Gustave Flaubert - Salammbô

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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:40

Au fond de leurs intervalles, on distinguait les cohortes des vélites, plus loin les grands casques des Clinabares, avec des fers qui brillaient au soleil, des cuirasses, des panaches des étendards agités. Mais l'armée carthaginoise, grosse de onze mille trois cent-quatre-vingt-seize hommes, semblait а peine les contenir, car elle formait un carré long, étroit des flancs et resserré sur soi-même.

En les voyant si faibles, les Barbares, trois fois plus nombreux, furent pris d'une joie désordonnée ; on n'apercevait pas Hamilcar. Il était resté lа-bas, peut-être ? Qu'importait d'ailleurs ! Le dédain qu'ils avaient de ces marchands renforçait leur courage ; et avant que Spendius eût commandé la manoeuvre, tous l'avaient comprise et déjа l'exécutaient.

Ils se développèrent sur une grande ligne droite, qui débordait les ailes de l'armée punique, afin de l'envelopper complètement. Mais, quand on fut а trois cents pas d'intervalle, les éléphants, au lieu d'avancer, se retournèrent ! puis voilа que les Clinabares, faisant volte-face, les suivirent ; et la surprise des Mercenaires redoubla en apercevant tous les hommes de trait qui couraient pour les rejoindre. Les Carthaginois avaient donc peur, ils fuyaient ! Une huée formidable éclata dans les troupes des Barbares, et, du haut de son dromadaire, Spendius s'écriait : -- " Ah ! je le savais bien ! En avant ! en avant ! "

Alors les javelots, les dards, les balles des frondes jaillirent а la fois. Les éléphants, la croupe piquée par les flèches, se mirent а galoper plus vite ; une grosse poussière les enveloppait, et, comme des ombres dans un nuage, ils s'évanouirent.

Cependant, on entendait au fond un grand bruit de pas, dominé par le son aigu des trompettes qui soufflaient avec furie. Cet espace, que les Barbares avaient devant eux, plein de tourbillons et de tumulte, attirait comme un gouffre ; quelques-uns s'y lancèrent. Des cohortes d'infanterie apparurent ; elles se refermaient ; et, en même temps, tous les autres voyaient accourir les fantassins avec des cavaliers au galop.

En effet, Hamilcar avait ordonné а la phalange de rompre ses sections, aux éléphants, aux troupes légères et а la cavalerie de passer par ces intervalles pour se porter vivement sur les ailes, et calculé si bien la distance des Barbares, que, au moment où ils arrivaient contre lui, l'armée carthaginoise tout entière faisait une grande ligne droite.

Au milieu se hérissait la phalange, formée par des syntagmes ou carrés pleins, ayant seize hommes de chaque côté. Tous les chefs de toutes les files apparaissaient entre de longs fers aigus qui les débordaient inégalement, car les six premiers rangs croisaient leurs sarisses en les tenant par le milieu, et les dix rangs inférieurs les appuyaient sur l'épaule de leurs compagnons se succédant devant eux. Toutes les figures disparaissaient а moitié dans la visière des casques ; des cnémides en bronze couvraient toutes les jambes droites ; les larges boucliers cylindriques descendaient jusqu'aux genoux ; et cette horrible masse quadrangulaire remuait d'une seule pièce, semblait vivre comme une bête et fonctionner comme une machine. Deux cohortes d'éléphants la bordaient régulièrement ; tout en frissonnant, ils faisaient tomber les éclats des flèches attachés а leur peau noire. Les Indiens accroupis sur leur garrot, parmi les touffes de plumes blanches, les retenaient avec la cuiller du harpon, tandis que, dans les tours, des hommes cachés jusqu'aux épaules promenaient, au bord de grands arcs tendus, des quenouilles en fer garnies d'étoupes allumées. A la droite et а la gauche des éléphants, voltigeaient les frondeurs, une fronde autour des reins, une seconde sur la tête, une troisième а la main droite. Puis les Clinabares, chacun flanqué d'un nègre, tendaient leurs lances entre les oreilles de leurs chevaux tout couverts d'or comme eux. Ensuite s'espaçaient les soldats armés а la légère avec des boucliers en peau de lynx, d'où dépassaient les pointes des javelots qu'ils tenaient dans leur main gauche ; et les Tarentins, conduisant deux chevaux accouplés, relevaient aux deux bouts cette muraille de soldats.

L'armée des Barbares, au contraire, n'avait pu maintenir son alignement. Sur sa longueur exorbitante il s'était fait des ondulations, des vides ; tous haletaient, essoufflés d'avoir couru.

La phalange s'ébranla lourdement en poussant toutes ses sarisses ; sous ce poids énorme la ligne des Mercenaires, trop mince, bientôt plia par le milieu.

Alors les ailes carthaginoises se développèrent pour les saisir : les éléphants les suivaient. Avec ses lances obliquement tendues, la phalange coupa les Barbares ; deux tronçons énormes s'agitèrent ; les ailes, а coup de fronde et de flèche, les rabattaient sur les phalangistes. Pour s'en débarrasser, la cavalerie manquait ; sauf deux cents Numides qui se portèrent contre l'escadron droit des Clinabares, tous les autres se trouvaient enfermés, ne pouvaient sortir de ces lignes. Le péril était imminent et une résolution urgente.

Spendius ordonna d'attaquer la phalange simultanément par les deux flancs, afin de passer tout au travers. Mais les rangs les plus étroits glissèrent sous les plus longs, revinrent а leur place, et elle se retourna contre les Barbares, aussi terrible de ses côtés qu'elle l'était de front tout а l'heure.

Ils frappaient sur la hampe des sarisses, mais la cavalerie, par-derrière, gênait leur attaque ; et la phalange, appuyée aux éléphants, se resserrait et s'allongeait, se présentait en carré, en cône, en rhombe, en trapèze, en pyramide. Un double mouvement intérieur se faisait continuellement de sa tête а sa queue ; car ceux qui étaient au bas des files accouraient vers les premiers rangs, et ceux-lа, par lassitude ou а cause des blessés, se repliaient plus bas. Les Barbares se trouvèrent foulés sur la phalange. Il lui était impossible de s'avancer ; on aurait dit un océan où bondissaient des aigrettes rouges avec des écailles d'airain, tandis que les clairs boucliers se roulaient comme une écume d'argent. Quelquefois d'un bout а l'autre, de larges courants descendaient, puis ils remontaient, et au milieu une lourde masse se tenait immobile. Les lances s'inclinaient et se relevaient, alternativement. Ailleurs c'était une agitation de glaives nus si précipitée que les pointes seules apparaissaient, et des turmes de cavalerie élargissaient des cercles, qui se refermaient derrière elles en tourbillonnant.

Par-dessus la voix des capitaines, la sonnerie des clairons et le grincement des lyres, les boules de plomb et les amandes d'argile passant dans l'air, sifflaient, faisaient sauter les glaives des mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s'abritant d'un bras sous leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le sol, et d'autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre les talons. La multitude était si compacte, la poussière si épaisse, le tumulte si fort, qu'il était impossible de rien distinguer ; les lâches qui offrirent de se rendre ne furent même pas entendus. Quand les mains étaient vides, on s'étreignait corps а corps ; les poitrines craquaient contre les cuirasses et des cadavres pendaient la tête en arrière, entre deux bras crispés. Il y eut une compagnie de soixante Ombriens qui, fermes sur leurs jarrets, la pique devant les yeux, inébranlables et grinçant des dents, forcèrent а reculer deux syntagmes а la fois. Des pasteurs épirotes coururent а l'escadron gauche des Clinabares, saisirent les chevaux а la crinière en faisant tournoyer leurs bâtons ; les bêtes, renversant leurs hommes, s'enfuirent par la plaine. Les frondeurs puniques, écartés çа et lа, restaient béants. La phalange commençait а osciller, les capitaines couraient éperdus, les serre-files poussaient les soldats, et les Barbares s'étaient reformés ; ils revenaient ; la victoire était pour eux.

Mais un cri, un cri épouvantable éclata, un rugissement de douleur et de colère : c'étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient sur une double ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires fussent tassés en une seule place pour les lâcher contre eux ; les Indiens les avaient si vigoureusement piqués que du sang coulait sur leurs larges oreilles. Leurs trompes, barbouillées de minium, se tenaient droites en l'air, pareilles а des serpents rouges ; leurs poitrines étaient garnies d'un épieu, leur dos d'une cuirasse, leurs défenses allongées par des lames de fer courbes comme des sabres, -- et pour les rendre plus féroces, on les avait enivrés avec un mélange de poivre, de vin pur et d'encens. Ils secouaient leurs colliers de grelots, criaient ; et les éléphantarques baissaient la tête sous le jet des phalariques qui commençaient а voler du haut des tours.

Afin de mieux leur résister les Barbares se ruèrent, en foule compacte ; les éléphants se jetèrent au milieu, impétueusement. Les éperons de leur poitrail, comme des proues de navire, fendaient les cohortes ; elles refluaient а gros bouillons. Avec leurs trompes, ils étouffaient les hommes, ou bien les arrachant du sol, par-dessus leur tête ils les livraient aux soldats dans les tours ; avec leurs défenses, ils les éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient а leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages а des mâts. Les Barbares tâchaient de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets ; d'autres, se glissant sous leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu'а la garde et périssaient écrasés ; les plus intrépides se cramponnaient а leurs courroies ; sous les flammes, sous les balles, sous les flèches, ils continuaient а scier les cuirs, et la tour d'osier s'écroulait comme une tour de pierre. Quatorze de ceux qui se trouvaient а l'extrémité droite, irrités de leurs blessures, se retournèrent sur le second rang ; les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau et l'appliquant au joint de la tête, а tour de bras, ils frappèrent un grand coup.

Les bêtes énormes s'affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les autres. Ce fut comme une montagne ; et sur ce tas de cadavres et d'armures, un éléphant monstrueux qu'on appelait Fureur de Baal pris par la jambe entre des chaоnes, resta jusqu'au soir а hurler, avec une flèche dans l'oeil.

Cependant les autres, comme des conquérants qui se délectent dans leur extermination, renversaient, écrasaient, piétinaient, s'acharnaient aux cadavres, aux débris. Pour repousser les manipules serrés en couronnes autour d'eux, ils pivotaient sur leurs pieds de derrière, dans un mouvement de rotation continuelle, en avançant toujours. Les Carthaginois sentirent redoubler leur vigueur, et la bataille recommença.

Les Barbares faiblissaient ; des hoplites grecs jetèrent leurs armes, une épouvante prit les autres. On aperçut Spendius penché sur son dromadaire et qui l'éperonnait aux épaules avec deux javelots. Tous alors se précipitèrent par les ailes et coururent vers Utique.

Les Clinabares, dont les chevaux n'en pouvaient plus, n'essayèrent pas de les atteindre. Les Ligures, exténués de soif, criaient pour se porter sur le fleuve. Mais les Carthaginois, placés au milieu des syntagmes, et qui avaient moins souffert, trépignaient de désir devant leur vengeance qui fuyait ; déjа ils s'élançaient а la poursuite des Mercenaires ; Hamilcar parut.

Il retenait avec des rênes d'argent son cheval tigré tout couvert de sueur. Les bandelettes attachées aux cornes de son casque claquaient au vent derrière lui, et il avait mis sous sa cuisse gauche son bouclier ovale. D'un mouvement de sa pique а trois pointes, il arrêta l'armée.

Les Tarentins sautèrent vite de leur cheval sur le second, et partirent а droite et а gauche vers le fleuve et vers la ville.

La phalange extermina commodément tout ce qui restait de Barbares. Quand arrivaient les épées, ils tendaient la gorge en fermant les paupières. D'autres se défendirent а outrance ; on les assomma de loin, sous des cailloux, comme des chiens enragés, Hamilcar avait recommandé de faire des captifs. Mais les Carthaginois lui obéissaient avec rancune, tant ils sentaient de plaisir а enfoncer leurs glaives dans les corps des Barbares. Comme ils avaient trop chaud, ils se mirent а travailler nu-bras, а la manière des faucheurs ; et lorsqu'ils s'interrompaient pour reprendre haleine, ils suivaient des yeux, dans la campagne, un cavalier galopant après un soldat qui courait. Il parvenait а le saisir par les cheveux, le tenait ainsi quelque temps, puis l'abattait d'un coup de hache.

La nuit tomba. Les Carthaginois, les Barbares avaient disparu. Les éléphants, qui s'étaient enfuis, vagabondaient а l'horizon avec leurs tours incendiées. Elles brûlaient dans les ténèbres, çа et lа, comme des phares а demi perdus dans la brume ; et l'on n'apercevait d'autre mouvement sur la plaine que l'ondulation du fleuve, exhaussé par les cadavres et qui les charriait а la mer.

Deux heures après, Mâtho arriva. Il entrevit а la clarté des étoiles de longs tas inégaux couchés par terre.

C'étaient des files de Barbares. Il se baissa ; tous étaient morts, il appela au loin ; aucune voix ne lui répondit.

Le matin même, il avait quitté Hippo-Zaryte avec ses soldats pour marcher sur Carthage. A Utique, l'armée de Spendius venait de partir, et les habitants commençaient а incendier les machines. Tous s'étaient battus avec acharnement. Mais le tumulte qui se faisait vers le pont redoublant d'une façon incompréhensible, Mâtho s'était jeté, par le plus court chemin, а travers la montagne, et, comme les Barbares s'enfuyaient par la plaine, il n'avait rencontré personne.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:40

En face de lui, de petites masses pyramidales se dressaient dans l'ombre, et en deçа du fleuve, plus près, il y avait а ras du sol des lumières immobiles. En effet, les Carthaginois s'étaient repliés derrière le pont, et, pour tromper les Barbares, le Suffète avait établi des postes nombreux sur l'autre rive.

Mâtho, s'avançant toujours, crut distinguer des enseignes puniques, car des têtes de cheval qui ne bougeaient pas apparaissaient dans l'air, fixées au sommet des hampes en faisceau que l'on ne pouvait voir ; et il entendit plus loin une grande rumeur, un bruit de chansons et de coupes heurtées.

Alors, ne sachant où il se trouvait, ni comment découvrir Spendius, tout assailli d'angoisses, effaré, perdu dans les ténèbres, il s'en retourna par le même chemin plus impétueusement. L'aube blanchissait, quand du haut de la montagne il aperçut la ville, avec les carcasses des machines noircies par les flammes, comme des squelettes de géant qui s'appuyaient aux murs.

Tout reposait dans un silence et dans un accablement extraordinaires. Parmi ses soldats, au bord des tentes, des hommes presque nus dormaient sur le dos, ou le front contre leur bras que soutenait leur cuirasse. Quelques-uns décollaient de leurs jambes des bandelettes ensanglantées. Ceux qui allaient mourir roulaient leur tête, tout doucement ; d'autres, en se traоnant, leur apportaient а boire. Le long des chemins étroits les sentinelles marchaient pour se réchauffer, ou se tenaient la figure tournée vers l'horizon, avec leur pique sur l'épaule, dans une attitude farouche.

Mâtho trouva Spendius abrité sous un lambeau de toile que supportaient deux bâtons par terre, le genou dans les mains, la tête basse.

Ils restèrent longtemps sans parler.

Enfin Mâtho murmura : -- " Vaincus !

Spendius reprit d'une voix sombre : -- " Oui, vaincus ! "

Et а toutes les questions il répondait par des gestes désespérés.

Cependant des soupirs, des râles arrivaient jusqu'а eux. Mâtho entrouvrit la toile. Alors le spectacle des soldats lui rappela un autre désastre, au même endroit, et en grinçant des dents :

-- " Misérable ! une fois déjа... "

Spendius l'interrompit :

-- " Tu n'y étais pas non plus. "

-- " C'est une malédiction ! " s'écria Mâtho. " A la fin pourtant, je l'atteindrai ! je le vaincrai ! je le tuerai ! Ah ! Si j'avais été lа... " L'idée d'avoir manqué la bataille le désespérait plus encore que la défaite. Il arracha son glaive, le jeta par terre. " Mais comment les Carthaginois vous ont-ils battus ? "

L'ancien esclave se mit а raconter les manoeuvres. Mâtho croyait les voir et il s'irritait. L'armée d'Utique, au lieu de courir vers le pont, aurait dû prendre Hamilcar par-derrière.

-- " Eh ! je le sais ! " dit Spendius.

-- " Il fallait doubler tes profondeurs, ne pas compromettre les vélites contre la phalange, donner des issues aux éléphants. Au dernier moment on pouvait tout regagner : rien ne forçait а fuir. "

Spendius répondit :

-- " Je l'ai vu passer dans son grand manteau rouge, les bras levés, plus haut que la poussière, comme un aigle qui volait au flanc des cohortes ; et, а tous les signes de sa tête, elles se resserraient, s'élançaient ; la foule nous a entraоnés l'un vers l'autre : il me regardait ; j'ai senti dans mon coeur comme le froid d'une épée. "

-- " Il aura peut-être choisi le jour ? " se disait tout bas Mâtho.

Ils s'interrogèrent, tâchant de découvrir ce qui avait amené le Suffète précisément dans la circonstance la plus défavorable. Ils en vinrent а causer de la situation, et, pour atténuer sa faute ou se redonner а lui- même du courage, Spendius avança qu'il restait encore de l'espoir.

-- " Qu'il n'en reste plus, n'importe ! " dit Mâtho, " tout seul, je continuerai la guerre ! "

-- " Et moi aussi ! " s'écria le Grec en bondissant ; il marchait а grands pas ; ses prunelles étincelaient et un sourire étrange plissait sa figure de chacal.

-- " Nous recommencerons, ne me quitte plus ! je ne suis pas fait pour les batailles au grand soleil ; l'éclat des épées me trouble la vue ; c'est une maladie, j'ai trop longtemps vécu dans l'ergastule. Mais donne-moi des murailles а escalader la nuit, et j'entrerai dans les citadelles, et les cadavres seront froids avant que les coqs aient chanté ! Montre-moi quelqu'un, quelque chose, un ennemi, un trésor, une femme " ; il répéta : " Une femme, fut-elle la fille d'un roi, et j'apporterai vivement ton désir devant tes pieds. Tu me reproches d'avoir perdu la bataille contre Hannon, je l'ai regagnée pourtant. Avoue-le ! mon troupeau de porcs nous a plus servi qu'une phalange de Spartiates. " Et, cédant au besoin de se rehausser et de saisir sa revanche, il énuméra tout ce qu'il avait fait pour la cause des Mercenaires. " C'est moi dans les jardins du Suffète, qui ai poussé le Gaulois ! Plus tard, а Sicca, je les ai tous enragés avec la peur de la République ! Giscon les renvoyait, mais je n'ai pas voulu que les interprètes pussent parler. Ah ! comme la langue leur pendait de la bouche ! t'en souviens-tu ? Je t'ai conduit dans Carthage ; j'ai volé le zaïmph. Je t'ai mené chez elle. Je ferai plus encore : tu verras ! " Il éclata de rire comme un fou.

Mâtho le considérait les yeux béants. Il éprouvait une sorte de malaise devant cet homme, qui était а la fois si lâche et si terrible.

Le Grec reprit d'un ton jovial, en faisant claquer ses doigts :

-- " Evohé ! Après la pluie, le soleil ! J'ai travaillé aux carrières et j'ai bu du massique dans un vaisseau qui m'appartint, sous un tendelet d'or, comme un Ptolémée. Le malheur doit servir а nous rendre plus habiles. A force de travail, on assouplit la fortune. Elle aime les politiques. Elle cédera ! "

Il revint sur Mâtho et, le prenant au bras :

-- " Maоtre, а présent les Carthaginois sont sûrs de leur victoire. Tu as toute une armée qui n'a pas combattu, et tes hommes t'obéissent, а toi. Place-les en avant ; : les miens, pour se venger, marcheront. Il me reste trois mille Cariens, douze cents frondeurs et des archers, des cohortes entières ! . On peut même former une phalange, retournons ! "

Mâtho, abasourdi par le désastre, n'avait jusqu'а présent rien imaginé pour en sortir. Il écoutait, la bouche ouverte, et les lames de bronze qui cerclaient ses côtes se soulevaient aux bondissements de son coeur. Il ramassa son épée, en criant :

-- " Suis-moi, marchons ! "

Mais les éclaireurs, quand ils furent revenus, annoncèrent que les morts des Carthaginois étaient enlevés, le pont tout en ruine et Hamilcar disparu.

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Chapitre 9

EN CAMPAGNE

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Il avait pensé que les Mercenaires l'attendraient а Utique ou qu'ils reviendraient contre lui ; et, ne trouvant pas ses forces suffisantes pour donner l'attaque ou pour la recevoir, il s'était enfoncé dans le sud, par la rive droite du fleuve, ce qui le mettait immédiatement а couvert d'une surprise.

Il voulait, fermant d'abord les yeux sur leur révolte, détacher toutes les tribus de la cause des Barbares ; puis, quand ils seraient bien isolés au milieu des provinces, il tomberait sur eux et les exterminerait.

En quatorze jours, il pacifia la région comprise entre Thouccaber et Utique, avec les villes de Tignicabah, Tessourah, Vacca et d'autres encore а l'occident ; Zounghar bâtie dans les montagnes ; Assouras célèbre par son temple, Djeraado fertile en genévriers ; Thapitis et Hagour lui envoyèrent des ambassades. Les gens de la campagne arrivaient les mains pleines de vivres, imploraient sa protection, baisaient ses pieds, ceux des soldats, et se plaignaient des Barbares. Quelques-uns venaient lui offrir, dans des sacs, des têtes de Mercenaires, tués par eux, disaient-ils, mais qu'ils avaient coupées а des cadavres ; car beaucoup s'étaient perdus en fuyant, et on les trouvait morts de place en place, sous les oliviers et dans les vignes.

Pour éblouir le peuple, Hamilcar, dès le lendemain de la victoire, avait envoyé а Carthage les deux mille captifs faits sur le champ de bataille. Ils arrivèrent par longues compagnies de cent hommes chacune, tous les bras attachés sur le dos avec une barre de bronze qui les prenait а la nuque, et les blessés, en saignant, couraient aussi ; des cavaliers, derrière eux, les chassaient а coups de fouet.

Ce fut un délire de joie ! On se répétait qu'il y avait eu six mille Barbares de tués ; les autres ne tiendraient pas, la guerre était finie ; on s'embrassait dans les rues, et l'on frotta de beurre et de cinnamome la figure des Dieux-Patжques pour les remercier. Avec leurs gros yeux, leur gros ventre et leurs deux bras levés jusqu'aux épaules, ils semblaient vivre sous leur peinture plus fraоche et participer а l'allégresse du peuple. Les Riches laissaient leurs portes ouvertes ; la ville retentissait du ronflement des tambourins ; les temples toutes les nuits étaient illuminés, et les servantes de la Déesse descendues dans Malqua établirent au coin des carrefours des tréteaux en sycomore, où elles se prostituaient. On vota des terres pour les vainqueurs, des holocaustes pour Melkarth, trois cents couronnes d'or pour le Suffète, et ses partisans proposaient de lui décerner des prérogatives et des honneurs nouveaux.

Il avait sollicité les Anciens de faire des ouvertures а Autharite pour échanger contre tous les Barbares, s'il le fallait, le vieux Giscon avec les autres Carthaginois détenus comme lui. Les Libyens et les Nomades qui composaient l'armée d'Autharite connaissaient а peine ces Mercenaires, hommes de race italiote ou grecque ; et puisque la République leur offrait tant de Barbares contre si peu de Carthaginois, c'est que les uns étaient de nulle valeur et que les autres en avaient une considérable. Ils craignaient un piège. Autharite refusa.

Alors les Anciens décrétèrent l'exécution des captifs, bien que le Suffète leur eût écrit de ne pas les mettre а mort. Il comptait incorporer les meilleurs dans ses troupes et exciter par lа des défections. Mais la haine emporta toute réserve.

Les deux mille Barbares furent attachés dans les Mappales, contre les stèles des tombeaux ; et des marchands, des goujats de cuisine, des brodeurs et même des femmes, les veuves des morts avec leurs enfants, tous ceux qui voulaient, vinrent les tuer а coups de flèche. On les visait lentement, pour mieux prolonger leur supplice : on baissait son arme, puis on la relevait tour а tour ; et la multitude se poussait en hurlant. Des paralytiques se faisaient amener sur des civières ; beaucoup, par précaution, apportaient leur nourriture et restaient lа jusqu'au soir ; d'autres y passaient la nuit. On avait planté des tentes où l'on buvait. Plusieurs gagnèrent de fortes sommes а louer des arcs.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:40

Puis on laissa debout tous ces cadavres crucifiés, qui semblaient sur les tombeaux autant de statues rouges et l'exaltation gagnait jusqu'aux gens de Malqua, issus des familles autochtones et d'ordinaire indifférents aux choses de la patrie. Par reconnaissance des plaisirs qu'elle leur donnait, maintenant ils s'intéressaient а sa fortune, se sentaient Puniques, et les Anciens trouvèrent habile d'avoir ainsi fondu dans une même vengeance le peuple entier.

La sanction des Dieux n'y manqua pas ; car de tous les côtés du ciel des corbeaux s'abattirent. Ils volaient en tournant dans l'air avec de grands cris rauques, et faisaient un nuage énorme qui roulait sur soi-même continuellement. On l'apercevait de Clypéa, de Rhadès et du promontoire Hermaeum. Parfois il se crevait tout а coup, élargissant au loin ses spirales noires ; c'était un aigle qui fondait dans le milieu, puis repartait ; sur les terrasses, sur les dômes, а la pointe des obélisques et au fronton des temples, il y avait, çа et lа, de gros oiseaux qui tenaient dans leur bec rougi des lambeaux humains.

A cause de l'odeur, les Carthaginois se résignèrent а délier les cadavres. On en brûla quelques-uns ; on jeta les autres а la mer, et les vagues poussées par le vent du nord, en déposèrent sur la plage, au fond du golfe, devant le camp d'Autharite.

Ce châtiment avait terrifié les Barbares, sans doute, car du haut d'Eschmoûn on les vit abattre leurs tentes, réunir leurs troupeaux, hisser leurs bagages sur des ânes, et le soir du même jour l'armée entière s'éloigna.

Elle devait, en se portant depuis la montagne des Eaux-Chaudes jusqu'а Hippo-Zaryte alternativement, interdire au Suffète l'approche des villes tyriennes avec la possibilité d'un retour sur Carthage.

Pendant ce temps-lа, les deux autres armées tâcheraient de l'atteindre dans le sud, Spendius par l'Orient, Mâtho par l'Occident, de manière а se joindre toutes les trois pour le surprendre et l'enlacer. Puis un renfort qu'ils n'espéraient pas leur survint : Narr'Havas reparut, avec trois cents chameaux chargés de bitume, vingt-cinq éléphants et six mille cavaliers.

Le Suffète, pour affaiblir les Mercenaires, avait jugé prudent de l'occuper au loin dans son royaume. Du fond de Carthage, il s'était entendu avec Masgaba, un brigand gétule qui cherchait а se faire un empire. Fort de l'argent punique, le coureur d'aventures avait soulevé les Etats numides en leur promettant la liberté. Mais Narr'Havas, prévenu par le fils de sa nourrice, était tombé dans Cirta, avait empoisonné les vainqueurs avec l'eau des citernes, abattu quelques têtes, tout rétabli, et il arrivait contre le Suffète plus furieux que les Barbares.

Les chefs des quatre armées s'entendirent sur les dispositions de la guerre. Elle serait longue : il fallait tout prévoir.

On convint d'abord de réclamer l'assistance des Romains, et l'on offrit cette mission а Spendius ; comme transfuge, il n'osa s'en charger. Douze hommes des colonies grecques s'embarquèrent а Annaba sur une chaloupe des Numides. Puis les chefs exigèrent de tous les Barbares le serment d'une obéissance complète. Chaque jour les capitaines inspectaient les vêtements, les chaussures ; on défendit même aux sentinelles l'usage du bouclier, car souvent elles l'appuyaient contre leur lance et s'endormaient debout ; ceux qui traоnaient quelque bagage furent contraints de s'en défaire ; tout, а la mode romaine, devait être porté sur le dos. Par précaution contre les éléphants, Mâtho institua un corps de cavaliers cataphractes, où l'homme et le cheval disparaissaient sous une cuirasse en peau d'hippopotame hérissée de clous ; et pour protéger la corne des chevaux, on leur fit des bottines en tresse de sparterie.

Il fut interdit de piller les bourgs, de tyranniser les habitants de race non punique. Mais comme la contrée s'épuisait, Mâtho ordonna de distribuer les vivres par tête de soldat, sans s'inquiéter des femmes. D'abord ils les partagèrent avec elles. Faute de nourriture, beaucoup s'affaiblissaient. C'était une occasion incessante de querelles, d'invectives, plusieurs attirant les compagnes des autres par l'appât ou même la promesse de leur portion. Mâtho commanda de les chasser toutes, impitoyablement. Elles se réfugièrent dans le camp d'Autharite ; mais les Gauloises et les Libyennes, а force d'outrages, les contraignirent а s'en aller.

Enfin elles vinrent sous les murs de Carthage implorer la protection de Cérès et de Proserpine, car il y avait dans Byrsa un temple et des prêtres consacrés а ces déesses, en expiation des horreurs commises autrefois au siège de Syracuse. Les Syssites, alléguant leur droit d'épaves, réclamèrent les plus jeunes pour les vendre ; et des Carthaginois- nouveaux prirent en mariage des Lacédémoniennes qui étaient blondes.

Quelques-unes s'obstinèrent а suivre les armées. Elles couraient sur le flanc des syntagmes, а côté des capitaines. Elles appelaient leurs hommes, les tiraient par le manteau, se frappaient la poitrine en les maudissant, et tendaient au bout de leurs bras leurs petits enfants nus qui pleuraient. Ce spectacle amollissait les Barbares ; elles étaient un embarras, un péril. Plusieurs fois on les repoussa, elles revenaient ; Mâtho les fit charger а coups de lance par les cavaliers de Narr'Havas ; : et comme des Baléares lui criaient qu'il leur fallait des femmes :

-- " Moi je n'en ai pas ! " répondit-il.

A présent, le génie de Moloch l'envahissait. Malgré les rébellions de sa conscience, il exécutait des choses épouvantables, s'imaginant obéir а la voix d'un Dieu. Quand il ne pouvait les ravager, Mâtho jetait des pierres dans les champs pour les rendre stériles.

Par des messages réitérés, il pressait Autharite et Spendius de se hâter. Mais les opérations du Suffète étaient incompréhensibles. Il campa successivement а Eidous, а Monchar, а Tehent ; des éclaireurs crurent l'apercevoir aux environs d'Ischil, près des frontières de Narr'Havas, et l'on apprit qu'il avait traversé le fleuve au-dessus de Tebourba comme pour revenir а Carthage. A peine dans un endroit, il se transportait vers un autre. Les routes qu'il prenait restaient toujours inconnues. Sans livrer de bataille, le Suffète conservait ses avantages ; poursuivi par les Barbares, il semblait les conduire.

Ces marches et ces contre-marches fatiguaient encore plus les Carthaginois ; et les forces d'Hamilcar, n'étant pas renouvelées, de jour en jour diminuaient. Les gens de la campagne lui apportaient maintenant des vivres avec plus de lenteur. Il rencontrait partout une hésitation, une haine taciturne ; et malgré ses supplications près du Grand-Conseil, aucun secours n'arrivait de Carthage.

On disait (on croyait peut-être) qu'il n'en avait pas besoin. C'était une ruse ou des plaintes inutiles ; et les partisans d'Hannon, afin de le desservir, exagéraient l'importance de sa victoire. Les troupes qu'il commandait, on en faisait le sacrifice ; mais on n'allait pas ainsi continuellement fournir toutes ses demandes. La guerre était bien assez lourde ! elle avait trop coûté, et, par orgueil, les patriciens de sa faction l'appuyaient avec mollesse.

Alors, désespérant de la République, Hamilcar leva de force dans les tribus tout ce qu'il lui fallait pour la guerre : du grain, de l'huile, du bois, des bestiaux et des hommes. Mais les habitants ne tardèrent pas а s'enfuir. Les bourgs que l'on traversait étaient vides, on fouillait les cabanes sans y rien trouver ; bientôt une effroyable solitude enveloppa l'armée punique.

Les Carthaginois, furieux, se mirent а saccager les provinces ; ils comblaient les citernes, incendiaient les maisons. Les flammèches, emportées par le vent, s'éparpillaient au loin, et sur les montagnes des forêts entières brûlaient ; elles bordaient les vallées d'une couronne de feux ; pour passer au-delа, on était forcé d'attendre. Puis ils reprenaient leur marche, en plein soleil, sur des cendres chaudes.

Quelquefois ils voyaient, au bord de la route, luire dans un buisson comme des prunelles de chat-tigre. C'était un Barbare accroupi sur les talons, et qui s'était barbouillé de poussière pour se confondre avec la couleur du feuillage ; ou bien quand on longeait une ravine, ceux qui étaient sur les ailes entendaient tout а coup rouler des pierres ; et, en levant les yeux, ils apercevaient dans l'écartement de la gorge un homme pieds nus qui bondissait.

Cependant Utique et Hippo-Zaryte étaient libres, puisque les Mercenaires ne les assiégeaient plus. Hamilcar leur commanda de venir а son aide. Mais, n'osant se compromettre, elles lui répondirent par des mots vagues, des compliments, des excuses.

Il remonta dans le nord brusquement, décidé а s'ouvrir une des villes tyriennes, dût-il en faire le siège. Il lui fallait un point sur la côte, afin de tirer des оles ou de Cyrène des approvisionnements et des soldats, et il convoitait le port d'Utique comme étant le plus près de Carthage.

Le Suffète partit donc de Zouitin et tourna le lac d'Hippo-Zaryte avec prudence. Mais bientôt il fut contraint d'allonger ses régiments en colonne pour gravir la montagne qui sépare les deux vallées. Au coucher du soleil ils descendaient dans son sommet creusé en forme d'entonnoir, quand ils aperçurent devant eux, а ras du sol, des louves de bronze qui semblaient courir sur l'herbe.

Tout а coup de grands panaches se levèrent, et au grand rythme des flûtes un chant formidable éclata. C'était l'armée de Spendius ; car des Campaniens et des Grecs, par exécration de Carthage, avaient pris les enseignes de Rome. En même temps, sur la gauche, apparurent de longues piques, des boucliers en peau de léopard, des cuirasses de lin, des épaules nues.

C'étaient les Ibériens de Mâtho, les Lusitaniens, les Baléares, les Gétules ; on entendit le hennissement des chevaux de Narr'Havas ; ils se répandirent autour de la colline ; puis arriva la vague cohue que commandait Autharite ; les Gaulois, les Libyens, les Nomades ; et l'on reconnaissait au milieu d'eux les Mangeurs-de-choses-immondes aux arêtes de poisson qu'ils portaient dans la chevelure.

Ainsi les Barbares, combinant exactement leurs marches, s'étaient rejoints. Mais, surpris eux-mêmes, ils restèrent quelques minutes immobiles et se consultant.

Le Suffète avait tassé ses hommes en une masse orbiculaire, de façon а offrir partout une résistance égale. Les hauts boucliers pointus, fichés dans le gazon les uns près des autres, entouraient l'infanterie. Les Clinabares se tenaient en dehors, et plus loin, de place en place, les éléphants. Les Mercenaires étaient harassés de fatigue ; il valait mieux attendre jusqu'au jour ; et, certains de leur victoire, les Barbares, pendant toute la nuit, s'occupèrent а manger.

Ils avaient allumé de grands feux clairs qui, en les éblouissant, laissaient dans l'ombre l'armée punique au-dessous d'eux. Hamilcar fit creuser autour de son camp, comme les Romains, un fossé large de quinze pas, profond de six coudées ; avec la terre exhausser а l'intérieur un parapet sur lequel on planta des pieux aigus qui s'entrelaçaient, et, au soleil levant, les Mercenaires furent ébahis d'apercevoir tous les Carthaginois ainsi retranchés comme dans une forteresse.

Ils reconnaissaient au milieu des tentes Hamilcar qui se promenait en distribuant des ordres. Il avait le corps pris dans une cuirasse brune tailladée en petites écailles ; et, suivi de son cheval, de temps en temps il s'arrêtait pour désigner quelque chose de son bras droit étendu.

Alors plus d'un se rappela des matinées pareilles, quand, au fracas des clairons, il passait devant eux lentement, et que ses regards les fortifiaient comme des coupes de vin. Une sorte d'attendrissement les saisit. Ceux, au contraire, qui ne connaissaient pas Hamilcar, dans leur joie de le tenir, déliraient.

Cependant, si tous attaquaient а la fois, on se nuirait mutuellement dans l'espace trop étroit. Les Numides pouvaient se lancer au travers ; mais les Clinabares défendus par des cuirasses les écraseraient ; puis comment franchir les palissades ? Quant aux éléphants, ils n'étaient pas suffisamment instruits.

