Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

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Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:58

CHAPITRE XXIX

L'ENNUI

Se sacrifier а ses passions, passe; mais а des passions qu'on n'a pas! O triste XIXe siècle!

GIRODET.

Après avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, Mme de Fervaques commençait а en être occupée; mais une chose la désolait: Quel dommage que M. Sorel ne soit pas décidément prêtre! On pourrait l'admettre а une sorte d'intimité; avec cette croix et cet habit presque bourgeois, on est exposé а des questions cruelles, et que répondre? Elle n'achevait pas sa pensée: Quelque amie maligne peut supposer et même répandre que c'est un petit cousin subalterne, parent de mon père, quelque marchand décoré par la garde nationale.

Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme de Fervaques avait été d'écrire le mot maréchale а côté de son nom. Ensuite une vanité de parvenue, maladive et qui s'offensait de tout, combattit un commencement d'intérêt.

Il me serait si facile, se disait la maréchale, d'en faire un grand vicaire dans quelque diocèse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court, et encore petit secrétaire de M. de La Mole! c'est désolant.

Pour la première fois, cette âme qui craignait tout , était émue d'un intérêt étranger а ses prétentions de rang et de supériorité sociale. Son vieux portier remarqua que, lorsqu'il apportait une lettre de ce beau jeune homme, qui avait l'air si triste, il était sûr de voir disparaоtre l'air distrait et mécontent que la maréchale avait toujours soin de prendre а l'arrivée d'un de ses gens.

L'ennui d'une façon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public, sans qu'il y eût au fond du coeur jouissance réelle pour ce genre de succès, était devenu si intolérable depuis qu'on pensait а Julien, que pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraitées de toute une journée, il suffisait que pendant la soirée de la veille on eût passé une heure avec ce jeune homme singulier. Son crédit naissant résista а des lettres anonymes, fort bien faites. En vain le petit Tanbeau fournit а MM. de Luz, de Croisenois, de Caylus deux ou trois calomnies fort adroites et que ces messieurs prirent plaisir а répandre sans trop se rendre compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont l'esprit n'était pas fait pour résister а ces moyens vulgaires, racontait ses doutes а Mathilde, et toujours était consolée.

Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres, Mme de Fervaques se décida subitement а répondre а Julien. Ce fut une victoire de l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale fut presque arrêtée par l'inconvenance d'écrire de sa main une adresse aussi vulgaire: A M. Sorel, chez M. le marquis de La Mole .

-- Il faut, dit-elle le soir а Julien d'un air fort sec, que vous m'apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.

Me voilа constitué amant valet de chambre, pensa Julien, et il s'inclina en prenant plaisir а se grimer comme Arsène, le vieux valet de chambre du marquis.

Le soir même il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort bonne heure, il eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six lignes au commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages d'une petite écriture fort serrée.

Peu а peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les jours. Julien répondait par des copies fidèles des lettres russes, et tel est l'avantage du style emphatique: Mme de Fervaques n'était point étonnée du peu de rapport des réponses avec ses lettres.

Quelle n'eût pas été l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau, qui s'était constitué espion volontaire des démarches de Julien, eût pu lui apprendre que toutes ses lettres non décachetées étaient jetées au hasard dans le tiroir de Julien.

Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de la maréchale; Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de l'écriture de Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier en sortait; la lettre était encore sur le bord de la table; Julien, fort occupé а écrire, ne l'avait pas placée dans son tiroir.

-- Voilа ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant de la lettre; vous m'oubliez tout а fait, moi qui suis votre épouse. Votre conduite est affreuse, monsieur.

A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de sa démarche, la suffoqua; elle fondit en larmes, et bientôt parut а Julien hors d'état de respirer.

Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette scène avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde а s'asseoir; elle s'abandonnait presque dans ses bras.

Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement fut de joie extrême. Le second fut une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul mot.

Ses bras se raidirent, tant l'effort imposé par la politique était pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon coeur ce corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel affreux caractère!

Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.

L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui déchirait l'âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d'avoir le sang-froid nécessaire pour chercher а deviner dans ses yeux ce qu'il sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre а le regarder; elle tremblait de rencontrer l'expression du mépris.

Assise sur le divan de la bibliothèque, immobile et la tête tournée du côté opposé а Julien, elle était en proie aux plus vives douleurs que l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver а une âme humaine. Dans quelle atroce démarche elle venait de tomber!

Il m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser les avances les plus indécentes! et repoussées par qui? ajoutait l'orgueil fou de douleur, repoussées par un domestique de mon père.

-- C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle а haute voix.

Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien placée а deux pas devant elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y voyant huit ou dix lettres non ouvertes, semblables en tout а celle que le portier venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait l'écriture de Julien, plus ou moins contrefaite.

-- Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non seulement vous êtes bien avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien, mépriser Mme la maréchale de Fervaques!

Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant а ses genoux, méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de ton amour. Et elle tomba tout а fait évanouie.

La voilа donc, cette orgueilleuse, а mes pieds! se dit Julien.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:59

CHAPITRE XXX

UNE LOGE AUX BOUFFES

As the blackest sky

Foretells the heaviest tempest.

Don Juan, C. 1, st. 73 .





Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné qu'heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique russe était sage. Peu parler, peu agir , voilа mon unique moyen de salut.

Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu а peu les larmes la gagnèrent.

Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de Mme de Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement nerveux bien marqué quand elle reconnut l'écriture de la maréchale. Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres; la plupart avaient six pages.

-- Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de l'orgueil; c'est le malheur de ma position et même de mon caractère, je l'avouerai; Mme de Fervaques m'a donc enlevé votre coeur... A-t-elle fait pour vous tous les sacrifices où ce fatal amour m'a entraоnée?

Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit, pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indigne d'un honnête homme?

Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en ôtaient la possibilité.

Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient emporté sur l'orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près de lui. Il voyait ses cheveux et son cou d'albâtre; un moment il oublia tout ce qu'il se devait; il passa le bras autour de sa taille, et la serra presque contre sa poitrine.

Elle tourna la tête vers lui lentement: il fut étonné de l'extrême douleur qui était dans ses yeux, c'était а ne pas reconnaоtre leur physionomie habituelle.

Julien sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement pénible l'acte de courage qu'il s'imposait.

Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien, si je me laisse entraоner au bonheur de l'aimer. Cependant, d'une voix éteinte et avec des paroles qu'elle avait а peine la force d'achever, elle lui répétait en ce moment l'assurance de tous ses regrets pour des démarches que trop d'orgueil avait pu conseiller.

-- J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix а peine formée, et ses traits peignaient le point extrême de l'abattement physique.

Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un bonheur а l'espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment, elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'а quel point elle l'adorait et se détestait elle-même.

-- C'est probablement а cause de cet orgueil, continua Julien, que vous m'avez distingué un instant; c'est certainement а cause de cette fermeté courageuse et qui convient а un homme que vous m'estimez en ce moment. Je puis avoir de l'amour pour la maréchale...

Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression étrange. Elle allait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'échappa point а Julien; il sentit faiblir son courage.

Ah! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait sa bouche, comme il eût fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir de baisers ces joues si pâles, et que tu ne le sentisses pas!

-- Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il... et sa voix s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intérêt pour moi aucune preuve décisive...

Mathilde le regarda: il soutint ce regard, du moins il espéra que sa physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétré d'amour jusque dans les replis les plus intimes de son coeur. Jamais il ne l'avait adorée а ce point; il était presque aussi fou que Mathilde. Si elle se fût trouvée assez de sang-froid et de courage pour manoeuvrer, il fût tombé а ses pieds, en abjurant toute vaine comédie. Il eut assez de force pour pouvoir continuer а parler. Ah! Korasoff, s'écria-t-il intérieurement, que n'êtes-vous ici! quel besoin j'aurais d'un mot pour diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:

-- A défaut de tout autre sentiment, la reconnaissance suffirait pour m'attacher а la maréchale; elle m'a montré de l'indulgence, elle m'a consolé quand on me méprisait... Je puis ne pas avoir une foi illimitée en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais peut-être aussi bien peu durables.

-- Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.

-- Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me répondra que la position que vous semblez disposée а me rendre en cet instant vivra plus de deux jours?

-- L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.

Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu déplacé sa pèlerine: Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu dérangés lui rappelèrent un souvenir délicieux...

Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer cette longue suite de journées passées dans le désespoir. Mme de Rênal trouvait des raisons pour faire ce que son coeur lui dictait: cette jeune fille du grand monde ne laisse son coeur s'émouvoir que lorsqu'elle s'est prouvé par bonnes raisons qu'il doit être ému.

Il vit cette vérité en un clin d'oeil, et, en un clin d'oeil aussi, retrouva du courage.

Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et avec un respect marqué, s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut aller plus loin. Il s'occupa ensuite а réunir toutes les lettres de Mme de Fervaques qui étaient éparses sur le divan, et ce fut avec l'apparence d'une politesse extrême et si cruelle en ce moment qu'il ajouta:

-- Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur tout ceci.

Il s'éloigna rapidement et quitta la bibliothèque; elle l'entendit refermer successivement toutes les portes.

Le monstre n'est point troublé, se dit-elle...

Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai plus de torts qu'on n'en pourrait imaginer.

Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-lа, car elle fut toute а l'amour; on eût dit que jamais cette âme n'avait été agitée par l'orgueil, et quel orgueil!

Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça Mme de Fervaques; la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put soutenir la vue de la maréchale et s'éloigna rapidement. Julien, peu enorgueilli de sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et n'avait pas dоné а l'hôtel de La Mole.

Son amour et son bonheur augmentaient rapidement а mesure qu'il s'éloignait du moment de la bataille; il en était déjа а se blâmer. Comment ai-je pu lui résister! se disait-il; si elle allait ne plus m'aimer! un moment peut changer cette âme altière, et il faut convenir que je l'ai traitée d'une façon affreuse.

Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paraоtre aux Bouffes dans la loge de Mme de Fervaques. Elle l'avait expressément invité: Mathilde ne manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie. Malgré l'évidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au commencement de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant, il allait perdre la moitié de son bonheur.

Dix heures sonnèrent: il fallut absolument se montrer.

Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes, et fut relégué près de la porte, et tout а fait caché par les chapeaux. Cette position lui sauva un ridicule; les accents divins du désespoir de Caroline dans le Matrimonio segreto le firent fondre en larmes. Mme de Fervaques vit ces larmes; elles faisaient un tel contraste avec la mâle fermeté de sa physionomie habituelle, que cette âme de grande dame dès longtemps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a de plus corrodant en fut touchée. Le peu qui restait chez elle d'un coeur de femme la porta а parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce moment.

-- Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux troisièmes. A l'instant Julien se pencha dans la salle en s'appuyant assez impoliment sur le devant de la loge: il vit Mathilde; ses yeux étaient brillants de larmes.

Et cependant ce n'est pas leur jour d'Opéra, pensa Julien; quel empressement!

Mathilde avait décidé sa mère а venir aux Bouffes, malgré l'inconvenance du rang de la loge qu'une complaisante de la maison s'était empressée de leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée avec la maréchale.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:59

CHAPITRE XXXI

LUI FAIRE PEUR

Voilа donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez fait une affaire ordinaire.

BARNAVE.





Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses yeux rencontrèrent d'abord les yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle retenue, il n'y avait lа que des personnages subalternes, l'amie qui avait prêté la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa main sur celle de Julien; elle avait comme oublié toute crainte de sa mère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot: Des garanties!

Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort ému lui-même, et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte du lustre qui éblouit le troisième rang de loges. Si je parle, elle ne peut plus douter de l'excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira, tout peut être perdu encore.

Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme avait eu le temps de s'émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanité. Ivre d'amour et de volupté, il prit sur lui de ne pas lui parler.

C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractère; un être capable d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, si fata sinant .

Mlle de La Mole insista pour ramener Julien а l'hôtel. Heureusement il pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-а-vis d'elle, lui parla constamment et empêcha qu'il ne pût dire un mot а sa fille. On eût pensé que la marquise soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus de tout perdre par l'excès de son émotion, il s'y livrait avec folie.

Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta а genoux et couvrit de baisers les lettres d'amour données par le prince Korasoff?

O grand homme! que ne te dois-je pas? s'écria-t-il dans sa folie.

Peu а peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara а un général qui vient de gagner а demi une grande bataille. L'avantage est certain, immense, se dit-il; mais que se passera-t-il demain? un instant peut tout perdre.

Il ouvrit d'un mouvement passionné les Mémoires dictés а Sainte-Hélène par Napoléon, et pendant deux longues heures se força а les lire; ses yeux seuls lisaient, n'importe, il s'y forçait. Pendant cette singulière lecture, sa tête et son coeur, montés au niveau de tout ce qu'il y a de plus grand, travaillaient а son insu. Ce coeur est bien différent de celui de Mme de Rênal, se disait-il, mais il n'allait pas plus loin.

LUI FAIRE PEUR, s'écria-t-il tout а coup en jetant le livre au loin. L'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera me mépriser.

Il se promenait dans sa petite chambre, ivre de joie. A la vérité, ce bonheur était plus d'orgueil que d'amour.

Lui faire peur! se répétait-il fièrement, et il avait raison d'être fier. Même dans ses moments les plus heureux, Mme de Rênal doutait toujours que mon amour fût égal au sien. Ici, c'est un démon que je subjugue, donc il faut subjuguer .

Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde serait а la bibliothèque; il n'y parut qu'а neuf heures, brûlant d'amour, mais sa tête dominait son coeur. Une seule minute peut-être ne se passa pas sans qu'il ne se répétât: La tenir toujours occupée de ce grand doute: M'aime-t-il?Sa brillante position, les flatteries de tout ce qui lui parle la portent un peu trop а se rassurer.

Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'état apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:

-- Ami, je t'ai offensé, il est vrai; tu peux être fâché contre moi?...

Julien ne s'attendait pas а ce ton si simple. Il fut sur le point de se trahir.

-- Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après un silence qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons pour Londres... Je serai perdue а jamais, déshonorée...

Elle eut le courage de retirer sa main а Julien pour s'en couvrir les yeux. Tous les sentiments de retenue et de vertu féminine étaient rentrés dans cette âme...

-- Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir, c'est une garantie .

Hier j'ai été heureux, parce que j'ai eu le courage d'être sévère avec moi-même, pensa Julien. Après un petit moment de silence, il eut assez d'empire sur son coeur pour dire d'un ton glacial:

-- Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour me servir de vos expressions, qui me répond que vous m'aimerez? que ma présence dans la chaise de poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un monstre, vous avoir perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur de plus. Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle, c'est par malheur votre caractère. Pouvez-vous vous répondre а vous-même que vous m'aimerez huit jours?

(Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas Julien, et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que m'importe la vie? et ce bonheur divin peut commencer en cet instant si je veux, il ne dépend que de moi!)

Mathilde le vit pensif.

-- Je suis donc tout а fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la main.

Julien l'embrassa, mais а l'instant la main de fer du devoir saisit son coeur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, avant de quitter ses bras, il avait repris toute la dignité qui convient а un homme.

Ce jour-lа et les suivants, il sut cacher l'excès de sa félicité; il y eut des moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer dans ses bras.

Dans d'autres instants, le délire du bonheur l'emportait sur tous les conseils de la prudence.

C'était auprès d'un berceau de chèvrefeuilles disposé pour cacher l'échelle, dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se placer pour regarder de loin la persienne de Mathilde, et pleurer son inconstance. Un fort grand chêne était tout près, et le tronc de cet arbre l'empêchait d'être vu des indiscrets.

Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait si vivement l'excès de son malheur, le contraste du désespoir passé et de la félicité présente fut trop fort pour son caractère; des larmes inondèrent ses yeux, et, portant а ses lèvres la main de son amie:

-- Ici, je vivais en pensant а vous; ici, je regardais cette persienne, j'attendais des heures entières le moment fortuné où je verrais cette main l'ouvrir...

Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit avec ces couleurs vraies, qu'on n'invente point, l'excès de son désespoir d'alors. De courtes interjections témoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser cette peine atroce...

Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant а lui tout а coup. Je me perds.

Dans l'excès de son alarme, il crut déjа voir moins d'amour dans les yeux de Mlle de La Mole. C'était une illusion; mais la figure de Julien changea rapidement et se couvrit d'une pâleur mortelle. Ses yeux s'éteignirent un instant, et l'expression d'une hauteur non exempte de méchanceté succéda bientôt а celle de l'amour le plus vrai et le plus abandonné.

-- Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et inquiétude.

-- Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens а vous. Je me le reproche, et cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous m'aimez, vous m'êtes dévouée, et je n'ai pas besoin de faire des phrases pour vous plaire.

-- Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de ravissant depuis dix minutes?

-- Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai composées autrefois pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le défaut de mon caractère, je me dénonce moi-même а vous, pardonnez-moi.

Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.

-- Dès que par quelque nuance qui m'a choqué, j'ai un moment de rêverie forcée, continuait Julien, mon exécrable mémoire, que je maudis en ce moment, m'offre une ressource et j'en abuse.

-- Je viens donc de tomber а mon insu dans quelque action qui vous aura déplu? dit Mathilde avec une naïveté charmante.

-- Un jour, je m'en souviens, passant près de ces chèvrefeuilles, vous avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez laissée. J'étais а deux pas.

-- M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui était si naturelle: je n'ai point ces façons.

-- J'en suis sûr, répliqua vivement Julien.

-- Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux tristement. Elle savait positivement que depuis bien des mois elle n'avait pas permis une telle action а M. de Luz.

Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: Non, se dit-il, elle ne m'aime pas moins .

Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour Mme de Fervaques:

-- Un bourgeois aimer une parvenue! Les coeurs de cette espèce sont peut-être les seuls que mon Julien ne puisse rendre fous. Elle avait fait de vous un vrai dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.

Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n'y songeait plus.

Une chose piquait Mathilde, Julien continuait а copier les lettres russes, et а les envoyer а la maréchale.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 0:59

CHAPITRE XXXII

LE TIGRE



Hélas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?

BEAUMARCHAIS.





Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un tigre; il l'avait élevé et le caressait, mais toujours sur sa table tenait un pistolet armé.

Julien ne s'abandonnait а l'excès de son bonheur que dans les instants où Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps а autre quelque mot dur.

Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement, et l'excès de son dévouement étaient sur le point de lui ôter tout empire sur lui-même, il avait le courage de la quitter brusquement.

Pour la première fois Mathilde aima.

La vie, qui toujours pour elle s'était traоnée а pas de tortue, volait maintenant.

Comme il fallait cependant que l'orgueil se fоt jour de quelque façon, elle voulait s'exposer avec témérité а tous les dangers que son amour pouvait lui faire courir. C'était Julien qui avait de la prudence; et c'était seulement quand il était question de danger qu'elle ne cédait pas а sa volonté; mais soumise et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.

Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien pour lui parler en particulier et longtemps.

Le petit Tanbeau s'établissant un jour а côté d'eux, elle le pria d'aller lui chercher dans la bibliothèque le volume de Smollett où se trouve la révolution de 1688; et comme il hésitait:

-- Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression d'insultante hauteur qui fut un baume pour l'âme de Julien.

-- Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre? lui dit-il.

-- Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le ferais chasser а l'instant.

Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie pour la forme, n'était guère moins provocante au fond. Mathilde se reprochait vivement toutes les confidences faites jadis а Julien, et d'autant plus qu'elle n'osait lui avouer qu'elle avait exagéré les marques d'intérêt presque tout а fait innocentes dont ces messieurs avaient été l'objet.

Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l'empêchait tous les jours de dire а Julien: C'est parce que je parlais а vous que je trouvais du plaisir а décrire la faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de Croisenois posant la sienne sur une table de marbre venait а l'effleurer un peu.

Aujourd'hui, а peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques instants, qu'elle se trouvait avoir une question а faire а Julien, et c'était un prétexte pour le retenir auprès d'elle.

Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie а Julien.

-- Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis votre épouse а jamais.

Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point d'oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi? Avait-elle l'air un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait entendre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui adresser un de ces mots cruels si indispensables, selon son expérience, а la durée de leur amour.

-- Je veux écrire а mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un père pour moi; c'est un ami: comme tel je trouverais indigne de vous et de moi de chercher а le tromper, ne fût-ce qu'un instant.

