Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

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Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:56

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License ABU
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Version 1.1, Aout 1999

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<IDENT>
<IDENT_AUTEURS>
<IDENT_COPISTES>
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<VERSION>
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<TITRE L'Education Sentimentale>
<GENRE>
<AUTEUR>
<COPISTE>
<NOTESPROD>
Cette édition de _L'Education Sentimentale_ a pour origine la version html
mise en circulation par le site textuel « Alexandrie ». Après sa
disparition, dans le courant de 1998, on a pu regretter que la communauté
francophone ne dispose plus d'une version électronique de ce roman
L'ABU reprend, après l'avoir relu et corrigé, la version Alexandrie.
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------


Flaubert

L'Education Sentimentale

PREMIERE PARTIE ------------------------------------------------------

Chapitre 1 ------------------------------------------------------

Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau , près de partir, fumait а gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.

Des gens arrivaient hors d'haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient а personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s'absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui, s'échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, а l'avant, tintait sans discontinuer.

Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d'usines, filèrent comme deux larges rubans que l'on déroule.

Un jeune homme de dix-huit ans, а longs cheveux et qui tenait un album sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms ; puis il embrassa, dans un dernier coup d'oeil, l'оle Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame ; et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un grand soupir.

M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait а Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller faire son droit . Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage ; il en était revenu la veille seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue.

Le tumulte s'apaisait ; tous avaient pris leur place ; quelques-uns, debout, se chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait avec un râle lent et rythmique son panache de fumée noire ; des gouttelettes de rosée coulaient sur les cuivres ; le pont tremblait sous une petite vibration intérieure, et les deux roues, tournant rapidement, battaient l'eau.

La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des trains de bois qui se mettaient а onduler sous le remous des vagues, ou bien, dans un bateau sans voiles, un homme assis pêchait ; puis les brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait а droite le cours de la Seine peu а peu s'abaissa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.

Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits а l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des murs neufs, des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des vases de géraniums, espacés régulièrement sur des terrasses où l'on pouvait s'accouder. Plus d'un, en apercevant ces coquettes résidences, si tranquilles, enviait d'en être le propriétaire, pour vivre lа jusqu'а la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une excursion maritime facilitait les épanchements. Déjа les farceurs commençaient leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres.

Frédéric pensait а la chambre qu'il occuperait lа-bas, au plan d'un drame, а des sujets de tableaux, а des passions futures. Il trouvait que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait а venir. Il se déclama des vers mélancoliques ; il marchait sur le pont а pas rapides ; il s'avança jusqu'au bout, du côté de la cloche ; -- et, dans un cercle de passagers et de matelots, il vit un monsieur qui contait des galanteries а une paysanne, tout en lui maniant la croix d'or qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard d'une quarantaine d'années, а cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une jaquette de velours noir, deux émeraudes brillaient а sa chemise de batiste, et son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir de Russie, rehaussées de dessins bleus.

La présence de Frédéric ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui plusieurs fois, en l'interpellant par des clins d'oeil ; ensuite il offrit des cigares а tous ceux qui l'entouraient. Mais, ennuyé de cette compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin. Frédéric le suivit.

La conversation roula d'abord sur les différentes espèces de tabacs, puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges donna des conseils au jeune homme ; il exposait des théories, narrait des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant tout cela d'un ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertissante.

Il était républicain ; il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres, qu'il appelait familièrement par leurs prénoms ; Frédéric lui confia bientôt ses projets ; il les encouragea.

Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il marmotta vite un long calcul, afin de savoir " combien chaque coup de piston, а tant de fois par minute, devait, etc. " . -- Et, la somme trouvée, il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux affaires.

Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista pas а l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine :

-- " Jacques Arnoux propriétaire de l'Art industriel , boulevard Montmartre. "

Un domestique ayant un galon d'or а la casquette vint lui dire :

-- " Si Monsieur voulait descendre ? Mademoiselle pleure. "

Il disparut.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:56

L' Art industriel était un établissement hybride, comprenant un journal de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric avait vu ce titre- lа, plusieurs fois, а l'étalage du libraire de son pays natal, sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux se développait magistralement.

Le soleil dardait d'aplomb, en faisant reluire les gabillots de fer autour des mâts, les plaques du bastingage et la surface de l'eau ; elle se coupait а la proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au bord des prairies. A chaque détour de la rivière, on retrouvait le même rideau de peupliers pâles. La campagne était toute vide. Il y avait dans le ciel de petits nuages blancs arrêtés, et l'ennui, vaguement répandu, semblait alanguir la marche du bateau et rendre l'aspect des voyageurs plus insignifiant encore.

A part quelques bourgeois, aux Premières, c'étaient des ouvriers, des gens de boutique avec leurs femmes et leurs enfants. Comme on avait coutume alors de se vêtir sordidement en voyage, presque tous portaient de vieilles calottes grecques ou des chapeaux déteints, de maigres habits noirs râpés par le frottement du bureau, ou des redingotes ouvrant la capsule de leurs boutons pour avoir trop servi au magasin ; çа et lа, quelque gilet а châle laissait voir une chemise de calicot, maculée de café ; des épingles de chrysocale piquaient des cravates en lambeaux ; des sous-pieds cousus retenaient des chaussons de lisière ; deux ou trois gredins qui tenaient des bambous а ganse de cuir lançaient des regards obliques, et des pères de famille ouvraient de gros yeux, en faisant des questions. Ils causaient debout, ou bien accroupis sur leurs bagages ; d'autres dormaient dans des coins ; plusieurs mangeaient. Le pont était sali par des écales de noix, des bouts de cigares, des pelures de poires, des détritus de charcuterie apportée dans du papier ; trois ébénistes, en blouse, stationnaient devant la cantine ; un joueur de harpe en haillons se reposait, accoudé sur son instrument ; on entendait par intervalles le bruit du charbon de terre dans le fourneau, un éclat de voix, un rire ; et le capitaine, sur la passerelle, marchait d'un tambour а l'autre, sans s'arrêter. Frédéric, pour rejoindre sa place, poussa la grille des Premières, dérangea deux chasseurs avec leurs chiens.

Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait а plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manoeuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier а ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaоtre les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjа grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s'éveiller. Elle la prit sur ses genoux. " Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. " Et Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.

Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des оles cette négresse avec elle ?

Cependant, un long châle а bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraоné par les franges, il glissait peu а peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :

-- " Je vous remercie, monsieur. "

Leurs yeux se rencontrèrent.

-- " Ma femme, es-tu prête ? " cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l'escalier.

Mlle Marthe courut vers lui, et, cramponnée а son cou, elle tirait ses moustaches. Les sons d'une harpe retentirent, elle voulut voir la musique ; et bientôt le joueur d'instrument, amené par la négresse, entra dans les Premières. Arnoux le reconnut pour un ancien modèle ; il le tutoya, ce qui surprit les assistants. Enfin le harpiste rejeta ses longs cheveux derrière ses épaules, étendit les bras et se mit а jouer.

C'était une romance orientale, où il était question de poignards, de fleurs et d'étoiles. L'homme en haillons chantait cela d'une voix mordante ; les battements de la machine coupaient la mélodie а fausse mesure ; il pinçait plus fort : les cordes vibraient, et leurs sons métalliques semblaient exhaler des sanglots, et comme la plainte d'un amour orgueilleux et vaincu. Des deux côtés de la rivière, des bois s'inclinaient jusqu'au bord de l'eau ; un courant d'air frais passait ; Mme Arnoux regardait au loin d'une manière vague. Quand la musique s'arrêta, elle remua les paupières plusieurs fois, comme si elle sortait d'un songe.

Le harpiste s'approcha d'eux, humblement. Pendant qu'Arnoux cherchait de la monnaie, Frédéric allongea vers la casquette sa main fermée, et, l'ouvrant avec pudeur, il y déposa un louis d'or. Ce n'était pas la vanité qui le poussait а faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où il l'associait, un mouvement de coeur presque religieux.

Arnoux, en lui montrant le chemin, l'engagea cordialement а descendre. Frédéric affirma qu'il venait de déjeuner ; il se mourait de faim, au contraire ; et il ne possédait plus un centime au fond de sa bourse.

Ensuite il songea qu'il avait bien le droit, comme un autre, de se tenir dans la chambre.

Autour des tables rondes, des bourgeois mangeaient, un garçon de café circulait ; M. et Mme Arnoux étaient dans le fond, а droite ; il s'assit sur la longue banquette de velours, ayant ramassé un journal qui se trouvait lа.

Ils devaient, а Montereau, prendre la diligence de Châlons. Leur voyage en Suisse durerait un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa faiblesse pour son enfant. Il chuchota dans son oreille, une gracieuseté, sans doute, car elle sourit. Puis il se dérangea pour fermer derrière son cou le rideau de la fenêtre.

Le plafond, bas et tout blanc, rabattait une lumière crue. Frédéric, en face, distinguait l'ombre de ses cils. Elle trempait ses lèvres dans son verre, cassait un peu de croûte entre ses doigts ; le médaillon de lapis- lazuli, attaché par une chaоnette d'or а son poignet, de temps а autre sonnait contre son assiette. Ceux qui étaient lа, pourtant, n'avaient pas l'air de la remarquer.

Quelquefois, par les hublots, on voyait glisser le flanc d'une barque qui accostait le navire pour prendre ou déposer des voyageurs. Les gens attablés se penchaient aux ouvertures et nommaient les pays riverains.

Arnoux se plaignait de la cuisine : il se récria considérablement devant l'addition, et il la fit réduire. Puis il emmena le jeune homme а l'avant du bateau pour boire des grogs. Mais Frédéric s'en retourna bientôt sous la tente, où Mme Arnoux était revenue. Elle lisait un mince volume а couverture grise. Les deux coins de sa bouche se relevaient par moments, et un éclair de plaisir illuminait son front. Il jalousa celui qui avait inventé ces choses dont elle paraissait occupée. Plus il la contemplait, plus il sentait entre elle et lui se creuser des abоmes. Il songeait qu'il faudrait la quitter tout а l'heure, irrévocablement, sans en avoir arraché une parole, sans lui laisser même un souvenir !

Une plaine s'étendait а droite ; а gauche un herbage allait doucement rejoindre une colline, où l'on apercevait des vignobles, des noyers, un moulin dans la verdure, et des petits chemins au-delа, formant des zigzags sur la roche blanche qui touchait au bord du ciel. Quel bonheur de monter côte а côte, le bras autour de sa taille, pendant que sa robe balayerait les feuilles jaunies, en écoutant sa voix, sous le rayonnement de ses yeux ! Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient qu'а descendre ; et cette chose bien simple n'était pas plus facile, cependant, que de remuer le soleil !

Un peu plus loin, on découvrit un château, а toit pointu, avec des tourelles carrées. Un parterre de fleurs s'étalait devant sa façade ; et des avenues s'enfonçaient, comme des voûtes noires, sous les hauts tilleuls. Il se la figura passant au bord des charmilles. A ce moment, une jeune dame et un jeune homme se montrèrent sur le perron, entre les caisses d'orangers. Puis tout disparut.

La petite fille jouait autour de lui. Frédéric voulut la baiser. Elle se cacha derrière sa bonne ; sa mère la gronda de n'être pas aimable pour le monsieur qui avait sauvé son châle. Etait-ce une ouverture indirecte ?

-- " Va-t-elle enfin me parler ? " se demandait-il.

Le temps pressait. Comment obtenir une invitation chez Arnoux ? Et il n'imagina rien de mieux que de lui faire remarquer la couleur de l'automne, en ajoutant :

-- " Voilа bientôt l'hiver, la saison des bals et des dоners ! "

Mais Arnoux était tout occupé de ses bagages. La côte de Surville apparut, les deux ponts se rapprochaient, on longea une corderie, ensuite une rangée de maisons basses ; il y avait, en dessous, des marmites de goudron, des éclats de bois ; et des gamins couraient sur le sable, en faisant la roue. Frédéric reconnut un homme avec un gilet а manches, il lui cria :

-- " Dépêche-toi. "

On arrivait. Il chercha péniblement Arnoux dans la foule des passagers, et l'autre répondit en lui serrant la main :

-- " Au plaisir, cher monsieur ! "

Quand il fut sur le quai, Frédéric se retourna. Elle était près du gouvernail, debout. Il lui envoya un regard où il avait tâché de mettre toute son âme ; comme s'il n'eût rien fait, elle demeura immobile. Puis, sans égard aux salutations de son domestique :

-- " Pourquoi n'as-tu pas amené la voiture jusqu'ici ? "

Le bonhomme s'excusait.

-- " Quel maladroit ! Donne-moi de l'argent ! " Et il alla manger dans une auberge.

Un quart d'heure après, il eut envie d'entrer comme par hasard dans la cour des diligences. Il la verrait encore, peut-être ?

-- " A quoi bon ? " se dit-il.

Et l'américaine l'emporta. Les deux chevaux n'appartenaient pas а sa mère. Elle avait emprunté celui de M. Chambrion, le receveur, pour l'atteler auprès du sien. Isidore, parti la veille, s'était reposé а Bray jusqu'au soir et avait couché а Montereau, si bien que les bêtes rafraоchies, trottaient lestement.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:57

Des champs moissonnés se prolongeaient а n'en plus finir. Deux lignes d'arbres bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient ; et peu а peu, Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et les autres pays, tout son voyage lui revint а la mémoire, d'une façon si nette qu'il distinguait maintenant des détails nouveaux, des particularités plus intimes ; sous le dernier volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron ; la tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les petits glands rouges de la bordure tremblaient а la brise, perpétuellement.

Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n'aurait voulu rien ajouter, rien retrancher а sa personne. L'univers venait tout а coup de s'élargir. Elle était le point lumineux où l'ensemble des choses convergeait ; et, bercé par le mouvement de la voiture, les paupières а demi closes, le regard dans les nuages, il s'abandonnait а une joie rêveuse et infinie.

A Bray, il n'attendit pas qu'on eût donné l'avoine, il alla devant, sur la route, tout seul. Arnoux l'avait appelée " Marie ! " Il cria très haut " Marie ! " Sa voix se perdit dans l'air.

Une large couleur de pourpre enflammait le ciel а l'occident. De grosses meules de blé, qui se levaient au milieu des chaumes, projetaient des ombres géantes. Un chien se mit а aboyer dans une ferme, au loin. Il frissonna, pris d'une inquiétude sans cause.

Quand Isidore l'eut rejoint, il se plaça sur le siège pour conduire. Sa défaillance était passée. Il était bien résolu а s'introduire, n'importe comment, chez les Arnoux, et а se lier avec eux. Leur maison devait être amusante, Arnoux lui plaisait d'ailleurs ; puis, qui sait ? Alors, un flot de sang lui monta au visage : ses tempes bourdonnaient, il fit claquer son fouet, secoua les rênes, et il menait les chevaux d'un tel train, que le vieux cocher répétait :

-- " Doucement ! mais doucement ! vous les rendrez poussifs. "

Peu а peu Frédéric se calma, et il écouta parler son domestique.

On attendait Monsieur avec grande impatience. Mlle Louise avait pleuré pour partir dans la voiture.

-- " Qu'est-ce donc, Mlle Louise ? "

-- " La petite а M. Roque, vous savez ? "

-- " Ah ! j'oubliais ! " répliqua Frédéric, négligemment.

Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient plus. Ils boitaient l'un et l'autre ; et neuf heures sonnaient а Saint-Laurent lorsqu'il arriva sur la place d'Armes, devant la maison de sa mère. Cette maison, spacieuse, avec un jardin donnant sur la campagne, ajoutait а la considération de Mme Moreau, qui était la personne du pays la plus respectée.

Elle sortait d'une vieille famille de gentilshommes, éteinte maintenant. Son mari, un plébéien que ses parents lui avaient fait épouser, était mort d'un coup d'épée, pendant sa grossesse, en lui laissant une fortune compromise. Elle recevait trois fois la semaine et donnait de temps а autre un beau dоner. Mais le nombre des bougies était calculé d'avance, et elle attendait impatiemment ses fermages. Cette gêne, dissimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant, sa vertu s'exerçait sans étalage de pruderie, sans aigreur. Ses moindres charités semblaient de grandes aumônes. On la consultait sur le choix des domestiques, l'éducation des jeunes filles, l'art des confitures, et Monseigneur descendait chez elle, dans ses tournées épiscopales.

Mme Moreau nourrissait une haute ambition pour son fils. Elle n'aimait pas а entendre blâmer le Gouvernement, par une sorte de prudence anticipée. Il aurait besoin de protections d'abord ; puis, grâce а ses moyens, il deviendrait conseiller d'Etat, ambassadeur, ministre. Ses triomphes au collège de Sens légitimaient cet orgueil ; il avait remporté le prix d'honneur.

Quand il entra dans le salon, tous se levèrent а grand bruit, on l'embrassa ; et avec les fauteuils et les chaises on fit un large demi-cercle autour de la cheminée. M. Gamblin lui demanda immédiatement son opinion sur Mme Lafarge. Ce procès, la fureur de l'époque, ne manqua pas d'amener une discussion violente ; Mme Moreau l'arrêta, au regret toutefois de M. Gamblin ; il la jugeait utile pour le jeune homme, en sa qualité de futur jurisconsulte, et il sortit du salon, piqué.

Rien ne devait surprendre dans un ami du père Roque ! A propos du père Roque, on parla de M. Dambreuse, qui venait d'acquérir le domaine de la Fortelle. Mais le Percepteur avait entraоné Frédéric а l'écart, pour savoir ce qu'il pensait du dernier ouvrage de M. Guizot. Tous désiraient connaоtre ses affaires ; et Mme Benoоt s'y prit adroitement en s'informant de son oncle. Comment allait ce bon parent ? Il ne donnait plus de ses nouvelles. N'avait-il pas un arrière-cousin en Amérique ?

La cuisinière annonça que le potage de Monsieur était servi. On se retira, par discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls, dans la salle, sa mère lui dit, а voix basse :

-- " Eh bien ? "

Le vieillard l'avait reçu très cordialement, mais sans montrer ses intentions.

Mme Moreau soupira.

-- " Où est-elle, а présent ? " songeait-il.

La diligence roulait, et, enveloppée dans le châle sans doute, elle appuyait contre le drap du coupé sa belle tête endormie.

Ils montaient dans leurs chambres quand un garçon du Cygne de la Croix apporta un billet.

-- " Qu'est-ce donc ? "

-- " C'est Deslauriers qui a besoin de moi " , dit-il.

-- " Ah ! ton camarade ! " fit Mme Moreau avec un ricanement de mépris. " L'heure est bien choisie, vraiment ! "

Frédéric hésitait. Mais l'amitié fut plus forte. Il prit son chapeau.

-- " Au moins, ne sois pas longtemps ! " lui dit sa mère.

Chapitre II. ------------------------------------------------------

Le père de Charles Deslauriers, ancien capitaine de ligne, démissionnaire en 1818, était revenu se marier а Nogent, et, avec l'argent de la dot, avait acheté une charge d'huissier, suffisant а peine pour le faire vivre. Aigri par de longues injustices, souffrant de ses vieilles blessures, et toujours regrettant l'Empereur, il dégorgeait sur son entourage les colères qui l'étouffaient. Peu d'enfants furent plus battus que son fils. Le gamin ne cédait pas, malgré les coups. Sa mère, quand elle tâchait de s'interposer, était rudoyée comme lui. Enfin le Capitaine le plaça dans son étude, et tout le long du jour, il le tenait courbé sur son pupitre, а copier des actes, ce qui lui rendit l'épaule droite visiblement plus forte que l'autre.

En 1833, d'après l'invitation de M. le président, le Capitaine vendit son étude. Sa femme mourut d'un cancer. Il alla vivre а Dijon ; ensuite il s'établit marchand d'hommes а Troyes ; et, ayant obtenu pour Charles une demi-bourse, le mit au collège de Sens, où Frédéric le reconnut. Mais l'un avait douze ans, l'autre quinze ; d'ailleurs, mille différences de caractère et d'origine les séparaient.

Frédéric possédait dans sa commode toutes sortes de provisions, des choses recherchées, un nécessaire de toilette, par exemple. Il aimait а dormir tard le matin, а regarder les hirondelles, а lire des pièces de théâtre, et, regrettant les douceurs de la maison, il trouvait rude la vie de collège.

Elle semblait bonne au fils de l'huissier. Il travaillait si bien, qu'au bout de la seconde année, il passa dans la classe de Troisième. Cependant, а cause de sa pauvreté, ou de son humeur querelleuse, une sourde malveillance l'entourait. Mais un domestique, une fois, l'ayant appelé enfant de gueux, en pleine cour des Moyens, il lui sauta а la gorge et l'aurait tué, sans trois maоtres d'études qui intervinrent. Frédéric, emporté d'admiration, le serra dans ses bras. A partir de ce jour, l'intimité fut complète. L'affection d'un grand, sans doute, flatta la vanité du petit, et l'autre accepta comme un bonheur ce dévouement qui s'offrait.

Son père, pendant les vacances, le laissait au collège. Une traduction de Platon ouverte par hasard l'enthousiasma. Alors il s'éprit d'études métaphysiques ; et ses progrès furent rapides, car il les abordait avec des forces jeunes et dans l'orgueil d'une intelligence qui s'affranchit ; Jouffroy, Cousin, Laromiguière, Malebranche, les Ecossais, tout ce que la bibliothèque contenait y passa. Il avait eu besoin d'en voler la clef pour se procurer des livres.

Les distractions de Frédéric étaient moins sérieuses. Il dessina dans la rue des Trois-Rois la généalogie du Christ, sculptée sur un poteau, puis le portail de la cathédrale. Après les drames moyen âge, il entama les mémoires : Froissart, Comines, Pierre de l'Estoile, Brantôme.

Les images que ces lectures amenaient а son esprit l'obsédaient si fort, qu'il éprouvait le besoin de les reproduire. Il ambitionnait d'être un jour le Walter Scott de la France. Deslauriers méditait un vaste système de philosophie, qui aurait les applications les plus lointaines.

Ils causaient de tout cela, pendant les récréations, dans la cour, en face de l'inscription morale peinte sous l'horloge ; ils en chuchotaient dans la chapelle, а la barbe de saint Louis ; ils en rêvaient dans le dortoir, d'où l'on domine un cimetière. Les jours de promenade, ils se rangeaient derrière les autres, et ils parlaient interminablement.

Ils parlaient de ce qu'ils feraient plus tard, quand ils seraient sortis du collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage avec l'argent que Frédéric prélèverait sur sa fortune, а sa majorité. Puis ils reviendraient а Paris, ils travailleraient ensemble, ne se quitteraient pas ; -- et, comme délassement а leurs travaux, ils auraient des amours de princesses, dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec des courtisanes illustres. Des doutes succédaient а leurs emportements d'espoir. Après des crises de gaieté verbeuse, ils tombaient dans des silences profonds.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:57

Les soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins pierreux au bord des vignes, ou sur la grande route en pleine campagne, et que les blés ondulaient au soleil, tandis que des senteurs d'angélique passaient dans l'air, une sorte d'étouffement les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis, enivrés. Les autres, en manches de chemise, jouaient aux barres ou faisaient partir des cerfs-volants. Le pion les appelait. On s'en revenait, en suivant les jardins que traversaient de petits ruisseaux, puis les boulevards ombragés par les vieux murs ; les rues désertes sonnaient sous leurs pas ; la grille s'ouvrait, on remontait l'escalier ; et ils étaient tristes comme après de grandes débauches.

M. le censeur prétendait qu'ils s'exaltaient mutuellement. Cependant, si Frédéric travailla dans les hautes classes, ce fut par les exhortations de son ami ; et, aux vacances de 1837, il l'emmena chez sa mère.

Le jeune homme déplut а Mme Moreau. Il mangea extraordinairement, il refusa d'assister le dimanche aux offices, il tenait des discours républicains ; enfin, elle crut savoir qu'il avait conduit son fils dans des lieux déshonnêtes. On surveilla leurs relations. Ils ne s'en aimèrent que davantage : et les adieux furent pénibles, quand Deslauriers, l'année suivante, partit du collège, pour étudier le droit а Paris.

Frédéric comptait bien l'y rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans ; et, leurs embrassades étant finies, ils allèrent sur les ponts afin de causer plus а l'aise.

Le Capitaine, qui tenait maintenant un billard а Villenauxe, s'était fâché rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et même lui avait coupé les vivres, tout net. Mais comme il voulait concourir plus tard pour une chaire de professeur а l'Ecole et qu'il n'avait pas d'argent, Deslauriers acceptait а Troyes une place de maоtre clerc chez un avoué. A force de privations, il économiserait quatre mille francs ; et, s'il ne devait rien toucher de la succession maternelle, il aurait toujours de quoi travailler librement, pendant trois années, en attendant une position. Il fallait donc abandonner leur vieux projet de vivre ensemble dans la Capitale, pour le présent du moins.

Frédéric baissa la tête. C'était le premier de ses rêves qui s'écroulait.

-- " Console-toi " , dit le fils du capitaine, " la vie est longue, nous sommes jeunes. Je te rejoindrai ! N'y pense plus ! "

Il le secouait par les mains, et, pour le distraire, lui fit des questions sur son voyage.

Frédéric n'eut pas grand'chose а narrer. Mais, au souvenir de Mme Arnoux, son chagrin s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une pudeur. Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours, ses manières, ses relations ; et Deslauriers l'engagea fortement а cultiver cette connaissance.

Frédéric, dans ces derniers temps, n'avait rien écrit ; ses opinions littéraires étaient changées : il estimait pardessus tout la passion ; Werther, René, Frank, Lara, Lélia et d'autres plus médiocres l'enthousiasmaient presque également. Quelquefois, la musique lui semblait seule capable d'exprimer ses troubles intérieurs ; alors, il rêvait des symphonies ; ou bien la surface des choses l'appréhendait, et il voulait peindre. Il avait composé des vers, pourtant ; Deslauriers les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce.

Quant а lui, il ne donnait plus dans la métaphysique. L'économie sociale et la Révolution française le préoccupaient. C'était, а présent, un grand diable de vingt-deux ans, maigre, avec une large bouche, l'air résolu. Il portait, ce soir-lа, un mauvais paletot de lasting ; et ses souliers étaient blancs de poussière, car il avait fait la route de Villenauxe а pied, exprès pour voir Frédéric.

Isidore les aborda. Madame priait Monsieur de revenir, et, craignant qu'il n'eût froid, elle lui envoyait son manteau.

-- " Reste donc ! " dit Deslauriers.

Et ils continuèrent а se promener d'un bout а l'autre des deux ponts qui s'appuient sur l'оle étroite, formée par le canal et la rivière.

Quand ils allaient du côté de Nogent, ils avaient, en face, un pâté de maisons s'inclinant quelque peu ; а droite ; l'église apparaissait derrière les moulins de bois dont les vannes étaient fermées ; et, а gauche, les haies d'arbustes, le long de la rive, terminaient des jardins, que l'on distinguait а peine. Mais, du côté de Paris, la grande route descendait en ligne droite, et des prairies se perdaient au loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse et d'une clarté blanchâtre. Des odeurs de feuillage humide montaient jusqu'а eux ; la chute de la prise d'eau, cent pas plus loin, murmurait, avec ce gros bruit doux que font les ondes dans les ténèbres.

Deslauriers s'arrêta, et il dit :

-- " Ces bonnes gens qui dorment tranquilles, c'est drôle ! Patience ! un nouveau 89 se prépare ! On est las de constitutions, de chartes, de subtilités, de mensonges ! Ah ! si j'avais un journal ou une tribune, comme je vous secouerais tout cela ! Mais, pour entreprendre n'importe quoi, il faut de l'argent ! Quelle malédiction que d'être le fils d'un cabaretier et de perdre sa jeunesse а la quête de son pain ! "

Il baissa la tête, se mordit les lèvres, et il grelottait sous son vêtement mince.

Frédéric lui jeta la moitié de son manteau sur les épaules. Ils s'en enveloppèrent tous deux ; et, se tenant par la taille, ils marchaient dessous, côte а côte.

-- " Comment veux-tu que je vive lа-bas, sans toi ? " disait Frédéric. (L'amertume de son ami avait ramené sa tristesse. " ) J'aurais fait quelque chose avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu ? L'amour est la pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires produisent les oeuvres sublimes. Quant а chercher celle qu'il me faudrait, j'y renonce ! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me repoussera. Je suis de la race des déshérités, et je m'éteindrai avec un trésor qui était de strass ou de diamant, je n'en sais rien. "

L'ombre de quelqu'un s'allongea sur les pavés, en même temps qu'ils entendirent ces mots :

-- " Serviteur, messieurs ! "

Celui qui les prononçait était un petit homme, habillé d'une ample redingote brune, et coiffé d'une casquette laissant paraоtre sous la visière un nez pointu.

-- " M. Roque ? " dit Frédéric.

-- " Lui-même ! " reprit la voix.

Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait d'inspecter ses pièges а loup, dans son jardin, au bord de l'eau.

-- " Et vous voilа de retour dans nos pays ? Très bien ! j'ai appris cela par ma fillette. La santé est toujours bonne, j'espère ? Vous ne partez pas encore ? "

Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric.

Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas ; le père Roque vivait en concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il fût le croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse.

-- " Le banquier qui demeure rue d'Anjou ? " reprit Deslauriers. " Sais-tu ce que tu devrais faire, mon brave ? "

Isidore les interrompit encore une fois. Il avait ordre de ramener Frédéric, définitivement. Madame s'inquiétait, de son absence.

-- " Bien, bien ! on y va " , dit Deslauriers ; " il ne découchera pas. "

Et, le domestique étant parti :

-- " Tu devrais prier ce vieux de t'introduire chez les Dambreuse ; rien n'est utile comme de fréquenter une maison riche ! Puisque tu as un habit noir et des gants blancs, profites-en ! Il faut que tu ailles dans ce monde-lа ! Tu m'y mèneras plus tard. Un homme а millions, pense donc ! Arrange-toi pour lui plaire, et а sa femme aussi. Deviens son amant ! "

Frédéric se récriait.

-- " Mais je te dis lа des choses classiques, il me semble ? Rappelle-toi Rastignac dans la Comédie humaine ! Tu réussiras, j'en suis sûr ! "

Frédéric avait tant de confiance en Deslauriers, qu'il se sentit ébranlé, et oubliant Mme Arnoux, ou la comprenant dans la prédiction faite sur l'autre, il ne put s'empêcher de sourire.

Le clerc ajouta :

-- " Dernier conseil : passe tes examens ! Un titre est toujours bon ; et lâche-moi franchement tes poètes catholiques et sataniques, aussi avancés en philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton désespoir est bête. De très grands particuliers ont eu des commencements plus difficiles, а commencer par Mirabeau. D'ailleurs, notre séparation ne sera pas si longue. Je ferai rendre gorge а mon filou de père. Il est temps que je m'en retourne, adieu ! " As-tu cent sous pour que je paye mon dоner ? "

Frédéric lui donna dix francs, le reste de la somme prise le matin а Isidore.

Cependant а vingt toises des ponts, sur la rive gauche, une lumière brillait dans la lucarne d'une maison basse.

Deslauriers l'aperçut. Alors, il dit emphatiquement, tout en retirant son chapeau :

-- " Vénus, reine des cieux, serviteur ! Mais la Pénurie est la mère de la Sagesse. Nous a-t-on assez calomniés pour ça, miséricorde ! "

Cette allusion а une aventure commune les mit en joie. Ils riaient très haut, dans les rues.

Puis, ayant soldé sa dépense а l'auberge, Deslauriers reconduisit Frédéric jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu ; -- et, après une longue étreinte, les deux amis se séparèrent.

Chapitre III. ------------------------------------------------------

Deux mois plus tard, Frédéric, débarqué un matin rue Coq-Héron, songea immédiatement а faire sa grande visite.

Le hasard l'avait servi. Le père Roque était venu lui apporter un rouleau de papiers, en le priant de les remettre lui-même chez M. Dambreuse ; et il accompagnait l'envoi d'un billet décacheté, où il présentait son jeune compatriote.

Mme Moreau parut surprise de cette démarche. Frédéric dissimula le plaisir qu'elle lui causait.

M. Dambreuse s'appelait de son vrai nom le comte d'Ambreuse ; mais, dès 1825, abandonnant peu а peu sa noblesse et son parti, il s'était tourné vers l'industrie ; et, l'oreille dans tous les bureaux, la main dans toutes les entreprises, а l'affût des bonnes occasions, subtil comme un Grec et laborieux comme un Auvergnat, il avait amassé une fortune que l'on disait considérable ; de plus, il était officier de la Légion d'honneur, membre du conseil général de l'Aube, député, pair de France un de ces jours ; complaisant du reste, il fatiguait le ministre par ses demandes continuelles de secours, de croix, de bureaux de tabac ; et, dans ses bouderies contre le pouvoir, il inclinait au centre gauche. Sa femme, la jolie Mme Dambreuse, que citaient les journaux de modes, présidait les assemblées de charité. En cajolant les duchesses, elle apaisait les rancunes du noble faubourg et laissait croire que M. Dambreuse pouvait encore se repentir et rendre des services.

Le jeune homme était troublé en allant chez eux.

-- " J'aurais mieux fait de prendre mon habit. On m'invitera sans doute au bal pour la semaine prochaine ? Que va-t-on me dire ? "

L'aplomb lui revint en songeant que M. Dambreuse n'était qu'un bourgeois, et il sauta gaillardement de son cabriolet sur le trottoir de la rue d'Anjou.

Quand il eut poussé une des deux portes cochères, il traversa la cour, gravit le perron et entra dans un vestibule pavé en marbre de couleur.