-- " Vous êtes tous des lâches ! " s'écria Mâtho.

Et, avec les meilleurs, il se précipita contre le retranchement. Une volée de pierres les repoussa ; car le Suffète avait pris sur le pont leurs catapultes abandonnées.

Cet insuccès fit tourner brusquement l'esprit mobile des Barbares. L'excès de leur bravoure disparut ; ils voulaient vaincre, mais en se risquant le moins possible. D'après Spendius, il fallait garder soigneusement la position que l'on avait et affamer l'armée punique. Mais les Carthaginois se mirent а creuser des puits, et des montagnes entourant la colline, ils découvrirent de l'eau.

Du sommet de leur palissade ils lançaient des flèches, de la terre, du fumier, des cailloux qu'ils arrachaient du sol, pendant que les six catapultes roulaient incessamment sur la longueur de la terrasse.

Mais les sources d'elles-mêmes se tariraient ; on épuiserait les vivres, on userait les catapultes ; les Mercenaires, dix fois plus nombreux, finiraient par triompher. Le Suffète imagina des négociations afin de gagner du temps, et un matin les Barbares trouvèrent dans leurs lignes une peau de mouton couverte d'écritures. Il se justifiait de sa victoire : les Anciens l'avaient forcé а la guerre, et pour leur montrer qu'il gardait sa parole, il leur offrait le pillage d'Utique ou celui d'Hippo-Zaryte, а leur choix ; Hamilcar, en terminant, déclarait ne pas les craindre, parce qu'il avait gagné des traоtres et que, grâce а ceux-lа, il viendrait а bout, facilement, de tous les autres.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:41

Les Barbares furent troublés : cette proposition d'un butin immédiat les faisait rêver ; ils appréhendaient une trahison, ne soupçonnant point un piège dans la forfanterie du Suffète, et ils commencèrent а se regarder les uns les autres avec méfiance. On observait les paroles, les démarches ; des terreurs les réveillaient la nuit. Plusieurs abandonnaient leurs compagnons ; suivant sa fantaisie on choisissait son armée, et les Gaulois avec Autharite allèrent se joindre aux hommes de la Cisalpine dont ils comprenaient la langue.

Les quatre chefs se réunissaient tous les soirs dans la tente de Mâtho, et, accroupis autour d'un bouclier, ils avançaient et reculaient attentivement les petites figurines de bois, inventées par Pyrrhus pour reproduire les manoeuvres. Spendius démontrait les ressources d'Hamilcar ; il suppliait de ne point compromettre l'occasion et jurait par tous les Dieux. Mâtho, irrité, marchait en gesticulant. La guerre contre Carthage était sa chose personnelle ; il s'indignait que les autres s'en mêlassent sans vouloir lui obéir. Autharite, а sa figure, devinait ses paroles, applaudissait. Narr'Havas levait le menton en signe de dédain ; pas une mesure qu'il ne jugeât funeste ; et il ne souriait plus. Des soupirs lui échappaient comme s'il eût refoulé la douleur d'un rêve impossible, le désespoir d'une entreprise manquée.

Pendant que les Barbares, incertains, délibéraient, le Suffète augmentait ses défenses : il fit creuser en deçа des palissades un second fossé, élever une seconde muraille, construire aux angles des tours de bois ; et ses esclaves allaient jusqu'au milieu des avant-postes enfoncer les chausse- trapes dans la terre. Mais les éléphants, dont les rations étaient diminuées, se débattaient dans leurs entraves. Pour ménager les herbes, il ordonna aux Clinabares de tuer les moins robustes des étalons. Quelques-uns s'y refusèrent ; il les fit décapiter. On mangea les chevaux. Le souvenir de cette viande fraоche, les jours suivants, fut une grande tristesse.

Du fond de l'amphithéâtre où ils se trouvaient resserrés, ils voyaient tout autour d'eux, sur les hauteurs, les quatre camps des Barbares pleins d'agitation. Des femmes circulaient avec des outres sur la tête, des chèvres en bêlant erraient sous les faisceaux des piques ; on relevait les sentinelles, on mangeait autour des trépieds. En effet, les tribus leur fournissaient des vivres abondamment, et ils ne se doutaient pas eux- mêmes combien leur inaction effrayait l'armée punique.

Dès le second jour, les Carthaginois avaient remarqué dans le camp des Nomades une troupe de trois cents hommes а l'écart des autres. C'étaient les Riches, retenus prisonniers depuis le commencement de la guerre. Des Libyens les rangèrent tous au bord du fossé, et, postés derrière eux, ils envoyaient des javelots en se faisant un rempart de leur corps. A peine pouvait-on reconnaоtre ces misérables, tant leur visage disparaissait sous la vermine et les ordures. Leurs cheveux arrachés par endroits laissaient а nu les ulcères de leur tête, et ils étaient si maigres et hideux qu'ils ressemblaient а des momies dans des linceuls troués. Quelques-uns, en tremblant, sanglotaient d'un air stupide ; les autres criaient а leurs amis de tirer sur les Barbares. Il y en avait un, tout immobile, le front baissé, qui ne parlait pas ; sa grande barbe blanche tombait jusqu'а ses mains couvertes de chaоnes ; et les Carthaginois, en sentant au fond de leur coeur comme l'écroulement de la République, reconnaissaient Giscon. Bien que la place fût dangereuse, ils se poussaient pour le voir. On l'avait coiffé d'une tiare grotesque, en cuir d'hippopotame, incrustée de cailloux. C'était une imagination d'Autharite ; mais cela déplaisait а Mâtho.

Hamilcar, exaspéré, fit ouvrir les palissades, résolu а se faire jour n'importe comment ; et d'un train furieux les Carthaginois montèrent jusqu'а mi-côte, pendant trois cents pas. Un tel flot de Barbares descendit qu'ils furent refoulés sur leurs lignes. Un des gardes de la Légion, resté en dehors, trébuchait parmi les pierres. Zarxas accourut, et, le terrassant, il lui enfonça un poignard dans la gorge ; il l'en retira, se jeta sur la blessure, -- et, la bouche collée contre elle, avec des grondements de joie et des soubresauts qui le secouaient jusqu'aux talons, il pompait le sang а pleine poitrine ; puis, tranquillement, il s'assit sur le cadavre, releva son visage en se renversant le cou pour mieux humer l'air, comme fait une biche qui vient de boire а un torrent, et, d'une voix aiguë, il entonna une chanson des Baléares, une vague mélodie pleine de modulations prolongées, s'interrompant, alternant, comme des échos qui se répondent dans les montagnes ; il appelait ses frères morts et les conviait а un festin ; -- puis il laissa retomber ses mains entre ses jambes, baissa lentement la tête, et pleura. Cette chose atroce fit horreur aux Barbares, aux Grecs surtout.

Les Carthaginois, а partir de ce moment, ne tentèrent aucune sortie ; -- et ils ne songeaient pas а se rendre, certains de périr dans les supplices.

Cependant, les vivres, malgré les soins d'Hamilcar, diminuaient effroyablement. Pour chaque homme, il ne restait plus que dix k'kommer de blé, trois hin de millet et douze betza de fruits secs. Plus de viande, plus d'huile, plus de salaisons, pas un grain d'orge pour les chevaux ; on les voyait, baissant leur encolure amaigrie, chercher dans la poussière des brins de paille piétinés. Souvent les sentinelles en vedette sur la terrasse apercevaient, au clair de la lune, un chien des Barbares qui venait rôder sous le retranchement, dans les tas d'immondices ; on l'assommait avec une pierre, et, s'aidant des courroies du bouclier, on descendait le long des palissades, puis, sans rien dire, on le mangeait. Parfois d'horribles aboiements s'élevaient, et l'homme ne remontait plus. Dans la quatrième dilochie de la douzième syntagme, trois phalangites, en se disputant un rat, se tuèrent а coups de couteau.

Tous regrettaient leurs familles, leurs maisons : les pauvres, leurs cabanes en forme de ruche, avec des coquilles au seuil des portes, un filet suspendu, et les patriciens, leurs grandes salles emplies de ténèbres bleuâtres, quand, а l'heure la plus molle du jour, ils se reposaient, écoutant le bruit vague des rues mêlé au frémissement des feuilles qui s'agitaient dans leurs jardins ; -- et, pour mieux descendre dans cette pensée, afin d'en jouir davantage, ils entre-fermaient les paupières ; la secousse d'une blessure les réveillait. A chaque minute, c'était un engagement, une alerte nouvelle ; les tours brûlaient, les Mangeurs-de- choses-immondes sautaient aux palissades ; avec des haches, on leur abattait les mains ; d'autres accouraient ; une pluie de fer tombait sur les tentes. On éleva des galeries en claies de jonc pour se garantir des projectiles. Les Carthaginois s'y enfermèrent ; ils n'en bougeaient plus.

Tous les jours, le soleil qui tournait sur la colline, abandonnant, dès les premières heures, le fond de la gorge, les laissait dans l'ombre. En face et par-derrière, les pentes grises du terrain remontaient, couvertes de cailloux tachetés d'un rare lichen, et, sur leurs têtes, le ciel, continuellement pur, s'étalait, plus lisse et froid а l'oeil qu'une coupole de métal. Hamilcar était si indigné contre Carthage qu'il sentait l'envie de se jeter dans les Barbares pour les conduire sur elle. Puis voilа que les porteurs, les vivandiers, les esclaves commençaient а murmurer, et ni le peuple ni le Grand-Conseil, personne n'envoyait même une espérance. La situation était intolérable surtout par l'idée qu'elle deviendrait pire.

A la nouvelle du désastre, Carthage avait comme bondi de colère et de haine ; on aurait moins exécré le Suffète, si, dès le commencement, il se fût laissé vaincre.

Mais pour acheter d'autres Mercenaires, le temps manquait, l'argent manquait. Quant а lever des soldats dans la ville, comment les équiper ? Hamilcar avait pris toutes les armes ! et qui donc les commanderait ? Les meilleurs capitaines se trouvaient lа-bas avec lui ! Cependant, des hommes expédiés par le Suffète arrivaient dans les rues, poussaient des cris. Le Grand-Conseil s'en émut, et il s'arrangea pour les faire disparaоtre.

C'était une prudence inutile ; tous accusaient Barca de s'être conduit avec mollesse. Il aurait dû, après sa victoire, anéantir les Mercenaires. Pourquoi avait-il ravagé les tribus ? On s'était cependant imposé d'assez lourds sacrifices ! et les patriciens déploraient leur contribution de quatorze shekel, les Syssites leurs deux cent vingt-trois mille kikar d'or ; ceux qui n'avaient rien donné se lamentaient comme les autres. La populace était jalouse des Carthaginois-nouveaux auxquels il avait promis le droit de cité complet ; et même les Ligures, qui s'étaient si intrépidement battus, on les confondait avec les Barbares, on les maudissait comme eux ; leur race devenait un crime, une complicité. Les marchands sur le seuil de leur boutique, les manoeuvres qui passaient, une règle de plomb а la main, les vendeurs de saumure rinçant leurs paniers, les baigneurs dans les étuves et les débitants de boissons chaudes, tous discutaient les opérations de la campagne. On traçait avec son doigt des plans de bataille sur la poussière ; et il n'était si mince goujat qui ne sût corriger les fautes d'Hamilcar.

C'était, disaient les prêtres, le châtiment de sa longue impiété. Il n'avait point offert d'holocaustes ; il n'avait pas pu purifier ses troupes ; il avait même refusé de prendre avec lui des augures ; -- et le scandale du sacrilège renforçait la violence des haines contenues, la rage des espoirs trahis. On se rappelait les désastres de la Sicile, tout le fardeau de son orgueil qu'on avait si longtemps porté ! Les collèges des pontifes ne lui pardonnaient pas d'avoir saisi leur trésor, et ils exigèrent du Grand- Conseil l'engagement de le crucifier, si jamais il revenait.

Les chaleurs du mois d'Eloul, excessives cette année-lа, étaient une autre calamité. Des bords du Lac, il s'élevait des odeurs nauséabondes ; elles passaient dans l'air avec les fumées des aromates tourbillonnant au coin des rues. On entendait continuellement retentir des hymnes. Des flots de peuple occupaient les escaliers des temples : toutes les murailles étaient couvertes de voiles noirs ; des cierges brûlaient au front des Dieux- Patжques, et le sang des chameaux égorgés en sacrifice, coulant le long des rampes, formait, sur les marches, des cascades rouges. Un délire funèbre agitait Carthage. Du fond des ruelles les plus étroites, des bouges les plus noirs, des figures pâles sortaient, des hommes а profil de vipère et qui grinçaient des dents. Les hurlements aigus des femmes emplissaient les maisons, et, s'échappant par les grillages, faisaient se retourner sur les places ceux qui causaient debout. On croyait quelquefois que les Barbares arrivaient ; on les avait aperçus derrière la montagne des Eaux-Chaudes ; ils étaient campés а Tunis ; et les voix se multipliaient, grossissaient, se confondaient en une seule clameur. Puis, un silence universel s'établissait, les uns restaient grimpés sur le fronton des édifices, avec leur main ouverte au bord des yeux, tandis que les autres, а plat ventre au pied des remparts, tendaient l'oreille. La terreur passée, les colères recommençaient. Mais la conviction de leur impuissance les replongeait bientôt dans la même tristesse.

Elle redoublait chaque soir, quand tous, montés sur les terrasses, poussaient, en s'inclinant, par neuf fois, un grand cri, pour saluer le Soleil. Il s'abaissait derrière la Lagune, lentement, puis, tout а coup, il disparaissait dans les montagnes, du côté des Barbares.

On attendait la fête trois fois sainte où, du haut d'un bûcher, un aigle s'envolait vers le ciel, symbole de la résurrection de l'année, message du peuple а son Baal suprême, et qu'il considérait comme une sorte d'union, une manière de se rattacher а la force du Soleil. D'ailleurs, empli de haine maintenant, il se tournait naïvement vers Moloch-Homicide, et tous abandonnaient Tanit. En effet, la Rabbetna, n'ayant plus son voile, était comme dépouillée d'une partie de sa vertu. Elle refusait la bienfaisance de ses eaux, elle avait déserté Carthage ; c'était une transfuge, une ennemie. Quelques-uns, pour l'outrager, lui jetaient des pierres. Mais en l'invectivant, beaucoup la plaignaient ; on la chérissait encore et plus profondément peut-être.

Tous les malheurs venaient donc de la perte du zaïmph. Salammbô y avait indirectement participé ; on la comprenait dans la même rancune ; elle devait être punie. La vague idée d'une immolation bientôt circula dans le peuple. Pour apaiser les Baalim, il fallait sans doute leur offrir quelque chose d'une incalculable valeur, un être beau, jeune, vierge, d'antique maison, issu des Dieux, un astre humain. Tous les jours des hommes que l'on ne connaissait pas envahissaient les jardins de Mégara ; les esclaves, tremblant pour eux-mêmes, n'osaient leur résister. Cependant, ils ne dépassaient point l'escalier des galères. Ils restaient en bas, les yeux levés sur la dernière terrasse ; ils attendaient Salammbô, et, durant des heures, ils criaient contre elle, comme des chiens qui hurlent après la lune.

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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:41

Chapitre 10

LE SERPENT

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Ces clameurs de la populace n'épouvantaient pas la fille d'Hamilcar.

Elle était troublée par des inquiétudes plus hautes : son grand serpent, le Python noir, languissait ; et le serpent était pour les Carthaginois un fétiche а la fois national et particulier. On le croyait fils du limon de la terre, puisqu'il émerge de ses profondeurs et n'a pas besoin de pieds pour la parcourir ; sa démarche rappelait les ondulations des fleuves, sa température les antiques ténèbres visqueuses pleines de fécondité, et l'orbe qu'il décrit en se mordant la queue l'ensemble des planètes, l'intelligence d'Eschmoûn.

Celui de Salammbô avait déjа refusé plusieurs fois les quatre moineaux vivants qu'on lui présentait а la pleine lune et а chaque nouvelle lune. Sa belle peau, couverte comme le firmament de taches d'or sur un fond tout noir, était jaune maintenant, flasque, ridée et trop large pour son corps ; une moisissure cotonneuse étendait autour de sa tête ; et dans l'angle de ses paupières, on apercevait de petits points rouges qui paraissaient remuer. De temps а autre, Salammbô s'approchait de sa corbeille en fils d'argent ; elle écartait la courtine de pourpre, les feuilles de lotus, le duvet d'oiseau ; il était continuellement enroulé sur lui-même, plus immobile qu'une liane flétrie ; et, а force de le regarder, elle finissait par sentir dans son coeur comme une spirale, comme un autre serpent qui, peu а peu, lui montait а la gorge et l'étranglait.

Elle était désespérée d'avoir vu le zaïmph, et cependant, elle en éprouvait une sorte de joie, un orgueil intime. Un mystère se dérobait dans la splendeur de ses plis ; c'était le nuage enveloppant les Dieux, le secret de l'existence universelle, et Salammbô, en se faisant horreur а elle-même, regrettait de ne l'avoir pas soulevé.

Presque toujours, elle était accroupie au fond de son appartement, tenant dans ses mains sa jambe gauche repliée, la bouche entrouverte, le menton baissé, l'oeil fixe. Elle se rappelait, avec épouvante, la figure de son père ; elle voulait s'en aller dans les montagnes de la Phénicie, en pèlerinage au temple d'Aphaka, où Tanit est descendue sous la forme d'une étoile ; toutes sortes d'imaginations l'attiraient, l'effrayaient ; d'ailleurs une solitude chaque jour plus large l'environnait. Elle ne savait même pas ce que devenait Hamilcar.

Enfin, lasse de ses pensées, elle se levait, et, en traоnant ses petites sandales dont la semelle а chaque pas claquait sur ses talons, elle se promenait au hasard dans la grande chambre silencieuse. Les améthystes et les topazes du plafond faisaient çа et lа trembler des taches lumineuses, et Salammbô, tout en marchant, tournait un peu la tête pour les voir. Elle allait prendre par le goulot les amphores suspendues ; elle se rafraоchissait la poitrine sous les larges éventails, ou bien elle s'amusait а brûler du cinnamome dans des perles creuses. Au coucher du soleil, Taanach retirait les losanges de feutre noir bouchant les ouvertures de la muraille ; alors ses colombes, frottées de musc comme les colombes de Tanit, tout а coup entraient, et leurs pattes roses glissaient sur les dalles de verre parmi les grains d'orge qu'elle leur jetait а pleines poignées, comme un semeur dans un champ. Mais soudain elle éclatait en sanglots, et elle restait étendue sur le grand lit fait de courroies de boeuf, sans remuer, en répétant un mot, toujours le même, les yeux ouverts, pâle comme une morte, insensible, froide ; -- et cependant elle entendait le cri des singes dans les touffes des palmiers, avec le grincement continu de la grande roue qui, а travers les étages, amenait un flot d'eau pure dans la vasque de porphyre.

Quelquefois, durant plusieurs jours, elle refusait de manger. Elle voyait en rêve des astres troubles qui passaient sous ses pieds. Elle appelait Schahabarim, et, quand il était venu, n'avait plus rien а lui dire.

Elle ne pouvait vivre sans le soulagement de sa présence. Mais elle se révoltait intérieurement contre cette domination ; elle sentait pour le prêtre tout а la fois de la terreur, de la jalousie, de la haine et une espèce d'amour, en reconnaissance de la singulière volupté qu'elle trouvait près de lui.

Il avait reconnu l'influence de la Rabbet, habile а distinguer quels étaient les Dieux qui envoyaient les maladies ; et, pour guérir Salammbô, il faisait arroser son appartement avec des lotions de verveine et d'adiante ; elle mangeait tous les matins des mandragores ; elle dormait, la tête sur un sachet d'aromates mixtionnés par les pontifes ; il avait même employé le baaras, racine couleur de feu qui refoule dans le septentrion les génies funestes ; enfin, se tournant vers l'étoile polaire, il murmura par trois fois le nom mystérieux de Tanit ; mais Salammbô souffrant toujours, ses angoisses s'approfondirent.

Personne а Carthage n'était savant comme lui. Dans sa jeunesse, il avait étudié au collège des Mogbeds, а Borsippa, près de Babylone ; puis visité Samothrace, Pessinunte, Ephèse, la Thessalie, la Judée, les temples des Nabathéens, qui sont perdus dans les sables ; et, des cataractes jusqu'а la mer, parcouru а pied les bords du Nil. La face couverte d'un voile, et en secouant des flambeaux, il avait jeté un coq noir sur un feu de sandaraque, devant le poitrail du Sphinx, le Père-de-la-Terreur. Il était descendu dans les cavernes de Proserpine ; il avait vu tourner les cinq cents colonnes du labyrinthe de Lemnos et resplendir le candélabre de Tarente, portant sur sa tige autant de lampadaires qu'il y a de jours dans l'année ; la nuit, parfois, il recevait des Grecs pour les interroger. La constitution du monde ne l'inquiétait pas moins que la nature des Dieux ; avec les armilles placés dans le portique d'Alexandrie, il avait observé les équinoxes, et accompagné jusqu'а Cyrène les bématistes d'Evergète, qui mesurent le ciel en calculant le nombre de leurs pas ; -- si bien que maintenant grandissait dans sa pensée une religion particulière, sans formule distincte, et, а cause de cela même, toute pleine de vertiges et d'ardeurs. Il ne croyait plus la terre faite comme une pomme de pin ; il la croyait ronde et tombant éternellement dans l'immensité, avec une vitesse si prodigieuse qu'on ne s'aperçoit pas de sa chute.

De la position du soleil au-dessus de la lune, il concluait а la prédominance de Baal, dont l'astre lui-même n'est que le reflet et la figure ; d'ailleurs, tout ce qu'il voyait des choses terrestres le forçait а reconnaоtre pour suprême le principe mâle exterminateur. Puis, il accusait secrètement la Rabbet de l'infortune de sa vie. N'était-ce pas pour elle qu'autrefois, le grand pontife, s'avançant dans le tumulte des cymbales, lui avait pris sous une patère d'eau bouillante sa virilité future ? Et il suivait d'un oeil mélancolique des hommes qui se perdaient avec les prêtresses au fond des térébinthes.

Ses jours se passaient а inspecter les encensoirs, les vases d'or, les pinces, les râteaux pour les cendres de l'autel, et toutes les robes des statues, jusqu'а l'aiguille de bronze servant а friser les cheveux d'une vieille Tanit, dans le troisième édicule, près de la vigne d'émeraude. Aux mêmes heures, il soulevait les grandes tapisseries des mêmes portes qui retombaient ; il restait les bras ouverts dans la même attitude, ; il priait prosterné sur les mêmes dalles, tandis qu'autour de lui un peuple de prêtres circulait pieds nus par les couloirs pleins d'un crépuscule éternel.

Mais sur l'aridité de sa vie, Salammbô faisait comme une fleur dans la fente d'un sépulcre. Cependant, il était dur pour elle, et ne lui épargnait point les pénitences ni les paroles amères. Sa condition établissait entre eux comme l'égalité d'un sexe commun, et il en voulait moins а la jeune fille de ne pouvoir la posséder que de la trouver si belle et surtout si pure. Souvent il voyait bien qu'elle se fatiguait а suivre sa pensée. Alors il s'en retournait plus triste ; il se sentait plus abandonné, plus seul, plus vide.

Des mots étranges quelquefois lui échappaient, et qui passaient devant Salammbô comme de larges éclairs illuminant des abоmes. C'était la nuit, sur la terrasse, quand, seuls tous les deux, ils regardaient les étoiles, et que Carthage s'étalait en bas, sous leurs pieds, avec le golfe et la pleine mer vaguement perdus dans la couleur des ténèbres.

Il lui exposait la théorie des âmes qui descendent sur la terre, en suivant la même route que le soleil par les signes du zodiaque. De son bras étendu, il montrait dans le Bélier la porte de la génération humaine, dans le Capricorne, celle du retour vers les Dieux ; et Salammbô s'efforçait de les apercevoir, car elle prenait ces conceptions pour des réalités ; elle acceptait comme vrais en eux-mêmes de purs symboles et jusqu'а des manières de langage, distinction qui n'était pas, non plus, toujours bien nette pour le prêtre.

-- " Les âmes des morts " , disait-il, " se résolvent dans la lune comme les cadavres dans la terre. Leurs larmes composent son humidité ; c'est un séjour obscur plein de fange, de débris et de tempêtes. "

Elle demanda ce qu'elle y deviendrait.

D'abord, tu languiras, légère comme une vapeur qui se balance sur les flots ; et, après des épreuves et des angoisses plus longues, tu t'en iras dans le foyer du soleil, а la source même de l'Intelligence !

Cependant il ne parlait pas de la Rabbet. Salammbô s'imaginait que c'était par pudeur pour sa déesse vaincue, et, l'appelant d'un nom commun qui désignait la lune, elle se répandait en bénédictions sur l'astre fertile et doux. A la fin, il s'écria :

-- " Non ! non ! elle tire de l'autre toute sa fécondité ! Ne la vois-tu pas vagabondant autour de lui comme une femme amoureuse qui court après un homme dans un champ ? " Et sans cesse, il exaltait la vertu de la lumière.

Loin d'abattre ses désirs mystiques, au contraire il les sollicitait, et même il semblait prendre de la joie а la désoler par les révélations d'une doctrine impitoyable. Salammbô, malgré les douleurs de son amour, se jetait dessus avec emportement.

Mais plus Schahabarim se sentait douter de Tanit, plus il voulait y croire. Au fond de son âme un remords l'arrêtait. Il lui aurait fallu quelque preuve, une manifestation des Dieux, et, dans l'espoir de l'obtenir, le prêtre imagina une entreprise qui pouvait а la fois sauver sa patrie et sa croyance.

Dès lors il se mit, devant Salammbô, а déplorer le sacrilège et les malheurs qui en résultaient jusque dans les régions du ciel. Puis, tout а coup, il lui annonça le péril du Suffète, assailli par trois armées que commandait Mâtho ; car Mâtho, pour les Carthaginois, était, а cause du voile, comme le roi des Barbares ; et il ajouta que le salut de la République et de son père dépendait d'elle seule.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:41

-- " De moi ! " s'écria-t-elle, " comment puis-je ... ? "

Mais le prêtre, avec un sourire de dédain :

-- " Jamais tu ne consentiras ! "

Elle le suppliait. Enfin Schahabarim lui dit :

-- " Il faut que tu ailles chez les Barbares reprendre le zaïmph ! "

Elle s'affaissa sur l'escabeau d'ébène ; et elle restait les bras allongés entre ses genoux, avec un frisson de tous ses membres, comme une victime au pied de l'autel quand elle attend le coup de massue. Ses tempes bourdonnaient, elle voyait tourner des cercles de feu, et, dans sa stupeur, ne comprenait plus qu'une chose, c'est que certainement elle allait bientôt mourir.

Mais si Rabbetna triomphait, si le zaïmph était rendu et Carthage délivrée, qu'importe la vie d'une femme ! pensait Schahabarim. D'ailleurs, elle obtiendrait peut-être le voile et ne périrait pas.

Il fut trois jours sans revenir, ; le soir du quatrième, elle l'envoya chercher.

Pour mieux enflammer son coeur, il lui apportait toutes les invectives que l'on hurlait contre Hamilcar en plein Conseil ; il lui disait qu'elle avait failli, qu'elle devait réparer son crime, et que la Rabbetna ordonnait ce sacrifice.

Souvent une large clameur traversant les Mappales arrivait dans Mégara. Schahabarim et Salammbô sortaient vivement ; et, du haut de l'escalier des galères, ils regardaient.

C'étaient des gens sur la place de Khamon qui criaient pour avoir des armes. Les Anciens ne voulaient pas leur en fournir, estimant cet effort inutile ; d'autres partis, sans général, avaient été massacrés. Enfin on leur permit de s'en aller, et, par une sorte d'hommage а Moloch ou un vague besoin de destruction, ils arrachèrent dans les bois des temples de grands cyprès et, les ayant allumés aux flambeaux des Kabyres, ils les portaient dans les rues en chantant. Ces flammes monstrueuses s'avançaient, balancées doucement ; elles envoyaient des feux sur des boules de verre а la crête des temples, sur les ornements des colosses, sur les éperons des navires, dépassaient les terrasses et faisaient comme des soleils qui se roulaient par la ville. Elles descendirent l'Acropole. La porte de Malqua s'ouvrit.

-- " Es-tu prête ? " s'écria Schahabarim, " ou leur as-tu recommandé de dire а ton père que tu l'abandonnais. " Elle se cacha le visage dans ses voiles, et les grandes lueurs s'éloignèrent, en s'abaissant peu а peu au bord des flots.

Une épouvante indéterminée la retenait : elle avait peur de Moloch, peur de Mâtho. Cet homme а taille de géant, et qui était maоtre du zaïmph, dominait la Rabbetna autant que le Baal et lui apparaissait entouré des mêmes fulgurations ; puis l'âme des Dieux, quelquefois, visitait le corps des hommes. Schahabarim, en parlant de celui-lа, ne disait-il pas qu'elle devait vaincre Moloch ? Ils étaient mêlés l'un а l'autre ; elle les confondait ; tous les deux la poursuivaient.

Elle voulut connaоtre l'avenir et elle s'approcha du serpent, car on tirait des augures d'après l'attitude des serpents. Mais la corbeille était vide ; Salammbô fut troublée.

Elle le trouva enroulé par la queue а un des balustres d'argent, près du lit suspendu, et il le frottait pour se dégager de sa vieille peau jaunâtre, tandis que son corps tout luisant et clair s'allongeait comme un glaive а moitié sorti du fourreau.

Puis les jours suivants, а mesure qu'elle se laissait convaincre, qu'elle était plus disposée а secourir Tanit, le python se guérissait, grossissait, il semblait revivre.

La certitude que Schahabarim exprimait la volonté des Dieux s'établit alors dans sa conscience. Un matin, elle se réveilla déterminée, et elle demanda ce qu'il fallait pour que Mâtho rendоt le voile.

-- " Le réclamer " , dit Schahabarim.

-- " Mais s'il refuse ? " reprit-elle.

Le prêtre la considéra fixement, et avec un sourire qu'elle n'avait jamais vu.

-- " Oui, comment faire ? " répéta Salammbô.

Il roulait entre ses doigts l'extrémité des bandelettes qui tombaient de sa tiare sur ses épaules, les yeux baissés, immobile. Enfin, voyant qu'elle ne comprenait pas :

-- " Tu seras seule avec lui. "

-- " Après ? " dit-elle.

-- " Seule dans sa tente. "

-- " Et alors ? "

Schahabarim se mordit les lèvres. Il cherchait quelque phrase, un détour.

-- " Si tu dois mourir, ce sera plus tard " , dit-il, plus tard ! ne crains rien ! et quoi qu'il entreprenne, n'appelle pas ! ne t'effraye pas ! Tu seras humble, entends-tu, et soumise а son désir qui est l'ordre du ciel !

-- " Mais le voile ? "

-- " Les Dieux y aviseront " , répondit Schahabarim. Elle ajouta :

-- " Si tu m'accompagnais, ô père ? "

-- " Non ! "

Il la fit se mettre а genoux, et, gardant la main gauche levée et la droite étendue, il jura pour elle de rapporter dans Carthage le manteau de Tanit. Avec des imprécations terribles, elle se dévouait aux Dieux, et chaque fois que Schahabarim prononçait un mot, en défaillant, elle le répétait.

Il lui indiqua toutes les purifications, les jeûnes qu'elle devait faire et comment parvenir jusqu'а Mâtho. D'ailleurs, un homme connaissant les routes l'accompagnerait.

Elle se sentit comme délivrée. Elle ne songeait plus qu'au bonheur de revoir le zaïmph, et maintenant elle bénissait Schahabarim de ses exhortations.

C'était l'époque où les colombes de Carthage émigraient en Sicile, dans la montagne d'Eryx, autour du temple de Vénus. Avant leur départ, durant plusieurs jours, elles se cherchaient, s'appelaient pour se réunir ; enfin elles s'envolèrent un soir ; le vent les poussait, et cette grosse nuée blanche glissait dans le ciel, au-dessus de la mer, très haut.

Une couleur de sang occupait l'horizon. Elles semblaient descendre vers les flots, peu а peu ; puis elles disparurent comme englouties et tombant d'elles-mêmes dans la gueule du soleil. Salammbô, qui les regardait s'éloigner, baissa la tête, et Taanach, croyant deviner son chagrin, lui dit alors doucement :

-- " Mais elles reviendront, Maоtresse. "

-- " Oui ! Je le sais. "

-- " Et tu les reverras. "

-- " Peut-être ! " fit-elle en soupirant.

Elle n'avait confié а personne sa résolution ; pour l'accomplir plus discrètement, elle envoya Taanach acheter dans le faubourg de Kinisdo (au lieu de les demander aux intendants), toutes les choses qu'il lui fallait : du vermillon, des aromates, une ceinture de lin et des vêtements neufs. La vieille esclave s'ébahissait de ces préparatifs, sans oser pourtant lui faire de questions ; et le jour arriva, fixé par Schahabarim, où Salammbô devait partir.

Vers la douzième heure, elle aperçut au fond des sycomores un vieillard aveugle, la main appuyée sur l'épaule d'un enfant qui marchait devant lui, et de l'autre il portait contre sa hanche une espèce de cithare en bois noir. Les eunuques, les esclaves, les femmes avaient été scrupuleusement éloignés : aucun ne pouvait savoir le mystère qui se préparait.

Taanach alluma dans les angles de l'appartement quatre trépieds pleins de strobus et de cardamone ; puis elle déploya de grandes tapisseries babyloniennes et elle les tendit sur des cordes, tout autour de la chambre : car Salammbô ne voulait pas être vue, même par les murailles. Le joueur de kinnor se tenait accroupi derrière la porte, et le jeune garçon, debout, appliquait contre ses lèvres une flûte de roseau. Au loin la clameur des rues s'affaiblissait, des ombres violettes s'allongeaient devant le péristyle des temples, et, de l'autre côté du golfe, les bases des montagnes, les champs d'oliviers et les vagues terrains jaunes, ondulant indéfiniment, se confondaient dans une vapeur bleuâtre ; on n'entendait aucun bruit, un accablement indicible pesait dans l'air.

Salammbô s'accroupit sur la marche d'onyx, au bord du bassin ; elle releva ses larges manches qu'elle attacha derrière ses épaules, et elle commença ses ablutions, méthodiquement, d'après les rites sacrés.

Enfin Taanach lui apporta, dans une fiole d'albâtre, quelque chose de liquide et de coagulé ; c'était le sang d'un chien noir, égorgé par des femmes stériles, une nuit d'hiver, dans les décombres d'un sépulcre. Elle s'en frotta les oreilles, les talons, le pouce de la main droite, et même son ongle resta un peu rouge, comme si elle eût écrasé un fruit.

La lune se leva ; alors la cithare et la flûte, toutes les deux а la fois, se mirent а jouer.

Salammbô défit ses pendants d'oreilles, son collier, ses bracelets, sa longue simarre blanche ; elle dénoua le bandeau de ses cheveux, et pendant quelques minutes elle les secoua sur ses épaules, doucement, pour se rafraоchir en les éparpillant. La musique au-dehors continuait ; c'étaient trois notes, toujours les mêmes, précipitées, furieuses ; les cordes grinçaient, la flûte ronflait ; Taanach marquait la cadence en frappant dans ses mains ; Salammbô, avec un balancement de tout son corps, psalmodiait des prières, et ses vêtements, les uns après les autres, tombaient autour d'elle.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:42

La lourde tapisserie trembla, et par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut. Il descendit lentement, comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit ; et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô.

L'horreur du froid ou une pudeur, peut-être, la fit d'abord hésiter. Mais elle se rappela les ordres de Schahabarim, elle s'avança ; le python se rabattit et lui posant sur la nuque le milieu de son corps, il laissait pendre sa tête et sa queue, comme un collier rompu dont les deux bouts traоnent jusqu'а terre. Salammbô l'entoura autour de ses flancs, sous ses bras, entre ses genoux ; puis le prenant а la mâchoire, elle approcha cette petite gueule triangulaire jusqu'au bord de ses dents, et, en fermant а demi les yeux, elle se renversait sous les rayons de la lune. La blanche lumière semblait l'envelopper d'un brouillard d'argent, la forme de ses pas humides brillait sur les dalles, des étoiles palpitaient dans la profondeur de l'eau ; il serrait contre elle ses noirs anneaux tigrés de plaques d'or. Salammbô haletait sous ce poids trop lourd, ses reins pliaient, elle se sentait mourir ; et du bout de sa queue il lui battait la cuisse tout doucement ; puis la musique se taisant, il retomba.