-- Grand Dieu! qu'allez-vous faire? dit Julien effrayé.

-- Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.

Elle se trouvait plus magnanime que son amant.

-- Mais il me chassera avec ignominie!

-- C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et nous sortirons par la porte cochère, en plein midi.

Julien étonné la pria de différer d'une semaine.

-- Je ne puis, répondit-elle, l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut le suivre, et а l'instant.

-- Eh bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Votre honneur est а couvert, je suis votre époux. Notre état а tous les deux va être changé par cette démarche capitale. Je suis aussi dans mon droit. C'est aujourd'hui mardi; mardi prochain c'est le jour du duc de Retz; le soir, quand M. de La Mole rentrera, le portier lui remettra la lettre fatale... Il ne pense qu'а vous faire duchesse, j'en suis certain, jugez de son malheur!

-- Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?

-- Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de lui nuire; mais je ne crains et ne craindrai jamais personne.

Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nouvel état а Julien, c'était la première fois qu'il lui parlait avec autorité; jamais il ne l'avait tant aimée. C'était avec bonheur que la partie tendre de son âme saisissait le prétexte de l'état où se trouvait Mathilde pour se dispenser de lui adresser des mots cruels. L'aveu а M. de La Mole l'agita profondément. Allait-il être séparé de Mathilde? et avec quelque douleur qu'elle le vоt partir, un mois après son départ, songerait-elle а lui?

Il avait une horreur presque égale des justes reproches que le marquis pouvait lui adresser.

Le soir, il avoua а Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite égaré par son amour il fit l'aveu du premier.

Elle changea de couleur.

-- Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient un malheur pour vous!

-- Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.

Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle avec tant d'application, qu'il était parvenu а lui faire penser qu'elle était celle des deux qui avait le plus d'amour.

Le mardi fatal arriva. A minuit, en rentrant, le marquis trouva une lettre avec l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrоt lui-même, et seulement quand il serait sans témoins.

« MON PERE,

« Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et serez toujours l'être qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe а la peine que je vous cause, mais pour que ma honte ne soit pas publique, pour vous laisser le temps de délibérer et d'agir, je n'ai pu différer plus longtemps l'aveu que je vous dois. Si votre amitié, que je sais être extrême pour moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai m'établir où vous voudrez, en Suisse, par exemple, avec mon mari. Son nom est tellement obscur, que personne ne reconnaоtra votre fille dans Mme Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrières. Voilа ce nom qui m'a fait tant de peine а écrire. Je redoute pour Julien votre colère, si juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père; mais je le savais en l'aimant; car c'est moi qui l'ai aimé la première, c'est moi qui l'ai séduit. Je tiens de vous [Variante: et de nos aïeux] une âme trop élevée pour arrêter mon attention а ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en vain que dans le dessein de vous plaire j'ai songé а M. de Croisenois. Pourquoi aviez-vous placé le vrai mérite sous mes yeux? Vous me l'avez dit vous-même а mon retour d'Hyères: ce jeune Sorel est le seul être qui m'amuse; le pauvre garçon est aussi affligé que moi, s'il est possible, de la peine que vous fait cette lettre. Je ne puis empêcher que vous ne soyez irrité comme père; mais aimez-moi toujours comme ami.

« Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était uniquement а cause de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle de son caractère le porte а ne jamais répondre qu'officiellement а tout ce qui est tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et inné de la différence des positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en rougissant, а mon meilleur ami, et jamais un tel aveu ne sera fait а un autre, c'est moi qui un jour au jardin lui ai serré le bras.

« Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité contre lui? Ma faute est irréparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront les assurances de son profond respect et de son désespoir de vous déplaire. Vous ne le verrez point; mais j'irai le rejoindre où il voudra. C'est son droit, c'est mon devoir, il est le père de mon enfant. Si votre bonté veut bien nous accorder six mille francs pour vivre, je les recevrai avec reconnaissance: sinon Julien compte s'établir а Besançon où il commencera le métier de maоtre de latin et de littérature. De quelque bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'élèvera. Avec lui je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je suis sûre pour lui d'un premier rôle. Pourriez-vous en dire autant d'aucun de ceux qui ont demandé ma main? Ils ont de belles terres! Je ne puis trouver dans cette seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien atteindrait une haute position même sous le régime actuel, s'il avait un million et la protection de mon père... »

Mathilde, qui savait que le marquis était un homme tout de premier mouvement, avait écrit huit pages.

Que faire? se disait Julien, [Variante: en se promenant а minuit dans le jardin] pendant que M. de La Mole lisait cette lettre; où est 1° mon devoir, 2° mon intérêt? Ce que je lui dois est immense: j'eusse été sans lui un coquin subalterne, et pas assez coquin pour n'être pas haï et persécuté par les autres. Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries nécessaires seront 1° plus rares, 2° moins ignobles. Cela est plus que s'il m'eût donné un million. Je lui dois cette croix et l'apparence de services diplomatiques qui me tirent du pair.

S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il écrirait?...

Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de La Mole.

-- Le marquis vous demande а l'instant vêtu ou non vêtu.

Le valet ajouta а voix basse, en marchant а côté de Julien:

-- M. le marquis est hors de lui, prenez garde а vous.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:00

CHAPITRE XXXIII

L'ENFER DE LA FAIBLESSE

En taillant ce diamant, un lapidaire malhabile lui a ôté quelques-unes de ses plus vives étincelles. Au Moyen Age, que dis-je? encore sous Richelieu, le Français avait la force de vouloir.

MIRABEAU.





Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie, peut-être, ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes les injures qui lui vinrent а la bouche. Notre héros fut étonné, impatienté, mais sa reconnaissance n'en fut point ébranlée. Que de beaux projets depuis longtemps chéris au fond de sa pensée le pauvre homme voit crouler en un instant! Mais je lui dois de lui répondre, mon silence augmenterait sa colère. La réponse fut fournie par le rôle de Tartufe.

-- Je ne suis pas un ange... Je vous ai bien servi, vous m'avez payé avec générosité... J'étais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux ans... Dans cette maison, ma pensée n'était comprise que de vous, et de cette personne aimable...

-- Monstre! s'écria le marquis. Aimable! aimable! Le jour où vous l'avez trouvée aimable, vous deviez fuir.

-- Je l'ai tenté; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.

Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la douleur, se jeta dans un fauteuil; Julien l'entendit se dire а demi-voix: Ce n'est point lа un méchant homme.

-- Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tombant а ses genoux. Mais il eut une honte extrême de ce mouvement, et se releva bien vite.

Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce mouvement il recommença а l'accabler d'injures atroces et dignes d'un cocher de fiacre. La nouveauté de ces jurons était peut-être une distraction.

-- Quoi! ma fille s'appellera Mme Sorel! quoi! ma fille ne sera pas duchesse! Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi nettement, M. de La Mole était torturé et les mouvements de son âme n'étaient plus volontaires. Julien craignit d'être battu.

Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commençait а s'accoutumer а son malheur, il adressait а Julien des reproches assez raisonnables:

-- Il fallait fuir, monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de fuir... Vous êtes le dernier des hommes...

Julien s'approcha de la table et écrivit:

« Depuis longtemps la vie m'est insupportable, j'y mets un terme. Je prie monsieur le marquis d'agréer, avec l'expression d'une reconnaissance sans bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans son hôtel peut causer. »

-- Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit Julien, ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure du matin, je vais me promener au jardin vers le mur du fond.

-- Allez а tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.

-- Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fâché de me voir épargner la façon de ma mort а son valet de chambre... Qu'il me tue, а la bonne heure, c'est une satisfaction que je lui offre... Mais, parbleu, j'aime la vie... Je me dois а mon fils.

Cette idée, qui pour la première fois paraissait aussi nettement а son imagination, l'occupa tout entier après les premières minutes de promenade données au sentiment du danger.

Cet intérêt si nouveau en fit un être prudent. Il me faut des conseils pour me conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison, il est capable de tout. Fouqué est trop éloigné, d'ailleurs il ne comprendrait pas les sentiments d'un coeur tel que celui du marquis.

Le comte Altamira... Suis-je sûr d'un silence éternel? Il ne faut pas que ma demande de conseils soit une action, et complique ma position. Hélas! il ne me reste que le sombre abbé Pirard... Son esprit est rétréci par le jansénisme... Un coquin de jésuite connaоtrait le monde, et serait mieux mon fait... M. Pirard est capable de me battre, au seul énoncé du crime.

Le génie de Tartufe vint au secours de Julien: Eh bien, j'irai me confesser а lui. Telle fut la dernière résolution qu'il prit au jardin après s'être promené deux grandes heures. Il ne pensait plus qu'il pouvait être surpris par un coup de fusil; le sommeil le gagnait.

Le lendemain, de très grand matin, Julien était а plusieurs lieues de Paris, frappant а la porte du sévère janséniste. Il trouva, а son grand étonnement, qu'il n'était point trop surpris de sa confidence.

-- J'ai peut-être des reproches а me faire, se disait l'abbé plus soucieux qu'irrité. J'avais cru deviner cet amour. Mon amitié pour vous, petit malheureux, m'a empêché d'avertir le père...

-- Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.

(Il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été fort pénible.)

-- Je vois trois partis, continua Julien: 1° M. de La Mole peut me faire donner la mort; et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laissée au marquis; 2° Me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me demanderait un duel.

-- Vous accepteriez? dit l'abbé furieux, et se levant.

-- Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerais jamais sur le fils de mon bienfaiteur.

3° Il peut m'éloigner. S'il me dit: Allez а Edimbourg, а New-York, j'obéirai. Alors on peut cacher la position de Mlle de La Mole; mais je ne souffrirai point qu'on supprime mon fils.

-- Ce sera lа, n'en doutez point, la première idée de cet homme corrompu...

A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son père vers les sept h eures. Il lui avait montré la lettre de Julien, elle tremblait qu'il n'eût trouvé noble de mettre fin а sa vie: Et sans ma permission? se disait-elle avec une douleur qui était de la colère.

-- S'il est mort, je mourrai, dit-elle а son père. C'est vous qui serez cause de sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... Mais je le jure а ses mânes, d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement Mme veuve Sorel ; j'enverrai mes billets de faire-part, comptez lа-dessus... Vous ne me trouverez ni pusillanime ni lâche.

Son amour allait jusqu'а la folie. A son tour, M. de La Mole fut interdit.

Il commença а voir les événements avec quelque raison. Au déjeuner, Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré d'un poids immense, et surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle n'avait rien dit а sa mère.

[Variante : Vers les midi Julien arriva. On entendit le pas du cheval retentir dans la cour. Julien descendit.] Julien descendait de cheval. Mathilde le fit appeler, et se jeta dans ses bras presque а la vue de sa femme de chambre. Julien ne fut pas très reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate et fort calculateur de sa longue conférence avec l'abbé Pirard. Son imagination était éteinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux yeux, lui apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.

--Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir а l'instant même pour Villequier. Remontez а cheval, sortez de l'hôtel avant qu'on ne se lève de table.

Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid, elle eut un accès de larmes.

-- Laisse-moi conduire nos affaires, s'écria-t-elle avec transport, et en le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement que je me sépare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre, que l'adresse soit d'une main étrangère, moi je t'écrirai des volumes. Adieu! fuis.

Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant. Il est fatal, pensait-il, que, même dans leurs meilleurs moments, ces gens-lа trouvent le secret de me choquer.

Mathilde résista avec fermeté а tous les projets prudents de son père. Elle ne voulut jamais établir la négociation sur d'autres bases que celles-ci: Elle serait Mme Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en Suisse, ou chez son père а Paris. Elle repoussait bien loin la proposition d'un accouchement clandestin.

-- Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie et du déshonneur. Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et il nous sera facile de supposer que mon fils est né а une époque convenable.

D'abord accueillie par des transports de colère, cette fermeté finit par donner des doutes au marquis.

Dans un moment d'attendrissement:

-- Tiens! dit-il а sa fille, voilа une inscription de dix mille livres de rente, envoie-la а ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans l'impossibilité de la reprendre.

Pour obéir а Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le commandement, Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était а Villequier, réglant les comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut l'occasion de son retour. Il alla demander asile а l'abbé Pirard, qui, pendant son absence, était devenu l'allié le plus utile de Mathilde. Toutes les fois qu'il était interrogé par le marquis, il lui prouvait que tout autre parti que le mariage public serait un crime aux yeux de Dieu.

-- Et par bonheur, ajoutait l'abbé, la sagesse du monde est ici d'accord avec la religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractère fougueux de Mlle de La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas imposé а elle-même? Si l'on n'admet pas la marche franche d'un mariage public, la société s'occupera beaucoup plus longtemps de cette mésalliance étrange. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni réalité du moindre mystère.

-- Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce système, parler de ce mariage après trois jours, devient un rabâchage d'homme qui n'a pas d'idées. Il faudrait profiter de quelque grande mesure anti-jacobine du gouvernement pour se glisser incognito а la suite.

Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abbé Pirard. Le grand obstacle, а leurs yeux, était le caractère décidé de Mathilde. Mais après tant de beaux raisonnements, l'âme du marquis ne pouvait s'accoutumer а renoncer а l'espoir du tabouret pour sa fille.

Sa mémoire et son imagination étaient remplies des roueries et des faussetés de tous genres qui étaient encore possibles dans sa jeunesse. Céder а la nécessité, avoir peur de la loi lui semblait chose absurde et déshonorante pour un homme de son rang. Il payait cher maintenant ces rêveries enchanteresses qu'il se permettait depuis dix ans sur l'avenir de cette fille chérie.

Qui l'eût pu prévoir? se disait-il. Une fille d'un caractère si altier, d'un génie si élevé, plus fière que moi du nom qu'elle porte! dont la main m'était demandée d'avance par tout ce qu'il y a de plus illustre en France!

Il faut renoncer а toute prudence. Ce siècle est fait pour tout confondre! nous marchons vers le chaos.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:00

CHAPITRE XXXIV

UN HOMME D'ESPRIT

Le préfet cheminant sur son cheval se disait: Pourquoi ne serais-je pas ministre, président du conseil, duc? Voici comment je ferai la guerre...

Par ce moyen je jetterais les novateurs dans les fers...

LE GLOBE.





Aucun argument ne vaut pour détruire l'empire de dix années de rêveries agréables. Le marquis ne trouvait pas raisonnable de se fâcher, mais ne pouvait se résoudre а pardonner. Si ce Julien pouvait mourir par accident, se disait-il quelquefois. C'est ainsi que cette imagination attristée trouvait quelque soulagement а poursuivre les chimères les plus absurdes. Elles paralysaient l'influence des sages raisonnements de l'abbé Pirard. Un mois se passa ainsi sans que la négociation fоt un pas.

Dans cette affaire de famille, comme dans celles de la politique, le marquis avait des aperçus brillants dont il s'enthousiasmait pendant trois jours. Alors un plan de conduite ne lui plaisait pas, parce qu'il était étayé par de bons raisonnements; mais les raisonnements ne trouvaient grâce а ses yeux qu'autant qu'ils appuyaient son plan favori. Pendant trois jours, il travaillait avec toute l'ardeur et l'enthousiasme d'un poète, а amener les choses а une certaine position; le lendemain il n'y songeait plus.

D'abord Julien fut déconcerté des lenteurs du marquis; mais, après quelques semaines, il commença а deviner que M. de La Mole n'avait, dans cette affaire, aucun plan arrêté.

Mme de La Mole et toute la maison croyaient que Julien voyageait en province pour l'administration des terres; il était caché au presbytère de l'abbé Pirard, et voyait Mathilde presque tous les jours; elle, chaque matin, allait passer une heure avec son père, mais quelquefois ils étaient des semaines entières sans parler de l'affaire qui occupait toutes leurs pensées.

-- Je ne veux pas savoir où est cet homme, lui dit un jour le marquis; envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut:

« Les terres de Languedoc rendent 20.600 francs. Je donne 10.600 francs а ma fille, et 10.000 ffrancs а M. Julien Sorel. Je donne les terres mêmes, bien entendu. Dites au notaire de dresser deux actes de donation séparés et de me les apporter demain; après quoi, plus de relations entre nous. Ah! Monsieur, devais-je m'attendre а tout ceci?

« Le marquis DE LA MOLE. »

-- Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous fixer au château d'Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c'est un pays aussi beau que l'Italie.

Cette donation surprit extrêmement Julien. Il n'était plus l'homme sévère et froid que nous avons connu. La destinée de son fils absorbait d'avance toutes ses pensées. Cette fortune imprévue et assez considérable pour un homme si pauvre en fit un ambitieux. Il se voyait, а sa femme ou а lui, 36.000 livres de rente. Pour Mathilde, tous ses sentiments étaient absorbés dans son adoration pour son mari, car c'est ainsi que son orgueil appelait toujours Julien. Sa grande, son unique ambition était de faire reconnaоtre son mariage. Elle passait sa vie а s'exagérer la haute prudence qu'elle avait montrée en liant son sort а celui d'un homme supérieur. Le mérite personnel était а la mode dans sa tête.

L'absence presque continue, la multiplicité des affaires, le peu de temps que l'on avait pour parler d'amour vinrent compléter le bon effet de la sage politique, autrefois inventée par Julien.

Mathilde finit par s'impatienter de voir si peu l'homme qu'elle était parvenue а aimer réellement.

Dans un moment d'humeur elle écrivit а son père, et commença sa lettre comme Othello:

« Que j'aie préféré Julien aux agréments que la société offrait а la fille de M. le marquis de La Mole, mon choix le prouve assez. Ces plaisirs de considération et de petite vanité sont nuls pour moi. Voici bientôt six semaines que je vis séparée de mon mari. C'est assez pour vous témoigner mon respect. Avant jeudi prochain, je quitterai la maison paternelle. Vos bienfaits nous ont enrichis. Personne ne connaоt mon secret que le respectable abbé Pirard. J'irai chez lui; il nous mariera, et une heure après la cérémonie nous serons en route pour le Languedoc, et ne reparaоtrons jamais а Paris que d'après vos ordres. Mais ce qui me perce le coeur, c'est que tout ceci va faire anecdote piquante contre moi, contre vous. Les épigrammes d'un public sot ne peuvent-elles pas obliger notre excellent Norbert а chercher querelle а Julien? Dans cette circonstance, je le connais, je n'aurais aucun empire sur lui. Nous trouverions dans son âme du plébéien révolté. Je vous en conjure а genoux, ô mon père! venez assister а mon mariage, dans l'église de M. Pirard, jeudi prochain. Le piquant de l'anecdote maligne sera adouci, et la vie de votre fils unique, celle de mon mari seront assurées », etc., etc.

L'âme du marquis fut jetée par cette lettre dans un étrange embarras. Il fallait donc а la fin prendre un parti . Toutes les petites habitudes, tous les amis vulgaires avaient perdu leur influence.

Dans cette étrange circonstance, les grands traits du caractère, imprimés par les événements de la jeunesse, reprirent tout leur empire. Les malheurs de l'émigration en avaient fait un homme а imagination. Après avoir joui pendant deux ans d'une fortune immense et de toutes les distinctions de la cour, 1790 l'avait jeté dans les affreuses misères de l'émigration. Cette dure école avait changé une âme de vingt-deux ans. Au fond, il était campé au milieu de ses richesses actuelles, plus qu'il n'en était dominé. Mais cette même imagination qui avait préservé son âme de la gangrène de l'or, l'avait jeté en proie а une folle passion pour voir sa fille décorée d'un beau titre.

Pendant les six semaines qui venaient de s'écouler, tantôt poussé par un caprice, le marquis avait voulu enrichir Julien; la pauvreté lui semblait ignoble, déshonorante pour lui M. de La Mole, impossible chez l'époux de sa fille; il jetait l'argent. Le lendemain, son imagination prenant un autre cours, il lui semblait que Julien allait entendre le langage muet de cette générosité d'argent, changer de nom, s'exiler en Amérique, écrire а Mathilde qu'il était mort pour elle... M. de La Mole supposait cette lettre écrite, il suivait son effet sur le caractère de sa fille...

