Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

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Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:03

CHAPITRE XV

LE CHANT DU COQ



Amour en latin faict amor;

Or donc provient d'amour la mort,

Et, par avant, soulcy qui mord,

Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords...

BLASON D'AMOUR.





Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si gratuitement, il eût pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par son voyage а Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries. Ce jour-lа encore, il fut assez maussade; sur le soir, une idée ridicule lui vint, et il la communiqua а Mme de Rênal, avec une rare intrépidité.

A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Rênal, et, au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:

-- Madame, cette nuit, а deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois vous dire quelque chose.

Julien tremblait que sa demande ne fût accordée; son rôle de séducteur lui pesait si horriblement que, s'il eût pu suivre son penchant, il se fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et n'eût plus vu ces dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la veille, il avait gâté toutes les belles apparences du jour précédent, et ne savait réellement а quel saint se vouer.

Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement exagérée, а l'annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que dans cette réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prétexte de quelque chose а dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et а son retour il se plaça а côté de Mme Derville et fort loin de Mme de Rênal. Il s'ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La conversation fut sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, а quelques moments de silence près, pendant lesquels il se creusait la cervelle. Que ne puis-je inventer quelque belle manoeuvre, se disait-il, pour forcer Mme de Rênal а me rendre ces marques de tendresse non équivoques qui me faisaient croire, il y a trois jours, qu'elle était а moi!

Julien était extrêmement déconcerté de l'état presque désespéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l'eût plus embarrassé que le succès.

Lorsqu'on se sépara а minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n'était guère mieux avec Mme de Rênal.

De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point. Il était а mille lieues de l'idée de renoncer а toute feinte, а tout projet, et de vivre au jour le jour avec Mme de Rênal, en se contentant comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque journée.

Il se fatigua le cerveau а inventer des manoeuvres savantes, un instant après, il les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux, quand deux heures sonnèrent а l'horloge du château.

Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre. Il se vit au moment de l'événement le plus pénible. Il n'avait plus songé а sa proposition impertinente, depuis le moment où il l'avait faite; elle avait été si mal reçue!

Je lui ai dit que j'irais chez elle а deux heures, se dit-il en se levant, je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au fils d'un paysan. Mme Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins je ne serai pas faible.

Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut forcé de s'appuyer contre le mur.

Il était sans souliers. Il alla écouter а la porte de M. de Rênal, dont il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais, grand Dieu! qu'y ferait-il? Il n'avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se sentait tellement troublé qu'il eût été hors d'état de les suivre.

Enfin, souffrant plus mille fois que s'il eût marché а la mort, il entra dans le petit corridor qui menait а la chambre de Mme de Rênal. Il ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.

Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée; il ne s'attendait pas а ce nouveau malheur. En le voyant entrer, Mme de Rênal se jeta vivement hors de son lit. Malheureux! s'écria-t-elle. Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint а son rôle naturel; ne pas plaire а une femme si charmante lui parut le plus grand des malheurs. Il ne répondit а ses reproches qu'en se jetant а ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes.

Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien а désirer. En effet, il devait а l'amour qu'il avait inspiré et а l'impression imprévue qu'avaient produite sur lui des charmes séduisants, une victoire а laquelle ne l'eût pas conduit toute son adresse si maladroite.

Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il prétendit encore jouer le rôle d'un homme accoutumé а subjuguer des femmes: il fit des efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait naоtre, et aux remords qui en relevaient la vivacité, l'idée du devoir ne cessa jamais d'être présente а ses yeux. Il craignait un remords affreux et un ridicule éternel, s'il s'écartait du modèle idéal qu'il se proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être supérieur fut précisément ce qui l'empêcha de goûter le bonheur qui se plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui a des couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du rouge.

Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, Mme de Rênal fut bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir de Julien la troublaient vivement.

Même quand elle n'eut plus rien а lui refuser, elle repoussait Julien loin d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se croyait damnée sans rémission, et cherchait а se cacher la vue de l'enfer en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien n'eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibilité brûlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il eût su en jouir. Le départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l'agitaient malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.

Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça? Telle fut la première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était dans cet état d'étonnement et de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré. Elle est habituée а désirer, ne trouve plus quoi désirer, et cependant n'a pas encore de souvenirs. Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut attentivement occupé а repasser tous les détails de sa conduite.

-- N'ai-je manqué а rien de ce que je me dois а moi-même? Ai-je bien joué mon rôle?

Et quel rôle? celui d'un homme accoutumé а être brillant avec les femmes.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:05

CHAPITRE XVI

LE LENDEMAIN

He turn'd his lip to hers, and with his hand

Call'd back the tangles of her wandering hair.

Don Juan. C. 1. st. 170 .





Heureusement, pour la gloire de Julien, Mme de Rênal avait été trop agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise de l'homme qui en un moment était devenu tout au monde pour elle.

Comme elle l'engageait а se retirer, voyant poindre le jour:

-- Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis perdue.

Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:

-- Regretteriez-vous la vie?

-- Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir connu.

Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec imprudence.

L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions, dans la folle idée de paraоtre un homme d'expérience, n'eut qu'un avantage; lorsqu'il revit Mme de Rênal а déjeuner, sa conduite fut un chef-d'oeuvre de prudence.

Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne pouvait vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva qu'une seule fois les yeux sur elle. D'abord, Mme de Rênal admira sa prudence. Bientôt, voyant que cet unique regard ne se répétait pas, elle fut alarmée: « Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle; hélas! je suis bien vieille pour lui; j'ai dix ans de plus que lui. »

En passant de la salle а manger au jardin, elle serra la main de Julien. Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire, il la regarda avec passion, car elle lui avait semblé bien jolie au déjeuner; et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps а se détailler ses charmes. Ce regard consola Mme de Rênal; il ne lui ôta pas toutes ses inquiétudes; mais ses inquiétudes lui ôtaient presque tout а fait ses remords envers son mari.

Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien; il n'en était pas de même de Mme Derville: elle crut Mme de Rênal sur le point de succomber. Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne lui épargna pas les demi-mots destinés а lui peindre, sous de hideuses couleurs, le danger qu'elle courait.

Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien; elle voulait lui demander s'il l'aimait encore. Malgré la douceur inaltérable de son caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre а son amie combien elle était importune.

Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se trouva placée entre Mme de Rênal et Julien. Mme de Rênal qui s'était fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien et de la porter а ses lèvres, ne put pas même lui adresser un mot.

Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée d'un remords. Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait faite en venant chez elle la nuit précédente, qu'elle tremblait qu'il ne vоnt pas celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s'établir dans sa chambre. Mais, ne tenant pas а son impatience, elle vint coller son oreille contre la porte de Julien. Malgré l'incertitude et la passion qui la dévoraient, elle n'osa point entrer. Cette action lui semblait la dernière des bassesses, car elle sert de texte а un dicton de province.

Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea enfin а revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux siècles de tourments.

Mais Julien était trop fidèle а ce qu'il appelait le devoir, pour manquer а exécuter de point en point ce qu'il s'était prescrit.

Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa chambre, s'assura que le maоtre de la maison était profondément endormi, et parut chez Mme de Rênal. Ce jour-lа, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car il songea moins constamment au rôle а jouer. Il eut des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ce que Mme de Rênal lui dit de son âge contribua а lui donner quelque assurance.

-- Hélas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui répétait-elle sans projet, et parce que cette idée l'opprimait.

Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il était réel, et il oublia presque toute sa peur d'être ridicule.

La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne, а cause de sa naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de Julien rassuraient sa timide maоtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la faculté de juger son amant. Heureusement, il n'eut presque pas, ce jour-lа, cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son attention а jouer un rôle, cette triste découverte lui eût а jamais enlevé tout bonheur. Elle n'y eût pu voir autre chose qu'un triste effet de la disproportion des âges.

Quoique Mme de Rênal n'eût jamais pensé aux théories de l'amour, la différence d'âge est, après celle de fortune, un des grands lieux communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu'il est question d'amour.

En peu de jours, Julien, rendu а toute l'ardeur de son âge, fut éperdument amoureux.

Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique, et l'on n'est pas plus jolie.

Il avait perdu presque tout а fait l'idée du rôle а jouer. Dans un moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette confidence porta а son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc point eu de rivale heureuse, se disait Mme de Rênal avec délices! Elle osa l'interroger sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt; Julien lui jura que c'était celui d'un homme.

Quand il restait а Mme de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir, elle ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existât, et que jamais elle ne s'en fût doutée.

Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans, quand je pouvais encore passer pour jolie!

Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de l'ambition; c'était de la joie de posséder, lui pauvre être malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses actes d'adoration, ses transports а la vue des charmes de son amie, finirent par la rassurer un peu sur la différence d'âge. Si elle eût possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour la durée d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement d'amour-propre.

Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rênal. Il ne pouvait se rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de glace et restait des heures entières admirant la beauté et l'arrangement de tout ce qu'il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le regardait; lui, regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un mariage, emplissent une corbeille de noce.

J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois Mme de Rênal; quelle âme de feu! quelle vie ravissante avec lui!

Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles instruments de l'artillerie féminine. Il est impossible, se disait-il, qu'а Paris on ait quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point d'objection а son bonheur. Souvent la sincère admiration et les transports de sa maоtresse lui faisaient oublier la vaine théorie qui l'avait rendu si compassé et presque si ridicule dans les premiers moments de cette liaison. Il y eut des moments où, malgré ses habitudes d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême а avouer а cette grande dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le rang de sa maоtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. Mme de Rênal, de son côté, trouvait la plus douce des voluptés morales а instruire ainsi, dans une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie, et qui était regardé par tout le monde comme devant un jour aller si loin. Même le sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de l'admirer; ils lui en semblaient moins sots. Quant а Mme Derville, elle était bien loin d'avoir а exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de ce qu'elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient odieux а une femme qui, а la lettre, avait perdu la tête, elle quitta Vergy sans donner une explication qu'on se garda de lui demander. Mme de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que sa félicité redoublait. Par ce départ elle se trouvait presque toute la journée tête а tête avec son amant.

Julien se livrait d'autant plus а la douce société de son amie, que, toutes les fois qu'il était trop longtemps seul avec lui-même, la fatale proposition de Fouqué venait encore l'agiter. Dans les premiers jours de cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui, qui n'avait jamais aimé, qui n'avait jamais été aimé de personne, trouvait un si délicieux plaisir а être sincère, qu'il était sur le point d'avouer а Mme de Rênal l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence même de son existence. Il eût voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation que lui donnait la proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute franchise.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:06

CHAPITRE XVII

LE PREMIER ADJOINT

O, how this spring of love resembleth

The uncertain glory of an April day,

Which now shows all the beauty of the sun

And by and by a cloud takes all away!

TWO GENTLEMEN OF VERONA.





Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du verger, loin des importuns, il rêvait profondément. Des moments si doux, pensait-il, dureront-ils toujours? Son âme était tout occupée de la difficulté de prendre un état, il déplorait ce grand accès de malheur qui termine l'enfance et gâte les premières années de la jeunesse peu riche. -- Ah! s'écria-t-il, que Napoléon était bien l'homme envoyé de Dieu pour les jeunes Français! Qui le remplacera? que feront sans lui les malheureux, même plus riches que moi, qui ont juste les quelques écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et qui ensuite n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme а vingt ans et se pousser dans une carrière! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond soupir, ce souvenir fatal nous empêchera а jamais d'être heureux!

Il vit tout а coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle prit un air froid et dédaigneux; cette façon de penser lui semblait convenir а un domestique. Elevée dans l'idée qu'elle était fort riche, il lui semblait chose convenue que Julien l'était aussi. Elle l'aimait mille fois plus que la vie, [variante : elle l'eût aimé même ingrat et perfide] et ne faisait aucun cas de l'argent.

Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sourcils le rappela sur la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour arranger sa phrase et faire entendre а la noble dame, assise si près de lui sur le banc de verdure, que les mots qu'il venait de répéter, il les avait entendus pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'était le raisonnement des impies.

-- Eh bien! ne vous mêlez plus а ces gens-lа, dit Mme de Rênal, gardant encore un peu de cet air glacial qui, tout а coup, avait succédé а l'expression de la plus vive tendresse.

Ce froncement de sourcils, ou plutôt le remords de son imprudence, fut le premier échec porté а l'illusion qui entraоnait Julien. Il se dit: Elle est bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe d'hommes de coeur qui, après une bonne éducation, n'a pas assez d'argent pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il nous était donné de les combattre а armes égales! Moi, par exemple, maire de Verrières, bien intentionné, honnête comme l'est au fond M. de Rénal! comme j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs friponneries! comme la justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont pas leurs talents qui me feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse.

Le bonheur de Julien fut, ce jour-lа, sur le point de devenir durable. Il manqua а notre héros d'oser être sincère. Il fallait avoir le courage de livrer bataille, mais sur-le-champ ; Mme de Rênal avait été étonnée du mot de Julien, parce que les hommes de sa société répétaient que le retour de Robespierre était surtout possible а cause de ces jeunes gens des basses classes, trop bien élevés. L'air froid de Mme de Rênal dura assez longtemps, et sembla marqué а Julien. C'est que la crainte de lui avoir dit indirectement une chose désagréable succéda chez elle а sa répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement dans ses traits, si purs et si naïfs, quand elle était heureuse et loin des ennuyeux.

Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il trouva qu'il était imprudent d'aller voir Mme de Rênal dans sa chambre. Il valait mieux qu'elle vоnt chez lui; si un domestique l'apercevait courant dans la maison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer cette démarche.

Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu de Fouqué des livres que lui, élève en théologie, n'eût jamais pu demander а un libraire. Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien aise de n'être pas interrompu par une visite, dont l'attente, la veille encore de la petite scène du verger, l'eût mis hors d'état de lire.

Il devait а Mme de Rênal de comprendre les livres d'une façon toute nouvelle. Il avait osé lui faire des questions sur une foule de petites choses, dont l'ignorance arrête tout court l'intelligence d'un jeune homme né hors de la société, quelque génie naturel qu'on veuille lui supposer.

Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrêmement ignorante, fut un bonheur. Julien arriva directement а voir la société telle qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué par le récit de ce qu'elle a été autrefois, il y a deux mille ans, ou seulement il y a soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin les choses qui se passaient а Verrières.

Sur le premier plan parurent des intrigues très compliquées ourdies, depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles étaient appuyées par des lettres venues de Paris, et écrites par ce qu'il y a de plus illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'était l'homme le plus dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du maire de Verrières.

Il avait pour concurrent un fabricant fort riche, qu'il fallait absolument refouler а la place de second adjoint.

Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris, quand la haute société du pays venait dоner chez M. de Rênal. Cette société privilégiée était profondément occupée de ce choix du premier adjoint, dont le reste de la ville et surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la possibilité. Ce qui en faisait l'importance, c'est qu'ainsi que chacun sait, le côté oriental de la grande rue de Verrières doit reculer de plus de neuf pieds, car cette rue est devenue route royale.

Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer, parvenait а être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où M. de Rênal serait nommé député, il fermerait les yeux, et l'on pourrait faire, aux maisons qui avancent sur la voie publique, de petites réparations imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient cent ans. Malgré la haute piété et la probité reconnue de M. de Moirod, on était sûr qu'il serait coulant , car il avait beaucoup d'enfants. Parmi les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient а tout ce qu'il y a de mieux dans Verrières.

Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la première fois dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y avait des choses qui étonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait commencé а aller les soirs chez le curé. Mais la discrétion et l'humilité d'esprit étant les premières qualités d'un élève en théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des questions.

Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari, l'ennemi de Julien.

-- Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, répondit cet homme d'un air singulier.

-- Allez, dit Mme de Rênal

-- Eh bien! dit Julien, il va se rendre dans ce magasin а foin, église autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voilа un de ces mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.

-- C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit Mme de Rênal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais, c'est que tout le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton. Si vous tenez а savoir ce qu'on y fait, je demanderai des détails а M. de Maugiron et а M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.

Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maоtresse distrayait Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler de choses tristes et raisonnables, puisqu'ils étaient de partis contraires, ajoutait, sans qu'il s'en doutât, au bonheur qu'il lui devait et а l'empire qu'elle acquérait sur lui.

Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents les réduisait а ne parler que le langage de la froide raison, c'était avec une docilité parfaite que Julien, la regardant avec des yeux étincelants d'amour, écoutait ses explications du monde comme il va. Souvent au milieu du récit de quelque friponnerie savante, а l'occasion d'un chemin ou d'une fourniture, l'esprit de Mme de Rênal s'égarait tout а coup jusqu'au délire; Julien avait besoin de la gronder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec ses enfants. C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de l'aimer comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas а répondre а ses questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien né n'ignore pas а quinze ans? Un instant après, elle l'admirait comme son maоtre. Son génie allait jusqu'а l'effrayer; elle croyait apercevoir plus nettement chaque jour le grand homme futur dans ce jeune abbé. Elle le voyait pape, elle le voyait premier ministre comme Richelieu.

-- Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle а Julien, la place est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont besoin.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:06

CHAPITRE XVIII

UN ROI A VERRIERES

N'êtes-vous bons qu'а jeter lа comme un cadavre de peuple, sans âme, et

dont les veines n'ont plus de sang?

Discours de l'Evêque,

а la chapelle de Saint-Clément .





Le trois septembre а dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa Majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au mardi. Le préfet autorisait, c'est-а-dire demandait la formation d'une garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une estafette fut expédiée а Vergy. M. de Rênal arriva dans la nuit, et trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi.

Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes а reculer, que M. de Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de premier adjoint. Il n'y avait rien а dire а la dévotion de M. de Moirod, elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté а cheval. C'était un homme de trente-six ans, timide de toutes les façons, et qui craignait également les chutes et le ridicule.

Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.

-- Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis, comme si déjа vous occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans cette malheureuse ville les manufactures prospèrent, le parti libéral devient millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout. Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous, monsieur, que l'on puisse confier le commandement de la garde d'honneur?

Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit par accepter cet honneur comme un martyre. « Je saurai prendre un ton convenable », dit-il au maire. A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes qui sept ans auparavant avaient servi lors du passage d'un prince du sang.

A sept heures, Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants. Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union des partis, et venaient la supplier d'engager son mari а accorder une place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prétendait que si son mari n'était pas élu, de chagrin il ferait banqueroute. Mme de Rênal renvoya bien vite tout ce monde. Elle paraissait fort occupée.

Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un mystère de ce qui l'agitait. Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste ne lui troubleront plus la cervelle.

Chose étonnante, il l'en aima davantage.

Les tapissiers commençaient а remplir la maison, il épia longtemps en vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa chambre а lui, Julien, emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. Je suis bien sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son mari.

Elle l'était davantage; un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais avoué а Julien de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse vraiment admirable chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien serait nommé garde d'honneur de préférence а cinq ou six jeunes gens, fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une exemplaire piété. M. Valenod, qui comptait prêter sa calèche aux plus jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux normands, consentit а donner un de ses chevaux а Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais tous les gardes d'honneur avaient а eux ou d'emprunt quelqu'un de ces beaux habits bleu de ciel avec deux épaulettes de colonel en argent, qui avaient brillé sept ans auparavant. Mme de Rênal voulait un habit neuf, et il ne lui restait que quatre jours pour envoyer а Besançon, et en faire revenir l'habit d'uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien а Verrières. Elle voulait le surprendre, lui et la ville.

Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire eut а s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne voulait pas passer а Verrières sans visiter la fameuse relique de saint Clément que l'on conserve а Bray-le-Haut, а une petite lieue de la ville. On désirait un clergé nombreux, ce fut l'affaire la plus difficile а arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait а tout prix éviter la présence de M. Chélan. En vain, M. de Rênal lui représentait qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant а Verrières, et s'il le trouvait disgracié, il était homme а aller le chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompagné de tout le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet!

-- Je suis déshonoré ici et а Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il paraоt dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!

-- Quoi que vous en puissiez dire, mon cher abbé, répliquait M. de Rênal, je n'exposerai pas l'administration de Verrières а recevoir un affront de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien а la cour; mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne cherchant qu'а embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux.

Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse а l'abbé Chélan, pour le prier d'assister а la cérémonie de la relique de Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour Julien qui devait l'accompagner en qualité de sous-diacre.

Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée, on apercevait un grand feu sur un rocher а deux lieues de Verrières. Ce signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du département. Aussitôt le son de toutes les cloches et les décharges répétées d'un vieux canon espagnol appartenant а la ville marquèrent sa joie de ce grand événement. La moitié de la population monta sur les toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont а chaque instant la main prudente était prête а saisir l'arçon de sa selle.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:07

(suite)

Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns, chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent une sensation générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que ce petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs tels et tels, riches fabricants! Ces Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une avanie а ce petit insolent, né dans la crotte. -- Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait assez traоtre pour leur couper la figure.

Les propos de la société noble étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était du maire tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général, on rendait justice а son mépris pour le défaut de naissance.

Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus heureux des hommes. Naturellement hardi, il se tenait mieux а cheval que la plupart des jeunes gens de cette ville de montagnes. Il voyait dans les yeux des femmes qu'il était question de lui.

Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves. Son cheval se cabrait а chaque instant, il était au comble de la joie.

Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart, le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang. Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un héros. Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une batterie.

Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche, et faisant rapidement un grand détour, elle arriva а temps pour frémir quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au grand galop, par une autre porte de la ville, elle parvint а rejoindre la route par où le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur а vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille paysans crièrent: Vive le roi! quand le maire eut l'honneur de haranguer Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit а tirer а coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers qui avaient fait leurs preuves а Leipsick et а Montmirail, mais pour le futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre, parce qu'il fallut le tirer de lа pour que la voiture du roi pût passer.

Sa Majesté descendit а la belle église neuve qui ce jour-lа était parée de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dоner, et aussitôt après remonter en voiture pour aller vénérer la relique de saint Clément. A peine le roi fut-il а l'église, que Julien galopa vers la maison de M. de Rênal. Lа, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son sabre, ses épaulettes, pour reprendre le petit habit noir râpé. Il remonta а cheval, et en quelques instants fut а Bray-le-Haut qui occupe le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans, pensa Julien. On ne peut se remuer а Verrières, et en voici plus de dix mille autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par le vandalisme révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la Restauration, et l'on commençait а parler de miracles. Julien rejoignit l'abbé Chélan qui le gronda fort, et lui remit une soutane et un surplis. Il s'habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du jeune évêque d'Agde. C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé, et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put trouver cet évêque.

Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloоtre sombre et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de vingt-quatre chanoines. Après avoir déploré pendant trois quarts d'heure la jeunesse de l'évêque, les curés pensèrent qu'il était convenable que M. le Doyen se retirât vers Monseigneur pour l'avertir que le roi allait arriver, et qu'il était instant de se rendre au choeur. Le grand âge de M. Chélan l'avait fait doyen; malgré l'humeur qu'il témoignait а Julien, il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au moyen de je ne sais quel procédé de toilette ecclésiastique, il avait rendu ses beaux cheveux bouclés très plats; mais, par un oubli qui redoubla la colère de M. Chélan, sous les longs plis de sa soutane on pouvait apercevoir les éperons du garde d'honneur.

Arrivés а l'appartement de l'évêque, de grands laquais bien chamarrés daignèrent а peine répondre au vieux curé que Monseigneur n'était pas visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être admis en tout temps auprès de l'évêque officiant.

L'humeur hautaine de Julien fut choquée de l'insolence des laquais. Il se mit а parcourir les dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes les portes qu'il rencontrait. Une fort petite céda а ses efforts, et il se trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur, en habits noirs et la chaоne au cou. A son air pressé ces messieurs le crurent mandé par l'évêque et le laissèrent passer. Il fit quelques pas et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement sombre, et toute lambrissée de chêne noir; а l'exception d'une seule, les fenêtres en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette maçonnerie n'était déguisée par rien, et faisait un triste contraste avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons, et que le duc Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On y voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères de l'Apocalypse.

Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta en silence. A l'autre extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre par laquelle le jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté а trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et, sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune homme avait l'air irrité; de la main droite, il donnait gravement des bénédictions du côté du miroir.

Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une cérémonie préparatoire qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire de l'évêque... il sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe, essayons.

Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune homme qui continuait а donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre infini, et sans se reposer un instant.

A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâché. La richesse du surplis garni de dentelle arrêta involontairement Julien а quelques pas du magnifique miroir.

Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la salle l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on allait lui adresser.

Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant subitement l'air fâché, lui dit du ton le plus doux:

-- Eh bien! monsieur, est-elle enfin arrangée?

Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine: c'était l'évêque d'Agde. Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...

Et il eut honte de ses éperons.

-- Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du chapitre, M. Chélan.

-- Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, monsieur, je vous prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal emballée а Paris; la toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut. Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste, et encore on me fait attendre!

-- Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.

Les beaux yeux de Julien firent leur effet.

-- Allez, monsieur, répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du chapitre.

Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle, il se retourna vers l'évêque et le vit qui s'était remis а donner des bénédictions. Qu'est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c'est une préparation ecclésiastique nécessaire а la cérémonie qui va avoir lieu. Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant malgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.

Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la glace; mais, de temps а autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait encore la bénédiction. Julien l'aida а placer sa mitre. L'évêque secoua la tête.

-- Ah! elle tiendra, dit-il а Julien d'un air content. Voulez-vous vous éloigner un peu?

Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant du miroir а pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait gravement des bénédictions.

Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de comprendre, mais n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec un air qui perdait rapidement de sa gravité:

-- Que dites-vous de ma mitre, monsieur, va-t-elle bien?

-- Fort bien, Monseigneur.

-- Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako d'officier.

-- Elle me semble aller fort bien

-- Le roi de *** est accoutumé а un clergé vénérable et sans doute fort grave. Je ne voudrais pas, а cause de mon âge surtout, avoir l'air trop léger.

Et l'évêque se mit de nouveau а marcher en donnant des bénédictions.

C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce а donner la bénédiction.

Après quelques instants:

-- Je suis prêt, dit l'évêque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et messieurs du chapitre.

Bientôt M. Chélan, suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n'avait pas aperçue. Mais cette fois il resta а son rang, le dernier de tous, et ne put voir l'évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se pressaient en foule а cette porte.

L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur le seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de désordre, la procession commença а marcher en entonnant un psaume. L'évêque s'avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort vieux. Julien se glissa tout а fait près de Monseigneur, comme attaché а l'abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides. On arriva enfin au portique du cloоtre. Julien était stupéfait d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce prélat se disputaient son coeur. Cette politesse était bien autre chose que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Plus on s'élève vers le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces manières charmantes.

On entrait dans l'église par une porte latérale; tout а coup un bruit épouvantable fit retentir ses voûtes antiques; Julien crut qu'elles s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traоnée par huit chevaux au galop, elle venait d'arriver; et а peine arrivée, mise en batterie par les canonniers de Leipsick, elle tirait cinq coups par minute, comme si les Prussiens eussent été devant elle.

Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait plus а Napoléon et а la gloire militaire. Si jeune, pensait-il, être évêque d'Agde! mais où est Agde? et combien cela rapporte-t-il? deux ou trois cent mille francs peut-être.

Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta. L'évêque se plaça dessous. Réellement il était parvenu а se donner l'air vieux; l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on pas avec de l'adresse! pensa-t-il.

Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évêque le harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort poli pour Sa Majesté.

Nous ne répéterons point la description des cérémonies de Bray-le-Haut; pendant quinze jours elles ont rempli les colonnes de tous les journaux du département. Julien apprit, par le discours de l'évêque, que le roi descendait de Charles le Téméraire.

Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes de ce qu'avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait avoir un évêché а son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta trois mille huit cents francs.

Après le discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça sous le dais, ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin près de l'autel. Le choeur était environné de stalles, et les stalles élevées de deux marches sur le pavé. C'était sur la dernière de ces marches que Julien était assis aux pieds de M. Chélan, а peu près comme un caudataire près de son cardinal, а la chapelle Sixtine, а Rome. Il y eut un Te Deum , des flots d'encens, des décharges infinies de mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur et de piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux jacobins.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:09

(suite)

Julien était а six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il remarqua, pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement brodés d'or, que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le drap. Il apprit quelques moments après que c'était M. de La Mole. Il lui trouva l'air hautain et même insolent.

Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah! l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint Clément?

Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était dans le haut de l'édifice dans une chapelle ardente .

Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien.

Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention redoubla.

En cas de visite d'un prince souverain, l'étiquette veut que les chanoines n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour la chapelle ardente, monseigneur d'Agde appela l'abbé Chélan; Julien osa le suivre.

Après avoir monté un long escalier, on parvint а une porte extrêmement petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence. Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.

Devant la porte étaient réunies а genoux vingt-quatre jeunes filles, appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant d'ouvrir la porte, l'évêque se mit а genoux au milieu de ces jeunes filles toutes jolies. Pendant qu'il priait а haute voix, elles semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre а notre héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout а coup. La petite chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus de mille cierges divisés en huit rangs séparés entre eux par des bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée а neuf était fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le petit vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux curés et Julien.

Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, а genoux, et présentant les armes.

Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut, par-dessous le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint Clément. Il était caché sous l'autel, en costume de jeune soldat romain. Il avait au cou une large blessure d'où le sang semblait couler. L'artiste s'était surpassé; ses yeux mourants, mais pleins de grâce, étaient а demi fermés. Une moustache naissante ornait cette bouche charmante, qui а demi fermée avait encore l'air de prier. A cette vue, la jeune fille voisine de Julien pleura а chaudes larmes, une de ses larmes tomba sur la main de Julien.

Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé seulement par le son lointain des cloches de tous les villages а dix lieues а la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles simples, mais dont l'effet n'en était que mieux assuré.

-- N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus grands rois de la terre а genoux devant les serviteurs de ce Dieu tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés, assassinés sur la terre, comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de saint Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes, vous vous souviendrez а jamais de ce jour? vous détesterez l'impie. A jamais vous serez fidèles а ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon.

A ces mots, l'évêque se leva avec autorité.

-- Vous me le promettez? dit-il, en avançant le bras d'un air inspiré.

-- Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.

-- Je reçois votre promesse au nom du Dieu terrible! ajouta l'évêque, d'une voix tonnante.

Et la cérémonie fut terminée.

Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de Rome а Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient cachés dans la charmante figure de cire.

Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces mots: HAINE A L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE.

M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le soir, а Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une visite а M. de Moirod.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:09

CHAPITRE XIX

PENSER FAIT SOUFFRIR

Le grotesque des événements de tous les jours vous cache le vrai malheur des passions.

BARNAVE.





En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu'avait occupée M. de La Mole, Julien trouva une feuille de papier très fort, pliée en quatre. Il lut au bas de la première page:

A. S. E. M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du roi, etc., etc.

C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière.

« Monsieur le marquis,

« J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'étais dans Lyon, exposé aux bombes, lors du siège, en 93, d'exécrable mémoire. Je communie; je vais tous les dimanches а la messe en l'église paroissiale. Je n'ai jamais manqué au devoir pascal, même en 93, d'exécrable mémoire. Ma cuisinière, avant la Révolution j'avais des gens, ma cuisinière fait maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières d'une considération générale, et j'ose dire méritée. Je marche sous le dais dans les processions а côté de M. le curé et de M. le maire. Je porte, dans les grandes occasions, un gros cierge acheté а mes frais. De tout quoi les certificats sont а Paris au ministère des finances. Je demande а Monsieur le marquis le bureau de loterie de Verrières, qui ne peut manquer d'être bientôt vacant d'une manière ou d'autre, le titulaire étant fort malade, et d'ailleurs votant mal aux élections, etc.

« DE CHOLIN. »

En marge de cette pétition était une apostille signée De Moirod , et qui commençait par cette ligne: « J'ai eu l'honneur de parler yert du bon sujet qui fait cette demande », etc.

Ainsi, même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu'il faut suivre, se dit Julien.

Huit jours après le passage du roi de *** а Verrières, ce qui surnageait des innombrables mensonges, sottes interprétations, discussions ridicules, etc., etc., dont avaient été l'objet, successivement, le roi, l'évêque d'Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin, le pauvre tombé de Moirod qui, dans l'espoir d'une croix, ne sortit de chez lui qu'un mois après sa chute, ce fut l'indécence extrême d'avoir bombardé dans la garde d'honneur Julien Sorel, fils d'un charpentier. Il fallait entendre, а ce sujet, les riches fabricants de toiles peintes, qui, soir et matin, s'enrouaient au café а prêcher l'égalité. Cette femme hautaine, Mme de Rênal, était l'auteur de cette abomination. La raison? les beaux yeux et les joues si fraоches du petit abbé Sorel la disaient de reste.

Peu après le retour а Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des enfants, prit la fièvre; tout а coup Mme de Rênal tomba dans des remords affreux. Pour la première fois elle se reprocha son amour d'une façon suivie; elle sembla comprendre, comme par miracle, dans quelle faute énorme elle s'était laissé entraоner. Quoique d'un caractère profondément religieux, jusqu'а ce moment elle n'avait pas songé а la grandeur de son crime aux yeux de Dieu.

Jadis, au couvent du Sacré-Coeur, elle avait aimé Dieu avec passion; elle le craignit de même en cette circonstance. Les combats qui déchiraient son âme étaient d'autant plus affreux qu'il n'y avait rien de raisonnable dans sa peur. Julien éprouva que le moindre raisonnement l'irritait, loin de la calmer; elle y voyait le langage de l'enfer. Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-même le petit Stanislas, il était mieux venu а lui parler de sa maladie: elle prit bientôt un caractère grave. Alors le remords continu ôta а Mme de Rênal jusqu'а la faculté de dormir; elle ne sortait point d'un silence farouche: si elle eût ouvert la bouche, c'eût été pour avouer son crime а Dieu et aux hommes.

-- Je vous en conjure, lui disait Julien, dès qu'ils se trouvaient seuls, ne parlez а personne; que je sois le seul confident de vos peines. Si vous m'aimez encore, ne parlez pas: vos paroles ne peuvent ôter la fièvre а notre Stanislas.

Mais ses consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que Mme de Rênal s'était mis dans la tête que, pour apaiser la colère du Dieu jaloux, il fallait haïr Julien ou voir mourir son fils. C'était parce qu'elle sentait qu'elle ne pouvait haïr son amant qu'elle était si malheureuse.

-- Fuyez-moi, dit-elle un jour а Julien; au nom de Dieu, quittez cette maison: c'est votre présence ici qui tue mon fils.

Dieu me punit, ajouta-t-elle а voix basse, il est juste; j'adore son équité; mon crime est affreux, et je vivais sans remords! C'était le premier signe de l'abandon de Dieu: je dois être punie doublement.

Julien fut profondément touché. Il ne pouvait voir lа ni hypocrisie, ni exagération. Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant la malheureuse m'aime plus que son fils. Voilа, je n'en puis douter, le remords qui la tue; voilа de la grandeur dans les sentiments. Mais comment ai-je pu inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si ignorant, quelquefois si grossier dans mes façons?

Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du matin, M. de Rênal vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre, était fort rouge et ne put reconnaоtre son père. Tout а coup Mme de Rênal se jeta aux pieds de son mari: Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre а jamais.

Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal.

-- Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.

-- Non, écoute-moi, s'écria sa femme а genoux devant lui, et cherchant а le retenir. Apprends toute la vérité. C'est moi qui tue mon fils. Je lui ai donné la vie et je la lui reprends. Le ciel me punit, aux yeux de Dieu, je suis coupable de meurtre. Il faut que je me perde et m'humilie moi-même; peut-être ce sacrifice apaisera le Seigneur.

Si M. de Rênal eût été un homme d'imagination, il savait tout.

-- Idées romanesques, s'écria-t-il en éloignant sa femme qui cherchait а embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout cela! Julien, faites appeler le médecin а la pointe du jour.

Et il retourna se coucher. Mme de Rênal tomba а genoux, а demi évanouie, en repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait la secourir.

Julien resta étonné.

Voilа donc l'adultère! se dit-il... Serait-il possible que ces prêtres si fourbes... eussent raison? Eux qui commettent tant de péchés auraient le privilège de connaоtre la vraie théorie du péché? Quelle bizarrerie!...

Depuis vingt minutes que M. de Rênal s'était retiré, Julien voyait la femme qu'il aimait, la tête appuyée sur le petit lit de l'enfant, immobile et presque sans connaissance. Voilа une femme d'un génie supérieur réduite au comble du malheur, parce qu'elle m'a connu, se dit-il.

Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle? Il faut se décider. Il ne s'agit plus de moi ici. Que m'importent les hommes et leurs plates simagrées? Que puis-je pour elle?... la quitter? Mais je la laisse seule en proie а la plus affreuse douleur. Cet automate de mari lui nuit plus qu'il ne lui sert. Il lui dira quelque mot dur, а force d'être grossier; elle peut devenir folle, se jeter par la fenêtre.

Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera tout. Et que sait-on, peut-être, malgré l'héritage qu'elle doit lui apporter, il fera un esclandre. Elle peut tout dire, grand Dieu! а ce c... d'abbé Maslon, qui prend prétexte de la maladie d'un enfant de six ans pour ne plus bouger de cette maison, et non sans dessein. Dans sa douleur et sa crainte de Dieu, elle oublie tout ce qu'elle sait de l'homme; elle ne voit que le prêtre.

-- Va-t'en, lui dit tout а coup Mme de Rênal, en ouvrant les yeux.

-- Je donnerais mille fois ma vie pour savoir ce qui peut t'être le plus utile, répondit Julien: jamais je ne t'ai tant aimée, mon cher ange, ou plutôt, de cet instant seulement, je commence а t'adorer comme tu mérites de l'être. Que deviendrai-je loin de toi, et avec la conscience que tu es malheureuse par moi! Mais qu'il ne soit pas question de mes souffrances. Je partirai, oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie qu'il te chassera de sa maison; tout Verrières, tout Besançon parleront de ce scandale. On te donnera tous les torts; jamais tu ne te relèveras de cette honte...

-- C'est ce que je demande, s'écria-t-elle, en se levant debout. Je souffrirai, tant mieux.

-- Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur а lui!

-- Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans la fange; et, par lа peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c'est peut-être une pénitence publique? Autant que ma faiblesse peut en juger, n'est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire а Dieu?... Peut-être daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils! Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j'y cours.

-- Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me retire а la Trappe? L'austérité de cette vie peut apaiser ton Dieu... Ah! ciel! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas...

-- Ah! tu l'aimes, toi, dit Mme de Rênal, en se relevant et se jetant dans ses bras.

Au même instant, elle le repoussa avec horreur.

-- Je te crois! je te crois! continua-t-elle, après s'être remise а genoux; ô mon unique ami! ô pourquoi n'es-tu pas le père de Stanislas? Alors ce ne serait pas un horrible péché de t'aimer mieux que ton fils.

-- Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne t'aime que comme un frère? C'est la seule expiation raisonnable, elle peut apaiser la colère du Très-Haut.

-- Et moi, s'écria-t-elle en se levant et prenant la tête de Julien entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux а distance, et moi, t'aimerai-je comme un frère? Est-il en mon pouvoir de t'aimer comme un frère?

Julien fondait en larmes.

-- Je t'obéirai, dit-il, en tombant а ses pieds, je t'obéirai quoi que tu m'ordonnes; c'est tout ce qui me reste а faire. Mon esprit est frappé d'aveuglement; je ne vois aucun parti а prendre. Si je te quitte, tu dis tout а ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il ne sera nommé député. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu essayer de l'effet de mon départ? Si tu veux, je vais me punir de notre faute en te quittant pour huit jours. J'irai les passer dans la retraite où tu voudras. A l'abbaye de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi pendant mon absence de ne rien avouer а ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu parles.

Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours.

-- Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai а mon mari, si tu n'es pas lа constamment pour m'ordonner par tes regards de me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une journée.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:10

(suite)

Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu а peu Stanislas ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait connu l'étendue de son péché; elle ne put plus reprendre l'équilibre. Les remords restèrent, et ils furent ce qu'ils devaient être dans un coeur si sincère. Sa vie fut le ciel et l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas Julien, le ciel quand elle était а ses pieds. Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les moments où elle osait se livrer а tout son amour: je suis damnée, irrémissiblement damnée. Tu es jeune, tu as cédé а mes séductions, le ciel peut te pardonner; mais moi je suis damnée. Je le connais а un signe certain. J'ai peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si elle était а commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas dès ce monde et dans mes enfants, et j'aurai plus que je ne mérite. Mais toi, du moins, mon Julien, s'écriait-elle dans d'autres moments, es-tu heureux? Trouves-tu que je t'aime assez?