Taanach revint près d'elle ; et quand elle eut disposé deux candélabres dont les lumières brûlaient dans les boules de cristal pleines d'eau, elle teignit de lausonia l'intérieur de ses mains, passa du vermillon sur ses joues, de l'antimoine au bord de ses paupières, et allongea ses sourcils avec un mélange de gomme, de musc, d'ébène et de pattes de mouches écrasées.

Salammbô, assise dans une chaise а montants d'ivoire, s'abandonnait aux soins de l'esclave. Mais ces attouchements, l'odeur des aromates et les jeûnes qu'elle avait subis, l'énervaient. Elle devint si pâle que Taanach s'arrêta.

-- " Continue ! " dit Salammbô, et, se roidissant contre elle-même, elle se ranima tout а coup. Alors une impatience la saisit ; elle pressait Taanach de se hâter, et la vieille esclave en grommelant :

-- " Bien ! bien ! Maоtresse ! ... Tu n'as d'ailleurs personne qui t'attende ! "

-- " Oui ! " dit Salammbô, " quelqu'un m'attend. "

Taanach se recula de surprise, et, afin d'en savoir plus long :

-- " Que m'ordonnes-tu, Maоtresse ? car si tu dois rester partie... "

Mais Salammbô sanglotait ; l'esclave s'écria :

-- " Tu souffres ! qu'as-tu donc ? Ne t'en va pas ! emmène-moi ! Quand tu étais toute petite et que tu pleurais, je te prenais sur mon coeur et je te faisais rire avec la pointe de mes mamelles ; tu les as taries, Maоtresse ! " Elle se donnait des coups sur sa poitrine desséchée. " Maintenant, je suis vieille ! je ne peux rien pour toi ! tu ne m'aimes plus ! tu me caches tes douleurs, tu dédaignes ta nourrice ! " Et de tendresse et de dépit, des larmes coulaient le long de ses joues, dans les balafres de son tatouage.

-- " Non ! " dit Salammbô, " non, je t'aime ! console-toi ! "

Taanach, avec un sourire pareil а la grimace d'un vieux singe, reprit sa besogne. D'après les recommandations de Schahabarim, Salammbô lui avait ordonné de la rendre magnifique ; et elle l'accommodait dans un goût barbare, plein а la fois de recherche et d'ingénuité.

Sur une première tunique, mince, et de couleur vineuse, elle en passa une seconde, brodée en plumes d'oiseaux. Des écailles d'or se collaient а ses hanches, et de cette large ceinture descendaient les flots de ses caleçons bleus, étoilés d'argent. Ensuite Taanach lui emmancha une grande robe, faite avec la toile du pays des Sères, blanche et bariolée de lignes vertes. Elle attacha au bord de son épaule un carré de pourpre, appesanti dans le bas par des grains de sandastrum ; et par-dessus tous ces vêtements, elle posa un manteau noir а queue traоnante ; puis elle la contempla, et, fière de son oeuvre, ne put s'empêcher de dire :

-- " Tu ne seras pas plus belle le jour de tes noces ! "

-- " Mes noces ! " répéta Salammbô ; elle rêvait, le coude appuyé sur la chaise d'ivoire.

Mais Taanach dressa devant elle un miroir de cuivre si large et si haut qu'elle s'y aperçut tout entière. Alors elle se leva, et, d'un coup de doigt léger, remonta une boucle de ses cheveux, qui descendait trop bas.

Ils étaient couverts de poudre d'or, crépus sur le front et par-derrière ils pendaient dans le dos, en longues torsades que terminaient des perles. Les clartés des candélabres avivaient le fard de ses joues, l'or de ses vêtements, la blancheur de sa peau ; elle avait autour de la taille, sur les bras, sur les mains et aux doigts des pieds une telle abondance de pierreries que le miroir, comme un soleil, lui renvoyait des rayons ; -- et Salammbô, debout а côté de Taanach, se penchant pour la voir, souriait dans cet éblouissement.

Puis elle se promena de long en large, embarrassée du temps qui lui restait.

Tout а coup, le chant d'un coq retentit. Elle piqua vivement sur ses cheveux un long voile jaunes, se passa une écharpe autour du cou, enfonça ses pieds dans des bottines de cuir bleu, et elle dit а Taanach :

-- " Va voir sous les myrtes s'il n'y a pas un homme avec deux chevaux. "

Taanach était а peine rentrée qu'elle descendait l'escalier des galeries.

-- " Maоtresse ! " cria la nourrice.

Salammbô se retourna, un doigt sur la bouche, en signe de discrétion et d'immobilité.

Taanach se coula doucement le long des proues jusqu'au bas de la terrasse ; et de loin, а la clarté de la lune, elle distingua, dans l'avenue des cyprès, une ombre gigantesque marchant а la gauche de Salammbô obliquement, ce qui était un présage de mort.

Taanach remonta dans la chambre. Elle se jeta par terre, en se déchirant le visage avec ses ongles ; elle s'arrachait les cheveux, et а pleine poitrine poussait des hurlements aigus.

L'idée lui vint que l'on pouvait les entendre ; alors elle se tut. Elle sanglotait tout bas, la tête dans ses mains et la figure sur les dalles.

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Chapitre 11

SOUS LA TENTE

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L'homme qui conduisait Salammbô la fit remonter au-delа du phare, vers les Catacombes, puis descendre le long faubourg Molouya, plein de ruelles escarpées. Le ciel commençait а blanchir. Quelquefois, des poutres de palmier, sortant des murs, les obligeaient а baisser la tête. Les deux chevaux, marchant au pas, glissaient ; et ils arrivèrent ainsi а la porte de Teveste.

Ses lourds battants étaient entrebâillés ; ils passèrent ; elle se referma derrière eux.

D'abord ils suivirent pendant quelque temps le pied des remparts, et, а la hauteur des Citernes, ils prirent par la Taenia, étroit ruban de terre jaune, qui, séparant le golfe du lac, se prolonge jusqu'au Rhadès.

Personne n'apparaissait autour de Carthage, ni sur la mer, ni dans la campagne. Les flots couleur d'ardoise clapotaient doucement, et le vent léger, poussant leur écume çа et lа, les tachetait de déchirures blanches. Malgré tous ses voiles, Salammbô frissonnait sous la fraоcheur du matin ; le mouvement, le grand air l'étourdissaient. Puis le soleil se leva ; il la mordait sur le derrière de la tête, et, involontairement, elle s'assoupissait un peu. Les deux bêtes, côte а côte, trottaient l'amble en enfonçant leurs pieds dans le sable muet.

Quand ils eurent dépassé la montagne des Eaux-Chaudes, ils continuèrent d'un train plus rapide, le sol étant plus ferme.

Mais les champs, bien qu'on fût а l'époque des semailles et des labours, d'aussi loin qu'on les apercevait, étaient vides comme le désert. Il y avait, de place en place, des tas de blé répandus ; ailleurs des orges roussies s'égrenaient. Sur l'horizon clair, les villages apparaissaient en noir, avec des formes incohérentes et découpées.

De temps а autre, un pan de muraille а demi calciné se dressait au bord de la route. Les toits des cabanes s'effondraient, et, dans l'intérieur, on distinguait des éclats de poteries, des lambeaux de vêtements, toutes sortes d'ustensiles et de choses brisées méconnaissables. Souvent un être couvert de haillons, la face terreuse et les prunelles flamboyantes, sortait de ces ruines. Mais bien vite il se mettait а courir ou disparaissait dans un trou. Salammbô et son guide ne s'arrêtaient pas.

Les plaines abandonnées se succédaient. Sur de grands espaces de terre toute blonde s'étalait, par traоnées inégales, une poudre de charbon que leurs pas soulevaient derrière eux. Quelquefois ils rencontraient de petits endroits paisibles, un ruisseau qui coulait parmi de longues herbes ; et, en remontant sur l'autre bord, Salammbô, pour se rafraоchir les mains, arrachait des feuilles mouillées. Au coin d'un bois de lauriers-roses, son cheval fit un grand écart devant le cadavre d'un homme, étendu par terre.

L'esclave, aussitôt, la rétablit sur les coussins. C'était un des serviteurs du Temple, un homme que Schahabarim employait dans les missions périlleuses.

Par excès de précaution, maintenant il allait а pied, près d'elle entre les chevaux ; et il les fouettait avec le bout d'un lacet de cuir enroulé а son bras, ou bien il tirait d'une panetière suspendue contre sa poitrine des boulettes de froment, de dattes et de jaunes d'oeufs, enveloppées dans des feuilles de lotus, et il les offrait а Salammbô, sans parler, tout en courant.

Au milieu du jour, trois Barbares, vêtus de peaux de bêtes, les croisèrent sur le sentier. Peu а peu, il en parut d'autres, vagabondant par troupes de dix, douze, vingt-cinq hommes ; plusieurs poussaient des chèvres ou quelque vache qui boitait. Leurs lourds bâtons étaient hérissés de pointes en airain ; des coutelas luisaient sur leurs vêtements d'une saleté farouche, et ils ouvraient les yeux avec un air de menace et d'ébahissement. Tout en passant, quelques-uns envoyaient une bénédiction banale ; d'autres, des plaisanteries obscènes ; et l'homme de Schahabarim répondait а chacun dans son propre idiome. Il leur disait que c'était un jeune garçon malade allant pour se guérir vers un temple lointain.

Cependant le jour tombait. Des aboiements retentirent ; ils s'en rapprochèrent.

Puis, aux clartés du crépuscule, ils aperçurent un enclos de pierres sèches, enfermant une vague construction. Un chien courait sur le mur. L'esclave lui jeta des cailloux ; et ils entrèrent dans une haute salle voûtée.

Au milieu, une femme accroupie se chauffait а un feu de broussailles dont la fumée s'envolait par les trous du plafond. Ses cheveux blancs, qui lui tombaient jusqu'aux genoux, la cachaient а demi ; et sans vouloir répondre, d'un air idiot, elle marmottait des paroles de vengeance contre les Barbares et contre les Carthaginois.

Le coureur furetait de droite et de gauche. Puis il revint près d'elle, en réclamant а manger. La vieille branlait la tête, et, les yeux fixés sur les charbons, murmurait :

-- " J'étais la main. Les dix doigts sont coupés. La bouche ne mange plus. "

L'esclave lui montra une poignée de pièces d'or. Elle se rua dessus, mais bientôt elle reprit son immobilité.

Enfin il lui posa sous la gorge un poignard qu'il avait dans sa ceinture. Alors, en tremblant, elle alla soulever une large pierre et rapporta une amphore de vin avec des poissons d'Hippo-Zaryte confits dans du miel.

Salammbô se détourna de cette nourriture immonde, et elle s'endormit sur les caparaçons des chevaux étendus dans un coin de la salle.

Avant le jour, il la réveilla.

Le chien hurlait. L'esclave s'en approcha tout doucement ; et d'un seul coup de poignard, lui abattit la tête. Puis il frotta de sang les naseaux des chevaux pour les ranimer. La vieille lui lança par-derrière une malédiction. Salammbô l'aperçut, et elle pressa l'amulette qu'elle portait sur son coeur.

Ils se remirent en marche.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:42

De temps а autre, elle demandait si l'on ne serait pas bientôt arrivé. La route ondulait sur de petites collines. On n'entendait que le grincement des cigales. Le soleil chauffait l'herbe jaunie ; la terre était toute fendillée par des crevasses, qui faisaient, en la divisant, comme des dalles monstrueuses. Quelquefois une vipère passait, des aigles volaient ; l'esclave courait toujours ; Salammbô rêvait sous ses voiles, et malgré la chaleur ne les écartait pas, dans la crainte de salir ses beaux vêtements.

A des distances régulières, des tours s'élevaient, bâties par les Carthaginois, afin de surveiller les tribus. Ils entraоnaient dedans pour se mettre а l'ombre, puis repartaient.

La veille, par prudence, ils avaient fait un grand détour. Mais, а présent, on ne rencontrait personne ; la région étant stérile, les Barbares n'y avaient point passé.

La dévastation peu а peu recommença. Parfois, au milieu d'un champ, une mosaïque s'étalait, seul débris d'un château disparu ; et les oliviers, qui n'avaient pas de feuilles, semblaient au loin de larges buissons d'épines. Ils traversèrent un bourg dont les maisons étaient brûlées а ras du sol. On voyait le long des murailles des squelettes humains. Il y en avait aussi de dromadaires et de mulets. Des charognes а demi rongées barraient les rues. La nuit descendait. Le ciel était bas et couvert de nuages.

Ils remontèrent encore pendant deux heures dans la direction de l'Occident, et, tout а coup, devant eux, ils aperçurent quantité de petites flammes.

Elles brillaient au fond d'un amphithéâtre. Çа et lа des plaques d'or miroitaient, en se déplaçant. C'étaient les cuirasses des Clinabares, le camp punique ; puis ils distinguèrent aux alentours d'autres lueurs plus nombreuses, car les armées des Mercenaires, confondues maintenant, s'étendaient sur un grand espace.

Salammbô fit un mouvement pour s'avancer. Mais l'homme de Schahabarim l'entraоna plus loin, et ils longèrent la terrasse qui fermait le camp des Barbares. Une brèche s'y ouvrait, l'esclave disparut.

Au sommet du retranchement, une sentinelle se promenait avec un arc а la main et une pique sur l'épaule.

Salammbô se rapprochait toujours ; le Barbare s'agenouilla, et une longue flèche vint percer le bas de son manteau. Puis, comme elle restait immobile, en criant, il lui demanda ce qu'elle voulait.

-- " Parler а Mâtho " , répondit-elle. " Je suis un transfuge de Carthage. "

Il poussa un sifflement, qui se répéta de loin en loin.

Salammbô attendit ; son cheval, effrayé, tournoyait en reniflant.

Quand Mâtho arriva, la lune se levait derrière elle. Mais elle avait sur le visage un voile jaune а fleurs noires et tant de draperies autour du corps qu'il était impossible d'en rien deviner. Du haut de la terrasse, il considérait cette forme vague se dressant comme un fantôme dans les pénombres du soir.

Enfin elle lui dit :

-- " Mène-moi dans ta tente ! Je le veux ! "

Un souvenir qu'il ne pouvait préciser lui traversa la mémoire. Il sentait battre son coeur. Cet air de commandement l'intimidait.

-- " Suis-moi ! " dit-il.

La barrière s'abaissa ; aussitôt elle fut dans le camp des Barbares.

Un grand tumulte et une grande foule l'emplissaient. Des feux clairs brûlaient sous des marmites suspendues ; et leurs reflets empourprés, illuminant certaines places, en laissaient d'autres dans les ténèbres, complètement. On criait, on appelait ; des chevaux attachés а des entraves formaient de longues lignes droites au milieu des tentes ; elles étaient rondes, carrées, de cuir ou de toile ; il y avait des huttes en roseaux et des trous dans le sable comme en font les chiens. Les soldats charriaient des fascines, s'accoudaient par terre, ou, s'enroulant dans une natte, se disposaient а dormir ; et le cheval de Salammbô, pour passer par-dessus, quelquefois allongeait une jambe et sautait.

Elle se rappelait les avoir déjа vus ; mais leurs barbes étaient plus longues, leurs figures encore plus noires, leurs voix plus rauques. Mâtho, en marchant devant elle, les écartait par un geste de son bras qui soulevait son manteau rouge. Quelques-uns baisaient ses mains ; d'autres, en pliant l'échine, l'abordaient pour lui demander des ordres ; car il était maintenant le véritable, le seul chef des Barbares ; Spendius, Autharite et Narr'Havas étaient découragés, et il avait montré tant d'audace et d'obstination que tous lui obéissaient.

Salammbô, en le suivant, traversa le camp entier. Sa tente était au bout, а trois cents pas du retranchement d'Hamilcar.

Elle remarqua sur la droite une large fosse, et il lui sembla que des visages posaient contre le bord, au niveau du sol, comme eussent fait des têtes coupées. Cependant leurs yeux remuaient, et de ces bouches entrouvertes il s'échappait des gémissements en langage punique.

Deux nègres, portant des fanaux de résine, se tenaient aux deux côtés de la porte. Mâtho écarta la toile brusquement. Elle le suivit.

C'était une tente profonde, avec un mât dressé au milieu. Un grand lampadaire en forme de lotus l'éclairait, tout plein d'une huile jaune où flottaient des poignées d'étoupes, et on distinguait dans l'ombre des choses militaires qui reluisaient. Un glaive nu s'appuyait contre un escabeau, près d'un bouclier ; des fouets en cuir d'hippopotame, des cymbales, des grelots, des colliers s'étalaient pêle-mêle sur des corbeilles en sparterie ; les miettes d'un pain noir salissaient une couverture de feutre ; dans un coin, sur une pierre ronde, de la monnaie de cuivre était négligemment amoncelée, et, par les déchirures de la toile, le vent apportait la poussière du dehors avec la senteur des éléphants, que l'on entendait manger, tout en secouant leurs chaоnes.

-- " Qui es-tu ? " dit Mâtho.

Sans répondre, elle regardait autour d'elle, lentement, puis ses yeux s'arrêtèrent au fond, où, sur un lit en branches de palmier, retombait quelque chose de bleuâtre et de scintillant.

Elle s'avança vivement. Un cri lui échappa. Mâtho, derrière elle, frappait du pied.

-- " Qui t'amène ? pourquoi viens-tu ? "

Elle répondit en montrant le zaïmph :

-- " Pour le prendre ! " et de l'autre main elle arracha les voiles de sa tête. Il se recula, les coudes en arrière, béant, presque terrifié.

Elle se tenait comme appuyée sur la force des Dieux ; et, le regardant face а face, elle lui demanda le zaïmph ; elle le réclamait en paroles abondantes et superbes.

Mâtho n'entendait pas ; il la contemplait, et les vêtements, pour lui, se confondaient avec le corps. La moire des étoffes était, comme la splendeur de sa peau, quelque chose de spécial et n'appartenant qu'а elle. Ses yeux, ses diamants étincelaient ; le poli de ses ongles continuait la finesse des pierres qui chargeaient ses doigts ; les deux agrafes de sa tunique, soulevant un peu de ses seins, les rapprochaient l'un de l'autre, et il se perdait par la pensée dans leur étroit intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d'émeraudes, que l'on apercevait plus bas sous la gaze violette. Elle avait pour pendants d'oreilles deux petites balances de saphir supportant une perle creuse, pleine d'un parfum liquide. Par les trous de la perle, de moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue. Mâtho la regardait tomber.

Une curiosité indomptable l'entraоna ; et, comme un enfant qui porte la main sur un fruit inconnu, tout en tremblant, du bout de son doigt, il la toucha légèrement sur le haut de sa poitrine ; la chair un peu froide céda avec une résistance élastique.

Ce contact, а peine sensible pourtant, ébranla Mâtho jusqu'au fond de lui-même. Un soulèvement de tout son être le précipitait vers elle. Il aurait voulu l'envelopper, l'absorber, la boire. Sa poitrine haletait, il claquait des dents.

En la prenant par les deux poignets, il l'attira doucement, et il s'assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une peau de lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la tenant ainsi entre ses jambes, et il répétait :

-- " Comme tu es belle ! comme tu es belle ! "

Ses yeux continuellement fixés sur les siens la faisaient souffrir ; et ce malaise, cette répugnance augmentaient d'une façon si aiguë que Salammbô se retenait pour ne pas crier. La pensée de Schahabarim lui revint ; elle se résigna.

Mâtho gardait toujours ses petites mains dans les siennes ; et, de temps а autre, malgré l'ordre du prêtre, en tournant le visage, elle tâchait de l'écarter avec des secousses de ses bras. Il ouvrait les narines pour mieux humer le parfum s'exhalant de sa personne. C'était une émanation indéfinissable, fraоche, et cependant qui étourdissait comme la fumée d'une cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l'encens, les roses, et une autre odeur encore.

Mais comment se trouvait-elle près de lui, dans sa tente, а sa discrétion ? Quelqu'un, sans doute, l'avait poussée ? Elle n'était pas venue pour le zaïmph ? Ses bras retombèrent, et il baissa la tête, accablé par une rêverie soudaine.

Salammbô, afin de l'attendrir, lui dit d'une voix plaintive :

-- " Que t'ai-je donc fait pour que tu veuilles ma mort ? "

-- " Ta mort ! "

Elle reprit :

-- " Je t'ai aperçu un soir, а la lueur de mes jardins qui brûlaient, entre des coupes fumantes et mes esclaves égorgés, et ta colère était si forte que tu as bondi vers moi et qu'il a fallu m'enfuir ! Puis une terreur est entrée dans Carthage. On criait la dévastation des villes, l'incendie des campagnes, le massacre des soldats ; c'est toi qui les avais perdus, c'est toi qui les avais assassinés ! Je te hais ! Ton nom seul me ronge comme un remords. Tu es plus exécré que la peste et que la guerre romaine ! Les provinces tressaillent de ta fureur, les sillons sont pleins de cadavres ! J'ai suivi la trace de tes feux, comme si je marchais derrière Moloch ! "

Mâtho se leva d'un bond ; un orgueil colossal lui gonflait le coeur ; il se trouvait haussé а la taille d'un Dieu.

Les narines battantes, les dents serrées, elle continuait :

-- " Comme si ce n'était pas assez de ton sacrilège, tu es venu chez moi, dans mon sommeil, tout couvert du zaïmph ! Tes paroles, je ne les ai pas comprises ; mais je voyais bien que tu voulais m'entraоner vers quelque chose d'épouvantable, au fond d'un abоme. "

Mâtho, en se tordant les bras, s'écria :

-- " Non ! non ! c'était pour te le donner ! pour te le rendre ! Il me semblait que la Déesse avait laissé son vêtement pour toi, et qu'il t'appartenait ! Dans son temple ou dans ta maison, qu'importe ? n'es-tu pas toute-puissante, immaculée, radieuse et belle comme Tanit ! " Et avec un regard plein d'une adoration infinie :

-- " A moins, peut-être que tu ne sois Tanit ? "

-- " Moi, Tanit ! " se disait Salammbô.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:42

Ils ne parlaient plus. Le tonnerre au loin roulait. Des moutons bêlaient, effrayés par l'orage.

-- " Oh ! approche ! " reprit-il, " approche ! ne crains rien ! "

--Autrefois, je n'étais qu'un soldat confondu dans la plèbe des Mercenaires, et même si doux, que je portais pour les autres du bois sur mon dos. Est-ce que je m'inquiète de Carthage ! La foule de ses hommes s'agite comme perdue dans la poussière de tes sandales, et tous ses trésors avec les provinces, les flottes et les оles, ne me font pas envie comme la fraоcheur de tes lèvres et le tour de tes épaules. Mais je voulais abattre ses murailles afin de parvenir jusqu'а toi, pour te posséder ! D'ailleurs, en attendant, je me vengeais ! A présent, j'écrase les hommes comme des coquilles, et je me jette sur les phalanges, j'écarte les sarisses avec mes mains, j'arrête les étalons par les naseaux ; une catapulte ne me tuerait pas ! Oh ! Si tu savais, au milieu de la guerre, comme je pense а toi ! Quelquefois, le souvenir d'un geste, d'un pli de ton vêtement, tout а coup me saisit et m'enlace comme un filet ! j'aperçois tes yeux dans les flammes des phalariques et sur la dorure des boucliers ! j'entends ta voix dans le retentissement des cymbales. Je me détourne, tu n'es pas lа ! et alors je me replonge dans la bataille ! "

Il levait ses bras où des veines s'entrecroisaient comme des lierres sur des branches d'arbre. De la sueur coulait sur sa poitrine, entre ses muscles carrés ; et son haleine secouait ses flancs avec sa ceinture de bronze toute garnie de lanières qui pendaient jusqu'а ses genoux, plus fermes que du marbre. Salammbô, accoutumée aux eunuques, se laissait ébahir par la force de cet homme. C'était le châtiment de la Déesse ou l'influence de Moloch circulant autour d'elle, dans les cinq armées. Une lassitude l'accablait ; elle écoutait avec stupeur le cri intermittent des sentinelles, qui se répondaient.

Les flammes de la lampe vacillaient sous des rafales d'air chaud. Il venait, par moment, de larges éclairs ; puis l'obscurité redoublait ; et elle ne voyait plus que les prunelles de Mâtho, comme deux charbons dans la nuit. Cependant, elle sentait bien qu'une fatalité l'entourait, qu'elle touchait а un moment suprême, irrévocable, et, dans un effort, elle remonta vers le zaïmph et leva les mains pour le saisir.

-- " Que fais-tu ? " s'écria Mâtho.

Elle répondit avec placidité :

-- " Je m'en retourne а Carthage. "

Il s'avança en croisant les bras, et d'un air si terrible qu'elle fut immédiatement comme clouée sur ses talons.

-- " T'en retourner а Carthage ! " Il balbutiait, et il répétait, en grinçant des dents :

-- " T'en retourner а Carthage ! Ah ! tu venais pour prendre le zaïmph, pour me vaincre, puis disparaоtre ! Non ! non, tu m'appartiens ! et personne а présent ne t'arrachera d'ici ! Oh ! je n'ai pas oublié l'insolence de tes grands yeux tranquilles et comme tu m'écrasais avec la hauteur de ta beauté ! A mon tour, maintenant ! Tu es ma captive, mon esclave, ma servante ! Appelle, si tu veux, ton père et son armée, les Anciens, les Riches et ton exécrable peuple, tout entier ! Je suis le maоtre de trois cent mille soldats ! j'irai en chercher dans la Lusitanie, dans les Gaules et au fond du désert, et je renverserai ta ville, je brûlerai tous ses temples ; les trirèmes vogueront sur des vagues de sang ! Je ne veux pas qu'il en reste une maison, une pierre ni un palmier ! Et si les hommes me manquent, j'attirerai les ours des montagnes et je pousserai les lions ! N'essaye pas de t'enfuir, je te tue ! "

Blême et les poings crispés, il frémissait comme une harpe dont les cordes vont éclater. Tout а coup des sanglots l'étouffèrent et, en s'affaissant sur les jarrets :

-- " Ah ! pardonne-moi ! Je suis un infâme et plus vil que les scorpions, que la fange et la poussière ! Tout а l'heure, pendant que tu parlais, ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond qui boit а plat ventre au bord d'un ruisseau. Ecrase-moi, pourvu que je sente tes pieds ! maudis-moi, pourvu que j'entende ta voix ! Ne t'en va pas ! pitié ! je t'aime ! je t'aime ! "

Il était а genoux, par terre, devant elle ; et il lui entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes ; les disques d'or suspendus а ses oreilles luisaient sur son cou bronzé ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux pareils а des globes d'argent ; il soupirait d'une façon caressante, et murmurait de vagues paroles, plus légères qu'une brise et suaves comme un baiser.

Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d'elle-même. Quelque chose а la fois d'intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait а s'y abandonner ; des nuages la soulevaient, et, en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaоnette d'or éclata, et les deux bouts, en s'envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l'enveloppait ; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.

-- " Moloch, tu me brûles ! " et les baisers du soldat, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil.

Il baisa tous les doigts de ses mains, ses bras, ses pieds, et d'un bout а l'autre les longues tresses de ses cheveux.

-- " Emporte-le " , disait-il, est-ce que j'y tiens ! Emmène-moi avec lui ! j'abandonne l'armée ! je renonce а tout ! Au-delа de Gadès, а vingt jours dans la mer, on rencontre une оle couverte de poudre d'or, de verdure et d'oiseaux. Sur les montagnes, de grandes fleurs pleines de parfums qui fument se balancent comme d'éternels encensoirs ; dans les citronniers plus hauts que des cèdres, des serpents couleur de lait font avec les diamants de leur gueule tomber les fruits sur le gazon ; l'air est si doux qu'il empêche de mourir. Oh ! je la trouverai, tu verras. Nous vivrons dans les grottes de cristal, taillées au bas des collines. Personne encore ne l'habite, ou je deviendrai le roi du pays. "

Il balaya la poussière de ses cothurnes ; il voulut qu'elle mоt entre ses lèvres le quartier d'une grenade, il accumula derrière sa tête des vêtements pour lui faire un coussin. Il cherchait les moyens de la servir, de s'humilier, et même il étala sur ses jambes le zaïmph, comme un simple tapis.

-- " As-tu toujours " , disait-il, " ces petites cornes de gazelle où sont suspendus tes colliers ? Tu me les donneras ; je les aime ! " Car il parlait comme si la guerre était finie, des rires de joie lui échappaient ; et les Mercenaires, Hamilcar, tous les obstacles avaient maintenant disparu. La lune glissait entre deux nuages. Ils la voyaient par une ouverture de la tente.

-- " Ah ! que j'ai passé de nuits а la contempler ! elle me semblait un voile qui cachait ta figure ; tu me regardais а travers ; ton souvenir se mêlait а ses rayonnements ; je ne vous distinguais plus ! " Et la tête entre ses seins, il pleurait abondamment.

-- " C'est donc lа ! " , songeait-elle " cet homme formidable qui fait trembler Carthage ! "

Il s'endormit. Alors, en se dégageant de son bras, elle posa un pied par terre, et elle s'aperçut que sa chaоnette était brisée.

On accoutumait les vierges dans les grandes familles а respecter ces entraves comme une chose presque religieuse, et Salammbô, en rougissant, roula autour de ses jambes les deux tronçons de la chaоne d'or.

Carthage, Mégara, sa maison, sa chambre et les campagnes qu'elle avait traversées, tourbillonnaient dans sa mémoire en images tumultueuses et nettes cependant. Mais un abоme survenu les reculait loin d'elle, а une distance infinie.

L'orage s'en allait ; de rares gouttes d'eau en claquant une а une faisaient osciller le toit de la tente.

Mâtho, tel qu'un homme ivre, dormait étendu sur le flanc, avec un bras qui dépassait le bord de la couche. Son bandeau de perles était un peu remonté et découvrait son front. Un sourire écartait ses dents. Elles brillaient entre sa barbe noire, et dans les paupières а demi closes il y avait une gaieté silencieuse et presque outrageante.

Salammbô le regardait immobile, la tête basse, les mains croisées.

Au chevet du lit, un poignard s'étalait sur une table de cyprès ; la vue de cette lame luisante l'enflamma d'une envie sanguinaire. Des voix lamentables se traоnaient au loin, dans l'ombre, et, comme un choeur de Génies, la sollicitaient. Elle se rapprocha ; elle saisit le fer par le manche. Au frôlement de sa robe, Mâtho entrouvrit les yeux, en avançant la bouche sur ses mains, et le poignard tomba.

Des cris s'élevèrent ; une lueur effrayante fulgurait derrière la toile. Mâtho la souleva ; ils aperçurent de grandes flammes qui enveloppaient le camp des Libyens.

Leurs cabanes de roseaux brûlaient, et les tiges, en se tordant, éclataient dans la fumée et s'envolaient comme des flèches ; sur l'horizon tout rouge, des ombres noires couraient éperdues. On entendait les hurlements de ceux qui étaient dans les cabanes ; les éléphants, les boeufs et les chevaux bondissaient au milieu de la foule en l'écrasant, avec les munitions et les bagages que l'on tirait de l'incendie. Des trompettes sonnaient. On appelait : " Mâtho ! Mâtho ! " Des gens а la porte voulaient entrer.

-- " Viens donc ! c'est Hamilcar qui brûle le camp d'Autharite ! "

Il fit un bond. Elle se trouva toute seule.

Alors elle examina le zaïmph ; et quand elle l'eut bien contemplé, elle fut surprise de ne pas avoir ce bonheur qu'elle s'imaginait autrefois. Elle restait mélancolique devant son rêve accompli.

Mais le bas de la tente se releva, et une forme monstrueuse apparut. Salammbô ne distingua d'abord que les deux yeux, avec une longue barbe blanche qui pendait jusqu'а terre ; car le reste du corps, embarrassé dans les guenilles d'un vêtement fauve, traоnait contre le sol ; et, а chaque mouvement pour avancer, les deux mains entraient dans la barbe, puis retombaient. En rampant ainsi, elle arriva jusqu'а ses pieds, et Salammbô reconnut le vieux Giscon.

En effet, les Mercenaires, pour empêcher les anciens captifs de s'enfuir, а coups de barre d'airain leur avaient cassé les jambes ; et ils pourrissaient tous pêle-mêle, dans une fosse, au milieu des immondices. Les plus robustes, quand ils entendaient le bruit des gamelles, se haussaient en criant : c'est ainsi que Giscon avait aperçu Salammbô. Il avait deviné une Carthaginoise, aux petites boules de sandastrum qui battaient contre ses cothurnes ; et, dans le pressentiment d'un mystère considérable, en se faisant aider par ses compagnons, il était parvenu а sortir de la fosse ; puis, avec les coudes et les mains, il s'était traоné vingt pas plus loin, jusqu'а la tente de Mâtho. Deux voix y parlaient. Il avait écouté du dehors et tout entendu.

-- " C'est toi ! " dit-elle enfin, presque épouvantée.

En se haussant sur les poignets, il répliqua :

-- " Oui, c'est moi ! On me croit mort, n'est-ce pas ? "

Elle baissa la tête. Il reprit :

-- " Ah ! pourquoi les Baals ne m'ont-ils pas accordé cette miséricorde ! "



" Et se rapprochant de si près, qu'il la frôlait : " Ils m'auraient épargné la peine de te maudire . ! "

Salammbô se rejeta vivement en arrière, tant elle eut peur de cet être immonde, qui était hideux comme une larve et terrible comme un fantôme.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:43

-- " J'ai cent ans, bientôt " , dit-il. " J'ai vu Agathodès ; j'ai vu Régulus et les aigles des Romains passer sur les moissons des champs puniques ! J'ai vu toutes les épouvantes des batailles et la mer encombrée par les débris de nos flottes ! Des Barbares que je commandais m'ont enchaоné aux quatre membres, comme un esclave homicide. Mes compagnons, l'un après l'autre, sont а mourir autour de moi ; l'odeur de leurs cadavres me réveille la nuit ; j'écarte les oiseaux qui viennent becqueter leurs yeux ; et pourtant, pas un seul jour je n'ai désespéré de Carthage ! Quand même j'aurais vu contre elle toutes les armées de la terre, et les flammes du siège dépasser la hauteur des temples, j'aurais cru encore а son éternité ! Mais, а présent, tout est fini ! tout est perdu ! Les Dieux l'exècrent ! Malédiction sur toi qui as précipité sa ruine par ton ignominie ! "

Elle ouvrit ses lèvres.

-- " Ah ! j'étais lа ! " s'écria-t-il. " Je t'ai entendue râler d'amour comme une prostituée ; puis il te racontait son désir, et tu te laissais baiser les mains ! Mais, si la fureur de ton impudicité te poussait, tu devais faire au moins comme les bêtes fauves qui se cachent dans leurs accouplements, et ne pas étaler ta honte jusque sous les yeux de ton père ! "

-- " Comment ? " , dit-elle.

-- " Ah ! tu ne savais pas que les deux retranchements sont а soixante coudées l'un de l'autre, et que ton Mâtho, par excès d'orgueil, s'est établi tout en face d'Hamilcar. Il est lа, ton père, derrière toi ; et si je pouvais gravir le sentier qui mène sur la plate-forme, je lui crierais : Viens donc voir ta fille dans les bras du Barbare ! Elle a mis pour lui plaire le vêtement de la Déesse ; et, en abandonnant son corps, elle livre, avec la gloire de ton nom, la majesté des Dieux, la vengeance de la patrie, le salut même de Carthage ! " Le mouvement de sa bouche édentée remuait sa barbe tout du long ; ses yeux, tendus sur elle, la dévoraient ; et il répétait en haletant dans la poussière :

-- " Ah ! sacrilège ! Maudite sois-tu ! maudite ! maudite ! "

Salammbô avait écarté la toile, elle la tenait soulevée au bout de son bras, et, sans lui répondre, elle regardait du côté d'Hamilcar.

-- " C'est par ici, n'est-ce pas ? " dit-elle.

-- " Que t'importe ! Détourne-toi ! Va-t'en ! Ecrase plutôt ta face contre la terre ! C'est un lieu saint que ta vue souillerait. "

Elle jeta le zaïmph autour de sa taille, ramassa vivement ses voiles, son manteau, son écharpe. -- " J'y cours ! " s'écria-t-elle ; et, s'échappant, Salammbô disparut.

D'abord, elle marcha dans les ténèbres sans rencontrer personne, car tous se portaient vers l'incendie ; et la clameur redoublait, de grandes flammes empourpraient le ciel par-derrière ; une longue terrasse l'arrêta.

Elle tourna sur elle-même, de droite et de gauche au hasard, cherchant une échelle, une corde, une pierre, quelque chose enfin pour l'aider. Elle avait peur de Giscon, et il lui semblait que des cris et des pas la poursuivaient. Le jour commençait а blanchir. Elle aperçut un sentier dans l'épaisseur du retranchement. Elle prit avec ses dents le bas de sa robe qui la gênait, et, en trois bonds, elle se trouva sur la plate-forme.