Le jour où il fut tiré de ces songes si jeunes par la lettre réelle de Mathilde après avoir pensé longtemps а tuer Julien ou а le faire disparaоtre, il rêvait а lui bâtir une brillante fortune. Il lui faisait prendre le nom d'une de ses terres; et pourquoi ne lui ferait-il pas passer sa pairie? M. le duc de Chaulnes, son beau-père, lui avait parlé plusieurs fois, depuis que son fils unique avait été tué en Espagne, du désir de transmettre son titre а Norbert...

L'on ne peut refuser а Julien une singulière aptitude aux affaires, de la hardiesse, peut-être même du brillant se disait le marquis... Mais au fond de ce caractère je trouve quelque chose d'effrayant. C'est l'impression qu'il produit sur tout le monde, donc il y a lа quelque chose de réel (plus ce point réel était difficile а saisir, plus il effrayait l'âme imaginative du vieux marquis).

Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une lettre supprimée): « Julien ne s'est affilié а aucun salon, а aucune coterie. » Il ne s'est ménagé aucun appui contre moi, pas la plus petite ressource si je l'abandonne... Mais est-ce lа ignorance de l'état actuel de la société?... Deux ou trois fois je lui ai dit: Il n'y a de candidature réelle et profitable que celle des salons...

Non, il n'a pas le génie adroit et cauteleux d'un procureur qui ne perd ni une minute ni une opportunité... Ce n'est point un caractère а la Louis XI. D'un autre côté, je lui vois les maximes les plus antigénéreuses... Je m'y perds... Se répéterait-il ces maximes, pour servir de digue а ses passions?

Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens par lа.

Il n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous respecte pas d'instinct... C'est un tort; mais enfin, l'âme d'un séminariste devrait n'être impatiente que du manque de jouissance et d'argent. Lui, bien différent, ne peut supporter le mépris а aucun prix.

Pressé par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la nécessité de se décider: Enfin, voici la grande question: l'audace de Julien est-elle allée jusqu'а entreprendre de faire la cour а ma fille, parce qu'il sait que je l'aime avant tout, et que j'ai cent mille écus de rente?

Mathilde proteste du contraire... Non, mon Julien, voilа un point sur lequel je ne veux pas me laisser faire illusion.

Y a-t-il eu amour véritable, imprévu? ou bien désir vulgaire de s'élever а une belle position? Mathilde est clairvoyante, elle a senti d'abord que ce soupçon peut le perdre auprès de moi, de lа cet aveu: c'est elle qui s'est avisée de l'aimer la première...

Une fille d'un caractère si altier se serait oubliée jusqu'а faire des avances matérielles!... Lui serrer le bras au jardin, un soir, quelle horreur! comme si elle n'avait pas eu cent moyens moins indécents de lui faire connaоtre qu'elle le distinguait.

Qui s'excuse s'accuse ; je me défie de Mathilde... Ce jour-lа, les raisonnements du marquis étaient plus concluants qu'а l'ordinaire. Cependant l'habitude l'emporta, il résolut de gagner du temps et d'écrire а sa fille. Car on s'écrivait d'un côté de l'hôtel а l'autre. M. de La Mole n'osait discuter avec Mathilde et lui tenir tête. Il avait peur de tout finir par une concession subite.

LETTRE

« Gardez-vous de faire de nouvelles folies; voici un brevet de lieutenant de hussards pour M. le chevalier Julien Sorel de La Vernaye. Vous voyez ce que je fais pour lui. Ne me contrariez pas, ne m'interrogez pas. Qu'il parte dans vingt-quatre heures, pour se faire recevoir а Strasbourg, où est son régiment. Voici un mandat sur mon banquier; qu'on m'obéisse. »

L'amour et la joie de Mathilde n'eurent plus de bornes; elle voulut profiter de la victoire, et répondit а l'instant:

« M. de La Vernaye serait а vos pieds, éperdu de reconnaissance, s'il savait tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais, au milieu de cette générosité, mon père m'a oubliée; l'honneur de votre fille est en danger. Une indiscrétion peut faire une tache éternelle, et que vingt mille écus de rente ne répareraient pas. Je n'enverrai le brevet а M. de La Vernaye que si vous me donnez votre parole que, dans le courant du mois prochain, mon mariage sera célébré en public, а Villequier. Bientôt après cette époque, que je vous supplie de ne pas outrepasser, votre fille ne pourra paraоtre en public qu'avec le nom de Mme de La Vernaye. Que je vous remercie, cher papa, de m'avoir sauvée de ce nom de Sorel », etc., etc.

La réponse fut imprévue.

« Obéissez, ou je me rétracte de tout. Tremblez, jeune imprudente. Je ne sais pas encore ce que c'est que votre Julien, et vous-même vous le savez moins que moi. Qu'il parte pour Strasbourg, et songe а marcher droit. Je ferai connaоtre mes volontés d'ici а quinze jours. »

Cette réponse si ferme étonna Mathilde. Je ne connais pas Julien ; ce mot la jeta dans une rêverie, qui bientôt finit par les suppositions les plus enchanteresses; mais elle les croyait la vérité. L'esprit de mon Julien n'a pas revêtu le petit uniforme mesquin des salons, et mon père ne croit pas а sa supériorité, précisément а cause de ce qui la prouve...

Toutefois, si je n'obéis pas а cette velléité de caractère, je vois la possibilité d'une scène publique; un éclat abaisse ma position dans le monde, et peut me rendre moins aimable aux yeux de Julien. Après l'éclat... pauvreté pour dix ans; et la folie de choisir un mari а cause de son mérite ne peut se sauver du ridicule que par la plus brillante opulence. Si je vis loin de mon père, а son âge, il peut m'oublier... Norbert épousera une femme aimable, adroite: le vieux Louis XIV fut séduit par la duchesse de Bourgogne...

Elle se décida а obéir, mais se garda de communiquer la lettre de son père а Julien; ce caractère farouche eût pu être porté а quelque folie.

Le soir, lorsqu'elle apprit а Julien qu'il était lieutenant de hussards, sa joie fut sans bornes. On peut se la figurer par l'ambition de toute sa vie, et par la passion qu'il avait maintenant pour son fils. Le changement de nom le frappait d'étonnement.

Après tout, pensait-il, mon roman est fini, et а moi seul tout le mérite. J'ai su me faire aimer de ce monstre d'orgueil, ajoutait-il en regardant Mathilde; son père ne peut vivre sans elle, et elle sans moi.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:00

CHAPITRE XXXV

UN ORAGE

Mon Dieu, donnez-moi la médiocrité!

MIRABEAU.





Son âme était absorbée; il ne répondait qu'а demi а la vive tendresse qu'elle lui témoignait. Il restait silencieux et sombre. Jamais il n'avait paru si grand, si adorable aux yeux de Mathilde. Elle redoutait quelque subtilité de son orgueil qui viendrait déranger toute la position.

Presque tous les matins, elle voyait l'abbé Pirard arriver а l'hôtel. Par lui, Julien ne pouvait-il pas avoir pénétré quelque chose des intentions de son père? Le marquis lui-même, dans un moment de caprice, ne pouvait-il pas lui avoir écrit? Après un aussi grand bonheur, comment expliquer l'air sévère de Julien? Elle n'osa l'interroger.

Elle n'osa! elle, Mathilde! Il y eut dès ce moment dans son sentiment pour Julien, du vague, de l'imprévu, presque de la terreur. Cette âme sèche sentit de la passion tout ce qui en est possible dans un être élevé au milieu de cet excès de civilisation que Paris admire.

Le lendemain de grand matin, Julien était au presbytère de l'abbé Pirard. Des chevaux de poste arrivaient dans la cour avec une chaise délabrée, louée а la poste voisine.

-- Un tel équipage n'est plus de saison, lui dit le sévère abbé, d'un air rechigné. Voici vingt mille francs dont M. de La Mole vous fait cadeau; il vous engage а les dépenser dans l'année, mais en tâchant de vous donner le moins de ridicules possibles. (Dans une somme aussi forte, jetée а un jeune homme, le prêtre ne voyait qu'une occasion de pécher.)

Le marquis ajoute: M. Julien de La Vernaye aura reçu cet argent de son père, qu'il est inutile de désigner autrement. M. de La Vernaye jugera peut-être convenable de faire un cadeau а M. Sorel, charpentier а Verrières, qui soigna son enfance... Je pourrai me charger de cette partie de la commission, ajouta l'abbé; j'ai enfin déterminé M. de La Mole а transiger avec cet abbé de Frilair, si jésuite. Son crédit est décidément trop fort pour le nôtre. La reconnaissance implicite de votre haute naissance par cet homme qui gouverne Besançon sera une des conditions tacites de l'arrangement.

Julien ne fut plus maоtre de son transport, il embrassa l'abbé, il se voyait reconnu.

-- Fi donc! dit M. Pirard en le repoussant; que veut dire cette vanité mondaine?... Quant а Sorel et а ses fils, je leur offrirai, en mon nom, une pension annuelle de cinq cents francs, qui leur sera payée а chacun, tant que je serai content d'eux.

Julien était déjа froid et hautain. Il remercia, mais en termes très vagues et n'engageant а rien. Serait-il bien possible, se disait-il, que je fusse le fils naturel de quelque grand seigneur exilé dans nos montagnes par le terrible Napoléon? A chaque instant cette idée lui semblait moins improbable... Ma haine pour mon père serait une preuve... Je ne serais plus un monstre!

Peu de jours après ce monologue, le quinzième régiment de hussards, l'un des plus brillants de l'armée, était en bataille sur la place d'armes de Strasbourg. M. le chevalier de La Vernaye montait le plus beau cheval de l'Alsace, qui lui avait coûté six mille francs. Il était reçu lieutenant, sans avoir jamais été sous-lieutenant que sur les contrôles d'un régiment dont jamais il n'avait ouï parler.

Son air impassible, ses yeux sévères et presque méchants, sa pâleur, son inaltérable sang-froid commencèrent sa réputation dès le premier jour. Peu après, sa politesse parfaite et pleine de mesure, son adresse au pistolet et aux armes, qu'il fit connaоtre sans trop d'affectation, éloignèrent l'idée de plaisanter а haute voix sur son compte. Après cinq ou six jours d'hésitation, l'opinion publique du régiment se déclara en sa faveur. Il y a tout dans ce jeune homme, disaient les vieux officiers goguenards, excepté de la jeunesse.

De Strasbourg, Julien écrivit а M. Chélan, l'ancien curé de Verrières, qui touchait maintenant aux bornes de l'extrême vieillesse:

« Vous aurez appris avec une joie, dont je ne doute pas, les événements qui ont porté ma famille а m'enrichir. Voici cinq cents francs que je vous prie de distribuer sans bruit, ni mention aucune de mon nom, aux malheureux pauvres maintenant comme je le fus autrefois, et que sans doute vous secourez comme autrefois vous m'avez secouru. »

Julien était ivre d'ambition et non pas de vanité; toutefois il donnait une grande part de son attention а l'apparence extérieure. Ses chevaux, ses uniformes, les livrées de ses gens étaient tenus avec une correction qui aurait fait honneur а la ponctualité d'un grand seigneur anglais. A peine lieutenant, par faveur et depuis deux jours, il calculait déjа que, pour commander en chef а trente ans, au plus tard, comme tous les grands généraux, il fallait а vingt-trois être plus que lieutenant. Il ne pensait qu'а la gloire et а son fils.

Ce fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrénée qu'il fut surpris par un jeune valet de pied de l'hôtel de La Mole, qui arrivait en courrier.

« Tout est perdu, lui écrivait Mathilde; accourez le plus vite possible, sacrifiez tout, désertez s'il le faut. A peine arrivé, attendez-moi dans un fiacre, près la petite porte du jardin, au n°... de la rue... J'irai vous parler; peut-être pourrai-je vous introduire dans le jardin. Tout est perdu, et je le crains, sans ressource; comptez sur moi, vous me trouverez dévouée et ferme dans l'adversité. Je vous aime. »

En quelques minutes, Julien obtint une permission du colonel et partit de Strasbourg а franc étrier; mais l'affreuse inquiétude qui le dévorait ne lui permit pas de continuer cette façon de voyager au-delа de Metz. Il se jeta dans une chaise de poste; et ce fut avec une rapidité presque incroyable qu'il arriva au lieu indiqué, près la petite porte du jardin de l'hôtel de La Mole. Cette porte s'ouvrit, et а l'instant Mathilde, oubliant tout respect humain, se précipita dans ses bras. Heureusement il n'était que cinq heures du matin et la rue était encore déserte.

-- Tout est perdu; mon père, craignant mes larmes, est parti dans la nuit de jeudi. Pour où? personne ne le sait. Voici sa lettre; lisez. Et elle monta dans le fiacre avec Julien.

« Je pouvais tout pardonner, excepté le projet de vous séduire parce que vous êtes riche. Voilа, malheureuse fille, l'affreuse vérité. Je vous donne ma parole d'honneur que je ne consentirai jamais а un mariage avec cet homme. Je lui assure dix mille livres de rente s'il veut vivre au loin, hors des frontières de France, ou mieux encore en Amérique. Lisez la lettre que je reçois en réponse aux renseignements que j'avais demandés. L'impudent m'avait engagé lui-même а écrire а Mme de Rênal. Jamais je ne lirai une ligne de vous relative а cet homme. Je prends en horreur Paris et vous. Je vous engage а recouvrir du plus grand secret ce qui doit arriver. Renoncez franchement а un homme vil, et vous retrouverez un père. »

-- Où est la lettre de Mme de Rênal? dit froidement Julien.

-- La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'après que tu aurais été préparé.

LETTRE

« Ce que je dois а la cause sacrée de la religion et de la morale m'oblige, monsieur, а la démarche pénible que je viens accomplir auprès de vous; une règle, qui ne peut faillir, m'ordonne de nuire en ce moment а mon prochain, mais afin d'éviter un plus grand scandale. La douleur que j'éprouve doit être surmontée par le sentiment du devoir. Il n'est que trop vrai, monsieur, la conduite de la personne au sujet de laquelle vous me demandez toute la vérité a pu sembler inexplicable ou même honnête. On a pu croire convenable de cacher ou de déguiser une partie de la réalité, la prudence le voulait aussi bien que la religion. Mais cette conduite, que vous désirez connaоtre, a été dans le fait extrêmement condamnable, et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide, c'est а l'aide de l'hypocrisie la plus consommée, et par la séduction d'une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché а se faire un état et а devenir quelque chose. C'est une partie de mon pénible devoir d'ajouter que je suis obligée de croire que M. J... n'a aucun principe de religion. En conscience, je suis contrainte de penser qu'un de ses moyens pour réussir dans une maison, est de chercher а séduire la femme qui a le principal crédit. Couvert par une apparence de désintéressement et par des phrases de roman, son grand et unique objet est de parvenir а disposer du maоtre de la maison et de sa fortune. Il laisse après lui le malheur et des regrets éternels », etc., etc., etc.

Cette lettre extrêmement longue et а demi effacée par des larmes était bien de la main de Mme de Rênal; elle était même écrite avec plus de soin qu'а l'ordinaire.

-- Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien après l'avoir finie; il est juste et prudent. Quel père voudrait donner sa fille chérie а un tel homme! Adieu!

Julien sauta а bas du fiacre, et courut а sa chaise de poste arrêtée au bout de la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir oubliée, fit quelques pas pour le suivre; mais les regards des marchands qui s'avançaient sur la porte de leurs boutiques, et desquels elle était connue, la forcèrent а rentrer précipitamment au jardin.

Julien était parti pour Verrières. Dans cette route rapide, il ne put écrire а Mathilde comme il en avait le projet, sa main ne formait sur le papier que des traits illisibles.

Il arriva а Verrières un dimanche matin. Il entra chez l'armurier du pays, qui l'accabla de compliments sur sa récente fortune. C'était la nouvelle du pays.

Julien eut beaucoup de peine а lui faire comprendre qu'il voulait une paire de pistolets. L'armurier sur sa demande chargea les pistolets.

Les trois coups sonnaient; c'est un signal bien connu dans les villages de France, et qui, après les diverses sonneries de la matinée, annonce le commencement immédiat de la messe.

Julien entra dans l'église neuve de Verrières. Toutes les fenêtres hautes de l'édifice étaient voilées avec des rideaux cramoisis. Julien se trouva а quelques pas derrière le banc de Mme de Rênal. Il lui sembla qu'elle priait avec ferveur. La vue de cette femme qui l'avait tant aimé fit trembler le bras de Julien d'une telle façon, qu'il ne put d'abord exécuter son dessein. Je ne le puis, se disait-il а lui-même; physiquement, je ne le puis.

En ce moment, le jeune clerc qui servait la messe sonna pour l' élévation . Mme de Rênal baissa la tête qui un instant se trouva presque entièrement cachée par les plis de son châle. Julien ne la reconnaissait plus aussi bien; il tira sur elle un coup de pistolet et la manqua; il tira un second coup, elle tomba.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:02

CHAPITRE XXXVI

DETAILS TRISTES

Ne vous attendez point de ma part а de la faiblesse. Je me suis vengé. J'ai mérité la mort, et me voici. Priez pour mon âme .

SCHILLER.





Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu а lui, il aperçut tous les fidèles qui s'enfuyaient de l'église; le prêtre avait quitté l'autel. Julien se mit а suivre d'un pas assez lent quelques femmes qui s'en allaient en criant. Une femme, qui voulait fuir plus vite que les autres, le poussa rudement, il tomba. Ses pieds s'étaient embarrassés dans une chaise renversée par la foule; en se relevant, il se sentit le cou serré; c'était un gendarme en grande tenue qui l'arrêtait. Machinalement Julien voulut avoir recours а ses petits pistolets, mais un second gendarme s'emparait de ses bras.

Il fut conduit а la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les fers aux mains, on le laissa seul; la porte se ferma sur lui а double tour; tout cela fut exécuté très vite, et il y fut insensible.

Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant а lui... Oui, dans quinze jours la guillotine... ou se tuer d'ici lа.

Son raisonnement n'allait pas plus loin; il se sentait la tête comme si elle eût été serrée avec violence. Il regarda pour voir si quelqu'un le tenait. Après quelques instants, il s'endormit profondément.

Mme de Rênal n'était pas blessée mortellement. La première balle avait percé son chapeau; comme elle se retournait, le second coup était parti. La balle l'avait frappée а l'épaule, et chose étonnante, avait été renvoyée par l'os de l'épaule, que pourtant elle cassa, contre un pilier gothique, dont elle détacha un énorme éclat de pierre.

Quand, après un pansement long et douloureux, le chirurgien, homme grave, dit а Mme de Rênal: Je réponds de votre vie comme de la mienne, elle fut profondément affligée.

Depuis longtemps, elle désirait sincèrement la mort. La lettre qui lui avait été imposée par son confesseur actuel, et qu'elle avait écrite а M. de La Mole, avait donné le dernier coup а cet être affaibli par un malheur trop constant. Ce malheur était l'absence de Julien; elle l'appelait, elle, le remords . Le directeur, jeune ecclésiastique vertueux et fervent, nouvellement arrivé de Dijon, ne s'y trompait pas.

Mourir ainsi, mais non de ma main, ce n'est point un péché, pensait Mme de Rênal. Dieu me pardonnera peut-être de me réjouir de ma mort. Elle n'osait ajouter: Et mourir de la main de Julien, c'est le comble des félicités.

A peine fut-elle débarrassée de la présence du chirurgien et de tous les amis accourus en foule, qu'elle fit appeler Elisa sa femme de chambre.

-- Le geôlier, lui dit-elle en rougissant beaucoup, est un homme cruel. Sans doute il va le maltraiter, croyant en cela faire une chose agréable pour moi... Cette idée m'est insupportable. Ne pourriez-vous pas aller comme de vous-même remettre au geôlier ce petit paquet qui contient quelques louis? Vous lui direz que la religion ne permet pas qu'il le maltraite... Il faut surtout qu'il n'aille pas parler de cet envoi d'argent.

C'est а la circonstance dont nous venons de parler que Julien dut l'humanité du geôlier de Verrières; c'était toujours ce M. Noiroud, ministériel parfait, auquel nous avons vu la présence de M. Appert faire une si belle peur.

Un juge parut dans la prison.