La méfiance et l'orgueil souffrant de Julien, qui avait surtout besoin d'un amour а sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice si grand, si indubitable et fait а chaque instant. Il adorait Mme de Rênal. Elle a beau être noble, et moi le fils d'un ouvrier, elle m'aime... Je ne suis pas auprès d'elle un valet de chambre chargé des fonctions d'amant. Cette crainte éloignée, Julien tomba dans toutes les folies de l'amour, dans ses incertitudes mortelles.

-- Au moins, s'écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te rende bien heureux pendant le peu de jours que nous avons а passer ensemble! Hâtons-nous; demain peut-être je ne serai plus а toi. Si le ciel me frappe dans mes enfants, c'est en vain que je chercherai а ne vivre que pour t'aimer, а ne pas voir que c'est mon crime qui les tue. Je ne pourrai survivre а ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourrais; je deviendrais folle.

« Ah! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m'offrais si généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas! »

Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait Julien а sa maоtresse. Son amour ne fut plus seulement de l'admiration pour la beauté, l'orgueil de la posséder.

Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure, la flamme qui les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne retrouvèrent plus la sérénité délicieuse, la félicité sans nuages, le bonheur facile des premières époques de leurs amours, quand la seule crainte de Mme de Rênal était de n'être pas assez aimée de Julien. Leur bonheur avait quelquefois la physionomie du crime.

Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles: -- Ah! grand Dieu! je vois l'enfer, s'écriait tout а coup Mme de Rênal, en serrant la main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices horribles! je les ai bien mérités. Elle le serrait, s'attachant а lui comme le lierre а la muraille.

Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait la main, qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans une rêverie sombre: L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grâce pour moi; j'aurais encore sur la terre quelques jours а passer avec lui, mais l'enfer dès ce monde, la mort de mes enfants... Cependant, а ce prix peut-être mon crime me serait pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce а ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé; moi, moi, je suis la seule coupable : j'aime un homme qui n'est point mon mari.

Julien voyait ensuite Mme de Rênal arriver а des moments tranquilles en apparence. Elle cherchait а prendre sur elle, elle voulait ne pas empoisonner la vie de ce qu'elle aimait.

Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir, les journées passaient pour eux avec la rapidité de l'éclair. Julien perdit l'habitude de réfléchir.

Mlle Elisa alla suivre un petit procès qu'elle avait а Verrières. Elle trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle haïssait le précepteur, et lui en parlait souvent.

-- Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle un jour а M. Valenod. Les maоtres sont tous d'accord entre eux pour les choses importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres domestiques...

Après ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod trouva l'art d'abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour son amour-propre.

Cette femme, la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout le monde; cette femme si fière, dont les dédains l'avaient tant de fois fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé en précepteur. Et afin que rien ne manquât au dépit de M. le directeur du dépôt, Mme de Rênal adorait cet amant.

-- Et, ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est point donné de peine pour faire cette conquête, il n'est point sorti pour madame de sa froideur habituelle.

Elisa n'avait eu des certitudes qu'а la campagne, mais elle croyait que cette intrigue datait de bien plus loin.

-- C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le temps il a refusé de m'épouser. Et moi, imbécile, qui allais consulter Mme de Rênal, qui la priais de parler au précepteur.

Dès le même soir, M. de Rênal reçut de la ville, avec son journal, une longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand détail ce qui se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute la soirée, le maire ne se remit point de son trouble, ce fut en vain que Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur la généalogie des meilleures familles de la Bourgogne.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:14

CHAPITRE XX

LES LETTRES ANONYMES

Do not give dalliance

Too much the rein: the strongest oaths are straw

To the fire i' the blood.

TEMPEST.





Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire а son amie:

-- Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons; je jurerais que cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme.

Par bonheur, Julien se fermait а clef dans sa chambre. Mme de Rênal eut la folle idée que cet avertissement n'était qu'un prétexte pour ne pas la voir. Elle perdit la tête absolument, et а l'heure ordinaire vint а sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe а l'instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte; était-ce Mme de Rênal, était-ce un mari jaloux?

Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière, qui protégeait Julien, lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits en italien : Guardate alla pagina 130 .

Julien frémit de l'imprudence, chercha la page cent trente et y trouva attachée avec une épingle la lettre suivante écrite а la hâte, baignée de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement Mme de Rênal la mettait fort bien, il fut touché de ce détail et oublia un peu l'imprudence effroyable.

« Tu n'as pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des moments où je crois n'avoir jamais lu jusqu'au fond de ton âme. Tes regards m'effrayent. J'ai peur de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu jamais aimée? En ce cas, que mon mari découvre nos amours, et qu'il m'enferme dans une éternelle prison, а la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le veut ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un monstre.

« Ne m'aimes-tu pas? es-tu las de mes folies, de mes remords, impie? Veux-tu me perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre dans tout Verrières, ou plutôt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que je t'aime, mais non, ne prononce pas un tel blasphème, dis-lui que je t'adore, que la vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu; que dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même rêvé le bonheur que je te dois; que je t'ai sacrifié ma vie, que je te sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien plus.

« Mais se connaоt-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui, dis-lui pour l'irriter que je brave tous les méchants, et qu'il n'est plus au monde qu'un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me retienne а la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l'offrir en sacrifice, et de ne plus craindre pour mes enfants!

« N'en doute pas, cher ami, s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet être odieux qui, pendant six ans, m'a poursuivie de sa grosse voix, du récit de ses sauts а cheval, de sa fatuité, et de l'énumération éternelle de tous ses avantages.

« Y a-t-il une lettre anonyme? méchant, voilа ce que je voulais discuter avec toi; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être pour la dernière fois, jamais je n'aurais pu discuter froidement, comme je fais étant seule. De ce moment, notre bonheur ne sera plus aussi facile. Sera-ce une contrariété pour vous? Oui, les jours où vous n'aurez pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant. Le sacrifice est fait, demain, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme, moi aussi je dirai а mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme, et qu'il faut а l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque prétexte honnête, et sans délai te renvoyer а tes parents.

« Hélas! cher ami, nous allons être séparés quinze jours, un mois peut-être! Va, je te rends justice, tu souffriras autant que moi. Mais enfin voilа le seul moyen de parer l'effet de cette lettre anonyme; ce n'est pas la première que mon mari ait reçue, et sur mon compte encore. Hélas! combien j'en riais!

« Tout le but de ma conduite, c'est de faire penser а mon mari que la lettre vient de M. Valenod; je ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Si tu quittes la maison, ne manque pas d'aller t'établir а Verrières. Je ferai en sorte que mon mari ait l'idée d'y passer quinze jours, pour prouver aux sots qu'il n'y a pas de froid entre lui et moi. Une fois а Verrières, lie-toi d'amitié avec tout le monde, même avec les libéraux. Je sais que toutes ces dames te rechercheront.

« Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme tu disais un jour; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces. L'essentiel est que l'on croie а Verrières que tu vas entrer chez leValenod, ou chez tout autre, pour l'éducation des enfants.

« Voilа ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y résoudre, eh bien! au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois. Mes enfants qui t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime mieux mes enfants, parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout ceci finira-t-il?... Je m'égare... Enfin, tu comprends ta conduite; sois doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le demande а genoux: ils vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas un instant que mon mari ne se conforme а ton égard а ce que lui prescrira l'opinion publique .

« C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme; arme-toi de patience et d'une paire de ciseaux. Coupe dans un livre les mots que tu vas voir; colle-les ensuite, avec de la colle а bouche, sur la feuille de papier bleuâtre que je t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi а une perquisition chez toi; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si tu ne trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former lettre а lettre. Pour épargner ta peine, j'ai fait la lettre anonyme trop courte. Hélas! si tu ne m'aimes plus, comme je le crains, que la mienne doit te sembler longue!

LETTRE ANONYME

« MADAME,

« Toutes vos petites menées sont connues; mais les personnes qui ont intérêt а les réprimer sont averties. Par un reste d'amitié pour vous, je vous engage а vous détacher totalement du petit paysan. Si vous êtes assez sage pour cela, votre mari croira que l'avis qu'il a reçu le trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j'ai votre secret; tremblez, malheureuse; il faut а cette heure marcher droit devant moi. »

« Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y as-tu reconnu les façons de parler du directeur?) sors dans la maison, je te rencontrerai.

« J'irai dans le village et reviendrai avec un visage troublé; je le serai en effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et tout cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un visage renversé, je donnerai а mon mari cette lettre qu'un inconnu m'aura remise. Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec les enfants, et ne reviens qu'а l'heure du dоner.

« Du haut des rochers tu peux voir la tour du Colombier. Si nos affaires vont bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans le cas contraire, il n'y aura rien.

« Ton coeur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que tu m'aimes avant de partir pour cette promenade? Quoi qu'il puisse arriver, sois sûr d'une chose: je ne survivrais pas d'un jour а notre séparation définitive. Ah! mauvaise mère! Ce sont deux mots vains que je viens d'écrire lа, cher Julien. Je ne les sens pas; je ne puis songer qu'а toi en ce moment, je ne les ai écrits que pour ne pas être blâmée de toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre, а quoi bon dissimuler? Oui! que mon âme te semble atroce, mais que je ne mente pas devant l'homme que j'adore! Je n'ai déjа que trop trompé en ma vie. Va, je te pardonne si tu ne m'aimes plus. Je n'ai pas le temps de relire ma lettre. C'est peu de chose а mes yeux que de payer de la vie les jours heureux que je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu'ils me coûteront davantage. »
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:15

CHAPITRE XXI

DIALOGUE AVEC UN MAITRE

Alas, our frailty is the cause, not we:

For such as we are made of, such we be.

TWELFTH NIGHT.





Ce fut avec un plaisir d'enfant que, pendant une heure, Julien assembla des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le calme l'effraya.

-- La colle а bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle.

Est-ce lа cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il. Quels sont ses projets en ce moment? Il était trop fier pour le lui demander; mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.

-- Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle avec le même sang-froid, on m'ôtera tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce sera peut-être unjour ma seule ressource.

Elle lui remit un étui а verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de quelques diamants.

-- Partez maintenant, lui dit-elle.

Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.

Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M. de Rênal avait été affreuse. Il n'avait pas été aussi agité depuis un duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice, alors la perspective de recevoir une balle l'avait rendu moins malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens: N'est-ce pas lа une écriture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a écrite? Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait а Verrières, sans pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette lettre? quel est cet homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé et sans doute haï de la plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter ma femme, se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était abоmé.

A peine levé: -- Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tête, c'est d'elle surtout qu'il faut que je me méfie; elle est mon ennemie en ce moment. Et, de colère, les larmes lui vinrent aux yeux.

Par une juste compensation de la sécheresse de coeur qui fait toute la sagesse pratique de la province, les deux hommes que, dans ce moment, M. de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.

Après ceux-lа, j'ai dix amis peut-être, et il les passa en revue, estimant а mesure le degré de consolation qu'il pourrait tirer de chacun. A tous! а tous! s'écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure fera le plus extrême plaisir. Par bonheur, il se croyait fort envié, non sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de *** venait d'honorer а jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé son château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les fenêtres garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l'idée de cette magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes les maisons de campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait laissé l'humble couleur grise donnée par le temps.

M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un de ses amis, le marguillier de la paroisse; mais c'était un imbécile qui pleurait de tout. Cet homme était cependant sa seule ressource.

Quel malheur est comparable au mien! s'écria-t-il avec rage; quel isolement!

Est-il possible se disait cet homme vraiment а plaindre, est-il possible que, dans mon infortune, je n'aie pas un ami а qui demander conseil? car ma raison s'égare, je le sens! Ah! Falcoz! Ah! Ducros! s'écria-t-il avec amertume. C'étaient les noms de deux amis d'enfance qu'il avait éloignés par ses hauteurs en 1814. Ils n'étaient pas nobles, et il avait voulu changer le ton d'égalité sur lequel ils vivaient depuis l'enfance.

L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur, marchand de papier а Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du département et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner: son journal avait été condamné, son brevet d'imprimeur lui avait été retiré. Dans ces tristes circonstances, il essaya d'écrire а M. de Rênal pour la première fois depuis dix ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre en vieux Romain: « Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me consulter, je lui dirais: Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de province, et mettez l'imprimerie en monopole comme le tabac. » Cette lettre а un ami intime, que tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal s'en rappelait les termes avec horreur. Qui m'eût dit qu'avec mon rang, ma fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans ces transports de colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout ce qui l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut pas l'idée d'épier sa femme.

Je suis accoutumé а Louise, se disait-il, elle sait toutes mes affaires; je serais libre de me marier demain que je ne trouverais pas а la remplacer. Alors, il se complaisait dans l'idée que sa femme était innocente; cette façon de voir ne le mettait pas dans la nécessité de montrer du caractère et l'arrangeait bien mieux; combien de femmes calomniées n'a-t-on pas vues!

Mais quoi! s'écriait-il tout а coup en marchant d'un pas convulsif, souffrirai-je comme si j'étais un homme de rien, un va-nu-pieds, qu'elle se moque de moi avec son amant? Faudra-t-il que tout Verrières fasse des gorges chaudes sur ma débonnaireté? Que n'a-t-on pas dit de Charmier (c'était un mari notoirement trompé du pays)? Quand on le nomme, le sourire n'est-il pas sur toutes les lèvres? Il est bon avocat, qui est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole? Ah! Charmier! dit-on, le Charmier de Bernard, on le désigne ainsi par le nom de l'homme qui fait son opprobre.

Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d'autres moments, je n'ai point de fille, et la façon dont je vais punir la mère ne nuira point а l'établissement de mes enfants; je puis surprendre ce petit paysan avec ma femme, et les tuer tous les deux; dans ce cas, le tragique de l'aventure en ôtera peut-être le ridicule. Cette idée lui sourit; il la suivit dans tous ses détails. Le Code pénal est pour moi, et, quoi qu'il arrive, notre congrégation et mes amis du jury me sauveront. Il examina son couteau de chasse, qui était fort tranchant; mais l'idée du sang lui fit peur.

Je puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chasser; mais quel éclat dans Verrières et même dans tout le département! Après la condamnation du journal de Falcoz, quand son rédacteur en chef sortit de prison, je contribuai а lui faire perdre sa place de six cents francs. On dit que cet écrivailleur ose se remontrer dans Besançon, il peut me tympaniser avec adresse, et de façon а ce qu'il soit impossible de l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les tribunaux!... L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. Un homme bien né, qui tient son rang comme moi, est haï de tous les plébéiens. Je me verrai dans ces affreux journaux de Paris; ô mon Dieu! quel abоme! voir l'antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule... Si je voyage jamais, il faudra changer de nom; quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire et ma force. Quel comble de misère!

Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignominie, elle a sa tante а Besançon, qui lui donnera de la main а la main toute sa fortune. Ma femme ira vivre а Paris avec Julien; on le saura а Verrières, et je serai encore pris pour dupe. Cet homme malheureux s'aperçut alors, а la pâleur de sa lampe, que le jour commençait а paraоtre. Il alla chercher un peu d'air frais au jardin. En ce moment, il était presque résolu а ne point faire d'éclat, par cette idée surtout qu'un éclat comblerait de joie ses bons amis de Verrières.

La promenade au jardin le calma un peu. Non, s'écria-t-il, je ne me priverai point de ma femme, elle m'est trop utile. Il se figura avec horreur ce que serait sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute parente que la marquise de R..., vieille, imbécile et méchante.

Une idée d'un grand sens lui apparut, mais l'exécution demandait une force de caractère bien supérieure au peu que le pauvre homme en avait. Si je garde ma femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un moment où elle m'impatientera, je lui reprocherai sa faute. Elle est fière, nous nous brouillerons, et tout cela arrivera avant qu'elle n'ait hérité de sa tante. Alors, comme on se moquera de moi! Ma femme aime ses enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je serai la fable de Verrières. Quoi, diront-ils, il n'a pas su même se venger de sa femme! Ne vaudrait-il pas mieux m'en tenir aux soupçons et ne rien vérifier? Alors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher.

Un instant après, M. de Rênal, repris par la vanité blessée, se rappelait laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino ou Cercle Noble de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la poule pour s'égayer aux dépens d'un mari trompé. Combien, en cet instant, ces plaisanteries lui paraissaient cruelles!

Dieu! que ma femme n'est-elle morte! alors je serais inattaquable au ridicule. Que ne suis-je veuf! j'irais passer six mois а Paris dans les meilleures sociétés. Après ce moment de bonheur donné par l'idée du veuvage, son imagination en revint aux moyens de s'assurer de la vérité. Répandrait-il а minuit, après que tout le monde serait couché, une légère couche de son devant la porte de la chambre de Julien? Le lendemain matin, au jour, il verrait l'impression des pas.

Mais ce moyen ne vaut rien, s'écria-t-il tout а coup avec rage, cette coquine d'Elisa s'en apercevrait, et l'on saurait bientôt dans la maison que je suis jaloux.

Dans un autre conte fait au Casino , un mari s'était assuré de sa mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait comme un scellé la porte de sa femme et celle du galant.

Après tant d'heures d'incertitudes, ce moyen d'éclaircir son sort lui semblait décidément le meilleur, et il songeait а s'en servir, lorsque au détour d'une allée, il rencontra cette femme qu'il eût voulu voir morte.

Elle revenait du village. Elle était allée entendre la messe dans l'église de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du froid philosophe, mais а laquelle elle ajoutait foi, prétend que la petite église dont on se sert aujourd'hui était la chapelle du château du sire de Vergy. Cette idée obséda Mme de Rênal tout le temps qu'elle comptait passer а prier dans cette église. Elle se figurait sans cesse son mari tuant Julien а la chasse, comme par accident, et ensuite le soir lui faisant manger son coeur.

Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il va penser en m'écoutant. Après ce quart d'heure fatal, peut-être ne trouverai-je plus l'occasion de lui parler. Ce n'est pas un être sage et dirigé par la raison. Je pourrais alors, а l'aide de ma faible raison, prévoir ce qu'il fera ou dira. Lui décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort est dans mon habileté, dans l'art de diriger les idées de ce fantasque, que sa colère rend aveugle, et empêche de voir la moitié des choses. Grand Dieu! il me faut du talent, du sang-froid, où les prendre?

Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant au jardin et voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses habits en désordre annonçaient qu'il n'avait pas dormi.

Elle lui remit une lettre décachetée mais repliée. Lui, sans l'ouvrir, regardait sa femme avec des yeux fous.

-- Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui prétend vous connaоtre et vous devoir de la reconnaissance, m'a remise comme je passais derrière le jardin du notaire. J'exige une chose de vous, c'est que vous renvoyiez а ses parents, et sans délai, ce M. Julien. Mme de Rênal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu avant le moment, pour se débarrasser de l'affreuse perspective d'avoir а le dire.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:15

(suite)

Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait а son mari. A la fixité du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien avait deviné juste. Au lieu de s'affliger de ce malheur fort réel, quel génie, pensa-t-elle, quel tact parfait! et dans un jeune homme encore sans aucune expérience! A quoi n'arrivera-t-il pas par la suite? Hélas! alors ses succès feront qu'il m'oubliera.

Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle adorait la remit tout а fait de son trouble.

Elle s'applaudit de sa démarche. Je n'ai pas été indigne de Julien, se dit-elle, avec une douce et intime volupté.

Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rênal examinait la seconde lettre anonyme composée, si le lecteur s'en souvient, de mots imprimés collés sur un papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de toutes les façons, se disait M. de Rênal accablé de fatigue.

Encore de nouvelles insultes а examiner, et toujours а cause de ma femme! Il fut sur le point de l'accabler des injures les plus grossières, la perspective de l'héritage de Besançon l'arrêta а grande peine. Dévoré du besoin de s'en prendre а quelque chose, il chiffonna le papier de cette seconde lettre anonyme, et semit а se promener а grands pas, il avait besoin de s'éloigner de sa femme. Quelques instants après, il revint auprès d'elle, et plus tranquille.

-- Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien, lui dit-elle aussitôt; ce n'est après tout que le fils d'un ouvrier. Vous le dédommagerez par quelques écus, et d'ailleurs il est savant et trouvera facilement а se placer, par exemple chez M. Valenod ou chez le sous-préfet de Maugiron qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez point de tort...

-- Vous parlez lа comme une sotte que vous êtes, s'écria M. de Rênal d'une voix terrible. Quel bon sens peut-on espérer d'une femme? Jamais vous ne prêtez attention а ce qui est raisonnable; comment sauriez-vous quelque chose? votre nonchalance, votre paresse ne vous donnent d'activité que pour la chasse aux papillons, êtres faibles et que nous sommes malheureux d'avoir dans nos familles!...

Mme de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps; il passait sa colère , c'est le mot du pays.

-- Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une femme outragée dans son honneur, c'est-а-dire dans ce qu'elle a de plus précieux.

Mme de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute cette pénible conversation, de laquelle dépendait la possibilité de vivre encore sous le même toit avec Julien. Elle cherchait les idées qu'elle croyait les plus propres а guider la colère aveugle de son mari. Elle avait été insensible а toutes les réflexions injurieuses qu'il lui avait adressées, elle ne les écoutait pas, elle songeait alors а Julien. Sera-t-il content de moi?

-- Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et même de cadeaux, peut être innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins l'occasion du premier affront que je reçois... Monsieur! quand j'ai lu ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de votre maison.

-- Voulez-vous faire un esclandre pour me déshonorer et vous aussi? Vous faites bouillir du lait а bien des gens dans Verrières.

-- Il est vrai, on envie généralement l'état de prospérité où la sagesse de votre administration a su placer vous, votre famille et la ville... Eh bien! je vais engager Julien а vous demander un congé pour aller passer un mois chez ce marchand de bois de la montagne, digne ami de ce petit ouvrier.

-- Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rênal avec assez de tranquillité. Ce que j'exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez pas. Vous y mettriez de la colère, et me brouilleriez avec lui, vous savez combien ce petit Monsieur est sur l'oeil.

-- Ce jeune homme n'a point de tact, reprit Mme de Rênal, il peut être savant, vous vous y connaissez, mais ce n'est au fond qu'un véritable paysan. Pour moi, je n'en ai jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé d'épouser Elisa, c'était une fortune assurée; et cela sous prétexte que quelquefois, en secret, elle fait des visites а M. Valenod.

-- Ah! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d'une façon démesurée, quoi, Julien vous a dit cela?

-- Non, pas précisément; il m'a toujours parlé de la vocation qui l'appelle au saint ministère; mais croyez-moi, la première vocation pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. Il me faisait assez entendre qu'il n'ignorait pas ces visites secrètes.

-- Et moi, moi, je les ignorais! s'écria M. de Rênal reprenant toute sa fureur, et pesant sur les mots. Il se passe chez moi des choses que j'ignore... Comment! il y a eu quelque chose entre Elisa et Valenod?

-- Hé! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rênal en riant, et peut-être il ne s'est point passé de mal. C'était dans le temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas été fâché que l'on pensât dans Verrières qu'il s'établissait entre lui et moi un petit amour tout platonique.

-- J'ai eu cette idée une fois, s'écria M. de Rênal se frappant la tête avec fureur et marchant de découvertes en découvertes, et vous ne m'en avez rien dit?

-- Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée de vanité de notre cher directeur? Où est la femme de la société а laquelle il n'a pas adressé quelques lettres extrêmement spirituelles et même un peu galantes?

-- Il vous aurait écrit?

-- Il écrit beaucoup.

-- Montrez-moi ces lettres а l'instant, je l'ordonne; et M. de Rênal se grandit de six pieds.

-- Je m'en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur qui allait presque jusqu'а la nonchalance, je vous les montrerai un jour, quand vous serez plus sage.

-- A l'instant même, morbleu! s'écria M. de Rênal, ivre de colère, et cependant plus heureux qu'il ne l'avait été depuis douze heures.

-- Me jurez-vous, dit Mme de Rênal fort gravement, de n'avoir jamais de querelle avec le directeur du dépôt au sujet de ces lettres?

-- Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants trouvés; mais, continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres а l'instant; où sont-elles?

-- Dans un tiroir de mon secrétaire; mais certes, je ne vous en donnerai pas la clef.

-- Je saurai le briser, s'écria-t-il en courant vers la chambre de sa femme.

Il brisa, en effet, avec un pal de fer un précieux secrétaire d'acajou ronceux venu de Paris, qu'il frottait souvent avec le pan de son habit, quand il croyait y apercevoir quelque tache.

Mme de Rênal avait monté en courant les cent vingt marches du colombier; elle attachait le coin d'un mouchoir blanc а l'un des barreaux de fer de la petite fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les larmes aux yeux, elle regardait vers les grands bois de la montagne. Sans doute, se disait-elle, de dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie ce signal heureux. Longtemps elle prêta l'oreille, ensuite elle maudit le bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux. Sans ce bruit importun, un cri de joie, parti des grandes roches, aurait pu arriver jusqu'ici. Son oeil avide dévorait cette pente immense de verdure sombre et unie comme un pré, que forme le sommet des arbres. Comment n'a-t-il pas l'esprit, se dit-elle tout attendrie, d'inventer quelque signal pour me dire que son bonheur est égal au mien? Elle ne descendit du colombier que quand elle eut peur que son mari ne vоnt l'y chercher.

Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M. Valenod, peu accoutumées а être lues avec tant d'émotion.

Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui laissaient la possibilité de se faire entendre:

-- J'en reviens toujours а mon idée, dit Mme de Rênal, il convient que Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin, ce n'est après tout qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact; chaque jour, croyant être poli, il m'adresse des compliments exagérés et de mauvais goût, qu'il apprend par coeur dans quelque roman...

-- Il n'en lit jamais, s'écria M. de Rênal; je m'en suis assuré. Croyez-vous que je sois un maоtre de maison aveugle et qui ignore ce qui se passe chez lui?

-- Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les invente, et c'est encore tant pis pour lui. Il aura parlé de moi sur ce ton dans Verrières;... et, sans aller si loin, dit Mme de Rênal, avec l'air de faire une découverte, il aura parlé ainsi devant Elisa, c'est а peu près comme s'il eût parlé devant M. Valenod.

-- Ah! s'écria M. de Rênal en ébranlant la table et l'appartement par un des plus grands coups de poing qui aient jamais été donnés, la lettre anonyme imprimée et les lettres du Valenod sont écrites sur le même papier.

Enfin!... pensa Mme de Rênal; elle se montra atterrée de cette découverte, et sans avoir le courage d'ajouter un seul mot alla s'asseoir au loin sur le divan, au fond du salon.

La bataille était désormais gagnée; elle eut beaucoup а faire pour empêcher M. de Rênal d'aller parler а l'auteur supposé de la lettre anonyme.

-- Comment ne sentez-vous pas que faire une scène, sans preuves suffisantes, а M. Valenod est la plus insigne des maladresses? Vous êtes envié, monsieur, а qui la faute? а vos talents: votre sage administration, vos bâtisses pleines de goût, la dot que je vous ai apportée, et surtout l'héritage considérable que nous pouvons espérer de ma bonne tante, héritage dont on s'exagère infiniment l'importance, ont fait de vous le premier personnage de Verrières.

-- Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal, en souriant un peu.

-- Vous êtes l'un des gentilshommes les plus distingués de la province, reprit avec empressement Mme de Rênal, si le roi était libre et pouvait rendre justice а la naissance, vous figureriez sans doute а la Chambre des pairs, etc. Et c'est dans cette position magnifique que vous voulez donner а l'envie un fait а commenter?

Parler а M. Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout Verrières, que dis-je, dans Besançon, dans toute la province, que ce petit bourgeois, admis imprudemment peut-être а l'intimité d'un Rênal , a trouvé le moyen de l'offenser. Quand ces lettres que vous venez de surprendre prouveraient que j'ai répondu а l'amour de M. Valenod, vous devriez me tuer, je l'aurais mérité cent fois, mais non pas lui témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins n'attendent qu'un prétexte pour se venger de votre supériorité; songez qu'en 1816 vous avez contribué а certaines arrestations. Cet homme réfugié sur son toit...

-- Je songe que vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, s'écria M. de Rênal, avec toute l'amertume que réveillait un tel souvenir, et je n'ai pas été pair!...
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:17

(suite)

-- Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rênal, que je serai plus riche que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'а tous ces titres je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans l'affaire d'aujourd'hui. Si vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle avec un dépit mal déguisé, je suis prête а aller passer un hiver chez ma tante.

Ce mot fut dit avec bonheur . Il y avait une fermeté qui cherche а s'environner de politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant l'habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur tous les arguments; sa femme le laissait dire, il y avait encore de la colère dans son accent. Enfin, deux heures de bavardage inutile épuisèrent les forces d'un homme qui avait subi un accès de colère de toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers M. Valenod, Julien et même Elisa.

Une ou deux fois, durant cette grande scène, Mme de Rênal fut sur le point d'éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel de cet homme qui, pendant douze ans avait été son ami. Mais les vraies passions sont égoïstes. D'ailleurs elle attendait а chaque instant l'aveu de la lettre anonyme qu'il avait reçue la veille, et cet aveu ne vint point. Il manquait а la sûreté de Mme de Rênal de connaоtre les idées qu'on avait pu suggérer а l'homme duquel son sort dépendait. Car, en province, les maris sont maоtres de l'opinion. Un mari qui se plaint se couvre de ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa femme, s'il ne lui donne pas d'argent, tombe а l'état d'ouvrière а quinze sols par journée, et encore les bonnes âmes se font-elles un scrupule de l'employer.

Une odalisque du sérail peut а toute force aimer le sultan; il est tout-puissant, elle n'a aucun espoir de lui dérober son autorité par une suite de petites finesses. La vengeance du maоtre est terrible, sanglante, mais militaire, généreuse: un coup de poignard finit tout. C'est а coups de mépris public qu'un mari tue sa femme au XIXe siècle; c'est en lui fermant tous les salons.

Le sentiment du danger fut vivement réveillé chez Mme de Rênal, а son retour chez elle; elle fut choquée du désordre où elle trouva sa chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient été brisées; plusieurs feuilles de parquet étaient soulevées. Il eût été sans pitié pour moi! se dit-elle. Gâter ainsi ce parquet en bois de couleur, qu'il aime tant; quand un de ses enfants y entre avec des souliers humides, il devient rouge de colère. Le voilа gâté а jamais! La vue de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches qu'elle se faisait pour sa trop rapide victoire.

Un peu avant la cloche du dоner, Julien rentra avec les enfants. Au dessert, quand les domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit fort sèchement:

-- Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quinzaine de jours а Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder un congé. Vous pouvez partir quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent pas leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous corrigerez.

-- Certainement, ajouta M. de Rênal d'un ton fort aigre, je ne vous accorderai pas plus d'une semaine.

Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme profondément tourmenté.

-- Il ne s'est pas encore arrêté а un parti, dit-il а son amie, pendant un instant de solitude qu'ils eurent au salon.

Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le matin.

-- A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.

Perversité de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les porte а nous tromper.

-- Je vous trouve а la fois éclairée et aveuglée par votre amour, lui dit-il avec quelque froideur; votre conduite d'aujourd'hui est admirable; mais y a-t-il de la prudence а essayer de nous voir ce soir? Cette maison est pavée d'ennemis; songez а la haine passionnée qu'Elisa a pour moi.

-- Cette haine ressemble beaucoup а de l'indifférence passionnée que vous auriez pour moi.

-- Même indifférent, je dois vous sauver d'un péril où je vous ai plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle а Elisa, d'un mot elle peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma chambre, bien armé...

-- Quoi! pas même du courage! dit Mme de Rênal, avec toute la hauteur d'une fille noble.

-- Je ne m'abaisserai jamais а parler de mon courage, dit froidement Julien, c'est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais, ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous suis attaché, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous avant cette cruelle absence.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:19

CHAPITRE XXII

FAÇONS D'AGIR EN 1830

La parole a été donnée а l'homme pour cacher sa pensée.

R. P. MALAGRIDA.





A peine arrivé а Verrières, Julien se reprocha son injustice envers Mme de Rênal. Je l'aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal! Elle s'en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanité est choquée, parce que M. de Rênal est un homme! illustre et vaste corporation а laquelle j'ai l'honneur d'appartenir; je ne suis qu'un sot.

M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les plus considérés du pays lui avaient offerts а l'envi, lorsque sa destitution le chassa du presbytère. Les deux chambres qu'il avait louées étaient encombrées par ses livres. Julien, voulant montrer а Verrières ce que c'était qu'un prêtre, alla prendre chez son père une douzaine de planches de sapin, qu'il porta lui-même sur le dos tout le long de la grande rue. Il emprunta des outils а un ancien camarade, et eut bientôt bâti une sorte de bibliothèque dans laquelle il rangea les livres de M. Chélan.

-- Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disait le vieillard pleurant de joie; voilа qui rachète bien l'enfantillage de ce brillant uniforme de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.

M. de Rênal avait ordonné а Julien de loger chez lui. Personne ne soupçonna ce qui s'était passé. Le troisième jour après son arrivée, Julien vit monter jusque dans sa chambre un non moindre personnage que M. le sous-préfet de Maugiron. Ce ne fut qu'après deux grandes heures de bavardage insipide et de grandes jérémiades sur la méchanceté des hommes, sur le peu de probité des gens chargés de l'administration des deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc., etc., que Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjа sur le palier de l'escalier, et le pauvre précepteur а demi disgracié reconduisait avec le respect convenable le futur préfet de quelque heureux département, quand il plut а celui-ci de s'occuper de la fortune de Julien, de louer sa modération en affaires d'intérêt, etc., etc. Enfin M. de Maugiron le serrant dans ses bras de l'air le plus paterne, lui proposa de quitter M. de Rênal et d'entrer chez un fonctionnaire qui avait des enfants а éduquer , et qui, comme le roi Philippe, remercierait le ciel, non pas tant de les avoir donnés que de les avoir fait naоtre dans le voisinage de M. Julien. Leur précepteur jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de mois en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier, et toujours d'avance.

C'était le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait la parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout longue comme un mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien nettement. On y eût trouvé а la fois du respect pour M. de Rênal, de la vénération pour le public de Verrières et de la reconnaissance pour l'illustre sous-préfet. Ce sous-préfet, étonné de trouver plus jésuite que lui, essaya vainement d'obtenir quelque chose de précis. Julien, enchanté, saisit l'occasion de s'exercer, et recommença sa réponse en d'autres termes. Jamais ministre éloquent, qui veut user la fin d'une séance où la Chambre a l'air de vouloir se réveiller, n'a moins dit en plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti, Julien se mit а rire comme un fou. Pour profiter de sa verve jésuitique, il écrivit une lettre de neuf pages а M. de Rênal, dans laquelle il lui rendait compte de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait l'offre! Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil а Verrières l'effet de sa lettre anonyme.

Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur qui, а six heures du matin, par un beau jour d'automne, débouche dans une plaine abondante en gibier, sortit pour aller demander conseil а M. Chélan. Mais avant d'arriver chez le bon curé, le ciel qui voulait lui ménager des jouissances jeta sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que son coeur était déchiré; un pauvre garçon comme lui se devait tout entier а la vocation que le ciel avait placée dans son coeur, mais la vocation n'était pas tout dans ce bas monde. Pour travailler dignement а la vigne du Seigneur, et n'être pas tout а fait indigne de tant de savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer au séminaire de Besançon deux années bien dispendieuses; il devenait donc indispensable de faire des économies, ce qui était bien plus facile sur un traitement de huit cents francs payés par quartier, qu'avec six cents francs qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre côté, le ciel, en le plaçant auprès des jeunes de Rênal, et surtout en lui inspirant pour eux un attachement spécial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'était pas а propos d'abandonner cette éducation pour une autre?...

Julien atteignit un tel degré de perfection dans ce genre d'éloquence, qui a remplacé la rapidité d'action de l'Empire, qu'il finit par s'ennuyer lui-même par le son de ses paroles.

En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui le cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation а dоner pour le même jour.

Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours seulement auparavant, il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de coups de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le dоner ne fût indiqué que pour une heure, Julien trouva plus respectueux de se présenter dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le directeur du dépôt. Il le trouva étalant son importance au milieu d'une foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son énorme quantité de cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le haut de la tête, sa pipe immense, ses pantoufles brodées, les grosses chaоnes d'or croisées en tous sens sur sa poitrine, et tout cet appareil d'un financier de province, qui se croit homme а bonnes fortunes, n'imposaient point а Julien; il n'en pensait que plus aux coups de bâton qu'il lui devait.

Il demanda l'honneur d'être présenté а Mme Valenod; elle était а sa toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage d'assister а celle de M. le directeur du dépôt. On passa ensuite chez Mme Valenod, qui lui présenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette dame, l'une des plus considérables de Verrières, avait une grosse figure d'homme, а laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande cérémonie. Elle y déploya tout le pathos maternel.

Julien pensait а Mme de Rênal. Sa méfiance ne le laissait guère susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'а l'attendrissement. Cette disposition fut augmentée par l'aspect de la maison du directeur du dépôt. On la lui fit visiter. Tout y était magnifique et neuf, et on lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque chose d'ignoble et qui sentait l'argent volé. Jusqu'aux domestiques, tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mépris.

Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes, l'officier de gendarmerie et deux ou trois autres fonctionnaires publics arrivèrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques libéraux riches. On annonça le dоner. Julien, déjа fort mal disposé, vint а penser que, de l'autre côté du mur de la salle а manger, se trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande desquels on avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont on voulait l'étourdir.

Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il а lui-même; sa gorge se serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien pis un quart d'heure après; on entendait de loin en loin quelques accents d'une chanson populaire, et, il faut l'avouer, un peu ignoble, que chantait l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en grande livrée, qui disparut, et bientôt on n'entendit plus chanter. Dans ce moment, un valet offrait а Julien du vin du Rhin, dans un verre vert, et Mme Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin coûtait neuf francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit а M. Valenod:

-- On ne chante plus cette vilaine chanson.

-- Parbleu! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai fait imposer silence aux gueux.

Ce mot fut trop fort pour Julien; il avait les manières, mais non pas encore le coeur de son état. Malgré toute son hypocrisie si souvent exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.

Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument impossible de faire honneur au vin du Rhin. L'empêcher de chanter! se disait-il а lui-même, ô mon Dieu! et tu le souffres!

Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le percepteur des contributions avait entonné une chanson royaliste. Pendant le tapage du refrain, chanté en choeur: Voilа donc, se disait la conscience de Julien, la sale fortune а laquelle tu parviendras, et tu n'en jouiras qu'а cette condition et en pareille compagnie! Tu auras peut-être une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant que tu te gorges de viandes, tu empêches de chanter le pauvre prisonnier; tu donneras а dоner avec l'argent que tu auras volé sur sa misérable pitance, et pendant ton dоner il sera encore plus malheureux! -- O Napoléon! qu'il était doux de ton temps de monter а la fortune par les dangers d'une bataille; mais augmenter lâchement la douleur du misérable!

J'avoue que la faiblesse dont Julien fait preuve dans ce monologue me donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d'être le collègue de ces conspirateurs en gants jaunes, qui prétendent changer toute la manière d'être d'un grand pays, et ne veulent pas avoir а se reprocher la plus petite égratignure.

Julien fut violemment rappelé а son rôle. Ce n'était pas pour rêver et ne rien dire qu'on l'avait invité а dоner en si bonne compagnie.

Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de l'académie de Besançon et de celle d'Uzès, lui adressa la parole, d'un bout de la table а l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait généralement de ses progrès étonnants dans l'étude du Nouveau Testament était vrai.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:20

(suite)

Un silence profond s'établit tout а coup; un Nouveau Testament latin se rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux académies. Sur la réponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au hasard. Il récita: sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré avec toute la bruyante énergie de la fin d'un dоner. Julien regardait la figure enluminée des dames; plusieurs n'étaient pas mal. Il avait distingué la femme du percepteur beau chanteur.