Un double escalier droit, avec un tapis rouge а baguettes de cuivre, s'appuyait contre les hautes murailles en stuc luisant. Il y avait, au bas des marches, un bananier dont les feuilles larges retombaient sur le velours de la rampe. Deux candélabres de bronze tenaient des globes de porcelaine suspendus а des chaоnettes ; les soupiraux des calorifères béants exhalaient un air lourd ; et l'on n'entendait que le tic-tac d'une grande horloge, dressée а l'autre bout du vestibule, sous une panoplie.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:57

Un timbre sonna ; un valet parut, et introduisit Frédéric dans une petite pièce, où l'on distinguait deux coffres-forts, avec des casiers remplis de cartons. M. Dambreuse écrivait au milieu, sur un bureau а cylindre.

Il parcourut la lettre du père Roque, ouvrit avec son canif la toile qui enfermait les papiers, et les examina.

De loin, а cause de sa taille mince, il pouvait sembler jeune encore. Mais ses rares cheveux blancs, ses membres débiles et surtout la pâleur extraordinaire de son visage accusaient un tempérament délabré. Une énergie impitoyable reposait dans ses yeux glauques, plus froids que des yeux de verre. Il avait les pommettes saillantes, et des mains а articulations noueuses.

Enfin, s'étant levé, il adressa au jeune homme quelques questions sur des personnes de leur connaissance, sur Nogent, sur ses études ; puis il le congédia en s'inclinant. Frédéric sortit par un autre corridor, et se trouva dans le bas de la cour, auprès des remises.

Un coupé bleu, attelé d'un cheval noir, stationnait devant le perron. La portière s'ouvrit, une dame y monta, et la voiture, avec un bruit sourd, se mit а rouler sur le sable.

Frédéric, en même temps qu'elle, arriva de l'autre côté, sous la porte cochère. L'espace n'étant pas assez large, il fut contraint d'attendre. La jeune femme, penchée en dehors du vasistas, parlait tout bas au concierge. Il n'apercevait que son dos, couvert d'une mante violette. Cependant, il plongeait dans l'intérieur de la voiture, tendue de reps bleu, avec des passementeries et des effilés de soie. Les vêtements de la dame l'emplissaient ; il s'échappait de cette petite boоte capitonnée un parfum d'iris, et comme une vague senteur d'élégances féminines. Le cocher lâcha les rênes, le cheval frôla la borne brusquement, et tout disparut.

Frédéric s'en revint а pied, en suivant les boulevards.

Il regrettait de n'avoir pu distinguer Mme Dambreuse.

Un peu plus haut que la rue Montmartre, un embarras de voitures lui fit tourner la tête ; et, de l'autre côté, en face, il lut sur une plaque de marbre :

JACQUES ARNOUX

Comment n'avait-il pas songé а elle, plus tôt ? La faute venait de Deslauriers, et il s'avança vers la boutique, il n'entra pas, cependant, il attendit qu'elle parût.

Les hautes glaces transparentes offraient aux regards, dans une disposition habile, des statuettes, des dessins, des gravures, des catalogues, des numéros de l'Art industriel ; et les prix de l'abonnement étaient répétés sur la porte, que décoraient, а son milieu, les initiales de l'éditeur. On apercevait, contre les murs, de grands tableaux dont le vernis brillait, puis, dans le fond, deux bahuts, chargés de porcelaines, de bronzes, de curiosités alléchantes ; un petit escalier les séparait, fermé dans le haut par une portière de moquette ; et un lustre en vieux saxe, un tapis vert sur le plancher, avec une table en marqueterie, donnaient а cet intérieur plutôt l'apparence d'un salon que d'une boutique.

Frédéric faisait semblant d'examiner les dessins. Après des hésitations infinies, il entra.

Un employé souleva la portière, et répondit que Monsieur ne serait pas " au magasin " avant cinq heures. Mais si la commission pouvait se transmettre...

-- " Non ! je reviendrai " , répliqua doucement Frédéric.

Les jours suivants furent employés а se chercher un logement ; et il se décida pour une chambre au second étage, dans un hôtel garni, rue Saint-Hyacinthe.

En portant sous son bras un buvard tout neuf, il se rendit а l'ouverture des cours. Trois cents jeunes gens, nu-tête, emplissaient un amphithéâtre où un vieillard en robe rouge dissertait d'une voix monotone ; des plumes grinçaient sur le papier. Il retrouvait dans cette salle l'odeur poussiéreuse des classes, une chaire de forme pareille, le même ennui ! Pendant quinze jours, il y retourna. Mais on n'était pas encore а l'article 3, qu'il avait lâché le Code civil, et il abandonna les Institutes а la Summa divisio personarum .

Les joies qu'il s'était promises n'arrivaient pas ; et, quand il eut épuisé un cabinet de lecture, parcouru les collections du Louvre, et plusieurs fois de suite été au spectacle, il tomba dans un désoeuvrement sans fond.

Mille choses nouvelles ajoutaient а sa tristesse. Il lui fallait compter son linge et subir le concierge, rustre а tournure d'infirmier, qui venait le matin retaper son lit, en sentant l'alcool et en grommelant. Son appartement, orné d'une pendule d'albâtre, lui déplaisait. Les cloisons étaient minces ; il entendait les étudiants faire du punch, rire, chanter.

Las de cette solitude, il rechercha un de ses anciens camarades nommé Baptiste Martinon ; et il le découvrit dans une pension bourgeoise de la rue Saint-Jacques, bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de terre.

En face de lui, une femme en robe d'indienne reprisait des chaussettes.

Martinon était ce qu'on appelle un fort bel homme : grand, joufflu, la physionomie régulière et des yeux bleuâtres а fleur de tête ; son père, un gros cultivateur, le destinait а la magistrature, -- et, voulant déjа paraоtre sérieux, il portait sa barbe taillée en collier.

Comme les ennuis de Frédéric n'avaient point de cause raisonnable et qu'il ne pouvait arguer d'aucun malheur, Martinon ne comprit rien а ses lamentations sur l'existence. Lui, il allait tous les matins а l'Ecole, se promenait ensuite dans le Luxembourg, prenait le soir sa demi-tasse au café, et, avec quinze cents francs par an et l'amour de cette ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux.

-- " Quel bonheur ! " exclama intérieurement Frédéric.

Il avait fait а l'Ecole une autre connaissance, celle de M. de Cisy, enfant de grande famille et qui semblait une demoiselle, а la gentillesse de ses manières.

M. de Cisy s'occupait de dessin, aimait le gothique.

Plusieurs fois ils allèrent ensemble admirer la Sainte-Chapelle et Notre- Dame. Mais la distinction du jeune patricien recouvrait une intelligence des plus pauvres. Tout le surprenait ; il riait beaucoup а la moindre plaisanterie, et montrait une ingénuité si complète, que Frédéric le prit d'abord pour un farceur, et finalement le considéra comme un nigaud.

Les épanchements n'étaient donc possibles avec personne ; et il attendait toujours l'invitation des Dambreuse.

Au jour de l'an, il leur envoya des cartes de visite, mais il n'en reçut aucune.

Il était retourné а l'Art industriel.

Il y retourna une troisième fois, et il vit enfin Arnoux qui se disputait au milieu de cinq а six personnes et répondit а peine а son salut ; Frédéric en fut blessé. Il n'en chercha pas moins comment parvenir jusqu'а elle.

Il eut d'abord l'idée de se présenter souvent, pour marchander des tableaux. Puis il songea а glisser dans la boоte du journal quelques articles " très forts " , ce qui amènerait des relations. Peut-être valait-il mieux courir droit au but, déclarer son amour ? Alors, il composa une lettre de douze pages, pleine de mouvements lyriques et d'apostrophes ; mais il la déchira, et ne fit rien, ne tenta rien, -- immobilisé par la peur de l'insuccès.

Au-dessus de la boutique d'Arnoux, il y avait au premier étage trois fenêtres, éclairées chaque soir. Des ombres circulaient par derrière, une surtout, c'était la sienne ; -- et il se dérangeait de très loin pour regarder ces fenêtres et contempler cette ombre.

Une négresse, qu'il croisa un jour dans les Tuileries, tenant une petite fille par la main, lui rappela la négresse de Mme Arnoux. Elle devait y venir comme les autres ; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries, son coeur battait, espérant la rencontrer. Les jours de soleil, il continuait sa promenade jusqu'au bout des Champs-Elysées.

Des femmes, nonchalamment assises dans des calèches, et dont les voiles flottaient au vent, défilaient près de lui, au pas ferme de leurs chevaux, avec un balancement insensible qui faisait craquer les cuirs vernis. Les voitures devenaient plus nombreuses, et, se ralentissant а partir du Rond-Point, elles occupaient toute la voie. Les crinières étaient près des crinières, les lanternes près des lanternes ; les étriers d'acier, les gourmettes d'argent, les boucles de cuivre, jetaient çа et lа des points lumineux entre les culottes courtes, les gants blancs, et les fourrures qui retombaient sur le blason des portières. Il se sentait comme perdu dans un monde lointain. Ses yeux erraient sur les têtes féminines ; et de vagues ressemblances amenaient а sa mémoire Mme Arnoux. Il se la figurait, au milieu des autres, dans un de ces petits coupés, pareils au coupé de Mme Dambreuse. -- Mais le soleil se couchait, et le vent froid soulevait des tourbillons de poussière. Les cochers baissaient le menton dans leurs cravates, les roues se mettaient а tourner plus vite, le macadam grinçait ; et tous les équipages descendaient au grand trot la longue avenue, en se frôlant, se dépassant, s'écartant les uns des autres, puis, sur la place de la Concorde, se dispersaient. Derrière les Tuileries, le ciel prenait la teinte des ardoises. Les arbres du jardin formaient deux masses énormes, violacées par le sommet. Les becs de gaz s'allumaient ; et la Seine, verdâtre dans toute son étendue, se déchirait en moires d'argent contre les piles des ponts.

Il allait dоner, moyennant quarante-trois sols le cachet, dans un restaurant, rue de la Harpe.

Il regardait avec dédain le vieux comptoir d'acajou, les serviettes tachées, l'argenterie crasseuse et les chapeaux suspendus contre la muraille. Ceux qui l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils causaient de leurs professeurs, de leurs maоtresses. Il s'inquiétait bien des professeurs ! Est- ce qu'il avait une maоtresse ! Pour éviter leurs joies, il arrivait le plus tard possible. Des restes de nourriture couvraient toutes les tables. Les deux garçons fatigués dormaient dans des coins, et une odeur de cuisine, de quinquet et de tabac emplissait la salle déserte.

Puis il remontait lentement les rues. Les réverbères se balançaient, en faisant trembler sur la boue de longs reflets jaunâtres. Des ombres glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était gras, la brume tombait, et il lui semblait que les ténèbres humides, l'enveloppant, descendaient indéfiniment dans son coeur.

Un remords le prit. Il retourna aux cours. Mais comme il ne connaissait rien aux matières élucidées, des choses très simples l'embarrassèrent.

Il se mit а écrire un roman intitulé : Sylvio, le fils du pêcheur . La chose se passait а Venise. Le héros, c'était lui-même ; l'héroïne, Mme Arnoux. Elle s'appelait Antonia ; -- et, pour l'avoir, il assassinait plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait sous son balcon, où palpitaient а la brise les rideaux en damas rouge du boulevard Montmartre. Les réminiscences trop nombreuses dont il s'aperçut le découragèrent ; il n'alla pas plus loin, et son désoeuvrement redoubla.

Alors, il supplia Deslauriers de venir partager sa chambre. Ils s'arrangeraient pour vivre avec ses deux mille francs de pension ; tout valait mieux que cette existence intolérable. Deslauriers ne pouvait encore quitter Troyes. Il l'engageait а se distraire, et а fréquenter Sénécal.

Sénécal était un répétiteur de mathématiques, homme de forte tête et de convictions républicaines, un futur Saint-Just, disait le clerc. Frédéric avait monté trois fois ses cinq étages, sans en recevoir aucune visite. Il n'y retourna plus.

Il voulut s'amuser. Il se rendit aux bals de l'Opéra. Ces gaietés tumultueuses le glaçaient dès la porte. D'ailleurs, il était retenu par la crainte d'un affront pécuniaire, s'imaginant qu'un souper avec un domino entraоnait а des frais considérables, était une grosse aventure.

Il lui semblait, cependant, qu'on devait l'aimer ! Quelquefois, il se réveillait le coeur plein d'espérance, s'habillait soigneusement comme pour un rendez-vous, et il faisait dans Paris des courses interminables. A chaque femme qui marchait devant lui, ou qui s'avançait а sa rencontre, il se disait : " La voilа ! " C'était, chaque fois, une déception nouvelle. L'idée de Mme Arnoux fortifiait ces convoitises. Il la trouverait peut-être sur son chemin ; et il imaginait, pour l'aborder, des complications du hasard, des périls extraordinaires dont il la sauverait.

Ainsi les jours s'écoulaient, dans la répétition des mêmes ennuis et des habitudes contractées. Il feuilletait des brochures sous les arcades de l'Odéon, allait lire la Revue des Deux Mondes au café , entrait dans une salle du Collège de France, écoutait pendant une heure une leçon de chinois ou d'économie politique. Toutes les semaines, il écrivait longuement а Deslauriers, dоnait de temps en temps avec Martinon, voyait quelquefois M. de Cisy.

Il loua un piano, et composa des valses allemandes.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:58

Un soir, au théâtre du Palais-Royal, il aperçut, dans une loge d'avant- scène, Arnoux près d'une femme. Etait-ce elle ? L'écran de taffetas vert, tiré au bord de la loge, masquait son visage. Enfin la toile se leva ; l'écran s'abattit. C'était une longue personne, de trente ans environ, fanée, et dont les grosses lèvres découvraient, en riant, des dents splendides. Elle causait familièrement avec Arnoux et lui donnait des coups d'éventail sur les doigts. Puis une jeune fille blonde, les paupières un peu rouges comme si elle venait de pleurer, s'assit entre eux. Arnoux resta dès lors а demi penché sur son épaule, en lui tenant des discours qu'elle écoutait sans répondre. Frédéric s'ingéniait а découvrir la condition de ces femmes, modestement habillées de robes sombres, а cols plats rabattus.

A la fin du spectacle, il se précipita dans les couloirs. La foule les remplissait. Arnoux, devant lui, descendait l'escalier, marche а marche, donnant le bras aux deux femmes.

Tout а coup, un bec de gaz l'éclaira. Il avait un crêpe а son chapeau. Elle était morte, peut-être ? Cette idée tourmenta Frédéric si fortement, qu'il courut le lendemain а l'Art industriel, et, payant vite une des gravures étalées devant la montre, il demanda au garçon de boutique comment se portait M. Arnoux.

Le garçon répondit :

-- " Mais très bien ! "

Frédéric ajouta en pâlissant :

-- " Et Madame ? "

-- " Madame, aussi ! "

Frédéric oublia d'emporter sa gravure.

L'hiver se termina. Il fut moins triste au printemps, se mit а préparer son examen, et, l'ayant subi d'une façon médiocre, partit ensuite pour Nogent.

Il n'alla point а Troyes voir son ami, afin d'éviter les observations de sa mère. Puis, а la rentrée, il abandonna son logement et prit, sur le quai Napoléon, deux pièces, qu'il meubla. L'espoir d'une invitation chez les Dambreuse l'avait quitté ; sa grande passion pour Mme Arnoux commençait а s'éteindre.

Chapitre IV. ------------------------------------------------------

Un matin du mois de décembre, en se rendant au cours de procédure, il crut remarquer dans la rue Saint-Jacques plus d'animation qu'а l'ordinaire. Les étudiants sortaient précipitamment des cafés, ou, par les fenêtres ouvertes, ils s'appelaient d'une maison а l'autre ; les boutiquiers, au milieu du trottoir, regardaient d'un air inquiet ; les volets se fermaient ; et, quand il arriva dans la rue Soufflot, il aperçut un grand rassemblement autour du Panthéon.

Des jeunes gens, par bandes inégales de cinq а douze, se promenaient en se donnant le bras et abordaient les groupes plus considérables qui stationnaient çа et lа ; au fond de la place, contre les grilles, des hommes en blouse péroraient, tandis que, le tricorne sur l'oreille et les mains derrière le dos, des sergents de ville erraient le long des murs, en faisant sonner les dalles sous leurs fortes bottes. Tous avaient un air mystérieux, ébahi ; on attendait quelque chose évidemment ; chacun retenait au bord des lèvres une interrogation.

Frédéric se trouvait auprès d'un jeune homme blond, а la figure avenante, et portant moustache et barbiche comme un raffiné du temps de Louis XIII. Il lui demanda la cause du désordre.

-- " Je n'en sais rien, " reprit l'autre, " ni eux non plus ! C'est leur mode а présent ! Quelle bonne farce ! "

Et il éclata de rire.

Les pétitions pour la Réforme, que l'on faisait signer dans la garde nationale, jointes au recensement Humann, d'autres événements encore, amenaient depuis six mois, dans Paris, d'inexplicables attroupements ; et même, ils se renouvelaient si souvent, que les journaux n'en parlaient plus.

-- " Cela manque de galbe et de couleur " , continua le voisin de Frédéric. " Le cuyde, messire, que nous avons dégénéré ! A la bonne époque de Loys onzième, voire de Benjamin Constant, il y avait plus de mutinerie parmi les escholiers. Je les trouve pacifiques comme moutons, bêtes comme cornichons, et idoines а estre épiciers, Pasque-Dieu ! Et voilа ce qu'on appelle la Jeunesse des écoles ! "

Il écarta les bras, largement, comme Frédéric Lemaоtre dans Robert Macaire .

-- " Jeunesse des écoles, je te bénis ! "

Ensuite, apostrophant un chiffonnier, qui remuait des écailles d'huоtres contre la borne d'un marchand de vin :

-- " En fais-tu partie, toi, de la Jeunesse des écoles ? "

Le vieillard releva une face hideuse, où l'on distinguait, au milieu d'une barbe grise, un nez rouge, et deux yeux avinés stupides.

-- " Non ! tu me parais plutôt un de ces hommes а figure patibulaire que l'on voit, dans divers groupes, semant l'or а pleines mains... Oh ! sème, mon patriarche, sème ! Corromps-moi avec les trésors d'Albion ! Are you English ? Je ne repousse pas les présents d'Artaxerxès ! Causons un peu de l'union douanière. "

Frédéric sentit quelqu'un lui toucher а l'épaule ; il se retourna. C'était Martinon, prodigieusement pâle.

-- " Eh bien ! " fit-il en poussant un gros soupir, encore une émeute ! "

Il avait peur d'être compromis, se lamentait. Des hommes en blouse, surtout, l'inquiétaient, comme appartenant а des sociétés secrètes.

-- " Est-ce qu'il y a des sociétés secrètes, " dit le jeune homme а moustaches. " C'est une vieille blague du Gouvernement, pour épouvanter les bourgeois ! "

Martinon l'engagea а parler plus bas, dans la crainte de la police.

-- " Vous croyez encore а la police, vous ? Au fait, que savez-vous, monsieur, si je ne suis pas moi-même un mouchard ? "

Et il le regarda d'une telle manière, que Martinon, fort ému, ne comprit point d'abord la plaisanterie. La foule les poussait, et ils avaient été forcés, tous les trois, de se mettre sur le petit escalier conduisant, par un couloir, dans le nouvel amphithéâtre.

Bientôt la multitude se fendit d'elle-même ; plusieurs têtes se découvrirent ; on saluait l'illustre professeur Samuel Rondelot, qui, enveloppé de sa grosse redingote, levant en l'air ses lunettes d'argent, et soufflant de son asthme, s'avançait а pas tranquilles, pour faire son cours. Cet homme était une des gloires judiciaires du XIXe siècle, le rival des Zacharie, des Ruhdorff. Sa dignité nouvelle de pair de France n'avait modifié en rien ses allures. On le savait pauvre, et un grand respect l'entourait.

Cependant, du fond de la place, quelques-uns crièrent :

-- " A bas Guizot ! "

-- " A bas Pritchard ! "

-- " A bas les vendus ! "

-- " A bas Louis-Philippe ! "

La foule oscilla, et, se pressant contre la porte de la cour qui était fermée, elle empêchait le professeur d'aller plus loin. Il s'arrêta devant l'escalier. On l'aperçut bientôt sur la dernière des trois marches. Il parla ; un bourdonnement couvrit sa voix. Bien qu'on l'aimât tout а l'heure, on le haïssait maintenant, car il représentait l'Autorité. Chaque fois qu'il essayait de se faire entendre, les cris recommençaient. Il fit un grand geste pour engager les étudiants а le suivre. Une vocifération universelle lui répondit. Il haussa les épaules dédaigneusement et s'enfonça dans le couloir. Martinon avait profité de sa place pour disparaоtre en même temps.

-- " Quel lâche ! " dit Frédéric.

-- " Il est prudent ! " reprit l'autre.

La foule éclata en applaudissements. Cette retraite du professeur devenait une victoire pour elle. A toutes les fenêtres, des curieux regardaient. Quelques-uns entonnaient la Marseillaise ; d'autres proposaient d'aller chez Béranger.

-- " Chez Laffite ! "

-- " Chez Chateaubriand ! "

-- " Chez Voltaire ! " hurla le jeune homme а moustaches blondes.

Les sergents de ville tâchaient de circuler, en disant le plus doucement qu'ils pouvaient :

-- " Partez, messieurs, partez, retirez-vous ! "

Quelqu'un cria :

-- " A bas les assommeurs ! "

C'était une injure usuelle depuis les troubles du mois de septembre. Tous la répétèrent. On huait, on sifflait les gardiens de l'ordre public ; ils commençaient а pâlir ; un d'eux n'y résista plus, et, avisant un petit jeune homme qui s'approchait de trop près, en lui riant au nez, il le repoussa si rudement, qu'il le fit tomber cinq pas plus loin, sur le dos, devant la boutique du marchand de vin. Tous s'écartèrent ; mais presque aussitôt il roula lui-même, terrassé par une sorte d'Hercule dont la chevelure, telle qu'un paquet d'étoupes, débordait sous une casquette en toile cirée.

Arrêté depuis quelques minutes au coin de la rue Saint-Jacques, il avait lâché bien vite un large carton qu'il portait pour bondir vers le sergent de ville et, le tenant renversé sous lui, il labourait sa face а grands coups de poing. Les autres sergents accoururent. Le terrible garçon était si fort, qu'il en fallut quatre, au moins, pour le dompter. Deux le secouaient par le collet, deux autres le tiraient par les bras, un cinquième lui donnait, avec le genou, des bourrades dans les reins, et tous l'appelaient brigand, assassin, émeutier. La poitrine nue et les vêtements en lambeaux, il protestait de son innocence ; il n'avait pu, de sang-froid, voir battre un enfant.

-- " Je m'appelle Dussardier ! chez MM. Valinçart frères, dentelles et nouveautés, rue de Cléry. Où est mon carton ? Je veux mon carton ! " Il répétait : " Dussardier !... rue de Cléry. Mon carton ! "

Il s'apaisa pourtant, et, d'un air stoïque, se laissa conduire vers le poste de la rue Descartes. Un flot de monde le suivit. Frédéric et le jeune homme а moustaches marchaient immédiatement par derrière, pleins d'admiration pour le commis et révoltés contre la violence du Pouvoir.

A mesure que l'on avançait, la foule devenait moins grosse.

Les sergents de ville, de temps а autre, se retournaient d'un air féroce ; et les tapageurs n'ayant plus rien а faire, les curieux rien а voir, tous s'en allaient peu а peu. Des passants, que l'on croisait, considéraient Dussardier et se livraient tout haut а des commentaires outrageants. Une vieille femme, sur sa porte, s'écria même qu'il avait volé un pain ; cette injustice augmenta l'irritation des deux amis. Enfin on arriva devant le corps de garde. Il ne restait qu'une vingtaine de personnes. La vue des soldats suffit pour les disperser.

Frédéric et son camarade réclamèrent, hardiment, celui qu'on venait de mettre en prison. Le factionnaire les menaça, s'ils insistaient, de les y fourrer eux-mêmes. Ils demandèrent le chef du poste, et déclinèrent leur nom avec leur qualité d'élèves en droit, affirmant que le prisonnier était leur condisciple.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:58

On les fit entrer dans une pièce toute nue, où quatre bancs s'allongeaient contre les murs de plâtre, enfumés. Au fond, un guichet s'ouvrit. Alors parut le robuste visage de Dussardier, qui, dans le désordre de sa chevelure, avec ses petits yeux francs et son nez carré du bout, rappelait confusément la physionomie d'un bon chien.

-- " Tu ne nous reconnais pas ? " dit Hussonnet.

C'était le nom du jeune homme а moustaches.

-- " Mais... " , balbutia Dussardier.

-- " Ne fais donc plus l'imbécile, reprit l'autre ; on sait que tu es, comme nous, élève en droit. "

Malgré leurs clignements de paupières, Dussardier ne devinait rien. Il parut se recueillir, puis tout а coup :

-- " A-t-on trouvé mon carton ? "

Frédéric leva les yeux, découragé. Hussonnet répliqua. :

-- " Ah ! ton carton, où tu mets tes notes de cours ? Oui, oui ! rassure-toi ! "

Ils redoublaient leur pantomime. Dussardier comprit enfin qu'ils venaient pour le servir ; et il se tut, craignant de les compromettre. D'ailleurs, il éprouvait une sorte de honte en se voyant haussé au rang social d'étudiant et le pareil de ces jeunes hommes qui avaient des mains si blanches.

-- " Veux-tu faire dire quelque chose а quelqu'un ? " demanda Frédéric.

-- " Non, merci, а personne. "

-- " Mais ta famille ? "

Il baissa la tête sans répondre : le pauvre garçon était bâtard. Les deux amis restaient étonnés de son silence.

-- " As-tu de quoi fumer ? " reprit Frédéric.

Il se palpa, puis retira du fond de sa poche les débris d'une pipe, -- une belle pipe en écume de mer, avec un tuyau en bois noir, un couvercle d'argent et un bout d'ambre.

Depuis trois ans, il travaillait а en faire un chef-d'oeuvre. Il avait eu soin d'en tenir le fourneau constamment serré dans une gaine de chamois, de la fumer le plus lentement possible, sans jamais la poser sur du marbre, et, chaque soir, de la suspendre au chevet de son lit. A présent, il en secouait les morceaux dans sa main dont les ongles saignaient ; et, le menton sur la poitrine, les prunelles fixes, béant, il contemplait ces ruines de sa joie avec un regard d'une ineffable tristesse.

-- " Si nous lui donnions des cigares, hein ? " dit tout bas Hussonnet, en faisant le geste d'en atteindre.

Frédéric avait déjа posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.

-- " Prends donc ! Adieu, bon courage ! "

Dussardier se jeta sur les deux mains qui s'avançaient. Il les serrait frénétiquement, la voix entrecoupée par des sanglots.

-- " Comment ?. а moi ! а moi ! "

Les deux amis se dérobèrent а sa reconnaissance, sortirent, et allèrent déjeuner ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.

Tout en séparant le beefsteak, Hussonnet apprit а son compagnon qu'il travaillait dans des journaux de modes et fabriquait des réclames pour l'Art industriel .

-- " Chez Jacques Arnoux " , dit Frédéric.

-- " Vous le connaissez ? " .

-- " Oui ! non !... C'est-а-dire je l'ai vu, je l'ai rencontré. "

Il demanda négligemment а Hussonnet s'il voyait quelquefois sa femme.

-- " De temps а autre " , reprit le bohème.

Frédéric n'osa poursuivre ses questions ; cet homme venait de prendre une place démesurée dans sa vie ; il paya la note du déjeuner, sans qu'il y eût de la part de l'autre aucune protestation.

La sympathie était mutuelle ; ils échangèrent leurs adresses, et Hussonnet l'invita cordialement а l'accompagner jusqu'а la rue de Fleurus.

Ils étaient au milieu du jardin quand l'employé d'Arnoux, retenant son haleine, contourna son visage dans une grimace abominable et se mit а faire le coq. Alors tous les coqs qu'il y avait aux environs lui répondirent par des cocoricos prolongés.

-- " C'est un signal " , dit Hussonnet.

Ils s'arrêtèrent près du théâtre Bobino, devant une maison où l'on pénétrait par une allée. Dans la lucarne d'un grenier, entre des capucines et des pois de senteur, une jeune femme se montra, nu-tête, en corset, et appuyant ses deux bras contre le bord de la gouttière.

-- " Bonjour, mon ange, bonjour, bibiche " , fit Hussonnet, en lui envoyant des baisers.

Il ouvrit la barrière d'un coup de pied, et disparut.

Frédéric l'attendit toute la semaine. Il n'osait aller chez lui, pour n'avoir point l'air impatient de se faire rendre а déjeuner ; mais il le chercha par tout le quartier latin. Il le rencontra un soir, et l'emmena dans sa chambre sur le quai Napoléon.

La causerie fut longue ; ils s'épanchèrent. Hussonnet ambitionnait la gloire et les profits du théâtre. Il collaborait а des vaudevilles non reçus, " avait des masses de plans " , tournait le couplet ; il en chanta quelques- uns. Puis, remarquant dans l'étagère un volume de Hugo et un autre de Lamartine, il se répandit en sarcasmes sur l'école romantique. Ces poètes-lа n'avaient ni bon sens ni correction, et n'étaient pas Français, surtout ! Il se vantait de savoir sa langue et épluchait les phrases les plus belles avec cette sévérité hargneuse, ce goût académique qui distinguent les personnes d'humeur folâtre quand elles abordent l'art sérieux.

Frédéric fut blessé dans ses prédilections ; il avait envie de rompre. Pourquoi ne pas hasarder, tout de suite, le mot d'où son bonheur dépendait ? Il demanda au garçon de lettres s'il pouvait le présenter chez Arnoux.

La chose était facile, et ils convinrent du jour suivant.

Hussonnet manqua le rendez-vous ; il en manqua trois autres. Un samedi, vers quatre heures, il apparut. Mais, profitant de la voiture, il s'arrêta d'abord au Théâtre Français pour avoir un coupon de loge ; il se fit descendre chez un tailleur, chez une couturière ; il écrivait des billets chez les concierges. Enfin ils arrivèrent boulevard Montmartre. Frédéric traversa la boutique, monta l'escalier. Arnoux le reconnut dans la glace placée devant son bureau ; et, tout en continuant а écrire, lui tendit la main par-dessus l'épaule.

Cinq ou six personnes, debout, emplissaient l'appartement étroit, qu'éclairait une seule fenêtre donnant sur la cour ; un canapé en damas de laine brune occupait au fond l'intérieur d'une alcôve, entre deux portières d'étoffe semblable. Sur la cheminée couverte de paperasses, il y avait une Vénus en bronze ; deux candélabres, garnis de bougies roses, la flanquaient parallèlement. A droite, près d'un cartonnier, un homme dans un fauteuil lisait le journal, en gardant son chapeau sur sa tête ; les murailles disparaissaient sous des estampes et des tableaux, gravures précieuses ou esquissées de maоtres contemporains, ornées de dédicaces, qui témoignaient pour Jacques Arnoux de l'affection la plus sincère.

-- " Cela va toujours bien ? " fit-il en se tournant vers Frédéric.

Et, sans attendre sa réponse, il demanda bas а Hussonnet :

-- " Comment l'appelez-vous, votre ami ? "

Puis tout haut :

-- " Prenez donc un cigare, sur le cartonnier, dans la boоte. "

L' Art industriel , posé au point central de Paris, était un lieu de rendez-vous commode, un terrain neutre où les rivalités se coudoyaient familièrement. On y voyait, ce jour-lа, Anténor Braive, le portraitiste des rois, Jules Burrieu, qui commençait а populariser par ses dessins les guerres d'Algérie ; le caricaturiste Sombaz, le sculpteur Vourdat, d'autres encore, et aucun ne répondait aux préjugés de l'étudiant. Leurs manières étaient simples, leurs propos libres. Le mystique Lovarias débita un conte obscène ; et l'inventeur du paysage oriental, le fameux Dittmer, portait une camisole de tricot sous son gilet, et prit l'omnibus pour s'en retourner.

Il fut d'abord question d'une nommée Apollonie, un ancien modèle, que Burrieu prétendait avoir reconnue sur le boulevard, dans une daumont. Hussonnet expliqua cette métamorphose par la série de ses entreteneurs.

-- " Comme ce gaillard-lа connaоt les filles de Paris ! " , dit Arnoux.

-- " Après vous, s'il en reste, sire " , répliqua le bohème, avec un salut militaire, pour imiter le grenadier offrant sa gourde а Napoléon.

Puis on discuta quelques toiles, où la tête d'Apollonie avait servi. Les confrères absents furent critiqués. On s'étonnait du prix de leurs oeuvres ; et tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment, lorsque entra un homme de taille moyenne, l'habit fermé par un seul bouton, les yeux vifs, l'air un peu fou.

-- " Quel tas de bourgeois vous êtes ! " dit-il. " Qu'est-ce que cela fait, miséricorde ! Les vieux qui confectionnaient des chefs-d'oeuvre ne s'inquiétaient pas du million. Corrège, Murillo... "

-- " Ajoutez Pellerin " , dit Sombaz.

Mais sans relever l'épigramme, il continua de discourir avec tant de véhémence, qu'Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois :

-- " Ma femme a besoin de vous, jeudi. N'oubliez pas ! "

Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur Mme Arnoux. Sans doute, on pénétrait chez elle par le cabinet près du divan ? Arnoux, pour prendre un mouchoir, venait de l'ouvrir ; Frédéric avait aperçu, dans le fond, un lavabo. Mais une sorte de grommellement sortit du coin de la cheminée ; c'était le personnage qui lisait son journal, dans le fauteuil. Il avait cinq pieds neuf pouces, les paupières un peu tombantes, la chevelure grise, l'air majestueux, -- et s'appelait Regimbart.

-- " Qu'est-ce donc, citoyen ? " dit Arnoux.