-- J'ai donné la mort avec préméditation, lui dit Julien; j'ai acheté et fait charger les pistolets chez un tel, l'armurier. L'article 1342 du Code pénal est clair, je mérite la mort, et je l'attends.

Le juge, étonné de cette façon de répondre, voulut multiplier les questions pour faire en sorte que l'accusé se coupât dans ses réponses.

-- Mais ne voyez-vous pas, lui dit Julien en souriant, que je me fais aussi coupable que vous pouvez le désirer? Allez, monsieur, vous ne manquerez pas la proie que vous poursuivez. Vous aurez le plaisir de condamner. Epargnez-moi votre présence.

Il me reste un ennuyeux devoir а remplir, pensa Julien, il faut écrire а Mlle de La Mole.

« Je me suis vengé, lui disait-il. Malheureusement, mon nom paraоtra dans les journaux, et je ne puis m'échapper de ce monde incognito. [Variante: Je vous en demande pardon.] Je mourrai dans deux mois. La vengeance a été atroce, comme la douleur d'être séparé de vous. De ce moment, je m'interdis d'écrire et de prononcer votre nom. Ne parlez jamais de moi, même а mon fils: le silence est la seule façon de m'honorer. Pour le commun des hommes je serai un assassin vulgaire... Permettez-moi la vérité en ce moment suprême: vous m'oublierez. Cette grande catastrophe dont je vous conseille de ne jamais ouvrir la bouche а être vivant, aura épuisé pour plusieurs années tout ce que je voyais de romanesque et de trop aventureux dans votre caractère. Vous étiez faite pour vivre avec les héros du moyen âge; montrez [Variante: en cette occurrence] leur ferme caractère. Que ce qui doit se passer soit accompli en secret et sans vous compromettre. Vous prendrez un faux nom, et n'aurez pas de confident. S'il vous faut absolument le secours d'un ami, je vous lègue l'abbé Pirard.

Ne parlez а nul autre, surtout pas aux gens de votre classe: les de Luz, les Caylus.

Un an après ma mort, épousez M. de Croisenois; je vous en prie, je vous l'ordonne comme votre époux. Ne m'écrivez point, je ne répondrais pas. Bien moins méchant que Iago, а ce qu'il me semble, je vais dire comme lui: From this time forth I never will speak word.

On ne me verra ni parler ni écrire; vous aurez eu mes dernières paroles comme mes dernières adorations.

J. S. »

Ce fut après avoir fait partir cette lettre que, pour la première fois, Julien, un peu revenu а lui, fut très malheureux. Chacune des espérances de l'ambition dut être arrachée successivement de son coeur par ce grand mot: Je mourrai. La mort, en elle-même, n'était pas horrible а ses yeux. Toute sa vie n'avait été qu'une longue préparation au malheur, et il n'avait eu garde d'oublier celui qui passe pour le plus grand de tous.

Quoi donc! se disait-il, si dans soixante jours je devais me battre en duel avec un homme très fort sur les armes, est-ce que j'aurais la faiblesse d'y penser sans cesse, et la terreur dans l'âme?

Il passa plus d'une heure а chercher а se bien connaоtre sous ce rapport.

Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut devant ses yeux aussi nettement qu'un des piliers de sa prison, il pensa au remords!

Pourquoi en aurais-je? J'ai été offensé d'une manière atroce; j'ai tué, je mérite la mort, mais voilа tout. Je meurs après avoir soldé mon compte envers l'humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je ne dois rien а personne; ma mort n'a rien de honteux que l'instrument: cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des bourgeois de Verrières; mais sous le rapport intellectuel quoi de plus méprisable! Il me reste un moyen d'être considérable а leurs yeux: c'est de jeter au peuple des pièces d'or en allant au supplice. Ma mémoire, liée а l'idée de l' or , sera resplendissante pour eux.

Après ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sembla évident: Je n'ai plus rien а faire sur la terre, se dit Julien, et il s'endormit profondément.

Vers les neuf heures du soir, le geôlier le réveilla en lui apportant а souper.

-- Que dit-on dans Verrières?

-- Monsieur Julien, le serment que j'ai prêté devant le crucifix, а la cour royale, le jour que je fus installé dans ma place, m'oblige au silence.

Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa Julien. Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les cinq francs qu'il désire pour me vendre sa conscience.

Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduction:

-- L'amitié que j'ai pour vous, monsieur Julien, dit-il d'un air faux et doux, m'oblige а parler; quoiqu'on dise que c'est contre l'intérêt de la justice, parce que cela peut vous servir а arranger votre défense... Monsieur Julien, qui est bon garçon, sera bien content si je lui apprends que Mme de Rênal va mieux.

-- Quoi! elle n'est pas morte? s'écria Julien [Variante: en se levant de table] hors de lui.

-- Quoi! vous ne saviez rien! dit le geôlier d'un air stupide qui bientôt devint de la cupidité heureuse. Il sera bien juste que monsieur donne quelque chose au chirurgien qui, d'après la loi et la justice, ne devait pas parler. Mais pour faire plaisir а monsieur, je suis allé chez lui, et il m'a tout conté...

-- Enfin, la blessure n'est pas mortelle, lui dit Julien impatienté [Variante: en s'avançant vers lui], tu m'en réponds sur ta vie?

Le geôlier, géant de six pieds de haut, eut peur et se retira vers la porte. Julien vit qu'il prenait une mauvaise route pour arriver а la vérité, il se rassit et jeta un napoléon а M. Noiroud.

A mesure que le récit de cet homme prouvait а Julien que la blessure de Mme de Rênal n'était pas mortelle, il se sentait gagné par les larmes.

-- Sortez! dit-il brusquement.

Le geôlier obéit. A peine la porte fut-elle fermée: Grand Dieu! elle n'est pas morte! s'écria Julien; et il tomba а genoux, pleurant а chaudes larmes.

Dans ce moment suprême, il était croyant. Qu'importent les hypocrisies des prêtres? peuvent-elles ôter quelque chose а la vérité et а la sublimité de l'idée de Dieu?

Seulement alors, Julien commença а se repentir du crime commis. Par une coïncidence qui lui évita le désespoir, en cet instant seulement, venait de cesser l'état d'irritation physique et de demi-folie où il était plongé depuis son départ de Paris pour Verrières.

Ses larmes avaient une source généreuse, il n'avait aucun doute sur la condamnation qui l'attendait.

Ainsi elle vivra! se disait-il... Elle vivra pour me pardonner et pour m'aimer...

Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla:

-- Il faut que vous ayez un fameux coeur, monsieur Julien, lui dit cet homme. Deux fois je suis venu et n'ai pas voulu vous réveiller. Voici deux bouteilles d'excellent vin que vous envoie M. Maslon, notre curé.

-- Comment? ce coquin est encore ici? dit Julien.

-- Oui, monsieur, répondit le geôlier en baissant la voix, mais ne parlez pas si haut, cela pourrait vous nuire.

Julien rit de bon coeur.

-- Au point où j'en suis, mon ami, vous seul pourriez me nuire si vous cessiez d'être doux et humain... Vous serez bien payé, dit Julien en s'interrompant et reprenant l'air impérieux. Cet air fut justifié а l'instant par le don d'une pièce de monnaie.

M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands détails tout ce qu'il avait appris sur Mme de Rênal, mais il ne parla point de la visite de Mlle Elisa.

Cet homme était bas et soumis autant que possible. Une idée traversa la tête de Julien: Cette espèce de géant difforme peut gagner trois ou quatre cents francs, car sa prison n'est guère fréquentée; je puis lui assurer dix mille francs, s'il veut se sauver en Suisse avec moi... La difficulté sera de le persuader de ma bonne foi. L'idée du long colloque а avoir avec un être aussi vil inspira du dégoût а Julien, il pensa а autre chose.

Le soir, il n'était plus temps. Une chaise de poste vint le prendre а minuit. Il fut très content des gendarmes, ses compagnons de voyage. Le matin, lorsqu'il arriva а la prison de Besançon, on eut la bonté de le loger dans l'étage supérieur d'un donjon gothique. Il jugea l'architecture du commencement du XIVe siècle; il en admira la grâce et le légèreté piquante. Par un étroit intervalle entre deux murs au-delа d'une cour profonde, il avait une échappée de vue superbe.

Le lendemain, il y eut un interrogatoire, après quoi, pendant plusieurs jours on le laissa tranquille. Son âme était calme. Il ne trouvait rien que de simple dans son affaire: J'ai voulu tuer, je dois être tué.

Sa pensée ne s'arrêta pas davantage а ce raisonnement. Le jugement, l'ennui de paraоtre en public, la défense, il considérait tout cela comme de légers embarras, des cérémonies ennuyeuses auxquelles il serait temps de songer le jour même. Le moment de la mort ne l'arrêtait guère plus: J'y songerai après le jugement. La vie n'était point ennuyeuse pour lui, il considérait toutes choses sous un nouvel aspect. Il n'avait plus d'ambition. Il pensait rarement а Mlle de La Mole. Ses remords l'occupaient beaucoup et lui présentaient souvent l'image de Mme de Rênal, surtout pendant le silence des nuits,troublé seulement, dans ce donjon élevé, par le chant de l'orfraie!

Il remerciait le ciel de ne l'avoir pas blessée а mort. Chose étonnante! se disait-il, je croyais que par sa lettre а M. de La Mole elle avait détruit а jamais mon bonheur а venir, et, moins de quinze jours après la date de cette lettre, je ne songe plus а tout ce qui m'occupait alors... Deux ou trois mille livres de rente pour vivre tranquille dans un pays de montagnes comme Vergy... J'étais heureux alors... Je ne connaissais pas mon bonheur!

Dans d'autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. Si j'avais blessé а mort Mme de Rênal, je me serais tué... J'ai besoin de cette certitude pour ne pas me faire horreur а moi-même.

Me tuer! voilа la grande question, se disait-il. Ces juges si formalistes, si acharnés après le pauvre accusé, qui feraient pendre le meilleur citoyen, pour accrocher la croix... Je me soustrairais а leur empire, а leurs injures en mauvais français, que le journal du département va appeler de l'éloquence...

Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... Me tuer! ma foi non, se dit-il après quelques jours, Napoléon a vécu...

D'ailleurs, la vie m'est agréable; ce séjour est tranquille; je n'y ai point d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit а faire la note des livres qu'il voulait faire venir de Paris.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:02

CHAPITRE XXXVII

UN DONJON

Le tombeau d'un ami .

STERNE.





Il entendit un grand bruit dans le corridor; ce n'était pas l'heure où l'on montait dans sa prison; l'orfraie s'envola en criant, la porte s'ouvrit, et le vénérable curé Chélan, tout tremblant et la canne а la main, se jeta dans ses bras.

-- Ah! grand Dieu! est-il possible, mon enfant... Monstre! devrais-je dire.

Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu'il ne tombât. Il fut obligé de le conduire а une chaise. La main du temps s'était appesantie sur cet homme autrefois si énergique. Il ne parut plus а Julien que l'ombre de lui-même.

Quand il eut repris haleine:

-- Avant-hier seulement, je reçois votre lettre de Strasbourg, avec vos cinq cents francs pour les pauvres de Verrières; on me l'a apportée dans la montagne а Liveru où je suis retiré chez mon neveu Jean. Hier, j'apprends la catastrophe... O ciel! est-il possible!

Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l'air privé d'idée, et ajouta machinalement: Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous les rapporte.

-- J'ai besoin de vous voir, mon père! s'écria Julien attendri. J'ai de l'argent de reste.

Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps а autre, M. Chélan versait quelques larmes qui descendaient silencieusement le long de sa joue; puis il regardait Julien, et était comme étourdi de le voir lui prendre les mains et les porter а ses lèvres. Cette physionomie si vive autrefois, et qui peignait avec tant d'énergie les plus nobles sentiments, ne sortait plus de l'air apathique. Une espèce de paysan vint bientôt chercher le vieillard. -- Il ne faut pas le fatiguer [Variante: et le faire trop parler], dit-il а Julien, qui comprit que c'était le neveu.

Cette apparition laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui éloignait les larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation; il sentait son coeur glacé dans sa poitrine.

Cet instant fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le crime. Il venait de voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions de grandeur d'âme et de générosité s'étaient dissipées comme un nuage devant la tempête.

Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'empoisonnement moral, il faut des remèdes physiques et du vin de Champagne. Julien se fût estimé un lâche d'y avoir recours. Vers la fin d'une journée horrible, passée tout entière а se promener dans son étroit donjon: Que je suis fou! s'écria-t-il. C'est dans le cas où je devrais mourir comme un autre, que la vue de ce pauvre vieillard aurait dû me jeter dans cette affreuse tristesse; mais une mort rapide et а la fleur des ans me met précisément а l'abri de cette triste décrépitude.

Quelques raisonnements qu'il se fоt, Julien se trouva attendri comme un être pusillanime, et par conséquent malheureux de cette visite.

Il n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu romaine; la mort lui apparaissait а une plus grande hauteur, et comme chose moins facile.

Ce sera lа mon thermomètre, se dit-il. Ce soir je suis а dix degrés au-dessous du courage qui me conduit de niveau а la guillotine. Ce matin, je l'avais ce courage. Au reste, qu'importe! pourvu qu'il me revienne au moment nécessaire. Cette idée de thermomètre l'amusa, et enfin parvint а le distraire.

Le lendemain а son réveil, il eut honte de la journée de la veille. Mon bonheur, ma tranquillité sont en jeu. Il résolut presque d'écrire а M. le procureur général pour demander que personne ne fût admis auprès de lui. Et Fouqué? pensa-t-il. S'il peut prendre sur lui de venir а Besançon, quelle ne serait pas sa douleur!

Il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait songé а Fouqué. J'étais un grand sot а Strasbourg, ma pensée n'allait pas au-delа du collet de mon habit. Le souvenir de Fouqué l'occupa beaucoup et le laissa plus attendri. Il se promenait avec agitation. Me voici décidément de vingt degrés au-dessous du niveau de la mort... Si cette faiblesse augmente, il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour les abbés Maslon et les Valenod si je meurs comme un cuistre!

Fouqué arriva; cet homme simple et bon était éperdu de douleur. Son unique idée, s'il en avait, était de vendre tout son bien pour séduire le geôlier et faire sauver Julien. Il lui parla longuement de l'évasion de M. de Lavalette.

-- Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette était innocent, moi je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer а la différence...

Mais, est-il vrai? Quoi! tu vendrais tout ton bien? dit Julien redevenant tout а coup observateur et méfiant.

Fouqué, ravi de voir enfin son ami répondre а son idée dominante, lui détailla longuement et а cent francs près, ce qu'il tirerait de chacune de ses propriétés.

Quel effort sublime chez un propriétaire de campagne! pensa Julien. Que d'économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant rougir lorsque je les lui voyais faire, il sacrifie pour moi! Un de ces beaux jeunes gens que j'ai vus а l'hôtel de La Mole, et qui lisent René , n'aurait aucun de ces ridicules; mais excepté ceux qui sont fort jeunes et encore enrichis par héritage, et qui ignorent la valeur de l'argent, quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d'un tel sacrifice?

Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée а Paris, n'a reçu un plus bel hommage. Fouqué, ravi du moment d'enthousiasme qu'il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un consentement а la fuite.

Cette vue du sublime rendit а Julien toute la force que l'apparition de M. Chélan lui avait fait perdre. Il était encore bien jeune; mais, suivant moi, ce fut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au rusé, comme la plupart des hommes, l'âge lui eût donné la bonté facile а s'attendrir, il se fût guéri d'une méfiance folle... Mais а quoi bon ces vaines prédictions?

Les interrogatoires devenaient plus fréquents, en dépit des efforts de Julien, dont toutes les réponses tendaient а abréger l'affaire:

-- J'ai tué ou du moins j'ai voulu donner la mort et avec préméditation, répétait-il chaque jour. Mais le juge était formaliste avant tout. Les déclarations de Julien n'abrégeaient nullement les interrogatoires; l'amour-propre du juge fut piqué. Julien ne sut pas qu'on avait voulu le transférer dans un affreux cachot, et que c'était grâce aux démarches de Fouqué qu'on lui laissait sa jolie chambre а cent quatre-vingts marches d'élévation.

M. l'abbé de Frilair était au nombre des hommes importants qui chargeaient Fouqué de leur provision de bois de chauffage. Le bon marchand parvint jusqu'au tout-puissant grand vicaire. A son inexprimable ravissement, M. de Frilair lui annonça que, touché des bonnes qualités de Julien et des services qu'il avait autrefois rendus au séminaire, il comptait le recommander aux juges. Fouqué entrevit l'espoir de sauver son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu'а terre, pria M. le grand vicaire de distribuer en messes, pour implorer l'acquittement de l'accusé, une somme de dix louis.

Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n'était point un Valenod. Il refusa et chercha même а faire entendre au bon paysan qu'il ferait mieux de garder son argent. Voyant qu'il était impossible d'être clair sans imprudence, il lui conseilla de donner cette somme en aumônes, pour les pauvres prisonniers, qui, dans le fait, manquaient de tout.

Ce Julien est un être singulier, son action est inexplicable, pensait M. de Frilair, et rien ne doit l'être pour moi... Peut-être sera-t-il possible d'en faire un martyr... Dans tous les cas, je saurai le fin de cette affaire et trouverai peut-être une occasion de faire peur а cette Mme de Rênal, qui ne nous estime point, et au fond me déteste... Peut-être pourrai-je rencontrer dans tout ceci un moyen de réconciliation éclatante avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce petit séminariste.

La transaction sur le procès avait été signée quelques semaines auparavant, et l'abbé Pirard était reparti de Besançon, non sans avoir parlé de la mystérieuse naissance de Julien, le jour même où le malheureux assassinait Mme de Rênal dans l'église de Verrières.

Julien ne voyait plus qu'un événement désagréable entre lui et la mort, c'était la visite de son père. Il consulta Fouqué sur l'idée d'écrire а M. le procureur général, pour être dispensé de toute visite. Cette horreur pour la vue d'un père, et dans un tel moment, choqua profondément le coeur honnête et bourgeois du marchand de bois.

Il crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément son ami. Par respect pour le malheur, il cacha sa manière de sentir.

-- Dans tous les cas lui répondit-il froidement, cet ordre de secret ne serait pas appliqué а ton père.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:03

CHAPITRE XXXVIII

UN HOMME PUISSANT

Mais il y a tant de mystère dans ses démarches et d'élégance dans sa taille! Qui peut-elle être ?

SCHILLER.





Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain. Julien fut réveillé en sursaut.

Ah! bon Dieu, pensa-t-il, voilа mon père. Quelle scène désagréable!

Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita dans ses bras, il eut peine а la reconnaоtre. C'était Mlle de La Mole.

-- Méchant, je n'ai su que par ta lettre où tu étais. Ce que tu appelles ton crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me montre toute la hauteur du coeur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'а Verrières...

Malgré ses préventions contre Mlle de La Mole, que d'ailleurs il ne s'avouait pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne pas voir dans toute cette façon d'agir et de parler un sentiment noble, désintéressé, bien au-dessus de tout ce qu'aurait osé une âme petite et vulgaire? Il crut encore aimer une reine, et après quelques instants, ce fut avec une rare noblesse d'élocution et de pensée qu'il lui dit:

-- L'avenir se dessinait а mes yeux fort clairement. Après ma mort, je vous remariais а M. de Croisenois, qui aurait épousé une veuve. L'âme noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante, étonnée et convertie au culte de la prudence vulgaire, par un événement singulier, tragique et grand pour elle, eût daigné comprendre le mérite fort réel du jeune marquis. Vous vous seriez résignée а être heureuse du bonheur de tout le monde: la considération, les richesses, le haut rang... Mais, chère Mathilde, votre arrivée а Besançon, si elle est soupçonnée, va être un coup mortel pour M. de La Mole, et voilа ce que jamais je ne me pardonnerai. Je lui ai déjа causé tant de chagrin! L'académicien va dire qu'il a réchauffé un serpent dans son sein.

-- J'avoue que je m'attendais peu а tant de froide raison, а tant de souci pour l'avenir, dit Mlle de La Mole а demi fâchée. Ma femme de chambre, presque aussi prudente que vous, a pris un passeport pour elle, et c'est sous le nom de Mme Michelet que j'ai couru la poste.

