétrer de la plus haute admiration. C'est ainsi, pensa-t-il, qu'on traite les affaires; que dirait ce grand homme d'Etat, s'il entendait les bavards passionnés d'il y a trois jours?

Julien en mit deux а gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait rien а y faire. Il prit un grand détour. Si ce diable d'abbé Castanède m'a reconnu, il n'est pas homme а perdre facilement ma trace... Et quel plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire échouer ma mission!

L'abbé Castanède, chef de la police de la congrégation, sur toute la frontière du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jésuites de Strasbourg, quoique très zélés, ne songèrent nullement а observer Julien, qui, avec sa croix et sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune militaire fort occupé de sa personne.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:55

CHAPITRE XXIV

STRASBOURG

Fascination! tu as de l'amour toute son énergie, toute sa puissance d'éprouver le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances sont seuls au-delа de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en la voyant dormir: elle est toute а moi, avec sa beauté d'ange et ses douces faiblesses! La voilа livrée а ma puissance, telle que le ciel la fit dans sa miséricorde pour enchanter un coeur d'homme.

Ode de SCHILLER.





Forcé de passer huit jours а Strasbourg, Julien cherchait а se distraire par des idées de gloire militaire et de dévouement а la patrie. Etait-il donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son âme bourrelée Mathilde maоtresse absolue de son bonheur comme de son imagination. Il avait besoin de toute l'énergie de son caractère pour se maintenir au-dessus du désespoir. Penser а ce qui n'avait pas quelque rapport а Mlle de La Mole était hors de sa puissance. L'ambition, les simples succès de vanité le distrayaient autrefois des sentiments que Mme de Rênal lui avait inspirés. Mathilde avait tout absorbé; il la trouvait partout dans l'avenir.

De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succès. Cet être que l'on a vu а Verrières si rempli de présomption, si orgueilleux, était tombé dans un excès de modestie ridicule.

Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Castanède, et si, а Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui, il eût donné raison а l'enfant. En repensant aux adversaires, aux ennemis, qu'il avait rencontrés dans sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu tort.

C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination puissante, autrefois sans cesse employée а lui peindre dans l'avenir des succès si brillants.

La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette noire imagination. Quel trésor n'eût pas été un ami! Mais, se disait Julien, est-il donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un ami, l'honneur ne me commande-t-il pas un silence éternel?

Il se promenait а cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est un bourg sur le bord du Rhin, immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr. Un paysan allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les оlots du Rhin auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom. Julien, conduisant son cheval de la main gauche, tenait déployée de la droite la superbe carte qui orne les Mémoires du maréchal Saint-Cyr. Une exclamation de gaieté lui fit lever la tête.

C'était le prince Korasoff, cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé quelques mois auparavant les premières règles de la haute fatuité. Fidèle а ce grand art, Korasoff, arrivé de la veille а Strasbourg, depuis une heure а Kehl, et qui de la vie n'avait lu une ligne sur le siège de 1796, se mit а tout expliquer а Julien. Le paysan allemand le regardait étonné; car il savait assez de français pour distinguer les énormes bévues dans lesquelles tombait le prince. Julien était а mille lieues des idées du paysan, il regardait avec étonnement ce beau jeune homme, il admirait sa grâce а monter а cheval.

L'heureux caractère! se disait-il. Comme son pantalon va bien; avec quelle élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! si j'eusse été ainsi, peut-être qu'après m'avoir aimé trois jours, elle ne m'eût pas pris en aversion.

Quand le prince eut fini son siège de Kehl:

-- Vous avez la mine d'un trappiste, dit-il а Julien, vous outrez le principe de la gravité que je vous ai donné а Londres. L'air triste ne peut être de bon ton; c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes triste, c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne vous a pas réussi.

C'est montrer soi inférieur. Etes-vous ennuyé, au contraire, c'est ce qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc, mon cher, combien la méprise est grave.

Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante.

-- Bien, dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien! Et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration stupide.

Ah! si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois! Plus sa raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne pas les admirer, et s'estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même ne peut aller plus loin.

Le prince le trouvant décidément triste: -- Ah! çа, mon cher, lui dit-il en rentrant а Strasbourg, [Variante: vous êtes de mauvaise compagnie,] avez-vous perdu tout votre argent, ou seriez-vous amoureux de quelque petite actrice?

Les Russes copient les moeurs françaises, mais toujours а cinquante ans de distance. Ils en sont maintenant au siècle de Louis XV.

Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien:

Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme si aimable? se dit-il tout а coup.

-- Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez а Strasbourg fort amoureux et même délaissé. Une femme charmante, qui habite une ville voisine, m'a planté lа après trois jours de passion, et ce changement me tue.

Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions et le caractère de Mathilde.

-- N'achevez pas, dit Korasoff: pour vous donner confiance en votre médecin, je vais terminer la confidence. Le mari de cette jeune femme jouit d'une fortune énorme, ou bien plutôt elle appartient, elle, а la plus haute noblesse du pays. Il faut qu'elle soit fière de quelque chose.

Julien fit un signe de tête, il n'avait plus le courage de parler.

-- Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amères que vous allez prendre sans délai:

1° Voir tous les jours Mme..., comment l'appelez-vous?

-- Mme de Dubois.