-- " Encore une nouvelle canaillerie du Gouvernement ! "

Il s'agissait de la destitution d'un maоtre d'école. Pellerin reprit son parallèle entre Michel-Ange et Shakespeare. Dittmer s'en allait. Arnoux le rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque. Alors, Hussonnet, croyant le moment favorable :

-- " Vous ne pourriez pas m'avancer, mon cher patron ?... "

Mais Arnoux s'était rassis et gourmandait un vieillard d'aspect sordide, en lunettes bleues.

-- " Ah ! vous êtes joli, père Isaac ! Voilа trois oeuvres décriées, perdues ! Tout le monde se fiche de moi ! On les connaоt maintenant ! Que voulez-vous que j'en fasse ? Il faudra que je les envoie en Californie !... au diable ! Taisez-vous ! "

La spécialité de ce bonhomme consistait а mettre au bas de ses tableaux des signatures de maоtres anciens. Arnoux refusait de le payer ; il le congédia brutalement. Puis, changeant de manières, il salua un monsieur décoré, gourmé, avec favoris et cravate blanche.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:59

Le coude sur l'espagnolette de la fenêtre, il lui parla pendant longtemps, d'un air mielleux. Enfin il éclata :

-- " Eh ! je ne suis pas embarrassé d'avoir des courtiers, monsieur le comte ! "

Le gentilhomme s'étant résigné, Arnoux lui solda vingt-cinq louis, et, dès qu'il fut dehors :

-- " Sont-ils assommants, ces grands seigneurs ! "

-- " Tous des misérables ! " murmura Regimbart.

A mesure que l'heure avançait, les occupations d'Arnoux redoublaient ; il classait des articles, décachetait des lettres, alignait des comptes ; au bruit du marteau dans le magasin, sortait pour surveiller les emballages, puis reprenait sa besogne ; et, tout en faisant courir sa plume de fer sur le papier, il ripostait aux plaisanteries. Il devait dоner le soir chez son avocat, et partait le lendemain pour la Belgique.

Les autres causaient des choses du jour : le portrait de Cherubini, l'hémicycle des Beaux-Arts l'Exposition prochaine. Pellerin déblatérait contre l'Institut. Les cancans, les discussions s'entrecroisaient. L'appartement, bas de plafond, était si rempli, qu'on ne pouvait remuer ; et la lumière des bougies roses passait dans la fumée des cigares comme des rayons de soleil dans la brume.

La porte, près du divan, s'ouvrit, et une grande femme mince entra, avec des gestes brusques qui faisaient sonner sur sa robe en taffetas noir toutes les breloques de sa montre.

C'était la femme entrevue, l'été dernier, au Palais-Royal. Quelques-uns, l'appelant par son nom, échangèrent avec elle des poignées de main. Hussonnet avait enfin arraché une cinquantaine de francs ; la pendule sonna sept heures ; tous se retirèrent.

Arnoux dit а Pellerin de rester, et conduisit Mlle Vatnaz dans le cabinet.

Frédéric n'entendait pas leurs paroles ; ils chuchotaient. Cependant, la voix féminine s'éleva :

-- " Depuis six mois que l'affaire est faite, j'attends toujours ! "

Il y eut un long silence. Mlle Vatnaz reparut. Arnoux lui avait encore promis quelque chose.

-- " Oh ! oh ! plus tard, nous verrons ! "

-- " Adieu, homme heureux ! " dit-elle, en s'en allant.

Arnoux rentra vivement dans le cabinet, écrasa du cosmétique sur ses moustaches, haussa ses bretelles pour tendre ses sous-pieds ; et, tout en se lavant les mains :

-- " Il me faudrait deux dessus de porte, а deux cent cinquante la pièce, genre Boucher, est-ce convenu ? "

-- " Soit " , dit l'artiste, devenu rouge.

-- " Bon ! et n'oubliez pas ma femme ! "

Frédéric accompagna Pellerin jusqu'au haut du faubourg Poissonnière, et lui demanda la permission de venir le voir quelquefois, faveur qui fut accordée gracieusement.

Pellerin lisait tous les ouvrages d'esthétique pour découvrir la véritable théorie du Beau, convaincu, quand il l'aurait trouvée, de faire des chefs- d'oeuvre. Il s'entourait de tous les auxiliaires imaginables, dessins, plâtres, modèles, gravures ; et il cherchait, se rongeait ; il accusait le temps, ses nerfs, son atelier, sortait dans la rue pour rencontrer l'inspiration, tressaillait de l'avoir saisie, puis abandonnait son oeuvre et en rêvait une autre qui devait être plus belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire et perdant ses jours en discussions, croyant а mille niaiseries, aux systèmes, aux critiques, а l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière d'art, il n'avait, а cinquante ans, encore produit que des ébauches. Son orgueil robuste l'empêchait de subir aucun découragement, mais il était toujours irrité, et dans cette exaltation а la fois factice et naturelle qui constitue les comédiens.

On remarquait en entrant chez lui deux grands tableaux, où les premiers tons, posés çа et lа, faisaient sur la toile blanche des taches de brun, de rouge et de bleu. Un réseau de lignes а la craie s'étendait par-dessus, comme les mailles vingt fois reprises d'un filet ; il était même impossible d'y rien comprendre. Pellerin expliqua le sujet de ces deux compositions en indiquant avec le pouce les parties qui manquaient. L'une devait représenter la Démence de Nabuchodonosor , l'autre l'Incendie de Rome par Néron . Frédéric les admira.

Il admira des académies de femmes échevelées, des paysages où les troncs d'arbres tordus par la tempête foisonnaient, et surtout des caprices а la plume, souvenirs de Callot, de Rembrandt ou de Goya, dont il ne connaissait pas les modèles. Pellerin n'estimait plus ces travaux de sa jeunesse ; maintenant, il était pour le grand style ; il dogmatisa sur Phidias et Winckelmann éloquemment. Les choses autour de lui renforçaient la puissance de sa parole : on voyait une tête de mort sur un prie-Dieu, des yatagans, une robe de moine ; Frédéric l'endossa.

Quand il arrivait de bonne heure, il le surprenait dans son mauvais lit de sangle, que cachait un lambeau de tapisserie ; car Pellerin se couchait tard, fréquentant les théâtres avec assiduité. Il était servi par une vieille femme en haillons, dоnait а la gargote et vivait sans maоtresse. Ses connaissances, ramassées pêle-mêle, rendaient ses paradoxes amusants. Sa haine contre le commun et le bourgeois débordait en sarcasmes d'un lyrisme superbe, et il avait pour les maоtres une telle religion, qu'elle le montait presque jusqu'а eux.

Mais pourquoi ne parlait-il jamais de Mme Arnoux ? Quant а son mari, tantôt il l'appelait un bon garçon, d'autres fois un charlatan. Frédéric attendait ses confidences.

Un jour en feuilletant un de ses cartons, il trouva dans le portrait d'une bohémienne quelque chose de Mlle Vatnaz, et, comme cette personne l'intéressait, il voulut savoir sa position.

Elle avait été, croyait Pellerin, d'abord institutrice en province ; maintenant, elle donnait des leçons et tâchait d'écrire dans les petites feuilles.

D'après ses manières avec Arnoux, on pouvait, selon Frédéric, la supposer sa maоtresse.

-- " Ah ! bah ! il en a d'autres ! "

Alors, le jeune homme, en détournant son visage qui rougissait de honte sous l'infamie de sa pensée, ajouta d'un air crâne :

-- " Sa femme le lui rend, sans doute ? "

-- " Pas du tout ! elle est honnête ! "

Frédéric eut un remords, et se montra plus assidu au journal.

Les grandes lettres composant le nom d'Arnoux sur la plaque de marbre, au haut de la boutique, lui semblaient toutes particulières et grosses de significations, comme une écriture sacrée. Le large trottoir, descendant, facilitait sa marche, la porte tournait presque d'elle-même ; et la poignée, lisse au toucher, avait la douceur et comme l'intelligence d'une main dans la sienne. Insensiblement, il devint aussi ponctuel que Regimbart.

Tous les jours, Regimbart s'asseyait au coin du feu, dans son fauteuil, s'emparait du National , ne le quittait plus, et exprimait sa pensée par des exclamations ou de simples haussements d'épaules. De temps а autre, il s'essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en boudin, et qu'il portait sur sa poitrine, entre deux boutons de sa redingote verte. Il avait un pantalon а plis, des souliers-bottes, une cravate longue ; et son chapeau а bords retroussés le faisait reconnaоtre, de loin, dans les foules.

A huit heures du matin, il descendait des hauteurs de Montmartre, pour prendre le vin blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son déjeuner, que suivaient plusieurs parties de billard, le conduisait jusqu'а trois heures. Il se dirigeait alors vers le passage des Panoramas, pour prendre l'absinthe. Après la séance chez Arnoux, il entrait а l'estaminet Bordelais, pour prendre le vermouth ; puis, au lieu de rejoindre sa femme, souvent il préférait dоner seul, dans un petit café de la place Gaillon, où il voulait qu'on lui servоt " des plats de ménage, des choses naturelles " ! Enfin, il se transportait dans un autre billard, et y restait jusqu'а minuit, jusqu'а une heure du matin, jusqu'au moment où, le gaz éteint et les volets fermés, le maоtre de l'établissement, exténué, le suppliait de sortir.

Et ce n'était pas l'amour des boissons qui attirait dans ces endroits le citoyen Regimbart, mais l'habitude ancienne d'y causer politique ; avec l'âge, sa verve était tombée, il n'avait plus qu'une morosité silencieuse. On aurait dit, а voir le sérieux de son visage, qu'il roulait le monde dans sa tête. Rien n'en sortait ; et personne, même de ses amis, ne lui connaissait d'occupations, bien qu'il se donnât pour tenir un cabinet d'affaires.

Arnoux paraissait l'estimer infiniment. Il dit un jour а Frédéric :

-- " Celui-lа en sait long, allez ! C'est un homme fort " !

Une autre fois, Regimbart étala sur son pupitre des papiers concernant des mines de kaolin en Bretagne ; Arnoux s'en rapportait а son expérience.

Frédéric se montra plus cérémonieux pour Regimbart, -- jusqu'а lui offrir l'absinthe de temps а autre ; et quoiqu'il le jugeât stupide, souvent il demeurait dans sa compagnie pendant une grande heure, uniquement parce que c'était l'ami de Jacques Arnoux.

Après avoir poussé dans leurs débuts des maоtres contemporains, le marchand de tableaux, homme de progrès, avait tâché, tout en conservant des allures artistiques, d'étendre ses profits pécuniaires. Il recherchait l'émancipation des arts, le sublime а bon marché. Toutes les industries du luxe parisien subirent son influence, qui fut bonne pour les petites choses, et funeste pour les grandes. Avec sa rage de flatter l'opinion, il détourna de leur voie les artistes habiles, corrompit les forts, épuisa les faibles, et illustra les médiocres ; il en disposait par ses relations et par sa revue. Les rapins ambitionnaient de voir leurs oeuvres а sa vitrine et les tapissiers prenaient chez lui des modèles d'ameublement. Frédéric le considérait а la fois comme millionnaire, comme dilettante, comme homme d'action. Bien des choses, pourtant, l'étonnaient, car le sieur Arnoux était malicieux dans son commerce.

Il recevait du fond de l'Allemagne ou de l'Italie une toile achetée а Paris quinze cents francs, et, exhibant une facture qui la portait а quatre mille, la revendait trois mille cinq cents, par complaisance. Un de ses tours ordinaires avec les peintres était d'exiger comme pot-de-vin une réduction de leur tableau, sous prétexte d'en publier la gravure ; il vendait toujours la réduction et jamais la gravure ne paraissait. A ceux qui se plaignaient d'être exploités, il répondait par une tape sur le ventre. Excellent d'ailleurs, il prodiguait les cigares, tutoyait les inconnus, s'enthousiasmait pour une oeuvre ou pour un homme, et, s'obstinant alors, ne regardant а rien, multipliait les courses, les correspondances, les réclames. Il se croyait fort honnête, et, dans son besoin d'expansion, racontait naïvement ses indélicatesses.

Une fois, pour vexer un confrère qui inaugurait un autre journal de peinture par un grand festin, il pria Frédéric d'écrire sous ses yeux, un peu avant l'heure du rendez-vous, des billets où l'on désinvitait les convives.

-- " Cela n'attaque pas l'honneur, vous comprenez ? "

Et le jeune homme n'osa lui refuser ce service.

Le lendemain, en entrant avec Hussonnet dans son bureau, Frédéric vit par la porte (celle qui s'ouvrait sur l'escalier) le bas d'une robe disparaоtre.

-- " Mille excuses ! " dit Hussonnet. " Si j'avais cru qu'il y eût des femmes. "

-- " Oh ! pour celle-lа c'est la mienne " , reprit Arnoux. " Elle montait me faire une petite visite, en passant. "

-- " Comment ? " dit Frédéric.

-- " Mais oui ! elle s'en retourne chez elle, а la maison. "

Le charme des choses ambiantes se retira tout а coup. Ce qu'il y sentait confusément épandu venait de s'évanouir, ou plutôt n'y avait jamais été. Il éprouvait une surprise infinie et comme la douleur d'une trahison.

Arnoux, en fouillant dans son tiroir, souriait. Se moquait-il de lui ? Le commis déposa sur la table une liasse de papiers humides.

-- " Ah ! les affiches ! " s'écria le marchand. " Je ne suis pas près de dоner ce soir ! "
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:59

Regimbart prenait son chapeau.

-- " Comment, vous me quittez ? "

-- " Sept heures ! " dit Regimbart.

Frédéric le suivit.

Au coin de la rue Montmartre, il se retourna ; il regarda les fenêtres du premier étage ; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées ! Où donc vivait-elle ? Comment la rencontrer maintenant ? La solitude se rouvrait autour de son désir plus immense que jamais !

-- " Venez-vous la prendre ? " dit Regimbart.

-- " Prendre qui ? "

-- " L'absinthe ! "

Et, cédant а ses obsessions, Frédéric se laissa conduire а l'estaminet Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur, le coude, considérait la carafe, il jetait les yeux de droite et de gauche. Mais il aperçut le profil de Pellerin sur le trottoir ; il cogna vivement contre le carreau, et le peintre n'était pas assis que Regimbart lui demanda pourquoi on ne le voyait plus а l'Art industriel .

-- " Que je crève, si j'y retourne ! C'est une brute, un bourgeois, un misérable, un drôle ! "

Ces injures flattaient la colère de Frédéric. Il en était blessé cependant, car il lui semblait qu'elles atteignaient un peu Mme Arnoux.

-- " Qu'est-ce donc qu'il vous a fait ? " dit Regimbart.

Pellerin battit le sol avec son pied, et souffla fortement, au lieu de répondre.

Il se livrait а des travaux clandestins, tels que portraits aux deux crayons ou pastiches de grands maоtres pour les amateurs peu éclairés ; et, comme ces travaux l'humiliaient, il préférait se taire, généralement. Mais " la crasse d'Arnoux " l'exaspérait trop. Il se soulagea.

D'après une commande, dont Frédéric avait été le témoin, il lui avait apporté deux tableaux. Le marchand, alors, s'était permis des critiques ! Il avait blâmé la composition, la couleur et le dessin, le dessin surtout, bref, а aucun prix n'en avait voulu. Mais, forcé par l'échéance d'un billet, Pellerin les avait cédés au juif Isaac ; et, quinze jours plus tard, Arnoux, lui-même les vendait а un Espagnol, pour deux mille francs.

-- " Pas un sou de moins ! Quelle gredinerie ! et il en fait bien d'autres, parbleu ! Nous le verrons, un de ces matins, en cour d'assises. "

-- " Comme vous exagérez ! " dit Frédéric d'une voix timide.

-- " Allons ! bon ! j'exagère ! " s'écria l'artiste, en donnant sur la table un grand coup de poing.

Cette violence rendit au jeune homme tout son aplomb. Sans doute, on pouvait se conduire plus gentiment ; cependant, si Arnoux trouvait ces deux toiles...

-- " Mauvaises ! lâchez le mot ! Les connaissez-vous ? Est-ce votre métier ? Or, vous savez, mon petit, moi, je n'admets pas cela, les amateurs ! "

-- " Eh ! ce ne sont pas mes affaires ! " dit Frédéric.

-- " Quel intérêt avez-vous donc а le défendre ? " reprit froidement Pellerin.

Le jeune homme balbutia :

-- " Mais... parce que je suis son ami. "

-- " Embrassez-le de ma part ! bonsoir ! "

Et le peintre sortit furieux, sans parler, bien entendu, de sa consommation.

Frédéric s'était convaincu lui-même, en défendant Arnoux. Dans l'échauffement de son éloquence, il fut pris de tendresse pour cet homme intelligent et bon, que ses amis calomniaient et qui maintenant travaillait tout seul, abandonné. Il ne résista pas au singulier besoin de le revoir immédiatement. Dix minutes après, il poussait la porte du magasin.

Arnoux élaborait, avec son commis, des affiches monstres, pour une exposition de tableaux.

-- " Tiens ! qui vous ramène ? "

Cette question bien simple embarrassa Frédéric ; et, ne sachant que répondre, il demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son calepin, un petit calepin en cuir bleu.

-- " Celui où vous mettez vos lettres de femmes ? " dit Arnoux.

Frédéric, en rougissant comme une vierge, se défendit d'une telle supposition.

-- " Vos poésies, alors ? " répliqua le marchand.

Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur, la bordure ; et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air de méditation, et surtout par ses mains qui se promenaient sur les affiches, - - de grosses mains, un peu molles, а ongles plats. Enfin Arnoux se leva ; et, en disant : " C'est fait ! " il lui passa la main sous le menton, familièrement. Cette privauté déplut а Frédéric, il se recula ; puis il franchit le seuil du bureau, pour la dernière fois de son existence, croyait-il. Mme Arnoux, elle-même, se trouvait comme diminuée par la vulgarité de son mari.

Il reçut, dans la même semaine, une lettre où Deslauriers annonçait qu'il arriverait а Paris, jeudi prochain. Alors, il se rejeta violemment sur cette affection plus solide et plus haute. Un pareil homme valait toutes les femmes. Il n'aurait plus besoin de Regimbart, de Pellerin, d'Hussonnet, de personne ! Afin de mieux loger son ami, il acheta une couchette de fer, un second fauteuil, dédoubla sa literie ; et, le jeudi matin, il s'habillait pour aller au-devant de Deslauriers quand un coup de sonnette retentit а sa porte. Arnoux entra.

-- " Un mot, seulement ! Hier, on m'a envoyé de Genève une belle truite ; nous comptons sur vous, tantôt, а sept heures juste... C'est rue de Choiseul, 24 bis. N'oubliez pas ! "

Frédéric fut obligé de s'asseoir. Ses genoux chancelaient. Il se répétait : " Enfin ! enfin ! " Puis il écrivit а son tailleur, а son chapelier, а son bottier ; et il fit porter ces trois billets par trois commissionnaires différents. La clef tourna dans la serrure et le concierge parut, avec une malle sur l'épaule.

Frédéric, en apercevant Deslauriers, se mit а trembler comme une femme adultère sous le regard de son époux.

-- " Qu'est-ce donc qui te prend ? " dit Deslauriers, " tu dois cependant avoir reçu de moi une lettre ? "

Frédéric n'eut pas la force de mentir.

Il ouvrit les bras et se jeta sur sa poitrine.

Ensuite, le clerc conta son histoire. Son père n'avait pas voulu rendre ses comptes de tutelle, s'imaginant que ces comptes-lа se prescrivaient par dix ans. Mais, fort en procédure, Deslauriers avait enfin arraché tout l'héritage de sa mère, sept mille francs nets, qu'il tenait lа, sur lui, dans un vieux portefeuille.

-- " C'est une réserve, en cas de malheur. Il faut que j'avise а les placer et а me caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui, vacance complète, et tout а toi, mon vieux ! "

-- " Oh ! ne te gêne pas ! " dit Frédéric. " Si tu avais ce soir quelque chose d'important... "

-- " Allons donc ! Je serais un fier misérable. " ..

Cette épithète, lancée au hasard, toucha Frédéric en plein coeur, comme une allusion outrageante.

Le concierge avait disposé sur la table, auprès du feu, des côtelettes, de la galantine, une langouste, un dessert, et deux bouteilles de vin de Bordeaux. Une réception si bonne émut Deslauriers.

-- " Tu me traites comme un roi, ma parole ! "

Ils causèrent de leur passé, de l'avenir ; et, de temps а autre, ils se prenaient les mains par-dessus la table, en se regardant une minute avec attendrissement. Mais un commissionnaire apporta un chapeau neuf. Deslauriers remarqua, tout haut, combien la coiffe était brillante.

Puis le tailleur, lui-même, vint remettre l'habit auquel il avait donné un coup de fer.

-- " On croirait que tu vas te marier " , dit Deslauriers.

Une heure après, un troisième individu survint et retira d'un grand sac noir une paire de bottes vernies, splendides. Pendant que Frédéric les essayait, le bottier observait narquoisement la chaussure du provincial.

-- " Monsieur n'a besoin de rien ? "

-- " Merci " , répliqua le Clerc, en rentrant sous sa chaise ses vieux souliers а cordons.

Cette humiliation gêna Frédéric. Il reculait а faire son aveu. Enfin, il s'écria, comme saisi par une idée :

-- " Ah ! saprelotte, j'oubliais ! "

-- " Quoi donc ? "

-- " Ce soir, je dоne en ville ! "

-- " Chez les Dambreuse ? Pourquoi ne m'en parles-tu jamais dans tes lettres ? "

Ce n'était pas chez les Dambreuse, mais chez les Arnoux.

-- " Tu aurais dû m'avertir ! " dit Deslauriers. " Je serais venu un jour plus tard. "

-- " Impossible ! " répliqua brusquement Frédéric. " On ne m'a invité que ce matin, tout а l'heure. "

Et, pour racheter sa faute et en distraire son ami, il dénoua les cordes emmêlées de sa malle, il arrangea dans la commode toutes ses affaires, il voulait lui donner son propre lit, coucher dans le cabinet au bois. Puis, dès quatre heures, il commença les préparatifs de sa toilette.

-- " Tu as bien le temps ! " dit l'autre.

Enfin, il s'habilla, il partit.

-- " Voilа les riches ! " pensa Deslauriers.

Et il alla dоner rue Saint-Jacques, chez un petit restaurateur qu'il connaissait.

Frédéric s'arrêta plusieurs fois dans l'escalier, tant son coeur battait fort. Un de ses gants trop juste éclata ; et, tandis qu'il enfonçait la déchirure sous la manchette de sa chemise, Arnoux, qui montait par derrière, le saisit au bras et le fit entrer.

L'antichambre, décorée а la chinoise, avait une lanterne peinte, au plafond, et des bambous dans les coins. En traversant le salon, Frédéric trébucha contre une peau de tigre. On n'avait point allumé les flambeaux, mais deux lampes brûlaient dans le boudoir tout au fond.

Mlle Marthe vint dire que sa maman s'habillait. Arnoux l'enleva jusqu'а la hauteur de sa bouche pour la baiser ; puis, voulant choisir lui-même dans la cave certaines bouteilles de vin, il laissa Frédéric avec l'enfant.

Elle avait grandi beaucoup depuis le voyage de Montereau. Ses cheveux bruns descendaient en longs anneaux frisés sur ses bras nus. Sa robe, plus bouffante que le jupon d'une danseuse, laissait voir ses mollets roses, et toute sa gentille personne sentait frais comme un bouquet. Elle reçut les compliments du monsieur avec des airs de coquette, fixa sur lui ses yeux profonds, puis, se coulant parmi les meubles, disparut comme un chat.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:59

Il n'éprouvait plus aucun trouble. Les globes des lampes, recouverts d'une dentelle en papier, envoyaient un jour laiteux et qui attendrissait la couleur des murailles, tendues de satin mauve. A travers les lames du garde-feu, pareil а un gros éventail, on apercevait les charbons dans la cheminée ; il y avait, contre la pendule, un coffret а fermoirs d'argent. Çа et lа, des choses intimes traоnaient : une poupée au milieu de la causeuse, un fichu contre le dossier d'une chaise, et, sur la table а ouvrage, un tricot de laine d'où pendaient en dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas. C'était un endroit paisible, honnête et familier tout ensemble.

Arnoux rentra ; et, par l'autre portière, Mme Arnoux parut. Comme elle se trouvait enveloppée d'ombre, il ne distingua d'abord que sa tête. Elle avait une robe de velours noir et, dans les cheveux, une longue bourse algérienne en filet de soie rouge qui, s'entortillant а son peigne, lui tombait sur l'épaule gauche.

Arnoux présenta Frédéric.

-- " Oh ! je reconnais Monsieur parfaitement " , répondit-elle.

Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps : Dittmer, Lovarias, Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris, deux critiques d'art collègues d'Hussonnet, un fabricant de papier, et enfin l'illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant de la grande peinture, qui portait gaillardement avec sa gloire, ses quatre-vingts années et son gros ventre.

Lorsqu'on passa dans la salle а manger, Mme Arnoux prit son bras. Une chaise était restée vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait tout en l'exploitant. D'ailleurs, il redoutait sa terrible langue -- si bien que, pour l'attendrir, il avait publié dans l'Art industriel son portrait accompagné d'éloges hyperboliques ; et Pellerin, plus sensible а la gloire qu'а l'argent, apparut vers huit heures, tout essoufflé. Frédéric s'imagina qu'ils étaient réconciliés depuis longtemps.

La compagnie, les mets, tout lui plaisait. La salle, telle qu'un parloir moyen âge, était tendue de cuir battu ; une étagère hollandaise se dressait devant un râtelier de chibouques ; et, autour de la table, les verres de Bohême diversement colorés, faisaient au milieu des fleurs et des fruits comme une illumination dans un jardin.

Il eut а choisir entre dix espèces de moutarde. Il mangea du daspachio, du cari, du gingembre, des merles de Corse, des lasagnes romaines ; il but des vins extraordinaires, du lip-fraoli et du tokay. Arnoux se piquait effectivement de bien recevoir. Il courtisait en vue des comestibles tous les conducteurs de malles-poste, et il était lié avec des cuisiniers de grandes maisons qui lui communiquaient des sauces.

Mais la causerie surtout amusait Frédéric. Son goût pour les voyages fut caressé par Dittmer, qui parla de l'Orient ; il assouvit sa curiosité des choses du théâtre en écoutant Rosenwald causer de l'Opéra ; et l'existence atroce de la bohème lui parut drôle, а travers la gaieté d'Hussonnet, lequel narra, d'une manière pittoresque, comment il avait passé tout un hiver, n'ayant pour nourriture que du fromage de Hollande. Puis, une discussion entre Lovarias et Burrieu, sur l'école florentine, lui révéla des chefs-d'oeuvre, lui ouvrit des horizons, et il eut du mal а contenir son enthousiasme quand Pellerin s'écria :

-- " Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité ! Qu'est-ce que cela veut dire, la réalité ? Les uns voient noir, d'autres bleu, la multitude voit bête. Rien de moins naturel que Michel-Ange, rien de plus fort ! Le souci de la vérité extérieure dénote la bassesse contemporaine ; et l'art deviendra, si l'on continue, je ne sais quelle rocambole au-dessous de la religion comme poésie, et de la politique comme intérêt. Vous n'arriverez pas а son but, -- oui, son but ! -- qui est de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites oeuvres, malgré toutes vos finasseries d'exécution. Voilа les tableaux de Bassolier, par exemple : c'est joli, coquet, propret, et pas lourd ! Ça peut se mettre dans la poche, se prendre en voyage ! Les notaires achètent ça vingt mille francs ; il y a pour trois sous d'idées ; mais, sans l'idée, rien de grand ! sans grandeur, pas de beau ! L'Olympe est une montagne ! Le plus crâne monument, ce sera toujours les Pyramides. Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un sauvage qu'un coiffeur ! "

Frédéric, en écoutant ces choses, regardait Mme Arnoux. Elles tombaient dans son esprit comme des métaux dans une fournaise, s'ajoutaient а sa passion et faisaient de l'amour.

Il était assis trois places au-dessous d'elle, sur le même côté. De temps а autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour adresser quelques mots а sa petite fille ; et, comme elle souriait alors, une fossette se creusait dans sa joue, ce qui donnait а son visage un air de bonté plus délicate.

Au moment des liqueurs, elle disparut. La conversation devint très libre ; M. Arnoux y brilla, et Frédéric fut étonné du cynisme de ces hommes. Cependant, leur préoccupation de la femme établissait entre eux et lui comme une égalité, qui le haussait dans sa propre estime.

Rentré au salon, il prit, par contenance, un des albums traоnant sur la table. Les grands artistes de l'époque l'avaient illustré de dessins, y avaient mis de la prose, des vers, ou simplement leurs signatures ; parmi les noms fameux, il s'en trouvait beaucoup d'inconnus, et les pensées curieuses n'apparaissaient que sous un débordement de sottises. Toutes contenaient un hommage plus ou moins direct а Mme Arnoux. Frédéric aurait eu peur d'écrire une ligne а côté.

Elle alla chercher dans son boudoir le coffret а fermoirs d'argent qu'il avait remarqué sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari, un ouvrage de la Renaissance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent, sa femme le remerciait ; il fut pris d'attendrissement, et lui donna devant le monde un baiser.

Ensuite, tous causèrent çа et lа, par groupes ; le bonhomme Meinsius était avec Mme Arnoux, sur une bergère, près du feu ; elle se penchait vers son oreille, leurs têtes se touchaient ; -- et Frédéric aurait accepté d'être sourd, infirme et laid pour un nom illustre et des cheveux blancs, enfin pour avoir quelque chose qui l'intronisât dans une intimité pareille. Il se rongeait le coeur, furieux contre sa jeunesse.

Mais elle vint dans l'angle du salon où il se tenait, lui demanda s'il connaissait quelques-uns des convives, s'il aimait la peinture, depuis combien de temps il étudiait а Paris. Chaque mot qui sortait de sa bouche semblait а Frédéric être une chose nouvelle, une dépendance exclusive de sa personne. Il regardait attentivement les effilés de sa coiffure, caressant par le bout son épaule nue ; et il n'en détachait pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair féminine ; cependant, il n'osait lever ses paupières, pour la voir plus haut, face а face.

Rosenwald les interrompit, en priant Mme Arnoux de chanter quelque chose. Il préluda, elle attendait ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un son pur, long, filé, monta dans l'air.

Frédéric ne comprit rien aux paroles italiennes.

Cela commençait sur un rythme grave, tel qu'un chant d'église, puis, s'animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout а coup ; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large et paresseuse.

Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières en avançant le front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans les cordes basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule ; sa poitrine se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des roulades se renversait mollement comme sous des baisers aériens ; elle lança trois notes aiguës, redescendit, en jeta une plus haute encore, et, après un silence, termina par un point d'orgue.

Rosenwald n'abandonna pas le piano. Il continua de jouer, pour lui- même. De temps а autre, un des convives disparaissait. A onze heures, comme les derniers s'en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin, sous prétexte de le reconduire. Il était de ces gens qui se disent malades quand ils n'ont pas fait leur tour après dоner.

Mme Arnoux s'était avancée dans l'antichambre ; Dittmer et Hussonnet la saluaient, elle leur tendit la main ; elle la tendit également а Frédéric ; et il éprouva comme une pénétration а tous les atomes de sa peau.

Il quitta ses amis ; il avait besoin d'être seul. Son coeur débordait. Pourquoi cette main offerte ? Etait-ce un geste irréfléchi, ou un encouragement ? " Allons donc ! je suis fou ! " Qu'importait d'ailleurs, puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter tout а son aise, vivre dans son atmosphère.

Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde passait, en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades grises, leurs fenêtres closes ; et il songeait dédaigneusement а tous ces êtres humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la voir, et dont pas un même ne se doutait qu'elle vécût ! Il n'avait plus conscience du milieu, de l'espace, de rien ; et, battant le sol du talon, en frappant avec sa canne les volets des boutiques, il allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraоné. Un air humide l'enveloppa ; il se reconnut au bord des quais.

Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle était de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu par les grandes masses d'ombre qui se levaient de chaque côté du fleuve.

Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au-delа, sur les toits ; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement ; un vent léger soufflait.

Il s'était arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge d'une église, une heure sonna, lentement, pareille а une voix qui l'eût appelé.

Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. Il se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand poète ; -- et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa vocation ! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir infaillible.

Quand il eut refermé sa porte, il entendit quelqu'un qui ronflait dans le cabinet noir, près de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait plus.

Son visage s'offrait а lui dans la glace. Il se trouva beau, et resta une minute а se regarder.

Chapitre V. ------------------------------------------------------

Le lendemain, avant midi, il s'était acheté une boоte de couleurs, des pinceaux, un chevalet. Pellerin consentit а lui donner des leçons, et Frédéric l'emmena dans son logement pour voir si rien ne manquait parmi ses ustensiles de peinture.

Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil. Le clerc dit en le montrant :

-- " C'est lui ! le voilа ! Sénécal ! "

Ce garçon déplut а Frédéric. Son front était rehaussé par la coupe de ses cheveux taillés en brosse. Quelque chose de dur et de froid perçait dans ses yeux gris ; et sa longue redingote noire, tout son costume sentait le pédagogue et l'ecclésiastique.

D'abord, on causa des choses du jour, entre autres du Stabat de Rossini ; Sénécal, interrogé, déclara qu'il n'allait jamais au théâtre. Pellerin ouvrit la boоte de couleurs.

-- " Est-ce pour toi, tout cela ? " dit le clerc.

-- " Mais sans doute ! "

-- " Tiens ! quelle idée ! "

Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de mathématiques feuilletait un volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même, et lisait а voix basse des passages, tandis que Pellerin et Frédéric examinaient ensemble la palette, le couteau, les vessies, puis ils vinrent а s'entretenir du dоner chez Arnoux.

-- " Le marchand de tableaux ? " demanda Sénécal. " Joli monsieur, vraiment ! "
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:00

-- " Pourquoi donc ? " dit Pellerin.