Un cri sonore éclata sous elle, dans l'ombre, le même qu'elle avait entendu au bas de l'escalier des galères ; et, en se penchant, elle reconnut l'homme de Schahabarim avec ses chevaux accouplés.

Il avait erré toute la nuit entre les deux retranchements ; puis, inquiété par l'incendie, il était revenu en arrière, tâchant d'apercevoir ce qui se passait dans le camp de Mâtho ; et, comme il savait que cette place était la plus voisine de sa tente, pour obéir au prêtre, il n'en avait pas bougé.

Il monta debout sur un des chevaux. Salammbô se laissa glisser jusqu'а lui ; et ils s'enfuirent au grand galop en faisant le tour du camp punique, pour trouver une porte quelque part.

Mâtho était rentré dans sa tente. La lampe toute fumeuse éclairait а peine, et même il crut que Salammbô dormait. Alors, il palpa délicatement la peau du lion, sur le lit de palmier. Il appela, elle ne répondit pas ; il arracha vivement un lambeau de la toile pour faire venir du jour ; le zaïmph avait disparu.

La terre tremblait sous des pas multipliés. De grands cris, des hennissements, des chocs d'armures s'élevaient dans l'air, et les fanfares des clairons sonnaient la charge. C'était comme un ouragan tourbillonnant autour de lui. Une fureur désordonnée le fit bondir sur ses armes, il se lança dehors.

Les longues files des Barbares descendaient en courant la montagne, et les carrés puniques s'avançaient contre eux, avec une oscillation lourde et régulière. Le brouillard, déchiré par les rayons du soleil, formait de petits nuages qui se balançaient, et peu а peu, en s'élevant, ils découvraient les étendards, les casques et la pointe des piques. Sous les évolutions rapides, des portions de terrain encore dans l'ombre semblaient se déplacer d'un seul morceau ; ailleurs, on aurait dit des torrents qui s'entrecroisaient, et, entre eux, des masses épineuses restaient immobiles. Mâtho distinguait les capitaines, les soldats, les hérauts et jusqu'aux valets par-derrière, qui étaient montés sur des ânes. Mais au lieu de garder sa position pour couvrir les fantassins, Narr'Havas tourna brusquement а droite, comme s'il voulait se faire écraser par Hamilcar.

Ses cavaliers dépassèrent les éléphants qui se ralentissaient ; et tous les chevaux, allongeant leur tête sans bride, galopaient d'un train si furieux que leur ventre paraissait frôler la terre. Puis, tout а coup, Narr'Havas marcha résolument vers une sentinelle. Il jeta son épée, sa lance, ses javelots, et disparut au milieu des Carthaginois.

Le roi des Numides arriva dans la tente d'Hamilcar ; et il dit, en lui montrant ses hommes qui se tenaient au loin arrêtés :

-- " Barca ! je te les amène. Ils sont а toi. "

Alors il se prosterna en signe d'esclavage, et, comme preuve de sa fidélité, il rappela toute sa conduite depuis le commencement de la guerre.

D'abord il avait empêché le siège de Carthage et le massacre des captifs ; puis, il n'avait point profité de la victoire contre Hannon après la défaite d'Utique. Quant aux villes tyriennes, c'est qu'elles se trouvaient sur les frontières de son royaume. Enfin, il n'avait pas participé а la bataille de Macar ; et même il s'était absenté tout exprès pour fuir l'obligation de combattre le Suffète.

Narr'Havas, en effet, avait voulu s'agrandir par des empiétements sur les provinces puniques, et, selon les chances de la victoire, tour а tour secouru et délaissé les Mercenaires. Mais voyant que le plus fort serait définitivement Hamilcar, il s'était tourné vers lui ; et peut-être y avait-il dans sa défection une rancune contre Mâtho, soit а cause du commandement ou de son ancien amour.

Le Suffète l'écouta sans l'interrompre. L'homme qui se présentait ainsi dans une armée où on lui devait des vengeances n'était pas un auxiliaire а dédaigner ; Hamilcar devina tout de suite l'utilité d'une telle alliance pour ses grands projets. Avec les Numides, il se débarrasserait des Libyens. Puis il entraоnerait l'Occident а la conquête de l'Ibérie ; et, sans lui demander pourquoi il n'était pas venu plus tôt, ni relever aucun de ses mensonges, il baisa Narr'Havas, en heurtant trois fois sa poitrine contre la sienne.

C'était pour en finir, et par désespoir, qu'il avait incendié le camp des Libyens. Cette armée lui arrivait comme un secours des Dieux ; en dissimulant sa joie, il répondit :

-- " Que les Baals te favorisent ! J'ignore ce que fera pour toi la République, mais Hamilcar n'a pas d'ingratitude. "

Le tumulte redoublait ; des capitaines entraient. Il s'armait tout en parlant :

-- " Allons, retourne ! Avec les cavaliers, tu rabattras leur infanterie entre tes éléphants et les miens ! Courage ! extermine ! "

Et Narr'Havas se précipitait, quand Salammbô parut.

Elle sauta vite а bas de son cheval. Elle ouvrit son large manteau, et, en écartant les bras, elle déploya le zaïmph.

La tente de cuir, relevée dans les coins, laissait voir le tour entier de la montagne couverte de soldats, et comme elle se trouvait au centre, de tous les côtés on apercevait Salammbô. Une clameur immense éclata, un long cri de triomphe et d'espoir. Ceux qui étaient en marche s'arrêtèrent ; les moribonds, s'appuyant sur le coude, se retournaient pour la bénir. Tous les Barbares savaient maintenant qu'elle avait repris le zaïmph ; de loin ils la voyaient, ils croyaient la voir ; et d'autres cris, mais de rage et de vengeance, retentissaient, malgré les applaudissements des Carthaginois ; les cinq armées, s'étageant sur la montagne, trépignaient et hurlaient ainsi tout autour de Salammbô.

Hamilcar, sans pouvoir parler, la remerciait par des signes de tête. Ses yeux se portaient alternativement sur le zaïmph et sur elle, et il remarqua que sa chaоnette était rompue. Alors il frissonna, saisi par un soupçon terrible. Mais reprenant vite son impassibilité, il considéra Narr'Havas obliquement, sans tourner la figure.

Le roi des Numides se tenait а l'écart dans une attitude discrète ; il portait au front un peu de la poussière qu'il avait touchée en se prosternant. Enfin le Suffète s'avança vers lui et, avec un air plein de gravité :

-- " En récompense des services que tu m'as rendus, Narr'Havas, je te donne ma fille. "



" Il ajouta :

" Sois mon fils et défends ton père ! "

Narr'Havas eut un grand geste de surprise, puis se jeta sur ses mains qu'il couvrit de baisers.

Salammbô, calme comme une statue, semblait ne pas comprendre. Elle rougissait un peu, tout en baissant les paupières ; ses longs cils recourbés faisaient des ombres sur ses joues.

Hamilcar voulut immédiatement les unir par des fiançailles indissolubles. On mit entre les mains de Salammbô une lance qu'elle offrit а Narr'Havas : on attacha leurs pouces l'un contre l'autre avec une lanière de boeuf, puis on leur versa du blé sur la tête, et les grains qui tombaient autour d'eux sonnèrent comme de la grêle en rebondissant.

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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:43

Chapitre 12

L'AQUEDUC

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Douze heures après, il ne restait plus des Mercenaires qu'un tas de blessés, de morts et d'agonisants.

Hamilcar, sorti brusquement du fond de la gorge, était redescendu sur la pente occidentale qui regarde Hippo-Zaryte, et, l'espace étant plus large en cet endroit, il avait eu soin d'y attirer les Barbares. Narr'Havas les avait enveloppés avec ses chevaux ; le Suffète, pendant ce temps-lа, les refoulait, les écrasait ; puis ils étaient vaincus d'avance par la perte du zaïmph ; ceux mêmes qui ne s'en souciaient avaient senti une angoisse et comme un affaiblissement. Hamilcar, ne mettant pas son orgueil а garder pour lui le champ de bataille, s'était retiré un peu plus loin, а gauche sur des hauteurs d'où il les dominait.

On reconnaissait la forme des camps а leurs palissades inclinées. Un long amas de cendres noires fumait sur l'emplacement des Libyens ; le sol bouleversé avait des ondulations comme la mer, et les tentes, avec leurs toiles en lambeaux, semblaient de vagues navires а demi perdus dans les écueils. Des cuirasses, des fourches, des clairons, des morceaux de bois, de fer et d'airain, du blé, de la paille et des vêtements s'éparpillaient au milieu des cadavres ; çа et lа quelque phalarique prête а s'éteindre brûlait contre un monceau de bagages ; la terre, en de certains endroits, disparaissait sous les boucliers ; des charognes de chevaux se suivaient comme une série de monticules ; on apercevait des jambes, des sandales, des bras, des cottes de mailles et des têtes dans leurs casques, maintenues par la mentonnière et qui roulaient comme des boules ; des chevelures pendaient aux épines ; dans des mares de sang, des éléphants, les entrailles ouvertes, râlaient couchés avec leurs tours ; on marchait sur des choses gluantes et il y avait des flaques de boue, bien que la pluie n'eût pas tombé.

Cette confusion de cadavres occupait, du haut en bas, la montagne tout entière.

Ceux qui survivaient ne bougeaient pas plus que les morts. Accroupis par groupes inégaux, ils se regardaient, effarés, et ne parlaient pas.

Au bout d'une longue prairie, le lac d'Hippo-Zaryte resplendissait sous le soleil couchant. A droite, de blanches maisons agglomérées dépassaient une ceinture de murailles ; puis la mer s'étalait, indéfiniment ; -- et, le menton dans la main, les Barbares soupiraient en songeant а leurs patries. Un nuage de poudre grise retombait.

Le vent du soir souffla ; alors toutes les poitrines se dilatèrent ; et, а mesure que la fraоcheur augmentait, on pouvait voir la vermine abandonner les morts qui se refroidissaient, et courir sur le sable chaud. Au sommet des grosses pierres, des corbeaux immobiles restaient tournés vers les agonisants.

Quand la nuit fut descendue, des chiens а poil jaune, de ces bêtes immondes qui suivaient les armées, arrivèrent tout doucement au milieu des Barbares. D'abord ils léchèrent les caillots de sang sur les moignons encore tièdes ; et bientôt ils se mirent а dévorer les cadavres, en les entamant par le ventre.

Les fugitifs reparaissaient un а un, comme des ombres ; les femmes aussi se hasardèrent а revenir, car il en restait encore, chez les Libyens surtout, malgré le massacre effroyable que les Numides en avaient fait.

Quelques-uns prirent des bouts de corde qu'ils allumèrent pour servir de flambeaux. D'autres tenaient des piques entrecroisées. On plaçait dessus les cadavres et on les transportait а l'écart.

Ils se trouvaient étendus par longues lignes, sur le dos, la bouche ouverte, avec leurs lances auprès d'eux ; ou bien ils s'entassaient pêle- mêle, et souvent, pour découvrir ceux qui manquaient, il fallait creuser tout un monceau. Puis on promenait la torche sur leur visage, lentement. Des armes hideuses leur avaient fait des blessures compliquées. Des lambeaux verdâtres leur pendaient du front ; ils étaient tailladés en morceaux, écrasés jusqu'а la moelle, bleuis sous des strangulations, ou largement fendus par l'ivoire des éléphants. Bien qu'ils fussent morts presque en même temps, des différences existaient dans leur corruption. Les hommes du Nord étaient gonflés d'une bouffissure livide, tandis que les Africains, plus nerveux, avaient l'air enfumés, et déjа se desséchaient. On reconnaissait les Mercenaires aux tatouages de leurs mains : les vieux soldats d'Antiochus portaient un épervier ; ceux qui avaient servi en Egypte, la tête d'un cynocéphale ; chez les princes de l'Asie, une hache, une grenade, un marteau ; dans les Républiques grecques, le profil d'une citadelle ou le nom d'un archonte ; et on en voyait dont les bras étaient couverts entièrement par ces symboles multipliés, qui se mêlaient а leurs cicatrices et aux blessures nouvelles.

Pour les hommes de race latine, les Samnites, les Etrusques, les Campaniens et les Brutiens, on établit quatre grands bûchers.

Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses. Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les morts ; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant ; les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux ; les Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de boeufs, et les Garamantes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils fussent perpétuellement arrosés par les flots. Mais les Latins se désolaient de ne pas recueillir leurs cendres dans les urnes ; les Nomades regrettaient la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein d'оlots.

Des vociférations s'élevaient, suivies d'un long silence. C'était pour forcer les âmes а revenir. Puis la clameur reprenait, а intervalles réguliers, obstinément.

On s'excusait près des morts de ne pouvoir les honorer comme le prescrivaient les rites : car ils allaient, par cette privation, circuler, durant des périodes infinies, а travers toutes sortes de hasards et de métamorphoses : on les interpellait, on leur demandait ce qu'ils désiraient ; d'autres les accablaient d'injures pour s'être laissé vaincre.

La lueur des grands bûchers apparaissait les figures exsangues, renversées de place en place sur les débris d'armures : et les larmes excitaient les larmes, les sanglots devenaient plus aigus, ; les reconnaissances et les étreintes plus frénétiques. Des femmes s'étalaient sur les cadavres, bouche contre bouche, front contre front : il fallait les battre pour qu'elles se retirassent, quand on jetait la terre. Ils se noircissaient les joues ; ils se coupaient les cheveux ; ils se tiraient du sang et le versaient dans les fosses ; ils se faisaient des entailles а l'imitation des blessures qui défiguraient les morts. Des rugissements éclataient а travers le tapage des cymbales. Quelques-uns arrachaient leurs amulettes, crachaient dessus. Les moribonds se roulaient dans la boue sanglante en mordant de rage leurs poings mutilés ; et quarante- trois Samnites, tout un printemps sacré, s'entr'égorgèrent comme des gladiateurs. Bientôt le bois manqua pour les bûchers, les flammes s'éteignirent, toutes les places étaient prises ; -- et, las d'avoir crié, affaiblis, chancelants, ils s'endormirent auprès de leurs frères morts, ceux qui tenaient а vivre pleins d'inquiétudes, et les autres désirant ne pas se réveiller.

Aux blancheurs de l'aube, il parut sur les limites des Barbares des soldats qui défilaient avec des casques levés au bout des piques ; en saluant les Mercenaires, ils leur demandaient s'ils n'avaient rien а faire dire dans leurs patries.

D'autres se rapprochèrent, et les Barbares reconnurent quelques-uns de leurs anciens compagnons.

Le Suffète avait proposé а tous les captifs de servir dans ses troupes. Plusieurs avaient intrépidement refusé ; et, bien résolu а ne point les nourrir ni а les abandonner au Grand-Conseil, il les avait renvoyés, en leur ordonnant de ne plus combattre Carthage. Quant а ceux que la peur des supplices rendait dociles, on leur avait distribué les armes de l'ennemi ; et maintenant ils se présentaient aux vaincus, moins pour les séduire que par un mouvement d'orgueil et de curiosité.

D'abord ils racontèrent les bons traitements du Suffète ; les Barbares les écoutaient tout en les jalousant, bien qu'ils les méprisassent. Puis, aux premières paroles de reproche, les lâches s'emportèrent ; de loin ils leur montraient leurs propres épées, leurs cuirasses, et les conviaient avec des injures а venir les prendre. Les Barbares ramassèrent des cailloux ; tous s'enfuirent ; et l'on ne vit plus au sommet de la montagne que les pointes des lances dépassant le bord des palissades.

Alors une douleur, plus lourde que l'humiliation de la défaite, accabla les Barbares. Ils songeaient а l'inanité de leur courage. Ils restaient les yeux fixes en grinçant des dents.

La même idée leur vint. Ils se précipitèrent en tumulte sur les prisonniers carthaginois. Les soldats du Suffète, par hasard, n'avaient pu les découvrir, et comme il s'était retiré du champ de bataille, ils se trouvaient encore dans la fosse profonde.

On les rangea par terre, dans un endroit aplati. Des sentinelles firent un cercle autour d'eux, et on laissa les femmes entrer, par trente ou quarante successivement. Voulant profiter du peu de temps qu'on leur donnait, elles couraient de l'un а l'autre, incertaines, palpitantes ; puis, inclinées sur ces pauvres corps, elles les frappaient а tour de bras comme des lavandières qui battent des linges ; en hurlant le nom de leurs époux, elles les déchiraient sous leurs ongles ; elles leur crevèrent les yeux avec les aiguilles de leurs chevelures. Les hommes y vinrent ensuite, et ils les suppliciaient depuis les pieds, qu'ils coupaient aux chevilles, jusqu'au front, dont ils levaient des couronnes de peau pour se mettre sur la tête. Les Mangeurs-de-choses-immondes furent atroces dans leurs imaginations. Ils envenimaient les blessures en y versant de la poussière, du vinaigre, des éclats de poterie : d'autres attendaient derrière eux ; le sang coulait et ils se réjouissaient comme font les vendangeurs autour des cuves fumantes.

Cependant Mâtho était assis par terre, а la place même où il se trouvait quand la bataille avait fini, les coudes sur les genoux, les tempes dans les mains ; il ne voyait rien, n'entendait rien, ne pensait plus.

Aux hurlements de joie que la foule poussait, il releva la tête. Devant lui, un lambeau de toile accroché а une perche, et qui traоnait par le bas, abritait confusément des corbeilles, des tapis, une peau de lion. Il reconnut sa tente ; et ses yeux s'attachaient contre le sol comme si la fille d'Hamilcar, en disparaissant, se fût enfoncée sous la terre.

La toile déchirée battait au vent ; quelquefois ses longues bribes lui passaient devant la bouche, et il aperçut une marque rouge, pareille а l'empreinte d'une main. C'était la main de Narr'Havas, le signe de leur alliance. Alors Mâtho se leva. Il prit un tison qui fumait encore, et il le jeta sur les débris de sa tente, dédaigneusement. Puis, du bout de son cothurne, il repoussait vers la flamme des choses qui débordaient, pour que rien n'en subsistât.

Tout а coup, et sans qu'on pût deviner de quel point il surgissait, Spendius parut.

L'ancien esclave s'était attaché contre la cuisse deux éclats de lance ; il boitait d'un air piteux, tout en exhalant des plaintes.

-- " Retire donc cela " , lui dit Mâtho, " je sais que tu es un brave ! " Car il était si écrasé par l'injustice des Dieux qu'il n'avait plus assez de force pour s'indigner contre les hommes.

Spendius lui fit un signe, et il le mena dans le creux d'un mamelon, où Zarxas et Autharite se tenaient cachés.

Ils avaient fui comme l'esclave, l'un bien qu'il fût cruel, et l'autre malgré sa bravoure. Mais qui aurait pu s'attendre, disaient-ils, а la trahison de Narr'Havas, а l'incendie des Libyens, а la perte du zaïmph, а l'attaque soudaine d'Hamilcar, et surtout а ses manoeuvres les forçant а revenir dans le fond de la montagne sous les coups immédiats des Carthaginois ? Spendius n'avouait point sa terreur et persistait а soutenir qu'il avait la jambe cassée.

Enfin, les trois chefs et le schalischim se demandèrent ce qu'il fallait maintenant décider.

Hamilcar leur fermait la route de Carthage ; on était pris entre ses soldats et les provinces de Narr'Havas ; les villes tyriennes se joindraient aux vainqueurs ; ils allaient se trouver acculés au bord de la mer, et toutes ces forces réunies les écraseraient. Voilа ce qui arriverait immanquablement.

Ainsi pas un moyen ne s'offrait d'éviter la guerre. Donc, ils devaient la poursuivre а outrance. Mais comment faire comprendre la nécessité d'une interminable bataille а tous ces gens découragés et saignant encore de leurs blessures ?

-- " Je m'en charge ! " dit Spendius.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:43

Deux heures après, un homme, qui arrivait du côté d'Hippo-Zaryte, gravit en courant la montagne. Il agitait des tablettes au bout de son bras, et, comme il criait très fort, les Barbares l'entourèrent.

Elles étaient expédiées par les soldats grecs de la Sardaigne. Ils recommandaient а leurs compagnons d'Afrique de surveiller Giscon avec les autres captifs. Un marchand de Samos, un certain Hipponax, venant de Carthage, leur avait appris qu'un complot s'organisait pour les faire évader, et on engageait les Barbares а tout prévoir ; la République était puissante.

Le stratagème de Spendius ne réussit point d'abord comme il l'avait espéré. Cette assurance d'un péril nouveau, loin d'exciter de la fureur, souleva des craintes ; et, se rappelant l'avertissement d'Hamilcar jeté naguère au milieu d'eux, ils s'attendaient а quelque chose d'imprévu et qui serait terrible. La nuit se passa dans une grande angoisse ; plusieurs même se débarrassèrent de leurs armes pour attendrir le Suffète quand il se présenterait.

Mais le lendemain, а la troisième veille du jour, un second coureur parut, encore plus haletant et noir de poussière. Le Grec lui arracha des mains un rouleau de papyrus chargé d'écritures phéniciennes. On y suppliait les Mercenaires de ne pas se décourager ; les braves de Tunis allaient venir avec de grands renforts.

Spendius lut d'abord la lettre trois fois de suite ; et, soutenu par deux Cappadociens qui le tenaient assis sur leurs épaules, il se faisait transporter de place en place, et il la relisait. Pendant sept heures, il harangua.

Il rappelait aux Mercenaires les promesses du Grand-Conseil ; aux Africains, les cruautés des intendants ; а tous les Barbares, l'injustice de Carthage. La douceur du Suffète était un appât pour les prendre. Ceux qui se livreraient, on les vendrait comme des esclaves ; les vaincus périraient suppliciés. Quant а s'enfuir, par quelles routes ? Pas un peuple ne voudrait les recevoir. Tandis qu'en continuant leurs efforts, ils obtiendraient а la fois la liberté, la vengeance, de l'argent ! Et ils n'attendraient pas longtemps, puisque les gens de Tunis, la Libye entière se précipitait а leur secours. Il montrait le papyrus déroulé : -- " Regardez donc ! lisez ! voilа leurs promesses ! Je ne mens pas. "

Des chiens erraient, avec leur museau noir tout plaqué de rouge. Le grand soleil chauffait les têtes nues. Une odeur nauséabonde s'exhalait des cadavres mal enfouis. Quelques-uns même sortaient de terre jusqu'au ventre. Spendius les appelait а lui pour témoigner des choses qu'il disait ; puis il levait ses poings du côté d'Hamilcar.

Mâtho l'observait d'ailleurs et, afin de couvrir sa lâcheté, il étalait une colère où peu а peu il se trouvait pris lui-même. En se dévouant aux Dieux, il accumula des malédictions sur les Carthaginois. Le supplice des captifs était un jeu d'enfants. Pourquoi donc les épargner et traоner toujours derrière soi ce bétail inutile ! -- " Non ! il faut en finir ! leurs projets sont connus ! un seul peut nous perdre ! pas de pitié ! On reconnaоtra les bons а la vitesse des jambes et а la force du coup. "

Alors ils se retournèrent sur les captifs. Plusieurs râlaient encore ; on les acheva en leur enfonçant le talon dans la bouche, ou bien on les poignardait avec la pointe d'un javelot.

Ensuite ils songèrent а Giscon. Nulle part on ne l'apercevait ; une inquiétude les troubla. Ils voulaient tout а la fois se convaincre de sa mort et y participer. Enfin, trois pasteurs samnites le découvrirent а quinze pas de l'endroit où s'élevait naguère la tente de Mâtho. Ils le reconnurent а sa longue barbe, et ils appelèrent les autres.

Etendu sur le dos, les bras contre les hanches et les genoux serrés, il avait l'air d'un mort disposé pour le sépulcre. Cependant, ses côtes maigres s'abaissaient et remontaient, et ses yeux, largement ouverts au milieu de sa figure toute pâle, regardaient d'une façon continue et intolérable.

Les Barbares le considérèrent, d'abord, avec un grand étonnement. Depuis le temps qu'il vivait dans la fosse, on l'avait presque oublié ; gênés par de vieux souvenirs, ils se tenaient а distance et n'osaient porter la main sur lui.

Mais ceux qui étaient par-derrière murmuraient et se poussaient, quand un Garamante traversa la foule ; il brandissait une faucille ; tous comprirent sa pensée ; leurs visages s'empourprèrent, et, saisis de honte, ils hurlaient : " Oui ! oui ! "

L'homme au fer recourbé s'approcha de Giscon. Il lui prit la tête, et, l'appuyant sur son genou, il la sciait а coups rapides ; elle tomba ; deux gros jets de sang firent un trou dans la poussière. Zarxas avait sauté dessus, et, plus léger qu'un léopard, il courait vers les Carthaginois.

Puis, quand il fut aux deux tiers de la montagne, il retira de sa poitrine la tête de Giscon en la tenant par la barbe, il tourna son bras rapidement plusieurs fois, -- et la masse, enfin lancée, décrivit une longue parabole et disparut derrière le retranchement punique.

Bientôt se dressèrent au bord des palissades deux étendards entre- croisés, signe convenu pour réclamer les cadavres.

Alors quatre hérauts, choisis sur la largeur de leur poitrine, s'en allèrent avec de grands clairons, et, parlant dans les tubes d'airain, ils déclarèrent qu'il n'y avait plus désormais, entre les Carthaginois et les Barbares, ni foi, ni pitié, ni dieux, qu'ils se refusaient d'avance а toutes les ouvertures et que l'on renverrait les parlementaires avec les mains coupées.

Immédiatement après, on députa Spendius а Hippo-Zaryte afin d'avoir des vivres ; la cité tyrienne leur en envoya le soir même. Ils mangèrent avidement. Puis, quand ils se furent réconfortés, ils ramassèrent bien vite les restes de leurs bagages et leurs armes rompues ; les femmes se tassèrent au centre, et sans souci des blessés pleurant derrière eux, ils partirent par le bord du rivage а pas rapides, comme un troupeau de loups qui s'éloignent.

Ils marchaient sur Hippo-Zaryte, décidés а la prendre, car ils avaient besoin d'une ville.

Hamilcar, en les apercevant au loin, eut un désespoir, malgré l'orgueil qu'il sentait а les voir fuir devant lui. Il aurait fallu les attaquer tout de suite avec des troupes fraоches. Encore une journée pareille, et la guerre était finie ! Si les choses traоnaient, ils reviendraient plus forts ; les villes tyriennes se joindraient а eux ; sa clémence envers les vaincus n'avait servi de rien. Il prit la résolution d'être impitoyable.

Le soir même, il envoya au Grand-Conseil un dromadaire chargé de bracelets recueillis sur les morts, et, avec des menaces horribles, il ordonnait qu'on lui expédiât une autre armée.

Tous, depuis longtemps, le croyaient perdu ; si bien qu'en apprenant sa victoire, ils éprouvèrent une stupéfaction qui était presque de la terreur. Le retour du zaïmph, annoncé vaguement, complétait la merveille. Ainsi, les Dieux et la force de Carthage semblaient maintenant lui appartenir.

Personne de ses ennemis ne hasarda une plainte ou une récrimination. Par l'enthousiasme des uns et la pusillanimité des autres, avant le délai prescrit, une armée de cinq mille hommes fut prête.

Elle gagna promptement Utique pour appuyer le Suffète sur ses derrières, tandis que trois mille des plus considérables montèrent sur des vaisseaux qui devaient les débarquer а Hippo-Zaryte, d'où ils repousseraient les Barbares.

Hannon en avait accepté le commandement ; mais il confia l'armée а son lieutenant Magdassan, afin de conduire les troupes de débarquement lui- même, car il ne pouvait plus endurer les secousses de la litière. Son mal, en rongeant ses lèvres et ses narines, avait creusé dans sa face un large trou ; а dix pas, on lui voyait le fond de sa gorge, et il se savait tellement hideux qu'il se mettait, comme une femme, un voile sur la tête.

Hippo-Zaryte n'écouta point ses sommations, ni celles des Barbares non plus ; mais chaque matin les habitants leur descendaient des vivres dans des corbeilles, et, en criant du haut des tours, ils s'excusaient sur les exigences de la République et les conjuraient de s'éloigner. Ils adressaient par signes les mêmes protestations aux Carthaginois qui stationnaient dans la mer.

Hannon se contentait de bloquer le port sans risquer une attaque. Cependant, il persuada aux juges d'Hippo-Zaryte de recevoir chez eux trois cents soldats. Puis il s'en alla vers le cap des Raisins et il fit un long détour afin de cerner les Barbares, opération inopportune et même dangereuse. Sa jalousie l'empêchait de secourir le Suffète ; il arrêtait ses espions, le gênait dans tous ses plans, compromettait l'entreprise. Enfin, Hamilcar écrivit au Grand-Conseil de l'en débarrasser, et Hannon rentra dans Carthage, furieux contre la bassesse des Anciens et la folie de son collègue. Donc, après tant d'espérances, on se retrouvait dans une situation encore plus déplorable ; mais on tâchait de n'y pas réfléchir et même de n'en point parler.

Comme si ce n'était pas assez d'infortunes а la fois, on apprit que les Mercenaires de la Sardaigne avaient crucifié leur général, saisi les places fortes et partout égorgé les hommes de la race chananéenne. Le peuple romain menaça la République d'hostilités immédiates, si elle ne donnait douze cents talents avec l'оle de Sardaigne tout entière. Il avait accepté l'alliance des Barbares, et il leur expédia des bateaux plats chargés de farine et de viandes sèches. Les Carthaginois les poursuivirent, capturèrent cinq cents hommes : mais, trois jours après, une flotte qui venait de la Bysacène, apportant des vivres а Carthage, sombra dans une tempête. Les Dieux évidemment se déclaraient contre elle.

Alors, les citoyens d'Hippo-Zaryte, prétextant une alarme, firent monter sur leurs murailles les trois cents hommes d'Hannon ; puis, survenant derrière eux, ils les prirent aux jambes et les jetèrent par-dessus les remparts, tout а coup. Quelques-uns qui n'étaient pas morts furent poursuivis et allèrent se noyer dans la mer.

Utique endurait des soldats, car Magdassan avait fait comme Hannon, et, d'après ses ordres, il entourait la ville, sourd aux prières d'Hamilcar. Pour ceux-lа, on leur donna du vin mêlé de mandragore, puis on les égorgea dans leur sommeil. En même temps, les Barbares arrivèrent : Magdassan s'enfuit, les portes s'ouvrirent, et dès lors les deux villes tyriennes montrèrent а leurs nouveaux amis un opiniâtre dévouement, et а leurs anciens alliés une haine inconcevable.

Cet abandon de la cause punique était un conseil, un exemple. Les espoirs de délivrance se ranimèrent. Des populations, incertaines encore, n'hésitèrent plus. Tout s'ébranla. Le Suffète l'apprit, et il n'attendait aucun secours ! Il était maintenant irrévocablement perdu.

Aussitôt il congédia Narr'Havas, qui devait garder les limites de son royaume. Quant а lui, il résolut de rentrer а Carthage pour y prendre des soldats et recommencer la guerre.

Les Barbares établis а Hippo-Zaryte aperçurent son armée comme elle descendait la montagne.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:44

Où donc les Carthaginois allaient-ils ? La faim sans doute les poussait ; et, affolés par les souffrances, malgré leur faiblesse, ils venaient de livrer bataille. Mais ils tournèrent а droite : ils fuyaient. On pouvait les atteindre, les écraser tous. Les Barbares s'élancèrent а leur poursuite.

Les Carthaginois furent arrêtés par le fleuve. Il était large cette fois, et le vent d'ouest n'avait pas soufflé. Les uns le passèrent а la nage, les autres sur leurs boucliers. Ils se remirent en marche. La nuit tomba. On ne les vit plus.

Les Barbares ne s'arrêtèrent pas ; ils remontèrent plus loin, pour trouver une place plus étroite. Les gens de Tunis accoururent ; ils entraоnèrent ceux d'Utique. A chaque buisson, leur nombre augmentait ; et les Carthaginois, en se couchant par terre, entendaient le battement de leurs pas dans les ténèbres. De temps а autre, pour les ralentir, Barca faisait lancer, derrière lui, des volées de flèches ; plusieurs en furent tués. Quand le jour se leva, on était dans les montagnes de l'Ariane, а cet endroit où le chemin fait un coude.

Alors Mâtho, qui marchait en tête, crut distinguer dans l'horizon quelque chose de vert, au sommet d'une éminence. Puis le terrain s'abaissa, et des obélisques, des dômes, des maisons parurent ; c'était Carthage ! Il s'appuya contre un arbre pour ne pas tomber, tant son coeur battait vite.

Il songeait а tout ce qui était survenu dans son existence depuis la dernière fois qu'il avait passé par lа ! C'était une surprise infinie, un étourdissement. Puis une joie l'emporta, а l'idée de revoir Salammbô. Les raisons qu'il avait de l'exécrer lui revinrent а la mémoire ; il les rejeta bien vite. Frémissant et les prunelles tendues, il contemplait, au-delа d'Eschmoûn, la haute terrasse d'un palais, par-dessus des palmiers ; un ' sourire d'extase illuminait sa figure, comme s'il fût arrivé jusqu'а lui quelque grande lumière ; il ouvrait les bras, il envoyait des baisers dans la brise et murmurait :

-- " Viens ! viens ! " un soupir lui gonfla la poitrine, et deux larmes, longues comme des perles, tombèrent sur sa barbe.

-- " Qui te retient ? " s'écria Spendius. " Hâte-toi donc ! En marche ! Le Suffète va nous échapper ! Mais tes genoux chancellent et tu me regardes comme un homme ivre ! "

Il trépignait d'impatience ; il pressait Mâtho ; et, avec des clignements d'yeux, comme а l'approche d'un but longuement visé :

-- " Ah ! nous y sommes ! Nous y voilа ! Je les tiens ! "

Il avait l'air si convaincu et triomphant que Mâtho, surpris dans sa torpeur, se sentit entraоné. Ces paroles survenaient au plus fort de sa détresse, poussaient son désespoir а la vengeance, montraient une pâture а sa colère. Il bondit sur un des chameaux qui étaient dans les bagages, lui arracha son licou ; avec la longue corde, il frappait а tour de bras les traоnards ; et il courait de droite et de gauche, alternativement, sur le derrière de l'armée, comme un chien qui pousse un troupeau.

A sa voix tonnante, les lignes d'hommes se resserrèrent ; les boiteux même précipitèrent leurs pas ; au milieu de l'isthme, l'intervalle diminua. Les premiers des Barbares marchaient dans la poussière des Carthaginois. Les deux armées se rapprochaient, allaient se toucher. Mais la porte de Malqua, la porte de Tagaste et la grande porte de Khamon déployèrent leurs battants. Le carré punique se divisa ; trois colonnes s'y engloutirent, elles tourbillonnaient sous les porches. Bientôt, la masse, trop serrée sur elle-même, n'avança plus ; les piques en l'air se heurtaient, et les flèches des Barbares éclataient contre les murs.

Sur le seuil de Khamon, on aperçut Hamilcar. Il se retourna en criant а ses hommes de s'écarter. Il descendit de son cheval ; et, du glaive qu'il tenait, en le piquant а la croupe, il l'envoya sur les Barbares.

C'était un étalon orynge qu'on nourrissait avec des boulettes de farine, et qui pliait les genoux pour laisser monter son maоtre. Pourquoi donc le renvoyait-il ? Etait-ce un sacrifice ?

Le grand cheval galopait au milieu des lances, renversait les hommes, et, s'embarrassant les pieds dans ses entrailles, tombait, puis se relevait avec des bonds furieux ; et pendant qu'ils s'écartaient, tâchaient de l'arrêter ou regardaient tout surpris, les Carthaginois s'étaient rejoints ; ils entrèrent : la porte énorme se referma derrière eux, en retentissant.

Elle ne céda pas. Les Barbares vinrent s'écraser contre elle ; -- et, durant quelques minutes, sur toute la longueur de l'armée, il y eut une oscillation de plus en plus molle et qui enfin s'arrêta.

Les Carthaginois avaient mis des soldats sur l'aqueduc ; ils commençaient а lancer des pierres, des balles, des poutres. Spendius représenta qu'il ne fallait point s'obstiner. Ils allèrent s'établir plus loin, tous bien résolus а faire le siège de Carthage.