-- Quel nom! dit le prince en éclatant de rire; mais pardon, il est sublime pour vous. Il s'agit de voir chaque jour Mme de Dubois, n'allez pas surtout paraоtre а ses yeux froid et piqué; rappelez-vous le grand principe de votre siècle: soyez le contraire de ce а quoi l'on s'attend. Montrez-vous précisément tel que vous étiez huit jours avant d'être honoré de ses bontés.

-- Ah! j'étais tranquille alors, s'écria Julien avec désespoir, je croyais la prendre en pitié...

-- Le papillon se brûle а la chandelle, continua le prince, comparaison vieille comme le monde.

1° Vous la verrez tous les jours;

2° Vous ferez la cour а une femme de sa société, mais sans vous donner les apparences de la passion, entendez-vous? Je ne vous le cache pas, votre rôle est difficile; vous jouez la comédie, et si l'on devine que vous la jouez, vous êtes perdu.

-- Elle a tant d'esprit, et moi si peu! Je suis perdu, dit Julien tristement.

-- Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le croyais. Mme de Dubois est profondément occupée d'elle-même, comme toutes les femmes qui ont reçu du ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent. Elle se regarde au lieu de vous regarder, donc elle ne vous connaоt pas. Pendant les deux ou trois accès d'amour qu'elle s'est donnés en votre faveur, а grand effort d'imagination, elle voyait en vous le héros qu'elle avait rêvé, et non pas ce que vous êtes réellement...

Mais que diable, ce sont lа les éléments, mon cher Sorel, êtes-vous tout а fait un écolier?...

Parbleu! entrons dans ce magasin; voilа un col noir charmant, on le dirait fait par John Anderson, de Burlington street; faites-moi le plaisir de le prendre, et de jeter bien loin cette ignoble corde noire que vous avez au cou.

Ah çа, continua le prince en sortant de la boutique du premier passementier de Strasbourg, quelle est la société de Mme de Dubois? grand Dieu! quel nom! Ne vous fâchez pas, mon cher Sorel, c'est plus fort que moi... A qui ferez-vous la cour?

-- A une prude par excellence, fille d'un marchand de bas immensément riche. Elle a les plus beaux yeux du monde, et qui me plaisent infiniment; elle tient sans doute le premier rang dans le pays; mais au milieu de toutes ses grandeurs, elle rougit au point de se déconcerter si quelqu'un vient а parler de commerce et de boutique. Et par malheur, son père était l'un des marchands les plus connus de Strasbourg.

-- Ainsi si l'on parle d' industrie , dit le prince en riant, vous êtes sûr que votre belle songe а elle et non pas а vous. Ce ridicule est divin et fort utile, il vous empêchera d'avoir le moindre moment de folie auprès de ses beaux yeux. Le succès est certain.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:56

(suite)

Julien songeait а Mme la maréchale de Fervaques qui venait beaucoup а l'hôtel de La Mole. C'était une belle étrangère qui avait épousé le maréchal un an avant sa mort. Toute sa vie semblait n'avoir d'autre objet que de faire oublier qu'elle était fille d'un industriel , et pour être quelque chose а Paris, elle s'était mise а la tête de la vertu.

Julien admirait sincèrement le prince; que n'eût-il pas donné pour avoir ses ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff était ravi: jamais un Français ne l'avait écouté aussi longtemps. Ainsi, j'en suis enfin venu, se disait le prince charmé, а me faire écouter en donnant des leçons а mes maоtres!

-- Nous sommes bien d'accord, répétait-il а Julien pour la dixième fois, pas l'ombre de passion quand vous parlerez а la jeune beauté, fille du marchand de bas de Strasbourg, en présence de Mme de Dubois. Au contraire, passion brûlante en écrivant. Lire une lettre d'amour bien écrite est le souverain plaisir pour une prude; c'est un moment de relâche. Elle ne joue pas la comédie, elle ose écouter son coeur; donc deux lettres par jour.

-- Jamais, jamais! dit Julien découragé; je me ferais plutôt piler dans un mortier que de composer trois phrases; je suis un cadavre, mon cher, n'espérez plusrien de moi. Laissez-moi mourir au bord de la route.

-- Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai dans mon nécessaire six volumes de lettres d'amour manuscrites. Il y en a pour tous les caractères de femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce que Kalisky n'a pas fait la cour а Richemond-la-Terrasse, vous savez, а trois lieues de Londres, а la plus jolie quakeresse de toute l'Angleterre?

Julien était moins malheureux quand il quitta son ami а deux heures du matin.

Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et deux jours après Julien eut cinquante-trois lettres d'amour bien numérotées, destinées а la vertu la plus sublime et la plus triste.

-- Il n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que Kalisky se fit éconduire; mais que vous importe d'être maltraité par la fille du marchand de bas, puisque vous ne voulez agir que sur le coeur de Mme de Dubois?

Tous les jours on montait а cheval: le prince était fou de Julien. Ne sachant comment lui témoigner son amitié soudaine, il finit par lui offrir la main d'une de ses cousines, riche héritière de Moscou. -- Et une fois marié, ajouta-t-il, mon influence et la croix que vous avez lа vous font colonel en deux ans.

-- Mais cette croix n'est pas donnée par Napoléon, il s'en faut bien.

-- Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas inventée? Elle est encore de bien loin la première en Europe.

Julien fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappelait auprès du grand personnage; en quittant Korasoff il promit d'écrire. Il reçut la réponse а la note secrète qu'il avait apportée, et courut vers Paris; mais а peine eut-il été seul deux jours de suite, que quitter la France et Mathilde lui parut un supplice pire que la mort. Je n'épouserai pas les millions que m'offre Korasoff, se dit-il, mais je suivrai ses conseils.