Sénécal répliqua :

-- " Un homme qui bat monnaie avec des turpitudes politiques ! "

Et il se mit а parler d'une lithographie célèbre, représentant toute la famille royale livrée а des occupations édifiantes : Louis-Philippe tenait un code, la reine un paroissien, les princesses brodaient, le duc de Nemours ceignait un sabre ; M. de Joinville montrait une carte géographique а ses jeunes frères ; on apercevait, dans le fond, un lit а deux compartiments. Cette image, intitulée Une bonne famille , avait fait les délices des bourgeois, mais l'affliction des patriotes. Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur, répondit que toutes les opinions se valaient ; Sénécal protesta. L'Art devait exclusivement viser а la moralisation des masses ! Il ne fallait reproduire que des sujets poussant aux actions vertueuses ; les autres étaient nuisibles.

-- " Mais ça dépend de l'exécution ! " cria Pellerin. " Je peux faire des chefs-d'oeuvre ! "

-- " Tant pis pour vous, alors ! on n'a pas le droit.... "

-- " Comment ? "

-- " Non ! monsieur, vous n'avez pas le droit de m'intéresser а des choses que je réprouve !. Qu'avons-nous besoin de laborieuses bagatelles, dont il est impossible de tirer aucun profit, de ces Vénus, par exemple, avec tous vos paysages ? Je ne vois pas lа d'enseignement pour le peuple ! Montrez-nous ses misères, plutôt ! enthousiasmez-nous pour ses sacrifices ! Eh ! bon Dieu, les sujets ne manquent pas : la ferme, l'atelier.... "

Pellerin en balbutiait d'indignation, et, croyant avoir trouvé un argument :

-- " Molière, l'acceptez-vous ? "

-- " Soit ! " dit Sénécal. " Je l'admire comme précurseur de la Révolution française. "

-- " Ah ! la Révolution ! Quel art ! Jamais il n'y a eu d'époque plus pitoyable ! "

-- " Pas de plus grande, monsieur ! "

Pellerin se croisa les bras, et, le regardant en face :

-- " Vous m'avez l'air d'un fameux garde national ! "

Son antagoniste, habitué aux discussions, répondit :

-- " Je n' en suis pas ! et je la déteste autant que vous. Mais, avec des principes pareils, on corrompt les foules ! Ça fait le compte du Gouvernement, du reste ! il ne serait pas si fort sans la complicité d'un tas de farceurs comme celui-lа. "

Le peintre prit la défense du marchand, car les opinions de Sénécal l'exaspéraient. Il osa même soutenir que Jacques Arnoux était un véritable coeur d'or, dévoué а ses amis, chérissant sa femme.

-- " Oh ! oh ! si on lui offrait une bonne somme, il ne la refuserait pas pour servir de modèle. "

Frédéric devint blême.

-- " Il vous a donc fait bien du tort, monsieur ? "

-- " A moi ? non ! Je l'ai vu, une fois, au café, avec un ami. Voilа tout. "

Sénécal disait vrai. Mais il se trouvait agacé, quotidiennement, par les réclames de l' Art industriel . Arnoux était, pour lui, le représentant d'un monde qu'il jugeait funeste а la démocratie. Républicain austère, il suspectait de corruption toutes les élégances, n'ayant d'ailleurs aucun besoin, et étant d'une probité inflexible.

La conversation eut peine а reprendre. Le peintre se rappela bientôt son rendez-vous, le répétiteur ses élèves ; et, quand ils furent sortis, après un long silence, Deslauriers fit différentes questions sur Arnoux.

-- " Tu m'y présenteras plus tard, n'est-ce pas, mon vieux ? "

-- " Certainement " , dit Frédéric.

Puis ils avisèrent а leur installation. Deslauriers avait obtenu, sans peine, une place de second clerc chez un avoué, pris а l'Ecole de droit son inscription, acheté les livres indispensables, -- et la vie qu'ils avaient tant rêvée commença.

Elle fut charmante, grâce а la beauté de leur jeunesse. Deslauriers, n'ayant parlé d'aucune convention pécuniaire, Frédéric n'en parla pas. Il subvenait а toutes les dépenses, rangeait l'armoire, s'occupait du ménage ; mais, s'il fallait donner une mercuriale au concierge, le Clerc s'en chargeait, continuant, comme au collège, son rôle de protecteur et d'aоné.

Séparés tout le long du jour, ils se retrouvaient le soir. Chacun prenait sa place au coin du feu et se mettait а la besogne. Ils ne tardaient pas а l'interrompre. C'étaient des épanchements sans fin, des gaietés sans cause, et des disputes quelquefois, а propos de la lampe qui filait, ou d'un livre égaré, colères d'une minute, que des rires apaisaient.

La porte du cabinet au bois restant ouverte, ils bavardaient de loin, dans leur lit.

Le matin, ils se promenaient en manches de chemise sur leur terrasse ; le soleil se levait, des brumes légères passaient sur le fleuve, on entendait un glapissement dans le marché aux fleurs а côté ; -- et les fumées de leurs pipes tourbillonnaient dans l'air pur, qui rafraоchissait leurs yeux encore bouffis ; ils sentaient, en l'aspirant, un vaste espoir épandu.

Quand il ne pleuvait pas, le dimanche, ils sortaient ensemble ; et, bras dessus bras dessous, ils s'en allaient par les rues. Presque toujours la même réflexion leur survenait а la fois, ou bien, ils causaient, sans rien voir autour d'eux. Deslauriers ambitionnait la richesse, comme moyen de puissance sur les hommes. Il aurait voulu remuer beaucoup de monde, faire beaucoup de bruit, avoir trois secrétaires sous ses ordres, et un grand dоner politique une fois par semaine. Frédéric se meublait un palais а la moresque, pour vivre couché sur des divans de cachemire, au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres ; -- et ces choses rêvées devenaient а la fin tellement précises, qu'elles le désolaient comme s'il les avait perdues.

-- " A quoi bon causer de tout cela " , disait-il, " puisque jamais nous ne l'aurons ! "

-- " Qui sait ? " reprenait Deslauriers.

Malgré ses opinions démocratiques, il l'engageait а s'introduire chez les Dambreuse. L'autre objectait ses tentatives.

-- " Bah ! retournes-y ! On t'invitera ! "

Ils reçurent, vers le milieu du mois de mars, parmi des notes assez lourdes, celles du restaurateur qui leur apportait а dоner. Frédéric, n'ayant point la somme suffisante, emprunta cent écus а Deslauriers ; quinze jours plus tard, il réitéra la même demande, et le Clerc le gronda pour les dépenses auxquelles il se livrait chez Arnoux.

Effectivement, il n'y mettait point de modération. Une vue de Venise, une vue de Naples et une autre de Constantinople occupant le milieu des trois murailles, des sujets équestres d'Alfred de Dreux çа et lа, un groupe de Pradier sur la cheminée, des numéros de l'Art industriel sur le piano, et des cartonnages par terre dans les angles, encombraient le logis d'une telle façon, qu'on avait peine а poser un livre, а remuer les coudes. Frédéric prétendait qu'il lui fallait tout cela pour sa peinture.

Il travaillait chez Pellerin. Mais souvent Pellerin était en courses, -- ayant coutume d'assister а tous les enterrements et événements dont les journaux devaient rendre compte ; -- et Frédéric passait des heures entièrement seul dans l'atelier. Le calme de cette grande pièce, où l'on n'entendait que le trottinement des souris, la lumière qui tombait du plafond, et jusqu'au ronflement du poêle, tout le plongeait d'abord dans une sorte de bien-être intellectuel. Puis ses yeux, abandonnant son ouvrage, se portaient sur les écaillures de la muraille, parmi les bibelots de l'étagère, le long des torses où la poussière amassée faisait comme des lambeaux de velours ; et, tel un voyageur perdu au milieu d'un bois et que tous les chemins ramènent а la même place, continuellement, il retrouvait au fond de chaque idée le souvenir de Mme Arnoux.

Il se fixait des jours pour aller chez elle ; arrivé au second étage, devant sa porte, il hésitait а sonner. Des pas se rapprochaient ; on ouvrait, et, а ces mots : " Madame est sortie " , c'était une délivrance, et comme un fardeau de moins sur son coeur.

Il la rencontra, pourtant. La première fois, il y avait trois dames avec elle ; une autre après-midi, le maоtre d'écriture de Mlle Marthe survint. D'ailleurs, les hommes que recevait Mme Arnoux ne lui faisaient point de visites. Il n'y retourna plus, par discrétion.

Mais il ne manquait pas, pour qu'on l'invitât aux dоners du jeudi, de se présenter а l'Art industriel , chaque mercredi, régulièrement ; et il y restait après tous les autres, plus longtemps que Regimbart, jusqu'а la dernière minute, en feignant de regarder une gravure, de parcourir un journal. Enfin Arnoux lui disait :

-- " Etes-vous libre, demain soir ? " Il acceptait avant que la phrase fût achevée. Arnoux semblait le prendre en affection. Il lui montra l'art de reconnaоtre les vins, а brûler le punch, а faire des salmis de bécasses ; Frédéric suivait docilement ses conseils, -- aimant tout ce qui dépendait de Mme Arnoux, ses meubles, ses domestiques, sa maison, sa rue.

Il ne parlait guère pendant ces dоners ; il la contemplait. Elle avait а droite, contre la tempe, un petit grain de beauté ; ses bandeaux étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et toujours comme un peu humides sur les bords ; elle les flattait de temps а autre, avec deux doigts seulement. Il connaissait la forme de chacun de ses ongles, il se délectait а écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle passait auprès des portes, il humait en cachette la senteur de son mouchoir ; son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses particulières, importantes comme des oeuvres d'art, presque animées comme des personnes ; toutes lui prenaient le coeur et augmentaient sa passion.

Il n'avait pas eu la force de la cacher а Deslauriers. Quand il revenait de chez Mme Arnoux, il le réveillait comme par mégarde, afin de pouvoir causer d'elle.

Deslauriers, qui couchait dans le cabinet au bois, près de la fontaine, poussait un long bâillement. Frédéric s'asseyait au pied de son lit. D'abord il parlait du dоner, puis il racontait mille détails insignifiants, où il voyait des marques de mépris ou d'affection. Une fois, par exemple, elle avait refusé son bras, pour prendre celui de Dittmer, et Frédéric se désolait.

-- " Ah ! quelle bêtise ! "

Ou bien elle l'avait appelé son " ami " .

-- " Vas-y gaiement, alors ! "

-- " Mais je n'ose pas " disait Frédéric.

-- " Eh bien, n'y pense plus Bonsoir. " .

Deslauriers se retournait vers la ruelle et s'endormait. Il ne comprenait rien а cet amour, qu'il regardait comme une dernière faiblesse d'adolescence ; et, son intimité ne lui suffisant plus, sans doute, il imagina de réunir leurs amis communs une fois la semaine.

Ils arrivaient le samedi, vers neuf heures. Les trois rideaux d'algérienne étaient soigneusement tirés ; la lampe et quatre bougies brûlaient ; au milieu de la table, le pot а tabac, tout plein de pipes, s'étalait entre les bouteilles de bière, la théière, un flacon de rhum et des petits fours. On discutait sur l'immortalité de l'âme, on faisait des parallèles entre les professeurs.

Hussonnet, un soir, introduisit un grand jeune homme habillé d'une redingote trop courte des poignets, et la contenance embarrassée. C'était le garçon qu'ils avaient réclamé au poste, l'année dernière.

N'ayant pu rendre а son maоtre le carton de dentelles perdu dans la bagarre, celui-ci l'avait accusé de vol, menacé des tribunaux ; maintenant, il était commis dans une maison de roulage. Hussonnet, le matin, l'avait rencontré au coin d'une rue ; et il l'amenait, car Dussardier, par reconnaissance, voulait voir " l'autre " .

Il tendit а Frédéric le porte-cigares encore plein, et qu'il avait gardé religieusement avec l'espoir de le rendre. Les jeunes gens l'invitèrent а revenir. Il n'y manqua pas.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:00

Tous sympathisaient. D'abord, leur haine du Gouvernement avait la hauteur d'un dogme indiscutable. Martinon seul tâchait de défendre Louis-Philippe. On l'accablait sous les lieux communs traоnant dans les journaux : l'embastillement de Paris, les lois de septembre, Pritchard, lord Guizot, -- si bien que Martinon se taisait, craignant d'offenser quelqu'un. En sept ans de collège, il n'avait pas mérité de pensum, et, а l'Ecole de droit, il savait plaire aux professeurs. Il portait ordinairement une grosse redingote couleur mastic, avec des claques en caoutchouc ; mais il apparut un soir dans une toilette de marié : gilet de velours а châle, cravate blanche, chaоne d'or.

L'étonnement redoubla quand on sut qu'il sortait de chez M. Dambreuse. En effet, le banquier Dambreuse venait d'acheter au père Martinon une partie de bois considérable ; le bonhomme lui ayant présenté son fils, il les avait invités а dоner tous les deux.

-- " Y avait-il beaucoup de truffes " , demanda Deslauriers, " et as-tu pris la taille а son épouse, entre deux portes, sicut decet ? "

Alors, la conversation s'engagea sur les femmes. Pellerin n'admettait pas qu'il y eût de belles femmes (il préférait les tigres) ; d'ailleurs, la femelle de l'homme était une créature inférieure dans la hiérarchie esthétique.

-- " Ce qui vous séduit est particulièrement ce qui la dégrade comme idée ; je veux dire les seins, les cheveux. " ..

-- " Cependant " , objecta Frédéric, " de longs cheveux noirs, avec de grands yeux noirs... "

-- " Oh ! connu ! " s'écria Hussonnet. " Assez d'Andalouses sur la pelouse ! des choses antiques ? serviteur ! Car enfin, voyons, pas de blagues ! une lorette est plus amusante que la Vénus de Milo ! Soyons Gaulois, nom d'un petit bonhomme ! et Régence si nous pouvons !

-- " Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire !

-- " Il faut passer de la brune а la blonde ! -- Est-ce votre avis, père Dussardier ? "

Dussardier ne répondit pas. Tous le pressèrent pour connaоtre ses goûts.

-- " Eh bien " , fit-il en rougissant, " moi, je voudrais aimer la même, toujours ! "

Cela fut dit d'une telle façon, qu'il y eut un moment de silence, les uns étant surpris de cette candeur, et les autres y découvrant, peut-être, la secrète convoitise de leur âme.

Sénécal posa sur le chambranle sa chope de bière et déclara dogmatiquement que, la prostitution étant une tyrannie et le mariage une immoralité, il valait mieux s'abstenir. Deslauriers prenait les femmes comme une distraction, rien de plus. M. de Cisy avait а leur endroit toute espèce de crainte.

Elevé sous les yeux d'une grand-mère dévote, il trouvait la compagnie de ces jeunes gens alléchante comme un mauvais lieu et instructive comme une Sorbonne. On ne lui ménageait pas les leçons ; et il se montrait plein de zèle, jusqu'а vouloir fumer, en dépit des maux de coeur qui le tourmentaient chaque fois, régulièrement. Frédéric l'entourait de soins. Il admirait la nuance de ses cravates, la fourrure de son paletot et surtout ses bottes, minces comme des gants et qui semblaient insolentes de netteté et de délicatesse ; sa voiture l'attendait en bas dans la rue.

Un soir qu'il venait de partir, et que la neige tombait, Sénécal se mit а plaindre son cocher. Puis il déclama contre les gants jaunes, le Jockey- Club. Il faisait plus de cas d'un ouvrier que de ces messieurs.

-- " Moi, je travaille, au moins ! je suis pauvre ! "

-- " Cela se voit " , dit а la fin Frédéric, impatienté.

Le répétiteur lui garda rancune pour cette parole.

Mais, Regimbart ayant dit qu'il connaissait un peu Sénécal, Frédéric, voulant faire une politesse а l'ami d'Arnoux, le pria de venir aux réunions du samedi, et la rencontre fut agréable aux deux patriotes.

Ils différaient cependant.

Sénécal -- qui avait un crâne en pointe -- ne considérait que les systèmes. Regimbart, au contraire, ne voyait dans les faits que les faits. Ce qui l'inquiétait principalement, c'était la frontière du Rhin. Il prétendait se connaоtre en artillerie, et se faisait habiller par le tailleur de l'Ecole polytechnique.

Le premier jour, quand on lui offrit des gâteaux, il leva les épaules dédaigneusement, en disant que cela convenait aux femmes ; et il ne parut guère plus gracieux les fois suivantes. Du moment que les idées atteignaient une certaine hauteur, il murmurait : " Oh ! pas d'utopies, pas de rêves ! " En fait d'art (bien qu'il fréquentât les ateliers, où quelquefois il donnait, par complaisance, une leçon d'escrime), ses opinions n'étaient point transcendantes. Il comparait le style de M. Marrast а celui de Voltaire et Mlle Vatnaz а Mme de Staël, а cause d'une ode sur la Pologne, " où il y avait du coeur " . Enfin, Regimbart assommait tout le monde et particulièrement Deslauriers, car le Citoyen était un familier d'Arnoux. Or, le clerc ambitionnait de fréquenter cette maison, espérant y faire des connaissances profitables. " Quand donc m'y mèneras-tu ? " disait-il. Arnoux se trouvait surchargé de besogne, ou bien il partait en voyage ; puis, ce n'était pas la peine, les dоners allaient finir.

S'il avait fallu risquer sa vie pour son ami, Frédéric l'eût fait. Mais comme il tenait а se montrer le plus avantageusement possible, comme il surveillait son langage, ses manières et son costume jusqu'а venir au bureau de l'Art industriel toujours irréprochablement ganté, il avait peur que Deslauriers, avec son vieil habit noir, sa tournure de procureur et ses discours outrecuidants, ne déplût а Mme Arnoux, ce qui pouvait le compromettre, le rabaisser lui-même auprès d'elle. Il admettait bien les autres, mais celui-lа, précisément, l'aurait gêné mille fois plus. Le Clerc s'apercevait qu'il ne voulait pas tenir sa promesse, et le silence de Frédéric lui semblait une aggravation d'injure.

Il aurait voulu le conduire absolument, le voir se développer d'après l'idéal de leur jeunesse ; et sa fainéantise le révoltait, comme une désobéissance et comme une trahison. D'ailleurs Frédéric, plein de l'idée de Mme Arnoux, parlait de son mari souvent ; et Deslauriers commença une intolérable scie, consistant а répéter son nom cent fois par jour, а la fin de chaque phrase, comme un tic d'idiot. Quand on frappait а sa porte, il répondait : " Entrez, Arnoux ! " Au restaurant, il demandait un fromage de Brie " а l'instar d'Arnoux " ; et, la nuit, feignant d'avoir un cauchemar, il réveillait son compagnon en hurlant : " Arnoux ! Arnoux ! " Enfin, un jour, Frédéric, excédé, lui dit d'une voix lamentable :

-- " Mais laisse-moi tranquille avec Arnoux ! "

-- " Jamais ! " répondit le clerc.

Toujours lui ! lui partout ! ou brûlante ou glacée ! L'image de l'Arnoux...

-- " Tais-toi donc ! s'écria Frédéric en levant le poing.

Il reprit doucement :

-- " C'est un sujet qui m'est pénible, tu sais bien. "

-- " Oh ! pardon, mon bonhomme " , répliqua Deslauriers en s'inclinant très bas, " on respectera désormais les nerfs de Mademoiselle ! Pardon encore une fois ! Mille excuses ! "

Ainsi fut terminée la plaisanterie.

Mais trois semaines après, un soir, il lui dit :

-- " Eh bien, je l'ai vue tantôt, Mme Arnoux ! "

-- " Où donc ? "

-- " Au Palais, avec Balandard, avoué ; une femme brune, n'est-ce pas, de taille moyenne ? "

Frédéric fit un signe d'assentiment. Il attendait que Deslauriers parlât. Au moindre mot d'admiration, il se serait épanché largement, était tout prêt а le chérir ; l'autre se taisait toujours ; enfin, n'y tenant plus, il lui demanda d'un air indifférent ce qu'il pensait d'elle.

Deslauriers la trouvait " pas mal, sans avoir pourtant rien d'extraordinaire " .

-- " Ah ! tu trouves " , dit Frédéric.

Arriva le mois d'août, époque de son deuxième examen. D'après l'opinion courante, quinze jours devaient suffire pour en préparer les matières. Frédéric, ne doutant pas de ses forces, avala d'emblée les quatre premiers livres du Code de procédure, les trois premiers du Code pénal, plusieurs morceaux d'Instruction criminelle et une partie du Code civil, avec les annotations de M. Poncelet. La veille, Deslauriers lui fit faire une récapitulation qui se prolongea jusqu'au matin ; et, pour mettre а profit le dernier quart d'heure, il continua а l'interroger sur le trottoir, tout en marchant.

Comme plusieurs examens se passaient simultanément, il y avait beaucoup de monde dans la cour, entre autres Hussonnet et Cisy ; on ne manquait pas de venir а ces épreuves quand il s'agissait des camarades. Frédéric endossa la robe noire traditionnelle ; puis il entra suivi de la foule, avec trois autres étudiants, dans une grande pièce, éclairée par des fenêtres sans rideaux et garnie de banquettes, le long des murs. Au milieu, des chaises de cuir entouraient une table, décorée d'un tapis vert. Elle séparait les candidats de MM. les examinateurs en robe rouge, tous portant des chausses d'hermine sur l'épaule, avec des toques а galons d'or sur le chef.

Frédéric se trouvait l'avant-dernier dans la série, position mauvaise. A la première question sur la différence entre une convention et un contrat, il définit l'une pour l'autre ; et le professeur, un brave homme, lui dit : -- " Ne vous troublez pas, monsieur, remettez-vous ! " puis, ayant fait deux demandes faciles, suivies de réponses obscures, il passa enfin au quatrième. Frédéric fut démoralisé par ce piètre commencement. Deslauriers, en face, dans le public, lui faisait signe que tout n'était pas encore perdu ; et а la deuxième interrogation sur le droit criminel, il se montra passable. Mais, après la troisième, relative au testament mystique, l'examinateur étant resté impassible tout le temps, son angoisse redoubla ; car Hussonnet joignait les mains comme pour applaudir, tandis que Deslauriers prodiguait des haussements d'épaules. Enfin le moment arriva où il fallut répondre sur la Procédure ! Il s'agissait de la tierce opposition. Le professeur, choqué d'avoir entendu des théories contraires aux siennes, lui demanda d'un ton brutal :

-- " Et vous, monsieur, est-ce votre avis ? Comment conciliez-vous le principe de l'article 1351 du Code civil avec cette voie d'attaque extraordinaire ! "

Frédéric se sentait un grand mal de tête, pour avoir passé la nuit sans dormir. Un rayon de soleil, entrant par l'intervalle d'une jalousie, le frappait au visage. Debout derrière sa chaise, il se dandinait et tirait sa moustache.

-- " J'attends toujours votre réponse ! " reprit l'homme а la toque d'or.

Et, comme le geste de Frédéric l'agaçait sans doute :

-- " Ce n'est pas dans votre barbe que vous la trouverez ! "

Ce sarcasme causa un rire dans l'auditoire ; le professeur, flatté, s'amadoua. Il lui fit deux questions encore sur l'ajournement et sur l'affaire sommaire, puis baissa la tête en signe d'approbation ; l'acte public était fini. Frédéric rentra dans le vestibule.

Pendant que l'huissier le dépouillait de sa robe, pour la repasser а un autre immédiatement, ses amis l'entourèrent, en achevant de l'ahurir avec leurs opinions contradictoires sur le résultat de l'examen. On le proclama bientôt d'une voix sonore, а l'entrée de la salle : " Le troisième était... ajourné ! "

-- Emballé ! dit Hussonnet, allons-nous-en !

Devant la loge du concierge, ils rencontrèrent Martinon, rouge, ému, avec un sourire dans les yeux et l'auréole du triomphe sur le front. Il venait de subir sans encombre son dernier examen. Restait seulement la thèse. Avant quinze jours, il serait licencié. Sa famille connaissait un ministre, " une belle carrière " s'ouvrait devant lui.

-- " Celui-lа t'enfonce tout de même " , dit Deslauriers.

Rien n'est humiliant comme de voir les sots réussir dans les entreprises où l'on échoue. Frédéric, vexé, répondit qu'il s'en moquait. Ses prétentions étaient plus hautes ; et, comme Hussonnet faisait mine de s'en aller, il le prit а l'écart pour lui dire :

-- " Pas un mot de tout cela, chez eux, bien entendu !

Le secret était facile, puisque Arnoux, le lendemain, partait en voyage pour l'Allemagne.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:00

Le soir, en rentrant, le Clerc trouva son ami singulièrement changé : il pirouettait, sifflait ; et, l'autre s'étonnant de cette humeur, Frédéric déclara qu'il n'irait pas chez sa mère ; il emploierait ses vacances а travailler.

A la nouvelle du départ d'Arnoux, une joie l'avait saisi. Il pouvait se présenter lа-bas, tout а son aise, sans crainte d'être interrompu dans ses visites. La conviction d'une sécurité absolue lui donnerait du courage. Enfin il ne serait pas éloigné, ne serait pas séparé d'Elle ! Quelque chose de plus fort qu'une chaоne de fer l'attachait а Paris, une voix intérieure lui criait de rester.

Des obstacles s'y opposaient. Il les franchit en écrivant а sa mère ; il confessait d'abord son échec, occasionné par des changements faits dans le programme, -- un hasard, une injustice ; -- d'ailleurs, tous les grands avocats (il citait leurs noms) avaient été refusés а leurs examens. Mais il comptait se présenter de nouveau au mois de novembre. Or, n'ayant pas de temps а perdre, il n'irait point а la maison cette année ; et il demandait, outre l'argent d'un trimestre, deux cent cinquante francs, pour des répétitions de droit, fort utiles ; -- le tout enguirlandé de regrets, condoléances, chatteries et protestations d'amour filial.

Mme Moreau, qui l'attendait le lendemain, fut chagrinée doublement. Elle cacha la mésaventure de son fils, et lui répondit " de venir tout de même " . Frédéric ne céda pas. Une brouille s'ensuivit. A la fin de la semaine, néanmoins, il reçut l'argent du trimestre avec la somme destinée aux répétitions, et qui servit а payer un pantalon gris perle, un chapeau de feutre blanc et une badine а pomme d'or.

Quand tout cela fut en sa possession :

-- " C'est peut-être une idée de coiffeur que j'ai eue ? " songea-t-il.

Et une grande hésitation le prit.

Pour savoir s'il irait chez Mme Arnoux, il jeta par trois fois, dans l'air, des pièces de monnaie. Toutes les fois, le présage fut heureux. Donc, la fatalité l'ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de Choiseul.

Il monta vivement l'escalier, tira le cordon de la sonnette ; elle ne sonna pas ; il se sentait près de défaillir.

Puis il ébranla, d'un coup furieux, le lourd gland de soie rouge. Un carillon retentit, s'apaisa par degrés ; et l'on n'entendait plus rien. Frédéric eut peur.

Il colla son oreille contre la porte ; pas un souffle ! Il mit son oeil au trou de la serrure, et il n'apercevait dans l'antichambre que deux pointes de roseau, sur la muraille, parmi les fleurs du papier. Enfin, il tournait les talons quand il se ravisa. Cette fois, il donna un petit coup, léger. La porte s'ouvrit ; et, sur le seuil, les cheveux ébouriffés, la face cramoisie et l'air maussade, Arnoux lui-même parut.

-- " Tiens ! Qui diable vous amène ? Entrez ! "

Il l'introduisit, non dans le boudoir ou dans sa chambre, mais dans la salle а manger, où l'on voyait sur la table une bouteille de vin de Champagne avec deux verres ; et, d'un ton brusque :

-- " Vous avez quelque chose а me demander, cher ami ? "

-- " Non ! rien ! rien ! " balbutia le jeune homme, cherchant un prétexte а sa visite.

Enfin, il dit qu'il était venu savoir de ses nouvelles, car il le croyait en Allemagne, sur le rapport d'Hussonnet.

-- " Nullement ! " reprit Arnoux. " Quelle linotte que ce garçon-lа, pour entendre tout de travers ! "

Afin de dissimuler son trouble, Frédéric marchait de droite et de gauche, dans la salle. En heurtant le pied d'une chaise, il fit tomber une ombrelle posée dessus ; le manche d'ivoire se brisa.

-- " Mon Dieu ! " s'écria-t-il, " comme je suis chagrin d'avoir brisé l'ombrelle de Mme Arnoux ! "

A ce mot, le marchand releva la tête, et eut un singulier sourire. Frédéric, prenant l'occasion qui s'offrait de parler d'elle, ajouta timidement :

-- " Est-ce que je ne pourrai pas la voir ? "

Elle était dans son pays, près de sa mère malade.

Il n'osa faire de questions sur la durée de cette absence. Il demanda seulement quel était le pays de Mme Arnoux.

-- " Chartres ! Cela vous étonne ? "

-- " Moi ? non ! pourquoi ? Pas le moins du monde ! "

Ils ne trouvèrent, ensuite, absolument rien а se dire. Arnoux, qui s'était fait une cigarette, tournait autour de la table, en soufflant. Frédéric, debout contre le poêle, contemplait les murs, l'étagère, le parquet ; et des images charmantes défilaient dans sa mémoire, devant ses yeux plutôt. Enfin il se retira.

Un morceau de journal, roulé en boule, traоnait par terre, dans l'antichambre ; Arnoux le prit, et, se haussant sur la pointe des pieds, il l'enfonça dans la sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste interrompue. Puis, en lui donnant une poignée de main :

-- " Avertissez le concierge, s'il vous plaоt, que je n'y suis pas ! "

Et il referma la porte sur son dos, violemment.

Frédéric descendit l'escalier marche а marche. L'insuccès de cette première tentative le décourageait sur le hasard des autres. Alors commencèrent trois mois d'ennui. Comme il n'avait aucun travail, son désoeuvrement renforçait sa tristesse.

Il passait des heures а regarder, du haut de son balcon, la rivière qui coulait entre les quais grisâtres, noircis, de place en place, par la bavure des égouts, avec un ponton de blanchisseuses amarré contre le bord, où des gamins quelquefois s'amusaient, dans la vase, а faire baigner un caniche. Ses yeux délaissant а gauche le pont de pierre de Notre-Dame et trois ponts suspendus, se dirigeaient toujours vers le quai aux Ormes, sur un massif de vieux arbres, pareils aux tilleuls du port de Montereau. La tour Saint-Jacques, l'Hôtel de Ville, Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint- Paul se levaient en face, parmi les toits confondus, -- et le génie de la colonne de Juillet resplendissait а l'orient comme une large étoile d'or, tandis qu'а l'autre extrémité le dôme des Tuileries arrondissait, sur le ciel, sa lourde masse bleue. C'était par-derrière, de ce côté-lа, que devait être la maison de Mme Arnoux.

Il rentrait dans sa chambre ; puis, couché sur son divan, s'abandonnait а une méditation désordonnée : plans d'ouvrages, projets de conduite, élancements vers l'avenir. Enfin, pour se débarrasser de lui-même, il sortait.

Il remontait, au hasard, le Quartier latin, si tumultueux d'habitude, mais désert а cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs familles. Les grands murs des collèges, comme allongés par le silence, avaient un aspect plus morne encore ; on entendait toutes sortes de bruits paisibles, des battements d'ailes dans des cages, le ronflement d'un tour, le marteau d'un savetier ; et les marchands d'habits, au milieu des rues, interrogeaient de l'oeil chaque fenêtre, inutilement. Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses carafons remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur la table des cabinets de lecture ; dans l'atelier des repasseuses, des linges frissonnaient sous les bouffées du vent tiède. De temps а autre, il s'arrêtait а l'étalage d'un bouquiniste ; un omnibus, qui descendait en frôlant le trottoir, le faisait se retourner ; et, parvenu devant le Luxembourg, il n'allait pas plus loin.

Quelquefois, l'espoir d'une distraction l'attirait vers les boulevards. Après de sombres ruelles exhalant des fraоcheurs humides, il arrivait sur de grandes places désertes, éblouissantes de lumière, et où les monuments dessinaient au bord du pavé des dentelures d'ombre noire. Mais les charrettes, les boutiques recommençaient, et la foule l'étourdissait, -- le dimanche surtout, -- quand, depuis la Bastille jusqu'а la Madeleine, c'était un immense flot ondulant sur l'asphalte, au milieu de la poussière, dans une rumeur continue ; il se sentait tout écoeuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur ! Cependant, la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de les regarder.

Il allait tous les jours а l'Art industriel ; -- et pour savoir quand reviendrait Mme Arnoux, il s'informait de sa mère très longuement. La réponse d'Arnoux ne variait pas ; " le mieux se continuait " , sa femme, avec la petite, serait de retour la semaine prochaine. Plus elle tardait а revenir, plus Frédéric témoignait d'inquiétude, -- si bien qu'Arnoux, attendri par tant d'affection, l'emmena cinq ou six fois dоner au restaurant.

Frédéric, dans ces longs tête-а-tête, reconnut que le marchand de peinture n'était pas fort spirituel. Arnoux pouvait s'apercevoir de ce refroidissement ; et puis c'était l'occasion de lui rendre, un peu, ses politesses.

Voulant donc faire les choses très bien, il vendit а un brocanteur tous ses habits neufs, moyennant la somme de quatre-vingts francs ; et, l'ayant grossie de cent autres qui lui restaient, il vint chez Arnoux le prendre pour dоner. Regimbart s'y trouvait. Ils s'en allèrent aux Trois-Frères- Provençaux.