Cependant, la rumeur de la guerre avait dépassé les confins de l'empire punique ; et, des colonnes d'Hercule jusqu'au-delа de Cyrène, les pasteurs en rêvaient en gardant leurs troupeaux, et les caravanes en causaient la nuit, а la lueur des étoiles. Cette grande Carthage, dominatrice des mers, splendide comme le soleil et effrayante comme un dieu, il se trouvait des hommes qui l'osaient attaquer ! On avait même plusieurs fois affirmé sa chute ; et tous y avaient cru, car tous la souhaitaient : les populations soumises, les villages tributaires, les provinces alliées, les hordes indépendantes, ceux qui l'exécraient pour sa tyrannie, ou qui jalousaient sa puissance, ou qui convoitaient sa richesse. Les plus braves s'étaient joints bien vite aux Mercenaires. La défaite du Macar avait arrêté tous les autres. Enfin, ils avaient repris confiance, peu а peu s'étaient avancés, rapprochés ; et maintenant, les hommes des régions orientales se tenaient dans les dunes de Clypea, de l'autre côté du golfe. Dès qu'ils aperçurent les Barbares, ils se montrèrent.

Ce n'étaient pas les Libyens des environs de Carthage ; depuis longtemps, ils composaient la troisième armée ; mais les nomades du plateau de Barca, les bandits du cap Phiscus et du promontoire de Derné, ceux du Phazzana et de la Marmarique. Ils avaient traversé le désert en buvant aux puits saumâtres maçonnés avec des ossements de chameau ; les Zuaèces, couverts de plumes d'autruche, étaient venus sur des quadriges ; les Garamantes, masqués d'un voile noir, assis en arrière sur leurs cavales peintes ; d'autres sur des ânes, sur des onagres, sur des zèbres, sur des buffles ; et quelques-uns traоnaient avec leurs familles et leurs idoles le toit de leur cabane en forme de chaloupe. Il y avait des Ammoniens aux membres ridés par l'eau chaude des fontaines ; des Atarantes, qui maudissent le soleil ; des Troglodytes, qui enterrent en riant leurs morts sous des branches d'arbres ; et les hideux Auséens, qui mangent des sauterelles ; les Achyrmachides, qui mangent des poux, et les Gysantes, peints de vermillon, qui mangent des singes.

Tous s'étaient rangés sur le bord de la mer, en une grande ligne droite. Ils s'avancèrent ensuite comme des tourbillons de sable soulevés par le vent. Au milieu de l'isthme, leur foule s'arrêta, les Mercenaires établis devant eux, près des murailles, ne voulant point bouger.

Puis, du côté de l'Ariane, apparurent les hommes de l'Occident, le peuple des Numides. En effet. Narr'Havas ne gouvernait que les Massyliens ; et d'ailleurs, une coutume leur permettant après les revers d'abandonner le roi, ils s'étaient rassemblés sur le Zaine, puis l'avaient franchi au premier mouvement d'Hamilcar. On vit d'abord accourir tous les chasseurs de Malethut-Baal et du Garaphos, habillés de peaux de lion, et qui conduisaient avec la hampe de leurs piques de petits chevaux maigres а longue crinière ; puis marchaient les Gétules dans des cuirasses en peau de serpent ; puis les Pharusiens, portant de hautes couronnes faites de cire et de résine : et les Caunes, les Macares, les Tillabares, chacun tenant deux javelots et un bouclier rond en cuir d'hippopotame. Ils s'arrêtèrent au bas des Catacombes, dans les premières flaques de la Lagune.

Mais quand les Libyens se furent déplacés, on aperçut а l'endroit qu'ils occupaient, et comme un nuage а ras du sol, la multitude des Nègres. Il en était venu du Harousch-blanc, du Harousch-noir, du désert d'Augyles et même de la grande contrée d'Agazymba, qui est а quatre mois au sud des Garamantes, et de plus loin encore ! Malgré leurs joyaux de bois rouge, la crasse de leur peau noire les faisait ressembler а des mûres longtemps roulées dans la poussière. Ils avaient des caleçons en fils d'écorce, des tuniques d'herbes desséchées, des mufles de bêtes fauves sur la tête, et, hurlant comme des loups, ils secouaient des tringles garnies d'anneaux et brandissaient des queues de vache au bout d'un bâton, en manière d'étendards.

Puis derrière les Numides, les Maurusiens et les Gétules, se pressaient les hommes jaunâtres répandus au-delа de Taggir dans les forêts de cèdres. Des carquois en poils de chat leur battaient sur les épaules, et ils menaient en laisse des chiens énormes, aussi hauts que des ânes, et qui n'aboyaient pas.

Enfin, comme si l'Afrique ne s'était point suffisamment vidée, et que, pour recueillir plus de fureurs, il eût fallu prendre jusqu'au bas des races, on voyait, derrière tous les autres, des hommes а profil de bête et ricanant d'un rire idiot ; -- misérables ravagés par de hideuses maladies, pygmées difformes, mulâtres d'un sexe ambigu, albinos dont les yeux rouges clignotaient au soleil ; tout en bégayant des sons inintelligibles, ils mettaient un doigt dans leur bouche pour faire voir qu'ils avaient faim.

La confusion des armes n'était pas moindre que celle des vêtements et des peuples. Pas une invention de mort qui n'y fût, depuis les poignards de bois, les haches de pierre et les tridents d'ivoire, jusqu'а de longs sabres dentelés comme des scies, minces, et faits d'une lame de cuivre qui pliait. Ils maniaient des coutelas, se bifurquant en plusieurs branches pareilles а des ramures d'antilopes, des serpes attachées au bout d'une corde, des triangles de fer, des massues, des poinçons. Les Ethiopiens du Bambotus cachaient dans leurs cheveux de petits dards empoisonnés. Plusieurs avaient apporté des cailloux dans des sacs. D'autres, les mains vides, faisaient claquer leurs dents.

Une houle continuelle agitait cette multitude. Des dromadaires, tout barbouillés de goudron comme des navires, renversaient les femmes qui portaient leurs enfants sur la hanche. Les provisions dans les couffes se répandaient ; on écrasait en marchant des morceaux de sel, des paquets de gomme, des dattes pourries, des noix de gourou ; -- et parfois, sur des seins couverts de vermine, pendait а un mince cordon quelque diamant qu'avaient cherché les Satrapes, une pierre presque fabuleuse et suffisante pour acheter un empire. Ils ne savaient même pas, la plupart, ce qu'ils désiraient. Une fascination, une curiosité les poussaient ; des Nomades qui n'avaient jamais vu de ville étaient effrayés par l'ombre des murailles.

L'isthme disparaissait maintenant sous les hommes ; et cette longue surface, où les tentes faisaient comme des cabanes dans une inondation, s'étalait jusqu'aux premières lignes des autres Barbares, toutes ruisselantes de fer et symétriquement établies sur les deux flancs de l'aqueduc.

Les Carthaginois se trouvaient encore dans l'effroi de leur arrivée, quand ils aperçurent, venant droit vers eux, comme des monstres et comme des édifices, -- avec leurs mâts, leurs bras, leurs cordages, leurs articulations, leurs chapiteaux et leurs carapaces, -- les machines de siège qu'envoyaient les villes tyriennes : soixante carrobalistes, quatre-vingts onagres, trente scorpions, cinquante tollénones, douze béliers et trois gigantesques catapultes qui lançaient des morceaux de roche du poids de quinze talents. Des masses d'hommes les poussaient cramponnés а leur base ; а chaque pas un frémissement les secouait ; elles arrivèrent ainsi jusqu'en face des murs.

Mais il fallait plusieurs jours encore pour finir les préparatifs du siège. Les Mercenaires, instruits par leurs défaites, ne voulaient point se risquer dans des engagements inutiles ; -- et, de part et d'autre, on n'avait aucune hâte, sachant bien qu'une action terrible allait s'ouvrir et qu'il en résulterait une victoire ou une extermination complète.

Carthage pouvait longtemps résister ; ses larges murailles offraient une série d'angles rentrants et sortants, disposition avantageuse pour repousser les assauts.

Cependant, du côté des Catacombes, une portion s'était écroulée, -- et, par les nuits obscures, entre les blocs disjoints, on apercevait des lumières dans les bouges de Malqua. Ils dominaient en de certains endroits la hauteur des remparts. C'était lа que vivaient, avec leurs nouveaux époux, les femmes des Mercenaires chassées par Mâtho. En les revoyant, leur coeur n'y tint plus. Elles agitèrent de loin leurs écharpes ; puis elles venaient, dans les ténèbres, causer avec les soldats par la fente du mur, et le Grand-Conseil apprit un matin que toutes s'étaient enfuies. Les unes avaient passé entre les pierres : d'autres, plus intrépides, étaient descendues avec des cordes.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:44

Enfin, Spendius résolut d'accomplir son projet.

La guerre, en le retenant au loin, l'en avait jusqu'alors empêché ; et depuis qu'on était revenu devant Carthage, il lui semblait que les habitants soupçonnaient son entreprise. Mais bientôt ils diminuèrent les sentinelles de l'aqueduc. On n'avait pas trop de monde pour la défense de l'enceinte.

L'ancien esclave s'exerça pendant plusieurs jours а tirer des flèches contre les phénicoptères du Lac. Puis, un soir que la lune brillait, il pria Mâtho d'allumer au milieu de la nuit un grand feu de paille, en même temps que tous ses hommes pousseraient des cris ; et, prenant avec lui Zarxas, il s'en alla par le bord du golfe, dans la direction de Tunis.

A la hauteur des dernières arches, ils revinrent droit vers l'aqueduc ; la place était découverte : ils s'avancèrent en rampant jusqu'а la base des piliers.

Les sentinelles de la plate-forme se promenaient tranquillement.

De hautes flammes parurent ; des clairons retentirent ; les soldats en vedette, croyant а un assaut, se précipitèrent du côté de Carthage.

Un homme était resté. Il apparaissait en noir sur le fond du ciel. La lune donnait derrière lui, et son ombre démesurée faisait au loin sur la plaine comme un obélisque qui marchait.

Ils attendirent qu'il fût bien placé devant eux Zarxas saisit sa fronde ; par prudence ou par férocité, Spendius l'arrêta. -- " Non, le ronflement de la balle ferait du bruit ! A moi ! "

Alors, il banda son arc de toutes ses forces, en l'appuyant par le bas contre l'orteil de son pied gauche ; il visa, et la flèche partit.

L'homme ne tomba point. Il disparut.

-- " S'il était blessé, nous l'entendrions ! " dit Spendius ; et il monta vivement d'étage en étage, comme il avait fait la première fois, en s'aidant d'une corde et d'un harpon. Puis, quand il fut en haut, près du cadavre, il la laissa retomber. Le Baléare y attacha un pic avec un maillet et s'en retourna.

Les trompettes ne sonnaient plus. Tout maintenant était tranquille. Spendius avait soulevé une des dalles, était entré dans l'eau, et l'avait refermée sur lui.

En calculant la distance d'après le nombre de ses pas, il arriva juste а l'endroit où il avait remarqué une fissure oblique ; et, pendant trois heures, jusqu'au matin, il travailla d'une façon continue, furieuse, respirant а peine par les interstices des dalles supérieures, assailli d'angoisses et vingt fois croyant mourir. Enfin, on entendit un craquement ; une pierre énorme, en ricochant sur les arcs inférieurs, roula jusqu'en bas, -- et, tout а coup, une cataracte, un fleuve entier tomba du ciel dans la plaine. L'aqueduc, coupé par le milieu, se déversait. C'était la mort pour Carthage, et la victoire pour les Barbares.

En un instant, les Carthaginois réveillés apparurent sur les murailles, sur les maisons, sur les temples. Les Barbares se poussaient, criaient. Ils dansaient en délire autour de la grande chute d'eau, et, dans l'extravagance de leur joie, venaient s'y mouiller la tête.

On aperçut au sommet de l'aqueduc un homme avec une tunique brune, déchirée. Il se tenait penché tout au bord, les deux mains sur les hanches, et il regardait en bas, sous lui, comme étonné de son oeuvre.

Puis il se redressa. Il parcourut l'horizon d'un air superbe qui semblait dire : " Tout cela maintenant est а moi ! " Les applaudissements des Barbares éclatèrent ; les Carthaginois, comprenant enfin leur désastre, hurlaient de désespoir. Alors, il se mit а courir sur la plate-forme, d'un bout а l'autre, -- et, comme un conducteur de char triomphant aux jeux Olympiques, Spendius, éperdu d'orgueil, levait les bras.

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Chapitre 13

MOLOCH

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Les Barbares n'avaient pas besoin d'une circonvallation du côté de l'Afrique : elle leur appartenait. Mais, pour rendre plus facile l'approche des murailles, on abattit le retranchement qui bordait le fossé. Ensuite, Mâtho divisa l'armée par grands demi-cercles, de façon а envelopper mieux Carthage. Les hoplites des Mercenaires furent placés au premier rang ; derrière eux, les frondeurs et les cavaliers ; tout au fond, les bagages, les chariots, les chevaux ; en deçа de cette multitude, а trois cents pas des tours, se hérissaient les machines.

Sous la variété infinie de leurs appellations (qui changèrent plusieurs fois dans le cours des siècles), elles pouvaient se réduire а deux systèmes : les unes agissant comme des frondes et les autres comme des arcs.

Les premières, les catapultes, se composaient d'un châssis carré, avec deux montants verticaux et une barre horizontale. A sa partie antérieure, un cylindre, muni de câbles, retenait un gros timon portant une cuillère pour recevoir les projectiles ; la base en était prise dans un écheveau de fils tordus, et, quand on lâchait les cordes, il se relevait et venait frapper contre la barre, ce qui, l'arrêtant par une secousse, multipliait sa vigueur.

Les secondes offraient un mécanisme plus compliqué : sur une petite colonne, une traverse était fixée par son milieu où aboutissait а angle droit une espèce de canal ; aux extrémités de la traverse s'élevaient deux chapiteaux qui contenaient un entortillage de crins ; deux poutrelles s'y trouvaient prises pour maintenir les bouts d'une corde que l'on amenait jusqu'au bas du canal, sur une tablette de bronze. Par un ressort, cette plaque de métal se détachait, et, glissant sur des rainures, poussait les flèches.

Les catapultes s'appelaient également des onagres, comme les ânes sauvages qui lancent des cailloux avec leurs pieds, et les balistes des scorpions, а cause d'un crochet dressé sur la tablette, et qui, s'abaissant d'un coup de poing, faisait partir le ressort.

Leur construction exigeait de savants calculs ; leurs bois devaient être choisis dans les essences les plus dures, leurs engrenages, tous d'airain ; elles se bandaient avec des leviers, des moufles, des cabestans ou des tympans ; de forts pivots variaient la direction de leur tir, des cylindres les faisaient s'avancer, et les plus considérables, que l'on apportait pièce а pièce, étaient remontées en face de l'ennemi.

Spendius disposa les trois grandes catapultes vers les trois angles principaux ; devant chaque porte, il plaça un bélier, devant chaque tour une baliste, et des carrobalistes circuleraient par-derrière. Mais il fallait les garantir contre les feux des assiégés et combler d'abord le fossé qui les séparait des murailles.

On avança des galeries en claies de joncs verts et des cintres en chêne, pareils а d'énormes boucliers glissant sur trois roues ; de petites cabanes couvertes de peaux fraоches et rembourrées de varech abritaient les travailleurs ; les catapultes et les balistes furent défendues par des rideaux de cordages que l'on avait trempés dans du vinaigre pour les rendre incombustibles sur la grève. Les femmes et les enfants allaient prendre des cailloux sur la grève, ramassaient de la terre avec leurs mains et l'apportaient aux soldats.

Les Carthaginois se préparaient aussi.

Hamilcar les avait bien vite rassurés en déclarant qu'il restait de l'eau dans les citernes pour cent vingt-trois jours. Cette affirmation, sa présence au milieu d'eux, et celle du zaïmph surtout, leur donnèrent bon espoir. Carthage se releva de son accablement ; ceux qui n'étaient pas d'origine chananéenne furent emportés dans la passion des autres.

On arma les esclaves, on vida les arsenaux ; les citoyens eurent chacun leur poste et leur emploi. Douze cents hommes survivaient des transfuges, le Suffète les fit tous capitaines ; et les charpentiers, les armuriers, les forgerons et les orfèvres furent préposés aux machines. Les Carthaginois en avaient gardé quelques-unes, malgré les conditions de la paix romaine. On les répara. Ils s'entendaient а ces ouvrages.

Les deux côtés, septentrional et oriental, défendus par la mer et par le golfe, restaient inaccessibles. Sur la muraille faisant face aux Barbares, on monta des troncs d'arbre, des meules de moulin, des vases pleins de soufre, des cuves pleines d'huile, et l'on bâtit des fourneaux. On entassa des pierres sur la plate-forme des tours, et les maisons qui touchaient immédiatement au rempart furent bourrées avec du sable pour l'affermir et augmenter son épaisseur.

Devant ces dispositions, les Barbares s'irritèrent. Ils voulurent combattre tout de suite. Les poids qu'ils mirent dans les catapultes étaient d'une pesanteur si exorbitante, que les timons se rompirent ; l'attaque fut retardée.

Enfin, le treizième jour du mois de Schabar, -- au soleil levant -- , on entendit contre la porte de Khamon un grand coup.

Soixante-quinze soldats tiraient des cordes, disposées а la base d'une poutre gigantesque, horizontalement suspendue par des chaоnes descendant d'une potence, et une tête de bélier, tout en airain, la terminait. On l'avait emmaillotée de peaux de boeuf ; des bracelets en fer la cerclaient de place en place ; elle était trois fois grosse comme le corps d'un homme, longue de cent vingt coudées, et, sous la foule des bras nus la poussant et la ramenant, elle avançait et reculait avec une oscillation régulière.

Les autres béliers devant les autres portes commencèrent а se mouvoir. Dans les roues creuses des tympans, on aperçut des hommes qui montaient d'échelon en échelon. Les poulies, les chapiteaux grincèrent, les rideaux de cordages s'abattirent, et des volées de pierres et des volées de flèches s'élancèrent а la fois ; tous les frondeurs éparpillés couraient. Quelques-uns s'approchaient du rempart, en cachant sous leurs boucliers des pots de résine ; puis ils les lançaient а tour de bras. Cette grêle de balles, de dards et de feux passait par-dessus les premiers rangs et faisait une courbe qui retombait derrière les murs. Mais, а leur sommet, de longues grues а mâter les vaisseaux se dressèrent ; et il en descendit de ces pinces énormes qui se terminaient par deux demi-cercles dentelés а l'intérieur. Elles mordirent les béliers. Les soldats, se cramponnant а la poutre, tiraient en arrière. Les Carthaginois halaient pour la faire monter ; et l'engagement se prolongea jusqu'au soir.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:45

Quand les Mercenaires, le lendemain, reprirent leur besogne, le haut des murailles se trouvait entièrement tapissé par des balles de coton, des toiles, des coussins ; les créneaux étaient bouchés avec des nattes ; et, sur le rempart, entre les grues, on distinguait un alignement de fourches et de tranchoirs emmanchés а des bâtons. Aussitôt, une résistance furieuse commença.

Des troncs d'arbres, tenus par des câbles, tombaient et retombaient alternativement en battant les béliers ; des crampons, lancés par des balistes, arrachaient le toit des cabanes ; et, de la plate-forme des tours, des ruisseaux de silex et de galets se déversaient.

Enfin, les béliers rompirent la porte de Khamon et la porte de Tagaste. Mais les Carthaginois avaient entassé а l'intérieur une telle abondance de matériaux que leurs battants ne s'ouvrirent pas. Ils restèrent debout.

Alors, on poussa contre les murailles des tarières, qui, s'appliquant aux joints des blocs, les descelleraient. Les machines furent mieux gouvernées, leurs servants répartis par escouades ; du matin au soir, elles fonctionnaient, sans s'interrompre, avec la monotone précision d'un métier de tisserand.

Spendius ne se fatiguait pas de les conduire. C'était lui-même qui bandait les écheveaux des balistes. Pour qu'il y eût, dans leurs tensions jumelles, une parité complète, on serrait leurs cordes en frappant tour а tour de droite et de gauche, jusqu'au moment où les deux côtés rendaient un son égal. Spendius montait sur leur membrure. Avec le bout de son pied, il les battait tout doucement, -- et il tendait l'oreille comme un musicien qui accorde une lyre. Puis, quand le timon de la catapulte se relevait, quand la colonne de la baliste tremblait а la secousse du ressort, que les pierres s'élançaient en rayons et que les dards couraient en ruisseau, il se penchait le corps tout entier et jetait ses bras dans l'air, comme pour les suivre.

Les soldats, admirant son adresse, exécutaient ses ordres. Dans la gaieté de leur travail, ils débitaient des plaisanteries sur les noms des machines. Ainsi, les tenailles а prendre les béliers s'appelant des loups , et les galexies couvertes des treilles , on était des agneaux, on allait faire la vendange ; et, en armant leurs pièces, ils disaient aux onagres : " Allons, rue bien ! " , et aux scorpions : " Traverse-les jusqu'au coeur ! " Ces facéties, toujours les mêmes, soutenaient leur courage.

Cependant, les machines ne démolissaient point le rempart. Il était formé par deux murailles et tout rempli de terre ; elles abattaient leurs parties supérieures. Mais les assiégés, chaque fois, les relevaient. Mâtho ordonna de construire des tours en bois qui devaient être aussi hautes que les tours de pierre. On jeta, dans le fossé, du gazon, des pieux, des galets et des chariots avec leurs roues afin de l'emplir plus vite ; avant qu'il fût comblé, l'immense foule des Barbares ondula sur la plaine d'un seul mouvement, et vint battre le pied des murs, comme une mer débordée.

On avança les échelles de corde, les échelles droites et les sambuques, c'est-а-dire deux mâts d'où s'abaissaient, par des palans, une série de bambous que terminait un pont mobile. Elles formaient de nombreuses lignes droites appuyées contre le mur, et les Mercenaires, а la file les uns des autres, montaient en tenant leurs armes а la main. Pas un Carthaginois ne se montrait ; déjа, ils touchaient aux deux tiers du rempart. Les créneaux s'ouvrirent, en vomissant, comme des gueules de dragon, des feux et de la fumée ; le sable s'éparpillait, entrait par le joint des armures ; le pétrole s'attachait aux vêtements ; le plomb liquide sautillait sur les casques, faisait des trous dans les chairs ; une pluie d'étincelles s'éclaboussait contre les visages, -- et des orbites sans yeux semblaient pleurer des larmes grosses comme des amandes. Des hommes, tout jaunes d'huile, brûlaient par la chevelure. Ils se mettaient а courir, enflammaient les autres. On les étouffait en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de sang. Quelques-uns qui n'avaient pas de blessure restaient immobiles, plus raides que des pieux, la bouche ouverte et les deux bras écartés.

L'assaut, pendant plusieurs jours de suite, recommença, -- les Mercenaires espérant triompher par un excès de force et d'audace.

Quelquefois un homme sur les épaules d'un autre enfonçait une fiche entre les pierres, puis s'en servait comme d'un échelon pour atteindre au- delа, en plaçait une seconde, une troisième ; et, protégés par le bord des créneaux dépassant la muraille, peu а peu, ils s'élevaient ainsi ; mais, toujours, а une certaine hauteur, ils retombaient. Le grand fossé trop plein débordait ; sous les pas des vivants, les blessés pêle-mêle s'entassaient avec les cadavres et les moribonds. Au milieu des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des flaques de sang, les troncs calcinés faisaient des taches noires ; et des bras et des jambes а moitié sortis d'un monceau se tenaient tout debout, comme des échalas dans un vignoble incendié.

Les échelles se trouvant insuffisantes, on employa les tollénones, -- instruments composés d'une longue poutre établie transversalement sur une autre, et portant а son extrémité une corbeille quadrangulaire où trente fantassins pouvaient se tenir avec leurs armes.

Mâtho voulut monter dans la première qui fut prête. Spendius l'arrêta.

Des hommes se courbèrent sur un moulinet ; la grande poutre se leva, devint horizontale, se dressa presque verticalement, et, trop chargée par le bout, elle pliait comme un immense roseau. Les soldats cachés jusqu'au menton se tassaient ; on n'apercevait que les plumes des casques. Enfin, quand elle fut а cinquante coudées dans l'air, elle tourna de droite et de gauche plusieurs fois, puis s'abaissa ; et, comme un bras de géant qui tiendrait sur sa main une cohorte de pygmées, elle déposa au bord du mur la corbeille pleine d'hommes. Ils sautèrent dans la foule et jamais ils ne revinrent.

Tous les autres tollénones furent bien vite disposés. Mais il en aurait fallu cent fois davantage pour prendre la ville. On les utilisa d'une façon meurtrière : des archers éthiopiens se plaçaient dans les corbeilles ; puis, les câbles étant assujettis, ils restaient suspendus et tiraient des flèches empoisonnées. Les cinquante tollénones, dominant les créneaux, entouraient ainsi Carthage, comme de monstrueux vautours ; et les Nègres riaient de voir les gardes sur le rempart mourir dans des convulsions atroces.

Hamilcar y envoya des hoplites. : il leur faisait boire chaque matin le jus de certaines herbes qui les gardait du poison.

Un soir, par un temps obscur, il embarqua les meilleurs de ses soldats sur des gabares, des planches, et, tournant а la droite du port, il vint débarquer а la Taenia. Puis ils s'avancèrent jusqu'aux premières lignes des Barbares, et, les prenant par le flanc, ils en firent un grand carnage. Des hommes suspendus а des cordes descendaient la nuit du haut des murs avec des torches а la main, brûlaient les ouvrages des Mercenaires, et remontaient.

Mâtho était acharné ; chaque obstacle renforçait sa colère ; il en arrivait а des choses terribles et extravagantes. Il convoqua Salammbô, mentalement, а un rendez-vous ; puis il l'attendit. Elle ne vint pas ; cela lui parut une trahison nouvelle, -- et, désormais, il l'exécra. S'il avait vu son cadavre, il se serait peut-être en allé. Il doubla les avant-postes, il planta des fourches au bas du rempart, il enfouit des chausse-trapes dans la terre, et il commanda aux Libyens de lui apporter toute une forêt pour y mettre le feu et brûler Carthage, comme une tanière de renards.

Spendius s'obstinait au siège. Il cherchait а inventer des machines épouvantables et comme jamais on n'en avait construit.

Les autres Barbares, campés au loin sur l'isthme, s'ébahissaient de ces lenteurs ; ils murmuraient ; on les lâcha.

Alors, ils se précipitèrent avec leurs coutelas et leurs javelots, dont ils battaient les portes. Mais la nudité de leurs corps facilitant leurs blessures, les Carthaginois les massacraient abondamment ; et les Mercenaires s'en réjouirent, sans doute par jalousie du pillage. Il en résulta des querelles, des combats entre eux. Puis, la campagne étant ravagée, bientôt on s'arracha les vivres. Ils se décourageaient. Des hordes nombreuses s'en allèrent. La foule était si grande qu'il n'y parut pas.

Les meilleurs tentèrent de creuser des mines ; le terrain mal soutenu s'éboula. Ils les recommencèrent en d'autres places ; Hamilcar devinait toujours leur direction en appliquant son oreille contre un bouclier de bronze. Il perça des contre-mines sous le chemin que devaient parcourir les tours de bois ; quand on voulut les pousser, elles s'enfoncèrent dans des trous.

Enfin, tous reconnurent que la ville était imprenable, tant que l'on n'aurait pas élevé jusqu'а la hauteur des murailles une longue terrasse qui permettrait de combattre sur le même niveau, on en paverait le sommet pour faire rouler dessus les machines. Alors, il serait bien impossible а Carthage de résister.

Elle commençait а souffrir de la soif. L'eau, qui valait au début du siège deux késitah le bât, se vendait maintenant un shekel d'argent ; les provisions de viande et de blé s'épuisaient aussi ; on avait peur de la faim ; quelques-uns même parlaient de bouches inutiles, ce qui effrayait tout le monde.

Depuis la place de Khamon jusqu'au temple de Melkarth, des cadavres encombraient les rues ; et, comme on était а la fin de l'été, de grosses mouches noires harcelaient les combattants. Des vieillards transportaient les blessés, et les gens dévots continuaient les funérailles fictives de leurs proches et de leurs amis, défunts au loin pendant la guerre. Des statues de cire avec des cheveux et des vêtements s'étalaient en travers des portes. Elles se fondaient а la chaleur des cierges brûlant près d'elles ; la peinture coulait sur leurs épaules, et des pleurs ruisselaient sur la face des vivants, qui psalmodiaient а côté des chansons lugubres. La foule, pendant ce temps-lа, courait ; des bandes armées passaient ; les capitaines criaient des ordres, et l'on entendait toujours le heurt des béliers qui battaient le rempart.

La température devint si lourde que les corps, se gonflant, ne pouvaient plus entrer dans les cercueils. On les brûlait au milieu des cours. Mais les feux, trop а l'étroit, incendiaient les murailles voisines, et de longues flammes, tout а coup, s'échappaient des maisons comme du sang qui jaillit d'une artère. Ainsi Moloch possédait Carthage ; il étreignait les remparts, il se roulait dans les rues, il dévorait jusqu'aux cadavres.

Des hommes qui portaient, en signe de désespoir, des manteaux faits de haillons ramassés, s'établirent au coin des carrefours. Ils déclamaient contre les Anciens, contre Hamilcar, prédisaient au peuple une ruine entière et l'engageaient а tout détruire et а tout se permettre. Les plus dangereux étaient les buveurs de jusquiame ; dans leurs crises, ils se croyaient des bêtes féroces et sautaient sur les passants qu'ils déchiraient. Des attroupements se faisaient autour d'eux ; : on en oubliait la défense de Carthage. Le Suffète imagina d'en payer d'autres pour soutenir sa politique.

Afin de retenir dans la ville le génie des Dieux, on avait couvert de chaоnes leurs simulacres. On posa des voiles noirs sur les Patжques et des cilices autour des autels ; on tâchait d'exciter l'orgueil et la jalousie des Baals en leur chantant а l'oreille : " Tu vas te laisser vaincre ! les autres sont plus forts, peut-être ? Montre-toi ! aide-nous ! afin que les peuples ne disent pas : Où sont maintenant leurs Dieux ? "

Une anxiété permanente agitait les collèges des pontifes. Ceux de la Rabbetna surtout avaient peur, -- le rétablissement du zaïmph n'ayant pas servi. Ils se tenaient enfermés dans la troisième enceinte, inexpugnable comme une forteresse. Un seul d'entre eux se hasardait а sortir, le grand-prêtre Schahabarim.

Il venait chez Salammbô. Mais il restait tout silencieux, la contemplant, les prunelles fixes, ou bien il prodiguait les paroles, et les reproches qu'il lui faisait étaient plus durs que jamais.

Par une contradiction inconcevable, il ne pardonnait pas а la jeune fille d'avoir suivi ses ordres ; -- Schahabarim avait tout deviné, -- et l'obsession de cette idée avivait les jalousies de son impuissance. Il l'accusait d'être la cause de la guerre. Mâtho, а l'en croire, assiégeait Carthage pour reprendre le zaïmph ; et il déversait des imprécations et des ironies sur ce Barbare, qui prétendait posséder des choses saintes. Ce n'était pas cela pourtant que le prêtre voulait dire.

Mais, а présent, Salammbô n'éprouvait pour lui aucune terreur. Les angoisses dont elle souffrait autrefois l'avaient abandonnée. Une tranquillité singulière l'occupait. Ses regards, moins errants, brillaient d'une flamme limpide.

Cependant, le python était redevenu malade ; et, comme Salammbô paraissait au contraire se guérir, la vieille Taanach s'en réjouissait, convaincue qu'il prenait par ce dépérissement la langueur de sa maоtresse.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:45

Un matin, elle le trouva derrière le lit de peaux de boeuf, tout enroulé sur lui-même, plus froid qu'un marbre, et la tête disparaissant sous un amas de vers. A ses cris, Salammbô survint. Elle le retourna quelque temps avec le bout de sa sandale, et l'esclave fut ébahie de son insensibilité.

La fille d'Hamilcar ne prolongeait plus ses jeûnes avec tant de ferveur. Elle passait des journées au haut de sa terrasse, les deux coudes contre la balustrade, s'amusant а regarder devant elle. Le sommet des murailles au bout de la ville découpait sur le ciel des zigzags inégaux, et les lances des sentinelles y faisaient, tout du long, comme une bordure d'épis. Elle apercevait au-delа, entre les tours, les manoeuvres des Barbares ; les jours que le siège était interrompu, elle pouvait même distinguer leurs occupations. Ils raccommodaient leurs armes, se graissaient la chevelure, ou bien lavaient dans la mer leurs bras sanglants ; les tentes étaient closes ; les bêtes de somme mangeaient ; et, au loin, les faux des chars, tous rangés en demi-cercle, semblaient un cimeterre d'argent étendu а la base des monts. Les discours de Schahabarim revenaient а sa mémoire. Elle attendait son fiancé Narr'Havas. Elle aurait voulu, malgré sa haine, revoir Mâtho. De tous les Carthaginois, elle était la seule personne, peut- être, qui lui eût parlé sans peur.

Souvent son père arrivait dans sa chambre. Il s'asseyait en haletant sur les coussins et il la considérait d'un air presque attendri, comme s'il eût trouvé dans ce spectacle un délassement а ses fatigues. Il l'interrogeait quelquefois sur son voyage au camp des Mercenaires. Il lui demanda même si personne, par hasard, ne l'y avait poussée ; et, d'un signe de tête, elle répondit que non, tant Salammbô était fière d'avoir sauvé le zaïmph.

Mais le Suffète revenait toujours а Mâtho, sous prétexte de renseignements militaires. Il ne comprenait rien а l'emploi des heures qu'elle avait passées dans la tente. En effet, Salammbô ne parlait pas de Giscon ; car, les mots ayant par eux-mêmes un pouvoir effectif, les malédictions que l'on rapportait а quelqu'un pouvaient se tourner contre lui ; et elle taisait son envie d'assassinat, de peur d'être blâmée de n'y avoir point cédé. Elle disait que le schalischim paraissait furieux, qu'il avait crié beaucoup, puis qu'il s'était endormi. Salammbô n'en racontait pas davantage, par honte peut-être, ou bien par un excès de candeur faisant qu'elle n'attachait guère d'importance aux baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête, mélancolique et brumeux comme le souvenir d'un rêve accablant ; et elle n'aurait su de quelle manière, par quels discours l'exprimer.

Un soir qu'ils se trouvaient ainsi l'un en face de l'autre, Taanach tout effarée survint. Un vieillard, avec un enfant, était lа, dans les cours, et voulait voir le Suffète.

Hamilcar pâlit, puis répliqua vivement :

-- " Qu'il monte ! "

Iddibal entra, sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune garçon couvert d'un manteau en poil de bouc ; et aussitôt relevant le capuchon qui abritait sa figure :

-- " Le voilа, Maоtre ! Prends-le ! "

Le Suffète et l'esclave s'enfoncèrent dans un coin de la chambre.

L'enfant était resté au milieu, tout debout ; et, d'un regard plus attentif qu'étonné, il parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traоnant sur les draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée vers lui.

Il avait dix ans peut-être, et n'était pas plus haut qu'un glaive romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit que ses prunelles cherchaient des espaces. Les narines de son nez mince palpitaient largement ; sur toute sa personne s'étalait l'indéfinissable splendeur de ceux qui sont destinés aux grandes entreprises. Quand il eut rejeté son manteau trop lourd, il resta revêtu d'une peau de lynx attachée autour de sa taille, et il appuyait résolument sur les dalles ses petits pieds nus tout blancs de poussière. Mais, sans doute, il devina que l'on agitait des choses importantes, car il se tenait immobile, une main derrière le dos et le menton baissé, avec un doigt dans la bouche.

Enfin Hamilcar, d'un signe, attira Salammbô et il lui dit а voix basse :

-- " Tu le garderas chez toi, entends-tu ! Il faut que personne, même de la maison, ne connaisse son existence ! "

Puis, derrière la porte, il demanda encore une fois а Iddibal s'il était bien sûr qu'on ne les eût pas remarqués.

-- " Non ! " fit l'esclave ; " les rues étaient vides. "

La guerre emplissant toutes les provinces, il avait eu peur pour le fils de son maоtre. Alors ne sachant où le cacher, il était venu le long des côtes, sur une chaloupe : et, depuis trois jours Iddibal louvoyait dans le golfe, en observant les remparts. Enfin ce soir-lа, comme les alentours de Khamon semblaient déserts, il avait franchi la passe lestement et débarqué près de l'arsenal, l'entrée du port étant libre.

Mais bientôt les Barbares établirent, en face, un immense radeau pour empêcher les Carthaginois d'en sortir. Ils relevaient les tours de bois, et, en même temps, la terrasse montait.

Les communications avec le dehors étant interceptées, une famine intolérable commença.