Après tout, l'art de séduire est son métier; il ne songe qu'а cette seule affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente. On ne peut pas dire qu'il manque d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme, la poésie sont une impossibilité dans ce caractère: c'est un procureur ; raison de plus pour qu'il ne se trompe pas.

Il le faut, je vais faire la cour а Mme de Fervaques.

Elle m'ennuiera bien peut-être un peu, mais je regarderai ces yeux si beaux et qui ressemblent tellement а ceux qui m'ont le plus aimé au monde.

Elle est étrangère; c'est un caractère nouveau а observer.

Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas m'en croire moi-même.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:57

CHAPITRE XXV

LE MINISTERE DE LA VERTU

Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et de circonspection, ce ne sera plus un plaisir pour moi.

LOPE DE VEGA.





A peine de retour а Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La Mole, qui parut fort déconcerté des dépêches qu'on lui présentait, notre héros courut chez le comte Altamira. A l'avantage d'être condamné а mort, ce bel étranger réunissait beaucoup de gravité et le bonheur d'être dévot; ces deux mérites, et, plus que tout, la haute naissance du comte, convenaient tout а fait а Mme de Fervaques, qui le voyait beaucoup.

Julien lui avoua gravement qu'il en était fort amoureux.

-- C'est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit Altamira, seulement un peu jésuitique et emphatique. Il est des jours où je comprends chacun des mots dont elle se sert, mais je ne comprends pas la phrase tout entière. Elle me donne souvent l'idée que je ne sais pas le français aussi bien qu'on le dit. Cette connaissance fera prononcer votre nom; elle vous donnera du poids dans le monde. Mais allons chez Bustos, dit le comte Altamira, qui était un esprit d'ordre; il a fait la cour а Mme la maréchale.

Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l'affaire, sans rien dire, comme un avocat dans son cabinet. Il avait une grosse figure de moine avec des moustaches noires, et une gravité sans pareille; du reste, bon carbonaro.

-- Je comprends, dit-il enfin а Julien. La maréchale de Fervaques a-t-elle eu des amants, n'en a-t-elle pas eu? Avez-vous ainsi quelque espoir de réussir? voilа la question. C'est vous dire que, pour ma part, j'ai échoué. Maintenant que je ne suis plus piqué, je me fais ce raisonnement: souvent elle a de l'humeur, et, comme je vous le raconterai bientôt, elle n'est pas mal vindicative.

Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui du génie, et jette sur toutes les actions comme un vernis de passion. C'est au contraire а la façon d'être flegmatique et tranquille des Hollandais qu'elle doit sa rare beauté et ses couleurs si fraоches.

Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inébranlable de l'Espagnol; de temps en temps, malgré lui, quelques monosyllabes lui échappaient.

-- Voulez-vous m'écouter? lui dit gravement don Diego Bustos.

Pardonnez а la furia francese; je suis tout oreille, dit Julien.

-- La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée а la haine; elle poursuit impitoyablement des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats, de pauvres diables d'hommes de lettres qui ont fait des chansons comme Collé, vous savez?

J'ai la marotte D'aimer Marote, etc.

Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L'Espagnol était bien aise de chanter en français.

Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d'impatience. Quand elle fut finie:

-- La maréchale, dit don Diego Bustos, a fait destituer l'auteur de cette chanson:

Un jour l'amour au cabaret...

Julien frémit qu'il ne voulût la chanter. Il se contenta de l'analyser. Réellement elle était impie et peu décente.

-- Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson, dit don Diego, je lui fis observer qu'une femme de son rang ne devait point lire toutes les sottises qu'on publie. Quelques progrès que fassent la piété et la gravité, il y aura toujours en France une littérature de cabaret. Quand Mme de Fervaques eut fait ôter а l'auteur, pauvre diable en demi-solde, une place de dix-huit cents francs: Prenez garde, lui dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur avec vos armes, il peut vous répondre avec ses rimes: il fera une chanson sur la vertu. Les salons dorés seront pour vous; les gens qui aiment а rire répéteront ses épigrammes. Savez-vous, monsieur, ce que la maréchale me répondit? -- Pour l'intérêt du Seigneur tout Paris me verrait marcher au martyre; ce serait un spectacle nouveau en France. Le peuple apprendrait а respecter la qualité. Ce serait le plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne furent plus beaux.

-- Et elle les a superbes, s'écria Julien.

-- Je vois que vous êtes amoureux... Donc, reprit gravement don Diego Bustos, elle n'a pas la constitution bilieuse qui porte а la vengeance. Si elle aime а nuire pourtant, c'est qu'elle est malheureuse, je soupçonne lа malheur intérieur . Ne serait-ce point une prude lasse de son métier?

L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande minute.

-- Voilа toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de lа que vous pouvez tirer quelque espoir. J'y ai beaucoup réfléchi pendant les deux ans que je me suis porté son très humble serviteur. Tout votre avenir, monsieur qui êtes amoureux, dépend de ce grand problème: Est-ce une prude lasse de son métier, et méchante parce qu'elle est malheureuse?

-- Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond silence, serait-ce ce que je t'ai dit vingt fois? tout simplement de la vanité française; c'est le souvenir de son père, le fameux marchand de draps, qui fait le malheur de ce caractère naturellement morne et sec. Il n'y aurait qu'un bonheur pour elle, celui d'habiter Tolède, et d'être tourmentée par un confesseur qui chaque jour lui montrerait l'enfer tout ouvert.