Le Citoyen commença par retirer sa redingote, et, sûr de la déférence des deux autres, écrivit la carte. Mais il eut beau se transporter dans la cuisine pour parler lui-même au chef, descendre а la cave dont il connaissait tous les coins, et faire monter le maоtre de l'établissement, auquel il " donna un savon " , il ne fut content ni des mets, ni des vins, ni du service ! A chaque plat nouveau, а chaque bouteille différente, dès la première bouchée, la première gorgée, il laissait tomber sa fourchette, ou repoussait au loin son verre ; puis s'accoudant sur la nappe de toute la longueur de son bras, il s'écriait qu'on ne pouvait plus dоner а Paris ! Enfin, ne sachant qu'imaginer pour sa bouche, Regimbart se commanda des haricots а l'huile, " tout bonnement " , lesquels, bien qu'а moitié réussis, l'apaisèrent un peu. Puis il eut, avec le garçon, un dialogue, roulant sur les anciens garçons des Provençaux : " Qu'était devenu Antoine ? Et un nommé Eugène ? Et Théodore, le petit, qui servait toujours en bas ? Il y avait dans ce temps-lа une chère autrement distinguée, et des têtes de Bourgogne comme on n'en reverra plus ! "

Ensuite, il fut question de la valeur des terrains dans la banlieue, une spéculation d'Arnoux, infaillible. En attendant, il perdait ses intérêts. Puisqu'il ne voulait vendre а aucun prix, Regimbart lui découvrirait quelqu'un ; et ces deux messieurs firent, avec un crayon, des calculs jusqu'а la fin du dessert.

On s'en alla prendre le café, passage du Saumon, dans un estaminet, а l'entresol. Frédéric assista, sur ses jambes, а d'interminables parties de billard, abreuvées d'innombrables chopes ; -- et il resta lа, jusqu'а minuit, sans savoir pourquoi, par lâcheté, par bêtise, dans l'espérance confuse d'un événement quelconque favorable а son amour.

Quand donc la reverrait-il ? Frédéric se désespérait. Mais, un soir, vers la fin de novembre, Arnoux lui dit :

-- " Ma femme est revenue hier, vous savez ! "

Le lendemain, а cinq heures, il entrait chez elle.

Il débuta par des félicitations, а propos de sa mère, dont la maladie avait été si grave.

-- " Mais non ! Qui vous l'a dit ? "

-- " Arnoux ! "

Elle fit un " ah " léger, puis ajouta qu'elle avait eu d'abord, des craintes sérieuses, maintenant disparues.

Elle se tenait près du feu, dans la bergère de tapisserie. Il était sur le canapé, avec son chapeau entre ses genoux ; et l'entretien fut pénible, elle l'abandonnait а chaque minute ; il ne trouvait pas de joint pour y introduire ses sentiments. Mais, comme il se plaignait d'étudier la chicane, elle répliqua : -- " Oui..., je conçois..., les affaires !... " en baissant la figure, absorbée tout а coup par des réflexions.

Il avait soif de les connaоtre, et même ne songeait pas а autre chose. Le crépuscule amassait de l'ombre autour d'eux.

Elle se leva, ayant une course а faire, puis reparut avec une capote de velours, et une mante noire, bordée de petit-gris. Il osa offrir de l'accompagner.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:01

On n'y voyait plus ; le temps était froid, et un lourd brouillard, estompant la façade des maisons, puait dans l'air. Frédéric le humait avec délices ; car il sentait а travers la ouate du vêtement la forme de son bras ; et sa main, prise dans un gant chamois а deux boutons, sa petite main qu'il aurait voulu couvrir de baisers, s'appuyait sur sa manche. A cause du pavé glissant, ils oscillaient un peu ; il lui semblait qu'ils étaient tous les deux comme bercés par le vent, au milieu d'un nuage.

L'éclat des lumières sur le boulevard, le remit dans la réalité. L'occasion était bonne, le temps pressait. Il se donna jusqu'а la rue de Richelieu pour déclarer son amour. Mais, presque aussitôt, devant un magasin de porcelaines, elle s'arrêta net, en lui disant :

-- " Nous y sommes, je vous remercie ! A jeudi, n'est-ce pas, comme d'habitude ? "

Les dоners recommencèrent ; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses langueurs augmentaient.

La contemplation de cette femme l'énervait, comme l'usage d'un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d'exister.

Les prostituées qu'il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises а pied, les grisettes а leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-lа, par des similitudes ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues а son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. A l'éventaire des marchandes, les fleurs s'épanouissaient pour qu'elle les choisоt en passant ; dans la montre des cordonniers, les petites pantoufles de satin а bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison ; les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait а sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix bruissait, comme un immense orchestre, autour d'elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraоnait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht parmi des archipels bleus, ou côte а côte sur deux mulets а clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait а deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines а gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d'autruche, dans une robe de brocart. D'autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d'un harem ; -- et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient а sa pensée d'une façon brusque et insensible.

Quant а essayer d'en faire sa maоtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine.

Un soir, Dittmer, qui arrivait, la baisa sur le front ; Lovarias fit de même, en disant :

-- " Vous permettez, n'est-ce pas, selon le privilège des amis ? "

Frédéric balbutia :

-- " Il me semble que nous sommes tous des amis ? "

-- " Pas tous des vieux ! " reprit-elle.

C'était le repousser d'avance, indirectement.

Que faire, d'ailleurs ? Lui dire qu'il l'aimait ? Elle l'éconduirait sans doute : ou bien, s'indignant, le chasserait de sa maison ! Or, il préférait toutes les douleurs а l'horrible chance de ne plus la voir.

Il enviait le talent des pianistes, les balafres des soldats. Il souhaitait une maladie dangereuse, espérant de cette façon l'intéresser.

Une chose l'étonnait, c'est qu'il n'était plus jaloux d'Arnoux ; et il ne pouvait se la figurer autrement que vêtue, -- tant sa pudeur semblait naturelle, et reculait son sexe dans une ombre mystérieuse.

Cependant, il songeait au bonheur de vivre avec elle, de la tutoyer, de lui passer la main sur les bandeaux longuement, ou de se tenir par terre, а genoux, les deux bras autour de sa taille, а boire son âme dans ses yeux ! Il aurait fallu, pour cela, subvertir la destinée ; et, incapable d'action, maudissant Dieu et s'accusant d'être lâche, il tournait dans son désir, comme un prisonnier dans son cachot. Une angoisse permanente l'étouffait. Il restait pendant des heures immobile, ou bien, il éclatait en larmes ; et, un jour qu'il n'avait pas eu la force de se contenir, Deslauriers lui dit :

-- " Mais, saprelotte ! qu'est-ce que tu as ? "

Frédéric souffrait des nerfs. Deslauriers n'en crut rien. Devant une pareille douleur, il avait senti se réveiller sa tendresse, et il le réconforta. Un homme comme lui se laisser abattre, quelle sottise ! Passe encore dans la jeunesse, mais plus tard, c'est perdre son temps.

-- " Tu me gâtes mon Frédéric ! Je redemande l'ancien. Garçon, toujours du même ! Il me plaisait ! Voyons, fume une pipe, animal ! Secoue-toi un peu, tu me désoles ! "

-- " C'est vrai " , dit Frédéric, " je suis fou ! "

Le Clerc reprit :

-- " Ah ! vieux troubadour, je sais bien ce qui t'afflige ! Le petit coeur ? Avoue-le ! Bah ! une de perdue, quatre de trouvées ! On se console des femmes vertueuses avec les autres. Veux-tu que je t'en fasse connaоtre, des femmes ? Tu n'as qu'а venir а l'Alhambra. " (C'était un bal public ouvert récemment au haut des Champs-Elysées, et qui se ruina, dès la seconde saison, par un luxe prématuré dans ce genre d'établissements. ) " On s'y amuse а ce qu'il paraоt. Allons-y ! Tu prendras tes amis, si tu veux ; je te passe même Regimbart ! "

Frédéric n'invita pas le Citoyen. Deslauriers se priva de Sénécal. Ils emmenèrent seulement Hussonnet et Cisy avec Dussardier ; et le même fiacre les descendit tous les cinq а la porte de l'Alhambra.

Deux galeries moresques s'étendaient а droite et а gauche, parallèlement. Le mur d'une maison, en face, occupait tout le fond, et le quatrième côté (celui du restaurant) figurait un cloоtre gothique а vitraux de couleurs. Une sorte de toiture chinoise abritait l'estrade où jouaient les musiciens ; le sol autour était couvert d'asphalte, et des lanternes vénitiennes accrochées а des poteaux formaient, de loin, sur les quadrilles, une couronne de feux multicolores. Un piédestal, çа et lа, supportait une cuvette de pierre, d'où s'élevait un mince filet d'eau. On apercevait dans les feuillages des statues en plâtre, Hébés ou Cupidons tout gluants de peinture а l'huile ; et les allées nombreuses, garnies d'un sable très jaune soigneusement ratissé, faisaient paraоtre le jardin beaucoup plus vaste qu'il ne l'était.

Des étudiants promenaient leurs maоtresses ; des commis en nouveautés se pavanaient, une canne entre les doigts ; des collégiens fumaient des régalias ; de vieux célibataires caressaient avec un peigne leur barbe teinte ; il y avait des Anglais, des Russes, des gens de l'Amérique du Sud, trois Orientaux en tarbouch. Des lorettes, des grisettes et des filles étaient venues lа, espérant trouver un protecteur, un amoureux, une pièce d'or, ou simplement pour le plaisir de la danse ; et leurs robes а tunique vert d'eau, bleue, cerise, ou violette, passaient, s'agitaient entre les ébéniers et les lilas. Presque tous les hommes portaient des étoffes а carreaux, quelques-uns des pantalons blancs, malgré la fraоcheur du soir. On allumait les becs de gaz.

Hussonnet, par ses relations avec les journaux de modes et les petits théâtres, connaissait beaucoup de femmes ; il leur envoyait des baisers par le bout des doigts, et de temps а autre, quittant ses amis, allait causer avec elles.

Deslauriers fut jaloux de ces allures. Il aborda cyniquement une grande blonde, vêtue de nankin. Après l'avoir considéré d'un air maussade, elle dit : -- " Non ! pas de confiance, mon bonhomme ! " et tourna les talons.

Il recommença près d'une grosse brune, qui était folle sans doute, car elle bondit dès le premier mot, en le menaçant, s'il continuait, d'appeler les sergents de ville. Deslauriers s'efforça de rire ; puis, découvrant une petite femme assise а l'écart sous un réverbère, il lui proposa une contredanse.

Les musiciens, juchés sur l'estrade, dans des postures de singe, raclaient et soufflaient, impétueusement. Le chef d'orchestre, debout, battait la mesure d'une façon automatique. On était tassé, on s'amusait ; les brides dénouées des chapeaux effleuraient les cravates, les bottes s'enfonçaient sous les jupons ; tout cela sautait en cadence ; Deslauriers pressait contre lui la petite femme, et, gagné par le délire du cancan, se démenait au milieu des quadrilles comme une grande marionnette. Cisy et Dussardier continuaient leur promenade ; le jeune aristocrate lorgnait les filles, et, malgré les exhortations du commis, n'osait leur parler, s'imaginant qu'il y avait toujours chez ces femmes-lа " un homme caché dans l'armoire avec un pistolet, et qui en sort pour vous faire souscrire des lettres de change " .

Ils revinrent près de Frédéric. Deslauriers ne dansait plus ; et tous se demandaient comment finir la soirée, quand Hussonnet s'écria :

-- " Tiens ! la marquise d'Amaëgui ! "

C'était une femme pâle, а nez retroussé, avec des mitaines jusqu'aux coudes et de grandes boucles noires qui pendaient le long de ses joues, comme deux oreilles de chien. Hussonnet lui dit :

-- " Nous devrions organiser une petite fête chez toi, un raout oriental ? Tâche d'herboriser quelques-unes de tes amies pour ces chevaliers français ! Eh bien, qu'est-ce qui te gêne ? Attendrais-tu ton hidalgo ? "

L'Andalouse baissait la tête ; sachant les habitudes peu luxueuses de son ami, elle avait peur d'en être pour ses rafraоchissements. Enfin, au mot d'argent lâché par elle, Cisy proposa cinq napoléons, toute sa bourse ; la chose fut décidée. Mais Frédéric n'était plus lа.

Il avait cru reconnaоtre la voix d'Arnoux, avait aperçu un chapeau de femme, et il s'était enfoncé bien vite dans le bosquet а côté.

Mlle Vatnaz se trouvait seule avec Arnoux.

-- " Excusez-moi ! je vous dérange ? "

-- " Pas le moins du monde ! " reprit le marchand.

Frédéric, aux derniers mots de leur conversation, comprit qu'il était accouru а l'Alhambra pour entretenir Mlle Vatnaz d'une affaire urgente ; et sans doute Arnoux n'était pas complètement rassuré, car il lui dit d'un air inquiet :

-- " Vous êtes bien sûre ? "

-- " Très sûre ! on vous aime ! Ah ! quel homme ! "

Et elle lui faisait la moue, en avançant ses grosses lèvres, presque sanguinolentes а force d'être rouges. Mais elle avait d'admirables yeux, fauves avec des points d'or dans les prunelles, tout pleins d'esprit, d'amour et de sensualité. Ils éclairaient, comme des lampes, le teint un peu jaune de sa figure maigre. Arnoux semblait jouir de ses rebuffades. Il se pencha de son côté en lui disant :

-- " Vous êtes gentille, embrassez-moi ! "

Elle le prit par les deux oreilles, et le baisa sur le front.

A ce moment, les danses s'arrêtèrent ; et, а la place du chef d'orchestre, parut un beau jeune homme, trop gras et d'une blancheur de cire. Il avait de longs cheveux noirs disposés а la manière du Christ, un gilet de velours azur а grandes palmes d'or, l'air orgueilleux comme un paon, bête comme un dindon ; et quand il eut salué le public, il entama une chansonnette.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:01

C'était un villageois narrant lui-même son voyage dans la Capitale ; l'artiste parlait bas-normand, faisait l'homme soûl ; le refrain :

Ah ! j'ai t'y ri, j'ai t'y ri,

Dans ce gueusard de Paris !

soulevait des trépignements d'enthousiasme. Delmas, " chanteur expressif " , était trop malin pour le laisser refroidir. On lui passa vivement une guitare, et il gémit une romance intitulée le Frère de l' Albanaise .

Les paroles rappelèrent а Frédéric celles que chantait l'homme en haillons, entre les tambours du bateau. Ses yeux s'attachaient involontairement sur le bas de la robe étalée devant lui. Après chaque couplet, il y avait une longue pause, -- et le souffle du vent dans les arbres ressemblait au bruit des ondes.

Mlle Vatnaz, en écartant d'une main les branches d'un troène qui lui masquait la vue de l'estrade, contemplait le chanteur, fixement, les narines ouvertes, les cils rapprochés, et comme perdue dans une joie sérieuse.

-- " Très bien ! " dit Arnoux. " Je comprends pourquoi vous êtes ce soir а l'Alhambra ! Delmas vous plaоt, ma chère. "

Elle ne voulut rien avouer.

-- " Ah ! quelle pudeur ! "

Et, montrant Frédéric :

-- " Est-ce а cause de lui ? Vous auriez tort. Pas de garçon plus discret ! "

Les autres, qui cherchaient leur ami, entrèrent dans la salle de verdure. Hussonnet les présenta. Arnoux fit une distribution de cigares et régala de sorbets la compagnie.

Mlle Vatnaz avait rougi en apercevant Dussardier.

Elle se leva bientôt, et, lui tendant la main :

-- " Vous ne me remettez pas, monsieur Auguste ? "

-- " Comment la connaissez-vous ? " demanda Frédéric.

-- " Nous avons été dans la même maison ! " reprit-il.

Cisy le tirait par la manche, ils sortirent ; et, а peine disparu, Mlle Vatnaz commença l'éloge de son caractère. Elle ajouta même qu'il avait le génie du coeur .

Puis on causa de Delmas, qui pourrait, comme mime, avoir des succès au théâtre ; et il s'ensuivit une discussion, où l'on mêla Shakespeare, la Censure, le Style, le Peuple, les recettes de la Porte-Saint-Martin, Alexandre Dumas, Victor Hugo et Dumersan. Arnoux avait connu plusieurs actrices célèbres ; les jeunes gens se penchaient pour l'écouter. Mais ses paroles étaient couvertes par le tapage de la musique ; et, sitôt le quadrille ou la polka terminés, tous s'abattaient sur les tables, appelaient le garçon, riaient ; les bouteilles de bière et de limonade gazeuse détonaient dans les feuillages, des femmes criaient comme des poules ; quelquefois, deux messieurs voulaient se battre ; un voleur fut arrêté.

Au galop, les danseurs envahirent les allées. Haletant, souriants, et la face rouge, ils défilaient dans un tourbillon qui soulevait les robes avec les basques des habits ; les trombones rugissaient plus fort ; le rythme s'accélérait ; derrière le cloоtre moyen âge, on entendit des crépitations, des pétards éclatèrent ; des soleils se mirent а tourner ; la lueur des feux de Bengale, couleur d'émeraude, éclaira pendant une minute tout le jardin ; -- et, а la dernière fusée, la multitude exhala un grand soupir.

Elle s'écoula lentement. Un nuage de poudre а canon flottait dans l'air. Frédéric et Deslauriers marchaient au milieu de la foule pas а pas, quand un spectacle les arrêta : Martinon se faisait rendre de la monnaie au dépôt des parapluies ; et il accompagnait une femme d'une cinquantaine d'années, laide, magnifiquement vêtue, et d'un rang social problématique.

-- " Ce gaillard-lа " , dit Deslauriers, " est moins simple qu'on ne suppose. Mais où est donc Cisy ? "

Dussardier leur montra l'estaminet, où ils aperçurent le fils des preux, devant un bol de punch, en compagnie d'un chapeau rose.

Hussonnet, qui s'était absenté depuis cinq minutes, reparut au même moment.

Une jeune fille s'appuyait sur son bras, en l'appelant tout haut " mon petit chat " .

-- " Mais non ! " lui disait-il. " Non ! pas en public ! Appelle-moi Vicomte, plutôt ! Ça vous donne un genre cavalier ; Louis XIII et bottes molles, qui me plaоt ! Oui, mes bons, une ancienne ! N'est-ce pas qu'elle est gentille ? "

-- Il lui prenait le menton.

-- " Salue ces messieurs ! ce sont tous des fils de pairs de France ! je les fréquente pour qu'ils me nomment ambassadeur ! "

-- " Comme vous êtes fou ! " soupira Mlle Vatnaz.

Elle pria Dussardier de la reconduire jusqu'а sa porte.

Arnoux les regarda s'éloigner, puis, se tournant vers Frédéric :

-- " Vous plairait-elle, la Vatnaz ? Au reste, vous n'êtes pas franc lа- dessus ! Je crois que vous cachez vos amours ? "

Frédéric, devenu blême, jura qu'il ne cachait rien.

-- " C'est qu'on ne vous connaоt pas de maоtresse " , reprit Arnoux.

Frédéric eut envie de citer un nom, au hasard. Mais l'histoire pouvait lui être racontée. Il répondit qu'effectivement, il n'avait pas de maоtresse.

Le marchand l'en blâma.

-- " Ce soir, l'occasion était bonne ! Pourquoi n'avez-vous pas fait comme les autres, qui s'en vont tous avec une femme ? "

-- " Eh bien, et vous ? " dit Frédéric, impatienté d'une telle persistance.

-- " Ah ! moi ! mon petit ! c'est différent ! Je m'en retourne auprès de la mienne ! "

Il appela un cabriolet et disparut.

Les deux amis s'en allèrent а pied. Un vent d'est soufflait. Ils ne parlaient ni l'un ni l'autre. Deslauriers regrettait de n'avoir pas brillé devant le directeur d'un journal, et Frédéric s'enfonçait dans sa tristesse. Enfin, il dit que le bastringue lui avait paru stupide.

-- " A qui la faute ? Si tu ne nous avais pas lâchés pour ton Arnoux ! "

-- " Bah ! tout ce que j'aurais pu faire eût été complètement inutile ! "

Mais le Clerc avait des théories. Il suffisait, pour obtenir les choses, de les désirer fortement.

-- " Cependant, toi-même, tout а l'heure... "

-- " Je m'en moquais bien ! " fit Deslauriers, arrêtant net l'allusion. " Est- ce que je vais m'empêtrer de femmes ! "

Et il déclama contre leurs mièvreries, leurs sottises, bref, elles lui déplaisaient.

-- " Ne pose donc pas ! " dit Frédéric.

Deslauriers se tut. Puis, tout а coup :

-- " Veux-tu parier cent francs que je fais la première qui passe ? "

-- " Oui ! accepté ! "

La première qui passa était une mendiante hideuse ; et ils désespéraient du hasard, lorsqu'au milieu de la rue de Rivoli, ils aperçurent une grande fille, portant а la main un petit carton.

Deslauriers l'accosta sous les arcades. Elle inclina brusquement du côté des Tuileries, et elle prit bientôt par la Place du Carrousel ; elle jetait des regards de droite et de gauche. Elle courut après un fiacre ; Deslauriers la rattrapa. Il marchait près d'elle, en lui parlant avec des gestes expressifs. Enfin elle accepta son bras, et ils continuèrent le long des quais. Puis, а la hauteur du Châtelet, pendant vingt minutes au moins, ils se promenèrent sur le trottoir, comme deux marins faisant leur quart. Mais, tout а coup, ils traversèrent le pont au Change, le marché aux Fleurs, le quai Napoléon. Frédéric entra derrière eux.

Deslauriers lui fit comprendre qu'il les gênerait, et n'avait qu'а suivre son exemple.

-- " Combien as-tu encore ? "

-- " Deux pièces de cent sous. "

-- " C'est assez ! bonsoir. "

Frédéric fut saisi par l'étonnement que l'on éprouve а voir une farce réussir : " Il se moque de moi " , pensa-t-il. Si je remontais ? " Deslauriers croirait, peut-être, qu'il lui enviait cet amour ? " Comme si je n'en avais pas un, et cent fois plus rare, plus noble, plus fort ! " Une espèce de colère le poussait. Il arriva devant la porte de Mme Arnoux.

Aucune des fenêtres extérieures ne dépendait de son logement. Cependant, il restait les yeux collés sur la façade, -- comme s'il avait cru, par cette contemplation, pouvoir fendre les murs. Maintenant, sans doute, elle reposait, tranquille comme une fleur endormie, avec ses beaux cheveux noirs parmi les dentelles de l'oreiller, les lèvres entre- closes, la tête sur un bras.

Celle d'Arnoux lui apparut. Il s'éloigna, pour fuir cette vision.

Le conseil de Deslauriers vint а sa mémoire ; il en eut horreur. Alors, il vagabonda dans les rues.

Quand un piéton s'avançait, il tâchait de distinguer son visage. De temps а autre, un rayon de lumière lui passait entre les jambes, décrivait au ras du pavé un immense quart de cercle ; et un homme surgissait, dans l'ombre, avec sa hotte et sa lanterne. Le vent, en certains endroits secouait le tuyau de tôle d'une cheminée ; des sons lointains s'élevaient, se mêlant au bourdonnement de sa tête, et il croyait entendre, dans les airs, la vague ritournelle des contredanses. Le mouvement de sa marche entretenait cette ivresse ; il se trouva sur le pont de la Concorde.

Alors, il se ressouvint de ce soir de l'autre hiver, -- où, sortant de chez elle, pour la première fois, il lui avait fallu s'arrêter, tant son coeur battait vite sous l'étreinte de ses espérances. Toutes étaient mortes, maintenant !

Des nuées sombres couraient sur la face de la lune. Il la contempla, en rêvant а la grandeur des espaces, а la misère de la vie, au néant de tout. Le jour parut ; ses dents claquaient ; et, а moitié endormi, mouillé par le brouillard et tout plein de larmes, il se demanda pourquoi n'en pas finir ? Rien qu'un mouvement а faire ! Le poids de son front l'entraоnait, il voyait son cadavre flottant sur l'eau.

Frédéric se pencha. Le parapet était un peu large, et ce fut par lassitude qu'il n'essaya pas de le franchir.

Une épouvante le saisit. Il regagna les boulevards et s'affaissa sur un banc. Des agents de police le réveillèrent, convaincus qu'il " avait fait la noce " .

Il se remit а marcher. Mais comme il se sentait grand'faim, et que tous les restaurants étaient fermés, il alla souper dans un cabaret des Halles. Après quoi, jugeant qu'il était encore trop tôt, il flâna aux alentours de l'Hôtel de Ville, jusqu'а huit heures et un quart.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:01

Deslauriers avait depuis longtemps congédié sa donzelle ; et il écrivait sur la table, au milieu de la chambre. Vers quatre heures, M. de Cisy entra.

Grâce а Dussardier, la veille au soir, il s'était abouché avec une dame ; et même il l'avait reconduite en voiture, avec son mari, jusqu'au seuil de sa maison, où elle lui avait donné rendez-vous. Il en sortait. On ne connaissait pas ce nom-lа !

-- " Que voulez-vous que j'y fasse ? " dit Frédéric.

Alors le gentilhomme battit la campagne ; il parla de Mlle Vatnaz, de l'Andalouse, et de toutes les autres. Enfin, avec beaucoup de périphrases, il exposa le but de sa visite : se fiant а la discrétion de son ami, il venait pour qu'il l'assistât dans une démarche, après laquelle il se regarderait définitivement comme un homme ; et Frédéric ne le refusa pas. Il conta l'histoire а Deslauriers, sans dire la vérité sur ce qui le concernait personnellement.

Le Clerc trouva qu' " il allait maintenant très bien. " Cette déférence а ses conseils augmenta sa bonne humeur.

C'était par elle qu'il avait séduit, dès le premier jour, Mlle Clémence Daviou, brodeuse en or pour équipements militaires, la plus douce personne qui fût, et svelte comme un roseau, avec de grands yeux bleus, continuellement ébahis. Le Clerc abusait de sa candeur, jusqu'а lui faire croire qu'il était décoré, il ornait sa redingote d'un ruban rouge, dans leurs tête-а-tête, mais s'en privait en public, pour ne point humilier son patron, disait-il. Du reste, il la tenait а distance, se laissait caresser comme un pacha, et l'appelait " fille du peuple " par manière de rire. Elle lui apportait chaque fois de petits bouquets de violettes. Frédéric n'aurait pas voulu d'un tel amour.

Cependant, lorsqu'ils sortaient, bras dessus bras dessous, pour se rendre dans un cabinet chez Pinson ou chez Barillot, il éprouvait une singulière tristesse. Frédéric ne savait pas combien, depuis un an, chaque jeudi, il avait fait souffrir Deslauriers, quand il se brossait les ongles, avant d'aller dоner rue de Choiseul !

Un soir que, du haut de son balcon, il venait de les regarder partir, il vit de loin Hussonnet sur le pont d'Arcole. Le bohème se mit а l'appeler par des signaux, et, Frédéric ayant descendu ses cinq étages :

-- " Voici la chose : c'est samedi prochain, 24, la fête de Mme Arnoux. "

-- " Comment, puisqu'elle s'appelle Marie ? "

-- " Angèle aussi, n'importe ! On festoiera dans leur maison de campagne, а Saint-Cloud ; je suis chargé de vous en prévenir. Vous trouverez un véhicule а trois heures, au Journal ! Ainsi convenu ! Pardon de vous avoir dérangé. Mais j'ai tant de courses. " !

Frédéric n'avait pas tourné les talons que son portier lui remit une lettre :

" Monsieur et Madame Dambreuse prient Monsieur. F. Moreau de leur faire l'honneur de venir dоner chez eux samedi 24 courant. -- R. S. V. P. "

-- " Trop tard " , pensa-t-il.

Néanmoins, il montra la lettre а Deslauriers, lequel s'écria :

-- " Ah ! enfin ! Mais tu n'as pas l'air content. "

-- " Pourquoi ? "

Frédéric, ayant hésité quelque peu, dit qu'il avait le même jour une autre invitation.

-- " Fais-moi le plaisir d'envoyer bouler la rue de Choiseul. Pas de bêtises ! Je vais répondre pour toi, si ça te gêne. "

Et le Clerc écrivit une acceptation, а la troisième personne.

N'ayant jamais vu le monde qu'а travers la fièvre de ses convoitises, il se l'imaginait comme une création artificielle, fonctionnant en vertu de lois mathématiques. Un dоner en ville, la rencontre d'un homme en place, le sourire d'une jolie femme pouvaient, par une série d'actions se déduisant les unes des autres, avoir de gigantesques résultats. Certains salons parisiens étaient comme ces machines qui prennent la matière а l'état brut et la rendent centuplée de valeur. Il croyait aux courtisanes conseillant les diplomates, aux riches mariages obtenus par les intrigues, au génie des galériens, aux docilités du hasard sous la main des forts. Enfin, il estimait la fréquentation des Dambreuse tellement utile, et il parla si bien, que Frédéric ne savait plus а quoi se résoudre.

Il n'en devait pas moins, puisque c'était la fête de Mme Arnoux, lui offrir un cadeau ; il songea, naturellement, а une ombrelle, afin de réparer sa maladresse.

Or, il découvrit une marquise en soie gorge-de-pigeon, а petit manche d'ivoire ciselé, et qui arrivait de la Chine. Mais cela coûtait cent soixante- quinze francs et il n'avait pas un sou, vivant même а crédit sur le trimestre prochain. Cependant, il la voulait, il y tenait, et, malgré sa répugnance, il eut recours а Deslauriers.

Deslauriers lui répondit qu'il n'avait pas d'argent.

-- " J'en ai besoin " , dit Frédéric, " grand besoin ! "

Et, l'autre ayant répété la même excuse, il s'emporta.

-- " Tu pourrais bien, quelquefois. "

-- " Quoi donc ? "

-- " Rien ! "

Le Clerc avait compris. Il leva sur sa réserve la somme en question, et, quand il l'eut versée pièce а pièce :

-- " Je ne te réclame pas de quittance, puisque je vis а tes crochets. "

Frédéric lui sauta au cou, avec mille protestations affectueuses. Deslauriers resta froid. Puis, le lendemain, apercevant l'ombrelle sur le piano :

-- " Ah ! c'était pour cela ! "

-- " Je l'enverrai peut-être " , dit lâchement Frédéric.

Le hasard le servit, car il reçut, dans la soirée, un billet bordé de noir, et où Mme Dambreuse, lui annonçant la perte d'un oncle, s'excusait de remettre а plus tard le plaisir de faire sa connaissance.

Il arriva dès deux heures au bureau du Journal. Au lieu de l'attendre pour le mener dans sa voiture, Arnoux était parti la veille, ne résistant plus а son besoin de grand air.

Chaque année, aux premières feuilles, durant plusieurs jours de suite, il décampait le matin, faisait de longues courses а travers champs, buvait du lait dans les fermes, batifolait avec les villageoises, s'informait des récoltes, et rapportait des pieds de salade dans son mouchoir. Enfin, réalisant un vieux rêve, il s'était acheté une maison de campagne.

Pendant que Frédéric parlait au commis, Mlle Vatnaz survint, et fut désappointée de ne pas voir Arnoux. Il resterait lа-bas encore deux jours, peut-être. Le commis lui conseilla " d'y aller " ; elle ne pouvait y aller ; d'écrire une lettre, elle avait peur que la lettre ne fût perdue.

Frédéric s'offrit а la porter lui-même. Elle en fit une rapidement, et le conjura de la remettre sans témoins.

Quarante minutes après, il débarquait а Saint-Cloud.

La maison, cent pas plus loin que le pont, se trouvait а mi-hauteur de la colline. Les murs du jardin étaient cachés par deux rangs de tilleuls, et une large pelouse descendait jusqu'au bord de la rivière. La porte de la grille étant ouverte, Frédéric entra.

Arnoux, étendu sur l'herbe, jouait avec une portée de petits chats. Cette distraction paraissait l'absorber infiniment. La lettre de Mlle Vatnaz le tira de sa torpeur.

-- " Diable, diable ! c'est ennuyeux ! elle a raison ; il faut que je parte. "

Puis, ayant fourré la missive dans sa poche, il prit plaisir а montrer son domaine. Il montra tout, l'écurie, le hangar, la cuisine. Le salon était а droite, et, du côté de Paris, donnait sur une varangue en treillage, chargée d'une clématite. Mais, au-dessus de leur tête, une roulade éclata ; Mme Arnoux, se croyant seule, s'amusait а chanter. Elle faisait des gammes, des trilles, des arpèges. Il y avait de longues notes qui semblaient se tenir suspendues ; d'autres tombaient précipitées, comme les gouttelettes d'une cascade ; et sa voix, passant par la jalousie, coupait le grand silence, et montait vers le ciel bleu.

Elle cessa tout а coup, quand M. et Mme Oudry, deux voisins, se présentèrent.

Puis elle parut elle-même au haut du perron ; et, comme elle descendait les marches, il aperçut son pied. Elle avait de petites chaussures découvertes, en peau mordorée, avec trois pattes transversales, ce qui dessinait sur ses bas un grillage d'or.

Les invités arrivèrent. Sauf Me. Lefaucheux, avocat, c'étaient les convives du jeudi. Chacun avait apporté quelque cadeau : Dittmer une écharpe syrienne, Rosenwald un album de romances, Burrieu une aquarelle, Sombaz sa propre caricature, et Pellerin un fusain, représentant une espèce de danse macabre, hideuse fantaisie d'une exécution médiocre. Hussonnet s'était dispensé de tout présent.

Frédéric attendit après les autres, pour offrir le sien. Elle l'en remercia beaucoup. Alors, il dit :

-- " Mais... c'est presque une dette ! J'ai été si fâché. "

-- " De quoi donc ? " reprit-elle. " Je ne comprends pas ! "

-- " A table ! " fit Arnoux, en le saisissant par le bras ; puis, dans l'oreille : " Vous n'êtes guère malin, vous ! "

Rien n'était plaisant comme la salle а manger, peinte d'une couleur vert d'eau. A l'un des bouts, une nymphe de pierre trempait son orteil dans un bassin en forme de coquille. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait tout le jardin avec la longue pelouse que flanquait un vieux pin d'Ecosse, aux trois quarts dépouillé ; des massifs de fleurs la bombaient inégalement ; et, au-delа du fleuve, se développaient, en large demi- cercle, le bois de Boulogne, Neuilly, Sèvres, Meudon. Devant la grille, en face, un canot а la voile prenait des bordées.