On tua tous les chiens, tous les mulets, tous les ânes, puis les quinze éléphants que le Suffète avait ramenés. Les lions du temple de Moloch étaient devenus furieux et les hiérodoules n'osaient plus s'en approcher. On les nourrit d'abord avec les blessés des Barbares ; ensuite on leur jeta des cadavres encore tièdes ; ils les refusèrent et tous moururent. Au crépuscule, des gens erraient le long des vieilles enceintes, et cueillaient entre les pierres des herbes et des fleurs qu'ils faisaient bouillir dans du vin ; -- le vin coûtait moins cher que l'eau. D'autres se glissaient jusqu'aux avant-postes de l'ennemi et venaient sous les tentes voler de la nourriture ; les Barbares, pris de stupéfaction, quelquefois les laissaient s'en retourner. Enfin un jour arriva où les Anciens résolurent d'égorger, entre eux, les chevaux d'Eschmoûn. C'étaient des bêtes saintes, dont les pontifes tressaient les crinières avec des rubans d'or, et qui signifiaient par leur existence le mouvement du soleil, l'idée du feu sous la forme la plus haute. Leurs chairs, coupées en portions égales, furent enfouies derrière l'autel. Puis, tous les soirs, alléguant quelque dévotion, les Anciens montaient vers le temple, se régalaient en cachette ; et ils remportaient sous leur tunique un morceau pour leurs enfants. Dans les quartiers déserts, loin des murs, les habitants moins misérables, par peur des autres, s'étaient barricadés.

Les pierres des catapultes et les démolitions ordonnées pour la défense avaient accumulé des tas de ruines au milieu des rues. Aux heures les plus tranquilles, tout а coup, des masses de peuple se précipitaient en criant ; et, du haut de l'Acropole, les incendies faisaient comme des haillons de pourpre dispersés sur les terrasses, et que le vent tordait.

Les trois grandes catapultes, malgré tous ces travaux, ne s'arrêtaient pas. Leurs ravages étaient extraordinaires ; ainsi, la tête d'un homme alla rebondir sur le fronton des Syssites ; dans la rue de Kinisdo, une femme qui accouchait fut écrasée par un bloc de marbre, et son enfant avec le lit emporté jusqu'au carrefour de Cinasyn où l'on retrouva la couverture.

Ce qu'il y avait de plus irritant, c'était les balles des frondeurs. Elles tombaient sur les toits, dans les jardins et au milieu des cours, tandis que l'on mangeait attablé devant un maigre repas et le coeur gros de soupirs. Ces atroces projectiles portaient des lettres gravées qui s'imprimaient dans les chairs ; et, sur les cadavres, on lisait des injures, telles que pourceau, chacal , vermine, et parfois des plaisanteries : attrapé ! ou : je l'ai bien mérité.

La partie du rempart qui s'étendait depuis l'angle des ports jusqu'а la hauteur des citernes fut enfoncée. Alors les gens de Malqua se trouvèrent pris entre la vieille enceinte de Byrsa par-derrière et les Barbares par-devant. Mais on avait assez que d'épaissir la muraille et de la rendre le plus haut possible sans s'occuper d'eux ; on les abandonna ; tous périrent, et, bien qu'ils fussent haïs généralement, on en conçut pour Hamilcar une grande horreur.

Le lendemain, il ouvrit les fosses où il gardait du blé ; ses intendants le donnèrent au peuple. Pendant trois jours on se gorgea.

La soif n'en devint que plus intolérable ; et toujours ils voyaient devant eux la longue cascade que faisait en tombant l'eau claire de l'aqueduc. Sous les rayons du soleil, une vapeur fine remontait de sa base, avec un arc-en-ciel а côté, et un petit ruisseau, formant des courbes sur la plage, se déversait dans le golfe.

Hamilcar ne faiblissait pas. Il comptait sur un événement, sur quelque chose de décisif, d'extraordinaire.

Ses propres esclaves arrachèrent les lames d'argent du temple de Melkarth, on tira du port quatre longs bateaux, avec des cabestans, on les amena jusqu'au bas des Mappales, le mur qui donnait sur le rivage fut troué : et ils partirent pour les Gaules afin d'y acheter, а n'importe а quel prix, des Mercenaires. Cependant Hamilcar se désolait de ne pouvoir communiquer avec le roi des Numides, car il le savait derrière les Barbares et prêt а tomber sur eux. Mais Narr'Havas, trop faible, n'allait pas se risquer seul ; et le Suffète fit rehausser le rempart de douze palmes, entasser dans l'Acropole tout le matériel des arsenaux et encore une fois réparer les machines.

On se servait, pour les entortillages des catapultes, de tendons pris au cou des taureaux ou bien aux jarrets des cerfs. Cependant, il n'existait dans Carthage ni cerfs ni taureaux. Hamilcar demanda aux Anciens les cheveux de leurs femmes ; toutes les sacrifièrent ; la quantité ne fut pas suffisante. On avait, dans les bâtiments des Syssites, douze cents esclaves nubiles, de celles que l'on destinait aux prostitutions de la Grèce et de l'Italie, et leurs cheveux, rendus élastiques par l'usage des onguents, se trouvaient merveilleux pour les machines de guerre. Mais la perte plus tard serait trop considérable. Donc, il fut décidé qu'on choisirait, parmi les épouses des plébéiens, les plus belles chevelures. Sans aucun souci des besoins de la patrie, elles crièrent en désespérées quand les serviteurs des Cent vinrent, avec des ciseaux, mettre la main sur elles.

Un redoublement de fureur animait les Barbares. On les voyait au loin prendre la graisse des morts pour huiler leurs machines, et d'autres en arrachaient les ongles qu'ils cousaient bout а bout afin de se faire des cuirasses. Ils imaginèrent de mettre dans les catapultes des vases pleins de serpents apportés par les Nègres ; les pots d'argile se cassaient sur les dalles, les serpents couraient, semblaient pulluler, et, tant ils étaient nombreux, sortir des murs naturellement. Puis, les Barbares, mécontents de leur invention, la perfectionnèrent ; ils lançaient toutes sortes d'immondices, des excréments humains, des morceaux de charogne, des cadavres. La peste reparut. Les dents des Carthaginois leur tombaient de la bouche, et ils avaient les gencives décolorées comme celles des chameaux après un voyage trop long.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:45

Les machines furent dressées sur la terrasse, bien qu'elle n'atteignоt pas encore partout а la hauteur du rempart. Devant les Vingt-trois tours des fortifications se dressaient vingt-trois autres tours de bois. Tous les tollénones étaient remontés, et au milieu, un peu plus en arrière, apparaissait la formidable hélépole de Démétrius Poliorcète, que Spendius, enfin, avait reconstruite. Pyramidale comme le phare d'Alexandrie, elle était haute de cent trente coudées et large de vingt- trois, avec neuf étages allant tous en diminuant vers le sommet et qui étaient défendus par des écailles d'airain, percés de portes nombreuses, remplis de soldats ; sur la plate-forme supérieure se dressait une catapulte flanquée de deux balistes.

Alors Hamilcar fit planter des croix pour ceux qui parleraient de se rendre ; les femmes mêmes furent embrigadées. Ils couchaient dans les rues et l'on attendait plein d'angoisses.

Puis un matin, un peu avant le lever du soleil (c'était le septième jour du mois de Nyssan), ils entendirent un grand cri poussé par tous les Barbares а la fois ; les trompettes а tube de plomb ronflaient, les grandes cornes paphlagoniennes mugissaient comme des taureaux. Tous se levèrent et coururent au rempart.

Une forêt de lances, de piques et d'épées se hérissait а sa base. Elle sauta contre les murailles, les échelles s'y accrochèrent ; et, dans la baie des créneaux, des têtes de Barbares parurent.

Des poutres soutenues par de longues files d'hommes battaient les portes ; et, aux endroits où la terrasse manquait, les Mercenaires, pour démolir le mur, arrivaient en cohortes serrées, la première ligne se tenant accroupie, la seconde pliant le jarret, et les autres successivement se dressaient jusqu'aux derniers qui restaient tout droits : tandis qu'ailleurs, pour monter dessus, les plus hauts s'avançaient en tête, les plus bas а la queue, et tous, du bras gauche, appuyaient sur leurs casques leurs boucliers en les réunissant par le bord si étroitement, qu'on aurait dit un assemblage de grandes tortues. Les projectiles glissaient sur ces masses obliques.

Les Carthaginois jetaient des meules de moulin, des pilons, des cuves, des tonneaux, des lits, tout ce qui pouvait faire un poids et assommer. Quelques-uns guettaient dans les embrasures avec un filet de pêcheur, et quand arrivait le Barbare, il se trouvait pris sous les mailles et se débattait comme un poisson. Ils démolissaient eux-mêmes leurs créneaux ; des pans de mur s'écroulaient en soulevant une grande poussière ; et, les catapultes de la terrasse tirant les unes contre les autres, leurs pierres se heurtaient, et éclataient en mille morceaux qui faisaient sur les combattants une large pluie.

Bientôt les deux foules ne formèrent plus qu'une grosse chaоne de corps humains ; elle débordait dans les intervalles de la terrasse, et, un peu plus lâche aux deux bouts, se roulait sans avancer perpétuellement. Ils s'étreignaient couchés а plat ventre comme des lutteurs. On s'écrasait. Les femmes penchées sur les créneaux hurlaient. On les tirait par leurs voiles, et la blancheur de leurs flancs, tout а coup découverts, brillait entre les bras des nègres y enfonçant des poignards. Des cadavres, trop pressés dans la foule, ne tombaient pas ; soutenus par les épaules de leurs compagnons, ils allaient quelques minutes tout debout et les yeux fixes. Quelques-uns, les deux tempes traversées par une javeline, balançaient leur tête comme des ours. Des bouches ouvertes pour crier restaient béantes ; des mains s'envolaient coupées. Il y eut lа de grands coups, et dont parlèrent pendant longtemps ceux qui survécurent.

Cependant, des flèches jaillissaient du sommet des tours de bois et des tours de pierre. Les tollénones faisaient aller rapidement leurs longues antennes ; et comme les Barbares avaient saccagé sous les Catacombes le vieux cimetière des autochtones, ils lançaient sur les Carthaginois des dalles de tombeaux. Sous le poids des corbeilles trop lourdes, quelquefois les câbles se coupaient, et des masses d'hommes, tous levant les bras, tombaient du haut des airs.

Jusqu'au milieu du jour, les vétérans des hoplites s'étaient acharnés contre la Taenia pour pénétrer dans le port et détruire la flotte. Hamilcar fit allumer sur la toiture de Khamon un feu de paille humide ; et la fumée les aveuglant, ils se rabattirent а gauche et vinrent augmenter l'horrible cohue qui se poussait dans Malqua. Des syntagmes, composés d'hommes robustes, choisis tout exprès, avaient enfoncé trois portes. De hauts barrages, faits avec des planches garnies de clous, les arrêtèrent ; une quatrième céda facilement ; ils s'élancèrent par-dessus en courant, et roulèrent dans une fosse où l'on avait caché des pièges. A l'angle sud-est, Autharite et ses hommes abattirent le rempart, dont la fissure était bouchée avec des briques. Le terrain par-derrière montait ; ils le gravirent lestement. Mais ils trouvèrent en haut une seconde muraille, composée de pierres et de longues poutres étendues tout а plat et qui alternaient comme les pièces d'un échiquier. C'était une mode gauloise adaptée par le Suffète au besoin de la situation ; les Gaulois se crurent devant une ville de leur pays. Ils attaquèrent avec mollesse et furent repoussés.

Depuis la rue de Khamon jusqu'au Marché-aux-herbes, tout le chemin de ronde appartenait maintenant aux Barbares, et les Samnites achevaient а coups d'épieux les moribonds ; ou bien, un pied sur le mur, ils contemplaient en bas, sous eux, les ruines fumantes, et au loin la bataille qui recommençait.

Les frondeurs, distribués par-derrière, tiraient toujours. Mais а force d'avoir servi, le ressort des frondes acarnaniennes était brisé, et plusieurs, comme des pâtres, envoyaient des cailloux avec la main : les autres lançaient des boules de plomb avec le manche d'un fouet. Zarxas, les épaules couvertes de ses longs cheveux noirs, se portait partout en bondissant et entraоnait les Baléares. Deux panetières étaient suspendues а ses hanches ; il y plongeait continuellement la main gauche et son bras droit tournoyait, comme la roue d'un char.

Mâtho s'était d'abord retenu de combattre, pour mieux commander tous les Barbares а la fois. On l'avait vu le long du golfe avec les Mercenaires, près de la lagune avec les Numides, sur les bords du lac entre les Nègres, et du fond de la plaine il poussait les masses de soldats qui arrivaient incessamment contre les lignes de fortifications. Peu а peu il s'était rapproché ; l'odeur du sang, le spectacle du carnage et le vacarme des clairons avaient fini par lui faire bondir le coeur. Alors il était rentré dans sa tente, et, jetant sa cuirasse, avait pris sa peau de lion, plus commode pour la bataille. Le mufle s'adaptait sur la tête en bordant le visage d'un cercle de crocs ; les deux pattes antérieures se croisaient sur la poitrine, et celles de derrière avançaient leurs ongles jusqu'au bas de ses genoux.

Il avait gardé son fort ceinturon, où luisait une hache а double tranchant, et avec sa grande épée dans les deux mains s'était précipité par la brèche, impétueusement. Comme un émondeur qui coupe des branches de saule, et qui tâche d'en abattre le plus possible afin de gagner plus d'argent, il marchait en fauchant autour de lui les Carthaginois. Ceux qui tentaient de le saisir par les flancs, il les renversait а coups de pommeau ; quand ils l'attaquaient en face, il les perçait ; s'ils fuyaient, il les fendait. Deux hommes а la fois sautèrent sur son dos ; il recula d'un bond contre une porte et les écrasa. Son épée s'abaissait, se relevait. Elle éclata sur l'angle d'un mur. Alors il prit sa lourde hache, et par-devant, par-derrière, il éventrait les Carthaginois comme un troupeau de brebis. Ils s'écartaient de plus en plus, et il arriva tout seul devant la seconde enceinte, au bas de l'Acropole. Les matériaux lancés du sommet encombraient les marches et débordaient par-dessus la muraille. Mâtho, au milieu des ruines, se retourna pour appeler ses compagnons.

Il aperçut leurs aigrettes disséminées sur la multitude ; elles s'enfonçaient, ils allaient périr ; il s'élança vers eux ; alors, la vaste couronne de plumes rouges se resserrant, bientôt ils se rejoignirent et l'entourèrent. Mais des rues latérales une foule énorme se dégorgeait. Il fut pris aux hanches, soulevé, et entraоné jusqu'en dehors du rempart, dans un endroit où la terrasse était haute.

Mâtho cria un commandement : tous les boucliers se rabattirent sur les casques ; il sauta dessus, pour s'accrocher quelque part afin de rentrer dans Carthage ; et, tout en brandissant la terrible hache, il courait sur les boucliers, pareils а des vagues de bronze, comme un dieu marin sur des flots et qui secoue son trident.

Cependant un homme en robe blanche se promenait au bord du rempart, impassible et indifférent а la mort qui l'entourait. Parfois il étendait sa main droite contre ses yeux pour découvrir quelqu'un. Mâtho vint а passer sous lui. Tout а coup ses prunelles flamboyèrent, sa face livide se crispa ; et en levant ses deux bras maigres il lui criait des injures.

Mâtho ne les entendit pas ; mais il sentit entrer dans son coeur un regard si cruel et furieux qu'il en poussa un rugissement. Il lança vers lui la longue hache ; des gens se jetèrent sur Schahabarim ; et Mâtho, ne le voyant plus, tomba а la renverse, épuisé.

Un craquement épouvantable se rapprochait, mêlé au rythme de voix rauques qui chantaient en cadence.

C'était la grande hélépole, entourée par une foule de soldats. Ils la tiraient а deux mains, halaient avec des cordes et poussaient de l'épaule ; -- car le talus, montant de la plaine sur la terre, bien qu'il fût extrêmement doux, se trouvait impraticable pour des machines d'un poids prodigieux. Elle avait cependant huit roues cerclées de fer, et depuis le matin elle avançait ainsi, lentement, pareille а une montagne qui se fût élevée sur une autre. Puis il sortit de sa base un immense bélier ; le long des trois faces regardant la ville les portes s'abattirent, et dans l'intérieur apparurent, comme des colonnes de fer, des soldats cuirassés. On en voyait qui grimpaient et descendaient les deux escaliers traversant ses étages. Quelques-uns attendaient pour s'élancer que les crampons des portes touchassent le mur ; au milieu de la plate-forme supérieure, les écheveaux des balistes tournaient, et le grand timon de la catapulte s'abaissait.

Hamilcar était, а ce moment-lа, debout sur le toit de Melkarth. Il avait jugé qu'elle devait venir directement vers lui, contre l'endroit de la muraille le plus invulnérable, et, а cause de cela même, dégarni de sentinelles. Depuis longtemps déjа ses esclaves apportaient des outres sur le chemin de ronde, où ils avaient élevé, avec de l'argile, deux cloisons transversales formant une sorte de bassin. L'eau coulait insensiblement sur la terrasse, et Hamilcar, chose extraordinaire, ne semblait point s'en inquiéter.

Mais, quand l'hélépole fut а trente pas environ, il commanda d'établir des planches par-dessus les rues, entre les maisons, depuis les citernes jusqu'au rempart ; et des gens а la file se passaient, de main en main, des casques et des amphores qu'ils vidaient continuellement. Les Carthaginois cependant s'indignaient de cette eau perdue. Le bélier démolissait la muraille ; tout а coup, une fontaine s'échappa des pierres disjointes. Alors la haute masse d'airain, а neuf étages et qui contenait et occupait plus de trois mille soldats, commença doucement а osciller comme un navire. En effet, l'eau pénétrant la terrasse avait devant elle effondré le chemin ; ses roues s'embourbèrent ; au premier étage, entre des rideaux de cuir, la tête de Spendius apparut soufflant а pleines joues dans un cornet d'ivoire. La grande machine, comme soulevée convulsivement, avança de dix pas peut-être ; mais le terrain de plus en plus s'amollissait, la fange gagnait les essieux et l'hélépole s'arrêta en penchant effroyablement d'un seul côté. La catapulte roula jusqu'au bord de la plate-forme ; et, emportée par la charge de son timon, elle tomba, fracassant sous elle les étages inférieurs. Les soldats, debout sur les portes, glissèrent dans l'abоme, ou bien ils se retenaient а l'extrémité des longues poutres, et augmentaient, par leur poids, l'inclinaison de l'hélépole -- qui se démembrait en craquant dans toutes ses jointures.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:46

Les autres Barbares s'élancèrent pour les secourir. Ils se tassaient en foule compacte. Les Carthaginois descendirent le rempart, et, les assaillant par-derrière, ils les tuèrent tout а leur aise. Mais les chars garnis de faux accoururent. Ils galopaient sur le contour de cette multitude ; elle remonta la muraille ; la nuit survint ; peu а peu les Barbares se retirèrent.

On ne voyait plus, sur la plaine, qu'une sorte de fourmillement tout noir, depuis le golfe bleuâtre jusqu'а la lagune toute blanche ; et le lac, où du sang avait coulé, s'étalait, plus loin, comme une grande mare pourpre.

La terrasse était maintenant si chargée de cadavres qu'on l'aurait crue construite avec des corps humains. Au milieu se dressait l'hélépole couverte d'armures ; et, de temps а autre, des fragments énormes s'en détachaient comme les pierres d'une pyramide qui s'écroule. On distinguait sur les murailles de larges traоnées faites par les ruisseaux de plomb. Une tour de bois abattue, çа et lа, brûlait ; et les maisons apparaissaient vaguement, comme les gradins d'un amphithéâtre en ruine.

De lourdes fumées montaient, en roulant des étincelles qui se perdaient dans le ciel noir.

Cependant, les Carthaginois, que la soif dévorait, s'étaient précipités vers les citernes. Ils en rompirent les portes. Une flaque bourbeuse s'étalait au fond.

Que devenir а présent ? D'ailleurs les Barbares étaient innombrables, et, leur fatigue passée, ils recommenceraient.

Le peuple, toute la nuit, délibéra par sections, au coin des rues. Les uns disaient qu'il fallait renvoyer les femmes, les malades et les vieillards ; d'autres proposèrent d'abandonner la ville pour s'établir au loin dans une colonie. Mais les vaisseaux manquaient, et le soleil parut qu'on n'avait rien décidé.

On ne se battit point ce jour-lа, tous étant trop accablés. Les gens qui donnaient avaient l'air de cadavres.

Alors les Carthaginois, en réfléchissant sur la cause de leurs désastres, se rappelèrent qu'ils n'avaient point expédié en Phénicie l'offrande annuelle due а Melkarth-Tyrien ; et une immense terreur les prit. Les Dieux, indignés contre la République, allaient sans doute poursuivre leur vengeance.

On les considérait comme des maоtres cruels, que l'on apaisait avec des supplications et qui se laissaient corrompre а force de présents. Tous étaient faibles près de Moloch-le-dévorateur. L'existence, la chair même des hommes lui appartenaient ; -- aussi, pour la sauver, les Carthaginois avaient coutume de lui en offrir une portion qui calmait sa fureur. On brûlait les enfants au front ou а la nuque avec des mèches de laine ; et cette façon de satisfaire le Baal rapportant aux prêtres beaucoup d'argent, ils ne manquaient pas de la recommander comme plus facile et plus douce.

Mais cette fois, il s'agissait de la République elle-même. Or, tout profit devant être racheté par une perte quelconque, toute transaction se réglant d'après le besoin du plus faible et l'exigence du plus fort, il n'y avait pas de douleur trop considérable pour le Dieu, puisqu'il se délectait dans les plus horribles et que l'on était maintenant а sa discrétion. Il fallait donc l'assouvir complètement. Les exemples prouvaient que ce moyen-lа contraignait le fléau а disparaоtre. D'ailleurs, ils croyaient qu'une immolation par le feu purifierait Carthage. La férocité du peuple en était d'avance alléchée. Puis, le choix devait exclusivement tomber sur les grandes familles.

Les Anciens s'assemblèrent. La séance fut longue. Hannon y était venu. Comme il ne pouvait plus s'asseoir, il resta couché près de la porte, а demi perdu dans les franges de la haute tapisserie ; et quand le pontife de Moloch leur demanda s'ils consentiraient а livrer leurs enfants, sa voix, tout а coup, éclata dans l'ombre comme le rugissement d'un Génie au fond d'une caverne. Il regrettait, disait-il, de n'avoir pas а en donner de son propre sang ; et il contemplait Hamilcar, en face de lui а l'autre bout de la salle. Le Suffète fut tellement troublé par ce regard qu'il en baissa les yeux. Tous approuvèrent en opinant de la tête successivement ; et, d'après les rites, il dut répondre au grand prêtre : " Oui, que cela soit. " Alors les Anciens décrétèrent le sacrifice par une périphrase traditionnelle, -- parce qu'il y a des choses plus gênantes а dire qu'а exécuter.

La décision, presque immédiatement, fut connue dans Carthage ; des lamentations retentirent. Partout on entendait les femmes crier ; leurs époux les consolaient ou les invectivaient en leur faisant des remontrances.

Mais trois heures après, une nouvelle plus extraordinaire se répandit : le Suffète avait trouvé des sources au bas de la falaise. On y courut. Des trous creusés dans le sable laissaient voir de l'eau ; et déjа quelques-uns étendus а plat ventre y buvaient.

Hamilcar ne savait pas lui-même si c'était par un conseil des Dieux ou le vague souvenir d'une révélation que son père autrefois lui aurait faite ; mais, en quittant les Anciens, il était descendu sur la plage, et, avec ses esclaves, il s'était mis а fouir le gravier.

Il donna des vêtements, des chaussures et du vin. Il donna tout le reste du blé qu'il gardait chez lui. Il fit même entrer la foule dans son palais, et il ouvrit les cuisines, les magasins et toutes les chambres, -- celle de Salammbô exceptée. Il annonça que six mille Mercenaires gaulois allaient venir, et que le roi de Macédoine envoyait des soldats.

Mais, dès le second jour, les sources diminuèrent ; le soir du troisième, elles étaient complètement taries. Alors le décret des Anciens circula de nouveau sur toutes les lèvres et les prêtres de Moloch commencèrent leur besogne.

Des hommes en robes noires se présentèrent dans les maisons. Beaucoup d'avance les désertaient sous le prétexte d'une affaire ou d'une friandise qu'ils allaient acheter ; les serviteurs de Moloch survenaient et prenaient les enfants. D'autres les livraient eux-mêmes, stupidement. Puis on les emmenait dans le temple de Tanit, où les prêtresses étaient chargées jusqu'au jour solennel de les amuser et de les nourrir.

Ils arrivèrent chez Hamilcar tout а coup et, le trouvant dans ses jardins :

-- " Barca ! nous venons pour la chose que tu sais... ton fils ! " Ils ajoutèrent que des gens l'avaient rencontré un soir de l'autre lune, au milieu des Mappales, conduit par un vieillard.

Il fut d'abord comme suffoqué. Mais bien vite comprenant que toute dénégation serait vaine, Hamilcar s'inclina : et il les introduisit dans la maison-de-commerce. Des esclaves accourus d'un signe en surveillaient les alentours.

Il entra dans la chambre de Salammbô tout éperdu.

Il saisit d'une main Hannibal, arracha de l'autre la ganse d'un vêtement qui traоnait, attacha ses pieds, ses mains, en passa l'extrémité dans la bouche pour lui faire un bâillon et il le cacha sous le lit de peaux de boeuf, en laissant retomber jusqu'а terre une large draperie.

Ensuite il se promena de droite et de gauche ; il levait les bras, il tournait sur lui-même, il se mordait les lèvres. Puis il resta les prunelles fixes et haletant comme s'il allait mourir.

Mais il frappa trois fois dans ses mains. Giddenem parut.

-- " Ecoute ! " dit-il. " tu vas prendre parmi les esclaves un enfant mâle de huit а neuf ans avec les cheveux noirs et le front bombé ! Amène-le ! hâte-toi ! "

Bientôt, Giddenem rentra, en présentant un jeune garçon.

C'était un pauvre enfant, а la fois maigre et bouffi ; sa peau semblait grisâtre comme l'infect haillon suspendu а ses flancs ; il baissait la tête dans ses épaules, et, du revers de sa main, frottait ses yeux, tout remplis de mouches.

Comment pourrait-on jamais le confondre avec Hannibal ! et le temps manquait pour en choisir un autre ! Hamilcar regardait Giddenem ; il avait envie de l'étrangler.

-- " Va-t'en ! " cria-t-il ; le maоtre-des-esclaves s'enfuit.

Donc le malheur qu'il redoutait depuis si longtemps était venu, et il cherchait avec des efforts démesurés s'il n'y avait pas une manière, un moyen d'y échapper.

Abdalonim, tout а coup, parla derrière la porte. On demandait le Suffète. Les serviteurs de Moloch s'impatientaient.

Hamilcar retint un cri, comme а la brûlure d'un fer rouge ; et il recommença de nouveau а parcourir la chambre tel qu'un insensé. Puis il s'affaissa au bord de la balustrade, et, les coudes sur ses genoux, il serrait son front dans ses deux poings fermés.

La vasque de porphyre contenait encore un peu d'eau claire pour les ablutions de Salammbô. Malgré sa répugnance et tout son orgueil, le Suffète y plonge l'enfant, et, comme un marchand d'esclaves, il se mit а le laver et а le frotter avec les strigiles et la terre rouge. Il prit ensuite dans les casiers autour de la muraille deux carrés de pourpre, lui en posa un sur la poitrine, l'autre sur le dos, et il les réunit contre ses clavicules par deux agrafes de diamants. Il versa un parfum sur sa tête ; il passa autour de son cou un collier d'électrum, et il le chaussa de sandales а talons de perles, -- les propres sandales de sa fille ! Mais il trépignait de honte et d'irritation ; Salammbô, qui s'empressait а le servir, était aussi pâle que lui. L'enfant souriait, ébloui par ces splendeurs, et même, s'enhardissant, il commençait а battre des mains et а sauter quand Hamilcar l'entraоna.

Il le tenait par le bras, fortement, comme s'il avait eu peur de le perdre ; et l'enfant, auquel il faisait mal, pleurait un peu tout en courant près de lui.

A la hauteur de l'ergastule, sous un palmier, une voix s'éleva, une voix lamentable et suppliante. Elle murmurait : " Maоtre ! oh ! Maоtre ! "

Hamilcar se retourna, et il aperçut а ses côtés un homme d'apparence abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison.

-- " Que veux-tu ? " dit le Suffète.

L'esclave, qui tremblait horriblement, balbutia :

-- " Je suis son père ! "

Hamilcar marchait toujours ; l'autre le suivait, les reins courbés, les jarrets fléchis, la tête en avant. Son visage était convulsé par une angoisse indicible, et les sanglots qu'il retenait l'étouffaient, tant il avait envie tout а la fois de le questionner et de lui crier :

-- " Grâce ! "

Enfin il osa le toucher d'un doigt, sur le coude, légèrement.

-- " Est-ce que tu vas le ? ... " Il n'eut pas la force d'achever, et Hamilcar s'arrêta, tout ébahi de cette douleur.

Il n'avait jamais pensé, -- tant l'abоme les séparant l'un de l'autre se trouvait immense, -- qu'il pût y avoir entre eux rien de commun. Cela même lui parut une sorte d'outrage et comme un empiétement sur ses privilèges. Il répondit par un regard plus froid et plus lourd que la hache d'un bourreau ; l'esclave, s'évanouissant, tomba dans la poussière, а ses pieds. Hamilcar enjamba par-dessus.

Les trois hommes en robes noires l'attendaient dans la grande salle, debout contre le disque de pierre. Tout de suite, il déchira ses vêtements et il se roulait sur les dalles en poussant des cris aigus :

-- " Ah ! pauvre petit Hannibal ! oh ! mon fils ! ma consolation ! mon espoir ! ma vie ! Tuez-moi aussi ! emportez-moi ! Malheur ! malheur ! " Il se labourait la face avec ses ongles, s'arrachait les cheveux et hurlait comme les pleureuses des funérailles. " Emmenez-le donc ! je souffre trop ! allez-vous-en ! tuez-moi comme lui. " Les serviteurs de Moloch s'étonnaient que le grand Hamilcar eût le coeur si faible. Ils en étaient presque attendris.

On entendit un bruit de pieds nus avec un râle saccadé, pareil а la respiration d'une bête féroce qui accourt ; et, sur le seuil de la troisième galerie, entre les montants d'ivoire, un homme apparut, blême, terrible, les bras écartés ; il s'écria :

-- " Mon enfant ! "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:46

Hamilcar, d'un bond, s'était jeté sur l'esclave ; et, en lui couvrant la bouche de ses mains, il criait encore plus haut :

-- " C'est le vieillard qui l'a élevé ! il l'appelle mon enfant ! il en deviendra fou ! assez ! assez ! " Et, chassant par les épaules les trois prêtres et leur victime, il sortit avec eux, et, d'un grand coup de pied, referma la porte derrière lui.

Hamilcar tendit l'oreille pendant quelques minutes, craignant toujours de les voir revenir. Il songea ensuite а se défaire de l'esclave pour être bien sûr qu'il ne parlerait pas ; mais le péril n'était point complètement disparu, et cette mort, si les Dieux s'en irritaient, pouvait se retourner contre son fils. Alors, changeant d'idée, il lui envoya par Taanach les meilleures choses des cuisines : un quartier de bouc, des fèves et des conserves de grenades. L'esclave, qui n'avait pas mangé depuis longtemps, se rua dessus ; ses larmes tombaient dans les plats.

Hamilcar, revenu enfin près de Salammbô, dénoua les cordes d'Hannibal. L'enfant, exaspéré, le mordit а la main jusqu'au sang. Il le repoussa d'une caresse.

Pour le faire se tenir paisible, Salammbô voulut l'effrayer avec Lamia, une ogresse de Cyrène.

-- " Où donc est-elle ! " demanda-t-il.

On lui conta que les brigands allaient venir pour le mettre en prison. Il reprit : -- " Qu'ils viennent, et je les tue ! "

Hamilcar lui dit alors l'épouvantable vérité. Mais il s'emporta contre son père, prétendant qu'il pouvait bien anéantir tout le peuple, puisqu'il était le maоtre de Carthage.

Enfin, épuisé d'efforts et de colère, il s'endormit, d'un sommeil farouche. Il parlait en rêvant, le dos appuyé contre un coussin d'écarlate ; sa tête retombait un peu en arrière, et son petit bras, écarté de son corps, restait tout droit dans une attitude impérative.

Quand la nuit fut noire, Hamilcar l'enleva doucement et descendit sans flambeau l'escalier des galères. En passant par la maison-de-commerce, il prit une couffe de raisins avec une buire d'eau pure ; l'enfant se réveilla devant la statue d'Alètes, dans le caveau des pierreries ; et il souriait, -- comme l'autre -- , sur le bras de son père, а la lueur des clartés qui l'environnaient.

Hamilcar était bien sûr qu'on ne pouvait lui prendre son fils. C'était un endroit impénétrable, communiquant avec le rivage par un souterrain que lui seul connaissait, et, en jetant les yeux а l'entour, il aspira une large bouffée d'air. Puis il le déposa sur un escabeau, près des boucliers d'or.

Personne, а présent, ne le voyait ; il n'avait plus rien а observer ; alors, il se soulagea. Comme une mère qui retrouve son premier-né perdu, il se jeta sur son fils ; il l'étreignait contre sa poitrine, il riait et pleurait а la fois, l'appelait des noms les plus doux, le couvrait de baisers ; le petit Hannibal, effrayé par cette tendresse terrible, se taisait maintenant.

Hamilcar s'en revint а pas muets, en tâtant les murs autour de lui ; et il arriva dans la grande salle, où la lumière de la lune entrait par une des fentes du dôme ; au milieu, l'esclave, repu, dormait, couché de tout son long sur les pavés de marbre. Il le regarda, et une sorte de pitié l'émut. Du bout de son cothurne, il lui avança un tapis sous la tête. Puis il releva les yeux et considéra Tanit, dont le mince croissant brillait dans le ciel, et il se sentit plus fort que les Baals et plein de mépris pour eux.

Les dispositions du sacrifice étaient déjа commencées.

On abattit dans le temple de Moloch un pan de mur pour en tirer le dieu d'airain, sans toucher aux cendres de l'autel. Puis, dès que le soleil se montra, les hiérodoules le poussèrent vers la place de Khamon.

Il allait а reculons, en glissant sur des cylindres ; ses épaules dépassaient la hauteur des murailles ; du plus loin qu'ils l'apercevaient, les Carthaginois s'enfuyaient bien vite, car on ne pouvait contempler impunément le Baal que dans l'exercice de sa colère.

Une senteur d'aromates se répandit par les rues. Tous les temples а la fois venaient de s'ouvrir ; il en sortit des tabernacles montés sur des chariots ou sur des litières que des pontifes portaient. De gros panaches de plumes se balançaient а leurs angles, et des rayons s'échappaient de leurs faоtes aigus, terminés par des boules de cristal, d'or, d'argent ou de cuivre.

C'étaient les Baalim chananéens, dédoublements du Baal suprême, qui retournaient vers leur principe, pour s'humilier devant sa force et s'anéantir devant sa splendeur.

Le pavillon de Melkarth, en pourpre fine, abritait une flamme de pétrole ; sur celui de Khamon, couleur d'hyacinthe, se dressait un phallus d'ivoire, bordé d'un cercle de pierreries ; entre les rideaux d'Eschmoûn, bleus comme l'éther, un python endormi faisait un cercle avec sa queue ; et les Dieux-Patжques, tenus dans les bras de leurs prêtres, semblaient de grands enfants emmaillotés, dont les talons frôlaient la terre.

Ensuite venaient toutes les formes inférieures de la divinité : Baal-Samin, dieu des espaces célestes ; Baal-Peor, dieu des monts sacrés ; Baal- Zeboub, dieu de la corruption et ceux des pays voisins et des races congénères ; l'Iarbal de la Libye, l'Adrammelech de la Chaldée, le Kijun des Syriens ; Derceto, а figure de vierge, rampait sur ses nageoires, et le cadavre de Tammouz était traоné au milieu d'un catafalque, entre des flambeaux et des chevelures. Pour asservir les rois du firmament au Soleil et empêcher que leurs influences particulières ne gênassent la sienne, on brandissait au bout de longues perches des étoiles en métal diversement coloriées ; et tous s'y trouvaient, depuis le noir Nebo, génie de Mercure, jusqu'au hideux Rahab, qui est la constellation du Crocodile. Les Abaddirs, pierres tombées de la lune, tournaient dans des frondes en fils d'argent ; de petits pains, reproduisant le sexe d'une femme, étaient portés sur des corbeilles par les prêtres de Cérès ; d'autres amenaient leurs fétiches, leurs amulettes ; des idoles oubliées reparurent ; et même on avait pris aux vaisseaux leurs symboles mystiques, comme si Carthage eût voulu se recueillir tout entière dans une pensée de mort et de désolation.