Comme Julien sortait:

-- Altamira m'apprend que vous êtes des nôtres, lui dit don Diego, toujours plus grave. Un jour vous nous aiderez а reconquérir notre liberté, ainsi veux-je vous aider dans ce petit amusement. Il est bon que vous connaissiez le style de la maréchale; voici quatre lettres de sa main.

-- Je vais les copier, s'écria Julien, et vous les rapporter.

-- Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que nous avons dit?

-- Jamais, sur l'honneur! s'écria Julien.

-- Ainsi Dieu vous soit en aide! ajouta l'Espagnol, et il reconduisit silencieusement, jusque sur l'escalier, Altamira et Julien.

Cette scène égaya un peu notre héros; il fut sur le point de sourire. Et voilа le dévot Altamira, se disait-il, qui m'aide dans une entreprise d'adultère.

Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos, Julien avait été attentif aux heures sonnées par l'horloge de l'hôtel d'Aligre.

Celle du dоner approchait, il allait donc revoir Mathilde! Il rentra, et s'habilla avec beaucoup de soin.

Première sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut suivre а la lettre l'ordonnance du prince.

Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut pas plus simple.

Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. Il n'était que cinq heures et demie, et l'on dоnait а six. Il eut l'idée de descendre au salon, qu'il trouva solitaire. A la vue du canapé bleu, il fut ému jusqu'aux larmes ; bientôt [Variante: il se précipita а genoux et baisa l'endroit où Mathilde appuyait son bras, il répandit des larmes,] ses joues devinrent brûlantes. Il faut user cette sensibilité sotte, se dit-il avec colère; elle me trahirait. Il prit un journal pour avoir une contenance, et passa trois ou quatre fois du salon au jardin.

Ce ne fut qu'en tremblant et bien caché par un grand chêne, qu'il osa lever les yeux jusqu'а la fenêtre de Mlle de La Mole. Elle était hermétiquement fermée; il fut sur le point de tomber, et resta longtemps appuyé contre le chêne; ensuite, d'un pas chancelant, il alla revoir l'échelle du jardinier.

Le chaоnon, jadis forcé par lui en des circonstances, hélas! si différentes, n'avait point été raccommodé. Emporté par un mouvement de folie, Julien le pressa contre ses lèvres.

Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se trouva horriblement fatigué; ce fut un premier succès qu'il sentit vivement. Mes regards seront éteints et ne me trahiront pas! Peu а peu, les convives arrivèrent au salon; jamais la porte ne s'ouvrit sans jeter un trouble mortel dans le coeur de Julien.

On se mit а table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours fidèle а son habitude de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on ne lui avait pas dit son arrivée. D'après la recommandation du prince Korasoff, Julien regarda ses mains; elles tremblaient. Troublé lui-même au-delа de toute expression par cette découverte, il fut assez heureux pour ne paraоtre que fatigué.

M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la parole un instant après, et lui fit compliment sur son air de fatigue. Julien se disait а chaque instant: Je ne dois pas trop regarder Mlle de La Mole, mais mes regards non plus ne doivent point la fuir. Il faut paraоtre ce que j'étais réellement huit jours avant mon malheur... Il eut lieu d'être satisfait du succès et resta au salon. Attentif pour la première fois envers la maоtresse de la maison, il fit tous ses efforts pour faire parler les hommes de sa société et maintenir la conversation vivante.

Sa politesse fut récompensée: sur les huit heures, on annonça Mme la maréchale de Fervaques. Julien s'échappa et reparut bientôt, vêtu avec le plus grand soin. Mme de La Mole lui sut un gré infini de cette marque de respect, et voulut lui témoigner sa satisfaction, en parlant de son voyage а Mme de Fervaques. Julien s'établit auprès de la maréchale, de façon а ce que ses yeux ne fussent pas aperçus de Mathilde. Placé ainsi, suivant toutes les règles de l'art, Mme de Fervaques fut pour lui l'objet de l'admiration la plus ébahie. C'est par une tirade sur ce sentiment que commençait la première des cinquante-trois lettres dont le prince Korasoff lui avait fait cadeau.

La maréchale annonça qu'elle allait а l'Opéra-Buffa. Julien y courut; il trouva le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une loge de messieurs les gentilshommes de la chambre, justement а côté de la loge de Mme de Fervaques. Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il, en rentrant а l'hôtel, que je tienne un journal de siège; autrement j'oublierais mes attaques. Il se força а écrire deux ou trois pages sur ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable! а ne presque pas penser а Mlle de La Mole.

Mathilde l'avait presque oublié pendant son voyage. Ce n'est après tout qu'un être commun, pensait-elle, son nom me rappellera toujours la plus grande faute de ma vie. Il faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires de sagesse et d'honneur; une femme a tout а perdre en les oubliant. Elle se montra disposée а permettre enfin la conclusion de l'arrangement avec le marquis de Croisenois, préparé depuis si longtemps. Il était fou de joie; on l'eût bien étonné en lui disant qu'il y avait de la résignation au fond de cette manière de sentir de Mathilde, qui le rendait si fier.

Toutes les idées de Mlle de La Mole changèrent en voyant Julien. Au vrai, c'est lа mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux idées de sagesse, c'est évidemment lui que je dois épouser.