On causa d'abord de cette vue que l'on avait, puis du paysage en général ; et les discussions commençaient quand Arnoux donna l'ordre а son domestique d'atteler l'américaine vers les neuf heures et demie. Une lettre de son caissier le rappelait.

-- " Veux-tu que je m'en retourne avec toi ? " , dit Mme Arnoux.

-- " Mais certainement ! " et, en lui faisant un beau salut : " Vous savez bien, Madame, qu'on ne peut vivre sans vous ! "

Tous la complimentèrent d'avoir un si bon mari.

-- " Ah ! c'est que je ne suis pas seule ! " répliqua-t-elle doucement, en montrant sa petite fille.

Puis, la conversation ayant repris sur la peinture, on parla d'un Ruysdaël, dont Arnoux espérait des sommes considérables, et Pellerin lui demanda s'il était vrai que le fameux Saül Mathias, de Londres, fût venu, le mois passé, lui en offrir vingt-trois mille francs.

-- " Rien de plus vrai ! " et, se tournant vers Frédéric " : C'est même le monsieur que je promenais l'autre jour а l'Alhambra, bien malgré moi, je vous assure, car ces Anglais ne sont pas drôles "

Frédéric, soupçonnant dans la lettre de Mlle Vatnaz quelque histoire de femme, avait admiré l'aisance du sieur Arnoux а trouver un moyen honnête de déguerpir ; mais son nouveau mensonge, absolument inutile, lui fit écarquiller les yeux.

Le marchand ajouta, d'un air simple :

-- " Comment l'appelez-vous donc, ce grand jeune homme, votre ami ? "

-- " Deslauriers " , dit vivement Frédéric.

Et, pour réparer les torts qu'il se sentait а son endroit, il le vanta comme une intelligence supérieure.

-- " Ah ! vraiment ? Mais il n'a pas l'air si brave garçon que l'autre, le commis de roulage. "

Frédéric maudit Dussardier. Elle allait croire qu'il frayait avec les gens du commun.

Ensuite, il fut question des embellissements de la Capitale, des quartiers nouveaux, et le bonhomme Oudry vint а citer, parmi les grands spéculateurs, M. Dambreuse.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:02

Frédéric, saisissant l'occasion de se faire valoir, dit qu'il le connaissait. Mais Pellerin se lança dans une catilinaire contre les épiciers ; vendeurs de chandelles ou d'argent, il n'y voyait pas de différence. Puis, Rosenwald et Burrieu devisèrent porcelaines ; Arnoux causait jardinage avec Mme Oudry ; Sombaz, loustic de la vieille école, s'amusait а blaguer son époux ; il l'appelait Odry, comme l'acteur, déclara qu'il devait descendre d'Oudry, le peintre des chiens, car la bosse des animaux était visible sur son front. Il voulut même lui tâter le crâne, l'autre s'en défendait а cause de sa perruque ; et le dessert finit avec des éclats de rire.

Quand on eut pris le café, sous les tilleuls, en fumant, et fait plusieurs tours dans le jardin, on alla se promener le long de la rivière.

La compagnie s'arrêta devant un pêcheur, qui nettoyait des anguilles, dans une boutique а poisson. Mlle Marthe voulut les voir. Il vida sa boоte sur l'herbe ; et la petite fille se jetait а genoux pour les rattraper, riait de plaisir, criait d'effroi. Toutes furent perdues. Arnoux les paya.

Il eut, ensuite, l'idée de faire une promenade en canot.

Un côté de l'horizon commençait а pâlir, tandis que, de l'autre, une large couleur orange s'étalait dans le ciel et était plus empourprée au faоte des collines, devenues complètement noires. Mme Arnoux se tenait assise sur une grosse pierre, ayant cette lueur d'incendie derrière elle. Les autres personnes flânaient, çа et lа ; Hussonnet, au bas de la berge, faisait des ricochets sur l'eau.

Arnoux revint, suivi par une vieille chaloupe, où malgré les représentations les plus sages il empila ses convives. Elle sombrait ; il fallut débarquer.

Déjа des bougies brûlaient dans le salon, tout tendu de perse, avec des girandoles en cristal contre les murs. La mère Oudry s'endormait doucement dans un fauteuil, et les autres écoutaient M. Lefaucheux, dissertant sur les gloires du barreau. Mme Arnoux était seule près de la croisée, Frédéric l'aborda.

Ils causèrent de ce que l'on disait. Elle admirait les orateurs ; lui, il préférait la gloire des écrivains. Mais on devait sentir, reprit-elle, une plus forte jouissance а remuer les foules directement, soi-même, а voir que l'on fait passer dans leur âme tous les sentiments de la sienne. Ces triomphes ne tentaient guère Frédéric, qui n'avait point d'ambition.

-- " Ah ! pourquoi ? " dit-elle. " Il faut en avoir un peu ! "

Ils étaient l'un près de l'autre, debout, dans l'embrasure de la croisée. La nuit, devant eux, s'étendait comme un immense voile sombre, piqué d'argent. C'était la première fois qu'ils ne parlaient pas de choses insignifiantes. Il vint même а savoir ses antipathies et ses goûts : certains parfums lui faisaient mal, les livres d'histoire l'intéressaient, elle croyait aux songes.

Il entama le chapitre des aventures sentimentales. Elle plaignait les désastres de la passion, mais était révoltée par les turpitudes hypocrites ; et cette droiture d'esprit se rapportait si bien а la beauté régulière de son visage, qu'elle semblait en dépendre.

Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute. Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument ; et, dans ces muets transports, pareils а des élans de reconnaissance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui ; c'était une envie de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il ne pouvait l'assouvir.

Il ne partit pas avec les autres, Hussonnet non plus. Ils devaient s'en retourner dans la voiture ; et l'américaine attendait au bas du perron, quand Arnoux descendit dans le jardin, pour cueillir des roses. Puis, le bouquet étant lié avec un fil, comme les tiges dépassaient inégalement, il fouilla dans sa poche, pleine de papiers, en prit un au hasard, les enveloppa, consolida son oeuvre avec une forte épingle et il l'offrit а sa femme, avec une certaine émotion.

-- " Tiens, ma chérie, excuse-moi de t'avoir oubliée ! "

Mais elle poussa un petit cri ; l'épingle, sottement mise, l'avait blessée, et elle remonta dans sa chambre. On l'attendit près d'un quart d'heure. Enfin elle reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture.

-- " Et ton bouquet ? " dit Arnoux.

-- " Non ! non ! ce n'est pas la peine ! "

Frédéric courait pour l'aller prendre ; elle lui cria :

-- " Je n'en veux pas ! "

Mais il l'apporta bientôt, disant qu'il venait de le remettre dans l'enveloppe, car il avait trouvé les fleurs а terre. Elle les enfonça dans le tablier de cuir, contre le siège, et l'on partit.

Frédéric, assis près d'elle, remarqua qu'elle tremblait horriblement. Puis, quand on eut passé le pont, comme Arnoux tournait а gauche :

-- " Mais non ! tu te trompes ! par lа, а droite ! "

Elle semblait irritée ; tout la gênait. Enfin, Marthe ayant fermé les yeux, elle tira le bouquet et le lança par la portière, puis saisit au bras Frédéric, en lui faisant signe, avec l'autre main, de n'en jamais parler.

Ensuite, elle appliqua son mouchoir contre ses lèvres, et ne bougea plus.

Les deux autres, sur le siège, causaient imprimerie, abonnés. Arnoux, qui conduisait sans attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne. Alors, on s'enfonça dans de petits chemins. Le cheval marchait au pas ; les branches des arbres frôlaient la capote. Frédéric n'apercevait de Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l'ombre ; Marthe s'était allongée sur elle, et il lui soutenait la tête.

-- " Elle vous fatigue ! " dit sa mère.

Il répondit :

-- " Non ! oh non ! "

De lents tourbillons de poussière se levaient ; on traversait Auteuil ; toutes les maisons étaient closes ; un réverbère, çа et lа, éclairait l'angle d'un mur, puis on rentrait dans les ténèbres ; une fois, il s'aperçut qu'elle pleurait.

Etait-ce un remords ? un désir ? quoi donc ? Ce chagrin, qu'il ne savait pas, l'intéressait comme une chose personnelle ; maintenant, il y avait entre eux un lien nouveau, une espèce de complicité ; et il lui dit, de la voix la plus caressante qu'il put :

-- " Vous souffrez ? "

-- " Oui, un peu " , reprit-elle.

La voiture roulait, et les chèvrefeuilles et les seringas débordaient les clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs amollissantes. Les plis nombreux de sa robe couvraient ses pieds. Il lui semblait communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant étendu entre eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant ses jolis cheveux bruns, la baisa au front, doucement.

-- " Vous êtes bon ! " dit Mme Arnoux.

-- " Pourquoi ? "

-- " Parce que vous aimez les enfants. "

-- " Pas tous ! "

Il n'ajouta rien, mais il étendit la main gauche de son côté et la laissa toute grande ouverte, -- s'imaginant qu'elle allait faire comme lui, peut- être, et qu'il rencontrerait la sienne. Puis il eut honte, et la retira.

On arriva bientôt sur le pavé. La voiture allait plus vite, les becs de gaz se multiplièrent, c'était Paris. Hussonnet, devant le Garde-Meuble, sauta du siège. Frédéric attendit pour descendre que l'on fût arrivé dans la cour ; puis il s'embusqua au coin de la rue de Choiseul, et aperçut Arnoux qui remontait lentement vers les boulevards.

Dès le lendemain, il se mit а travailler de toutes ses forces.

Il se voyait dans une cour d'assises, par un soir d'hiver, а la fin des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante fait craquer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures déjа, résumant toutes ses preuves, en découvrant de nouvelles, et sentant а chaque phrase, а chaque mot, а chaque geste, le couperet de la guillotine, suspendu derrière lui, se relever ; puis, а la tribune de la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de tout un peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées, les écrasant d'une riposte, avec des foudres et des intonations musicales dans la voix, ironique, pathétique, emporté, sublime ; Elle serait lа, quelque part, au milieu des autres, cachant sous son voile ses pleurs d'enthousiasme ; ils se retrouveraient ensuite ; -- et les découragements, les calomnies et les injures ne l'atteindraient pas, si elle disait : -- " Ah ! cela est beau ! " en lui passant sur le front ses mains légères.

Ces images fulguraient, comme des phares, а l'horizon de sa vie. Son esprit, excité, devint plus leste et plus fort. Jusqu'au mois d'août, il s'enferma, et fut reçu а son dernier examen.

Deslauriers, qui avait eu tant de mal а lui seriner encore une fois le deuxième а la fin de décembre et le troisième en février, s'étonnait de son ardeur. Alors, les vieux espoirs revinrent. Dans dix ans, il fallait que Frédéric fût député ; dans quinze, ministre ; pourquoi pas ? Avec son patrimoine qu'il allait toucher bientôt, il pouvait, d'abord, fonder un journal ; ce serait le début ; ensuite, on verrait. Quant а lui, il ambitionnait toujours une chaire а l'Ecole de droit ; et il soutint sa thèse pour le doctorat d'une façon si remarquable, qu'elle lui valut les compliments des professeurs.

Frédéric passa la sienne trois jours après. Avant de partir en vacances, il eut l'idée d'un pique-nique, pour clore les réunions du samedi.

Il s'y montra gai. Mme Arnoux était maintenant près de sa mère, а Chartres. Mais il la retrouverait bientôt, et finirait par être son amant.

Deslauriers, admis le jour même а la parlotte d'Orsay, avait fait un discours fort applaudi. Quoiqu'il fût sobre, il se grisa, et dit au dessert а Dussardier :

-- " Tu es honnête, toi ! Quand je serai riche, je t'instituerai mon régisseur. "

Tous étaient heureux ; Cisy ne finirait pas son droit ; Martinon allait continuer son stage en province, où il serait nommé substitut ; Pellerin se disposait а un grand tableau figurant le Génie de la Révolution ; Hussonnet, la semaine prochaine, devait lire au directeur des Délassements le plan d'une pièce, et ne doutait pas du succès :

-- " Car la charpente du drame, on me l'accorde ! Les passions, j'ai assez roulé ma bosse pour m'y connaоtre ; quant aux traits d'esprit, c'est mon métier ! "

Il fit un saut, retomba sur les deux mains, et marcha quelque temps autour de la table, les jambes en l'air.

Cette gaminerie ne dérida pas Sénécal. Il venait d'être chassé de sa pension, pour avoir battu un fils d'aristocrate. Sa misère augmentant, il s'en prenait а l'ordre social, maudissait les riches ; et il s'épancha dans le sein de Regimbart, lequel était de plus en plus désillusionné, attristé, dégoûté. Le Citoyen se tournait, maintenant, vers les questions budgétaires, et accusait la Camarilla de perdre des millions en Algérie.

Comme il ne pouvait dormir sans avoir stationné а l'estaminet Alexandre, il disparut dès onze heures. Les autres se retirèrent plus tard ; et Frédéric, en faisant ses adieux а Hussonnet, apprit que Mme Arnoux avait dû revenir la veille.

Il alla donc aux Messageries changer sa place pour le lendemain, et, vers six heures du soir, se présenta chez elle. Son retour, lui dit le concierge, était différé d'une semaine. Frédéric dоna seul, puis flâna sur les boulevards.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:02

Des nuages roses, en forme d'écharpe, s'allongeaient au-delа des toits ; on commençait а relever les tentes des boutiques ; des tombereaux d'arrosage versaient une pluie sur la poussière, et une fraоcheur inattendue se mêlait aux émanations des cafés, laissant voir par leurs portes ouvertes, entre des argenteries et des dorures, des fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes glaces. La foule marchait lentement. Il y avait des groupes d'hommes causant au milieu du trottoir ; et des femmes passaient, avec une mollesse dans les yeux et ce teint de camélia que donne aux chairs féminines la lassitude des grandes chaleurs. Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait les maisons. Jamais Paris ne lui avait semblé si beau. Il n'apercevait, dans l'avenir, qu'une interminable série d'années toutes pleines d'amour.

Il s'arrêta devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin а regarder l'affiche ; et, par désoeuvrement, prit un billet.

On jouait une vieille féerie. Les spectateurs étaient rares ; et, dans les lucarnes du paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus, tandis que les quinquets de la rampe formaient une seule ligne de lumières jaunes. La scène représentait un marché d'esclaves а Pékin, avec clochettes, tam-tams, sultanes, bonnets pointus et calembours. Puis, la toile baissée, il erra dans le foyer, solitairement, et admira, sur le boulevard, au bas du perron, un grand landau vert, attelé de deux chevaux blancs, tenus par un cocher en culotte courte.

Il regagnait sa place, quand, au balcon, dans la première loge d'avant- scène, entrèrent une dame et un monsieur. Le mari avait un visage pâle, bordé d'un filet de barbe grise, la rosette d'officier, et cet aspect glacial qu'on attribue aux diplomates.

Sa femme, de vingt ans plus jeune pour le moins, ni grande ni petite, ni laide, ni jolie, portait ses cheveux blonds tire-bouchonnés а l'anglaise, une robe а corsage plat, et un large éventail de dentelle noire. Pour que des gens d'un pareil monde fussent venus au spectacle dans cette saison. Il fallait supposer un hasard, ou l'ennui de passer leur soirée en tête а tête. La dame mordillait son éventail, et le monsieur bâillait. Frédéric ne pouvait se rappeler où il avait vu cette figure.

A l'entracte suivant, comme il traversait un couloir ; il les rencontra tous les deux ; sur le vague salut qu'il fit, M. Dambreuse, le reconnaissant, l'aborda et s'excusa, tout de suite, de négligences impardonnables. C'était une allusion aux cartes de visite nombreuses, envoyées d'après les conseils du Clerc. Toutefois, il confondait les époques, croyant que Frédéric était а sa seconde année de droit. Puis il l'envia de partir pour la campagne. Il aurait eu besoin de se reposer, mais les affaires le retenaient а Paris.

Mme Dambreuse, appuyée sur son bras, inclinait la tête, légèrement ; et l'aménité spirituelle de son visage contrastait avec son expression chagrine de tout а l'heure.

-- " On y trouve pourtant de belles distractions ! " dit-elle, aux derniers mots de son mari. " Comme ce spectacle est bête ! n'est-ce pas, monsieur ? " Et tous trois restèrent debout, а causer théâtres et pièces nouvelles.

Frédéric, habitué aux grimaces des bourgeoises provinciales, n'avait vu chez aucune femme une pareille aisance de manières, cette simplicité, qui est un raffinement, et où les naïfs aperçoivent l'expression d'une sympathie instantanée.

On comptait sur lui, dès son retour ; M. Dambreuse le chargea de ses souvenirs pour le père Roque.

Frédéric ne manqua pas, en rentrant, de conter cet accueil а Deslauriers.

-- " Fameux ! " reprit le Clerc, " et ne te laisse pas entortiller par ta maman ! Reviens tout de suite ! "

Le lendemain de son arrivée, après leur déjeuner, Mme Moreau emmena son fils dans le jardin.

Elle se dit heureuse de lui voir un état, car ils n'étaient pas aussi riches que l'on croyait ; la terre rapportait peu ; les fermiers payaient mal ; elle avait même été contrainte de vendre sa voiture. Enfin, elle lui exposa leur situation.

Dans les premiers embarras de son veuvage, un homme astucieux, M. Roque, lui avait fait des prêts d'argent, renouvelés, prolongés malgré elle. Il était venu les réclamer tout а coup ; et elle avait passé par ses conditions, en lui cédant а un prix dérisoire la ferme de Presles. Dix ans plus tard, son capital disparaissait dans la faillite d'un banquier, а Melun. Par horreur des hypothèques et pour conserver des apparences utiles а l'avenir de son fils, comme le père Roque se présentait de nouveau, elle l'avait écouté, encore une fois. Mais elle était quitte, maintenant. Bref, il leur restait environ dix mille francs de rente, dont deux mille trois cents а lui, tout son patrimoine !

-- " Ce n'est pas possible ! " s'écria Frédéric.

Elle eut un mouvement de tête signifiant que cela était très possible.

Mais son oncle lui laisserait quelque chose ?

Rien n'était moins sûr !

Et ils firent un tour de jardin, sans parler. Enfin elle l'attira contre son coeur, et, d'une voix que les larmes étouffaient :

-- " Ah ! mon pauvre garçon ! Il m'a fallu abandonner bien des rêves ! "

Il s'assit sur le banc, а l'ombre du grand acacia.

Ce qu'elle lui conseillait, c'était de se mettre clerc chez Me. Prouharam, avoué, lequel lui céderait son étude ; s'il la faisait bien valoir, il pourrait la revendre, et trouver un bon parti.

Frédéric n'entendait plus. Il regardait machinalement, par-dessus la haie, dans l'autre jardin, en face.

Une petite fille d'environ douze ans, et qui avait les cheveux rouges, se trouvait lа, toute seule. Elle s'était fait des boucles d'oreilles avec des baies de sorbier ; son corset de toile grise laissait а découvert ses épaules, un peu dorées par le soleil ; des taches de confitures maculaient son jupon blanc ; -- et il y avait comme une grâce de jeune bête sauvage dans toute sa personne, а la fois nerveuse et fluette. La présence d'un inconnu l'étonnait, sans doute, car elle s'était brusquement arrêtée, avec son arrosoir а la main, en dardant sur lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide.

-- " C'est la fille de M. Roque " , dit Mme Moreau. " Il vient d'épouser sa servante et de légitimer son enfant. "

Chapitre VI. ------------------------------------------------------

Ruiné, dépouillé, perdu !

Il était resté sur le banc, comme étourdi par une commotion. Il maudissait le sort, il aurait voulu battre quelqu'un ; et, pour renforcer son désespoir, il sentait peser sur lui une sorte d'outrage, un déshonneur ; -- car Frédéric s'était imaginé que sa fortune paternelle monterait un jour а quinze mille livres de rente, et il l'avait fait savoir, d'une façon indirecte, aux Arnoux. Il allait donc passer pour un hâbleur, un drôle, un obscur polisson, qui s'était introduit chez eux dans l'espérance d'un profit quelconque ! Et elle, Mme Arnoux, comment la revoir, maintenant ?

Cela, d'ailleurs, était complètement impossible, n'ayant que trois mille francs de rente ! Il ne pouvait loger toujours au quatrième, avoir pour domestique le portier, et se présenter avec de pauvres gants noirs bleuis du bout, un chapeau gras, la même redingote pendant un an. Non, non ! jamais ! Cependant, l'existence était intolérable sans elle. Beaucoup vivaient bien qui n'avaient pas de fortune, Deslauriers entre autres ; -- et il se trouva lâche d'attacher une pareille importance а des choses médiocres. La misère, peut-être, centuplerait ses facultés. Il s'exalta, en pensant aux grands hommes qui travaillent dans les mansardes. Une âme comme celle de Mme Arnoux devait s'émouvoir а ce spectacle, et elle s'attendrirait. Ainsi, cette catastrophe était un bonheur, après tout ; comme ces tremblements de terre qui découvrent des trésors, elle lui avait révélé les secrètes opulences de sa nature. Mais il n'existait au monde qu'un seul endroit pour les faire valoir : Paris ! car, dans ses idées, l'art, la science et l'amour (ces trois faces de Dieu, comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la Capitale.

Il déclara le soir, а sa mère, qu'il y retournerait. Mme Moreau fut surprise et indignée. C'était une folie, une absurdité. Il ferait mieux de suivre ses conseils, c'est-а-dire de rester près d'elle, dans une étude. Frédéric haussa les épaules :

-- " Allons donc ! " se trouvant insulté par cette proposition.

Alors, la bonne dame employa une autre méthode. D'une voix tendre et avec de petits sanglots, elle se mit а lui parler de sa solitude, de sa vieillesse, des sacrifices qu'elle avait faits. Maintenant qu'elle était plus malheureuse, il l'abandonnait. Puis, faisant allusion а sa fin prochaine :

-- " Un peu de patience, mon Dieu ! bientôt tu seras libre ! "

Ces lamentations se répétèrent vingt fois par jour, durant trois mois ; et, en même temps, les délicatesses du foyer le corrompaient ; il jouissait d'avoir un lit plus mou, des serviettes sans déchirures ; si bien que, lassé, énervé, vaincu enfin par la terrible force de la douceur, Frédéric se laissa conduire chez maоtre Prouharam.

Il n'y montra ni science ni aptitude. On l'avait considéré jusqu'alors comme un jeune homme de grands moyens, qui devait être la gloire du département. Ce fut une déception publique.

D'abord il s'était dit : " Il faut avertir Mme Arnoux " , et, pendant une semaine, il avait médité des lettres dithyrambiques, et de courts billets, en style lapidaire et sublime. La crainte d'avouer sa situation le retenait. Puis il songea qu'il valait mieux écrire au mari. Arnoux connaissait la vie et saurait le comprendre. Enfin, après quinze jours d'hésitation :

" Bah ! je ne dois plus les revoir ; qu'ils m'oublient ! Au moins, je n'aurai pas déchu dans son souvenir ! Elle me croira mort, et me regrettera... peut-être. "

Comme les résolutions excessives lui coûtaient peu, il s'était juré de ne jamais revenir а Paris, et même de ne point s'informer de Mme Arnoux.

Cependant, il regrettait jusqu'а la senteur du gaz et au tapage des omnibus. Il rêvait а toutes les paroles qu'elle lui avait dites, au timbre de sa voix, а la lumière de ses yeux, -- et, se considérant comme un homme mort, il ne faisait plus rien, absolument.

Il se levait très tard, et regardait par sa fenêtre les attelages de rouliers qui passaient. Les six premiers mois, surtout, furent abominables.

En de certains jours, pourtant, une indignation le prenait contre lui- même. Alors, il sortait. Il s'en allait dans les prairies, а moitié couvertes durant l'hiver par les débordements de la Seine. Des lignes de peupliers les divisent. Çа et lа, un petit pont s'élève. Il vagabondait jusqu'au soir, roulant les feuilles jaunes sous ses pas, aspirant la brume, sautant les fossés ; а mesure que ses artères battaient plus fort, des désirs d'action furieuse l'emportaient ; il voulait se faire trappeur en Amérique, servir un pacha en Orient, s'embarquer comme matelot ; et il exhalait sa mélancolie dans de longues lettres а Deslauriers.

Celui-lа se démenait pour percer. La conduite lâche de son ami et ses éternelles jérémiades lui semblaient stupides. Bientôt, leur correspondance devint presque nulle. Frédéric avait donné tous ses meubles а Deslauriers, qui gardait son logement. Sa mère lui en parlait de temps а autre ; un jour enfin, il déclara son cadeau, et elle le grondait, quand il reçut une lettre.

-- " Qu'est-ce donc ? " dit-elle, " tu trembles ? "

-- " Je n'ai rien ! " répliqua Frédéric.

Deslauriers lui apprenait qu'il avait recueilli Sénécal ; et depuis quinze jours, ils vivaient ensemble. Donc, Sénécal s'étalait, maintenant, au milieu des choses qui provenaient de chez Arnoux ! Il pouvait les vendre, faire des remarques dessus, des plaisanteries. Frédéric se sentit blessé, jusqu'au fond de l'âme. Il monta dans sa chambre. Il avait envie de mourir.

Sa mère l'appela. C'était pour le consulter, а propos d'une plantation dans le jardin.

Ce jardin, en manière de parc anglais, était coupé а son milieu par une clôture de bâtons, et la moitié appartenait au père Roque, qui en possédait un autre, pour les légumes, sur le bord de la rivière. Les deux voisins, brouillés, s'abstenaient d'y paraоtre aux mêmes heures. Mais, depuis que Frédéric était revenu, le bonhomme s'y promenait plus souvent et n'épargnait pas les politesses au fils de Mme Moreau. Il le plaignait d'habiter une petite ville. Un jour, il raconta que M. Dambreuse avait demandé de ses nouvelles. Une autre fois, il s'étendit sur la coutume de Champagne, où le ventre anoblissait.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:02

-- " Dans ce temps-lа, vous auriez été un seigneur, puisque votre mère s'appelait de Fouvens. Et on a beau dire, allez ! c'est quelque chose, un nom ! Après tout " , ajouta-t-il, en le regardant d'un air malin, " Cela dépend du garde des sceaux. "

Cette prétention d'aristocratie jurait singulièrement avec sa personne. Comme il était petit, sa grande redingote marron exagérait la longueur de son buste. Quand il ôtait sa casquette, on apercevait un visage presque féminin avec un nez extrêmement pointu ; ses cheveux de couleur jaune ressemblaient а une perruque ; il saluait le monde très bas, en frisant les murs.

Jusqu'а cinquante ans, il s'était contenté des services de Catherine, une Lorraine du même âge que lui, et fortement marquée de petite vérole. Mais, vers 1834, il ramena de Paris une belle blonde, а figure moutonnière, а " port de reine " . On la vit bientôt se pavaner avec de grandes boucles d'oreilles, et tout fut expliqué, par la naissance d'une fille, déclarée sous les noms d'Elisabeth-Olympe-Louise Roque.

Catherine, dans sa jalousie, s'attendait а exécrer cette enfant. Au contraire, elle l'aima. Elle l'entoura de soins, d'attentions et de caresses, pour supplanter sa mère et la rendre odieuse, entreprise facile, car Mme Eléonore négligeait complètement la petite, préférant bavarder chez les fournisseurs. Dès le lendemain de son mariage, elle alla faire une visite а la sous-préfecture, ne tutoya plus les servantes, et crut devoir, par bon ton, se montrer sévère pour son enfant. Elle assistait а ses leçons ; le professeur, un vieux bureaucrate de la mairie, ne savait pas s'y prendre. L'élève s'insurgeait, recevait des gifles, et allait pleurer sur les genoux de Catherine, qui lui donnait invariablement raison. Alors, les deux femmes se querellaient ; M. Roque les faisait taire. Il s'était marié par tendresse pour sa fille, et ne voulait pas qu'on la tourmentât.

Souvent elle portait une robe blanche en lambeaux avec un pantalon garni de dentelles ; et, aux grandes fêtes, sortait vêtue comme une princesse, afin de mortifier un peu les bourgeois, qui empêchaient leurs marmots de la fréquenter, vu sa naissance illégitime.

Elle vivait seule, dans son jardin, se balançait а l'escarpolette, courait après les papillons, puis tout а coup s'arrêtait а contempler les cétoines s'abattant sur les rosiers. C'étaient ces habitudes, sans doute, qui donnaient а sa figure une expression а la fois de hardiesse et de rêverie. Elle avait la taille de Marthe, d'ailleurs, si bien que Frédéric lui dit, dès leur seconde entrevue :

-- " Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle ? "

La petite personne leva la tête, et répondit :

-- " Je veux bien ! "

Mais la haie de bâtons les séparait l'un de l'autre.

-- " Il faut monter dessus " , dit Frédéric.

-- " Non, enlève-moi ! "

Il se pencha par-dessus la haie et la saisit au bout de ses bras, en la baisant sur les deux joues ; puis il la remit chez elle, par le même procédé, qui se renouvela les fois suivantes.

Sans plus de réserve qu'une enfant de quatre ans, sitôt qu'elle entendait venir son ami, elle s'élançait а sa rencontre, ou bien, se cachant derrière un arbre, elle poussait un jappement de chien, pour l'effrayer.

Un jour que Mme Moreau était sortie, il la fit monter dans sa chambre. Elle ouvrit tous les flacons d'odeur et se pommada les cheveux abondamment ; puis, sans la moindre gêne, elle se coucha sur le lit, où elle restait tout de son long, éveillée.

-- " Je m'imagine que je suis ta femme " , disait-elle.

Le lendemain, il l'aperçut tout en larmes. Elle avoua " qu'elle pleurait ses péchés " , et, comme il cherchait а les connaоtre, elle répondit en baissant les yeux :

-- " Ne m'interroge pas davantage ! "

La première communion approchait ; on l'avait conduite le matin а confesse.

Le sacrement ne la rendit guère plus sage. Elle entrait parfois dans de véritables colères ; on avait recours а M. Frédéric pour la calmer.

Souvent il l'emmenait avec lui dans ses promenades.

Tandis qu'il rêvassait en marchant, elle cueillait des coquelicots au bord des blés, et, quand elle le voyait plus triste qu'а l'ordinaire, elle tâchait de le consoler par de gentilles paroles. Son coeur, privé d'amour, se rejeta sur cette amitié d'enfant ; il lui dessinait des bonshommes, lui contait des histoires et il se mit а lui faire des lectures.

Il commença par les Annales romantiques, un recueil de vers et de prose, alors célèbre. Puis, oubliant son âge, tant son intelligence le charmait, il lut successivement Atala, Cinq-Mars, les Feuilles d'automne. Mais, une nuit (le soir même, elle avait entendu Macbeth, dans la simple traduction de Letourneur), elle se réveilla en criant : " La tache ! la tache noire ! " ; ses dents claquaient, elle tremblait, et, fixant des yeux épouvantés sur sa main droite, elle la frottait en disant : " Toujours une tache ! " Enfin arriva le médecin, qui prescrivit d'éviter les émotions.

Les bourgeois ne virent lа-dedans qu'un pronostic défavorable pour ses moeurs. On disait que " le fils Moreau " voulait en faire plus tard une actrice.

Bientôt il fut question d'un autre événement, а savoir l'arrivée de l'oncle BarthélEmy. Mme Moreau lui donna sa chambre а coucher, et poussa la condescendance jusqu'а servir du gras les jours maigres.

Le vieillard fut médiocrement aimable. C'étaient de perpétuelles comparaisons entre Le Havre et Nogent, dont il trouvait l'air lourd, le pain mauvais, les rues mal pavées, la nourriture médiocre et les habitants des paresseux. -- " Quel pauvre commerce chez vous ! " Il blâma les extravagances de défunt son frère, tandis que, lui, il avait amassé vingt- sept mille livres de rente ! Enfin, il partit au bout de la semaine, et, sur le marchepied de la voiture, lâcha ces mots peu rassurants :

-- " Je suis toujours bien aise de vous savoir dans une bonne position. "

-- " Tu n'auras rien ! " dit Mme Moreau en rentrant dans la salle.

Il n'était venu que sur ses instances ; et, huit jours durant, elle avait sollicité de sa part une ouverture, trop clairement peut-être. Elle se repentait d'avoir agi, et restait dans son fauteuil, la tête basse, les lèvres serrées. Frédéric, en face d'elle, l'observait ; et ils se taisaient tous les deux, comme il y avait cinq ans, au retour de Montereau. Cette coïncidence, s'offrant même а sa pensée, lui rappela Mme Arnoux.

A ce moment, des coups de fouet retentirent sous la fenêtre, en même temps qu'une voix l'appelait.

C'était le père Roque, seul dans sa tapissière. Il allait passer toute la journée а la Fortelle, chez M. Dambreuse, et proposa cordialement а Frédéric de l'y conduire.

-- " Vous n'avez pas besoin d'invitation avec moi ; soyez sans crainte ! "

Frédéric eut envie d'accepter. Mais comment expliquerait-il son séjour définitif а Nogent ? Il n'avait pas un costume d'été convenable ; enfin que dirait sa mère ? Il refusa.

Dès lors, le voisin se montra moins amical. Louise grandissait ; Mme Eléonore tomba malade dangereusement ; et la liaison se dénoua au grand plaisir de Mme Moreau, qui redoutait pour l'établissement de son fils la fréquentation de pareilles gens.

Elle rêvait de lui acheter le greffe du tribunal ; Frédéric ne repoussait pas trop cette idée. Maintenant, il l'accompagnait а la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il s'accoutumait а la province, s'y enfonçait ; -- et même son amour avait pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. A force d'avoir versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée а ses lectures, promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie, si bien que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait de ne pas connaоtre le tombeau, tant cette affection était devenue tranquille et résignée.