-- Et Mme Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu'а moi?

-- Ah! tu es toujours l'homme supérieur, celui que j'ai distingué! D'abord, j'ai offert cent francs а un secrétaire de juge, qui prétendait que mon entrée dans ce donjon était impossible. Mais l'argent reçu, cet honnête homme m'a fait attendre, a élevé des objections, j'ai pensé qu'il songeait а me voler...

Elle s'arrêta.

-- Eh bien? dit Julien.

-- Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'embrassant, j'ai été obligée de dire mon nom а ce secrétaire, qui me prenait pour une jeune ouvrière de Paris, amoureuse du beau Julien... En vérité ce sont ses termes. Je lui ai juré que j'étais ta femme, et j'aurai une permission pour te voir chaque jour.

La folie est complète, pensa Julien, je n'ai pu l'empêcher. Après tout, M. de La Mole est un si grand seigneur, que l'opinion saura bien trouver une excuse au jeune colonel qui épousera cette charmante veuve. Ma mort prochaine couvrira tout; et il se livra avec délices а l'amour de Mathilde; c'était de la folie, de la grandeur d'âme, tout ce qu'il y a de plus singulier. Elle lui proposa sérieusement de se tuer avec lui.

Après ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasiée du bonheur de voir Julien, une curiosité vive s'empara tout а coup de son âme. Elle examinait son amant, qu'elle trouva bien au-dessus de ce qu'elle s'était imaginé. Boniface de La Mole lui semblait ressuscité, mais plus héroïque.

Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu'elle offensa en leur offrant de l'or trop crûment; mais ils finirent par accepter.

Elle arriva rapidement а cette idée, qu'en fait de choses douteuses et d'une haute portée, tout dépendait а Besançon de M. l'abbé de Frilair.

Sous le nom obscur de Mme Michelet, elle trouva d'abord d'insurmontables difficultés pour parvenir jusqu'au tout-puissant congréganiste. Mais le bruit de la beauté d'une jeune marchande de modes, folle d'amour, et venue de Paris а Besançon pour consoler le jeune abbé Julien Sorel, se répandit dans la ville.

Mathilde courait seule а pied, dans les rues de Besançon; elle espérait n'être pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait pas inutile а sa cause de produire une grande impression sur le peuple. Sa folie songeait а le faire révolter pour sauver Julien marchant а la mort. Mlle de La Mole croyait être vêtue simplement et comme il convient а une femme dans la douleur; elle l'était de façon а attirer tous les regards.

Elle était а Besançon l'objet de l'attention de tous, lorsque après huit jours de sollicitations, elle obtint une audience de M. de Frilair.

Quel que fût son courage, les idées de congréganiste influent et de profonde et prudente scélératesse étaient tellement liées dans son esprit, qu'elle trembla en sonnant а la porte de l'évêché. Elle pouvait а peine marcher lorsqu'il lui fallut monter l'escalier qui conduisait а l'appartement du premier grand vicaire. La solitude du palais épiscopal lui donnait froid. Je puis m'asseoir sur un fauteuil, et ce fauteuil me saisir les bras, j'aurai disparu. A qui ma femme de chambre pourra-t-elle me demander? Le capitaine de gendarmerie se gardera bien d'agir... Je suis isolée dans cette grande ville!

A son premier regard dans l'appartement, Mlle de La Mole fut rassurée. D'abord c'était un laquais en livrée fort élégante qui lui avait ouvert. Le salon où on la fit attendre étalait ce luxe fin et délicat, si différent de la magnificence grossière, et que l'on ne trouve а Paris que dans les meilleures maisons. Dès qu'elle aperçut M. de Frilair qui venait а elle d'un air paterne, toutes les idées de crime atroce disparurent. Elle ne trouva pas même sur cette belle figure l'empreinte de cette vertu énergique et quelque peu sauvage, si antipathique а la société de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits du prêtre, qui disposait de tout а Besançon, annonçait l'homme de bonne compagnie, le prélat instruit, l'administrateur habile. Mathilde se crut а Paris.

Il ne fallut que quelques instants а M. de Frilair pour amener Mathilde а lui avouer qu'elle était la fille de son puissant adversaire, le marquis de La Mole.

-- Je ne suis point en effet Mme Michelet, dit-elle en reprenant toute la hauteur de son maintien, et cet aveu me coûte peu, car je viens vous consulter, monsieur, sur la possibilité de procurer l'évasion de M. de La Vernaye. D'abord il n'est coupable que d'une étourderie; la femme sur laquelle il a tiré se porte bien. En second lieu, pour séduire les subalternes, je puis remettre sur-le-champ cinquante mille francs, et m'engager pour le double. Enfin, ma reconnaissance et celle de ma famille ne trouvera rien d'impossible pour qui aura sauvé M. de La Vernaye.

M. de Frilair paraissait étonné de ce nom. Mathilde lui montra plusieurs lettres du ministre de la guerre, adressées а M. Julien Sorel de La Vernaye.

-- Vous voyez, monsieur, que mon père se chargeait de sa fortune. [Variante: C'est tout simple,] Je l'ai épousé en secret, mon père désirait qu'il fût officier supérieur, avant de déclarer ce mariage un peu singulier pour une La Mole.

Mathilde remarqua que l'expression de la bonté et d'une gaieté douce s'évanouissait rapidement а mesure que M. de Frilair arrivait а des découvertes importantes. Une finesse mêlée de fausseté profonde se peignit sur sa figure.

L'abbé avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.

Quel parti puis-je tirer de ces étranges confidences? se disait-il. Me voici tout d'un coup en relation intime avec une amie de la célèbre maréchale de Fervaques, nièce toute-puissante de Mgr l'évêque de ***, par qui l'on est évêque en France.

Ce que je regardais comme reculé dans l'avenir se présente а l'improviste. Ceci peut me conduire au but de tous mes voeux.

D'abord Mathilde fut effrayée du changement rapide de la physionomie de cet homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un appartement reculé. Mais quoi! se dit-elle bientôt, la pire chance n'eût-elle pas été de ne faire aucune impression sur le froid égoïsme d'un prêtre rassasié de pouvoir et de jouissances?

Ebloui de cette voie rapide et imprévue qui s'ouvrait а ses yeux pour arriver а l'épiscopat, étonné du génie de Mathilde, un instant M. de Frilair ne fut plus sur ses gardes. Mlle de La Mole le vit presque а ses pieds, ambitieux et vif jusqu'au tremblement nerveux.

Tout s'éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici а l'amie de Mme de Fervaques. Malgré un sentiment de jalousie encore bien douloureux, elle eut le courage d'expliquer que Julien était l'ami intime de la maréchale, et rencontrait presque tous les jours chez elle Mgr l'évêque de ***.

-- Quand l'on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de trente-six jurés parmi les notables habitants de ce département, dit le grand vicaire avec l'âpre regard de l'ambition et en appuyant sur les mots, je me considérerais comme bien peu chanceux si dans chaque liste je ne comptais pas huit ou dix amis et les plus intelligents de la troupe. Presque toujours j'aurai la majorité, plus qu'elle même, pour condamner; voyez, mademoiselle, avec quelle grande facilité je puis faire absoudre...

L'abbé s'arrêta tout а coup, comme étonné du son de ses paroles; il avouait des choses que l'on ne dit jamais aux profanes.

Mais а son tour il frappa Mathilde de stupeur quand il lui apprit que ce qui étonnait et intéressait surtout la société de Besançon dans l'étrange aventure de Julien, c'est qu'il avait inspiré autrefois une grande passion а Mme de Rênal, et l'avait longtemps partagée. M. de Frilair s'aperçut facilement du trouble extrême que produisait son récit.

J'ai ma revanche! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette petite personne si décidée; je tremblais de n'y pas réussir. L'air distingué et peu facile а mener redoublait а ses yeux le charme de la rare beauté qu'il voyait presque suppliante devant lui. Il reprit tout son sang-froid, et n'hésita point а retourner le poignard dans son coeur.

-- Je ne serais pas surpris après tout, lui dit-il d'un air léger, quand nous apprendrions que c'est par jalousie que M. Sorel a tiré deux coups de pistolet а cette femme autrefois tant aimée. Il s'en faut bien qu'elle soit sans agréments, et depuis peu elle voyait fort souvent un certain abbé Marquinot de Dijon, espèce de janséniste sans moeurs, comme ils sont tous.

M. de Frilair tortura voluptueusement et а loisir le coeur de cette jolie fille, dont il avait surpris le côté faible.

-- Pourquoi, disait-il en arrêtant des yeux ardents sur Mathilde, M. Sorel aurait-il choisi l'église, si ce n'est parce que, précisément en cet instant, son rival y célébrait la messe? Tout le monde accorde infiniment d'esprit, et encore plus de prudence а l'homme heureux que vous protégez. Quoi de plus simple que de se cacher dans les jardins de M. de Rênal qu'il connaоt si bien? lа, avec la presque certitude de n'être ni vu, ni pris, ni soupçonné, il pouvait donner la mort а la femme dont il était jaloux.

Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors d'elle-même. Cette âme altière, mais saturée de toute cette prudence sèche, qui passe dans le grand monde pour peindre fidèlement le coeur humain, n'était pas faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer de toute prudence, qui peut être si vif pour une âme ardente. Dans les hautes classes de la société de Paris, où Mathilde avait vécu, la passion ne peut que bien rarement se dépouiller de prudence, et c'est du cinquième étage qu'on se jette par la fenêtre.

Enfin, l'abbé de Frilair fut sûr de son empire. Il fit entendre а Mathilde (sans doute il mentait), qu'il pouvait disposer а son gré du ministère public, chargé de soutenir l'accusation contre Julien.

Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés de la session, il ferait une démarche directe et personnelle envers trente jurés au moins.

Si Mathilde n'avait pas semblé si jolie а M. de Frilair, il ne lui eût parlé aussi clairement qu'а la cinq ou sixième entrevue.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:03

CHAPITRE XXXIX

L'INTRIGUE

Castres 1676. -- Un frère vient d'assassiner sa soeur dans la maison voisine de la mienne; ce gentilhomme était déjа coupable d'un meurtre. Son père, en faisant distribuer secrètement cinq cents écus aux conseillers, lui a sauvé la vie .

LOCKE, Voyage en France.





En sortant de l'évêché, Mathilde n'hésita pas а envoyer un courrier а Mme de Fervaques; la crainte de se compromettre ne l'arrêta pas une seconde. Elle conjurait sa rivale d'obtenir une lettre pour M. de Frilair, écrite en entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Elle allait jusqu'а la supplier d'accourir elle-même а Besançon. Ce trait fut héroïque de la part d'une âme jalouse et fière.

D'après le conseil de Fouqué, elle avait eu la prudence de ne point parler de ses démarches а Julien. Sa présence le troublait assez sans cela. Plus honnête homme а l'approche de la mort qu'il ne l'avait été durant sa vie, il avait des remords non seulement envers M. de La Mole, mais aussi pour Mathilde.

Quoi donc! se disait-il, je trouve auprès d'elle des moments de distraction et même de l'ennui. Elle se perd pour moi, et c'est ainsi que je l'en récompense! Serais-je donc un méchant? Cette question l'eût bien peu occupé quand il était ambitieux; alors ne pas réussir était la seule honte а ses yeux.

Son malaise moral, auprès de Mathilde, était d'autant plus décidé, qu'il lui inspirait en ce moment la passion la plus extraordinaire et la plus folle. Elle ne parlait que des sacrifices étranges qu'elle voulait faire pour le sauver.

Exaltée par un sentiment dont elle était fière et qui l'emportait sur tout son orgueil, elle eût voulu ne pas laisser passer un instant de sa vie sans le remplir par quelque démarche extraordinaire. Les projets les plus étranges, les plus périlleux pour elle remplissaient ses longs entretiens avec Julien. Les geôliers, bien payés, la laissaient régner dans la prison. Les idées de Mathilde ne se bornaient pas au sacrifice de sa réputation; peu lui importait de faire connaоtre son état а toute la société. Se jeter а genoux pour demander la grâce de Julien, devant la voiture du roi allant au galop, attirer l'attention du prince, au risque de se faire mille fois écraser, était une des moindres chimères que rêvait cette imagination exaltée et courageuse. Par ses amis employés auprès du roi, elle était sûre d'être admise dans les parties réservées du parc de Saint-Cloud.

Julien se trouvait peu digne de tant de dévouement, а vrai dire il était fatigué d'héroïsme. C'eût été а une tendresse simple, naïve et presque timide, qu'il se fût trouvé sensible, tandis qu'au contraire, il fallait toujours l'idée d'un public et des autres а l'âme hautaine de Mathilde.

Au milieu de toutes ses angoisses, de toutes ses craintes pour la vie de cet amant, auquel elle ne voulait pas survivre, [Variante: Julien sentait qu'] elle avait un besoin secret d'étonner le public par l'excès de son amour et la sublimité de ses entreprises.

Julien prenait de l'humeur de ne point se trouver touché de tout cet héroïsme. Qu'eût-ce été, s'il eût connu toutes les folies dont Mathilde accablait l'esprit dévoué, mais éminemment raisonnable et borné du bon Fouqué?

Il ne savait trop que blâmer dans le dévouement de Mathilde; car lui aussi eût sacrifié toute sa fortune et exposé sa vie aux plus grands hasards pour sauver Julien. Il était stupéfait de la quantité d'or jetée par Mathilde. Les premiers jours, les sommes ainsi dépensées en imposèrent а Fouqué, qui avait pour l'argent toute la vénération d'un provincial.

Enfin, il découvrit que les projets de Mlle de La Mole variaient souvent, et, а son grand soulagement, trouva un mot pour blâmer ce caractère si fatigant pour lui: elle était changeante . De cette épithète а celle de mauvaise tête , le plus grand anathème en province, il n'y a qu'un pas.

Il est singulier, se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa prison, qu'une passion si vive et dont je suis l'objet me laisse tellement insensible! et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu que l'approche de la mort désintéresse de tout; mais il est affreux de se sentir ingrat et de ne pouvoir se changer. Je suis donc un égoïste? Il se faisait а ce sujet les reproches les plus humiliants.

L'ambition était morte en son coeur, une autre passion y était sortie de ses cendres; il l'appelait le remords d'avoir assassiné Mme de Rênal.

Dans le fait, il en était éperdument amoureux. Il trouvait un bonheur singulier quand, laissé absolument seul et sans crainte d'être interrompu, il pouvait se livrer tout entier au souvenir des journées heureuses qu'il avait passées jadis а Verrières ou а Vergy. Les moindres incidents de ces temps trop rapidement envolés avaient pour lui une fraоcheur et un charme irrésistibles. Jamais il ne pensait а ses succès de Paris; il en était ennuyé.

Ces dispositions qui s'accroissaient rapidement furent en partie devinées par la jalousie de Mathilde. Elle s'apercevait fort clairement qu'elle avait а lutter contre l'amour de la solitude. Quelquefois, elle prononçait avec terreur le nom de Mme de Rênal. Elle voyait frémir Julien. Sa passion n'eut désormais ni bornes, ni mesure.

S'il meurt, je meurs après lui, se disait-elle avec toute la bonne foi possible. Que diraient les salons de Paris en voyant une fille de mon rang adorer а ce point un amant destiné а la mort? Pour trouver de tels sentiments, il faut remonter au temps des héros; c'étaient des amours de ce genre qui faisaient palpiter les coeurs du siècle de Charles IX et de Henri III.

Au milieu des transports les plus vifs, quand elle serrait contre son coeur la tête de Julien: Quoi! se disait-elle avec horreur, cette tête charmante serait destinée а tomber! Eh bien! ajoutait-elle enflammée d'un héroïsme qui n'était pas sans bonheur, mes lèvres, qui se pressent contre ces jolis cheveux, seront glacées moins de vingt-quatre heures après.

Les souvenirs de ces moments d'héroïsme et d'affreuse volupté l'attachaient d'une étreinte invincible. L'idée de suicide, si occupante par elle-même, et jusqu'ici si éloignée de cette âme altière, y pénétra, et bientôt y régna avec un empire absolu. Non, le sang de mes ancêtres ne s'est point attiédi en descendant jusqu'а moi, se disait Mathilde avec orgueil.

-- J'ai une grâce а vous demander, lui dit un jour son amant: mettez votre enfant en nourrice а Verrières, Mme de Rênal surveillera la nourrice.

-- Ce que vous me dites lа est bien dur... Et Mathilde pâlit.

-- Il est vrai, et je t'en demande mille fois pardon, s'écria Julien sortant de sa rêverie, et la serrant dans ses bras.

Après avoir séché ses larmes, il revint а sa pensée, mais avec plus d'adresse. Il avait donné а la conversation un tour de philosophie mélancolique. Il parlait de cet avenir qui allait sitôt se fermer pour lui.

-- Il faut convenir, chère amie, que les passions sont un accident dans la vie, mais cet accident ne se rencontre que chez les âmes supérieures... La mort de mon fils serait au fond un bonheur pour l'orgueil de votre famille, c'est ce que devineront les subalternes. La négligence sera le lot de cet enfant du malheur et de la honte... J'espère qu'а une époque que je ne veux point fixer, mais que pourtant mon courage entrevoit, vous obéirez а mes dernières recommandations: Vous épouserez M. le marquis de Croisenois.

-- Quoi, déshonorée!

-- Le déshonneur ne pourra prendre sur un nom tel que le vôtre. Vous serez une veuve et la veuve d'un fou, voilа tout. J'irai plus loin: mon crime n'ayant point l'argent pour moteur ne sera point déshonorant. Peut-être а cette époque, quelque législateur philosophe aura obtenu, des préjugés de ses contemporains, la suppression de la peine de mort. Alors, quelque voix amie dira comme un exemple: Tenez, le premier époux de Mlle de La Mole était un fou, mais non pas un méchant homme, un scélérat. Il fut absurde de faire tomber cette tête... Alors ma mémoire ne sera point infâme; du moins après un certain temps... Votre position dans le monde, votre fortune, et, permettez-moi de le dire, votre génie, feront jouer а M. de Croisenois, devenu votre époux, un rôle auquel tout seul il ne saurait atteindre. Il n'a que de la naissance et de la bravoure, et ces qualités toutes seules, qui faisaient un homme accompli en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des prétentions. Il faut encore d'autres choses pour se placer а la tête de la jeunesse française.

Vous porterez le secours d'un caractère ferme et entreprenant au parti politique où vous jetterez votre époux. Vous pourrez succéder aux Chevreuse et aux Longueville de la Fronde... Mais alors, chère amie, le feu céleste qui vous anime en ce moment sera un peu attiédi.

Permettez-moi de vous le dire, ajouta-t-il après beaucoup d'autres phrases préparatoires, dans quinze ans vous regarderez comme une folie excusable, mais pourtant comme une folie, l'amour que vous avez eu pour moi...

Il s'arrêta tout а coup et devint rêveur. Il se trouvait de nouveau vis-а-vis cette idée si choquante pour Mathilde: Dans quinze ans Mme de Rênal adorera mon fils, et vous l'aurez oublié.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:03

CHAPITRE XL

LA TRANQUILLITE

C'est parce qu'alors j'étais fou qu'aujourd'hui je suis sage. O philosophe qui ne vois rien que d'instantané, que tes vues sont courtes! Ton oeil n'est pas fait pour suivre le travail souterrain des passions .

Mme GOETHE.





Cet entretien fut coupé par un interrogatoire, suivi d'une conférence avec l'avocat chargé de la défense. Ces moments étaient les seuls absolument désagréables d'une vie pleine d'incurie et de rêveries tendres.

-- Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge comme а l'avocat. J'en suis fâché, messieurs, ajouta-t-il en souriant; mais ceci réduit votre besogne а bien peu de chose.

Après tout, se disait Julien, quand il fut parvenu а se délivrer de ces deux êtres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave que ces deux hommes. Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des épouvantements , ce duel а issue malheureuse, dont je ne m'occuperai sérieusement que le jour même.