-- J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant ces dames, dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'était le membre des deux académies, a la bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu de répondre en suivant le texte latin, j'essaierai de le traduire impromptu.

Cette seconde épreuve mit le comble а sa gloire.

Il y avait lа plusieurs libéraux riches, mais heureux pères d'enfants susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualité subitement convertis depuis la dernière mission. Malgré ce trait de fine politique, jamais M. de Rênal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens qui ne connaissaient Julien que de réputation et pour l'avoir vu а cheval le jour de l'entrée du roi de ***, étaient ses plus bruyants admirateurs. Quand ces sots se lasseront-ils d'écouter ce style biblique, auquel ils ne comprennent rien? pensait-il. Mais au contraire ce style les amusait par son étrangeté; ils en riaient. Mais Julien se lassa.

Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre de la nouvelle théologie de Ligorio, qu'il avait а apprendre pour le réciter le lendemain а M. Chélan. Car mon métier, ajouta-t-il agréablement, est de faire réciter des leçons et d'en réciter moi-même.

On rit beaucoup, on admira; tel est l'esprit а l'usage de Verrières. Julien était déjа debout, tout le monde se leva malgré le décorum; tel est l'empire du génie. Mme Valenod le retint encore un quart d'heure; il fallait bien qu'il entendоt les enfants réciter leur catéchisme; ils firent les plus drôles de confusions, dont lui seul s'aperçut. Il n'eut garde de les relever. Quelle ignorance des premiers principes de la religion! pensait-il. Il saluait enfin et croyait pouvoir s'échapper; mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.

-- Cet auteur est bien immoral, dit Julien а Mme Valenod, certaine fable sur messire Jean Chouart ose déverser le ridicule sur ce qu'il y a de plus vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs commentateurs.

Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitations а dоner. Ce jeune homme fait honneur au département, s'écriaient tous а la fois les convives fort égayés. Ils allèrent jusqu'а parler d'une pension votée sur les fonds communaux, pour le mettre а même de continuer ses études а Paris.

Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle а manger, Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah! canaille! canaille! s'écria-t-il а voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant le plaisir de respirer l'air frais.

Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui pendant longtemps avait été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de toutes les politesses qu'on lui adressait chez M. de Rênal. Il ne put s'empêcher de sentir l'extrême différence. Oublions même, se disait-il en s'en allant, qu'il s'agit d'argent volé aux pauvres détenus, et encore qu'on empêche de chanter! Jamais M. de Rênal s'avisa-t-il de dire а ses hôtes le prix de chaque bouteille de vin qu'il leur présente? Et ce M. Valenod, dans l'énumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente, sans dire ta maison, ton domaine.

Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait de faire une scène abominable, pendant le dоner, а un domestique qui avait cassé un verre а pied et dépareillé une de ses douzaines ; et ce domestique avait répondu avec la dernière insolence.

Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moitié de tout ce qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je me trahirais; je ne pourrais retenir l'expression du dédain qu'ils m'inspirent.

Il fallut cependant, d'après les ordres de Mme de Rênal, assister а plusieurs dоners du même genre; Julien fut а la mode; on lui pardonnait son habit de garde d'honneur, ou plutôt cette imprudence était la cause véritable de ses succès. Bientôt, il ne fut plus question dans Verrières que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune homme, de M. de Rênal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs formaient avec M. Maslon un triumvirat, qui, depuis nombre d'années, tyrannisait la ville. On jalousait le maire, les libéraux avaient а s'en plaindre; mais après tout il était noble et fait pour la supériorité, tandis que le père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais habit vert pomme que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse, а l'envie pour ses chevaux normands, pour ses chaоnes d'or, pour ses habits venus de Paris, pour toute sa prospérité actuelle.

Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut découvrir un honnête homme; il était géomètre, s'appelait Gros et passait pour jacobin. Julien, s'étant voué а ne jamais dire que des choses qui lui semblaient fausses а lui-même, fut obligé de s'en tenir au soupçon а l'égard de M. Gros. Il recevait de Vergy de gros paquets de thèmes. On lui conseillait de voir souvent son père, il se conformait а cette triste nécessité. En un mot, il raccommodait assez bien sa réputation, lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir réveiller par deux mains qui lui fermaient les yeux.

C'était Mme de Rênal, qui avait fait un voyage а la ville, et qui, montant les escaliers quatre а quatre et laissant ses enfants occupés d'un lapin favori qui était du voyage, était parvenue а la chambre de Julien, un instant avant eux. Ce moment fut délicieux, mais bien court: Mme de Rênal avait disparu quand les enfants arrivèrent avec le lapin, qu'ils voulaient montrer а leur ami. Julien fit bon accueil а tous, même au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille; il sentit qu'il aimait ces enfants, qu'il se plaisait а jaser avec eux. Il était étonné de la douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse de leurs petites façons; il avait besoin de laver son imagination de toutes les façons d'agir vulgaires, de toutes les pensées désagréables au milieu desquelles il respirait а Verrières. C'était toujours la crainte de manquer, c'étaient toujours le luxe et la misère se prenant aux cheveux. Les gens chez qui il dоnait, а propos de leur rôti, faisaient des confidences humiliantes pour eux, et nauséabondes pour qui les entendait.

-- Vous autres nobles, vous avez raison d'être fiers, disait-il а Mme de Rênal. Et il lui racontait tous les dоners qu'il avait subis.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:21

(suite)

-- Vous êtes donc а la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant au rouge que Mme Valenod se croyait obligée de mettre toutes les fois qu'elle attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre coeur, ajoutait-elle.

Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoique gênante en apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres enfants ne savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les domestiques n'avaient pas manqué de leur conter qu'on lui offrait deux cents francs de plus pour éduquer les petits Valenod.

Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de sa grande maladie, demanda tout а coup а sa mère combien valaient son couvert d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.

-- Pourquoi cela?

-- Je veux les vendre pour en donner le prix а M. Julien, et qu'il ne soit pas dupe en restant avec nous.

Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleurait tout а fait, pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui expliquait qu'il ne fallait pas se servir de ce mot dupe , qui, employé dans ce sens, était une façon de parler de laquais. Voyant le plaisir qu'il faisait а Mme de Rênal, il chercha а expliquer, par des exemples pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c'était qu'être dupe.

-- Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de laisser tomber son fromage, que prend le renard, qui était un flatteur.

Mme de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne pouvait guère se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.

Tout а coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rênal. Sa figure sévère et mécontente fit un étrange contraste avec la douce joie que sa présence chassait. Mme de Rênal pâlit; elle se sentait hors d'état de rien nier. Julien saisit la parole, et, parlant très haut, se mit а raconter а M. le maire le trait du gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il était sûr que cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rênal fronçait le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La mention de ce métal, disait-il, est toujours une préface а quelque mandat tiré sur ma bourse.

Mais ici il y avait plus qu'intérêt d'argent; il y avait augmentation de soupçons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'était pas fait pour arranger les choses, auprès d'un homme dominé par une vanité aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière remplie de grâce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des idées nouvelles а ses élèves:

-- Oui! oui! je le sais, il me rend odieux а mes enfants; il lui est bien aisé d'être pour eux cent fois plus aimable que moi qui, au fond, suis le maоtre. Tout tend dans ce siècle а jeter de l'odieux sur l'autorité légitime . Pauvre France!

Mme de Rênal ne s'arrêta point а examiner les nuances de l'accueil que lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilité de passer douze heures avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes а faire а la ville, et déclara qu'elle voulait absolument aller dоner au cabaret; quoi que pût dire ou faire son mari, elle tint а son idée. Les enfants étaient ravis de ce seul mot cabaret , que prononce avec tant de plaisir la pruderie moderne.

M. de Rênal laissa sa femme dans la première boutique de nouveautés où elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose que le matin; il était convaincu que toute la ville s'occupait de lui et de Julien. A la vérité, personne ne lui avait encore laissé soupçonner la partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait redits а M. le maire avaient trait uniquement а savoir si Julien resterait chez lui avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par M. le directeur du dépôt.

Ce directeur, qui rencontra M. de Rênal dans le monde, lui battit froid . Cette conduite n'était pas sans habileté; il y a peu d'étourderie en province: les sensations y sont si rares, qu'on les coule а fond.

M. Valenod était ce qu'on appelle, а cent lieues de Paris, un faraud : c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son existence triomphante, depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions. Il régnait, pour ainsi dire, а Verrières, sous les ordres de M. de Rênal; mais beaucoup plus actif, ne rougissant de rien, se mêlant de tout, sans cesse allant, écrivant, parlant, oubliant les humiliations, n'ayant aucune prétention personnelle, il avait fini par balancer le crédit de son maire aux yeux du pouvoir ecclésiastique. M. Valenod avait dit en quelque sorte aux épiciers du pays: donnez-moi les deux plus sots d'entre vous; aux gens de loi: indiquez-moi les deux plus ignares; aux officiers de santé: désignez-moi les deux plus charlatans. Quand il avait eu rassemblé les plus effrontés de chaque métier, il leur avait dit: régnons ensemble.

Les façons de ces gens-lа blessaient M. de Rênal. La grossièreté du Valenod n'était offensée de rien, pas même des démentis que le petit abbé Maslon ne lui épargnait pas en public.

Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de se rassurer par de petites insolences de détail contre les grosses vérités qu'il sentait bien que tout le monde était en droit de lui adresser. Son activité avait redoublé depuis les craintes que lui avait laissées la visite de M. Appert, il avait fait trois voyages а Besançon; il écrivait plusieurs lettres chaque courrier; il en envoyait d'autres par des inconnus qui passaient chez lui а la tombée de la nuit. Il avait eu tort peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan; car cette démarche vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne naissance, comme un homme profondément méchant. D'ailleurs ce service rendu l'avait mis dans la dépendance absolue de M. le grand vicaire de Frilair, et il en recevait d'étranges commissions. Sa politique en était а ce point, lorsqu'il céda au plaisir d'écrire une lettre anonyme. Pour surcroоt d'embarras, sa femme lui déclara qu'elle voulait avoir Julien chez elle; sa vanité s'en était coiffée.

Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive avec son ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui adresserait des paroles dures, ce qui lui était assez égal; mais il pouvait écrire а Besançon et même а Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout а coup а Verrières, et prendre le dépôt de mendicité. M. Valenod pensa а se rapprocher des libéraux: c'est pour cela que plusieurs étaient invités au dоner où Julien récita. Il aurait été puissamment soutenu contre le maire. Mais des élections pouvaient survenir, et il était trop évident que le dépôt et un mauvais vote étaient incompatibles. Le récit de cette politique, fort bien devinée par Mme de Rênal, avait été fait а Julien, pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique а l'autre, et peu а peu les avait entraоnés au COURS DE LA FIDELITE , où ils passèrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles qu'а Vergy.

Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène décisive avec son ancien patron, en prenant lui-même l'air audacieux envers lui. Ce jour-lа, ce système réussit, mais augmenta l'humeur du maire.

Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent peut avoir de plus âpre et de plus mesquin n'a mis un homme dans un plus piètre état que celui où se trouvait M. de Rênal, en entrant au cabaret . Jamais, au contraire, ses enfants n'avaient été plus joyeux et plus gais. Ce contraste acheva de le piquer.

-- Je suis de trop dans ma famille, а ce que je puis voir! dit-il en entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant.

Pour toute réponse, sa femme le prit а part et lui exprima la nécessité d'éloigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui avaient rendu l'aisance et la fermeté nécessaires pour suivre le plan de conduite qu'elle méditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de troubler de fond en comble le pauvre maire de Verrières, c'est qu'il savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville sur son attachement pour l'espèce . M. Valenod était généreux comme un voleur, et lui, il s'était conduit d'une manière plus prudente que brillante dans les cinq ou six dernières quêtes pour la confrérie de Saint-Joseph, pour la congrégation de la Vierge, pour la congrégation du Saint-Sacrement, etc., etc.

Parmi les hobereaux de Verrières et des environs, adroitement classés sur le registre des frères collecteurs, d'après le montant de leurs offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rênal occuper la dernière ligne. En vain disait-il que lui ne gagnait rien . Le clergé ne badine pas sur cet article.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:21

CHAPITRE XXIII

CHAGRINS D'UN FONCTIONNAIRE

Il piacere di alzar la testa tutto l'anno è ben pagato da certi quarti d'ora che bisogna passar.

CASTI.





Mais laissons ce petit homme а ses petites craintes; pourquoi a-t-il pris dans sa maison un homme de coeur, tandis qu'il lui fallait l'âme d'un valet? Que ne sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe siècle est que, quand un être puissant et noble rencontre un homme de coeur, il le tue, l'exile, l'emprisonne ou l'humilie tellement, que l'autre a la sottise d'en mourir de douleur. Par hasard ici, ce n'est pas encore l'homme de coeur qui souffre. Le grand malheur des petites villes de France et des gouvernements par élections, comme celui de New York, c'est de ne pas pouvoir oublier qu'il existe au monde des êtres comme M. de Rênal. Au milieu d'une ville de vingt mille habitants, ces hommes font l'opinion publique, et l'opinion publique est terrible dans un pays qui a la charte. Un homme doué d'une âme noble, généreuse, et qui eût été votre ami, mais qui habite а cent lieues, juge de vous par l'opinion publique de votre ville, laquelle est faite par les sots que le hasard a fait naоtre nobles, riches et modérés. Malheur а qui se distingue!

Aussitôt après le dоner, on repartit pour Vergy; mais, dès le surlendemain, Julien vit revenir toute la famille а Verrières.

Une heure ne s'était pas écoulée, qu'а son grand étonnement, il découvrit que Mme de Rênal lui faisait mystère de quelque chose. Elle interrompait ses conversations avec son mari dès qu'il paraissait, et semblait presque désirer qu'il s'éloignât. Julien ne se fit pas donner deux fois cet avis. Il devint froid et réservé; Mme de Rênal s'en aperçut et ne chercha pas d'explication. Va-t-elle me donner un successeur? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime avec moi! Mais on dit que c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est comme les rois, jamais plus de prévenances qu'au ministre qui, en rentrant chez lui, va trouver sa lettre de disgrâce.

Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient brusquement а son approche, il était souvent question d'une grande maison appartenant а la commune de Verrières, vieille, mais vaste et commode, et située vis-а-vis l'église, dans l'endroit le plus marchand de la ville. Que peut-il y avoir de commun entre cette maison et un nouvel amant! se disait Julien. Dans son chagrin, il se répétait ces jolis vers de François Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas un mois que Mme de Rênal les lui avait appris. Alors, par combien de serments, par combien de caresses chacun de ces vers n'était-il pas démenti!

Souvent femme varie, Bien fol qui s'y fie.

M. de Rênal partit en poste pour Besançon. Ce voyage se décida en deux heures, il paraissait fort tourmenté. Au retour, il jeta un gros paquet couvert de papier gris sur la table.

-- Voilа cette sotte affaire, dit-il а sa femme.

Une heure après, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet; il le suivit avec empressement. Je vais savoir le secret au premier coin de rue.

Il attendait, impatient, derrière l'afficheur, qui, avec son gros pinceau, barbouillait le dos de l'affiche. A peine fut-elle en place, que la curiosité de Julien y vit l'annonce fort détaillée de la location aux enchères publiques de cette grande et vieille maison dont le nom revenait si souvent dans les conversations de M. de Rênal avec sa femme. L'adjudication du bail était annoncée pour le lendemain а deux heures, en la salle de la commune, а l'extinction du troisième feu. Julien fut fort désappointé; il trouvait bien le délai un peu court: comment tous les concurrents auraient-ils le temps d'être avertis? Mais du reste, cette affiche, qui était datée de quinze jours auparavant et qu'il relut tout entière en trois endroits différents, ne lui apprenait rien.

Il alla visiter la maison а louer. Le portier ne le voyant pas approcher disait mystérieusement а un voisin:

-- Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour trois cents francs; et comme le maire regimbait, il a été mandé а l'évêché par M. le grand vicaire de Frilair.

L'arrivée de Julien eut l'air de déranger beaucoup les deux amis, qui n'ajoutèrent plus un mot.

Julien ne manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une salle mal éclairée; mais tout le monde se toisait d'une façon singulière. Tous les yeux étaient fixés sur une table, où Julien aperçut, dans un plat d'étain, trois petits bouts de bougie allumés. L'huissier criait: Trois cents francs, messieurs!

-- Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme, а voix basse, а son voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut plus de huit cents; je veux couvrir cette enchère.

-- C'est cracher en l'air. Que gagneras-tu а te mettre а dos M. Maslon, M. Valenod, l'évêque, son terrible grand vicaire de Frilair, et toute la clique.

-- Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant.

-- Vilaine bête! répliqua son voisin. Et voilа justement un espion du maire, ajouta-t-il en montrant Julien.

Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention а lui. Leur sang-froid lui rendit le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s'éteignit, et la voix traоnante de l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, а M. de Saint-Giraud, chef de bureau а la préfecture de ***, et pour trois cent trente francs.

Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos commencèrent.

-- Voilа trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut а la commune, disait l'un.

-- Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de Grogeot, il la sentira passer.

-- Quelle infamie! disait un gros homme а la gauche de Julien: une maison dont j'aurais donné, moi, huit cents francs pour ma fabrique, et j'aurais fait un bon marché.

-- Bah! lui répondait un jeune fabricant libéral, M. de Saint-Giraud n'est-il pas de la congrégation? ses quatre enfants n'ont-ils pas des bourses? Le pauvre homme! Il faut que la commune de Verrières lui fasse un supplément de traitement de cinq cents francs, voilа tout.

-- Et dire que le maire n'a pas pu l'empêcher! remarquait un troisième. Car il est ultra, lui, а la bonne heure; mais il ne vole pas.

-- Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout cela entre dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de l'an. Mais voilа ce petit Sorel; allons-nous-en.

Julien rentra de très mauvaise humeur; il trouva Mme de Rênal fort triste.

-- Vous venez de l'adjudication? lui dit-elle.

-- Oui, madame, où j'ai eu l'honneur de passer pour l'espion de M. le maire.

-- S'il m'avait cru, il eût fait un voyage.

A ce moment, M. de Rênal parut; il était fort sombre. Le dоner se passa sans mot dire. M. de Rênal ordonna а Julien de suivre les enfants а Vergy, le voyage fut triste. Mme de Rênal consolait son mari:

-- Vous devriez y être accoutumé, mon ami.

Le soir, on était assis en silence autour du foyer domestique; le bruit du hêtre enflammé était la seule distraction. C'était un des moments de tristesse qui se rencontrent dans les familles les plus unies. Un des enfants s'écria joyeusement:

-- On sonne! on sonne!

-- Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me relancer sous prétexte de remerciement, s'écria le maire, je lui dirai son fait; c'est trop fort. C'est au Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui suis compromis. Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont s'emparer de cette anecdote, et faire de moi un M. Nonante-cinq?

Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce moment а la suite du domestique.

-- Monsieur le maire, je suis il signor Geronimo. Voici une lettre que M. le chevalier de Beauvaisis, attaché а l'ambassade de Naples, m'a remise pour vous а mon départ; il n'y a que neuf jours, ajouta le signor Geronimo, d'un air gai, en regardant Mme de Rênal. Le signor de Beauvaisis, votre cousin, et mon bon ami, madame, dit que vous savez l'italien.

La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soirée en une soirée fort gaie. Mme de Rênal voulut absolument lui donner а souper. Elle mit toute sa maison en mouvement; elle voulait а tout prix distraire Julien de la qualification d'espion que, deux fois dans cette journée, il avait entendu retentir а son oreille. Le signor Geronimo était un chanteur célèbre, homme de bonne compagnie, et cependant fort gai, qualités qui, en France, ne sont guère plus compatibles. Il chanta après souper un petit duettino avec Mme de Rênal. Il fit des contes charmants. A une heure du matin les enfants se récrièrent, quand Julien leur proposa d'aller se coucher.

-- Encore cette histoire, dit l'aоné.

-- C'est la mienne, signorino , reprit il signor Geronimo. Il y a huit ans, j'étais comme vous un jeune élève du Conservatoire de Naples, j'entends j'avais votre âge; mais je n'avais pas l'honneur d'être le fils de l'illustre maire de la jolie ville de Verrières.

Ce mot fit soupirer M. de Rênal, il regarda sa femme.

Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu son accent qui faisait pouffer de rire les enfants, le signor Zingarelli était un maоtre excessivement sévère. Il n'est pas aimé au Conservatoire; mais il veut qu'on agisse toujours comme si on l'aimait. Je sortais le plus souvent que je pouvais; j'allais au petit théâtre de San-Carlino, où j'entendais une musique des dieux: mais, ô ciel! comment faire pour réunir les huit sous que coûte l'entrée du parterre? Somme énorme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire. Le signor Giovannone, directeur de San-Carlino, m'entendit chanter. J'avais seize ans: Cet enfant, il est un trésor, dit-il.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:22

(suite)

-- Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.

-- Et combien me donnerez-vous?

-- Quarante ducats par mois. Messieurs, c'est cent soixante francs. Je crus voir les cieux ouverts.

-- Mais comment, dis-je а Giovannone, obtenir que le sévère Zingarelli me laisse sortir?

-- Lascia fare a me.

-- Laissez faire а moi! s'écria l'aоné des enfants.

-- Justement, mon jeune seigneur. Le signor Giovannone il me dit: Caro, d'abord un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois ducats. Jamais je n'avais vu tant d'argent. Ensuite, il me dit ce que je dois faire.

Le lendemain, je demande une audience au terrible signor Zingarelli. Son vieux valet de chambre me fait entrer.

-- Que me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.

-- Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes; jamais je ne sortirai du conservatoire en passant par-dessus la grille de fer. Je vais redoubler d'application.

-- Si je ne craignais pas de gâter la plus belle voix de basse que j'aie jamais entendue, je te mettrais en prison au pain et а l'eau pour quinze jours, polisson.

-- Maestro, repris-je, je vais être le modèle de toute l'école, credete a me . Mais je vous demande une grâce, si quelqu'un vient me demander pour chanter dehors, refusez-moi. De grâce, dites que vous ne pouvez pas.

-- Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que toi? Est-ce que je permettrai jamais que tu quittes le Conservatoire? Est-ce que tu veux te moquer de moi? Décampe, décampe! dit-il, en cherchant а me donner un coup de pied au c... ou gare le pain sec et la prison.

Une heure après, le signor Giovannone arrive chez le directeur:

-- Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi Geronimo. Qu'il chante а mon théâtre, et cet hiver je marie ma fille.

-- Que veux-tu faire de ce mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux pas; tu ne l'auras pas; et d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il ne voudra quitter le conservatoire, il vient de me le jurer.

-- Si ce n'est que de sa volonté qu'il s'agit, dit gravement Giovannone en tirant de sa poche mon engagement, carta canta! voici sa signature.

Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend а sa sonnette:

-- Qu'on chasse Geronimo du Conservatoire, cria-t-il, bouillant de colère.

On me chassa donc, moi riant aux éclats. Le même soir, je chantai l'air del Moltiplico . Polichinelle veut se marier et compte, sur ses doigts, les objets dont il aura besoin dans son ménage, et il s'embrouille а chaque instant dans ce calcul.

-- Ah! veuillez, monsieur, nous chanter cet air, dit Mme de Rênal.

Geronimo chanta, et tout le monde pleurait а force de rire. Il signor Geronimo n'alla se coucher qu'а deux heures du matin, laissant cette famille enchantée de ses bonnes manières, de sa complaisance et de sa gaоté.

Le lendemain, M. et Mme de Rênal lui remirent les lettres dont il avait besoin а la cour de France.

Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilа il signor Geronimo qui va а Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le savoir-faire du directeur de San-Carlino, sa voix divine n'eût peut-être été connue et admirée que dix ans plus tard... Ma foi, j'aimerais mieux être un Geronimo qu'un Rênal. Il n'est pas si honoré dans la société, mais il n'a pas le chagrin de faire des adjudications comme celle d'aujourd'hui, et sa vie est gaie.

Une chose étonnait Julien: les semaines solitaires passées а Verrières, dans la maison de M. de Rênal avaient été pour lui une époque de bonheur. Il n'avait rencontré le dégoût et les tristes pensées qu'aux dоners qu'on lui avait donnés; dans cette maison solitaire, ne pouvait-il pas lire, écrire, réfléchir sans être troublé? A chaque instant, il n'était pas tiré de ses rêveries brillantes par la cruelle nécessité d'étudier les mouvements d'une âme basse, et encore afin de la tromper par des démarches ou des mots hypocrites.

Le bonheur serait-il si près de moi?... La dépense d'une telle vie est peu de chose; je puis а mon choix épouser Mlle Elisa, ou me faire l'associé de Fouqué... Mais le voyageur qui vient de gravir une montagne rapide s'assied au sommet, et trouve un plaisir parfait а se reposer. Serait-il heureux si on le forçait а se reposer toujours?

L'esprit de Mme de Rênal était arrivé а des pensées fatales. Malgré ses résolutions, elle avait avoué а Julien toute l'affaire de l'adjudication. Il me fera donc oublier tous mes serments, pensait-elle!

Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour sauver celle de son mari, si elle l'eût vu en péril. C'était une de ces âmes nobles et romanesques, pour qui apercevoir la possibilité d'une action généreuse, et ne pas la faire, est la source d'un remords presque égal а celui du crime commis. Toutefois, il y avait des jours funestes où elle ne pouvait chasser l'image de l'excès de bonheur qu'elle goûterait si, devenant veuve tout а coup, elle pouvait épouser Julien.

Il aimait ses fils beaucoup plus que leur père; malgré sa justice sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu'épousant Julien, il fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui étaient si chers. Elle se voyait vivant а Paris, continuant а donner а ses fils cette éducation qui faisait l'admiration de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien, tous étaient parfaitement heureux.

Etrange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe siècle! L'ennui de la vie matrimoniale fait périr l'amour sûrement, quand l'amour a précédé le mariage. Et cependant, dirait un philosophe, il amène bientôt chez les gens assez riches pour ne pas travailler, l'ennui profond de toutes les jouissances tranquilles. Et ce n'est que les âmes sèches, parmi les femmes, qu'il ne prédispose pas а l'amour.

La réflexion du philosophe me fait excuser Mme de Rênal, mais on ne l'excusait pas а Verrières, et toute la ville, sans qu'elle s'en doutât, n'était occupée que du scandale de ses amours. A cause de cette grande affaire, cet automne-lа on s'y ennuya moins que de coutume.

L'automne, une partie de l'hiver passèrent bien vite. Il fallut quitter les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verrières commençait а s'indigner de ce que ses anathèmes faisaient si peu d'impression sur M. de Rênal. En moins de huit jours, des personnes graves qui se dédommagent de leur sérieux habituel par le plaisir de remplir ces sortes de missions, lui donnèrent les soupçons les plus cruels, mais en se servant des termes les plus mesurés.

M. Valenod, qui jouait serré, avait placé Elisa dans une famille noble et fort considérée, où il y avait cinq femmes. Elisa craignant, disait-elle, de ne pas trouver de place pendant l'hiver, n'avait demandé а cette famille que les deux tiers а peu près de ce qu'elle recevait chez M. le maire. D'elle-même, cette fille avait eu l'excellente idée d'aller se confesser а l'ancien curé Chélan et en même temps au nouveau, afin de leur raconter а tous les deux le détail des amours de Julien.

Le lendemain de son arrivée, dès six heures du matin, l'abbé Chélan fit appeler Julien:

-- Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie, et au besoin je vous ordonne de ne me rien dire, j'exige que sous trois jours vous partiez pour le séminaire de Besançon ou pour la demeure de votre ami Fouqué, qui est toujours disposé а vous faire un sort magnifique. J'ai tout prévu, tout arrangé, mais il faut partir, et ne pas revenir d'un an а Verrières.

Julien ne répondit point; il examinait si son honneur devait s'estimer offensé des soins que M. Chélan, qui après tout n'était pas son père, avait pris pour lui.

-- Demain а pareille heure, j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il enfin au curé.

M. Chélan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si jeune homme, parla beaucoup. Enveloppé dans l'attitude et la physionomie la plus humble, Julien n'ouvrit pas la bouche.

Il sortit enfin, et courut prévenir Mme de Rênal, qu'il trouva au désespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine franchise. La faiblesse naturelle de son caractère s'appuyant sur la perspective de l'héritage de Besançon, l'avait décidé а la considérer comme parfaitement innocente. Il venait de lui avouer l'étrange état dans lequel il trouvait l'opinion publique de Verrières. Le public avait tort, il était égaré par des envieux, mais enfin que faire?

Mme de Rênal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les offres de M. Valenod, et rester а Verrières. Mais ce n'était plus cette femme simple et timide de l'année précédente; sa fatale passion, ses remords l'avaient éclairée. Elle eut bientôt la douleur de se prouver а elle-même, tout en écoutant son mari, qu'une séparation au moins momentanée était devenue indispensable. Loin de moi, Julien va retomber dans ses projets d'ambition si naturels quand on n'a rien. Et moi, grand Dieu! je suis si riche! et si inutilement pour mon bonheur! Il m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aimé, il aimera. Ah! malheureuse... De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste, je n'ai pas eu le mérite de faire cesser le crime, il m'ôte le jugement. Il ne tenait qu'а moi de gagner Elisa а force d'argent, rien ne m'était plus facile. Je n'ai pas pris la peine de réfléchir un moment, les folles imaginations de l'amour absorbaient tout mon temps. Je péris.

Julien fut frappé d'une chose, en apprenant la terrible nouvelle du départ а Mme de Rênal, il ne trouva aucune objection égoïste. Elle faisait évidemment des efforts pour ne pas pleurer.

-- Nous avons besoin de fermeté, mon ami.

Elle coupa une mèche de ses cheveux.

-- Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle, mais si je meurs, promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de près, tâche d'en faire d'honnêtes gens. S'il y a une nouvelle révolution, tous les nobles seront égorgés, leur père émigrera peut-être а cause de ce paysan tué sur un toit. Veille sur la famille... Donne-moi ta main. Adieu, mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand sacrifice fait, j'espère qu'en public j'aurai le courage de penser а ma réputation.

Julien s'attendait а du désespoir. La simplicité de ces adieux le toucha.

-- Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent; vous le voulez vous-même. Mais, trois jours après mon départ, je reviendrai vous voir de nuit.

L'existence de Mme de Rênal fut changée. Julien l'aimait donc bien, puisque de lui-même il avait trouvé l'idée de la revoir! Son affreuse douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu'elle eût éprouvés de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude de revoir son ami ôtait а ces derniers moments tout ce qu'ils avaient de déchirant. Dès cet instant, la conduite, comme la physionomie de Mme de Rênal fut noble, ferme et parfaitement convenable.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:23

(suite)

M. de Rênal rentra bientôt; il était hors de lui. Il parla enfin а sa femme de la lettre anonyme reçue deux mois auparavant.

-- Je veux la porter au Casino, montrer а tous qu'elle est de cet infâme Valenod, que j'ai pris а la besace pour en faire un des plus riches bourgeois de Verrières. Je lui en ferai honte publiquement, et puis me battrai avec lui. Ceci est trop fort.

Je pourrais être veuve, grand Dieu! pensa Mme de Rênal. Mais presque au même instant, elle se dit: Si je n'empêche pas ce duel, comme certainement je le puis, je serai la meurtrière de mon mari.

Jamais elle n'avait ménagé sa vanité avec autant d'adresse. En moins de deux heures elle lui fit voir, et toujours par des raisons trouvées par lui, qu'il fallait marquer plus d'amitié que jamais а M. Valenod, et même reprendre Elisa dans la maison. Mme de Rênal eut besoin de courage pour se décider а revoir cette fille, cause de tous ses malheurs. Mais cette idée venait de Julien.

Enfin, après avoir été mis trois ou quatre fois sur la voie, M. de Rênal arriva, tout seul, а l'idée financièrement bien pénible, que ce qu'il y aurait de plus désagréable pour lui, ce serait que Julien, au milieu de l'effervescence et des propos de tout Verrières, y restât comme précepteur des enfants de M. Valenod. L'intérêt évident de Julien était d'accepter les offres du directeur du dépôt de mendicité. Il importait au contraire а la gloire de M. de Rênal que Julien quittât Verrières pour entrer au séminaire de Besançon ou а celui de Dijon. Mais comment l'y décider, et ensuite comment y vivrait-il?

M. de Rênal, voyant l'imminence du sacrifice d'argent, était plus au désespoir que sa femme. Pour elle, après cet entretien, elle était dans la position d'un homme de coeur qui, las de la vie, a pris une dose de stramonium ; il n'agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte plus d'intérêt а rien. Ainsi il arriva а Louis XIV mourant de dire: Quand j'étais roi . Parole admirable!

Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rênal reçut une lettre anonyme. Celle-ci était du style le plus insultant. Les mots les plus grossiers applicables а sa position s'y voyaient а chaque ligne. C'était l'ouvrage de quelque envieux subalterne. Cette lettre le ramena а la pensée de se battre avec M. Valenod. Bientôt son courage alla jusqu'aux idées d'exécution immédiate. Il sortit seul, et alla chez l'armurier prendre des pistolets qu'il fit charger.

Au fait, se disait-il, l'administration sévère de l'empereur Napoléon reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries а me reprocher. J'ai tout au plus fermé les yeux; mais j'ai de bonnes lettres dans mon bureau qui m'y autorisent.

Mme de Rênal fut effrayée de la colère froide de son mari, elle lui rappelait la fatale idée de veuvage qu'elle avait tant de peine а repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui parla en vain, la nouvelle lettre anonyme le décidait. Enfin elle parvint а transformer le courage de donner un soufflet а M. Valenod en celui d'offrir six cents francs а Julien pour une année de sa pension dans un séminaire. M. de Rênal, maudissant mille fois le jour où il avait eu la fatale idée de prendre un précepteur chez lui, oublia la lettre anonyme.

Il se consola un peu par une idée qu'il ne dit pas а sa femme: avec de l'adresse, et en se prévalant des idées romanesques du jeune homme, il espérait l'engager, pour une somme moindre, а refuser les offres de M. Valenod.

Mme de Rênal eut bien plus de peine а prouver а Julien que, faisant aux convenances de son mari le sacrifice d'une place de huit cents francs, que lui offrait publiquement le directeur du dépôt, il pouvait sans honte accepter un dédommagement.

-- Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, même pour un instant, le projet d'accepter ces offres. Vous m'avez trop accoutumé а la vie élégante, la grossièreté de ces gens-lа me tuerait.

La cruelle nécessité, avec sa main de fer, plia la volonté de Julien. Son orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un prêt la somme offerte par le maire de Verrières, et de lui en faire un billet portant remboursement dans cinq ans avec intérêts.

Mme de Rênal avait toujours quelques milliers de francs cachés dans la petite grotte de la montagne.

Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle serait refusée avec colère.

-- Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours abominable?

Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal fut bien heureux; au moment fatal d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort pour Julien. Il refusa net. M. de Rênal lui sauta au cou les larmes aux yeux. Julien lui ayant demandé un certificat de bonne conduite, il ne trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques pour exalter sa conduite. Notre héros avait cinq louis d'économies, et comptait demander une pareille somme а Fouqué.

Il était fort ému. Mais а une lieue de Verrières, où il laissait tant d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur de voir une capitale, une grande ville de guerre comme Besançon.

Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rênal fut trompée par une des plus cruelles déceptions de l'amour. Sa vie était passable, il y avait entre elle et l'extrême malheur, cette dernière entrevue qu'elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes qui l'en séparaient. Enfin, pendant la nuit du troisième jour, elle entendit de loin le signal convenu. Après avoir traversé mille dangers, Julien parut devant elle.

De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée, c'est pour la dernière fois que je le vois. Loin de répondre aux empressements de son ami, elle fut comme un cadavre а peine animé. Si elle se forçait а lui dire qu'elle l'aimait, c'était d'un air gauche qui prouvait presque le contraire. Rien ne put la distraire de l'idée cruelle de séparation éternelle. Le méfiant Julien crut un instant être déjа oublié. Ses mots piqués dans ce sens ne furent accueillis que par de grosses larmes coulant en silence, et des serrements de main presque convulsifs.

-- Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie? répondait Julien aux froides protestations de son amie; vous montreriez cent fois plus d'amitié sincère а Mme Derville, а une simple connaissance.

Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre:

-- Il est impossible d'être plus malheureuse... J'espère que je vais mourir... Je sens mon coeur se glacer...

Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en obtenir.

Quand l'approche du jour vint rendre le départ nécessaire, les larmes de Mme de Rênal cessèrent tout а fait. Elle le vit attacher une corde nouée а la fenêtre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain Julien lui disait:

-- Nous voici arrivés а l'état que vous avez tant souhaité. Désormais vous vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos enfants, vous ne les verrez plus dans la tombe.

-- Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui dit-elle froidement.

Julien finit par être profondément frappé des embrassements sans chaleur de ce cadavre vivant; il ne put penser а autre chose pendant plusieurs lieues. Son âme était navrée, et avant de passer la montagne, tant qu'il put voir le clocher de l'église de Verrières, souvent il se retourna.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:25

CHAPITRE XXIV

UNE CAPITALE

Que de bruit, que de gens affairés! que d'idées pour l'avenir dans une tête de vingt ans! quelle distraction pour l'amour !

BARNAVE.





Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la citadelle de Besançon. Quelle différence pour moi, dit-il en soupirant, si j'arrivais dans cette noble ville de guerre pour être sous-lieutenant dans un des régiments chargés de la défendre!

Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle abonde en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'était qu'un petit paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingués.

Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siège de 1674, il voulut voir, avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la citadelle. Deux ou trois fois il fut sur le point de se faire arrêter par les sentinelles; il pénétrait dans des endroits que le génie militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs de foin tous les ans.

La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons l'avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le grand café, sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait beau lire le mot café, écrit en gros caractères au-dessus des deux immenses portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur sa timidité; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente ou quarante pas, et dont le plafond est élevé de vingt pieds au moins. Ce jour-lа, tout était enchantement pour lui.

Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient les points; les joueurs couraient autour des billards encombrés de spectateurs. Des flots de fumée de tabac, s'élançant de la bouche de tous, les enveloppaient d'un nuage bleu. La haute stature de ces hommes, leurs épaules arrondies, leur démarche lourde, leurs énormes favoris, les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l'attention de Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en criant; ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien admirait, immobile; il songeait а l'immensité et а la magnificence d'une grande capitale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le courage de demander une tasse de café а un de ces messieurs au regard hautain, qui criaient les points du billard.

Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la charmante figure de ce jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté а trois pas du poêle, et son petit paquet sous le bras, considérait le buste du roi, en beau plâtre blanc. Cette demoiselle, grande Franc-Comtoise, fort bien faite, et mise comme il le faut pour faire valoir un café, avait déjа dit deux fois, d'une petite voix qui cherchait а n'être entendue que de Julien: Monsieur! Monsieur! Julien rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'était а lui qu'on parlait.

Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il eût marché а l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.

Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycéens de Paris qui, а quinze ans, savent déjа entrer dans un café d'un air si distingué? Mais ces enfants, si bien stylés а quinze ans, а dix-huit tournent au commun . La timidité passionnée que l'on rencontre en province se surmonte quelquefois et alors elle enseigne а vouloir. En s'approchant de cette jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la parole, il faut que je lui dise la vérité, pensa Julien, qui devenait courageux а force de timidité vaincue.

-- Madame, je viens pour la première fois de ma vie а Besançon; je voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de café.

La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli jeune homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de billard. Il serait effrayé et ne reparaоtrait plus.

-- Placez-vous ici, près de moi, dit-elle en lui montrant une table de marbre, presque tout а fait cachée par l'énorme comptoir d'acajou qui s'avance dans la salle.

La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna l'occasion de déployer une taille superbe. Julien la remarqua; toutes ses idées changèrent. La belle demoiselle venait de placer devant lui une tasse, du sucre et un petit pain. Elle hésitait а appeler un garçon pour avoir du café, comprenant bien qu'а l'arrivée de ce garçon, son tête-а-tête avec Julien allait finir.

Julien, pensif, comparait cette beauté blonde et gaie а certains souvenirs qui l'agitaient souvent. L'idée de la passion dont il avait été l'objet lui ôta presque toute sa timidité. La belle demoiselle n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards de Julien.

-- Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner demain avant huit heures du matin; alors, je suis presque seule.

-- Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la timidité heureuse.

-- Amanda Binet.

-- Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet gros comme celui-ci?

La belle Amanda réfléchit un peu.

-- Je suis surveillée: ce que vous me demandez peut me compromettre; cependant, je m'en vais écrire mon adresse sur une carte, que vous placerez sur votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.

-- Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni connaissance а Besançon.

-- Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'Ecole de droit?

-- Hélas! non, répondit Julien; on m'envoie au séminaire.

Le découragement le plus complet éteignit les traits d'Amanda; elle appela un garçon: elle avait du courage maintenant. Le garçon versa du café а Julien, sans le regarder.

Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien était fier d'avoir osé parler: on se disputa а l'un des billards. Les cris et les démentis des joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui étonnait Julien. Amanda était rêveuse et baissait les yeux.

-- Si vous voulez, mademoiselle, lui dit-il tout а coup avec assurance, je dirai que je suis votre cousin.

Ce petit air d'autorité plut а Amanda. Ce n'est pas un jeune homme de rien, pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son oeil était occupé а voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:

-- Moi je suis de Genlis, près de Dijon; dites que vous êtes aussi de Genlis, et cousin de ma mère.

-- Je n'y manquerai pas.

-- Tous les jeudis, а cinq heures, en été, MM. les séminaristes passent ici devant le café.

-- Si vous pensez а moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes а la main.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:25

(suite)

Amanda le regarda d'un air étonné; ce regard changea le courage de Julien en témérité; cependant il rougit beaucoup en lui disant:

-- Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.

-- Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayé.

Julien songeait а se rappeler les phrases d'un volume dépareillé de La Nouvelle Héloïse , qu'il avait trouvé а Vergy. Sa mémoire le servit bien; depuis dix minutes, il récitait La Nouvelle Héloïse а Mlle Amanda, ravie, il était heureux de sa bravoure, quand tout а coup la belle Franc-Comtoise prit un air glacial. Un de ses amants paraissait а la porte du café.

Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des épaules; il regarda Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans les extrêmes, ne fut remplie que d'idées de duel. Il pâlit beaucoup, éloigna sa tasse, prit une mine assurée, et regarda son rival fort attentivement. Comme ce rival baissait la tête en se versant familièrement un verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un regard Amanda ordonna а Julien de baisser les yeux. Il obéit, et, pendant deux minutes, se tint immobile а sa place, pâle, résolu et ne songeant qu'а ce qui allait arriver; il était vraiment bien en cet instant. Le rival avait été étonné des yeux de Julien; son verre d'eau-de-vie avalé d'un trait, il dit un mot а Amanda, plaça ses deux mains dans les poches latérales de sa grosse redingote, et s'approcha d'un billard en soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transporté de colère; mais il ne savait comment s'y prendre pour être insolent. Il posa son petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers le billard.

En vain la prudence lui disait: Mais avec un duel dès l'arrivée а Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue.

-- Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent.

Amanda vit son courage; il faisait un joli contraste avec la naïveté de ses manières; en un instant, elle le préféra au grand jeune homme en redingote. Elle se leva, et, tout en ayant l'air de suivre de l'oeil quelqu'un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre lui et le billard:

-- Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frère.

-- Que m'importe, il m'a regardé.

-- Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute, il vous a regardé, peut-être même il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous êtes un parent de ma mère, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-Comtois et n'a jamais dépassé Dôle, sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce que vous voudrez, ne craignez rien.

Julien hésitait encore; elle ajouta bien vite, son imagination de dame de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:

-- Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où il me demandait qui vous êtes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde, il n'a pas voulu vous insulter.

L'oeil de Julien suivait le prétendu beau-frère; il le vit acheter un numéro а la poule que l'on jouait au plus éloigné des deux billards. Julien entendit sa grosse voix qui criait d'un ton menaçant: Je prends а faire! Il passa vivement derrière Mlle Amanda, et fit un pas vers le billard. Amanda le saisit par le bras:

-- Venez me payer d'abord, lui dit-elle.

C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans payer. Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge; elle lui rendit de la monnaie le plus lentement qu'elle put, tout en lui répétant а voix basse:

-- Sortez а l'instant du café, ou je ne vous aime plus; et cependant je vous aime bien.

Julien sortit, en effet, mais lentement. N'est-il pas de mon devoir, se répétait-il, d'aller regarder а mon tour en soufflant ce grossier personnage? Cette incertitude le retint une heure, sur le boulevard, devant le café; il regardait si son homme sortait. Il ne parut pas, et Julien s'éloigna.

Il n'était а Besançon que depuis quelques heures, et déjа il avait conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné autrefois, malgré sa goutte, quelques leçons d'escrime; telle était toute la science que Julien trouvait au service de sa colère. Mais cet embarras n'eût rien été s'il eût su comment se fâcher autrement qu'en donnant un soufflet; et, si l'on en venait aux coups de poings, son rival, homme énorme, l'eût battu et puis planté lа.

Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et sans argent, il n'y aura pas grande différence entre un séminaire et une prison; il faut que je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge, où je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens а sortir du séminaire pour quelques heures, je pourrai fort bien, avec mes habits bourgeois, revoir Mlle Amanda. Ce raisonnement était beau; mais Julien, passant devant toutes les auberges, n'osait entrer dans aucune.

Enfin, comme il repassait devant l'hôtel des Ambassadeurs, ses yeux inquiets rencontrèrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune, haute en couleur, а l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui raconta son histoire.

-- Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l'hôtesse des Ambassadeurs, je vous garderai vos habits bourgeois et même les ferai épousseter souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap sans le toucher.

Elle prit une clef et le conduisit elle-même dans une chambre, en lui recommandant d'écrire la note de ce qu'il laissait.

-- Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme ça, monsieur l'abbé Sorel, lui dit la grosse femme, quand il descendit а la cuisine, je m'en vais vous faire servir un bon dоner; et, ajouta-t-elle а voix basse, il ne vous coûtera que vingt sols, au lieu de cinquante que tout le monde paye; car il faut bien ménager votre petit boursicot .

-- J'ai dix louis, répliqua Julien avec une certaine fierté.

-- Ah! bon Dieu, répondit la bonne hôtesse alarmée, ne parlez pas si haut; il y a bien des mauvais sujets dans Besançon. On vous volera cela en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les cafés, ils sont remplis de mauvais sujets.

-- Vraiment! dit Julien, а qui ce mot donnait а penser.

-- Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du café. Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dоner а vingt sols; c'est parler ça, j'espère. Allez vous mettre а table, je vais vous servir moi-même.

-- Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop ému, je vais entrer au séminaire en sortant de chez vous.

La bonne femme ne le laissa partir qu'après avoir empli ses poches de provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hôtesse, de dessus sa porte, lui en indiquait la route.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:26

CHAPITRE XXV

LE SEMINAIRE

Trois cent trente-six dоners а 83 centimes, trois cent trente-six soupers а 38 centimes, du chocolat а qui de droit; combien y a-t-il а gagner sur la soumission ?

LE VALENOD, de Besançon.





Il vit de loin la croix de fer doré sur la porte; il approcha lentement; ses jambes semblaient se dérober sous lui. Voilа donc cet enfer sur la terre, dont je ne pourrai sortir! Enfin il se décida а sonner. Le bruit de la cloche retentit comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix minutes, un homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda et aussitôt baissa les yeux. Ce portier avait une physionomie singulière. La pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses paupières annonçaient l'impossibilité de toute sympathie; ses lèvres minces se développaient en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cependant cette physionomie ne montrait pas le crime, mais plutôt cette insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur а la jeunesse. Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette longue figure dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et qui ne serait pas l'intérêt du ciel.

Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de coeur rendait tremblante, il expliqua qu'il désirait parler а M. Pirard, le directeur du séminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit signe de le suivre. Ils montèrent deux étages par un large escalier а rampe de bois, dont les marches déjetées penchaient tout а fait du côté opposé au mur, et semblaient prêtes а tomber. Une petite porte, surmontée d'une grande croix de cimetière en bois blanc peint en noir, fut ouverte avec difficulté, et le portier le fit entrer dans une chambre sombre et basse, dont les murs blanchis а la chaux étaient garnis de deux grands tableaux noircis par le temps. Lа, Julien fut laissé seul; il était atterré, son coeur battait violemment; il eût été heureux d'oser pleurer. Un silence de mort régnait dans toute la maison.

Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journée, le portier а figure sinistre reparut sur le pas d'une porte а l'autre extrémité de la chambre, et, sans daigner parler, lui fit signe d'avancer. Il entra dans une pièce encore plus grande que la première et fort mal éclairée. Les murs aussi étaient blanchis; mais il n'y avait pas de meubles. Seulement dans un coin près de la porte, Julien vit en passant un lit de bois blanc, deux chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin sans coussin. A l'autre extrémité de la chambre, près d'une petite fenêtre, а vitres jaunies, garnie de vases de fleurs tenus salement, il aperçut un homme assis devant une table, et couvert d'une soutane délabrée; il avait l'air en colère, et prenait l'un après l'autre une foule de petits carrés de papier qu'il rangeait sur sa table, après y avoir écrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la présence de Julien. Celui-ci était immobile, debout vers le milieu de la chambre, lа où l'avait laissé le portier, qui était ressorti en fermant la porte.

Dix minutes se passèrent ainsi; l'homme mal vêtu écrivait toujours. L'émotion et la terreur de Julien étaient telles, qu'il lui semblait être sur le point de tomber. Un philosophe eût dit, peut-être en se trompant: c'est la violente impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui est beau.

L'homme qui écrivait leva la tête; Julien ne s'en aperçut qu'au bout d'un moment, et même, après l'avoir vu, il restait encore immobile comme frappé а mort par le regard terrible dont il était l'objet. Les yeux troublés de Julien distinguaient а peine une figure longue et toute couverte de taches rouges, excepté sur le front, qui laissait voir une pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Les vastes contours de ce front étaient marqués par des cheveux épais, plats et d'un noir de jais.

-- Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec impatience.

Julien s'avança d'un pas mal assuré, et enfin, prêt а tomber et pâle, comme de sa vie il ne l'avait été, il s'arrêta а trois pas de la petite table de bois blanc couverte de carrés de papier.

-- Plus près, dit l'homme.

Julien s'avança encore en étendant la main, comme cherchant а s'appuyer sur quelque chose.

-- Votre nom?

-- Julien Sorel.

-- Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un oeil terrible.

Julien ne put supporter ce regard; étendant la main comme pour se soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.

L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de se mouvoir; il entendit des pas qui s'approchaient.

On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. Il entendit l'homme terrible qui disait au portier:

-- Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que ça.

Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme а la figure rouge continuait а écrire; le portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit notre héros, et surtout cacher ce que je sens: il éprouvait un violent mal de coeur; s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de moi. Enfin l'homme cessa d'écrire, et regardant Julien de côté:

-- Etes-vous en état de me répondre?

-- Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.

-- Ah! c'est heureux.

L'homme noir s'était levé а demi et cherchait avec impatience une lettre dans le tiroir de sa table de sapin qui s'ouvrit en criant. Il la trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air а lui arracher le peu de vie qui lui restait:

-- Vous m'êtes recommandé par M. Chélan, c'était le meilleur curé du diocèse, homme vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.

-- Ah! c'est а M. Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une voix mourante.

-- Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant avec humeur.

Il y eut un redoublement d'éclat dans ses petits yeux, suivi d'un mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C'était la physionomie du tigre goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.

-- La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant а lui-même. Intelligenti pauca ; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop peu. Il lut haut:

« Je vous adresse Julien Sorel, de cette paroisse, que j'ai baptisé il y aura bientôt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui donne rien. Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du Seigneur. La mémoire, l'intelligence ne manquent point, il y a de la réflexion. Sa vocation sera-t-elle durable? est-elle sincère ? »

-- Sincère! répéta l'abbé Pirard, d'un air étonné, et en regardant Julien; mais déjа le regard de l'abbé était moins dénué de toute humanité; sincère ! répéta-t-il en baissant la voix et reprenant sa lecture:

« Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en subissant les examens nécessaires. Je lui ai montré un peu de théologie, de cette ancienne et bonne théologie des Bossuet, des Arnault, des Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur du dépôt de mendicité, que vous connaissez bien, lui offre huit cents francs pour être précepteur de ses enfants. -- Mon intérieur est tranquille, grâce а Dieu. Je m'accoutume au coup terrible. Vale et me ama . »

L'abbé Pirard, ralentissant la voix comme il lisait la signature, prononça avec un soupir le mot Chélan .

-- Il est tranquille, dit-il; en effet, sa vertu méritait cette récompense; Dieu puisse-t-il me l'accorder le cas échéant!

Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacré, Julien sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entrée dans cette maison, l'avait glacé.

-- J'ai ici trois cent vingt et un aspirants а l'état le plus saint, dit enfin l'abbé Pirard, d'un ton de voix sévère, mais non méchant; sept ou huit seulement me sont recommandés par des hommes tels que l'abbé Chélan; ainsi parmi les trois cent vingt et un, vous allez être le neuvième. Mais ma protection n'est ni faveur, ni faiblesse, elle est redoublement de soins et de sévérité contre les vices. Allez fermer cette porte а clef.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:26

(suite)

Julien fit un effort pour marcher et réussit а ne pas tomber. Il remarqua qu'une petite fenêtre, voisine de la porte d'entrée, donnait sur la campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme s'il eût aperçu d'anciens amis.

-- Loquerisne linguam latinam ? (Parlez-vous latin?) lui dit l'abbé Pirard, comme il revenait.

-- Ita, pater optime (Oui, mon excellent père), répondit Julien, revenant un peu а lui. Certainement, jamais homme au monde ne lui avait paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.

L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbé s'adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible, pensa-t-il, de m'en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet homme sera tout simplement un fripon comme M. Maslon; et Julien s'applaudit d'avoir caché presque tout son argent dans ses bottes.

L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie, il fut surpris de l'étendue de son savoir. Son étonnement augmenta quand il l'interrogea en particulier sur les Saintes Écritures. Mais quand il arriva aux questions sur la doctrine des Pères, il s'aperçut que Julien ignorait presque jusqu'aux noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Bonaventure, de saint Basile, etc., etc.

Au fait, pensa l'abbé Pirard, voilа bien cette tendance fatale au protestantisme que j'ai toujours reprochée а Chélan. Une connaissance approfondie et trop approfondie des Saintes Écritures.

(Julien venait de lui parler, sans être interrogé а ce sujet, du temps véritable où avaient été écrits la Genèse, le Pentateuque, etc.)

A quoi mène ce raisonnement infini sur les Saintes Écritures, pensa l'abbé Pirard, si ce n'est а l'examen personnel , c'est-а-dire au plus affreux protestantisme? Et а côté de cette science imprudente, rien sur les Pères qui puisse compenser cette tendance.

Mais l'étonnement du directeur du séminaire n'eut plus de bornes, lorsque, interrogeant Julien sur l'autorité du pape, et s'attendant aux maximes de l'ancienne Église gallicane, le jeune homme lui récita tout le livre de M. de Maistre.

Singulier homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui a-t-il montré ce livre pour lui apprendre а s'en moquer?

Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tâcher de deviner s'il croyait sérieusement а la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne répondait qu'avec sa mémoire. De ce moment, Julien fut réellement très bien, il sentait qu'il était maоtre de soi. Après un examen fort long, il lui sembla que la sévérité de M. Pirard envers lui n'était plus qu'affectée. En effet, sans les principes de gravité austère que, depuis quinze ans, il s'était imposés envers ses élèves en théologie, le directeur du séminaire eût embrassé Julien au nom de la logique, tant il trouvait de clarté, de précision et de netteté dans ses réponses.

Voilа un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus debile (le corps est faible).

-- Tombez-vous souvent ainsi? dit-il а Julien en français et lui montrant du doigt le plancher.

-- C'est la première fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacé, ajouta Julien en rougissant comme un enfant.

L'abbé Pirard sourit presque.

-- Voilа l'effet des vaines pompes du monde; vous êtes accoutumé apparemment а des visages riants, véritables théâtres de mensonge. La vérité est austère, monsieur. Mais notre tâche ici-bas n'est-elle pas austère aussi? Il faudra veiller а ce que votre conscience se tienne en garde contre cette faiblesse: Trop de sensibilité aux vaines grâces de l'extérieur .

Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard en reprenant la langue latine avec un plaisir marqué, si vous ne m'étiez pas recommandé par un homme tel que l'abbé Chélan, je vous parlerais le vain langage de ce monde auquel il paraоt que vous êtes trop accoutumé. La bourse entière que vous sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde la plus difficile а obtenir. Mais l'abbé Chélan a mérité bien peu, par cinquante-six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut disposer d'une bourse au séminaire.

Après ces mots, l'abbé Pirard recommanda а Julien de n'entrer dans aucune société ou congrégation secrète sans son consentement.

-- Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'épanouissement de coeur d'un honnête homme.

Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.

-- Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain honneur des gens du monde qui les conduit а tant de fautes, et souvent а des crimes. Vous me devez la sainte obéissance en vertu du paragraphe dix-sept de la bulle Unam ecclesiam de saint Pie V. Je suis votre supérieur ecclésiastique. Dans cette maison, entendre, mon très cher fils, c'est obéir. Combien avez-vous d'argent?

Nous y voici, se dit Julien, c'était pour cela qu'était le très cher fils.

-- Trente-cinq francs, mon père.

-- Ecrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez а m'en rendre compte.

Cette pénible séance avait duré trois heures; Julien appela le portier.

-- Allez installer Julien Sorel dans la cellule n° 103, dit l'abbé Pirard а cet homme.

Par une grande distinction, il accordait а Julien un logement séparé.

-- Portez-y sa malle, ajouta-t-il.

Julien baissa les yeux et reconnut sa malle précisément en face de lui, il la regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.

En arrivant au n° 103, c'était une petite chambrette de huit pieds en carré, au dernier étage de la maison, Julien remarqua qu'elle donnait sur les remparts, et par delа on apercevait la jolie plaine que le Doubs sépare de la ville.

Quelle vue charmante! s'écria Julien; en se parlant ainsi, il ne sentait pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes qu'il avait éprouvées depuis le peu de temps qu'il était а Besançon avaient entièrement épuisé ses forces. Il s'assit près de la fenêtre sur l'unique chaise de bois qui fût dans sa cellule, et tomba aussitôt dans un profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du salut; on l'avait oublié.

Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le lendemain matin, il se trouva couché sur le plancher.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:28

CHAPITRE XXVI

LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE



Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser а moi. Tous ceux que je vois faire fortune ont une effronterie et une dureté de coeur que je ne me sens point. Ils me haïssent а cause de ma bonté facile. Ah! bientôt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de voir les hommes si durs .

YOUNG.





Il se hâta de brosser son habit et de descendre, il était en retard. Un sous-maоtre le gronda sévèrement; au lieu de chercher а se justifier, Julien croisa les bras sur sa poitrine:

-- Peccavi, pater optime (j'ai péché, j'avoue ma faute, ô mon père), dit-il d'un air contrit.

Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les séminaristes virent qu'ils avaient affaire а un homme qui n'en était pas aux éléments du métier. L'heure de la récréation arriva. Julien se vit l'objet de la curiosité générale. Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence. Suivant les maximes qu'il s'était faites, il considéra ses trois cent vingt et un camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous а ses yeux était l'abbé Pirard.

Peu de jours après, Julien eut а choisir un confesseur, on lui présenta une liste.

Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne comprenne pas ce que parler veut dire ? et il choisit l'abbé Pirard.

Sans qu'il s'en doutât, cette démarche était décisive. Un petit séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui, dès le premier jour, s'était déclaré son ami, lui apprit que s'il eût choisi M. Castanède, le sous-directeur du séminaire, il eût peut-être agi avec plus de prudence.

-- L'abbé Castanède est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupçonne de jansénisme, ajouta le petit séminariste en se penchant vers son oreille.

Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait si prudent furent, comme le choix d'un confesseur, des étourderies. Egaré par toute la présomption d'un homme а imagination, il prenait ses intentions pour des faits, et se croyait un hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu'а se reprocher ses succès dans cet art de la faiblesse.

Hélas! c'est ma seule arme! а une autre époque, se disait-il, c'est par des actions parlantes en face de l'ennemi que j'aurais gagné mon pain .

Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui; il trouvait partout l'apparence de la vertu la plus pure.

Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, et avaient des visions comme sainte Thérèse et saint François lorsqu'il reçut les stigmates sur le mont Verna dans l'Apennin. Mais c'était un grand secret, leurs amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens а visions étaient presque toujours а l'infirmerie. Une centaine d'autres réunissaient а une foi robuste une infatigable application. Ils travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre grand-chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent réel, et, entre autres, un nommé Chazel; mais Julien se sentait de l'éloignement pour eux, et eux pour lui.

Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se composait que d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre les mots latins qu'ils répétaient tout le long de la journée. Presque tous étaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en récitant quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est d'après cette observation que, dès les premiers jours, Julien se promit de rapides succès. Dans tout service, il faut des gens intelligents, car enfin il y a un travail а faire, se disait-il. Sous Napoléon, j'eusse été sergent; parmi ces futurs curés, je serai grand vicaire.

Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manouvriers dès l'enfance, ont vécu, jusqu'а leur arrivée ici, de lait caillé et de pain noir. Dans leurs chaumières, ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par an. Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de repos, ces grossiers paysans sont enchantés des délices du séminaire.

Julien ne lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique satisfait après le dоner, et le plaisir physique attendu avant le repas. Tels étaient les gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais ce que Julien ne savait pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que, être le premier dans les différents cours de dogme, d'histoire ecclésiastique, etc., etc., que l'on suit au séminaire, n'était а leurs yeux qu'un péché splendide . Depuis Voltaire, depuis le gouvernement des deux Chambres qui n'est au fond que méfiance et examen personnel , et donne а l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se méfier , l'Eglise de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais ennemis. C'est la soumission de coeur qui est tout а ses yeux. Réussir dans les études, même sacrées, lui est suspect, et а bon droit. Qui empêchera l'homme supérieur de passer de l'autre côté comme Sieyès ou Grégoire! L'Eglise tremblante s'attache au pape comme а la seule chance de salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et, par les pieuses pompes des cérémonies de sa cour, faire impression sur l'esprit ennuyé et malade des gens du monde.

Julien, pénétrant а demi ces diverses vérités, que cependant toutes les paroles prononcées dans un séminaire tendent а démentir, tombait dans une mélancolie profonde. Il travaillait beaucoup, et réussissait rapidement а apprendre des choses très utiles а un prêtre, très fausses а ses yeux, et auxquelles il ne mettait aucun intérêt. Il croyait n'avoir rien autre chose а faire.

Suis-je donc oublié de toute la terre? pensait-il. Il ne savait pas que M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées de Dijon, et où, malgré les formes du style le plus convenable, perçait la passion la plus vive. De grands remords semblaient combattre cet amour. Tant mieux, pensait l'abbé Pirard, ce n'est pas du moins une femme impie que ce jeune homme a aimée.

Un jour, l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait а demi effacée par les larmes, c'était un éternel adieu. Enfin, disait-on а Julien, le ciel m'a fait la grâce de haïr, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce que j'aurai de plus cher au monde, mais ma faute en elle-même. Le sacrifice est fait, mon ami. Ce n'est pas sans larmes, comme vous voyez. Le salut des êtres auxquels je me dois, et que vous avez tant aimés, l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne pourra plus se venger sur eux des crimes de leur mère. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes.

Cette fin de lettre était presque absolument illisible. On donnait une adresse а Dijon, et cependant on espérait que jamais Julien ne répondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme revenue а la vertu pourrait entendre sans rougir.

La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture que fournissait au séminaire l'entrepreneur des dоners а 83 centimes, commençait а influer sur sa santé, lorsqu'un matin Fouqué parut tout а coup dans sa chambre.

-- Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois а Besançon, sans reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai aposté quelqu'un а la porte du séminaire; pourquoi diable est-ce que tu ne sors jamais?

-- C'est une épreuve que je me suis imposée.

-- Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux écus de cinq francs viennent de m'apprendre que je n'étais qu'un sot de ne pas les avoir offerts dès le premier voyage.

La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de couleur lorsque Fouqué lui dit:

-- A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée dans la plus haute dévotion.

Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si singulière impression sur l'âme passionnée de laquelle on bouleverse, sans s'en douter, les plus chers intérêts.

-- Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On dit qu'elle fait des pèlerinages. Mais, а la honte éternelle de l'abbé Maslon, qui a espionné si longtemps ce pauvre M. Chélan, Mme de Rênal n'a pas voulu de lui. Elle va se confesser а Dijon ou а Besançon.

-- Elle vient а Besançon, dit Julien, le front couvert de rougeur.

-- Assez souvent, répondit Fouqué d'un air interrogatif.

-- As-tu des Constitutionnels sur toi?

-- Que dis-tu? répliqua Fouqué.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:29

(suite)

-- Je te demande si tu as des Constitutionnels , reprit Julien, du ton de voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numéro ici.

-- Quoi! même au séminaire, des libéraux! s'écria Fouqué. Pauvre France! ajouta-t-il en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abbé Maslon.

Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros, si, dès le lendemain, un mot que lui adressa ce petit séminariste de Verrières qui lui semblait si enfant, ne lui eût fait faire une importante découverte. Depuis qu'il était au séminaire, la conduite de Julien n'avait été qu'une suite de fausses démarches. Il se moqua de lui-même avec amertume.

A la vérité, les actions importantes de sa vie étaient savamment conduites; mais il ne soignait pas les détails, et les habiles au séminaire ne regardent qu'aux détails. Aussi, passait-il déjа parmi ses camarades pour un esprit fort . Il avait été trahi par une foule de petites actions.

A leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, il pensait, il jugeait par lui-même , au lieu de suivre aveuglément l'autorité et l'exemple. L'abbé Pirard ne lui avait été d'aucun secours; il ne lui avait pas adressé une seule fois la parole hors du tribunal de la pénitence, où encore il écoutait plus qu'il ne parlait. Il en eût été bien autrement s'il eût choisi l'abbé Castanède.

Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il voulut connaоtre toute l'étendue du mal, et, а cet effet, sortit un peu de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de lui. Ses avances furent accueillies par un mépris qui alla jusqu'а la dérision. Il reconnut que, depuis son entrée au séminaire, il n'y avait pas eu une heure, surtout pendant les récréations, qui n'eût porté conséquence pour ou contre lui, qui n'eût augmenté le nombre de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la bienveillance de quelque séminariste sincèrement vertueux ou un peu moins grossier que les autres. Le mal а réparer était immense, la tâche fort difficile. Désormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses gardes; il s'agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.

Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de peine. Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-lа on les porte baissés. Quelle n'était pas ma présomption а Verrières! se disait Julien, je croyais vivre; je me préparais seulement а la vie; me voici enfin dans le monde, tel que je le trouverai jusqu'а la fin de mon rôle, entouré de vrais ennemis. Quelle immense difficulté, ajoutait-il, que cette hypocrisie de chaque minute! c'est а faire pâlir les travaux d'Hercule. L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant quinze années de suite, par sa modestie, quarante cardinaux qui l'avaient vu vif et hautain pendant toute sa jeunesse.

La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dépit; les progrès dans le dogme, dans l'histoire sacrée, etc., ne comptent qu'en apparence. Tout ce qu'on dit а ce sujet est destiné а faire tomber dans le piège les fous tels que moi. Hélas! mon seul mérite consistait dans mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce qu'au fond ils les estimeraient а leur vraie valeur? les jugent-ils comme moi? Et j'avais la sottise d'en être fier! Ces premières places que j'obtiens toujours n'ont servi qu'а me donner des ennemis acharnés. Chazel, qui a plus de science que moi, jette toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait reléguer а la cinquantième place; s'il obtient la première, c'est par distraction. Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'eût été utile!

Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au Sacré-Coeur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux, devinrent ses moments d'action les plus intéressants. En réfléchissant sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout а ne pas s'exagérer ses moyens, Julien n'aspira pas d'emblée, comme les séminaristes qui servaient de modèles aux autres, а faire а chaque instant des actions significatives , c'est-а-dire prouvant un genre de perfection chrétienne. Au séminaire, il est une façon de manger un oeuf а la coque qui annonce les progrès faits dans la vie dévote.

Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes les fautes que fit, en mangeant un oeuf, l'abbé Delille invité а déjeuner chez une grande dame de la cour de Louis XVI.

Julien chercha d'abord а arriver au non culpa ; c'est l'état du jeune séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir les bras, les yeux, etc., n'indiquent а la vérité rien de mondain, mais ne montrent pas encore l'être absorbé par l'idée de l'autre vie et le pur néant de celle-ci.

Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans d'épreuves, mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité d'huile bouillante en enfer? Il ne les méprisa plus; il comprit qu'il fallait les avoir sans cesse devant les yeux. Que ferai-je toute ma vie? se disait-il; je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment cette place leur sera-t-elle rendue visible? par la différence de mon extérieur et de celui d'un laïc.

Après plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait encore l'air de penser . Sa façon de remuer les yeux et de porter la bouche n'annonçait pas la foi implicite et prête а tout croire et а tout soutenir, même par le martyre. C'était avec colère que Julien se voyait primé dans ce genre par les paysans les plus grossiers. Il y avait de bonnes raisons pour qu'ils n'eussent pas l'air penseur.

Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver а cette physionomie de foi fervente et aveugle, prête а tout croire et а tout souffrir, que l'on trouve si fréquemment dans les couvents d'Italie, et dont а nous autres laïcs, le Guerchin a laissé de si parfaits modèles dans ses tableaux d'église*. [* Voir, au musée du Louvre, François duc d'Aquitaine déposant la cuirasse et prenant l'habit de moine, n° 1130.]

Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses avec de la choucroute. Les voisins de table de Julien observèrent qu'il était insensible а ce bonheur; ce fut lа un de ses premiers crimes. Ses camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne lui fit plus d'ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure pitance , des saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l'orgueilleux! le damné!

Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux un avantage immense, s'écriait Julien dans ses moments de découragement. A leur arrivée au séminaire, le professeur n'a point а les délivrer de ce nombre effroyable d'idées mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent sur ma figure, quoi que je fasse.

Julien étudiait, avec une attention voisine de l'envie, les plus grossiers des petits paysans qui arrivaient au séminaire. Au moment où on les dépouillait de leur veste de ratine pour leur faire endosser la robe noire, leur éducation se bornait а un respect immense et sans bornes pour l'argent sec et liquide , comme on dit en Franche-Comté.

C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer l'idée sublime d' argent comptant .

Le bonheur, pour ces séminaristes, comme pour les héros des romans de Voltaire, consiste surtout а bien dоner. Julien découvrait chez presque tous un respect inné pour l'homme qui porte un habit de drap fin . Ce sentiment apprécie la justice distributive , telle que nous la donnent nos tribunaux, а sa valeur et même au-dessous de sa valeur. Que peut-on gagner, répétaient-ils souvent entre eux, а plaider contre un gros ?

C'est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on juge de leur respect pour l'être le plus riche de tous: le gouvernement!

Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le préfet, passe, aux yeux des paysans de la Franche-Comté, pour une imprudence: or, l'imprudence chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.

Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé souvent aux pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans l'hiver а leur chaumière, et de n'y trouver ni pain, ni châtaignes, ni pommes de terre. Qu'y a-t-il donc d'étonnant, se disait Julien, si l'homme heureux, а leurs yeux, est d'abord celui qui vient de bien dоner, et ensuite celui qui possède un bon habit! Mes camarades ont une vocation ferme, c'est-а-dire qu'ils voient dans l'état ecclésiastique une longue continuation de ce bonheur: bien dоner et avoir un habit chaud en hiver.

Il arriva а Julien d'entendre un jeune séminariste, doué d'imagination, dire а son compagnon:

-- Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte-Quint, qui gardait les pourceaux?

-- On ne fait pape que des Italiens, répondit l'ami; mais pour sûr on tirera au sort parmi nous pour des places de grands vicaires, de chanoines, et peut-être d'évêques. M. P..., évêque de Châlons, est fils d'un tonnelier: c'est l'état de mon père.

Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, l'abbé Pirard fit appeler Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphère physique et morale au milieu de laquelle il était plongé.

Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayé le jour de son entrée au séminaire.

-- Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte а jouer, lui dit-il en le regardant de façon а le faire rentrer sous terre.

Julien lut: « Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures. Dire que l'on est de Genlis, et le cousin de ma mère ».

Julien vit l'immensité du danger; la police de l'abbé Castanède lui avait volé cette adresse.

-- Le jour où j'entrai ici, répondit-il en regardant le front de l'abbé Pirard, car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'étais tremblant: M. Chélan m'avait dit que c'était un lieu plein de délations et de méchancetés de tous les genres; l'espionnage et la dénonciation entre camarades y sont encouragés. Le ciel le veut ainsi, pour montrer la vie telle qu'elle est, aux jeunes prêtres, et leur inspirer le dégoût du monde et de ses pompes.

-- Et c'est а moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pirard furieux. Petit coquin!

-- A Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me battaient lorsqu'ils avaient sujet d'être jaloux de moi...

-- Au fait! au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lui.

Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa narration.

-- Le jour de mon arrivée а Besançon, vers midi, j'avais faim, j'entrai dans un café. Mon coeur était rempli de répugnance pour un lieu si profane; mais je pensai que mon déjeuner me coûterait moins cher lа qu'а l'auberge. Une dame, qui paraissait la maоtresse de la boutique, eut pitié de mon air novice. Besançon est rempli de mauvais sujets, me dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il vous arrivait quelque mauvaise affaire, ayez recours а moi, envoyez chez moi avant huit heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre commission, dites que vous êtes mon cousin, et natif de Genlis...

-- Tout ce bavardage va être vérifié, s'écria l'abbé Pirard, qui, ne pouvant rester en place, se promenait dans la chambre.

-- Qu'on se rende dans sa cellule!

L'abbé suivit Julien et l'enferma а clef. Celui-ci se mit aussitôt а visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte était précieusement cachée. Rien ne manquait dans la malle, mais il y avait plusieurs dérangements; cependant la clef ne le quittait jamais. Quel bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps de mon aveuglement, je n'aie jamais accepté la permission de sortir, que M. Castanède m'offrait si souvent avec une bonté que je comprends maintenant. Peut-être j'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle Amanda, je me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti du renseignement de cette manière, pour ne pas le perdre, on en a fait une dénonciation.

Deux heures après, le directeur le fit appeler.

-- Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sévère; mais garder une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez concevoir la gravité. Malheureux enfant! dans dix ans, peut-être, elle vous portera dommage.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:30

CHAPITRE XXVII

PREMIERE EXPERIENCE DE LA VIE

Le temps présent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur. Malheur а qui y touche.

DIDEROT.





Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu de faits clairs et précis sur cette époque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils nous manquent, bien au contraire; mais, peut-être ce qu'il vit au séminaire est-il trop noir pour le coloris modéré que l'on a cherché а conserver dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaines choses ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre plaisir, même celui de lire un conte.

Julien réussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba dans des moments de dégoût et même de découragement complet. Il n'avait pas de succès, et encore dans une vilaine carrière. Le moindre secours extérieur eût suffi pour lui remettre le coeur, la difficulté а vaincre n'était pas bien grande; mais il était seul comme une barque abandonnée au milieu de l'Océan. Et quand je réussirais, se disait-il; avoir toute une vie а passer en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne songent qu'а l'omelette au lard qu'ils dévoreront au dоner, ou des abbés Castanède, pour qui aucun crime n'est trop noir! Ils parviendront au pouvoir; mais а quel prix, grand Dieu!

La volonté de l'homme est puissante, je le lis partout; mais suffit-elle pour surmonter un tel dégoût? La tâche des grands hommes a été facile; quelque terrible que fût le danger, ils le trouvaient beau; et qui peut comprendre, excepté moi, la laideur de ce qui m'environne?

Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile de s'engager dans un des beaux régiments en garnison а Besançon! Il pouvait se faire maоtre de latin; il lui fallait si peu pour sa subsistance! mais alors plus de carrière, plus d'avenir pour son imagination: c'était mourir. Voici le détail d'une de ses tristes journées.

Ma présomption s'est si souvent applaudie de ce que j'étais différent des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vécu pour voir que différence engendre haine , se disait-il un matin. Cette grande vérité venait de lui être montrée par une de ses plus piquantes irréussites. Il avait travaillé huit jours а plaire а un élève qui vivait en odeur de sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour, écoutant avec soumission des sottises а dormir debout. Tout а coup le temps tourna а l'orage, le tonnerre gronda, et le saint élève s'écria, le repoussant d'une façon grossière:

-- Ecoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas être brûlé par le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.

Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonné par la foudre: je mériterais d'être submergé, si je m'endors pendant la tempête! s'écria Julien. Essayons la conquête de quelque autre cuistre.

Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Castanède sonna.

A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté de leurs pères, l'abbé Castanède enseignait ce jour-lа que cet être si terrible а leurs yeux, le gouvernement, n'avait de pouvoir réel et légitime qu'en vertu de la délégation du vicaire de Dieu sur la terre.

-- Rendez-vous dignes des bontés du pape par la sainteté de votre vie, par votre obéissance, soyez comme un bâton entre ses mains , ajoutait-il, et vous allez obtenir une place superbe où vous commanderez en chef, loin de tout contrôle; une place inamovible, dont le gouvernement paie le tiers des appointements, et les fidèles, formés par vos prédications, les deux autres tiers.

Au sortir de son cours, M. Castanède s'arrêta dans la cour. [Variante : , au milieu de ses élèves, ce jour-lа plus attentifs.]

-- C'est bien d'un curé que l'on peut dire: tant vaut l'homme, tant vaut la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle autour de lui. J'ai connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne dont le casuel valait mieux que celui de bien des curés de ville. Il y avait autant d'argent, sans compter les chapons gras, les oeufs, le beurre frais et mille agréments de détail; et lа le curé est le premier sans contredit: point de bon repas où il ne soit invité, fêté, etc.

A peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élèves se divisèrent en groupes. Julien n'était d'aucun; on le laissait comme une brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un élève jeter un sol en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades en concluaient qu'il aurait bientôt une de ces cures а riche casuel.

Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, а peine ordonné depuis un an, ayant offert un lapin privé а la servante d'un vieux curé, il avait obtenu d'être demandé pour vicaire, et, peu de mois après, car le curé était mort bien vite, l'avait remplacé dans la bonne cure. Tel autre avait réussi а se faire désigner pour successeur а la cure d'un gros bourg fort riche, en assistant а tous les repas du vieux curé paralytique, et lui découpant ses poulets avec grâce.

Les séminaristes, comme les gens dans toutes les carrières, s'exagèrent l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire et frappent l'imagination.

Il faut, se disait Julien, que je me fasse а ces conversations. Quand on ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de la partie mondaine des doctrines ecclésiastiques; des différends des évêques et des préfets, des maires et des curés. Julien voyait apparaоtre l'idée d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus а craindre et bien plus puissant que l'autre; ce second Dieu était le pape. On se disait, mais en baissant la voix, et quand on était bien sûr de n'être pas entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer tous les préfets et tous les maires de France, c'est qu'il a commis а ce soin le roi de France, en le nommant fils aоné de l'Eglise.

Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa considération du livre Du Pape , par M. de Maistre. A vrai dire, il étonna ses camarades; mais ce fut encore un malheur. Il leur déplut en exposant mieux qu'eux-mêmes leurs propres opinions. M. Chélan avait été imprudent pour Julien comme il l'était pour lui-même. Après lui avoir donné l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de vaines paroles, il avait négligé de lui dire que, chez l'être peu considéré, cette habitude est un crime; car tout bon raisonnement offense.

Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, а force de songer а lui, parvinrent а exprimer d'un seul mot toute l'horreur qu'il leur inspirait: ils le surnommèrent MARTIN LUTHER ; surtout, disaient-ils, а cause de cette infernale logique qui le rend si fier.

Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus fraоches et pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien; mais il avait les mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propreté délicate. Cet avantage n'en était pas un dans la triste maison où le sort l'avait jeté. Les sales paysans au milieu desquels il vivait déclarèrent qu'il avait des moeurs fort relâchées. Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre héros. Par exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre l'habitude de le battre; il fut obligé de s'armer d'un compas de fer et d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que des paroles.
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