Un jour, le 12 décembre 1845, vers neuf heures du matin, la cuisinière monta une lettre dans sa chambre.

L'adresse, en gros caractères, était d'une écriture inconnue ; et Frédéric, sommeillant, ne se pressa pas de la décacheter. Enfin, il lut :

" Justice de paix du Havre, IIIe arrondissement.

" Monsieur,

" M. Moreau, votre oncle, étant mort ab intestat... "

Il héritait !

Comme si un incendie eût éclaté derrière le mur, il sauta hors de son lit, pieds nus, en chemise : il se passa la main sur le visage, doutant de ses yeux, croyant qu'il rêvait encore, et, pour se raffermir dans la réalité, il ouvrit la fenêtre toute grande.

Il était tombé de la neige ; les toits étaient blancs ; -- et même il reconnut dans la cour un baquet а lessive, qui l'avait fait trébucher la veille au soir.

Il relut la lettre trois fois de suite ; rien de plus vrai ! toute la fortune de l'oncle ! Vingt-sept mille livres de rente ! -- et une joie frénétique le bouleversa, а l'idée de revoir Mme Arnoux. Avec la netteté d'une hallucination, il s'aperçut auprès d'elle, chez elle, lui apportant quelque cadeau dans du papier de soie, tandis qu'а la porte stationnerait son tilbury, non, un coupé plutôt ! un coupé noir, avec un domestique en livrée brune ; il entendait piaffer son cheval et le bruit de la gourmette se confondant avec le murmure de leurs baisers. Cela se renouvellerait tous les jours, indéfiniment. Il les recevrait chez lui, dans sa maison ; la salle а manger serait en cuir rouge, le boudoir en soie jaune, des divans partout ! et quelles étagères ! quels vases de Chine ! quels tapis ! Ces images arrivaient si tumultueusement, qu'il sentait la tête lui tourner. Alors, il se rappela sa mère ; et il descendit, tenant toujours la lettre а sa main.

Mme Moreau tâcha de contenir son émotion et eut une défaillance. Frédéric la prit dans ses bras et la baisa au front.

-- " Bonne mère, tu peux racheter ta voiture maintenant ; ris donc, ne pleure plus, sois heureuse " !

Dix minutes après, la nouvelle circulait jusqu'aux faubourgs. Alors, Me Benoist, M. Gamblin, M. Chambion, tous les amis, accoururent. Frédéric s'échappa une minute pour écrire а Deslauriers. D'autres visites survinrent. L'après-midi se passa en félicitations. On en oubliait la femme Roque, qui était cependant " très bas " .

Le soir, quand ils furent seuls, tous les deux, Mme Moreau dit а son fils qu'elle lui conseillait de s'établir а Troyes, avocat. Etant plus connu dans son pays que dans un autre, il pourrait plus facilement y trouver des partis avantageux.

-- " Ah ! c'est trop fort ! " s'écria Frédéric.

A peine avait-il son bonheur entre les mains qu'on voulait le lui prendre. Il signifia sa résolution formelle d'habiter Paris.

-- " Pour quoi y faire ? "

-- " Rien ! "

Mme Moreau, surprise de ses façons, lui demanda ce qu'il voulait devenir.

-- " Ministre ! " répliqua Frédéric.

Et il affirma qu'il ne plaisantait nullement, qu'il prétendait se lancer dans la diplomatie, que ses études et ses instincts l'y poussaient. Il entrerait d'abord au Conseil d'Etat, avec la protection de M. Dambreuse.

-- " Tu le connais donc ? "

-- " Mais oui ! par M. Roque ! "

-- " Cela est singulier " , dit Mme Moreau.

Il avait réveillé dans son coeur ses vieux rêves d'ambition. Elle s'y abandonna intérieurement, et ne reparla plus des autres.

S'il eût écouté son impatience, Frédéric fût parti а l'instant même. Le lendemain, toutes les places dans les diligences étaient retenues ; il se rongea jusqu'au surlendemain, а sept heures du soir.

Ils s'asseyaient pour dоner, quand tintèrent а l'église trois longs coups de cloche ; et la domestique, entrant, annonça que Mme Eléonore venait de mourir.

Cette mort, après tout, n'était un malheur pour personne, pas même pour son enfant. La jeune fille ne s'en trouverait que mieux, plus tard.

Comme les deux maisons se touchaient, on entendait un grand va-et- vient, un bruit de paroles ; et l'idée de ce cadavre près d'eux jetait quelque chose de funèbre sur leur séparation. Mme Moreau, deux ou trois fois, s'essuya les yeux. Frédéric avait le coeur serré.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:03

Le repas fini, Catherine l'arrêta entre deux portes. Mademoiselle voulait, absolument, le voir. Elle l'attendait dans le jardin. Il sortit, enjamba la haie, et, tout en se cognant aux arbres quelque peu, se dirigea vers la maison de M. Roque. Des lumières brillaient а une fenêtre au second étage ; puis une forme apparut, dans les ténèbres, et une voix chuchota :

-- " C'est moi. "

Elle lui sembla plus grande qu'а l'ordinaire, а cause de sa robe noire, sans doute. Ne sachant par quelle phrase l'aborder, il se contenta de lui prendre les mains, en soupirant :

-- " Ah ! ma pauvre Louise ! "

Elle ne répondit pas. Elle le regarda profondément, pendant longtemps. Frédéric avait peur de manquer la voiture ; il croyait entendre un roulement tout au loin, et, pour en finir :

-- " Catherine m'a prévenu que tu avais quelque chose... "

-- " Oui, c'est vrai ! je voulais vous dire... "

Ce vous l'étonna ; et, comme elle se taisait encore :

-- " Eh bien, quoi ? "

-- " Je ne sais plus. J'ai oublié ! Est-ce vrai que vous partez ? "

-- " Oui, tout а l'heure. "

Elle répéta :

-- " Ah ! tout а l'heure ? tout а fait ?... nous ne nous reverrons plus ? "

Des sanglots l'étouffaient.

-- " Adieu ! adieu ! embrasse-moi donc ! "

Et elle le serra dans ses bras avec emportement.

DEUXIEME PARTIE ------------------------------------------------------

Chapitre Premier. ------------------------------------------------------

Quand il fut а sa place, dans le coupé, au fond, et que la diligence s'ébranla, emportée par les cinq chevaux détalant а la fois, il sentit une ivresse le submerger. Comme un architecte qui fait le plan d'un palais, il arrangea, d'avance, sa vie. Il l'emplit de délicatesses et de splendeurs ; elle montait jusqu'au ciel ; une prodigalité de choses y apparaissait ; et cette contemplation était si profonde, que les objets extérieurs avaient disparu.

Au bas de la côte de Sourdun, il s'aperçut de l'endroit où l'on était. On n'avait fait que cinq kilomètres, tout au plus ! Il fut indigné. Il abattit le vasistas pour voir la route. Il demanda plusieurs fois au conducteur dans combien de temps, au juste, on arriverait. Il se calma cependant, et il restait dans son coin, les yeux ouverts.

La lanterne, suspendue au siège du postillon, éclairait les croupes des limoniers. Il n'apercevait au-delа que les crinières des autres chevaux qui ondulaient comme des vagues blanches ; leurs haleines formaient un brouillard de chaque côté de l'attelage ; les chaоnettes de fer sonnaient, les glaces tremblaient dans leurs châssis ; et la lourde voiture, d'un train égal, roulait sur le pavé. Çа et lа, on distinguait le mur d'une grange, ou bien une auberge, toute seule. Parfois, en passant dans les villages, le four d'un boulanger projetait des lueurs d'incendie, et la silhouette monstrueuse des chevaux courait sur l'autre maison en face. Aux relais, quand on avait dételé, il se faisait un grand silence, pendant une minute. Quelqu'un piétinait en haut, sous la bâche, tandis qu'au seuil d'une porte, une femme, debout, abritait sa chandelle avec sa main. Puis, le conducteur sautant sur le marchepied, la diligence repartait.

A Mormans, on entendit sonner une heure et un quart.

-- " C'est donc aujourd'hui " , pensa-t-il, " , aujourd'hui même, tantôt ! "

Mais, peu а peu, ses espérances et ses souvenirs, Nogent, la rue de Choiseul, Mme Arnoux, sa mère, tout se confondait.

Un bruit sourd de planches le réveilla, on traversait le pont de Charenton, c'était Paris. Alors, ses deux compagnons, Otant l'un sa casquette, l'autre son foulard, se couvrirent de leur chapeau et causèrent. Le premier, un gros homme rouge, en redingote de velours, était un négociant ; le second venait dans la Capitale pour consulter un médecin ; -- et, craignant de l'avoir incommodé pendant la nuit, Frédéric lui fit spontanément des excuses, tant il avait l'âme attendrie par le bonheur.

Le quai de la Gare se trouvant inondé, sans doute, on continua tout droit, et la campagne recommença. Au loin, de hautes cheminées d'usines fumaient. Puis on tourna dans Ivry. On monta une rue ; tout а coup, il aperçut le dôme du Panthéon.

La plaine, bouleversée, semblait de vagues ruines. L'enceinte des fortifications y faisait un renflement horizontal ; et, sur les trottoirs en terre qui bordaient la route, de petits arbres sans branches étaient défendus par des lattes hérissées de clous. Des établissements de produits chimiques alternaient avec des chantiers de marchands de bois. De hautes portes, comme il y en a dans les fermes, laissaient voir, par leurs battants entrouverts, l'intérieur d'ignobles cours, pleines d'immondices, avec des flaques d'eau sale au milieu. De longs cabarets, couleur sang de boeuf, portaient а leur premier étage, entre les fenêtres, deux queues de billard en sautoir dans une couronne de fleurs peintes ; çа et lа, une bicoque de plâtre а moitié construite était abandonnée. Puis, la double ligne de maisons ne discontinua plus ; et, sur la nudité de leurs façades, se détachait, de loin en loin, un gigantesque cigare de fer-blanc, pour indiquer un débit de tabac. Des enseignes de sage-femme représentaient une matrone en bonnet, dodelinant un poupon dans une courtepointe garnie de dentelles. Des affiches couvraient l'angle des murs, et, aux trois quarts déchirées, tremblaient au vent comme des guenilles. Des ouvriers en blouse passaient, et des haquets de brasseurs, des fourgons de blanchisseuses, des carrioles de bouchers ; une pluie fine tombait, il faisait froid, le ciel était pâle, mais deux yeux qui valaient pour lui le soleil resplendissaient derrière la brume.

On s'arrêta longtemps а la barrière, car des coquetiers, des rouliers et un troupeau de moutons y faisaient de l'encombrement. Le factionnaire, la capote rabattue, allait et venait devant sa guérite pour se réchauffer. Le commis de l'octroi grimpa sur l'impériale, et une fanfare de cornet а piston éclata. On descendit le boulevard au grand trot, les palonniers battants, les traits flottants. La mèche du long fouet claquait dans l'air humide. Le conducteur lançait son cri sonore : " Allume ! allume ! ohé ! " et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas, on croisait des tombereaux, des cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des Plantes se déploya.

La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une fraоcheur s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureuses et des émanations intellectuelles ; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu'au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu'aux décrotteurs avec leurs boоtes, jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir а café. Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour distinguer leur figure ; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.

Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello, on prit le quai Napoléon ; il voulut voir ses fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le Pont-Neuf, on descendit jusqu'au Louvre ; et, par les rues Saint-Honoré, Croix-des-Petits- Champs et du Bouloi, on atteignit la rue Coq-Héron, et l'on entra dans la cour de l'hôtel.

Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement possible, et même il se rendit а pied au boulevard Montmartre ; il souriait а l'idée de revoir, tout а l'heure, sur la plaque de marbre, le nom chéri ; il leva les yeux. Plus de vitrines, plus de tableaux, rien !

Il courut а la rue de Choiseul. M. et Mme Arnoux n'y habitaient pas, et une voisine gardait la loge du portier ; Frédéric l'attendit ; enfin, il parut, ce n'était plus le même. Il ne savait point leur adresse.

Frédéric entra dans un café, et, tout en déjeunant, consulta l'Almanach du Commerce. Il y avait trois cents Arnoux, mais pas de Jacques Arnoux ! Où donc logeaient-ils ? Pellerin devait le savoir.

Il se transporta tout en haut du faubourg Poissonnière, а son atelier. La porte n'ayant ni sonnette ni marteau, il donna de grands coups de poing, et il appela, cria. Le vide seul lui répondit.

Il songea ensuite а Hussonnet. Mais où découvrir un pareil homme ? Une fois, il l'avait accompagné jusqu'а la maison de sa maоtresse, rue de Fleurus. Parvenu dans la rue de Fleurus, Frédéric s'aperçut qu'il ignorait le nom de la demoiselle.

Il eut recours а la Préfecture de police. Il erra d'escalier en escalier, de bureau en bureau. Celui des renseignements se fermait. On lui dit de repasser le lendemain.

Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu'il put découvrir, pour savoir si l'on ne connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait plus le commerce.

Enfin, découragé, harassé, malade, il s'en revint а son hôtel et se coucha. Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée le fit bondir de joie :

-- " Regimbart ! quel imbécile je suis de n'y avoir pas songé ! "

Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue Notre-Dame-des-Victoires devant la boutique d'un rogommiste, où Regimbart avait coutume de prendre le vin blanc. Elle n'était pas encore ouverte ; il fit un tour de promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta de nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança dans la rue. Il crut même apercevoir au loin son chapeau ; un corbillard et des voitures de deuil s'interposèrent. L'embarras passé, la vision avait disparu.

Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours, а onze heures précises, chez un petit restaurateur de la place Gaillon. Il s'agissait de patienter ; et, après une interminable flânerie de la Bourse а la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase, Frédéric, а onze heures précises, entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y trouver son Regimbart.

-- " Connais pas " ! dit le gargotier d'un ton rogue.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:03

Frédéric insistait ; il reprit :

-- " Je ne le connais plus, monsieur ! " avec un haussement de sourcils majestueux et des oscillations de la tête, qui décelaient un mystère.

Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de l'estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans un cabriolet, s'enquit près du cocher s'il n'y avait point quelque part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre. Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans un établissement de ce nom-lа, et а sa question : -- " M. Regimbart, s'il vous plaоt ? " le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux :

-- " Nous ne l'avons pas encore vu, monsieur " , tandis qu'il jetait а son épouse, assise dans le comptoir, un regard d'intelligence.

Et aussitôt, se tournant vers l'horloge :

-- " Mais nous l'aurons, j'espère, d'ici а dix minutes, un quart d'heure tout au plus. -- Célestin, vite les feuilles !

-- Qu'est-ce que monsieur désire prendre ? "

Quoique n'ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le Siècle du jour, et le relut ; il examina, jusque dans les grains du papier, la caricature du Charivari ; а la fin, il savait par coeur les annonces. De temps а autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c'était lui ! et la forme de quelqu'un se profilait sur les carreaux ; mais cela passait toujours !

Afin de se désennuyer, Frédéric changeait de place ; il alla se mettre dans le fond, puis а droite, ensuite а gauche ; et il restait au milieu de la banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant délicatement le velours du dossier, lui faisait des peurs en bondissant tout а coup, pour lécher les taches de sirop sur le plateau ; et l'enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans, jouait avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme pâlotte, а dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait donc faire Regimbart ? Frédéric l'attendait, perdu dans une détresse illimitée.

La pluie sonnait comme grêle, sur la capote du cabriolet. Par l'écartement du rideau de mousseline, il apercevait dans la rue le pauvre cheval, plus immobile qu'un cheval de bois. Le ruisseau, devenu énorme, coulait entre deux rayons de roue, et le cocher s'abritant de la couverture sommeillait ; mais, craignant que son bourgeois ne s'esquivât, de temps а autre il entrouvrait la porte, tout ruisselant comme un fleuve ; -- et si les regards pouvaient user les choses, Frédéric aurait dissous l'horloge а force d'attacher dessus les yeux. Elle marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait -- de long en large, en répétant : " Il va venir, allez ! il va venir ! " et, pour le distraire, lui tenait des discours, parlait politique. Il poussa même la complaisance jusqu'а lui proposer une partie de dominos.

Enfin, а quatre heures et demie, Frédéric, qui était lа depuis midi, se leva d'un bond, déclarant qu'il n'attendait plus.

-- " Je n'y comprends rien moi-même " , répondit le cafetier d'un air candide, " c'est la première fois que manque M. Ledoux ! "

-- " Comment, M. Ledoux ? "

-- " Mais oui, monsieur ! "

-- " J'ai dit Regimbart " s'écria Frédéric exaspéré.

-- " Ah ! mille excuses ! vous faites erreur ! -- N'est-ce pas, madame Alexandre, monsieur a dit : M. Ledoux ? "

Et, interpellant le garçon :

-- Vous l'avez entendu, vous-même, comme moi ?

Pour se venger de son maоtre, sans doute, le garçon se contenta de sourire.

Frédéric se fit ramener vers les boulevards, indigné du temps perdu, furieux contre le Citoyen, implorant sa présence comme celle d'un dieu, et bien résolu а l'extraire du fond des caves les plus lointaines. Sa voiture l'agaçait, il la renvoya ; ses idées se brouillaient ; puis tous les noms des cafés qu'il avait entendu prononcer par cet imbécile jaillirent de sa mémoire, а la fois, comme les mille pièces d'un feu d'artifice : café Gascard, café Grimbert, café Halbout, estaminet Bordelais, Havanais, Havrais, Boeuf а la Mode, brasserie Allemande, Mère Morel ; et il se transporta dans tous successivement. Mais, dans l'un, Regimbart venait de sortir ; dans un autre, il viendrait peut-être ; dans un troisième, on ne l'avait pas vu depuis six mois ; ailleurs, il avait commandé, hier, un gigot pour samedi. Enfin, chez Vautier, limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le garçon.

-- " Connaissez-vous M. Regimbart ? "

-- " Comment, monsieur, si je le connais ? C'est moi qui ai l'honneur de le servir. Il est en haut ; il achève de dоner ! "

Et, la serviette sous le bras, le maоtre de l'établissement, lui-même, l'aborda :

-- " Vous demandez M. Regimbart, monsieur ? Il était ici а l'instant. "

Frédéric poussa un juron, mais le limonadier affirma qu'il le trouverait chez Bouttevilain, infailliblement.

-- " Je vous en donne ma parole d'honneur ! il est parti un peu plus tôt que de coutume, car il a un rendez-vous d'affaires avec des messieurs. Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Bouttevilain, rue Saint- Martin, 92, deuxième perron, а gauche, au fond de la cour, entresol, porte а droite ! "

Enfin, il l'aperçut а travers la fumée des pipes, seul, au fond de l'arrière- buvette après le billard, une chope devant lui, le menton baissé et dans une attitude méditative.

-- " Ah ! il y a longtemps que je vous cherchais, vous ! "

Sans s'émouvoir, Regimbart lui tendit deux doigts seulement, et comme s'il l'avait vu la veille, il débita plusieurs phrases insignifiantes sur l'ouverture de la session.

Frédéric l'interrompit, en lui disant, de l'air le plus naturel qu'il put :

-- " Arnoux va bien ? "

La réponse fut longue а venir, Regimbart se gargarisait avec son liquide.

-- " Oui, pas mal ! "

-- " Où demeure-t-il donc, maintenant ? "

-- " Mais. rue Paradis-Poissonnière " , répondit le Citoyen étonné.

-- " Quel numéro ? "

-- " Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle ! "

Frédéric se leva :

-- " Comment, vous partez ? "

-- " Oui, oui, j'ai une course, une affaire que j'oubliais ! Adieu ! "

Frédéric alla de l'estaminet chez Arnoux, comme soulevé par un vent tiède et avec l'aisance extraordinaire que l'on éprouve dans les songes.

Il se trouva bientôt а un second étage, devant une porte dont la sonnette retentissait ; une servante parut ; une seconde porte s'ouvrit ; Mme Arnoux était assise près du feu. Arnoux fit un bond et l'embrassea. Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans, а peu près ; sa fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l'autre côté de la cheminée.

-- " Permettez-moi de vous présenter ce monsieur-lа " , dit Arnoux, en prenant son fils par les aisselles.

Et il s'amusa quelques minutes а le faire sauter en l'air, très haut, pour le recevoir au bout de ses bras.

-- " Tu vas le tuer ! ah ! mon Dieu ! finis donc ! " s'écriait Mme Arnoux.

Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait pas de danger, continuait, et même zézéyait des caresses en patois marseillais, son langage natal. -- " Ah ! brave pichoûn, mon poulit rossignolet ! " Puis il demanda а Frédéric pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu'il avait pu faire lа-bas, ce qui le ramenait.

-- " Moi, а présent, cher ami, je suis marchand de faïences. Mais causons de vous ! "

Frédéric allégua un long procès, la santé de sa mère ; il insista beaucoup lа-dessus, afin de se rendre intéressant. Bref, il se fixait а Paris, définitivement cette fois ; et il ne dit rien de l'héritage, -- dans la peur de nuire а son passé.

Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron ; deux oreillers se touchaient contre le traversin ; une bouillotte chauffait dans les charbons ; et l'abat-jour de la lampe, posée au bord de la commode, assombrissait l'appartement. Mme Arnoux avait une robe de chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le lacet de la brassière ; le mioche en chemise pleurait tout en se grattant la tête, comme M. Alexandre fils.

Frédéric s'était attendu а des spasmes de joie ; -- mais les passions s'étiolent quand on les dépayse, et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la même. Le calme de son coeur le stupéfiait. Il s'informa des anciens amis, de Pellerin, entre autres.

-- " Je ne le vois pas souvent " , dit Arnoux.

Elle ajouta :

-- " Nous ne recevons plus, comme autrefois !

Etait-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation ? Mais Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu dоner avec eux, а l'improviste ; et il expliqua pourquoi il avait changé d'industrie.

-- " Que voulez-vous faire dans une époque de décadence comme la nôtre ? La grande peinture est passée de mode ! D'ailleurs, on peut mettre de l'art partout. Vous savez, moi, j'aime le Beau ! il faudra un de ces jours que je vous mène а ma fabrique. "

Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelques-uns de ses produits dans son magasin а l'entresol.

Les plats, les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques dans le style de la Renaissance, tandis qu'au milieu une double étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des vases а contenir la glace, des pots а fleurs, des candélabres, de petites jardinières et de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric, qui avait froid et faim.

Il courut au Café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant, il se disait :

-- " J'étais bien bon lа-bas avec mes douleurs ! A peine si elle m'a reconnu ! quelle bourgeoise ! "

Et, dans un brusque épanouissement de santé, il se fit des résolutions d'égoïsme. Il se sentait le coeur dur comme la table où ses coudes posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du monde, sans peur. L'idée des Dambreuse lui vint ; il les utiliserait ; puis il se rappela Deslauriers. " Ah ! ma foi, tant pis ! " Cependant, il lui envoya, par un commissionnaire, un billet lui donnant rendez-vous le lendemain au Palais-Royal, afin de déjeuner ensemble.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:03

La fortune n'était pas si douce pour celui-lа.

Il s'était présenté au concours d'agrégation avec une thèse sur le droit de tester, où il soutenait qu'on devait le restreindre autant que possible ; -- et, son adversaire l'excitant а lui faire dire des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que les examinateurs bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu'il tirât au sort, pour sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s'était livré а des théories déplorables ; les vieilles contestations devaient se produire comme les nouvelles ; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son bien parce qu'il n'en peut fournir les titres qu'après trente et un ans révolus ? C'était donner la sécurité de l'honnête homme а l'héritier du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient consacrées par une extension de ce droit, qui était la tyrannie, l'abus de la force ! Il s'était même écrié :

-- " Abolissons-le ; et les Francs ne pèseront plus sur les Gaulois, les Anglais sur les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs sur les Arabes, les blancs sur les nègres, la Pologne... "

Le président l'avait interrompu :

-- " Bien ! bien ! monsieur ! nous n'avons que faire de vos opinions politiques, vous vous représenterez plus tard ! "

Deslauriers n'avait pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre XX du IIIe livre du Code civil était devenu pour lui une montagne d'achoppement. Il élaborait un grand ouvrage sur la Prescription, considérée comme base du droit civil et du droit naturel des peuples ; et il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus, Merlin, Vazeille, Savigny, Troplong, et autres lectures considérables. Afin de s'y livrer plus а l'aise, il s'était démis de sa place de maоtre-clerc. Il vivait en donnant des répétitions, en fabriquant des thèses ; et, aux séances de la Parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur, tous les jeunes doctrinaires issus de M. Guizot, -- si bien qu'il avait, dans un certain monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de défiance pour sa personne.

Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle rouge, comme celui de Sénécal, autrefois.

Le respect humain, а cause du public qui passait, les empêcha de s'étreindre longuement, et ils allèrent jusque chez Véfour, bras dessus bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond des yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria :

-- " Ah ! saprelotte, nous allons nous la repasser douce, maintenant ! "

Frédéric n'aima point cette manière de s'associer, tout de suite, а sa fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas assez pour lui seul.

Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu а peu ses travaux, son existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur. Tout lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une canaille. Pour un verre mal rincé, il s'emporta contre le garçon, et, sur le reproche anodin de Frédéric :

-- " Comme si j'allais me gêner pour de pareils cocos, qui vous gagnent jusqu'а des six et huit mille francs par an, qui sont électeurs, éligibles peut-être ! Ah ! non, non ! "

Puis, d'un air enjoué :

-- " Mais j'oublie que je parle а un capitaliste, а un Mondor, car tu es un Mondor, maintenant ! "

Et, revenant sur l'héritage, il exprima cette idée : que les successions collatérales (chose injuste en soi, bien qu'il se réjouоt de celle-lа) seraient abolies, un de ces jours, а la prochaine révolution.

-- " Tu crois ? " dit Frédéric.

-- " Compte dessus " répondit-il. " Ça ne peut pas durer ! on souffre trop ! Quand je vois dans la misère des gens comme Sénécal... "

-- " Toujours le Sénécal ! " pensa Frédéric.

-- " Quoi de neuf, du reste ? Es-tu encore amoureux de Mme Arnoux ? C'est passé, hein ? "

Frédéric, ne sachant que répondre, ferma les yeux, en baissant la tête.

A propos d'Arnoux, Deslauriers lui apprit que son journal appartenait maintenant а Hussonnet, lequel l'avait transformé. Cela s'appelait " L' Art , institut littéraire, société par actions de cent francs chacune ; capital social : quarante mille francs " , avec la faculté pour chaque actionnaire de pousser lа sa copie ; car " la société a pour but de publier les oeuvres des débutants, d'épargner au talent, au génie peut-être, les crises douloureuses qui abreuvent, etc. " , tu vois la blague " ! Il y avait cependant quelque chose а faire, c'était de hausser le ton de ladite feuille, puis tout а coup, gardant les mêmes rédacteurs et promettant la suite du feuilleton, de servir aux abonnés un journal politique ; les avances ne seraient pas énormes.

-- " Qu'en penses-tu, voyons ? veux-tu t'y mettre ? "

Frédéric ne repoussa pas la proposition. Mais il fallait attendre le règlement de ses affaires.

-- " Alors, si tu as besoin de quelque chose... "

-- " Merci, mon petit ! " dit Deslauriers.

Ensuite, ils fumèrent des puros, accoudés sur la planche de velours, au bord de la fenêtre. Le soleil brillait, l'air était doux, des troupes d'oiseaux voletant s'abattaient dans le jardin ; les statues de bronze et de marbre, lavées par la pluie, miroitaient ; des bonnes en tablier causaient assises sur des chaises ; et l'on entendait les rires des enfants, avec le murmure continu que faisait la gerbe du jet d'eau.

Frédéric s'était senti troublé par l'amertume de Deslauriers ; mais, sous l'influence du vin, qui circulait dans ses veines, а moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage, il n'éprouvait plus qu'un immense bien-être, voluptueusement stupide, -- comme une plante saturée de chaleur et d'humidité. Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin, vaguement. Sa poitrine se gonflait, et il se mit а dire :

-- " Ah ! c'était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout lа-bas sur une table, poussait le peuple а la Bastille ! On vivait dans ce temps-lа, on pouvait s'affirmer, prouver sa force ! De simples avocats commandaient а des généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu'а présent... "

Il se tut, puis tout а coup :

-- " Bah ! l'avenir est gros " !

Et, tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de Barthélemy :

Elle reparaоtra, la terrible Assemblée

Dont, après quarante ans, votre tête est troublée,

Colosse qui sans peur marche d'un pas puissant.

-- " Je ne sais plus le reste ! Mais il est tard, si nous partions ? "

Et il continua, dans la rue, а exposer ses théories.

Frédéric, sans l'écouter, observait а la devanture des marchands les étoffes et les meubles convenables pour son installation ; et ce fut peut- être la pensée de Mme Arnoux qui le fit s'arrêter а l'étalage d'un brocanteur, devant trois assiettes de faïence. Elles étaient décorées d'arabesques jaunes, а reflets métalliques, et valaient cent écus la pièce. Il les fit mettre de côté.

-- " Moi, а ta place " , dit Deslauriers, " je m'achèterais plutôt de l'argenterie " , décelant, par cet amour du cossu, l'homme de mince origine.

Dès qu'il fut seul, Frédéric se rendit chez le célèbre Pomadère, où il se commanda trois pantalons, deux habits, une pelisse de fourrure et cinq gilets ; puis chez un bottier, chez un chemisier, et chez un chapelier, ordonnant partout qu'on se hâtât le plus possible.

Trois jours après, le soir, а son retour du Havre, il trouva chez lui sa garde-robe complète ; et, impatient de s'en servir, il résolut de faire а l'instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était trop tôt, huit heures а peine.

-- " Si j'allais chez les autres ? " , se dit-il.

Arnoux, seul, devant sa glace, était en train de se raser. Il lui proposa de le conduire dans un endroit où il s'amuserait, et, au nom de M. Dambreuse :

-- " Ah ! ça se trouve bien ! Vous verrez lа de ses amis venez donc ! ce sera drôle ! "

Frédéric s'excusait, Mme Arnoux reconnut sa voix et lui souhaita le bonjour а travers la cloison, car sa fille était indisposée, elle-même souffrante ; et l'on entendait le bruit d'une cuiller contre un verre, et tout ce frémissement de choses délicatement remuées qui se fait dans la chambre d'un malade. Puis Arnoux disparut pour dire adieu а sa femme. Il entassait les raisons :

-- " Tu sais bien que c'est sérieux ! Il faut que j'y aille, j'y ai besoin, on m'attend. "

-- " Va, va, mon ami. Amuse-toi ! "

Arnoux héla un fiacre.

-- " Palais-Royal ! galerie Montpensier. "

Et, se laissant tomber sur les coussins :

-- " Ah ! comme je suis las, mon cher ! j'en crèverai. Du reste, je peux bien vous le dire, а vous. "

Il se pencha vers son oreille, mystérieusement :

-- " Je cherche а retrouver le rouge de cuivre des Chinois. "

Et il expliqua ce qu'étaient la couverte et le petit feu.

Arrivé chez Chevet, on lui remit une grande corbeille, qu'il fit porter sur le fiacre. Puis il choisit pour " sa pauvre femme " du raisin, des ananas, différentes curiosités de bouche et recommanda qu'elles fussent envoyées de bonne heure, le lendemain.

Ils allèrent ensuite chez un costumier ; c'était d'un bal qu'il s'agissait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une veste pareille, une perruque rouge ; Frédéric un domino ; et ils descendirent rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage par des lanternes de couleur.

Dès le bas de l'escalier, on entendait le bruit des violons.

-- " Où diable me menez-vous ? " dit Frédéric.

-- " Chez une bonne fille ! n'ayez pas peur ! "

Un groom leur ouvrit la porte, et ils entrèrent dans l'antichambre, où des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, la traversait en ce moment-lа. C'était Mlle Rose-Annette Bron, la maоtresse du lieu.

-- " Eh bien ? " dit Arnoux.

-- " C'est fait ! " répondit-elle.

-- " Ah ! merci, mon ange ! " .

Et il voulut l'embrasser.

-- " Prends donc garde, imbécile ! tu vas gâter mon maquillage ! "

Arnoux présenta Frédéric.

-- " Tapez lа dedans, monsieur, soyez le bienvenu ! "

Elle écarta une portière derrière elle, et se mit а crier emphatiquement :

-- " Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis ! "
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:06

Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières ; il n'aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çа et lа, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes dépolis ressemblaient а des boules de neige, dominaient des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins ; -- et, en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit а colonnes torses, ayant une glace de Venise а son chevet.

Les danses s'arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, а la vue d'Arnoux s'avançant avec son panier sur la tête ; les victuailles faisaient bosse au milieu. -- " Gare au lustre ! " Frédéric leva les yeux : c'était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique de l'Art industriel ; le souvenir des anciens jours passa dans sa mémoire, mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement ; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre, le bohème l'accablait de félicitations, l'appelant son colonnel. Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes, ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.

Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en costumes de routier, de débardeur ou de matelot.

Frédéric, s'étant rangé contre le mur, regarda le quadrille devant lui.