C'est que j'ai connu un plus grand malheur, continua Julien en philosophant avec lui-même. Je souffrais bien autrement durant mon premier voyage а Strasbourg, quand je me croyais abandonné par Mathilde... Et pouvoir dire que j'ai désiré avec tant de passion cette intimité parfaite qui aujourd'hui me laisse si froid!... Dans le fait, je suis plus heureux seul que quand cette fille si belle partage ma solitude...

L'avocat, homme de règle et de formalités, le croyait fou et pensait avec le public que c'était la jalousie qui lui avait mis le pistolet а la main. Un jour, il hasarda de faire entendre а Julien que cette allégation, vraie ou fausse, serait un excellent moyen de plaidoirie. Mais l'accusé redevint en un clin d'oeil un être passionné et incisif.

-- Sur votre vie, monsieur, s'écria Julien hors de lui, souvenez-vous de ne plus proférer cet abominable mensonge.

Le prudent avocat eut peur un instant d'être assassiné.

Il préparait sa plaidoirie, parce que l'instant décisif approchait rapidement. Besançon et tout le département ne parlaient que de cette cause célèbre. Julien ignorait ce détail, il avait prié qu'on ne lui parlât jamais de ces sortes de choses.

Ce jour-lа, Fouqué et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains bruits publics, fort propres, selon eux, а donner des espérances, Julien les avait arrêtés dès le premier mot.

-- Laissez-moi ma vie idéale. Vos petites tracasseries, vos détails de la vie réelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On meurt comme on peut; moi je ne veux penser а la mort qu'а ma manière. Que m'importent les autres ? Mes relations avec les autres vont être tranchées brusquement. De grâce, ne me parlez plus de ces gens-lа: c'est bien assez de voir le juge et l'avocat.

Au fait, se disait-il а lui-même, il paraоt que mon destin est de mourir en rêvant. Un être obscur, tel que moi, sûr d'être oublié avant quinze jours, serait bien dupe, il faut l'avouer, de jouer la comédie...

Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie que depuis que j'en vois le terme si près de moi.

Il passait ces dernières journées а se promener sur l'étroite terrasse au haut du donjon, fumant d'excellents cigares que Mathilde avait envoyé chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son apparition était attendue chaque jour par tous les télescopes de la ville. Sa pensée était а Vergy. Jamais il ne parlait de Mme de Rênal а Fouqué, mais deux ou trois fois cet ami lui dit qu'elle se rétablissait rapidement, et ce mot retentit dans son coeur.

Pendant que l'âme de Julien était presque toujours tout entière dans le pays des idées, Mathilde, occupée des choses réelles, comme il convient а un coeur aristocrate, avait su avancer а un tel point l'intimité de la correspondance directe entre Mme de Fervaques et M. de Frilair, que déjа le grand mot évêché avait été prononcé.

Le vénérable prélat, chargé de la feuille des bénéfices, ajouta en apostille а une lettre de sa nièce: Ce pauvre Sorel n'est qu'un étourdi, j'espère qu'on nous le rendra.

A la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne doutait pas de sauver Julien.

-- Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d'une liste innombrable de jurés, et qui n'a d'autre but réel que d'enlever toute influence aux gens bien nés, disait-il а Mathilde la veille du tirage au sort des trente-six jurés de la session, j'aurais répondu du verdict . J'ai bien fait acquitter le curé N...

Ce fut avec plaisir que le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne, M. de Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les étrangers а la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin.

-- Je réponds d'abord de ces huit jurés-ci, dit-il а Mathilde. Les cinq premiers sont des machines . Valenod est mon agent, Moirod me doit tout, de Cholin est un imbécile qui a peur de tout.

Le journal répandit dans le département les noms des jurés et Mme de Rênal, а l'inexprimable terreur de son mari, voulut venir а Besançon. Tout ce que M. de Rênal put obtenir fut qu'elle ne quitterait point son lit, afin de ne pas avoir le désagrément d'être appelée en témoignage.

-- Vous ne comprenez pas ma position, disait l'ancien maire de Verrières, je suis maintenant libéral de la défection , comme ils disent; nul doute que ce polisson de Valenod et M. de Frilair n'obtiennent facilement du procureur général et des juges tout ce qui pourra m'être désagréable.

Mme de Rênal céda sans peine aux ordres de son mari. Si je paraissais а la cour d'assises, se disait-elle, j'aurais l'air de demander vengeance.

Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa conscience et а son mari, а peine arrivée а Besançon elle écrivit de sa main а chacun des trente-six jurés:

« Je ne paraоtrai point le jour du jugement, monsieur, parce que ma présence pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne désire qu'une chose au monde et avec passion, c'est qu'il soit sauvé. N'en doutez point, l'affreuse idée qu'а cause de moi un innocent a été conduit а la mort empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute l'abrégerait. Comment pourriez-vous le condamner а mort, tandis que moi je vis? Non, sans doute, la société n'a point le droit d'arracher la vie, et surtout а un être tel que Julien Sorel. Tout le monde, а Verrières, lui a connu des moments d'égarement. Ce pauvre jeune homme a des ennemis puissants; mais, même parmi ses ennemis (et combien n'en a-t-il pas!) quel est celui qui met en doute ses admirables talents et sa science profonde? Ce n'est pas un sujet ordinaire que vous allez juger, monsieur. Durant près de dix-huit mois nous l'avons tous connu pieux, sage, appliqué; mais, deux ou trois fois par an, il était saisi par des accès de mélancolie qui allaient jusqu'а l'égarement. Toute la ville de Verrières, tous nos voisins de Vergy où nous passons la belle saison, ma famille entière, M. le sous-préfet, lui-même, rendront justice а sa piété exemplaire; il sait par coeur toute la sainte Bible. Un impie se fût-il appliqué pendant des années а apprendre le livre saint? Mes fils auront l'honneur de vous présenter cette lettre: ce sont des enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous donneront sur ce pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore nécessaires pour vous convaincre de la barbarie qu'il y aurait а le condamner. Bien loin de me venger, vous me donneriez la mort.

« Qu'est-ce que ses ennemis pourront opposer а ce fait? La blessure qui a été le résultat d'un de ces moments de folie que mes enfants eux-mêmes remarquaient chez leur précepteur, est tellement peu dangereuse, qu'après moins de deux mois elle m'a permis de venir en poste de Verrières а Besançon. Si j'apprends, monsieur, que vous hésitiez le moins du monde а soustraire а la barbarie des lois un être si peu coupable, je sortirai de mon lit, où me retiennent uniquement les ordres de mon mari, et j'irai me jeter а vos pieds.

« Déclarez, monsieur, que la préméditation n'est pas constante, et vous n'aurez pas а vous reprocher le sang d'un innocent », etc., etc.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:04

CHAPITRE XLI

LE JUGEMENT

Le pays se souviendra longtemps de ce procès célèbre. L'intérêt pour l'accusé était porté jusqu'а l'agitation: c'est que son crime était étonnant et pourtant pas atroce. L'eût-il été, ce jeune homme était si beau! Sa haute fortune, sitôt finie, augmentait l'attendrissement. Le condamneront-ils? demandaient les femmes aux hommes de leur connaissance, et on les voyait pâlissantes attendre la réponse .

SAINTE-BEUVE.





Enfin parut ce jour, tellement redouté de Mme de Rênal et de Mathilde.

L'aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas sans émotion même l'âme ferme de Fouqué. Toute la province était accourue а Besançon pour voir juger cette cause romanesque.

Depuis plusieurs jours, il n'y avait plus de place dans les auberges. M. le président des assises était assailli par des demandes de billets; toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement; on criait dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.

Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite en entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait l'Église de France et faisait des évêques, daignait demander l'acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette lettre au tout-puissant grand vicaire.

A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes: -- Je réponds de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair, sortant enfin de sa réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les douze personnes chargées d'examiner si le crime de votre protégé est constant, et surtout s'il y a eu préméditation, je compte six amis dévoués а ma fortune, et je leur ai fait entendre qu'il dépendait d'eux de me porter а l'épiscopat. Le baron Valenod, que j'ai fait maire de Verrières, dispose entièrement de deux de ses administrés, MM. de Moirod et de Cholin. A la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire deux jurés fort mal pensants; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles а mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de voter comme M. Valenod. J'ai appris qu'un sixième juré, industriel immensément riche et bavard libéral, aspire en secret а une fourniture au Ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me déplaire. Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.

-- Et quel est ce M. Valenod? dit Mathilde inquiète.

-- Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C'est un parleur audacieux, impudent, grossier, fait pour mener des sots. 1814 l'a pris а la misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable de battre les autres jurés s'ils ne veulent pas voter а sa guise.

Mathilde fut un peu rassurée.

Une autre discussion l'attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger une scène désagréable et dont а ses yeux le résultat était certain, Julien était résolu а ne pas prendre la parole.

-- Mon avocat parlera, c'est bien assez, dit-il а Mathilde. Je ne serai que trop longtemps exposé en spectacle а tous mes ennemis. Ces provinciaux ont été choqués de la fortune rapide que je vous dois, et, croyez-m'en, il n'en est pas un qui ne désire ma condamnation, sauf а pleurer comme un sot quand on me mènera а la mort.

-- Ils désirent vous voir humilié, il n'est que trop vrai, répondit Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma présence а Besançon et le spectacle de ma douleur ont intéressé toutes les femmes; votre jolie figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout l'auditoire est pour vous, etc., etc.

Le lendemain а neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour aller dans la grande salle du Palais de Justice, ce fut avec beaucoup de peine que les gendarmes parvinrent а écarter la foule immense entassée dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme, et n'éprouvait d'autre sentiment qu'une pitié philosophique pour cette foule d'envieux qui, sans cruauté, allaient applaudir а son arrêt de mort. Il fut bien surpris lorsque retenu plus d'un quart d'heure au milieu de la foule, il fut obligé de reconnaоtre que sa présence inspirait au public une pitié tendre. Il n'entendit pas un seul propos désagréable. Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais, se dit-il.

En entrant dans la salle de jugement, il fut frappé de l'élégance de l'architecture. C'était un gothique propre, et une foule de jolies petites colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il se crut en Angleterre.

Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze jolies femmes qui, placées vis-а-vis la sellette de l'accusé, remplissaient les trois balcons au-dessus des juges et des jurés. En se retournant vers le public, il vit que la tribune circulaire qui règne au-dessus de l'amphithéâtre était remplie de femmes: la plupart étaient jeunes et lui semblèrent fort jolies; leurs yeux étaient brillants et remplis d'intérêt. Dans le reste de la salle, la foule était énorme; on se battait aux portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir le silence.

Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence, en le voyant occuper la place un peu élevée réservée а l'accusé, il fut accueilli par un murmure d'étonnement et de tendre intérêt.

On eût dit ce jour-lа qu'il n'avait pas vingt ans; il était mis fort simplement, mais avec une grâce parfaite; ses cheveux et son front étaient charmants; Mathilde avait voulu présider elle-même а sa toilette. La pâleur de Julien était extrême. A peine assis sur la sellette, il entendit dire de tous côtés: Dieu! comme il est jeune!... Mais c'est un enfant... Il est bien mieux que son portrait.

-- Mon accusé, lui dit le gendarme assis а sa droite, voyez-vous ces six dames qui occupent ce balcon? Le gendarme lui indiquait une petite tribune en saillie au-dessus de l'amphithéâtre où sont placés les jurés. C'est Mme la préfète, continua le gendarme, а côté Mme la Marquise de M***, celle-lа vous aime bien; je l'ai entendue parler au juge d'instruction. Après c'est Mme Derville...

-- Mme Derville! s'écria Julien, et une vive rougeur couvrit son front.

Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va écrire а Mme de Rênal. Il ignorait l'arrivée de Mme de Rênal а Besançon.

Les témoins furent entendus. Dès les premiers mots de l'accusation soutenue par l'avocat général, deux de ces dames placées dans le petit balcon, tout а fait en face de Julien, fondirent en larmes. Mme Derville ne s'attendrit point ainsi, pensa Julien. Cependant il remarqua qu'elle était fort rouge.

L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie du crime commis; Julien observa que les voisines de Mme Derville avaient l'air de le désapprouver vivement. Plusieurs jurés, apparemment de la connaissance de ces dames, leur parlaient et semblaient les rassurer. Voilа qui ne laisse pas d'être de bon augure, pensa Julien.

Jusque-lа il s'était senti pénétré d'un mépris sans mélange pour tous les hommes qui assistaient au jugement. L'éloquence plate de l'avocat général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu а peu la sécheresse d'âme de Julien disparut devant les marques d'intérêt dont il était évidemment l'objet.

Il fut content de la mine ferme de son avocat.

-- Pas de phrases, lui dit-il tout bas comme il allait prendre la parole.

-- Toute l'emphase pillée а Bossuet, qu'on a étalée contre vous, vous a servi, dit l'avocat. En effet, а peine avait-il parlé pendant cinq minutes, que presque toutes les femmes avaient leur mouchoir а la main. L'avocat, encouragé, adressa aux jurés des choses extrêmement fortes. Julien frémit, il se sentait sur le point de verser des larmes. Grand Dieu! que diront mes ennemis?

Il allait céder а l'attendrissement qui le gagnait, lorsque, heureusement pour lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de Valenod.

Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour cette âme basse! Quand mon crime n'aurait amené que cette seule circonstance, je devrais le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi [Variante : , dans les soirées d'hiver,] а Mme de Rênal!

Cette idée effaça toutes les autres. Bientôt après, Julien fut rappelé а lui-même par les marques d'assentiment du public. L'avocat venait de terminer sa plaidoirie. Julien se souvint qu'il était convenable de lui serrer la main. Le temps avait passé rapidement.

On apporta des rafraоchissements а l'avocat et а l'accusé. Ce fut alors seulement que Julien fut frappé d'une circonstance: aucune femme n'avait quitté l'audience pour aller dоner.

-- Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?

-- Moi de même, répondit Julien.

-- Voyez, voilа Mme la préfète qui reçoit aussi son dоner, lui dit l'avocat en lui indiquant le petit balcon. Bon courage, tout va bien. La séance recommença.

Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le président fut obligé de s'interrompre; au milieu du silence de l'anxiété universelle, le retentissement de la cloche de l'horloge remplissait la salle.

Voilа le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientôt il se sentit enflammé par l'idée du devoir. Il avait dominé jusque-lа son attendrissement, et gardé sa résolution de ne point parler; mais quand le président des assises lui demanda s'il avait quelque chose а ajouter, il se leva. Il voyait devant lui les yeux de Mme Derville qui, aux lumières, lui semblèrent bien brillants. Pleurerait-elle, par hasard? pensa-t-il.

« Messieurs les jurés,

« L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur d'appartenir а votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa fortune.

« Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien en affermissant sa voix. Je ne me fais point illusion, la mort m'attend: elle sera juste. J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages. Mme de Rênal avait été pour moi comme une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité . J'ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s'arrêter а ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager а jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace de se mêler а ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.

« Voilа mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés... »

Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tout ce qu'il avait sur le coeur; l'avocat général, qui aspirait aux faveurs de l'aristocratie, bondissait sur son siège; mais malgré le tour un peu abstrait que Julien avait donné а la discussion, toutes les femmes fondaient en larmes. Mme Derville elle-même avait son mouchoir sur ses yeux. Avant de finir, Julien revint а la préméditation, а son repentir, au respect, а l'adoration filiale et sans bornes que, dans les temps plus heureux, il avait pour Mme de Rênal ... Mme Derville jeta un cri et s'évanouit.

Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre. Aucune femme n'avait abandonné sa place; plusieurs hommes avaient les larmes aux yeux. Les conversations furent d'abord très vives; mais peu а peu, la décision du jury se faisant attendre, la fatigue générale commença а jeter du calme dans l'assemblée. Ce moment était solennel; les lumières jetaient moins d'éclat. Julien, très fatigué, entendait discuter auprès de lui la question de savoir si ce retard était de bon ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les voeux étaient pour lui; le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne quittait la salle.

Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit entendre. La petite porte de la chambre des jurés s'ouvrit. M. le baron de Valenod s'avança d'un pas grave et théâtral, il était suivi de tous les jurés. Il toussa, puis déclara qu'en son âme et conscience la déclaration unanime du jury était que Julien Sorel était coupable de meurtre, et de meurtre avec préméditation: cette déclaration entraоnait la peine de mort; elle fut prononcée un instant après. Julien regarda sa montre, et se souvint de M. de Lavalette, il était deux heures et un quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.

Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod, qui me condamne... Je suis trop surveillé pour que Mathilde puisse me sauver comme fit Mme de Lavalette... Ainsi, dans trois jours, а cette même heure, je saurai а quoi m'en tenir sur le grand peut-être .

En ce moment, il entendit un cri et fut rappelé aux choses de ce monde. Les femmes autour de lui sanglotaient; il vit que toutes les figures étaient tournées vers une petite tribune pratiquée dans le couronnement d'un pilastre gothique. Il sut plus tard que Mathilde s'y était cachée. Comme le cri ne se renouvela pas, tout le monde se remit а regarder Julien, auquel les gendarmes cherchaient а faire traverser la foule.

Tâchons de ne pas apprêter а rire а ce fripon de Valenod, pensa Julien. Avec quel air contrit et patelin il a prononcé la déclaration qui entraоne la peine de mort! tandis que ce pauvre président des assises, tout juge qu'il est depuis nombre d'années, avait la larme а l'oeil en me condamnant. Quelle joie pour le Valenod de se venger de notre ancienne rivalité auprès de Mme de Rênal!... Je ne la verrai donc plus! C'en est fait... Un dernier adieu est impossible entre nous, je le sens... Que j'aurais été heureux de lui dire toute l'horreur que j'ai de mon crime!

Seulement ces paroles: Je me trouve justement condamné.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:05

CHAPITRE XLII



En ramenant Julien en prison, on l'avait introduit dans une chambre destinée aux condamnés а mort. Lui qui, d'ordinaire, remarquait jusqu'aux plus petites circonstances, ne s'était point aperçu qu'on ne le faisait pas remonter а son donjon. Il songeait а ce qu'il dirait а Mme de Rênal, si, avant le dernier moment, il avait le bonheur de la voir. Il pensait qu'elle l'interromprait et voulait du premier mot pouvoir lui peindre tout son repentir. Après une telle action, comment lui persuader que je l'aime uniquement? car enfin, j'ai voulu la tuer par ambition ou par amour pour Mathilde.

En se mettant au lit il trouva des draps d'une toile grossière. Ses yeux se dessillèrent. Ah! je suis au cachot, se dit-il, comme condamné а mort. C'est juste.

Le comte Altamira me racontait que, la veille de sa mort, Danton disait avec sa grosse voix: C'est singulier, le verbe guillotiner ne peut pas se conjuguer dans tous ses temps; on peut bien dire: Je serai guillotiné, tu seras guillotiné, mais on ne dit pas: J'ai été guillotiné.

Pourquoi pas, reprit Julien. s'il y a une autre vie?... Ma foi, si je trouve le Dieu des chrétiens, je suis perdu: c'est un despote, et, comme tel, il est rempli d'idées de vengeance; sa Bible ne parle que de punitions atroces. Je ne l'ai jamais aimé; je n'ai même jamais voulu croire qu'on l'aimât sincèrement. Il est sans pitié (et il se rappela plusieurs passages de la Bible). Il me punira d'une manière abominable...

Mais si je trouve le Dieu de Fénelon! Il me dira peut-être: Il te sera beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé...

Ai-je beaucoup aimé? Ah! j'ai aimé Mme de Rênal, mais ma conduite a été atroce. Lа, comme ailleurs, le mérite simple et modeste a été abandonné pour ce qui est brillant...

Mais aussi, quelle perspective!... Colonel de hussards, si nous avions la guerre; secrétaire de légation pendant la paix; ensuite ambassadeur... car bientôt j'aurais su les affaires..., et quand je n'aurais été qu'un sot, le gendre du marquis de La Mole a-t-il quelque rivalité а craindre? Toutes mes sottises eussent été pardonnées, ou plutôt comptées pour des mérites. Homme de mérite, et jouissant de la plus grande existence а Vienne ou а Londres...

-- Pas précisément, monsieur, guillotiné dans trois jours. Julien rit de bon coeur de cette saillie de son esprit. En vérité, l'homme a deux êtres en lui, pensa-t-il. Qui diable songeait а cette réflexion maligne?