Devant chacun des tabernacles, un homme tenait en équilibre, sur sa tête, un large vase où fumait de l'encens. Des nuages çа et lа planaient, et l'on distinguait, dans ces grosses vapeurs, les tentures, les pendeloques et les broderies des pavillons sacrés. Ils avançaient lentement, а cause de leur poids énorme. L'essieu des chars quelquefois s'accrochait dans les rues, alors les dévots profitaient de l'occasion pour toucher les Baalim avec leurs vêtements, qu'ils gardaient ensuite comme des choses saintes.

La statue d'airain continuait а s'avancer vers la place de Khamon. Les Riches, portant des sceptres а pomme d'émeraude, partirent du fond de Mégara ; les Anciens, coiffés de diadèmes, s'étaient assemblés dans Kinisdo, et les maоtres des finances, les gouverneurs des provinces, les marchands, les soldats, les matelots et la horde nombreuse employée aux funérailles, tous, avec les insignes de leur magistrature ou les instruments de leur métier, se dirigeaient vers les tabernacles qui descendaient de l'Acropole, entre les collèges des pontifes.

Par déférence pour Moloch, ils s'étaient ornés de leurs joyaux les plus splendides. Des diamants étincelaient sur les vêtements noirs, mais les anneaux trop larges tombaient des mains amaigries, -- et rien n'était lugubre comme cette foule silencieuse où les pendants d'oreilles battaient contre des faces pâles, où les tiares d'or serraient des fronts crispés par un désespoir atroce.

Enfin le Baal arriva juste au milieu de la place. Ses pontifes, avec des treillages, disposèrent une enceinte pour écarter la multitude, et ils restèrent а ses pieds, autour de lui.

Les prêtres de Khamon, en robes de laine fauve, s'alignèrent devant leur temple, sous les colonnes du portique ; ceux d'Eschmoûn, en manteaux de lin, avec des colliers а tête de coucoupha et des tiares pointues, s'établirent sur les marches de l'Acropole ; les prêtres de Melkarth, en tuniques violettes, prirent pour eux le côté de l'Occident ; les prêtres des Abaddirs, serrés dans des bandes d'étoffes phrygiennes, se placèrent а l'Orient ; et l'on rangea sur le côté du Midi, avec les nécromanciens tout couverts de tatouages, les hurleurs en manteaux rapiécés, les desservants des Patжques et les Yidonim qui, pour connaоtre l'avenir, se mettaient dans la bouche un os de mort. Les prêtres de Cérès, habillés de robes bleues, s'étaient arrêtés, prudemment, dans la rue de Satheb, et psalmodiaient а voix basse un thesmophorion en dialecte mégarien.

De temps en temps, il arrivait des files d'hommes complètement nus, les bras écartés et tous se tenant par les épaules. Ils tiraient, des profondeurs de leur poitrine, une intonation rauque et caverneuse ; leurs prunelles, tendues vers le colosse, brillaient dans la poussière, et ils se balançaient le corps а intervalles égaux, tous а la fois, comme ébranlés par un seul mouvement. Ils étaient si furieux que, pour établir l'ordre, les hiérodoules, а coups de bâton, les firent se coucher sur le ventre, la face posée contre les treillages d'airain.

Ce fut alors que, du fond de la Place, un homme en robe blanche s'avança. Il perça lentement la foule et l'on reconnut un prêtre de Tanit, -- le grand-prêtre Schahabarim. Des huées s'élevèrent, car la tyrannie du principe mâle prévalait ce jour-lа dans toutes les consciences, et la Déesse était même tellement oubliée, que l'on n'avait pas remarqué l'absence de ses pontifes. Mais l'ébahissement redoubla quand on l'aperçut ouvrant dans les treillages une des portes destinées а ceux qui entreraient pour offrir les victimes. C'était, croyaient les prêtres de Moloch, un outrage qu'il venait faire а leur dieu ; avec de grands gestes, ils essayaient de le repousser. Nourris par les viandes des holocaustes, vêtus de pourpre comme des rois et portant des couronnes а triple étage, ils conspuaient ce pâle eunuque exténué de macérations, et des rires de colère secouaient sur leur poitrine leur barbe noire étalée en soleil.

Schahabarim, sans répondre, continuait а marcher ; et, traversant pas а pas toute l'enceinte, il arriva sous les jambes du colosse, puis il le toucha des deux côtés en écartant les deux bras, ce qui était une formule solennelle d'adoration. Depuis trop longtemps, la Rabbet le torturait ; et, par désespoir, ou peut-être а défaut d'un dieu satisfaisant complètement sa pensée, il se déterminait enfin pour celui-lа.

La foule, épouvantée par cette apostasie, poussa un long murmure. On sentait se rompre le dernier lien qui attachait les âmes а une divinité clémente.

Mais Schahabarim, а cause de sa mutilation, ne pouvait participer au culte du Baal. Les hommes en manteaux rouges l'exclurent de l'enceinte ; puis, quand il fut dehors, il tourna autour de tous les collèges, successivement, et le prêtre, désormais sans dieu, disparut dans la foule. Elle s'écartait а son approche.

Cependant, un feu d'aloès, de cèdre et de laurier brûlait entre les jambes du colosse. Ses longues ailes enfonçaient leur pointe dans la flamme ; les onguents dont il était frotté coulaient comme de la sueur sur ses membres d'airain. Autour de la dalle ronde où il appuyait ses pieds, les enfants, enveloppés de voiles noirs, formaient un cercle immobile ; et ses bras démesurément longs abaissaient leurs paumes jusqu'а eux, comme pour saisir cette couronne et l'emporter dans le ciel.

Les Riches, les Anciens, les femmes, toute la multitude se tassait derrière les prêtres et sur les terrasses des maisons. Les grandes étoiles peintes ne tournaient plus : les tabernacles étaient posés par terre ; et les fumées des encensoirs montaient perpendiculairement, telles que des arbres gigantesques étalant au milieu de l'azur leurs rameaux bleuâtres.

Plusieurs s'évanouirent ; d'autres devenaient inertes et pétrifiés dans leur extase. Une angoisse infinie pesait sur les poitrines. Les dernières clameurs une а une s'éteignaient ; -- et le peuple de Carthage haletait, absorbé dans le désir de sa terreur.

Enfin, le grand-prêtre de Moloch passa la main gauche sous les voiles des enfants, et il leur arracha du front une mèche de cheveux qu'il jeta sur les flammes. Alors, les hommes en manteaux rouges entonnèrent l'hymne sacré.

-- " Hommage а toi, Soleil ! roi des deux zones, créateur qui s'engendre, Père et Mère, Père et Fils, Dieu et Déesse, Déesse et Dieu ! " Et leur voix se perdit dans l'explosion des instruments sonnant tous а la fois, pour étouffer les cris des victimes. Les scheminith а huit cordes, les kinnor, qui en avaient dix, et les nebal, qui en avaient douze, grinçaient, sifflaient, tonnaient. Des outres énormes hérissées de tuyaux faisaient un clapotement aigu ; les tambourins, battus а tour de bras, retentissaient de coups sourds et rapides ; et, malgré la fureur des clairons, les salsalim claquaient, comme des ailes de sauterelle.

Les hiérodoules, avec un long crochet, ouvrirent les sept compartiments étagés sur le corps du Baal. Dans le plus haut, on introduisit de la farine ; dans le second, deux tourterelles ; dans le troisième, un singe ; dans le quatrième, un bélier ; dans le cinquième, une brebis ; et, comme on n'avait pas de boeufs pour le sixième, on y jeta une peau tannée prise au sanctuaire. La septième case restait béante.

Avant de rien entreprendre, il était bon d'essayer les bras du Dieu. De minces chaоnettes partant de ses doigts gagnaient ses épaules et redescendaient par-derrière, où des hommes, tirant dessus, faisaient monter, jusqu'а la hauteur de ses coudes, ses deux mains ouvertes qui, en se rapprochant, arrivaient contre son ventre ; elles remuèrent plusieurs fois de suite, а petits coups saccadés. Puis les instruments se turent. Le feu ronflait.

Les pontifes de Moloch se promenaient sur la grande dalle, en examinant la multitude.

Il fallait un sacrifice individuel, une oblation toute volontaire et qui était considérée comme entraоnant les autres. Mais personne, jusqu'а présent, ne se montrait, et les sept allées conduisant des barrières au colosse étaient complètement vides. Alors, pour encourager le peuple, les prêtres tirèrent de leurs ceintures des poinçons et ils se balafraient le visage. On fit entrer dans l'enceinte les Dévoués, étendus sur terre, en dehors. On leur jeta un paquet d'horribles ferrailles et chacun choisit sa torture. Ils se passaient des broches entre les seins ; ils se fendaient les joues ; ils se mirent des couronnes d'épines sur la tête ; puis ils s'enlacèrent par les bras, et, entourant les enfants, ils formaient un autre grand cercle qui se contractait et s'élargissait. Ils arrivaient contre la balustrade, se rejetaient en arrière et recommençaient toujours, attirant а eux la foule par le vertige de ce mouvement tout plein de sang et de cris.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:46

Peu а peu, des gens entrèrent jusqu'au fond des allées ; ils lançaient dans la flamme des perles, des vases d'or, des coupes, des flambeaux, toutes leurs richesses ; les offrandes, de plus en plus, devenaient splendides et multipliées. Enfin, un homme qui chancelait, un homme pâle et hideux de terreur, poussa un enfant ; puis on aperçut entre les mains du colosse une petite masse noire ; elle s'enfonça dans l'ouverture ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle, -- et un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les renaissances de l'éternité.

Ils montaient lentement, et, comme la fumée en s'envolant faisait de hauts tourbillons, ils semblaient de loin disparaоtre dans un nuage. Pas un ne bougeait. Ils étaient liés aux poignets et aux chevilles, et la sombre draperie les empêchait de rien voir et d'être reconnus.

Hamilcar, en manteau rouge comme les prêtres de Moloch, se tenait auprès du Baal, debout devant l'orteil de son pied droit. Quand on amena le quatorzième enfant, tout le monde put s'apercevoir qu'il eut un grand geste d'horreur. Mais bientôt, reprenant son attitude, il croisa ses bras et il regardait par terre. De l'autre côté de la statue, le Grand-Pontife restait immobile comme lui. Baissant sa tête chargée d'une mitre assyrienne, il observait sur sa poitrine la plaque d'or recouverte de pierres fatidiques, et où la flamme se mirant faisait des lueurs irisées. Il pâlissait, éperdu. Hamilcar inclinait son front ; et ils étaient tous les deux si près du bûcher que le bas de leurs manteaux, se soulevant, de temps а autre l'effleurait.

Les bras d'airain allaient plus vite. Ils ne s'arrêtaient plus. Chaque fois que l'on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant : " Ce ne sont pas des hommes, mais des boeufs ! " et la multitude а l'entour répétait : " Des boeufs ! des boeufs ! " Les dévots criaient : " Seigneur ! mange ! " et les prêtres de Proserpine, se conformant par la terreur au besoin de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque : " Verse la pluie ! enfante ! "

Les victimes, а peine au bord de l'ouverture, disparaissaient comme une goutte d'eau sur une plaque rougie, et une fumée blanche montait dans la grande couleur écarlate.

Cependant, l'appétit du Dieu ne s'apaisait pas. Il en voulait toujours. Afin de lui en fournir davantage, on les empila sur ses mains avec une grosse chaоne par-dessus, qui les retenait. Des dévots au commencement avaient voulu les compter, pour voir si leur nombre correspondait aux jours de l'année solaire ; mais on en mit d'autres, et il était impossible de les distinguer dans le mouvement vertigineux des horribles bras. Cela dura longtemps, indéfiniment jusqu'au soir. Puis les parois intérieures prirent un éclat plus sombre. Alors, on aperçut des chairs qui brûlaient. Quelques-uns même croyaient reconnaоtre des cheveux, des membres, des corps entiers.

Le jour tomba ; des nuages s'amoncelèrent au-dessus du Baal. Le bûcher, sans flammes а présent, faisait une pyramide de charbons jusqu'а ses genoux ; complètement rouge comme un géant tout couvert de sang, il semblait, avec sa tête qui se renversait, chanceler sous le poids de son ivresse.

A mesure que les prêtres se hâtaient, la frénésie du peuple augmentait ; le nombre des victimes diminuant, les uns criaient de les épargner, les autres qu'il en fallait encore. On aurait dit que les murs chargés de monde s'écroulaient sous les hurlements d'épouvante et de volupté mystique. Puis des fidèles arrivèrent dans les allées, traоnant leurs enfants qui s'accrochaient а eux ; et ils les battaient pour leur faire lâcher prise et eux ; et les remettre aux hommes rouges. Les joueurs d'instruments quelquefois s'arrêtaient, épuisés ; alors, on entendait les cris des mères et le grésillement de la graisse qui tombait sur les charbons. Les buveurs de jusquiame, marchant а quatre pattes, tournaient autour du colosse et rugissaient comme des tigres, les Yidonim vaticinaient, les Dévoués chantaient avec leurs lèvres fendues ; on avait rompu les grillages, tous voulaient leur part du sacrifice ; et les pères dont les enfants étaient morts autrefois jetaient dans le feu leurs effigies, leurs jouets, leurs ossements conservés.

Quelques-uns qui avaient des couteaux se précipitèrent sur les autres. On s'entr'égorgea. Avec des vans de bronze, les hiérodoules prirent au bord de la dalle les cendres tombées ; et ils les lançaient dans l'air, afin que le sacrifice s'éparpillât sur la ville et jusqu'а la région des étoiles.

Ce grand bruit et cette grande lumière avaient attiré les Barbares au pied des murs ; se cramponnant pour mieux voir sur les débris de l'hélépole, ils regardaient, béants d'horreur.

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Chapitre 14

LE DEFILE DE LA HACHE

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Les Carthaginois n'étaient pas rentrés dans leurs maisons que les nuages s'amoncelèrent plus épais ; ceux qui levaient la tête vers le colosse sentirent sur leur front de grosses gouttes, et la pluie tomba.

Elle tomba toute la nuit, abondamment, а flots ; le tonnerre grondait ; c'était la voix de Moloch ; il avait vaincu Tanit ; et, maintenant fécondée, elle ouvrait du haut du ciel son vaste sein. Parfois on l'apercevait dans une éclaircie lumineuse étendue sur des coussins de nuages ; puis les ténèbres se refermaient comme si, trop lasse encore, elle voulait se rendormir ; les Carthaginois, -- croyant tous que l'eau est enfantée par la lune, -- criaient pour faciliter son travail.

La pluie battait les terrasses et débordait par-dessus, formait des lacs dans les cours, des cascades sur les escaliers, des tourbillons au coin des rues. Elle se versait en lourdes masses tièdes et en rayons pressés ; des angles de tous les édifices de gros jets écumeux sautaient ; contre les murs il y avait comme des nappes blanchâtres vaguement suspendues, et les toits des temples, lavés, brillaient en noir а la lueur des éclairs. Par mille chemins des torrents descendaient de l'Acropole ; des maisons s'écroulaient tout а coup ; et des poutrelles, des plâtras, des meubles passaient dans les ruisseaux, qui couraient sur les dalles impétueusement.

On avait exposé des amphores, des buires, des toiles ; mais les torches s'éteignaient ; on prit des brandons au bûcher du Baal, et les Carthaginois, pour boire, se tenaient le cou renversé, la bouche ouverte. D'autres, au bord des flaques bourbeuses, y plongeaient leurs bras jusqu'а l'aisselle, et se gorgeaient d'eau si abondamment qu'ils la vomissaient comme des buffles. La fraоcheur peu а peu se répandait ; ils aspiraient l'air humide en faisant jouer leurs membres, et, dans le bonheur de cette ivresse, bientôt un immense espoir surgit. Toutes les misères furent oubliées. La patrie encore une fois renaissait.

Ils éprouvaient comme le besoin de rejeter sur d'autres l'excès de la fureur qu'ils n'avaient pu employer contre eux-mêmes. Un tel sacrifice ne devait pas être inutile ; -- bien qu'ils n'eussent aucun remords, ils se trouvaient emportés par cette frénésie que donne la complicité des crimes irréparables.

Les Barbares avaient reçu l'orage dans leurs tentes mal closes ; et, tout transis encore le lendemain, ils pataugeaient au milieu de la boue, en cherchant leurs munitions et leurs armes, gâtées, perdues.

Hamilcar, de lui-même, alla trouver Hannon ; et, suivant ses pleins pouvoirs, il lui confia le commandement. Le vieux Suffète hésita quelques minutes entre sa rancune et son appétit de l'autorité. Il accepta cependant.

Ensuite Hamilcar fit sortir une galère armée d'une catapulte а chaque bout. Il la plaça dans le golfe en face du radeau ; puis il embarqua sur les vaisseaux disponibles ses troupes les plus robustes. Il s'enfuyait donc ; et, cinglant vers le nord, il disparut dans la brume.

Mais trois jours après (on allait recommencer l'attaque), des gens de la côte Lybique arrivèrent tumultueusement. Barca était entré chez eux. Il avait partout levé des vivres et il s'étendait dans le pays.

Alors les Barbares furent indignés comme s'il les trahissait. Ceux qui s'ennuyaient le plus du siège, les Gaulois surtout, n'hésitèrent pas а quitter les murs pour tâcher de le rejoindre. Spendius voulait reconstruire l'hélépole ; Mâtho s'était tracé une ligne idéale depuis sa tente jusqu'а Mégara, il s'était juré de la suivre ; et aucun de leurs hommes ne bougea. Mais les autres, commandés par Autharite, s'en allèrent, abandonnant la portion occidentale du rempart. L'incurie était si profonde que l'on ne songea même pas а les remplacer.

Narr'Havas les épiait de loin dans les montagnes. Il fit, pendant la nuit, passer tout son monde sur le côté extérieur de la Lagune, par le bord de la mer, et il entra dans Carthage.

Il s'y présenta comme un sauveur, avec six mille hommes, tous portant de la farine sous leurs manteaux, et quarante éléphants chargés de fourrages et de viandes sèches. On s'empressa vite autour d'eux ; on leur donna des noms. L'arrivée d'un pareil secours réjouissait encore moins les Carthaginois que le spectacle même de ces forts animaux consacrés au Baal ; c'était un gage de sa tendresse, une preuve qu'il allait enfin, pour les défendre, se mêler de la guerre.

Narr'Havas reçut les compliments des Anciens. Puis il monta vers le palais de Salammbô.

Il ne l'avait pas revue depuis cette fois où, dans la tente d'Hamilcar, entre les cinq armées, il avait senti sa petite main froide et douce attachée contre la sienne ; après les fiançailles, elle était partie pour Carthage. Son amour, détourné par d'autres ambitions, lui était revenu ; et maintenant, il comptait jouir de ses droits, l'épouser, la prendre.

Salammbô ne comprenait pas comment ce jeune homme pourrait jamais devenir son maоtre ! Bien qu'elle demandât, tous les jours, а Tanit la mort de Mâtho, son horreur pour le Libyen diminuait. Elle sentait confusément que la haine dont il l'avait persécutée était une chose presque religieuse, -- et elle aurait voulu voir dans la personne de Narr'Havas comme un reflet de cette violence qui la tenait encore éblouie. Elle souhaitait le connaоtre davantage et cependant sa présence l'eût embarrassée. Elle lui fit répondre qu'elle ne devait pas le recevoir.

D'ailleurs, Hamilcar avait défendu а ses gens d'admettre chez elle le roi des Numides ; en reculant jusqu'а la fin de la guerre cette récompense, il espérait l'entretenir son dévouement ; et Narr'Havas, par crainte du Suffète, se retira.

Mais il se montra hautain envers les Cent. Il changea leurs dispositions. Il exigea des prérogatives pour ses hommes et les établit dans les postes importants ; aussi les Barbares ouvrirent tous de grands yeux en apercevant les Numides sur les tours.

La surprise des Carthaginois fut encore plus forte lorsque arrivèrent, sur une vieille trirème punique, quatre cents des leurs, faits prisonniers pendant la guerre de Sicile. En effet, Hamilcar avait secrètement renvoyé aux Quirites les équipages des vaisseaux latins pris avant la défection des villes tyriennes ; et Rome, par échange de bons procédés, lui rendait maintenant ses captifs. Elle dédaigna les ouvertures des Mercenaires dans la Sardaigne, et même elle ne voulut point reconnaоtre comme sujets les habitants d'Utique.

Hiéron, qui gouvernait а Syracuse, fut entraоné par cet exemple. Il lui fallait, pour conserver ses Etats, un équilibre entre les deux peuples ; il avait donc intérêt au salut des Chananéens, et il se déclara leur ami en leur envoyant douze cents boeufs avec cinquante-trois mille nebel de pur froment.

Une raison plus profonde faisait secourir Carthage : on sentait bien que si les Mercenaires triomphaient, depuis le soldat jusqu'au laveur d'écuelles, tout s'insurgerait, et qu'aucun gouvernement, aucune maison ne pourrait y résister.

Hamilcar, pendant ce temps-lа, battait les campagnes orientales. Il refoula les Gaulois et tous les Barbares se trouvèrent eux-mêmes comme assiégés.

Alors il se mit а les harceler. Il arrivait, s'éloignait, et, renouvelant toujours cette manoeuvre, peu а peu, il les détacha de leurs campements. Spendius fut obligé de les suivre ; Mâtho, а la fin, céda comme lui.

Il ne dépassa point Tunis. Il s'enferma dans ses murs. Cette obstination était pleine de sagesse ; car bientôt on aperçut Narr'Havas qui sortait par la porte de Khamon avec ses éléphants et ses soldats ; Hamilcar le rappelait. Mais déjа les autres Barbares erraient dans les provinces а la poursuite du Suffète.

Il avait reçu а Clypea trois mille Gaulois. Il fit venir des chevaux de la Cyrénaïque, des armures du Brutium, et il recommença la guerre.

Jamais son génie ne fut aussi impérieux et fertile. Pendant cinq lunes il les traоna derrière lui. Il avait un but où il voulait les conduire.

Les Barbares avaient tenté d'abord de l'envelopper par de petits détachements ; il leur échappait toujours. Ils ne se quittèrent plus. Leur armée était de quarante mille hommes environ, et plusieurs fois ils eurent la jouissance de voir les Carthaginois reculer.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:47

Ce qui les tourmentait, c'était les cavaliers de Narr'Havas ! Souvent, aux heures les plus lourdes, quand on avançait par les plaines en sommeillant sous le poids des armes, tout а coup une grosse ligne de poussière montait а l'horizon ; des galops accouraient, et du sein d'un nuage plein de prunelles flamboyantes, une pluie de dards se précipitait. Les Numides, couverts de manteaux blancs, poussaient de grands cris, levaient les bras en serrant des genoux leurs étalons cabrés, les faisaient tourner brusquement, puis disparaissaient. Ils avaient toujours а quelque distance, sur les dromadaires, des provisions de javelots, et ils revenaient plus terribles, hurlaient comme des loups, s'enfuyaient comme des vautours. Ceux des Barbares placés au bord des files tombaient un а un, -- et l'on continuait ainsi jusqu'au soir, où l'on tâchait d'entrer dans les montagnes.

Bien qu'elles fussent périlleuses pour les éléphants, Hamilcar s'y engagea. Il suivit la longue chaоne qui s'étend depuis le promontoire Hermaeum jusqu'au sommet du Zagouan. C'était, croyaient-ils, un moyen de cacher l'insuffisance de ses troupes. Mais l'incertitude continuelle où il les maintenait finissait par les exaspérer plus qu'aucune défaite. Ils ne se décourageaient pas, et marchaient derrière lui.

Enfin, un soir, entre la Montagne-d'Argent et la Montagne-de-Plomb, au milieu de grosses roches, а l'entrée d'un défilé, ils surprirent un corps de vélites ; et l'armée entière était certainement devant ceux-lа, car on entendait un bruit de pas avec des clairons ; aussitôt les Carthaginois s'enfuirent par la gorge. Elle dévalait dans une plaine ayant la forme d'un fer de hache et environnée de hautes falaises. Pour atteindre les vélites, les Barbares s'y élancèrent ; tout au fond, parmi des boeufs qui galopaient, d'autres Carthaginois couraient tumultueusement. On aperçut un homme en manteau rouge, c'était le Suffète, on se le criait ; un redoublement de fureur et de joie les emporta. Plusieurs, soit paresse ou prudence, étaient restés au seuil du défilé. Mais de la cavalerie, débouchant d'un bois, а coups de pique et de sabre, les rabattit sur les autres ; et bientôt tous les Barbares furent en bas, dans la plaine.

Puis, cette grande masse d'hommes ayant oscillé quelque temps, s'arrêta ; ils ne découvraient aucune issue.

Ceux qui étaient le plus près du défilé revinrent en arrière ; mais le passage avait entièrement disparu. On héla ceux de l'avant pour les faire continuer ; ils s'écrasaient contre la montagne, et de loin ils invectivèrent leurs compagnons qui ne savaient pas retrouver la route.

En effet, а peine les Barbares étaient-ils descendus, que des hommes, tapis derrière les roches, en les soulevant avec des poutres, les avaient renversées ; et comme la pente était rapide, ces blocs énormes, roulant pêle-mêle, avaient bouché l'étroit orifice, complètement.

A l'autre extrémité de la plaine s'étendait un long couloir, çа et lа fendu par des crevasses, et qui conduisait а un ravin montant vers le plateau supérieur où se tenait l'armée punique. Dans ce couloir, contre la paroi de la falaise, on avait d'avance disposé des échelles ; et, protégés par les détours des crevasses, les vélites, avant d'être rejoints, purent les saisir et remonter. Plusieurs même s'engagèrent jusqu'au bas de la ravine ; on les tira avec des câbles, car le terrain en cet endroit était un sable mouvant et d'une telle inclinaison que, même sur les genoux, il eût été impossible de le gravir. Les Barbares, presque immédiatement, y arrivèrent. Mais une herse, haute de quarante coudées, et faite а la mesure exacte de l'intervalle, s'abaissa devant eux tout а coup, comme un rempart qui serait tombé du ciel.

Donc les combinaisons du Suffète avaient réussi. Aucun des Mercenaires ne connaissait la montagne, et, marchant а la tête des colonnes, ils avaient entraоné les autres. Les roches, un peu étroites par la base, s'étaient facilement abattues, et, tandis que tous couraient, son armée, dans l'horizon, avait crié comme en détresse. Hamilcar, il est vrai, pouvait perdre ses vélites, la moitié seulement y resta. Il en eût sacrifié vingt fois davantage pour le succès d'une pareille entreprise.

Jusqu'au matin, les Barbares se poussèrent en files compactes d'un bout а l'autre de la plaine. Ils tâtaient la montagne avec leurs mains, cherchant а découvrir un passage.

Enfin le jour se leva ; ils aperçurent partout autour d'eux une grande muraille blanche, taillée а pic. Et pas un moyen de salut, pas un espoir ! Les deux sorties naturelles de cette impasse étaient fermées par la herse et par l'amoncellement des roches.

Alors, tous se regardèrent sans parler. Ils s'affaissèrent sur eux-mêmes, en se sentant un froid de glace dans les reins, et aux paupières une pesanteur accablante.

Ils se relevèrent, et bondirent contre les roches. Mais les plus basses, pressées par le poids des autres, étaient inébranlables. Ils tâchèrent de s'y cramponner pour atteindre au sommet ; la forme ventrue de ces grosses masses repoussait toute prise. Ils voulurent fendre le terrain des deux côtés de la gorge : leurs instruments se brisèrent. Avec les mâts des tentes, ils firent un grand feu ; le feu ne pouvait pas brûler la montagne.

Ils revinrent sur la herse ; elle était garnie de longs clous, épais comme des pieux, aigus comme les dards d'un porc-épic et plus serrés que les crins d'une brosse. Mais tant de rage les animait qu'ils se précipitèrent contre elle. Les premiers y entrèrent jusqu'а l'échine, les seconds refluèrent par-dessus ; et tout retomba, en laissant а ces horribles branches des lambeaux humains et des chevelures ensanglantées.

Quand le découragement se fut un peu calmé, on examina ce qu'il y avait de vivres. Les Mercenaires, dont les bagages étaient perdus, en possédaient а peine pour deux jours ; et tous les autres s'en trouvaient dénués, -- car ils attendaient un convoi promis par les villages du Sud.

Cependant des taureaux vagabondaient, ceux que les Carthaginois avaient lâchés dans la gorge afin d'attirer les Barbares. Ils les tuèrent а coups de lance ; on les mangea, et, les estomacs étant remplis, les pensées furent moins lugubres.

Le lendemain, ils égorgèrent tous les mulets, une quarantaine environ, puis on racla leurs peaux, on fit bouillir leurs entrailles, on pila les ossements, et ils ne désespéraient pas encore ; l'armée de Tunis, prévenue sans doute, allait venir.

Mais le soir du cinquième jour, la faim redoubla ; ils rongèrent les baudriers des glaives et les petites éponges bordant le fond des casques.

Ces quarante mille hommes étaient tassés dans l'espèce d'hippodrome que formait autour d'eux la montagne. Quelques-uns restaient devant la herse ou а la base des roches ; les autres couvraient la plaine confusément. Les forts s'évitaient, et les timides recherchaient les braves, qui ne pouvaient pourtant les sauver.

On avait, а cause de leur infection, enterré vivement les cadavres des vélites ; la place des fosses ne s'apercevait plus.

Tous les Barbares languissaient, couchés par terre. Entre leurs lignes, çа et lа, un vétéran passait ; et ils hurlaient des malédictions contre les Carthaginois, contre Hamilcar -- et contre Mâtho, bien qu'il fût innocent de leur désastre ; mais il leur semblait que leurs douleurs eussent été moindres s'il les avait partagées. Puis ils gémissaient ; quelques-uns pleuraient tout bas, comme de petits enfants.

Ils venaient vers les capitaines et ils les suppliaient de leur accorder quelque chose qui apaisât leurs souffrances. Les autres ne répondaient rien, -- ou, saisis de fureur, ils ramassaient une pierre et la leur jetaient au visage.

Plusieurs, en effet, conservaient soigneusement, dans un trou en terre, une réserve de nourriture, quelques poignées de dattes, un peu de farine ; et on mangeait cela pendant la nuit, en baissant la tête sous son manteau. Ceux qui avaient des épées les gardaient nues dans leurs mains ; les plus défiants se tenaient debout, adossés contre la montagne.

Ils accusaient leurs chefs et les menaçaient. Autharite ne craignait pas de se montrer. Avec cette obstination de Barbare que rien ne rebute, vingt fois par jour il s'avançait jusqu'au fond, vers les roches, espérant chaque fois les trouver peut-être déplacées ; et balançant ses lourdes épaules couvertes de fourrures, il rappelait а ses compagnons un ours qui sort de sa caverne, au printemps, pour voir si les neiges sont fondues. Spendius, entouré de Grecs, se cachait dans une des crevasses ; comme il avait peur, il fit répandre le bruit de sa mort.

Ils étaient maintenant d'une maigreur hideuse ; leur peau se plaquait de marbrures bleuâtres. Le soir du neuvième jour, trois Ibériens moururent.

Leurs compagnons, effrayés, quittèrent la place. On les dépouilla ; et ces corps nus et blancs restèrent sur le sable, au soleil.

Alors des Garamantes se mirent lentement а rôder tout autour. C'étaient des hommes accoutumés а l'existence des solitudes et qui ne respectaient aucun dieu. Enfin le plus vieux de la troupe fit un signe, et se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux, ils en prirent des lanières ; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient. Les autres regardaient de loin ; on poussa des cris d'horreur ; -- beaucoup cependant, au fond de l'âme, jalousaient leur courage.

Au milieu de la nuit, quelques-uns de ceux-lа se rapprochèrent, et, dissimulant leur désir, ils en demandaient une mince bouchée, seulement pour essayer, disaient-ils. De plus hardis survinrent ; leur le nombre augmenta ; ce fut bientôt une foule. Mais presque tous, en sentant cette chair froide au bord des lèvres, laissaient leur main retomber ; d'autres, au contraire, la dévoraient avec délices.

Afin d'être entraоnés par l'exemple, ils s'excitaient mutuellement. Tel qui avait d'abord refusé allait voir les Garamantes et ne revenait plus. Ils faisaient cuire les morceaux sur des charbons а la pointe d'une épée ; on les salait avec de la poussière et l'on se disputait les meilleurs. Quand il ne resta plus rien des trois cadavres, les yeux se portèrent sur toute la plaine pour en trouver d'autres.

Mais ne possédait-on pas des Carthaginois, vingt captifs faits dans la dernière rencontre et que personne, jusqu'а présent, n'avait remarqués ? Ils disparurent ; c'était une vengeance, d'ailleurs. -- Puis, comme il fallait vivre, comme le goût de cette nourriture s'était développé, comme on se mourait, on égorgea les porteurs d'eau, les palefreniers, tous les valets des Mercenaires. Chaque jour on en tuait. Quelques-uns mangeaient beaucoup, reprenaient des forces et n'étaient plus tristes.

Bientôt cette ressource vint а manquer. Alors l'envie se tourna sur les blessés et les malades. Puisqu'ils ne pouvaient se guérir, autant les délivrer de leurs tortures ; et, sitôt qu'un homme chancelait, tous s'écriaient qu'il était maintenant perdu et devait servir aux autres. Pour accélérer leur mort, on employait des ruses ; on leur volait le dernier reste de leur immonde portion ; comme par mégarde, on marchait sur eux ; les agonisants, pour faire croire а leur vigueur, tâchaient d'étendre les bras, de se relever, de rire. Des gens évanouis se réveillaient au contact d'une lame ébréchée qui leur sciait un membre ; -- et ils tuaient encore par férocité, sans besoin, pour assouvir leur fureur.

Un brouillard lourd et tiède, comme il en arrive dans ces régions а la fin de l'hiver, le quatorzième jour, s'abattit sur l'armée. Ce changement de la température amena des morts nombreuses, et la corruption se développait effroyablement vite dans la chaude humidité retenue par les parois de la montagne. La bruine qui tombait sur les cadavres, en les amollissant, fit bientôt de toute la plaine une large pourriture. Des vapeurs blanchâtres flottaient au-dessus ; elles piquaient les narines, pénétraient la peau, troublaient les yeux ; et les Barbares croyaient entrevoir les souffles exhalés, les âmes de leurs compagnons. Un dégoût immense les accabla. Ils n'en voulaient plus, ils aimaient mieux mourir.

Deux jours après, le temps redevint pur et la faim les reprit. Il leur semblait parfois qu'on leur arrachait l'estomac avec des tenailles. Alors, ils se roulaient saisis de convulsions, jetaient dans leur bouche des poignées de terre, se mordaient les bras et éclataient en rires frénétiques.

La soif les tourmentait encore plus, car ils n'avaient pas une goutte d'eau, les outres, depuis le neuvième jour, étant complètement taries. Pour tromper le besoin, ils s'appliquaient sur la langue les écailles métalliques des ceinturons, les pommeaux en ivoire, les fers des glaives. D'anciens conducteurs de caravane se comprimaient le ventre avec des cordes. D'autres suçaient un caillou. On buvait de l'urine refroidie dans les casques d'airain.

Et ils attendaient toujours l'armée de Tunis ! La longueur du temps qu'elle mettait а venir, d'après leurs conjectures, certifiait son arrivée prochaine. D'ailleurs Mâtho, qui était un brave, ne les abandonnerait pas. " Ce sera pour demain ! " se disaient-ils ; et demain se passait.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:47

Au commencement, ils avaient fait des prières, des voeux, pratiqué toutes sortes d'incantations. A présent ils ne sentaient, pour leurs Divinités, que de la haine, et, par vengeance, tâchaient de ne plus y croire.

Les hommes de caractère violent périrent les premiers ; les Africains résistèrent mieux que les Gaulois. Zarxas, entre les Baléares, restait étendu tout de son long, les cheveux par-dessus le bras, inerte. Spendius trouva une plante а larges feuilles emplies d'un suc abondant, et, l'ayant déclarée vénéneuse afin d'en écarter les autres, il s'en nourrissait.

On était trop faible pour abattre, d'un coup de pierre, les corbeaux qui volaient. Quelquefois, lorsqu'un gypaète, posé sur un cadavre, le déchiquetait depuis longtemps déjа, un homme se mettait а ramper vers lui avec un javelot entre les dents. Il s'appuyait d'une main, et, après avoir bien visé, il lançait son arme. La bête aux plumes blanches, troublée par le bruit, s'interrompait, regardait tout а l'entour d'un air tranquille, comme un cormoran sur un écueil, puis elle replongeait son hideux bec jaune ; et l'homme désespéré retombait а plat ventre dans la poussière. Quelques-uns parvenaient а découvrir des caméléons, des serpents. Mais ce qui les faisait vivre, c'était l'amour de la vie. Ils tendaient leur âme sur cette idée, exclusivement, -- et se rattachaient а l'existence par un effort de volonté qui la prolongeait.