Un vieux beau, vêtu, comme un doge vénitien, d'une longue simarre de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette, qui portait un habit vert, une culotte de tricot et des bottes molles а éperons d'or. Le couple en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et d'une Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une caille, en manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa chevelure qui lui descendait jusqu'aux jarrets, une grande blonde, marcheuse а l'Opéra, s'était mise en femme sauvage ; et, par-dessus son maillot de couleur brune, n'avait qu'un pagne de cuir, des bracelets de verroterie, et un diadème de clinquant, d'où s'élevait une haute gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard, affublé d'un habit noir grotesquement large, battait la mesure avec son coude sur sa tabatière. Un petit berger Watteau, azur et argent comme un clair de lune, choquait sa houlette contre le thyrse d'une Bacchante, couronnée de raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des cothurnes а rubans d'or. De l'autre côté une Polonaise, en spencer de velours nacarat, balançait son jupon de gaze sur ses bas de soie gris perle, pris dans des bottines roses cerclées de fourrure blanche. Elle souriait а un quadragénaire ventru, déguisé en enfant de choeur, et qui gambadait très haut, levant d'une main son surplis et retenant de l'autre sa calotte rouge. Mais la reine, l'étoile, c'était Mademoiselle Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait riche maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste de velours noir uni ; et son large pantalon de soie ponceau, collant sur la croupe et serré а la taille par une écharpe de cachemire, avait, tout le long de la couture, des petits camélias blancs naturels. Sa mine pâle, un peu bouffie et а nez retroussé, semblait plus insolente encore par l'ébouriffure de sa perruque où tenait un chapeau d'homme, en feutre gris, plié d'un coup de poing sur l'oreille droite ; et, dans les bonds qu'elle faisait, ses escarpins а boucles de diamants atteignaient presque au nez de son voisin, un grand Baron moyen âge tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait aussi un Ange, un glaive d'or а la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui, allant, venant, perdant а toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne comprenait rien aux figures et embarrassait la contredanse.

Frédéric, en regardant ces personnes, éprouvait un sentiment d'abandon, un malaise. Il songeait encore а Mme Arnoux et il lui semblait participer а quelque chose d'hostile se tramant contre elle.

Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l'aborda. Elle haletait un peu, et son hausse-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement sous son menton.

-- " Et vous, monsieur " , dit-elle, " vous ne dansez pas ? "

Frédéric s'excusa, il ne savait pas danser.

-- " Vraiment ! mais avec moi ? bien sûr ? "

Et, posée sur une seule hanche, l'autre genou un peu rentré, en caressant de la main gauche le pommeau de nacre de son épée, elle le considéra pendant une minute, d'un air moitié suppliant, moitié gouailleur. Enfin elle dit " Bonsoir ! " , fit une pirouette, et disparut.

Frédéric, mécontent de lui-même, et ne sachant que faire, se mit а errer dans le bal.

Il entra dans le boudoir, capitonné de soie bleu pâle, avec des bouquets de fleurs des champs, tandis qu'au plafond, dans un cercle de bois doré, des Amours, émergeant d'un ciel d'azur, batifolaient sur des nuages en forme d'édredon. Ces élégances, qui seraient aujourd'hui des misères pour les pareilles de Rosanette, l'éblouirent ; et il admira tout : les volubilis artificiels ornant le contour de la glace, les rideaux de la cheminée, le divan turc, et, dans un renfoncement de la muraille, une manière de tente tapissée de soie rose, avec de la mousseline blanche par-dessus. Des meubles noirs а marqueterie de cuivre garnissaient la chambre а coucher, où se dressait, sur une estrade couverte d'une peau de cygne, le grand lit а baldaquin et а plumes d'autruche. Des épingles а tête de pierreries fichées dans des pelotes, des bagues traоnant sur des plateaux, des médaillons а cercle d'or et des coffrets d'argent se distinguaient dans l'ombre, sous la lueur qu'épanchait une urne de Bohême, suspendue а trois chaоnettes. Par une petite porte entrebâillée, on apercevait une serre chaude occupant toute la largeur d'une terrasse, et que terminait une volière а l'autre bout.

C'était bien lа un milieu fait pour lui plaire. Dans une brusque révolte de sa jeunesse, il se jura d'en jouir, s'enhardit ; puis, revenu а l'entrée du salon, où il y avait plus de monde maintenant (tout s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il resta debout а contempler les quadrilles, clignant les yeux pour mieux voir, -- et humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense baiser épandu.

Mais il y avait près de lui, de l'autre côté de la porte, Pellerin ; -- Pellerin en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine et tenant de la droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.

-- " Tiens, il y a longtemps qu'on ne vous a vu ! Où diable étiez-vous donc ? parti en voyage, en Italie ? Poncif, hein, l'Italie ? pas si raide qu'on dit ? N'importe ! apportez-moi vos esquisses, un de ces jours ? "

Et, sans attendre sa réponse, l'artiste se mit а parler de lui-même.

Il avait fait beaucoup de progrès, ayant reconnu définitivement la bêtise de la Ligne. On ne devait pas tant s'enquérir de la Beauté et de l'Unité, dans une oeuvre, que du caractère et de la diversité des choses.

-- " Car tout existe dans la nature, donc tout est légitime, tout est plastique. Il s'agit seulement d'attraper la note, voilа. J'ai découvert le secret ! " Et lui donnant un coup de coude, il répéta plusieurs fois :

-- " J'ai découvert le secret, vous voyez ! Ainsi regardez-moi cette petite femme а coiffure de sphinx qui danse avec un postillon russe, c'est net, sec, arrêté, tout en méplats et en tons crus : de l'indigo sous les yeux, une plaque de cinabre а la joue, du bistre sur les tempes ; pif ! paf ! -- Et il jetait, avec le pouce, comme des coups de pinceau dans l'air. -- " Tandis que la grosse, lа-bas " , continua-t-il en montrant une Poissarde, en robe cerise avec une croix d'or au cou et un fichu de linon noué dans le dos, -- " rien que des rondeurs ; les narines s'épatent comme les ailes de son bonnet, les coins de la bouche se relèvent, le menton s'abaisse, tout est gras, fondu, copieux, tranquille et soleillant, un vrai Rubens ! Elles sont parfaites cependant ! Où est le type alors ? " -- Il s'échauffait. " -- Qu'est-ce qu'une belle femme ? Qu'est-ce que le beau ? Ah ! le beau ! me direz-vous...

Frédéric l'interrompit pour savoir ce qu'était un Pierrot а profil de bouc, en train de bénir tous les danseurs au milieu d'une pastourelle.

-- " Rien du tout ! un veuf, père de trois garçons. Il les laisse sans culottes, passe sa vie au club, et couche avec la bonne. "

-- " Et celui-lа, costumé en bailli, qui parle dans l'embrasure de la fenêtre а une marquise Pompadour ? "

-- " La marquise, c'est Mme Vandaël, l'ancienne actrice du Gymnase, la maоtresse du Doge, le comte de Palazot. Voilа vingt ans qu'ils sont ensemble ; on ne sait pourquoi. Avait-elle de beaux yeux, autrefois, cette femme-lа ! Quant au citoyen près d'elle, on le nomme le capitaine d'Herbigny, un vieux de la vieille, qui n'a pour toute fortune que sa croix d'honneur et sa pension, sert d'oncle aux grisettes dans les solennités, arrange les duels et dоne en ville. "

-- " Une canaille ? " dit Frédéric.

-- " Non ! un honnête homme ! "

-- " Ah ! "

L'artiste lui en nomma d'autres encore, quand, apercevant un monsieur qui portait comme les médecins de Molière une grande robe de serge noire, mais bien ouverte de haut en bas, afin de montrer toutes ses breloques :

-- " Ceci vous représente le docteur Des Rrogis, enragé de n'être pas célèbre, a écrit un livre de pornographie médicale, cire volontiers les bottes dans le grand monde, est discret ; ces dames l'adorent. Lui et son épouse (cette maigre châtelaine en robe grise) se trimbalent ensemble dans tous les endroits publics, et autres. Malgré la gêne du ménage, on a un jour, -- thés artistiques où il se dit des vers. -- --Attention ! "

En effet, le docteur les aborda ; et bientôt ils formèrent tous les trois, а l'entrée du salon, un groupe de causeurs, où vint s'adjoindre Hussonnet, puis l'amant de la Femme-Sauvage, un jeune poète, exhibant, sous un court mantel а la François 1er, la plus piètre des anatomies, et enfin un garçon d'esprit, déguisé en Turc de barrière. Mais sa veste а galons jaunes avait si bien voyagé sur le dos des dentistes ambulants, son large pantalon а plis était d'un rouge si déteint, son turban roulé comme une anguille а la tartare d'un aspect si pauvre, tout son costume enfin tellement déplorable et réussi, que les femmes ne dissimulaient pas leur dégoût. Le docteur l'en consola par de grands éloges sur la Débardeuse, sa maоtresse. Ce Turc était fils d'un banquier.

Entre deux quadrilles, Rosanette se dirigea vers la cheminée, où était installé, dans un fauteuil, un petit vieillard replet, en habit marron, а boutons d'or. Malgré ses joues flétries qui tombaient sur sa haute cravate blanche, ses cheveux encore blonds, et frisés naturellement comme les poils d'un caniche, lui donnaient quelque chose de folâtre.

Elle l'écouta, penchée vers son visage. Ensuite, elle lui accommoda un verre de sirop ; et rien n'était mignon comme ses mains sous leurs manches de dentelles qui dépassaient les parements de l'habit vert. Quand le bonhomme eut bu, il les baisa.

-- " Mais c'est M. Oudry, le voisin d'Arnoux ! "

-- " Il l'a perdu ! " dit en riant Pellerin.

-- " Comment ? "

Un postillon de Longjumeau la saisit par la taille, une valse commençait. Alors, toutes les femmes, assises autour du salon sur des banquettes, se levèrent а la file, prestement ; et leurs jupes, leurs écharpes, leurs coiffures se mirent а tourner.

Elles tournaient si près de lui, que Frédéric distinguait les gouttelettes de leur front ; -- et ce mouvement giratoire, de plus en plus vif et régulier, vertigineux, communiquant а sa pensée une sorte d'ivresse, y faisait surgir d'autres images, tandis que toutes passaient dans le même éblouissement, et chacune avec une excitation particulière selon le genre de sa beauté. La Polonaise, qui s'abandonnait d'une façon langoureuse, lui inspirait l'envie de la tenir contre son coeur, en filant tous les deux dans un traоneau sur une plaine couverte de neige. Des horizons de volupté tranquille, au bord d'un lac, dans un chalet, se déroulaient sous les pas de la Suissesse, qui valsait le torse droit et les paupières baissées. Puis, tout а coup, la Bacchante, penchant en arrière sa tête brune, le faisait rêver а des caresses dévoratrices, dans des bois de lauriers-roses, par un temps d'orage, au bruit confus des tambourins. La Poissarde, que la mesure trop rapide essoufflait, poussait des rires ; et il aurait voulu, buvant avec elle aux Porcherons, chiffonner а pleines mains son fichu, comme au bon vieux temps. Mais la Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient а peine le parquet, semblait receler dans la souplesse de ses membres et le sérieux de son visage tous les raffinements de l'amour moderne, qui a la justesse d'une science et la mobilité d'un oiseau. Rosanette tournait, le poing sur la hanche ; sa perruque а marteau, sautillant sur son collet, envoyait de la poudre d'iris autour d'elle ; et, а chaque tour, du bout de ses éperons d'or, elle manquait d'attraper Frédéric.

Au dernier accord de la valse, Mlle Vatnaz parut. Elle avait un mouchoir algérien sur la tête, beaucoup de piastres sur le front, de l'antimoine au bord des yeux, avec une espèce de paletot en cachemire noir tombant sur un jupon clair, lamé d'argent, et elle tenait un tambour de basque а la main.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:06

Derrière son dos marchait un grand garçon, dans le costume classique du Dante, et qui était (elle ne s'en cachait plus, maintenant) l'ancien chanteur de l'Alhambra, -- lequel, s'appelant Auguste Delamare, s'était fait appeler primitivement Anténor Dellamarre, puis Delmas, puis Belmar, et enfin Delmar, modifiant ainsi et perfectionnant son nom, d'après sa gloire croissante ; car il avait quitté le bastringue pour le théâtre, et venait même de débuter bruyamment а l'Ambigu, dans Gaspardo le Pêcheur.

Hussonnet, en l'apercevant, se renfrogna. Depuis qu'on avait refusé sa pièce, il exécrait les comédiens. On n'imaginait pas la vanité de ces Messieurs ; de celui-lа, surtout ! " -- " Quel poseur, voyez donc ! "

Après un léger salut а Rosanette, Delmar s'était adossé а la cheminée ; et il restait immobile, une main sur le coeur, le pied gauche en avant, les yeux au ciel, avec sa couronne de lauriers dorés par-dessus son capuchon, tout en s'efforçant de mettre dans son regard beaucoup de poésie, pour fasciner les dames. On faisait, de loin, un grand cercle autour de lui.

Mais la Vatnaz, quand elle eut embrassé longuement Rosanette, s'en vint prier Hussonnet de revoir, sous le point de vue du style, un ouvrage d'éducation qu'elle voulait publier : la Guirlande des jeunes Personnes , recueil de littérature et de morale. L'homme de lettres promit son concours. Alors, elle lui demanda s'il ne pourrait pas, dans une des feuilles où il avait accès, faire mousser quelque peu son ami, et même lui confier plus tard un rôle. Hussonnet en oublia de prendre un verre de punch.

C'était Arnoux qui l'avait fabriqué ; et, suivi par le groom du Comte portant un plateau vide, il l'offrait aux personnes avec satisfaction.

Quand il vint а passer devant M. Oudry, Rosanette l'arrêta.

-- " Eh bien, et cette affaire ? "

Il rougit quelque peu ; enfin, s'adressant au bon homme :

-- " Notre amie m'a dit que vous auriez l'obligeance... "

-- " Comment donc, mon voisin ! tout а vous. "

Et le nom de M. Dambreuse fut prononcé ; comme ils s'entretenaient а demi-voix, Frédéric les entendait confusément ; il se porta vers l'autre coin de la cheminée, où Rosanette et Delmar causaient ensemble.

Le cabotin avait une mine vulgaire, faite comme les décors de théâtre pour être contemplée а distance, des mains épaisses, de grands pieds, une mâchoire lourde ; et il dénigrait les acteurs les plus illustres, traitait de haut les poètes, disait : " mon organe, mon physique, mes moyens " , en émaillant son discours de mots peu intelligibles pour lui-même, et qu'il affectionnait, tels que " morbidezza, analogue et homogénéité " .

Rosanette l'écoutait avec de petits mouvements de tête approbatifs. On voyait l'admiration s'épanouir sous le fard de ses joues, et quelque chose d'humide passait comme un voile sur ses yeux clairs, d'une indéfinissable couleur. Comment un pareil homme pouvait-il la charmer ? Frédéric s'excitait intérieurement а le mépriser encore plus, pour bannir, peut-être, l'espèce d'envie qu'il lui portait.

Mlle Vatnaz était maintenant avec Arnoux ; et, tout en riant très haut, de temps а autre, elle jetait un coup d'oeil sur son amie, que M. Oudry ne perdait pas de vue.

Puis Arnoux et la Vatnaz disparurent ; le bonhomme vint parler bas а Rosanette.

-- " Eh bien, oui, c'est convenu ! Laissez-moi tranquille. "

Et elle pria Frédéric d'aller voir dans la cuisine si M. Arnoux n'y était pas.

Un bataillon de verres а moitié pleins couvrait le plancher ; et les casseroles, les marmites, la turbotière, la poêle а frire sautaient. Arnoux commandait aux domestiques en les tutoyant, battait la rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.

-- " Bien " dit-il, " avertissez-la ! Je fais servir. "

On ne dansait plus, les femmes venaient de se rasseoir, les hommes se promenaient. Au milieu du salon, un des rideaux tendus sur une fenêtre se bombait au vent ; et la Sphinx, malgré les observations de tout le monde, exposait au courant d'air ses bras en sueur. Où donc était Rosanette ? Frédéric la chercha plus loin, jusque dans le boudoir et dans la chambre. Quelques-uns, pour être seuls, ou deux а deux, s'y étaient réfugiés. L'ombre et les chuchotements se mêlaient. Il y avait de petits rires sous des mouchoirs, et l'on entrevoyait au bord des corsages des frémissements d'éventails, lents et doux comme des battements d'ailes d'oiseau blessé.

En entrant dans la serre, il vit, sous les larges feuilles d'un caladium, près le jet d'eau, Delmar, couché а plat ventre sur le canapé de toile ; Rosanette, assise près de lui, avait la main passée dans ses cheveux ; et ils se regardaient. Au même moment, Arnoux entra par l'autre côté, celui de la volière. Delmar se leva d'un bond, puis il sortit а pas tranquilles sans se retourner ; et même, s'arrêta près de la porte, pour cueillir une fleur d'hibiscus dont il garnit sa boutonnière. Rosanette pencha le visage ; Frédéric, qui la voyait de profil, s'aperçut qu'elle pleurait.

-- " Tiens ! qu'as-tu donc ? " dit Arnoux.

Elle haussa les épaules sans répondre.

-- " Est-ce а cause de lui ? " reprit-il.

Elle étendit les bras autour de son cou, et, le baisant au front, lentement :

-- " Tu sais bien que je t'aimerai toujours, mon gros. N'y pensons plus ! Allons souper ! "

Un lustre de cuivre а quarante bougies éclairait la salle, dont les murailles disparaissaient sous de vieilles faïences accrochées ; et cette lumière crue, tombant d'aplomb, rendait plus blanc encore, parmi les hors- d'oeuvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant le milieu de la nappe, bordée par des assiettes pleines de potage а la bisque. Avec un froufrou d'étoffes, les femmes, tassant leurs jupes, leurs manches et leurs écharpes, s'assirent les unes près des autres ; les hommes, debout, s'établirent dans les angles. Pellerin et M. Oudry furent placés près de Rosanette, Arnoux était en face. Palazot et son amie venaient de partir.

-- " Bon voyage ! " dit-elle, " attaquons ! "

Et l'Enfant de choeur, homme facétieux, en faisant un grand signe de croix, commença le Benedicite .

Les dames furent scandalisées, et principalement la Poissarde, mère d'une fille dont elle voulait faire une femme honnête. Arnoux, non plus, " n'aimait pas ça " , trouvant qu'on devait respecter la religion.

Une horloge allemande, munie d'un coq, carillonnant deux heures, provoqua sur le coucou force plaisanteries. Toutes sortes de propos s'ensuivirent : calembours, anecdotes, vantardises, gageures, mensonges tenus pour vrais, assertions improbables, un tumulte de paroles qui bientôt s'éparpilla en conversations particulières. Les vins circulaient, les plats se succédaient, le docteur découpait. On se lançait de loin une orange, un bouchon ; on quittait sa place pour causer avec quelqu'un. Souvent Rosanette se tournait vers Delmar, immobile derrière elle ; Pellerin bavardait, M. Oudry souriait. Mlle Vatnaz mangea presque а elle seule le buisson d'écrevisses, et les carapaces sonnaient sous ses longues dents. L'Ange, posée sur le tabouret du piano (seul endroit où ses ailes lui permissent de s'asseoir), mastiquait placidement, sans discontinuer.

-- " Quel fourchette ! " , répétait l'Enfant de choeur ébahi, " quelle fourchette ! "

Et la Sphinx buvait de l'eau-de-vie, criait а plein gosier, se démenait comme un démon. Tout а coup ses joues s'enflèrent, et, ne résistant plus au sang qui l'étouffait, elle porta sa serviette contre ses lèvres, puis la jeta sous la table.

Frédéric l'avait vue.

-- " Ce n'est rien ! "

Et, а ses instances pour partir et se soigner, elle répondit lentement :

-- " Bah ! а quoi bon ? autant ça qu'autre chose ! la vie n'est pas si drôle ! "

Alors, il frissonna, pris d'une tristesse glaciale, comme s'il avait aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de charbon près d'un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en tablier de cuir, avec le robinet d'eau froide qui coule sur leurs cheveux.

Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait d'une voix enrouée, pour imiter l'acteur Grassot :

-- " Ne sois pas cruelle, ô Celuta ! cette petite fête de famille est charmante ! Enivrez-moi de voluptés, mes amours ! Folichonnons ! folichonnons ! "

Et il se mit а baiser les femmes sur l'épaule. Elles tressaillaient, piquées par ses moustaches ; puis il imagina de casser contre sa tête une assiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres l'imitèrent ; les morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand vent, et la Débardeuse s'écria :

-- " Ne vous gênez pas ! Ça ne coûte rien ! Le bourgeois qui en fabrique nous en cadote ! "

Tous les yeux se portèrent sur Arnoux. Il répliqua :

-- " Ah ! sur facture, permettez ! " tenant, sans doute, а passer pour n'être pas, ou n'être plus l'amant de Rosanette.

Mais deux voix furieuses s'élevèrent :

-- " Imbécile ! "

-- " Polisson ! "

-- " A vos ordres ! "

-- " Aux vôtres ! "

C'était le Chevalier moyen âge et le Postillon russe qui se disputaient ; celui-ci ayant soutenu que des armures dispensaient d'être brave, l'autre avait pris cela pour une injure. Il voulait se battre, tous s'interposaient, et le Capitaine, au milieu du tumulte, tâchait de se faire entendre.

-- " Messieurs, écoutez-moi ! un mot ! J'ai de l'expérience, messieurs ! "

Rosanette, ayant frappé avec son couteau sur un verre, finit par obtenir du silence ; et, s'adressant au Chevalier qui gardait son casque, puis au Postillon coiffé d'un bonnet а longs poils :

-- " Retirez d'abord votre casserole ! ça m'échauffe ! -- et vous, lа-bas, votre tête de loup. -- Voulez-vous bien m'obéir, saprelotte ! Regardez donc mes épaulettes ! Je suis votre maréchale " !

Ils s'exécutèrent, et tous applaudirent en criant :

-- " Vive la Maréchale ! vive la Maréchale ! "

Alors, elle prit sur le poêle une bouteille de vin de Champagne, et elle le versa de haut, dans les coupes qu'on lui tendait. Comme la table était trop large, les convives, les femmes surtout, se portèrent de son côté, en se dressant sur la pointe des pieds, sur les barreaux des chaises, ce qui forma pendant une minute un groupe pyramidal de coiffures, d'épaules nues, de bras tendus, de corps penchés ; -- et de longs jets de vin rayonnaient dans tout cela, car le Pierrot et Arnoux, aux deux angles de la salle, lâchant chacun une bouteille, éclaboussaient les visages. Les petits oiseaux de la volière, dont on avait laissé la porte ouverte, envahirent la salle, tout effarouchés, voletant autour du lustre, se cognant contre les carreaux, contre les meubles ; et quelques-uns, posés sur les têtes, faisaient au milieu des chevelures comme de larges fleurs.

Les musiciens étaient partis. On tira le piano de l'antichambre dans le salon. La Vatnaz s'y mit, et, accompagnée de l'Enfant de choeur qui battait du tambour de basque, elle entama une contredanse avec furie, tapant les touches comme un cheval qui piaffe, et se dandinant de la taille, pour mieux marquer la mesure. La Maréchale entraоna Frédéric, Hussonnet faisait la roue, la Débardeuse se disloquait comme un clown, le Pierrot avait des façons d'orang-outang, la Sauvagesse, les bras écartés, imitait l'oscillation d'une chaloupe. Enfin tous, n'en pouvant plus, s'arrêtèrent ; et on ouvrit une fenêtre.
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Re: Gustave Flaubert - L'Éducation sentimentale

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 20:06

Le grand jour entra, avec la fraоcheur du matin. Il y eut une exclamation d'étonnement, puis un silence. Les flammes jaunes vacillaient, en faisant de temps а autre éclater leurs bobèches ; des rubans, des fleurs et des perles jonchaient le parquet ; des taches de punch et de sirop poissaient les consoles ; les tentures étaient salies, les costumes fripés, poudreux ; les nattes pendaient sur les épaules ; et le maquillage, coulant avec la sueur, découvrait des faces blêmes, dont les paupières rouges clignotaient.

La Maréchale, fraоche comme au sortir d'un bain, avait les joues roses, les yeux brillants. Elle jeta au loin sa perruque ; et ses cheveux tombèrent autour d'elle comme une toison, ne laissant voir de tout son vêtement que sa culotte, ce qui produisit ; un effet а la fois comique et gentil.

La Sphinx, dont les dents claquaient de fièvre, eut besoin d'un châle.

Rosanette courut dans sa chambre pour le chercher, et, comme l'autre la suivait, elle lui ferma la porte au nez, vivement.

Le Turc observa, tout haut, qu'on n'avait pas vu sortir M. Oudry. Aucun ne releva cette malice, tant on était fatigué.

Puis, en attendant les voitures, on s'embobelina dans les capelines et les manteaux. Sept heures sonnèrent. L'Ange était toujours dans la salle, attablée devant une compote de beurre et de sardines ; et la Poissarde, près d'elle, fumait des cigarettes, tout en lui donnant des conseils sur l'existence.

Enfin, les fiacres étant survenus, les invités s'en allèrent. Hussonnet, employé dans une correspondance pour la province, devait lire avant son déjeuner cinquante-trois journaux ; la Sauvagesse avait une répétition а son théâtre, Pellerin un modèle, l'Enfant de choeur trois rendez-vous. Mais l'Ange, envahie par les premiers symptômes d'une indigestion, ne put se lever. Le Baron moyen âge la porta jusqu'au fiacre.

-- " Prends garde а ses ailes ! " cria par la fenêtre la Débardeuse.

On était sur le palier quand Mlle Vatnaz dit а Rosanette :

-- " Adieu, chère ! C'était très bien, ta soirée. "

Puis se penchant а son oreille :

-- " Garde-le ! "

-- " Jusqu'а des temps meilleurs " , reprit la Maréchale en tournant le dos, lentement.

Arnoux et Frédéric s'en revinrent ensemble, comme ils étaient venus. Le marchand de faïences avait un air tellement sombre, que son compagnon le crut indisposé.

-- " Moi ? pas du tout ! "

Il se mordait la moustache, fronçait les sourcils, et Frédéric lui demanda si ce n'était pas ses affaires qui le tourmentaient.

-- " Nullement ! "

Puis tout а coup :

-- " Vous le connaissiez, n'est-ce pas, le père Oudry ? "

Et, avec une expression de rancune :

-- " Il est riche, le vieux gredin ! "

Ensuite, Arnoux parla d'une cuisson importante que l'on devait finir aujourd'hui, а sa fabrique. Il voulait la voir. Le train partait dans une heure. " Il faut cependant que j'aille embrasser ma femme. "

-- " Ah ! sa femme ! " pensa Frédéric.

Puis il se coucha, avec une douleur intolérable а l'occiput, et il but une carafe d'eau, pour calmer sa soif.

Une autre soif lui était venue, celle des femmes, du luxe et de tout ce que comporte l'existence parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi, comme un homme qui descend d'un vaisseau ; et, dans l'hallucination du premier sommeil, il voyait passer et repasser continuellement les épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse, les mollets de la Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. Puis deux grands yeux noirs, qui n'étaient pas dans le bal, parurent ; et légers comme des papillons, ardents comme des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient dans la corniche, descendaient jusqu'а sa bouche. Frédéric s'acharnait а reconnaоtre ces yeux sans y parvenir. Mais déjа le rêve l'avait pris ; il lui semblait qu'il était attelé près d'Arnoux, au timon d'un fiacre, et que la Maréchale, а califourchon sur lui, l'éventrait avec ses éperons d'or.

Chapitre II. ------------------------------------------------------

Frédéric trouva, au coin de la rue Rumford, un petit hôtel et il s'acheta, tout а la fois, le coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la porte dans son salon. Derrière cet appartement, étaient une chambre et un cabinet. L'idée lui vint d'y loger Deslauriers. Mais, comment la recevrait-il, elle , sa maоtresse future ? La présence d'un ami serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du cabinet un fumoir.

Il acheta les poètes qu'il aimait, des Voyages, des Atlas, des Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre ; il pressait les ouvriers, courait les magasins, et, dans son impatience de jouir, emportait tout sans marchander.

D'après les notes des fournisseurs, Frédéric s'aperçut qu'il aurait а débourser prochainement une quarantaine de mille francs, non compris les droits de succession, lesquels dépasseraient trente-sept mille ; comme sa fortune était en biens territoriaux, il écrivit au notaire du Havre d'en vendre une partie, pour se libérer de ses dettes et avoir quelque argent а sa disposition. Puis, voulant connaоtre enfin cette chose vague, miroitante et indéfinissable qu'on appelle le monde , il demanda par un billet aux Dambreuse s'ils pouvaient le recevoir. Madame répondit qu'elle espérait sa visite pour le lendemain.

C'était jour de réception. Des voitures stationnaient dans la cour. Deux valets se précipitèrent sous la marquise, et un troisième, au haut de l'escalier, se mit а marcher devant lui.

Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon а hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérissaient, comme deux buissons d'or, deux faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière de l'Espagnolet étaient appendus au mur ; les lourdes portières en tapisserie tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d'imposant et de diplomatique. Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.

Enfin, il arriva dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose, bourré de meubles mignons et qu'éclairait une seule glace donnant sur un jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes formant cercle autour d'elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe de s'asseoir, mais sans paraоtre surprise de ne l'avoir pas vu depuis longtemps.

On vantait, quand il entra, l'éloquence de l'abbé Coeur. Puis on déplora l'immoralité des domestiques, а propos d'un vol commis par un valet de chambre ; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de Sommery avait un rhume, Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne reviendraient pas avant la fin de janvier, les Bretancourt non plus, maintenant on restait tard а la campagne ; et la misère des propos se trouvait comme renforcée par le luxe des choses ambiantes ; mais ce qu'on disait était moins stupide que la manière de causer, sans but, sans suite et sans animation. Il y avait lа, cependant, des hommes versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d'une grande paroisse, deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement ; ils s'en tenaient aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient а des douairières fatiguées, d'autres avaient des tournures de maquignon ; et des vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire passer pour les grands-pères.

Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès qu'on parlait d'un malade, elle fronçait les sourcils douloureusement, et prenait un air joyeux s'il était question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt contrainte de s'en priver, car elle allait faire sortir de pension une nièce de son mari, une orpheline. On exalta son dévouement ; c'était se conduire en véritable mère de famille.

Frédéric l'observait. La peau mate de son visage paraissait tendue, et d'une fraоcheur sans éclat, comme celle d'un fruit conservé. Mais ses cheveux, tire-bouchonnés а l'anglaise, étaient plus fins que de la soie, ses yeux d'un azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au fond, sur la causeuse, elle caressait les floches rouges d'un écran japonais, pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un peu maigres, avec des doigts retroussés par le bout. Elle portait une robe de moire grise, а corsage montant, comme une puritaine.

Frédéric lui demanda si elle ne viendrait pas cette année а la Fortelle. Mme Dambreuse n'en savait rien. Il concevait cela, du reste : Nogent devait l'ennuyer. Les visites augmentaient. C'était un bruissement continu de robes sur les tapis ; les dames, posées au bord des chaises, poussaient de petits ricanements, articulaient deux où trois mots, et, au bout de cinq minutes, partaient avec leurs jeunes filles. Bientôt, la conversation fut impossible а suivre, et Frédéric se retirait quand Mme Dambreuse lui dit :

-- " Tous les mercredis, n'est-ce pas, monsieur Moreau ? " rachetant par cette seule phrase ce qu'elle avait montré d'indifférence.

Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une large bouffée d'air ; et, par besoin d'un milieu moins artificiel, Frédéric se ressouvint qu'il devait une visite а la Maréchale.

La porte de l'antichambre était ouverte. Deux bichons havanais accoururent. Une voix cria :

-- " Delphine ! Delphine ! -- Est-ce vous, Félix ? "

Il se tenait sans avancer ; les deux petits chiens jappaient toujours. Enfin Rosanette parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en mousseline blanche garnie de dentelles, pieds nus dans des babouches.

-- " Ah ! pardon, monsieur ! Je vous prenais pour le coiffeur. Une minute ! je reviens ! "

Et il resta seul dans la salle а manger.

Les persiennes en étaient closes. Frédéric la parcourait des yeux, en se rappelant le tapage de l'autre nuit, lorsqu'il remarqua au milieu, sur la table, un chapeau d'homme, un vieux feutre bossué, gras, immonde. A qui donc ce chapeau ? Montrant impudemment sa coiffe décousue, il semblait dire : " Je m'en moque après tout ! Je suis le maоtre ! "

La Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l'y jeta, referma la porte (d'autres portes, en même temps, s'ouvraient et se refermaient), et, ayant fait passer Frédéric par la cuisine, elle l'introduisit dans son cabinet de toilette.

On voyait, tout de suite, que c'était l'endroit de la maison le plus hanté, et comme son vrai centre moral. Une perse а grands feuillages tapissait les murs, les fauteuils et un vaste divan élastique ; sur une table de marbre blanc s'espaçaient deux larges cuvettes en faïence bleue ; des planches de cristal formant étagères au-dessus étaient encombrées par des fioles, des brosses, des peignes, des bâtons de cosmétique, des boоtes а poudre ; le feu se mirait dans une haute psyché ; un drap pendait en dehors d'une baignoire, et des senteurs de pâte d'amandes et de benjoin s'exhalaient.

-- " Vous excuserez le désordre ! Ce soir, je dоne en ville. "

Et, comme elle tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des petits chiens. Frédéric les déclara charmants. Elle les souleva tous les deux, et, haussant jusqu'а lui leur museau noir :

-- " Voyons, faites une risette, baisez le monsieur. "

Un homme, habillé d'une sale redingote а collet de fourrure, entra brusquement.

-- " Félix, mon brave " , dit-elle, " , vous aurez votre affaire dimanche prochain, sans faute. "

L'homme se mit а la coiffer. Il lui apprenait des nouvelles de ses amies : Mme de Rochegune, Mme de Saint-Florentin, Mme Lombard, toutes étant nobles comme а l'hôtel Dambreuse. Puis il causa théâtres ; on donnait le soir а l'Ambigu une représentation extraordinaire.

-- " Irez-vous ? "

-- " Ma foi, non ! Je reste chez moi. "

Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa permission. L'autre jura qu'elle " rentrait du marché " .

-- " Eh bien, apportez-moi votre livre ! -- Vous permettez, n'est-ce pas ? "

Et, lisant а demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations sur chaque article. L'addition était fausse.
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