Elle s'attendait а des importunités, а des airs de malheur de la part de Julien; elle préparait ses réponses: car sans doute, au sortir du dоner, il essaierait de lui adresser quelques mots. Loin de lа, il resta ferme au salon, ses regards ne se tournèrent pas même vers le jardin, Dieu sait avec quelle peine! Il vaut mieux avoir tout de suite cette explication, pensa Mlle de La Mole; elle alla seule au jardin, Julien n'y parut pas. Mathilde vint se promener près des portes-fenêtres du salon; elle le vit fort occupé а décrire а Mme de Fervaques les vieux châteaux en ruine qui couronnent les coteaux des bords du Rhin et leur donnent tant de physionomie. Il commençait а ne pas mal se tirer de la phrase sentimentale et pittoresque qu'on appelle esprit dans certains salons.

Le prince Korasoff eût été bien fier, s'il se fût trouvé а Paris: cette soirée était exactement ce qu'il avait prédit.

Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours suivants.

Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte allait disposer de quelques cordons bleus; Mme la maréchale de Fervaques exigeait que son grand-oncle fût chevalier de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la même prétention pour son beau-père; ils réunirent leurs efforts, et la maréchale vint presque tous les jours а l'hôtel de La Mole. Ce fut d'elle que Julien apprit que le marquis allait être ministre: il offrait а la Camarilla un plan fort ingénieux pour anéantir la Charte, sans commotion, en trois ans.

Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole arrivait au ministère; mais а ses yeux tous ces grands intérêts s'étaient comme recouverts d'un voile. Son imagination ne les apercevait plus que vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L'affreux malheur qui en faisait un maniaque lui montrait tous les intérêts de la vie dans sa manière d'être avec Mlle de La Mole. Il calculait qu'après cinq ou six ans de soins, il parviendrait а s'en faire aimer de nouveau.

Cette tête si froide était, comme on voit, descendue а l'état de déraison complet. De toutes les qualités qui l'avaient distingué autrefois, il ne lui restait qu'un peu de fermeté. Matériellement fidèle au plan de conduite dicté par le prince Korasoff, chaque soir il se plaçait assez près du fauteuil de Mme de Fervaques, mais il lui était impossible de trouver un mot а dire.

L'effort qu'il s'imposait pour paraоtre guéri aux yeux de Mathilde absorbait toutes les forces de son âme, il restait auprès de la maréchale comme un être а peine animé; ses yeux même, ainsi que dans l'extrême souffrance physique, avaient perdu tout leur feu.

Comme la manière de voir de Mme de La Mole n'était jamais qu'une contre-épreuve des opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse, depuis quelques jours elle portait aux nues le mérite de Julien.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:57

CHAPITRE XXVI

L'AMOUR MORAL

There also was of course in Adeline

That calm patrician polish in the address,

Which ne'er can pass the equinoctial line

Of any thing which Nature would express:

Just as a Mandarin finds nothing fine,

At least his manner suffers not to guess

That any thing he views can greatly please.

Don Juan. C. XIII, stanza 84 .

Il y a un peu de folie dans la façon de voir de toute cette famille, pensait la maréchale; ils sont engoués de leur jeune abbé, qui ne sait qu'écouter avec d'assez beaux yeux, il est vrai.

Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréchale un exemple а peu près parfait de ce calme patricien qui respire une politesse exacte et encore plus l'impossibilité d'aucune vive émotion. L'imprévu dans les mouvements, le manque d'empire sur soi-même, eût scandalisé Mme de Fervaques presque autant que l'absence de majesté envers les inférieurs. Le moindre signe de sensibilité eût été а ses yeux comme une sorte d' ivresse morale dont il faut rougir, et qui nuit fort а ce qu'une personne d'un rang élevé se doit а soi-même. Son grand bonheur était de parler de la dernière chasse du roi, son livre favori les Mémoires du duc de Saint-Simon , surtout pour la partie généalogique.

Julien savait la place qui, d'après la disposition des lumières, convenait au genre de beauté de Mme de Fervaques. Il s'y trouvait d'avance, mais avait grand soin de tourner sa chaise de façon а ne pas apercevoir Mathilde. Etonnée de cette constance а se cacher d'elle, un jour elle quitta le canapé bleu et vint travailler auprès d'une petite table voisine du fauteuil de la maréchale. Julien la voyait d'assez près par-dessous le chapeau de Mme de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient de son sort, l'effrayèrent d'abord, [Variante: aperçus de si près,] ensuite le jetèrent violemment hors de son apathie habituelle; il parla et fort bien.

Il adressait la parole а la maréchale, mais son but unique était d'agir sur l'âme de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que Mme de Fervaques arriva а ne plus comprendre ce qu'il disait.

C'était un premier mérite. Si Julien eût eu l'idée de le compléter par quelques phrases de mysticité allemande, de haute religiosité et de jésuitisme, la maréchale l'eût rangé d'emblée parmi les hommes supérieurs appelés а régénérer le siècle.

Puisqu'il est d'assez mauvais goût, se disait Mlle de La Mole, pour parler aussi longtemps et avec tant de feu а Mme de Fervaques, je ne l'écouterai plus. Pendant toute la fin de cette soirée, elle tint parole, quoique avec peine.

A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mère, pour l'accompagner а sa chambre, Mme de La Mole s'arrêta sur l'escalier pour faire un éloge complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l'humeur; elle ne pouvait trouver le sommeil. Une idée la calma: ce que je méprise peut encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.

Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux; ses yeux tombèrent par hasard sur le portefeuille en cuir de Russie où le prince Korasoff avait enfermé les cinquante-trois lettres d'amour dont il lui avait fait cadeau. Julien vit en note, au bas de la première lettre: On envoie le n°1 huit jours après la première vue .

Je suis en retard! s'écria Julien, car il y a bien longtemps que je vois Mme de Fervaques. Il se mit aussitôt а transcrire cette première lettre d'amour; c'était une homélie remplie de phrases sur la vertu et ennuyeuse а périr; Julien eut le bonheur de s'endormir а la seconde page.

Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé sur sa table. Un des moments les plus pénibles de sa vie était celui où chaque matin, en s'éveillant, il apprenait son malheur. Ce jour-lа, il acheva la copie de sa lettre presque en riant. Est-il possible, se disait-il, qu'il se soit trouvé un jeune homme pour écrire ainsi! Il compta plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l'original, il aperçut une note au crayon.

On porte ces lettres soi-même: а cheval, cravate noire, redingote bleue. On remet la lettre au portier d'un air contrit; profonde mélancolie dans le regard. Si l'on aperçoit quelque femme de chambre, essuyer ses yeux furtivement. Adresser la parole а la femme de chambre.

Tout cela fut exécuté fidèlement.

Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l'hôtel de Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire а une vertu si célèbre! Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne m'amusera davantage. C'est au fond la seule comédie а laquelle je puisse être sensible. Oui, couvrir de ridicule cet être si odieux, que j'appelle moi , m'amusera. Si je m'en croyais, je commettrais quelque crime pour me distraire.

Depuis un mois, le plus beau moment de la vie de Julien était celui où il remettait son cheval а l'écurie. Korasoff avait expressément défendu de regarder, sous quelque prétexte que ce fût, la maоtresse qui l'avait quitté. Mais le pas de ce cheval qu'elle connaissait si bien, la manière avec laquelle Julien frappait de sa cravache а la porte de l'écurie pour appeler un homme attiraient quelquefois Mathilde derrière le rideau de sa fenêtre. La mousseline était si légère que Julien voyait а travers. En regardant d'une certaine façon sous le bord de son chapeau, il apercevait la taille de Mathilde sans voir ses yeux. Par conséquent, se disait-il, elle ne peut voir les miens, et ce n'est point lа la regarder.

Le soir, Mme de Fervaques fut pour lui exactement comme si elle n'eût pas reçu la dissertation philosophique, mystique et religieuse que, le matin, il avait remise а son portier avec tant de mélancolie. La veille, le hasard avait révélé а Julien le moyen d'être éloquent; il s'arrangea de façon а voir les yeux de Mathilde. Elle, de son côté, un instant après l'arrivée de la maréchale, quitta le canapé bleu: c'était déserter sa société habituelle. M. de Croisenois parut consterné de ce nouveau caprice; sa douleur évidente ôta а Julien ce que son malheur avait de plus atroce.

Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange; et comme l'amour-propre se glisse même dans les coeurs qui servent de temple а la vertu la plus auguste: Mme de La Mole a raison, se dit la maréchale en remontant en voiture, ce jeune prêtre a de la distinction. Il faut que, les premiers jours, ma présence l'ait intimidé. Dans le fait, tout ce que l'on rencontre dans cette maison est bien léger; je n'y vois que des vertus aidées par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des glaces de l'âge. Ce jeune homme aura su voir la différence; il écrit bien; mais je crains fort que cette demande de l'éclairer de mes conseils qu'il me fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore soi-même.

Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé! Ce qui me fait bien augurer de celle-ci, c'est la différence de son style avec celui des jeunes gens dont j'ai eu l'occasion de voir les lettres. Il est impossible de ne pas reconnaоtre de l'onction, un sérieux profond et beaucoup de conviction dans la prose de ce jeune lévite; il aura la douce vertu de Massillon.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:58

CHAPITRE XXVII

LES PLUS BELLES PLACES DE L'EGLISE

Des services! des talents! du mérite! bah! soyez d'une coterie.

TELEMAQUE

Ainsi l'idée d'évêché était pour la première fois mêlée avec celle de Julien dans la tête d'une femme qui tôt ou tard devait distribuer les plus belles places de l'Eglise de France. Cet avantage n'eût guère touché Julien; en cet instant, sa pensée ne s'élevait а rien d'étranger а son malheur actuel: tout le redoublait; par exemple, la vue de sa chambre lui était devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec sa bougie, chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau détail de son malheur.

Ce jour-lа, j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec une vivacité que depuis longtemps il ne connaissait plus: espérons que la seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la première.

Elle l'était davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il en vint а transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.

C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces officielles du traité de Munster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier а Londres.

Il se souvint seulement alors des lettres de Mme de Fervaques dont il avait oublié de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos. Il les chercha; elles étaient réellement presque aussi amphigouriques que celles du jeune seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait tout dire et ne rien dire. C'est la harpe éolienne du style, pensa Julien. Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, sur l'infini, etc., je ne vois de réel qu'une peur abominable du ridicule.