Eh bien! oui, mon ami, guillotiné dans trois jours, répondit-il а l'interrupteur. M. de Cholin louera une fenêtre, de compte а demi avec l'abbé Maslon. Eh bien, pour le prix de location de cette fenêtre, lequel de ces deux dignes personnages volera l'autre?

Ce passage du Venceslas de Rotrou lui revint tout а coup:

LADISLAS.

... Mon âme est toute prête.

LE ROI, père de Ladislas.

L'échafaud l'est aussi; portez-y votre tête.

Belle réponse! pensa-t-il, et il s'endormit. Quelqu'un le réveilla le matin en le serrant fortement.

-- Quoi, déjа! dit Julien en ouvrant un oeil hagard. Il se croyait entre les mains du bourreau.

C'était Mathilde. Heureusement, elle ne m'a pas compris. Cette réflexion lui rendit tout son sang-froid. Il trouva Mathilde changée comme par six mois de maladie: réellement elle n'était pas reconnaissable.

-- Cet infâme Frilair m'a trahie, lui disait-elle en se tordant les mains; la fureur l'empêchait de pleurer.

-- N'étais-je pas beau hier quand j'ai pris la parole? répondit Julien. J'improvisais, et pour la première fois de ma vie! Il est vrai qu'il est а craindre que ce ne soit aussi la dernière.

Dans ce moment, Julien jouait sur le caractère de Mathilde avec tout le sang-froid d'un pianiste habile qui touche un piano...

-- L'avantage d'une naissance illustre me manque, il est vrai, ajouta-t-il, mais la grande âme de Mathilde a élevé son amant jusqu'а elle. Croyez-vous que Boniface de La Mole ait été mieux devant ses juges?

Mathilde, ce jour-lа, était tendre sans affectation, comme une pauvre fille habitant un cinquième étage; mais elle ne put obtenir de lui des paroles plus simples. Il lui rendait, sans le savoir, le tourment qu'elle lui avait souvent infligé.

On ne connaоt point les sources du Nil, se disait Julien; il n'a point été donné а l'oeil de l'homme de voir le roi des fleuves dans l'état de simple ruisseau: ainsi aucun oeil humain ne verra Julien faible, d'abord parce qu'il ne l'est pas. Mais j'ai le coeur facile а toucher; la parole la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut attendrir ma voix et même faire couler mes larmes. Que de fois les coeurs secs ne m'ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils croyaient que je demandais grâce: voilа ce qu'il ne faut pas souffrir.

On dit que le souvenir de sa femme émut Danton au pied de l'échafaud; mais Danton avait donné de la force а une nation de freluquets, et empêchait l'ennemi d'arriver а Paris... Moi seul, je sais ce que j'aurais pu faire... Pour les autres, je ne suis tout au plus qu'un PEUT-ÊTRE.

Si Mme de Rênal était ici, dans mon cachot, au lieu de Mathilde, aurais-je pu répondre de moi? L'excès de mon désespoir et de mon repentir eût passé aux yeux des Valenod et de tous les patriciens du pays, pour l'ignoble peur de la mort; ils sont si fiers, ces coeurs faibles, que leur position pécuniaire met au-dessus des tentations! Voyez ce que c'est, auraient dit MM. de Moirod et de Cholin, qui viennent de me condamner а mort, que de naоtre fils d'un charpentier! On peut devenir savant, adroit, mais le coeur!... le coeur ne s'apprend pas. Même avec cette pauvre Mathilde, qui pleure maintenant, ou plutôt qui ne peut plus pleurer, dit-il en regardant ses yeux rouges... et il la serra dans ses bras: l'aspect d'une douleur vraie lui fit oublier son syllogisme... Elle a pleuré toute la nuit peut-être, se dit-il; mais un jour, quelle honte ne lui fera pas ce souvenir! Elle se regardera comme ayant été égarée, dans sa première jeunesse, par les façons de penser basses d'un plébéien... Le Croisenois est assez faible pour l'épouser, et, ma foi, il fera bien. Elle lui fera jouer un rôle.

Du droit qu'un esprit ferme et vaste en ses desseins A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.

Ah çа! voici qui est plaisant: depuis que je dois mourir, tous les vers que j'ai jamais sus en ma vie me reviennent а la mémoire. Ce sera un signe de décadence...

Mathilde lui répétait d'une voix éteinte: Il est lа, dans la pièce voisine. Enfin il fit attention а ces paroles. Sa voix est faible, pensa-t-il, mais tout ce caractère impérieux est encore dans son accent. Elle baisse la voix pour ne pas se fâcher.

-- Et qui est lа? lui dit-il d'un air doux.

-- L'avocat, pour vous faire signer votre appel.

-- Je n'appellerai pas.

-- Comment! vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux étincelants de colère, et pourquoi, s'il vous plaоt?

-- Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir sans trop faire rire а mes dépens. Et qui me dit que dans deux mois, après un long séjour dans ce cachot humide, je serai aussi bien disposé? Je prévois des entrevues avec des prêtres, avec mon père... Rien au monde ne peut m'être aussi désagréable. Mourons.

Cette contrariété imprévue réveilla toute la partie altière du caractère de Mathilde. Elle n'avait pu voir l'abbé de Frilair avant l'heure où l'on ouvre les cachots de la prison de Besançon; sa fureur retomba sur Julien. Elle l'adorait, et pendant un grand quart d'heure, il retrouva dans ses imprécations contre son caractère, de lui Julien, dans ses regrets de l'avoir aimé, toute cette âme hautaine qui jadis l'avait accablé d'injures si poignantes, dans la bibliothèque de l'hôtel de La Mole.

-- Le ciel devait а la gloire de ta race de te faire naоtre homme, lui dit-il.

Mais quant а moi, pensait-il, je serais bien dupe de vivre encore deux mois dans ce séjour dégoûtant, en butte а tout ce que la faction patricienne peut inventer d'infâme et d'humiliant*, et ayant pour unique consolation les imprécations de cette folle... Eh bien, après-demain matin, je me bats en duel avec un homme connu par son sang-froid et par une adresse remarquable... Fort remarquable, dit le parti méphistophélès; il ne manque jamais son coup. [* C'est un jacobin qui parle.]

Eh bien, soit, а la bonne heure (Mathilde continuait а être éloquente). Parbleu non, se dit-il, je n'appellerai pas.

Cette résolution prise, il tomba dans la rêverie... Le courrier en passant apportera le journal а six heures comme а l'ordinaire; а huit heures, après que M. de Rênal l'aura lu, Elisa marchant sur la pointe du pied, viendra le déposer sur son lit. Plus tard elle s'éveillera: tout а coup, en lisant, elle sera troublée; sa jolie main tremblera; elle lira jusqu'а ces mots... A dix heures et cinq minutes il avait cessé d'exister.

Elle pleurera а chaudes larmes, je la connais; en vain j'ai voulu l'assassiner, tout sera oublié. Et la personne а qui j'ai voulu ôter la vie sera la seule qui sincèrement pleurera ma mort.

Ah! ceci est une antithèse! pensa-t-il, et, pendant un grand quart d'heure que dura encore la scène que lui faisait Mathilde, il ne songea qu'а Mme de Rênal. Malgré lui, et quoique répondant souvent а ce que Mathilde lui disait, il ne pouvait détacher son âme du souvenir de la chambre а coucher de Verrières. Il voyait la gazette de Besançon sur la courtepointe de taffetas orange. Il voyait cette main si blanche qui la serrait d'un mouvement convulsif; il voyait Mme de Rênal pleurer... Il suivait la route de chaque larme sur cette figure charmante.

Mlle de La Mole ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat. C'était heureusement un ancien capitaine de l'armée d'Italie, de 1796, où il avait été camarade de Manuel.

Pour la forme, il combattit la résolution du condamné. Julien, voulant le traiter avec estime, lui déduisit toutes ses raisons.

-- Ma foi, on peut penser comme vous, finit par lui dire M. Félix Vaneau; c'était le nom de l'avocat. Mais vous avez trois jours pleins pour appeler, et il est de mon devoir de revenir tous les jours. Si un volcan s'ouvrait sous la prison, d'ici а deux mois, vous seriez sauvé. Vous pouvez mourir de maladie, dit-il en regardant Julien.

Julien lui serra la main.

-- Je vous remercie, vous êtes un brave homme. A ceci je songerai.

Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat, il se sentait beaucoup plus d'amitié pour l'avocat que pour elle.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:05

CHAPITRE XLIII



Une heure après, comme il dormait profondément, il fut éveillé par des larmes qu'il sentait couler sur sa main. Ah! c'est encore Mathilde, pensa-t-il а demi éveillé. Elle vient, fidèle а la théorie, attaquer ma résolution par les sentiments tendres. Ennuyé de la perspective de cette nouvelle scène dans le genre pathétique, il n'ouvrit pas les yeux. Les vers de Belphégor fuyant sa femme lui revinrent а la pensée.

Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c'était Mme de Rênal.

-- Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion? s'écria-t-il en se jetant а ses pieds.

Mais pardon, madame, je ne suis qu'un assassin а vos yeux, dit-il а l'instant, en revenant а lui.

-- Monsieur... je viens vous conjurer d'appeler, je sais que vous ne le voulez pas... Ses sanglots l'étouffaient; elle ne pouvait parler.

-- Daignez me pardonner.

-- Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant dans ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.

Julien la couvrait de baisers.

-- Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?

-- Je te le jure. Tous les jours, а moins que mon mari ne me le défende.

-- Je signe! s'écria Julien. Quoi! tu me pardonnes! est-il possible!

Il la serrait dans ses bras; il était fou. Elle jeta un petit cri.

-- Ce n'est rien, lui dit-elle, tu m'as fait mal.

-- A ton épaule, s'écria Julien fondant en larmes. Il s'éloigna un peu, et couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l'eût dit la dernière fois que je te vis, dans ta chambre, а Verrières?...

-- Qui m'eût dit alors que j'écrirais а M. de La Mole cette lettre infâme?...

-- Sache que je t'ai toujours aimée, que je n'ai aimé que toi.

-- Est-il bien possible! s'écria Mme de Rênal, ravie а son tour.

Elle s'appuya sur Julien, qui était а ses genoux, et longtemps ils pleurèrent en silence.

A aucune époque de sa vie, Julien n'avait trouvé un moment pareil.

Bien longtemps après, quand on put parler:

-- Et cette jeune Mme Michelet, dit Mme de Rênal ou plutôt cette Mlle de La Mole, car je commence en vérité а croire cet étrange roman!

-- Il n'est vrai qu'en apparence, répondit Julien. C'est ma femme, mais ce n'est pas ma maоtresse...

En s'interrompant cent fois l'un l'autre, ils parvinrent а grand-peine а se raconter ce qu'ils ignoraient. La lettre écrite а M. de La Mole avait été faite par le jeune prêtre qui dirigeait la conscience de Mme de Rênal, et ensuite copiée par elle.

-- Quelle horreur m'a fait commettre la religion! lui disait-elle; et encore j'ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre...

Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui pardonnait. Jamais il n'avait été aussi fou d'amour.

-- Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Rênal dans la suite de la conversation. Je crois sincèrement en Dieu; je crois également, et même cela m'est prouvé, que le crime que je commets est affreux, et dès que je te vois, même après que tu m'as tiré deux coups de pistolet...

Et ici, malgré elle, Julien la couvrit de baisers.

-- Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de l'oublier... Dès que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne suis plus qu'amour pour toi, ou plutôt, le mot amour est trop faible. Je sens pour toi ce que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mélange de respect, d'amour, d'obéissance... En vérité, je ne sais pas ce que tu m'inspires. Tu me dirais de donner un coup de couteau au geôlier, que le crime serait commis avant que j'y eusse songé. Explique-moi cela bien nettement avant que je te quitte, je veux voir clair dans mon coeur; car dans deux mois nous nous quittons... A propos, nous quitterons-nous? lui dit-elle en souriant.

-- Je retire ma parole, s'écria Julien en se levant; je n'appelle pas de la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de toute autre manière quelconque, tu cherches а mettre fin ou obstacle а ta vie.

La physionomie de Mme de Rênal changea tout а coup; la plus vive tendresse fit place а une rêverie profonde.

-- Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.

-- Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? répondit Julien; peut-être des tourments, peut-être rien du tout. Ne pouvons-nous pas passer deux mois ensemble d'une manière délicieuse? Deux mois, c'est bien des jours. Jamais je n'aurai été aussi heureux?

-- Jamais tu n'auras été aussi heureux!

-- Jamais, répéta Julien ravi, et je te parle comme je me parle а moi-même. Dieu me préserve d'exagérer.

-- C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire timide et mélancolique.

-- Eh bien! tu jures, sur l'amour que tu as pour moi, de n'attenter а ta vie par aucun moyen direct, ni indirect... songe, ajouta-t-il, qu'il faut que tu vives pour mon fils, que Mathilde abandonnera а des laquais dès qu'elle sera marquise de Croisenois.

-- Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel écrit et signé de ta main. J'irai moi-même chez M. le procureur général.

-- Prends garde, tu te compromets.

-- Après la démarche d'être venue te voir dans ta prison, je suis а jamais, pour Besançon et toute la Franche-Comté, une héroïne d'anecdotes, dit-elle d'un air profondément affligé. Les bornes de l'austère pudeur sont franchies... Je suis une femme perdue d'honneur; il est vrai que c'est pour toi...

Son accent était si triste, que Julien l'embrassa avec un bonheur tout nouveau pour lui. Ce n'était plus l'ivresse de l'amour, c'était reconnaissance extrême. Il venait d'apercevoir, pour la première fois, toute l'étendue du sacrifice qu'elle lui avait fait.

Quelque âme charitable informa, sans doute, M. de Rênal des longues visites que sa femme faisait а la prison de Julien; car, au bout de trois jours il lui envoya sa voiture, avec l'ordre exprès de revenir sur-le-champ а Verrières.

Cette séparation cruelle avait mal commencé la journée pour Julien. On l'avertit, deux ou trois heures après, qu'un certain prêtre intrigant et qui pourtant n'avait pu se pousser parmi les jésuites de Besançon, s'était établi depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans la rue. Il pleuvait beaucoup, et lа cet homme prétendait jouer le martyr. Julien était mal disposé, cette sottise le toucha profondément.

Le matin il avait déjа refusé la visite de ce prêtre, mais cet homme s'était mis en tête de confesser Julien et de se faire un nom parmi les jeunes femmes de Besançon, par toutes les confidences qu'il prétendrait en avoir reçues.

Il déclarait а haute voix qu'il allait passer la journée et la nuit а la porte de la prison: -- Dieu m'envoie pour toucher le coeur de cet autre apostat... Et le bas peuple, toujours curieux d'une scène, commençait а s'attrouper.

-- Oui, mes frères, leur disait-il, je passerai ici la journée, la nuit, ainsi que toutes les journées, et toutes les nuits qui suivront. Le Saint-Esprit m'a parlé, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui dois sauver l'âme du jeune Sorel. Unissez-vous а mes prières, etc., etc.

Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer l'attention sur lui. Il songea а saisir le moment pour s'échapper du monde incognito; mais il avait quelque espoir de revoir Mme de Rênal, et il était éperdument amoureux.

La porte de la prison était située dans l'une des rues les plus fréquentées. L'idée de ce prêtre crotté, faisant foule et scandale, torturait son âme. -- Et, sans nul doute, а chaque instant, il répète mon nom! Ce moment fut plus pénible que la mort.

Il appela deux ou trois fois, а une heure d'intervalle, un porte-clefs qui lui était dévoué, pour l'envoyer voir si le prêtre était encore а la porte de la prison.

-- Monsieur, il est а deux genoux dans la boue, lui disait le porte-clefs; il prie а haute voix et dit les litanies pour votre âme...

L'impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un bourdonnement sourd, c'était le peuple répondant aux litanies. Pour comble d'impatience, il vit le porte-clefs lui-même agiter ses lèvres en répétant les mots latins.

-- On commence а dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut que vous ayez le coeur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.

-- O ma patrie! que tu es encore barbare! s'écria Julien ivre de colère. Et il continua son raisonnement tout haut et sans songer а la présence du porte-clefs.

-- Cet homme veut un article dans le journal, et le voilа sûr de l'obtenir.

Ah! maudits provinciaux! а Paris, je ne serais pas soumis а toutes ces vexations. On y est plus savant en charlatanisme.

-- Faites entrer ce saint prêtre, dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur coulait а grands flots sur son front. Le porte-clefs fit le signe de la croix et sortit tout joyeux.

Ce saint prêtre se trouva horriblement laid, il était encore plus crotté. La pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscurité et l'humidité du cachot. Le prêtre voulut embrasser Julien, et se mit а s'attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie était trop évidente; de sa vie Julien n'avait été aussi en colère.

Un quart d'heure après l'entrée du prêtre, Julien se trouva tout а fait un lâche. Pour la première fois la mort lui parut horrible. Il pensait а l'état de putréfaction où serait son corps deux jours après l'exécution, etc., etc.

Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le prêtre et l'étrangler avec sa chaоne, lorsqu'il eut l'idée de prier le saint homme d'aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce jour-lа même.

Or, il était près de midi, le prêtre décampa.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:05

CHAPITRE XLIV



Dès qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup, et pleura de mourir. Peu а peu il se dit que, si Mme de Rênal eût été а Besançon, il lui eût avoué sa faiblesse...

Au moment où il regrettait le plus l'absence de cette femme adorée, il entendit le pas de Mathilde.

Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer sa porte. Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.

Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche sa nomination de préfet, il avait osé se moquer de M. de Frilair et se donner le plaisir de le condamner а mort.

-- Quelle idée a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller réveiller et attaquer la petite vanité de cette aristocratie bourgeoise ! Pourquoi parler de caste ? Il leur a indiqué ce qu'ils devaient faire dans leur intérêt politique: ces nigauds n'y songeaient pas et étaient prêts а pleurer. Cet intérêt de caste est venu masquer а leurs yeux l'horreur de condamner а mort. Il faut avouer que M. Sorel est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons а le sauver par le recours en grâce, sa mort sera une sorte de suicide ...

Mathilde n'eut garde de dire а Julien ce dont elle ne se doutait pas encore: c'est que l'abbé de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile а son ambition d'aspirer а devenir son successeur.

Presque hors de lui, а force de colère impuissante et de contrariété: -- Allez écouter une messe pour moi, dit-il а Mathilde, et laissez-moi un instant de paix. Mathilde, déjа fort jalouse des visites de Mme de Rênal, et qui venait d'apprendre son départ, comprit la cause de l'humeur de Julien et fondit en larmes.

Sa douleur était réelle, Julien le voyait et n'en était que plus irrité. Il avait un besoin impérieux de solitude, et comment se la procurer?

Enfin, Mathilde, après avoir essayé de tous les raisonnements pour l'attendrir, le laissa seul, mais presque au même instant Fouqué parut.

-- J'ai besoin d'être seul, dit-il а cet ami fidèle...

Et comme il le vit hésiter:

-- Je compose un mémoire pour mon recours en grâce... du reste... fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de quelques services particuliers ce jour-lа, laisse-moi t'en parler le premier.

Quand Julien se fut enfin procuré la solitude, il se trouva plus accablé et plus lâche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait а cette âme affaiblie, avait été épuisé а déguiser son état а Mlle de La Mole et а Fouqué.

Vers le soir, une idée le consola:

Si ce matin, dans le moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût averti pour l'exécution, l' oeil du public eût été aiguillon de gloire ; peut-être ma démarche eût-elle eu quelque chose d'empesé, comme celle d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants, s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse... mais personne ne l'eût vue.

Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. Je suis un lâche en ce moment, se répétait-il en chantant, mais personne ne le saura.

Un événement presque plus désagréable encore l'attendait pour le lendemain. Depuis longtemps, son père annonçait sa visite; ce jour-lа, avant le réveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut dans son cachot.

Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus désagréables. Pour achever de compléter sa pénible sensation, ce matin-lа il éprouvait vivement le remords de ne pas aimer son père.

Le hasard nous a placés l'un près de l'autre sur la terre, se disait-il pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous sommes fait а peu près tout le mal possible. Il vient au moment de ma mort me donner le dernier coup.