Le monologue que nous venons d'abréger fut répété pendant quinze jours de suite. S'endormir en transcrivant une sorte de commentaire de l'Apocalypse, le lendemain aller porter une lettre d'un air mélancolique, remettre le cheval а l'écurie avec l'espérance d'apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir paraоtre а l'Opéra quand Mme de Fervaques ne venait pas а l'hôtel de La Mole, tels étaient les événements monotones de la vie de Julien. Elle avait plus d'intérêt quand Mme de Fervaques venait chez la marquise; alors il pouvait entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la maréchale, et il était éloquent. Ses phrases pittoresques et sentimentales commençaient а prendre une tournure plus frappante а la fois et plus élégante.

Il sentait bien que ce qu'il disait était absurde aux yeux de Mathilde, mais il voulait la frapper par l'élégance de la diction. Plus ce que je dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait Julien; et alors, avec une hardiesse abominable, il exagérait certains aspects de la nature. Il s'aperçut bien vite que, pour ne pas paraоtre vulgaire aux yeux de la maréchale, il fallait surtout se bien garder des idées simples et raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrégeait ses amplifications suivant qu'il voyait le succès ou l'indifférence dans les yeux des deux grandes dames auxquelles il fallait plaire.

Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se passaient dans l'inaction.

Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième de ces abominables dissertations; les quatorze premières ont été fidèlement remises au suisse de la maréchale. Je vais avoir l'honneur de remplir toutes les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement comme si je n'écrivais pas! Quelle peut être la fin de tout ceci? Ma constance l'ennuierait-elle autant que moi? Il faut convenir que ce Russe, ami de Korasoff, et amoureux de la belle quakeresse de Richemond, fut en son temps un homme terrible; on n'est pas plus assommant.

Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence des manoeuvres d'un grand général, Julien ne comprenait rien а l'attaque exécutée par le jeune Russe sur le coeur de la belle Anglaise. Les quarante premières lettres n'étaient destinées qu'а se faire pardonner la hardiesse d'écrire. Il fallait faire contracter а cette douce personne, qui peut-être s'ennuyait infiniment, l'habitude de recevoir des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie de tous les jours.

Un matin, on remit une lettre а Julien; il reconnut les armes de Mme de Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé bien impossible quelques jours auparavant: ce n'était qu'une invitation а dоner.

Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune Russe avait voulu être léger comme Dorat, lа où il eût fallu être simple et intelligible; Julien ne put deviner la position morale qu'il devait occuper au dоner de la maréchale.

Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de Diane aux Tuileries, avec des tableaux а l'huile aux lambris. Il y avait des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé peu décents а la maоtresse du logis, qui avait fait corriger les tableaux. Siècle moral! pensa-t-il.

Dans ce salon il remarqua trois des personnages qui avaient assisté а la rédaction de la note secrète. L'un d'eux, Mgr l'évêque de ***, oncle de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait rien refuser а sa nièce. Quel pas immense j'ai fait, se dit Julien en souriant avec mélancolie, et combien ii m'est indifférent! Me voici dоnant avec le fameux évêque de ***.

Le dоner fut médiocre et la conversation impatientante. C'est la table d'un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des pensées des hommes y sont fièrement abordés. Ecoute-t-on trois minutes, on se demande ce qui l'emporte de l'emphase du parleur ou de son abominable ignorance.

Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau, neveu de l'académicien et futur professeur qui, par ses basses calomnies, semblait chargé d'empoisonner le salon de l'hôtel de La Mole.

Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu'il se pourrait bien que Mme de Fervaques, tout en ne répondant pas а ses lettres, vоt avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme noire de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès de Julien; mais comme d'un autre côté, un homme de mérite, pas plus qu'un sot ne peut être en deux endroits а la fois, si Sorel devient l'amant de la sublime maréchale, se disait le futur professeur, elle le placera dans l'Eglise de quelque manière avantageuse, et j'en serai délivré а l'hôtel de La Mole.

M. l'abbé Pirard adressa aussi а Julien de longs sermons sur ses succès а l'hôtel de Fervaques. Il y avait jalousie de secte entre l'austère janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la vertueuse maréchale.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:58

CHAPITRE XXVIII

MANON LESCAUT

Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la sottise et ânerie du prieur, il réussissait assez ordinairement en appelant noir ce qui était blanc, et blanc ce qui était noir.

LICHTENBERG.





Les instructions russes prescrivaient impérieusement de ne jamais contredire de vive voix la personne а qui on écrivait. On ne devait s'écarter, sous aucun prétexte, du rôle de l'admiration la plus extatique; les lettres partaient toujours de cette supposition.

Un soir, а l'Opéra, dans la loge de Mme de Fervaques, Julien portait aux nues le ballet de Manon Lescaut . Sa seule raison pour parler ainsi, c'est qu'il le trouvait insignifiant.

La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au roman de l'abbé Prévost.

Comment! pensa Julien étonné et amusé, une personne d'une si haute vertu vanter un roman! Mme de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats ouvrages, cherchent а corrompre une jeunesse qui n'est, hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.

Dans ce genre immoral et dangereux, Manon Lescaut , continua la maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les angoisses méritées d'un coeur bien criminel y sont, dit-on, dépeintes avec une vérité qui a de la profondeur; ce qui n'empêche pas votre Bonaparte de prononcer а Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour des laquais.

Ce mot rendit toute son activité а l'âme de Julien. On a voulu me perdre auprès de la maréchale; on lui a dit mon enthousiasme pour Napoléon. Ce fait l'a assez piquée pour qu'elle cède а la tentation de me le faire sentir. Cette découverte l'amusa toute la soirée et le rendit amusant. Comme il prenait congé de la maréchale sous le vestibule de l'Opéra: -- Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle, qu'il ne faut pas aimer Bonaparte quand on m'aime; on peut tout au plus l'accepter comme une nécessité imposée par la Providence. Du reste, cet homme n'avait pas l'âme assez flexible pour sentir les chefs-d'oeuvre des arts.

Quand on m'aime! se répétait Julien; cela ne veut rien dire, ou veut tout dire. Voilа des secrets de langage qui manquent а nos pauvres provinciaux. Et il songea beaucoup а Mme de Rênal, en copiant une lettre immense destinée а la maréchale.

-- Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'indifférence qu'il trouva mal joué, que vous me parliez de Londres et de Richemond dans une lettre que vous avez écrite hier soir, а ce qu'il semble, au sortir de l'Opéra?

Julien fut très embarrassé; il avait copié ligne par ligne, sans songer а ce qu'il écrivait, et apparemment avait oublié de substituer aux mots Londres et Richemond , qui se trouvaient dans l'original, ceux de Paris et Saint-Cloud. Il commença deux ou trois phrases, mais sans possibilité de les achever; il se sentait sur le point de céder au rire fou. Enfin, en cherchant ses mots, il parvint а cette idée: Exalté par la discussion des plus sublimes, des plus grands intérêts de l'âme humaine, la mienne, en vous écrivant, a pu avoir une distraction.

Je produis une impression, se dit-il, donc je puis m'épargner l'ennui du reste de la soirée. Il sortit en courant de l'hôtel de Fervaques. Le soir, en revoyant l'original de la lettre par lui copiée la veille, il arriva bien vite а l'endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres et de Richemond. Julien fut bien étonné de trouver cette lettre presque tendre.

C'était le contraste de l'apparente légèreté de ses propos, avec la profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres qui l'avait fait distinguer. La longueur des phrases plaisait surtout а la maréchale; ce n'est pas lа ce style sautillant mis а la mode par Voltaire, cet homme immoral! Quoique notre héros fоt tout au monde pour bannir toute espèce de bon sens de sa conversation, elle avait encore une couleur antimonarchique et impie qui n'échappait pas а Mme de Fervaques. Environnée de personnages éminemment moraux, mais qui souvent n'avaient pas une idée par soirée, cette dame était profondément frappée de tout ce qui ressemblait а une nouveauté; mais en même temps, elle croyait se devoir а elle-même d'en être offensée. Elle appelait ce défaut, garder l'empreinte de la légèreté du siècle ...

Mais de tels salons ne sont bons а voir que quand on sollicite. Tout l'ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur. Ce sont lа les landes de notre voyage.

Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l'épisode Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas songer а lui. Son âme était en proie а de violents combats: quelquefois elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré elle, sa conversation la captivait. Ce qui l'étonnait surtout, c'était sa fausseté parfaite; il ne disait pas un mot а la maréchale qui ne fût un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa façon de penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle profondeur! se disait-elle; quelle différence avec les nigauds emphatiques ou les fripons communs, tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même langage!

Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C'était pour accomplir le plus pénible des devoirs qu'il paraissait chaque jour dans le salon de la maréchale. Ses efforts pour jouer un rôle achevaient d'ôter toute force а son âme. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de l'hôtel de Fervaques, ce n'était qu'а force de caractère et de raisonnement qu'il parvenait а se maintenir un peu au-dessus du désespoir.

J'ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant quelle affreuse perspective j'avais alors! je faisais ou je manquais ma fortune, dans l'un comme dans l'autre cas, je me voyais obligé de passer toute ma vie en société intime avec ce qu'il y a sous le ciel de plus méprisable et de plus dégoûtant. Le printemps suivant, onze petits mois après seulement, j'étais le plus heureux peut-être des jeunes gens de mon âge.

Mais bien souvent tous ces beaux raisonnements étaient sans effet contre l'affreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner et а dоner. D'après les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole, il la savait а la veille d'épouser M. de Croisenois. Déjа cet aimable jeune homme paraissait deux fois par jour а l'hôtel de La Mole: l'oeil jaloux d'un amant délaissé ne perdait pas une seule de ses démarches.

Quand il avait cru voir que Mlle de La Mole traitait bien son prétendu, en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s'empêcher de regarder ses pistolets avec amour.

Ah! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer mon linge, et d'aller dans quelque forêt solitaire, а vingt lieues de Paris, finir cette exécrable vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée pendant quinze jours, et qui songerait а moi après quinze jours! .

Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde, entrevu entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger notre jeune philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant l'attachaient а la vie. Eh bien! se disait-il alors, je suivrai jusqu'au bout cette politique russe. Comment cela finira-t-il?

A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit ces cinquante-trois lettres, je n'en écrirai pas d'autres.

A l'égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pénible, ou ne changeront rien а sa colère, ou m'obtiendront un instant de réconciliation. Grand Dieu! j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait achever sa pensée.

Quand, après une longue rêverie, il parvenait а reprendre son raisonnement: Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur, après quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas! sur le peu de pouvoir que j'ai de lui plaire, et il ne me resterait plus aucune ressource, je serais ruiné, perdu а jamais...

Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère? Hélas! mon peu de mérite répond а tout. Je manquerai d'élégance dans mes manières, ma façon de parler sera lourde et monotone. Grand Dieu! Pourquoi suis-je moi?
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