Les reproches sévères du vieillard commencèrent dès qu'ils furent sans témoin.

Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il avec rage. Il ira partout exagérer mon manque de courage; quel triomphe pour les Valenod et pour tous les plats hypocrites qui règnent а Verrières! Ils sont bien grands en France, ils réunissent tous les avantages sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins me dire: Ils reçoivent de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais moi j'ai la noblesse du coeur.

Et voilа un témoin que tous croiront, et qui certifiera а tout Verrières, et en l'exagérant, que j'ai été faible devant la mort! J'aurai été un lâche dans cette épreuve que tous comprennent!

Julien était près du désespoir. Il ne savait comment renvoyer son père. Et feindre de manière а tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait en ce moment tout а fait au-dessus de ses forces.

Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.

-- J'ai fait des économies! s'écria-t-il tout а coup.

Ce mot de génie changea la physionomie du vieillard et la position de Julien.

-- Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet produit lui avait ôté tout sentiment d'infériorité.

Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper cet argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie а ses frères. Il parla longtemps et avec feu. Julien put être goguenard.

-- Eh bien! le Seigneur m'a inspiré pour mon testament. Je donnerai mille francs а chacun de mes frères et le reste а vous.

-- Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dû; mais puisque Dieu vous a fait la grâce de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon chrétien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de votre nourriture et de votre éducation que j'ai avancés, et auxquels vous ne songez pas...

Voilа donc l'amour de père! se répétait Julien l'âme navrée, lorsqu'enfin il fut seul. Bientôt parut le geôlier.

-- Monsieur, après la visite des grands parents, j'apporte toujours а mes hôtes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six francs la bouteille, mais cela réjouit le coeur.

-- Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant, et faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le corridor.

Le geôlier lui amena deux galériens tombés en récidive et qui se préparaient а retourner au bagne. C'étaient des scélérats fort gais et réellement très remarquables par la finesse, le courage et le sang-froid.

-- Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux а Julien, je vous conterai ma vie en détail. C'est du chenu .

-- Mais vous allez me mentir? dit Julien.

-- Non pas, répondit-il; mon ami que voilа, et qui est jaloux de mes vingt francs, me dénoncera si je dis faux.

Son histoire était abominable. Elle montrait un coeur courageux, où il n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.

Après leur départ, Julien n'était plus le même homme. Toute sa colère contre lui-même avait disparu. La douleur atroce, envenimée par la pusillanimité, а laquelle il était en proie depuis le départ de Mme de Rênal, s'était tournée en mélancolie.

A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il, j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens tels que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens. Ils ont raison, jamais les hommes de salon ne se lèvent le matin avec cette pensée poignante: Comment dоnerai-je? Et ils vantent leur probité! et, appelés au jury, ils condamnent fièrement l'homme qui a volé un couvert d'argent parce qu'il se sentait défaillir de faim.

Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un portefeuille, mes honnêtes gens de salon tombent dans des crimes exactement pareils а ceux que la nécessité de dоner a inspirés а ces deux galériens...

Il n'y a point de droit naturel : ce mot n'est qu'une antique niaiserie bien digne de l'avocat général qui m'a donné chasse l'autre jour, et dont l'aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose, sous peine de punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du lion, ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot... non, les gens qu'on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être pas pris en flagrant délit. L'accusateur que la société lance après moi, a été enrichi par une infamie... J'ai commis un assassinat, et je suis justement condamné, mais, а cette seule action près, le Valenod qui m'a condamné est cent fois plus nuisible а la société.

Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colère, malgré son avarice, mon père vaut mieux que tous ces hommes-lа. Il ne m'a jamais aimé. Je viens combler la mesure en le déshonorant par une mort infâme. Cette crainte de manquer d'argent, cette vue exagérée de la méchanceté des hommes qu'on appelle avarice , lui fait voir un prodigieux motif de consolation et de sécurité dans une somme de trois ou quatre cents louis que je puis lui laisser. Un dimanche après dоner, il montrera son or а tous ses envieux de Verrières. A ce prix, leur dira son regard, lequel d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un fils guillotiné?

Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature а faire désirer la mort. Ainsi se passèrent cinq longues journées. Il était poli et doux envers Mathilde, qu'il voyait exaspérée par la plus vive jalousie. Un soir Julien songeait sérieusement а se donner la mort. Son âme était énervée par le malheur profond où l'avait jeté le départ de Mme de Rênal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie réelle, ni dans l'imagination. Le défaut d'exercice commençait а altérer sa santé et а lui donner le caractère exalté et faible d'un jeune étudiant allemand. Il perdait cette mâle hauteur qui repousse par un énergique jurement certaines idées peu convenables, dont l'âme des malheureux est assaillie.

J'ai aimé la vérité... Où est-elle?... Partout hypocrisie, ou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands; et ses lèvres prirent l'expression du dégoût... Non, l'homme ne peut pas se fier а l'homme.

Mme de *** faisant une quête pour ses pauvres orphelins, me disait que tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je? Napoléon а Sainte-Hélène!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur du roi de Rome.

Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler sévèrement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, а quoi s'attendre du reste de l'espèce?...

Où est la vérité? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède... Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres ne l'ont été?... Mais saint Paul fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi...

Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une cathédrale gothique, des vitraux vénérables; mon coeur faible se figure le prêtre de ces vitraux... Mon âme le comprendrait, mon âme en a besoin... Je ne trouve qu'un fat avec des cheveux sales... aux agréments près, un chevalier de Beauvoisis.

Mais un vrai prêtre, un Massillon, un Fénelon... Massillon a sacré Dubois. Les Mémoires de Saint-Simon m'ont gâté Fénelon; mais enfin un vrai prêtre... Alors les âmes tendres auraient un point de réunion dans le monde... Nous ne serions pas isolés... Ce bon prêtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini...

Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par coeur... Mais comment, dès qu'on sera trois ensemble , croire а ce grand nom de DIEU, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres?

Vivre isolé!... Quel tourment!...

Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je suis isolé ici dans ce cachot; mais je n'ai pas vécu isolé sur la terre; j'avais la puissante idée du devoir . Le devoir que je m'étais prescrit, а tort ou а raison... a été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après tout je n'étais qu'un homme... mais je n'étais pas emporté.

C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser а l'isolement...

Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de Rênal qui m'accable. Si, а Verrières, pour la voir, j'étais obligé de vivre des semaines entières, caché dans les caves de sa maison, est-ce que je me plaindrais?

L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un rire amer. Parlant seul avec moi-même, а deux pas de la mort, je suis encore hypocrite... O dix-neuvième siècle!

... Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe, il s'élance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilière haute de deux pieds, détruit l'habitation des fourmis, sème au loin les fourmis, leurs oeufs... Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais comprendre ce corps noir, immense, effroyable: la botte du chasseur, qui tout а coup a pénétré dans leur demeure avec une incroyable rapidité, et précédée d'un bruit épouvantable, accompagné de gerbes d'un feu rougeâtre...

Ainsi la mort, la vie, l'éternité, choses fort simples pour qui aurait les organes assez vastes pour les concevoir...

Une mouche éphémère naоt а neuf heures du matin dans les grands jours d'été, pour mourir а cinq heures du soir; comment comprendrait-elle le mot nuit ?

Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce que c'est que la nuit.

Ainsi moi, je mourrai а vingt-trois ans. Donnez-moi cinq années de vie de plus, pour vivre avec Mme de Rênal.

Il se mit а rire comme Méphistophélès. Quelle folie de discuter ces grands problèmes!

1° Je suis hypocrite comme s'il y avait lа quelqu'un pour m'écouter.

2° J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours а vivre... Hélas! Mme de Rênal est absente; peut-être son mari ne la laissera plus revenir а Besançon, et continuer а se déshonorer.

Voilа ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, tout-puissant, point méchant, point avide de vengeance.

Ah! s'il existait... Hélas! je tomberais а ses pieds. J'ai mérité la mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent, rends-moi celle que j'aime!

La nuit était alors fort avancée. Après une heure ou deux d'un sommeil paisible, arriva Fouqué.

Julien se sentait fort et résolu comme l'homme qui voit clair dans son âme.
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Re: Stendhal - Le Rouge et le Noir (1830)

Message  _angie_ le Ven 16 Nov - 1:06

CHAPITRE XLV



-- Je ne veux pas jouer а ce pauvre abbé Chas-Bernard le mauvais tour de le faire appeler, dit-il а Fouqué; il n'en dоnerait pas de trois jours. Mais tâche de me trouver un janséniste, ami de M. Pirard et inaccessible а l'intrigue.

Fouqué attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec décence de tout ce qu'on doit а l'opinion, en province. Grâce а M. l'abbé de Frilair, et malgré le mauvais choix de son confesseur, Julien était dans son cachot le protégé de la congrégation; avec plus d'esprit de conduite, il eût pu s'échapper. Mais le mauvais air du cachot produisant son effet, sa raison diminuait. Il n'en fut que plus heureux au retour de Mme de Rênal.

-- Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me suis sauvée de Verrières...

Julien n'avait point de petit amour-propre а son égard, il lui raconta toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.

Le soir, а peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le prêtre qui s'était attaché а Julien comme а une proie; comme il ne voulait que se mettre en crédit auprès des jeunes femmes appartenant а la haute société de Besançon, Mme de Rênal l'engagea facilement а aller faire une neuvaine а l'abbaye de Bray-le-Haut.

Aucune parole ne peut rendre l'excès et la folie de l'amour de Julien.

A force d'or, et en usant et abusant du crédit de sa tante, dévote célèbre et riche, Mme de Rênal obtint de le voir deux fois par jour.

A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'а l'égarement. M. de Frilair lui avait avoué que tout son crédit n'allait pas jusqu'а braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rênal afin de connaоtre ses moindres démarches. M. de Frilair épuisait toutes les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien était indigne d'elle.

Au milieu de tous ces tourments elle ne l'en aimait que plus, et presque chaque jour, lui faisait une scène horrible.

Julien voulait а toute force être honnête homme jusqu'а la fin envers cette pauvre jeune fille qu'il avait si étrangement compromise; mais, а chaque instant, l'amour effréné qu'il avait pour Mme de Rênal l'emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait venir а bout de persuader Mathilde de l'innocence des visites de sa rivale: désormais, la fin du drame doit être bien proche, se disait-il; c'est une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler.

Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler, cet homme si riche, s'était permis des propos désagréables sur la disparition de Mathilde; M. de Croisenois alla le prier de les démentir: M. de Thaler lui montra des lettres anonymes а lui adressées, et remplies de détails rapprochés avec tant d'art qu'il fut impossible au pauvre marquis de ne pas entrevoir la vérité.

M. de Thaler se permit des plaisanteries dénuées de finesse. Ivre de colère et de malheur, M. de Croisenois exigea des réparations tellement fortes, que le millionnaire préféra un duel. La sottise triompha; et l'un des hommes de Paris les plus dignes d'être aimés trouva la mort а moins de vingt-quatre ans.

Cette mort fit une impression étrange et maladive sur l'âme affaiblie de Julien.

-- Le pauvre Croisenois, disait-il а Mathilde, a été réellement bien raisonnable et bien honnête homme envers nous; il eût dû me haïr lors de vos imprudences dans le salon de madame votre mère, et me chercher querelle; car la haine qui succède au mépris est ordinairement furieuse...

La mort de M. de Croisenois changea toutes les idées de Julien sur l'avenir de Mathilde; il employa plusieurs journées а lui prouver qu'elle devait accepter la main de M. de Luz.

-- C'est un homme timide, point trop jésuite, lui disait-il, et qui, sans doute, va se mettre sur les rangs. D'une ambition plus sombre et plus suivie que le pauvre Croisenois, et sans duché dans sa famille, il ne fera aucune difficulté d'épouser la veuve de Julien Sorel.

-- Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement Mathilde; car elle a assez vécu pour voir, après six mois, son amant lui préférer une autre femme, et une femme origine de tous leurs malheurs.

-- Vous êtes injuste; les visites de Mme de Rênal fourniront des phrases singulières а l'avocat de Paris chargé de mon recours en grâce; il peindra le meurtrier honoré des soins de sa victime. Cela peut faire effet, et peut-être un jour vous me verrez le sujet de quelque mélodrame, etc.

Une jalousie furieuse et impossible а venger, la continuité d'un malheur sans espoir (car, même en supposant Julien sauvé, comment regagner son coeur?), la honte et la douleur d'aimer plus que jamais cet amant infidèle, avaient jeté Mlle de La Mole dans un silence morne, et dont les soins empressés de M. de Frilair, pas plus que la rude franchise de Fouqué, ne pouvaient la faire sortir.

Pour Julien, excepté dans les moments usurpés par la présence de Mathilde, il vivait d'amour et sans presque songer а l'avenir. Par un étrange effet de cette passion, quand elle est extrême et sans feinte aucune, Mme de Rênal partageait presque son insouciance et sa douce gaieté.

-- Autrefois, lui disait Julien, quand j'aurais pu être si heureux pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraоnait mon âme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre mon coeur ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l'avenir m'enlevait а toi; j'étais aux innombrables combats que j'aurais а soutenir pour bâtir une fortune colossale... Non, je serais mort sans connaоtre le bonheur, si vous n'étiez venue me voir dans cette prison.

Deux événements vinrent troubler cette vie tranquille. Le confesseur de Julien, tout janséniste qu'il était, ne fut point а l'abri d'une intrigue de jésuites, et, а son insu, devint leur instrument.

Il vint lui dire un jour qu'а moins de tomber dans l'affreux péché du suicide, il devait faire toutes les démarches possibles pour obtenir sa grâce. Or, le clergé ayant beaucoup d'influence au Ministère de la justice а Paris, un moyen facile se présentait: il fallait se convertir avec éclat...

-- Avec éclat! répéta Julien. Ah! je vous y prends, vous aussi, mon père, jouant la comédie comme un missionnaire...

-- Votre âge, reprit gravement le janséniste, la figure intéressante que vous tenez de la Providence, le motif même de votre crime, qui reste inexplicable, les démarches héroïques que Mlle de La Mole prodigue en votre faveur, tout enfin, jusqu'а l'étonnante amitié que montre pour vous votre victime, tout a contribué а vous faire le héros des jeunes femmes de Besançon. Elles ont tout oublié pour vous, même la politique...

Votre conversion retentirait dans leurs coeurs et y laisserait une impression profonde. Vous pouvez être d'une utilité majeure а la religion, et moi j'hésiterais par la frivole raison que les jésuites suivraient la même marche en pareille occasion! Ainsi, même dans ce cas particulier qui échappe а leur rapacité, ils nuiraient encore! Qu'il n'en soit pas ainsi... Les larmes que votre conversion fera répandre annuleront l'effet corrosif de dix éditions des oeuvres impies de Voltaire.

-- Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise moi-même? J'ai été ambitieux, je ne veux point me blâmer; alors, j'ai agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le jour. Mais а vue de pays, je me ferais fort malheureux, si je me livrais а quelque lâcheté...

L'autre incident qui fut bien autrement sensible а Julien, vint de Mme de Rênal. Je ne sais quelle amie intrigante était parvenue а persuader а cette âme naïve et si timide qu'il était de son devoir de partir pour Saint-Cloud, et d'aller se jeter aux genoux du roi Charles X.

Elle avait fait le sacrifice de se séparer de Julien, et après un tel effort, le désagrément de se donner en spectacle, qui en d'autres temps lui eût semblé pire que la mort, n'était plus rien а ses yeux.

-- J'irai au roi, j'avouerai hautement que tu es mon amant: la vie d'un homme et d'un homme tel que Julien doit l'emporter sur toutes les considérations. Je dirai que c'est par jalousie que tu as attenté а ma vie. Il y a de nombreux exemples de pauvres jeunes gens sauvés dans ce cas par l'humanité du jury, ou celle du roi...

-- Je cesse de te voir, je te fais fermer ma prison, s'écria Julien, et bien certainement le lendemain je me tue de désespoir, si tu ne me jures de ne faire aucune démarche qui nous donne tous les deux en spectacle au public. Cette idée d'aller а Paris n'est pas de toi. Dis-moi le nom de l'intrigante qui te l'a suggérée...

Soyons heureux pendant le petit nombre de jours de cette courte vie. Cachons notre existence; mon crime n'est que trop évident. Mlle de La Mole a tout crédit а Paris, crois bien qu'elle fait ce qui est humainement possible. Ici en province, j'ai contre moi tous les gens riches et considérés. Ta démarche aigrirait encore ces gens riches et surtout modérés, pour qui la vie est chose si facile... N'apprêtons point а rire aux Maslon, aux Valenod et а mille gens qui valent mieux.

Le mauvais air du cachot devenait insupportable а Julien. Par bonheur, le jour où on lui annonça qu'il fallait mourir, un beau soleil réjouissait la nature, et Julien était en veine de courage. Marcher au grand air fut pour lui une sensation délicieuse, comme la promenade а terre pour le navigateur qui longtemps a été а la mer. Allons, tout va bien, se dit-il, je ne manque point de courage.

Jamais cette tête n'avait été aussi poétique qu'au moment où elle allait tomber. Les plus doux moments qu'il avait trouvés jadis dans les bois de Vergy revenaient en foule а sa pensée et avec une extrême énergie.

Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation.

L'avant-veille, il avait dit а Fouqué:

-- Pour de l'émotion, je ne puis en répondre; ce cachot si laid, si humide, me donne des moments de fièvre où je ne me reconnais pas; mais de la peur, non on ne me verra point pâlir.

Il avait pris ses arrangements d'avance pour que le matin du dernier jour, Fouqué enlevât Mathilde et Mme de Rênal.

-- Emmène-les dans la même voiture, lui avait-il dit. Arrange-toi pour que les chevaux de poste ne quittent pas le galop. Elles tomberont dans les bras l'une de l'autre, ou se témoigneront une haine mortelle. Dans les deux cas, les pauvres femmes seront un peu distraites de leur affreuse douleur.

Julien avait exigé de Mme de Rênal le serment qu'elle vivrait pour donner des soins au fils de Mathilde.

-- Qui sait? peut-être avons-nous encore des sensations après notre mort, disait-il un jour а Fouqué. J'aimerais assez а reposer, puisque reposer est le mot, dans cette petite grotte de la grande montagne qui domine Verrières. Plusieurs fois, je te l'ai conté, retiré la nuit dans cette grotte, et ma vue plongeant au loin sur les plus riches provinces de France, l'ambition a enflammé mon coeur: alors c'était ma passion... Enfin, cette grotte m'est chère, et l'on ne peut disconvenir qu'elle ne soit située d'une façon а faire envie а l'âme d'un philosophe... Eh bien! ces bons congréganistes de Besançon font argent de tout; si tu sais t'y prendre, ils te vendront ma dépouille mortelle...

Fouqué réussit dans cette triste négociation. Il passait la nuit seul dans sa chambre, auprès du corps de son ami, lorsqu'а sa grande surprise, il vit entrer Mathilde. Peu d'heures auparavant, il l'avait laissée а dix lieues de Besançon. Elle avait le regard et les yeux égarés.

-- Je veux le voir, lui dit-elle.

Fouqué n'eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du doigt un grand manteau bleu sur le plancher; lа était enveloppé ce qui restait de Julien.

Elle se jeta а genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux.

Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de la regarder, elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de Julien, et la baisait au front...

Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'était choisi. Un grand nombre de prêtres escortaient la bière et, а l'insu de tous, seule dans sa voiture drapée, elle porta sur ses genoux la tête de l'homme qu'elle avait tant aimé.

Arrivés ainsi vers le point le plus élevé d'une des hautes montagnes du Jura, au milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement illuminée d'un nombre infini de cierges, vingt prêtres célébrèrent le service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne traversés par le convoi l'avaient suivi, attirés par la singularité de cette étrange cérémonie.

Mathilde parut au milieu d'eux en longs vêtements de deuil, et, а la fin du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pièces de cinq francs.

Restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres mains la tête de son amant. Fouqué faillit en devenir fou de douleur.

Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres sculptés а grands frais, en Italie.

Mme de Rênal fut fidèle а sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière а attenter а sa vie; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants.

*FIN*
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