Les plus stoïques se tenaient les uns près des autres, assis en rond, au milieu de la plaine, çа et lа, entre les morts ; et, enveloppés dans leurs manteaux, ils s'abandonnaient silencieusement а leur tristesse.

Ceux qui étaient nés dans les villes se rappelaient des rues toutes retentissantes, des tavernes, des théâtres, des bains, et les boutiques des barbiers où l'on écoute des histoires. D'autres revoyaient des campagnes au coucher du soleil, quand les blés jaunes ondulent et que les grands boeufs remontent les collines avec le soc des charrues sur le cou. Les voyageurs rêvaient а des citernes, les chasseurs а leurs forêts, les vétérans а des batailles, -- et, dans la somnolence qui les engourdissait, leurs pensées se heurtaient avec l'emportement et la netteté des songes. Des hallucinations les envahissaient tout а coup ; ils cherchaient dans la montagne une porte pour s'enfuir et voulaient passer au travers. D'autres, croyant naviguer par une tempête, commandaient la manoeuvre d'un navire, ou bien ils se reculaient épouvantés, apercevant, dans les nuages, des bataillons puniques. Il y en avait qui se figuraient être а un festin, et ils chantaient.

Beaucoup, par une étrange manie, répétaient le même mot ou faisaient continuellement le même geste. Puis, quand ils venaient а relever la tête et а se regarder, des sanglots les étouffaient en découvrant l'horrible ravage de leurs figures. Quelques-uns ne souffraient plus, et, pour employer les heures, ils se racontaient les périls auxquels ils avaient échappé.

Leur mort а tous était certaine, imminente. Combien de fois n'avaient-ils pas tenté de s'ouvrir un passage ! Quant а implorer les conditions du vainqueur, par quel moyen ? ils ne savaient même pas où se trouvait Hamilcar.

Le vent soufflait du côté de la ravine. Il faisait couler le sable par-dessus la herse en cascades, perpétuellement ; et les manteaux et les chevelures des Barbares s'en recouvraient comme si la terre, montant sur eux, avait voulu les ensevelir. Rien ne bougeait ; l'éternelle montagne, chaque matin, leur semblait encore plus haute.

Quelquefois des bandes d'oiseaux passaient а tire d'aile, en plein ciel bleu, dans la liberté de l'air. Ils fermaient les yeux pour ne pas les voir.

On sentait d'abord un bourdonnement dans les oreilles, les ongles noircissaient, le froid gagnait la poitrine, on se couchait sur le côté et l'on s'éteignait sans un cri.

Le dix-neuvième jour, deux mille Asiatiques étaient morts, quinze cents de l'Archipel, huit mille de la Libye, les plus jeunes des Mercenaires et des tribus complètes ; -- en tout vingt mille soldats, la moitié de l'armée.

Autharite, qui n'avait plus que cinquante Gaulois, allait se faire tuer pour en finir, quand, au sommet de la montagne, en face de lui, il crut voir un homme.

Cet homme, а cause de l'élévation, ne paraissait pas plus grand qu'un nain. Cependant Autharite reconnut а son bras gauche un bouclier en forme de trèfle. Il s'écria : " Un Carthaginois ! " Et, dans la plaine, devant la herse et sous les roches, immédiatement tous se levèrent. Le soldat se promenait au bord du précipice ; d'en bas, les Barbares le regardaient.

Spendius ramassa une tête de boeuf ; puis avec deux ceintures ayant composé un diadème, il le planta sur les cornes au bout d'une perche, en témoignage d'intentions pacifiques. Le Carthaginois disparut. Ils attendirent.

Enfin, le soir, comme une pierre se détachant de la falaise, tout а coup il tomba d'en haut un baudrier. Fait de cuir rouge et couvert de broderie avec trois étoiles de diamant, il portait empreint а son milieu la marque du Grand-Conseil : un cheval sous un palmier. C'était la réponse d'Hamilcar, le sauf-conduit qu'il envoyait.

Ils n'avaient rien а craindre ; tout changement de fortune amenait la fin de leurs maux. Une joie démesurée les agita, ils s'embrassaient, pleuraient. Spendius, Autharite et Zarxas, quatre Italiotes, un Nègre et deux Spartiates s'offrirent comme parlementaires. On les accepta tout de suite . Ils ne savaient cependant par quel moyen s'en aller.

Mais un craquement retentit dans la direction des roches ; et la plus élevée, ayant oscillé sur elle-même, rebondit jusqu'en bas. En effet, si du côté des Barbares elles étaient inébranlables, car il aurait fallu leur faire remonter un plan oblique (et, d'ailleurs, elles se trouvaient tassées par l'étroitesse de la gorge), de l'autre, au contraire, il suffisait de les heurter fortement pour qu'elles descendissent. Les Carthaginois les poussèrent, et, au jour levant, elles s'avançaient dans la plaine comme les gradins d'un immense escalier en ruine.

Les Barbares ne pouvaient encore les gravir. On leur tendit des échelles ; tous s'y élancèrent. La décharge d'une catapulte les refoula ; les Dix seulement furent emmenés.

Ils marchaient entre les Clinabares, et appuyaient leur main sur la croupe des chevaux pour se soutenir. Maintenant que leur première joie était passée, ils commençaient а concevoir des inquiétudes. Les exigences d'Hamilcar seraient cruelles. Mais Spendius les rassurait.

-- " C'est moi qui parlerai ! " Et il se vantait de connaоtre les choses bonnes а dire pour le salut de l'armée.

Derrière tous les buissons, ils rencontraient des sentinelles en embuscade. Elles se prosternaient devant le baudrier que Spendius avait mis sur son épaule.

Quand ils arrivèrent dans le camp punique, la foule s'empressa autour d'eux, et ils entendaient comme des chuchotements, des rires. La porte d'une tente s'ouvrit.

Hamilcar était tout au fond, assis sur un escabeau, près d'une table basse où brillait un glaive nu. Des capitaines, debout, l'entouraient.

En apercevant ces hommes, il fit un geste en arrière, puis il se pencha pour les examiner.

Ils avaient les pupilles extraordinairement dilatées avec un grand cercle noir autour des yeux, qui se prolongeait jusqu'au bas de leurs oreilles ; leurs nez bleuâtres saillissaient entre leurs joues creuses, fendillées par des rides profondes ; la peau de leur corps, trop large pour leurs muscles, disparaissait sous une poussière de couleur ardoise ; leurs lèvres se collaient contre leurs dents jaunes ; ils exhalaient une infecte odeur ; on aurait dit des tombeaux entrouverts, des sépulcres vivants.

Au milieu de la tente, il y avait, sur une natte où les capitaines allaient s'asseoir, un plat de courges qui fumait. Les Barbares y attachaient leurs yeux en grelottant de tous les membres, et des larmes venaient а leurs paupières. Ils se contenaient, cependant.

Hamilcar se détourna pour parler а quelqu'un. Alors, ils se ruèrent dessus, tous, а plat ventre. Leurs visages trempaient dans la graisse, et le bruit de leur déglutition se mêlait aux sanglots de joie qu'ils poussaient. Plutôt par étonnement que par pitié, sans doute, on les laissa finir la gamelle. Puis, quand ils se furent relevés, Hamilcar commanda, d'un signe, а l'homme qui portait le baudrier de parler. Spendius avait peur ; il balbutiait.

Hamilcar, en l'écoutant, faisait tourner autour de son doigt une grosse bague d'or, celle qui avait empreint sur le baudrier le sceau de Carthage. Il la laissa tomber par terre : Spendius, tout de suite, la ramassa ; devant son maоtre, ses habitudes d'esclave le reprenaient. Les autres frémirent, indignés de cette bassesse.

Mais le Grec haussa la voix, et , rapportant les crimes d'Hannon, qu'il savait être l'ennemi de Barca, tâchant de l'apitoyer avec le détail de leurs misères et les souvenirs de leur dévouement, il parla pendant longtemps, d'une façon rapide, insidieuse, violente même ; а la fin, il s'oubliait, entraоné par la chaleur de son esprit.

Hamilcar répliqua qu'il acceptait leurs excuses. Donc la paix allait se conclure, et maintenant elle serait définitive ! Mais il exigeait qu'on lui livrât dix des Mercenaires, а son choix, sans armes et sans tunique.

Ils ne s'attendaient pas а cette clémence ; Spendius s'écria :

-- " Oh ! vingt, si tu veux Maоtre ! "

-- " Non ! dix me suffisent " , répondit doucement Hamilcar.

On les fit sortir de la tente afin qu'ils pussent délibérer. Dès qu'ils furent seuls, Autharite réclama pour les compagnons sacrifiés, et Zarxas dit а Spendius :

-- " Pourquoi ne l'as-tu pas tué ? son glaive était lа, près de toi ! "

-- " Lui ! " , fit Spendius ; et il répéta plusieurs fois :

" Lui ! lui ! " comme si la chose eût été impossible et Hamilcar quelqu'un d'immortel.

Tant de lassitude les accablait qu'ils s'étendirent par terre, sur le dos, ne sachant а quoi se résoudre.

Spendius les engageait а céder. Enfin, ils y consentirent, et ils rentrèrent.

Alors le Suffète mit sa main dans les mains des dix Barbares tour а tour, en serrant leurs pouces ; puis il la frotta sur son vêtement, car leur peau visqueuse causait au toucher une impression rude et molle, un fourmillement gras qui horripilait. Ensuite, il leur dit :

-- " Vous êtes bien tous les chefs des Barbares et vous avez juré pour eux ? "

-- " Oui ! " répondirent-ils.

-- " Sans contrainte, du fond de l'âme, avec l'intention d'accomplir vos promesses ? "

Ils assurèrent qu'ils s'en retournaient vers les autres pour les exécuter.

-- " Eh bien ! " reprit le Suffète, " d'après la convention passée entre moi, Barca, et les ambassadeurs des Mercenaires, c'est vous que je choisis, et je vous garde ! "

Spendius tomba évanoui sur la natte. Les Barbares, comme l'abandonnant, se resserrèrent les uns près des autres : et il n'y eut pas un mot, pas une plainte.

Leurs compagnons, qui les attendaient, ne les voyant pas revenir, se crurent trahis. Sans doute, les parlementaires s'étaient donnés au Suffète.

Ils attendirent encore deux jours : puis, le matin du troisième, leur résolution fut prise. Avec des cordes, des pics et des flèches disposées comme des échelons entre des lambeaux de toile, ils parvinrent а escalader les roches ; et, laissant derrière eux les plus faibles, trois mille environ, ils se mirent en marche pour rejoindre l'armée de Tunis.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:47

Au haut de la gorge s'étalait une prairie clairsemée d'arbustes ; les Barbares en dévorèrent les bourgeons. Ensuite, ils trouvèrent un champ de fèves ; et tout disparut comme si un nuage de sauterelles eût passé par lа. Trois heures après, ils arrivèrent sur un second plateau, que bordait une ceinture de collines vertes.

Entre les ondulations de ces monticules, des gerbes couleur d'argent brillaient, espacées les unes des autres ; les Barbares, éblouis par le soleil, apercevaient confusément, en dessous, de grosses masses noires qui les supportaient. Elles se levèrent, comme si elles se fussent épanouies. C'étaient des lances dans des tours, sur des éléphants effroyablement armés.

Outre l'épieu de leur poitrail, les poinçons de leurs défenses, les plaques d'airain qui couvraient leurs flancs, et les poignards tenus а leurs grenouillères, -- ils avaient au bout de leurs trompes un bracelet de cuir où était passé le manche d'un large coutelas ; partis tous а la fois du fond de la plaine, ils s'avançaient de chaque côté, parallèlement.

Une terreur sans nom glaça les Barbares. Ils ne tentèrent même pas de s'enfuir. Déjа, ils se trouvaient enveloppés.

Les éléphants entrèrent dans cette masse d'hommes ; et les éperons de leur poitrail la divisaient, les lances de leurs défenses la retournaient comme des socs de charrues ; ils coupaient, taillaient, hachaient avec les faux de leurs trompes ; les tours, pleines de phalariques, semblaient des volcans en marche ; on ne distinguait qu'un large amas où les chairs humaines faisaient des taches blanches, les morceaux d'airain des plaques grises, le sang des fusées rouges ; les horribles animaux, passant au milieu de tout cela, creusaient des sillons noirs. Le plus furieux était conduit par un Numide couronné d'un diadème de plumes. Il lançait des javelots avec une vitesse effrayante, tout en jetant par intervalles un long sifflement aigu ; -- les grosses bêtes, dociles comme des chiens, pendant le carnage tournaient un oeil de son côté.

Leur cercle peu а peu se rétrécissait ; les Barbares, affaiblis, ne résistaient pas ; bientôt, les éléphants furent au centre de la plaine. L'espace leur manquait ; ils se tassaient, а demi cabrés, les ivoires s'entrechoquaient. Tout а coup, Narr'Havas les apaisa, et, tournant la croupe, ils s'en revinrent au trot vers les collines.

Cependant, deux syntagmes s'étaient réfugiés а droite dans un pli du terrain, avaient jeté leurs armes, et, tous а genoux vers les tentes puniques, ils levaient leurs bras pour implorer grâce.

On leur attacha les jambes et les mains ; puis, quand ils furent étendus par terre les uns près des autres, on ramena les éléphants.

Les poitrines craquaient comme des coffres que l'on brise ; chacun de leurs pas en écrasait deux ; leurs gros pieds enfonçaient dans les corps avec un mouvement des hanches qui les faisait paraоtre boiter. Ils continuaient, et allèrent jusqu'au bout.

Le niveau de la plaine redevint immobile. La nuit tomba. Hamilcar se délectait devant le spectacle de sa vengeance ; mais soudain il tressaillit.

Il voyait, et tous voyaient а six cents pas de lа, sur la gauche, au sommet d'un mamelon, des Barbares encore ! En effet, quatre cents des plus solides, des Mercenaires Etrusques, Libyens et Spartiates, dès le commencement avaient gagné les hauteurs, et jusque-lа s'y étaient tenus incertains. Après ce massacre de leurs compagnons, ils résolurent de traverser les Carthaginois ; déjа ils descendaient en colonnes serrées, d'une façon merveilleuse et formidable.

Un héraut leur fut immédiatement expédié. Le Suffète avait besoin de soldats ; il les recevait sans condition, tant il admirait leur bravoure. Ils pouvaient même, ajouta l'homme de Carthage, se rapprocher quelque peu, dans un endroit qu'il leur désigna, et où ils trouveraient des vivres.

Les Barbares y coururent et passèrent la nuit а manger. Alors, les Carthaginois éclatèrent en rumeurs contre la partialité du Suffète pour les Mercenaires.

Céda-t-il а ces expansions d'une haine insatiable, ou bien était-ce un raffinement de perfidie ? Le lendemain, il vint lui-même sans épée, tête nue, dans une escorte de Clinabares, et il leur déclara qu'ayant trop de monde а nourrir, son intention n'était pas de les conserver. Cependant, comme il lui fallait des hommes et qu'il ne savait par quel moyen choisir les bons, ils allaient se combattre а outrance ; puis il admettrait les vainqueurs dans sa garde particulière. Cette mort-lа en valait bien une autre ; -- et alors, écartant ses soldats (car les étendards puniques cachaient aux Mercenaires l'horizon), il leur montra les cent quatre- vingt-douze éléphants de Narr'Havas formant une seule ligne droite et dont les trompes brandissaient de larges fers, pareils а des bras de géant qui auraient tenu des haches sur leurs têtes.

Les Barbares s'entre-regardèrent silencieusement. Ce n'était pas la mort qui les faisait pâlir, mais l'horrible contrainte où ils se trouvaient réduits.

La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des amitiés profondes. Le camp, pour la plupart, remplaçait la patrie ; vivant sans famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de tendresse, et l'on s'endormait côte а côte, sous le même manteau, а la clarté des étoiles. Puis, dans ce vagabondage perpétuel а travers toutes sortes de pays, de meurtres et d'aventures, il s'était formé d'étranges amours, -- unions obscènes aussi sérieuses que des mariages, où le plus fort défendait le plus jeune au milieu des batailles, l'aidait а franchir les précipices, épongeait sur son front la sueur des fièvres, volait pour lui de la nourriture ; et l'autre, enfant ramassé au bord d'une route, puis devenu Mercenaire , payait ce dévouement par mille soins délicats et des complaisances d'épouse.

Ils échangèrent leurs colliers et leurs pendants d'oreilles, cadeaux qu'ils s'étaient faits autrefois, après un grand péril, dans des heures d'ivresse. Tous demandaient а mourir, et aucun ne voulait frapper. On en voyait un jeune, çа et lа, qui disait а un autre dont la barbe était grise : " Non ! non, tu es le plus robuste ! Tu nous vengeras, tue-moi ! " et l'homme répondait : " J'ai moins d'années а vivre ! Frappe au coeur, et n'y pense plus ! Les frères se contemplaient, les deux mains serrées, et l'amant faisait а son amant des adieux éternels, debout, en pleurant sur son épaule.

Ils retirèrent leurs cuirasses pour que la pointe des glaives s'enfonçât plus vite. Alors, parurent les marques des grands coups qu'ils avaient reçus pour Carthage ; on aurait dit des inscriptions sur des colonnes.

Ils se mirent sur quatre rangs égaux а la façon des gladiateurs, et ils commencèrent par des engagements timides. Quelques-uns s'étaient bandé les yeux, et leurs glaives ramaient dans l'air, doucement, comme des bâtons d'aveugle. Les Carthaginois poussèrent des huées en leur criant qu'ils étaient des lâches. Les Barbares s'animèrent, et bientôt le combat fut général, précipité, terrible.

Parfois deux hommes s'arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les bras l'un de l'autre et mouraient en se donnant des baisers. Aucun ne reculait. Ils se ruaient contre les lames tendues. Leur délire était si furieux que les Carthaginois, de loin, avaient peur.

Enfin, ils s'arrêtèrent. Leurs poitrines faisaient un grand bruit rauque, et l'on apercevait leurs prunelles, entre leurs longs cheveux qui pendaient comme s'ils fussent sortis d'un bain de pourpre. Plusieurs tournaient sur eux-mêmes, rapidement, tels que des panthères blessées au front. D'autres se tenaient immobiles en considérant un cadavre а leurs pieds ; puis, tout а coup, ils s'arrachaient le visage avec les ongles, prenaient leur glaive а deux mains et se l'enfonçaient dans le ventre.

Il en restait soixante encore. Ils demandèrent а boire. On leur cria de jeter leurs glaives ; et, quand ils les eurent jetés, on leur apporta de l'eau.

Pendant qu'ils buvaient, la figure enfoncée dans les vases, soixante Carthaginois, sautant sur eux, les tuèrent avec des stylets, dans le dos.

Hamilcar avait fait cela pour complaire aux instincts de son armée, et, par cette trahison, l'attacher а sa personne.

Donc, la guerre était finie ; du moins, il le croyait ; Mâtho ne résisterait pas ; dans son impatience, le Suffète ordonna tout de suite le départ.

Ses éclaireurs vinrent lui dire que l'on avait distingué un convoi qui s'en allait vers la Montagne-de-Plomb. Hamilcar ne s'en soucia. Une fois les Mercenaires anéantis, les Nomades ne l'embarrasseraient plus. L'important était de prendre Tunis. A grandes journées, il marcha dessus.

Il avait envoyé Narr'Havas а Carthage porter la nouvelle de la victoire ; et le roi des Numides, fier de ses succès, se présenta chez Salammbô.

Elle le reçut dans ses jardins, sous un large sycomore, entre des oreillers de cuir jaune, avec Taanach auprès d'elle. Son visage était couvert d'une écharpe blanche, qui, lui passant sur la bouche et sur le front, ne laissait voir que les yeux ; mais ses lèvres brillaient dans la transparence du tissu comme les pierreries de ses doigts, -- car Salammbô tenait ses deux mains enveloppées, et, tout le temps qu'ils parlèrent, elle ne fit pas un geste.

Narr'Havas lui annonça la défaite des Barbares. Elle le remercia par une bénédiction des services qu'il avait rendus а son père. Alors il se mit а raconter toute la campagne.

Les colombes, sur les palmiers autour d'eux, roucoulaient doucement, et d'autres oiseaux voletaient parmi les herbes : des galéoles а collier, des cailles de Tartessus et des pintades puniques. Le jardin, depuis longtemps inculte, avait multiplié ses verdures ; des coloquintes montaient dans le branchage des canéficiers, des ascléplas parsemaient les champs de roses, toutes sortes de végétations formaient des entrelacements, des berceaux ; et des rayons de soleil, qui descendaient obliquement, marquaient çа et lа, comme dans les bois, l'ombre d'une feuille sur la terre. Les bêtes domestiques, redevenues sauvages, s'enfuyaient au moindre bruit. Parfois on apercevait une gazelle traоnant а ses petits sabots noirs des plumes de paon, dispersées. Les clameurs de la ville, au loin, se perdaient dans le murmure des flots. Le ciel était tout bleu ; pas une voile n'apparaissait sur la mer.

Narr'Havas ne parlait plus ; Salammbô, sans lui répondre, le regardait. Il avait une robe de lin, où des fleurs étaient peintes, avec des franges d'or par le bas ; deux flèches d'argent retenaient ses cheveux tressés au bord de ses oreilles ; il s'appuyait de la main droite contre le bois d'une pique, orné par des cercles d'électrum et des touffes de poil.

En le considérant, une foule de pensées vagues l'absorbait. Ce jeune homme а voix douce et а taille féminine captivait ses yeux par la grâce de sa personne et lui semblait être comme une soeur aоnée que les Baals envoyaient pour la protéger. Le souvenir de Mâtho la saisit : elle ne résista pas au désir de savoir ce qu'il devenait.

Narr'Havas répondit que les Carthaginois s'avançaient vers Tunis, afin de le prendre. A mesure qu'il exposait leurs chances de réussite et la faiblesse de Mâtho, elle paraissait se réjouir dans un espoir extraordinaire. Ses lèvres tremblaient, sa poitrine haletait. Quand il promit enfin de le tuer lui-même, elle s'écria :

-- " Oui ! tue-le, il le faut ! "

Le Numide répliqua qu'il souhaitait ardemment cette mort puisque, la guerre terminée, il serait son époux.

Salammbô tressaillit, et elle baissa la tête.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:48

Mais Narr'Havas, poursuivant, compara ses désirs а des fleurs qui languissent après la pluie, а des voyageurs perdus qui attendent le jour. Il lui dit encore qu'elle était plus belle que la lune, meilleure que le vent du matin et que le visage de l'hôte. Il ferait venir pour elle, du pays des Noirs, des choses comme il n'y en avait pas а Carthage, et les appartements de leur maison seraient sablés avec de la poudre d'or.

Le soir tombait, des senteurs de baume s'exhalaient. Pendant longtemps, ils se regardèrent en silence, -- et les yeux de Salammbô, au fond de ses longues draperies, avaient l'air de deux étoiles dans l'ouverture d'un nuage. Avant que le soleil fût couché, il se retira.

Les Anciens se sentirent soulagés d'une grande inquiétude quand il partit de Carthage. Le peuple l'avait reçu avec des acclamations encore plus enthousiastes que la première fois. Si Hamilcar et le roi des Numides triomphaient seuls des Mercenaires, il serait impossible de leur résister. Donc ils résolurent, pour affaiblir Barca, de faire participer а la délivrance de la République celui qu'ils aimaient, le vieil Hannon.

Il se porta immédiatement vers les provinces occidentales, afin de se venger dans les lieux mêmes qui avaient vu sa honte. Mais les habitants et les Barbares étaient morts, cachés ou enfuis. Alors sa colère se déchargea sur la campagne. Il brûla les ruines des ruines, il ne laissa pas un seul arbre, pas un brin d'herbe ; les enfants et les infirmes que l'on rencontrait, on les suppliciait ; il donnait а ses soldats les femmes а violer avant leur égorgement ; les plus belles étaient jetées dans sa litière, -- car son atroce maladie l'enflammait de désirs impétueux ; il les assouvissait avec toute la fureur d'un homme désespéré.

Souvent, а la crête des collines, des tentes noires s'abattaient comme renversées par le vent, et de larges disques а bordure brillante, que l'on reconnaissait pour des roues de chariot, en tournant avec un son plaintif, peu а peu s'enfonçaient dans les vallées. Les tribus, qui avaient abandonné le siège de Carthage, erraient ainsi par les provinces, attendant une occasion, quelque victoire des Mercenaires pour revenir. Mais, soit terreur ou famine, elles reprirent toutes le chemin de leurs contrées, et disparurent.

Hamilcar ne fut point jaloux des succès d'Hannon. Cependant il avait hâte d'en finir ; il lui ordonna de se rabattre sur Tunis ; et Hannon, qui aimait sa patrie, au jour fixé se trouva sous les murs de la ville.

Elle avait pour se défendre sa population d'autochtones , douze mille Mercenaires, puis tous les Mangeurs-de-choses-immondes, car ils étaient comme Mâtho rivés а l'horizon de Carthage, et la plèbe et le Schalischim contemplaient de loin ses hautes murailles, en rêvant par- derrière des jouissances infinies. Dans cet accord de haines, la résistance fut lestement organisée. On prit des outres pour faire des casques, on coupa tous les palmiers dans les jardins pour avoir des lances, on creusa des citernes et, quant aux vivres, ils pêchaient aux bords du lac de gros poissons blancs, nourris de cadavres et d'immondices. Leurs remparts, maintenus en ruine par la jalousie de Carthage, étaient si faibles, que l'on pouvait, d'un coup d'épaule, les abattre. Mâtho en boucha les trous avec les pierres des maisons. C'était la dernière lutte ; il n'espérait rien, et cependant il se disait que la fortune était changeante.

Les Carthaginois, en approchant, remarquèrent, sur le rempart, un homme qui dépassait les créneaux de toute la ceinture. Les flèches volant autour de lui n'avaient pas l'air de plus l'effrayer qu'un essaim d'hirondelles. Aucune, par extraordinaire, ne le toucha.

Hamilcar établit son camp sur le côté méridional -. Narr'Havas, а sa droite, occupait la plaine de Rhаdès. Hannon le bord du Lac ; et les trois généraux devaient garder leur position respective pour attaquer l'enceinte, tous, en même temps.

Mais Hamilcar voulut d'abord montrer aux Mercenaires qu'il les châtierait comme des esclaves. Il fit crucifier les dix ambassadeurs, les uns près des autres, sur un monticule, en face de la ville.

A ce spectacle, les assiégés abandonnèrent le rempart.

Mâtho s'était dit que, s'il pouvait passer entre les murs et les tentes de Narr'Havas assez rapidement pour que les Numides n'eussent pas le temps de sortir, il tomberait sur les derrières de l'infanterie carthaginoise, qui se trouverait prise entre sa division et ceux de l'intérieur. Il s'élança dehors avec les vétérans.

Narr'Havas l'aperçut ; il franchit la plage du Lac et vint avertir Hannon d'expédier des hommes au secours d'Hamilcar. Croyait-il Barca trop faible pour résister aux Mercenaires ? Etait-ce une perfidie ou une sottise ? Nul jamais ne put le savoir.

Hannon, par désir d'humilier son rival, ne balança pas. Il cria de sonner les trompettes, et toute son armée se précipita sur les Barbares. Ils se retournèrent et coururent droit aux Carthaginois ; ils les renversaient, les écrasaient sous leurs pieds, et, les refoulant ainsi, ils arrivèrent jusqu'а la tente d'Hannon qui était alors, au milieu de trente Carthaginois, les plus illustres des Anciens.

Il parut stupéfait de leur audace ; il appelait ses capitaines. Tous avançaient leurs poings sous sa gorge, en vociférant des injures. La foule se poussait, et ceux qui avaient la main sur lui le retenaient а grand- peine. Cependant, il tâchait de leur dire а l'oreille : -- " Je te donnerai tout ce que tu veux ! Je suis riche ! Sauve-moi ! - " Ils le tiraient ; si lourd qu'il fût, ses pieds ne touchaient plus la terre. On avait entraоné les Anciens. Sa terreur redoubla. -- " Vous m'avez battu ! Je suis votre captif ! Je me rachète ! Ecoutez-moi, mes amis ! " Et, porté par toutes ces épaules qui le serraient aux flancs, il répétait : " Qu'allez-vous faire ? Que voulez-vous ? Je ne m'obstine pas, vous voyez bien ! J'ai toujours été bon ! "

Une, croix gigantesque était dressée а la porte. Les Barbares hurlaient : " Ici ! ici ! " mais il éleva la voix encore plus haut ; et, au nom de leurs Dieux, il les somma de le mener au Schalischim, parce qu'il avait а lui confier une chose d'où leur salut dépendait.

Ils s'arrêtèrent, quelques-uns prétendant qu'il était sage d'appeler Mâtho. On partit а sa recherche.

Hannon tomba sur l'herbe ; et il voyait, autour de lui, encore d'autres croix, comme si le supplice dont il allait périr se fût d'avance multiplié, il faisait des efforts pour se convaincre qu'il se trompait, qu'il n'y en avait qu'une seule, et même pour croire qu'il n'y en avait pas du tout. Enfin on le releva.

-- " Parle ! " dit Mâtho.

Il offrit de livrer Hamilcar, puis ils entreraient dans Carthage et seraient rois tous les deux.

Mâtho s'éloigna, en faisant signe aux autres de se hâter. C'était, pensait- il, une ruse pour gagner du temps.

Le Barbare se trompait ; Hannon était dans une de ces extrémités où l'on ne considère plus rien, et d'ailleurs il exécrait tellement Hamilcar que, sur le moindre espoir de salut, il l'aurait sacrifié avec tous ses soldats.

A la base des trente croix, les Anciens languissaient par terre ; déjа des cordes étaient passées sous leurs aisselles. Alors le vieux Suffète, comprenant qu'il fallait mourir, pleura. Ils arrachèrent ce qui lui restait de vêtements -- et l'horreur de sa personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom ; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds ; il pendait а ses doigts comme des lambeaux verdâtres ; et les larmes qui ruisselaient entre les tubercules de ses joues donnaient а son visage quelque chose d'effroyablement triste, ayant l'air d'occuper plus de place que sur un autre visage humain. Son bandeau royal, а demi dénoué, traоnait avec ses cheveux blancs dans la poussière.

Ils crurent n'avoir pas de cordes assez fortes pour le grimper jusqu'au bout de la croix, et ils le clouèrent dessus, avant qu'elle fût dressée, а la mode punique. Mais son orgueil se réveilla dans la douleur. Il se mit а les accabler d'injures. Il écumait et se tordait, comme un monstre marin que l'on égorge sur un rivage, en leur prédisant qu'ils finiraient tous plus horriblement encore et qu'il serait vengé.

Il l'était. De l'autre côté de la ville, d'où s'échappaient maintenant des jets de flammes avec des colonnes de fumée, les ambassadeurs des Mercenaires agonisaient.

Quelques-uns, évanouis d'abord, venaient de se ranimer sous la fraоcheur du vent ; mais ils restaient le menton sur la poitrine, et leur corps descendait un peu, malgré les clous de leurs bras fixés plus haut que leur tête ; de leurs talons et de leurs mains, du sang tombait par grosses gouttes, lentement, comme des branches d'un arbre tombent des fruits mûrs, -- et Carthage, le golfe, les montagnes et les plaines, tout leur paraissait tourner, tel qu'une immense roue ; quelquefois, un nuage de poussière montant du sol les enveloppait dans ses tourbillons ; ils étaient brûlés par une soif horrible, leur langue se retournait dans leur bouche, et ils sentaient sur eux une sueur glaciale couler, avec leur âme qui s'en allait.

Cependant, ils entrevoyaient а une profondeur infinie des rues, des soldats en marche, des balancements de glaives ; et le tumulte de la bataille leur arrivait vaguement, comme le bruit de la mer а des naufragés qui meurent dans la mâture d'un navire. Les Italiotes, plus robustes que les autres, criaient encore ; les Lacédémoniens, se taisant, gardaient leurs paupières fermées ; Zarxas, si vigoureux autrefois, penchait comme un roseau brisé ; l'Ethiopien, près de lui, avait la tête renversée en arrière par-dessus les bras de la croix ; Autharite, immobile, roulait des yeux ; sa grande chevelure, prise dans une fente de bois, se tenait droite sur son front, et le râle qu'il poussait semblait plutôt un rugissement de colère. Quant а Spendius, un étrange courage lui était venu ; maintenant il méprisait la vie, par la certitude qu'il avait d'un affranchissement presque immédiat et éternel, et il attendait la mort avec impassibilité.

Au milieu de leur défaillance, quelquefois ils tressaillaient а un frôlement de plumes, qui leur passait contre la bouche. De grandes ailes balançaient des ombres autour d'eux, des croassements claquaient dans l'air ; et comme la croix de Spendius était la plus haute, ce fut sur la sienne que le premier vautour s'abattit. Alors il tourna son visage vers Autharite, et lui dit lentement, avec un indéfinissable sourire :

-- " Te rappelles-tu les lions sur la route de Sicca ? "

-- " C'étaient nos frères ! " répondit le Gaulois en expirant.

Le Suffète, pendant ce temps-lа, avait troué l'enceinte, et il était parvenu а la citadelle. Sous une rafale de vent, la fumée tout а coup s'envola, découvrant l'horizon jusqu'aux murailles de Carthage ; il crut même distinguer des gens qui regardaient sur la plate-forme d'Eschmoûn ; puis, en ramenant ses yeux, il aperçut, а gauche, au bord du Lac, trente croix démesurées.

En effet, pour les rendre plus effroyables, ils les avaient construites avec les mâts de leurs tentes attachés bout а bout ; et les trente cadavres des Anciens apparaissaient tout en haut dans le ciel. Il y avait sur leurs poitrines comme des papillons blancs ; c'étaient les barbes des flèches qu'on leur avait tirées d'en bas.

Au faоte de la plus grande, un large ruban d'or brillait ; il pendait sur l'épaule, le bras manquait de ce côté-lа, et Hamilcar eut de la peine а reconnaоtre Hannon. Ses os spongieux ne tenant pas sous les fiches de fer, des portions de ses membres s'étaient détachées, -- et il ne restait а la croix que d'informes débris, pareils а ces fragments d'animaux suspendus contre la porte des chasseurs.

Le Suffète n'avait rien pu savoir : la ville, devant lui, masquait tout ce qui était au-delа, par-derrière ; et les capitaines envoyés successivement aux deux généraux n'avaient pas reparu. Alors, des fuyards arrivèrent, racontant la déroute ; et l'armée punique s'arrêta. Cette catastrophe, tombant au milieu de leur victoire, les stupéfiait. Ils n'entendaient plus les ordres d'Hamilcar.

Mâtho en profitait pour continuer ses ravages dans les Numides.

Le camp d'Hannon bouleversé, il était revenu sur eux. Les éléphants sortirent. Mais les Mercenaires, avec des brandons arrachés aux murs, s'avancèrent par la plaine en agitant des flammes, et les grosses bêtes, effrayées, coururent se précipiter dans le golfe, où elles se tuaient les unes les autres en se débattant, et se noyèrent sous le poids de leurs cuirasses. Déjа Narr'Havas avait lâché sa cavalerie ; tous se jetèrent la face contre le sol ; puis, quand les chevaux furent а trois pas d'eux, ils bondirent sous leurs ventres qu'ils ouvraient d'un coup de poignard, et la moitié des Numides avait péri quand Barca survint.

Les Mercenaires, épuisés, ne pouvaient tenir contre ses troupes. Ils reculèrent en bon ordre jusqu'а la montagne des Eaux-Chaudes. Le Suffète eut la prudence de ne pas les poursuivre. Il se porta vers les embouchures du Macar.

Tunis lui appartenait ; mais elle ne faisait plus qu'un amoncellement de décombres fumants. Les ruines descendaient par les brèches des murs, jusqu'au milieu de la plaine ; -- tout au fond, entre les bords du golfe, les cadavres des éléphants, poussés par la brise, s'entrechoquaient, comme un archipel de rochers noirs flottant sur l'eau.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:49

Narr'Havas, pour soutenir cette guerre, avait épuisé ses forêts, pris les jeunes et les vieux, les mâles et les femelles, et la force militaire de son royaume ne s'en releva pas. Le peuple, qui les avait vus de loin périr, en fut désolé ; des hommes se lamentaient dans les rues en les appelant par leurs noms, comme des amis défunts :

-- " Ah ! l'invincible ! la Victoire ! le Foudroyant ! l'Hirondelle ! " Le premier jour même, on en parla plus que des citoyens morts. Mais le lendemain on aperçut les tentes des Mercenaires sur la montagne des Eaux-Chaudes. Alors le désespoir fut si profond, que beaucoup de gens, des femmes surtout, se précipitèrent, la tête en bas, du haut de l'Acropole.

On ignorait les desseins d'Hamilcar. Il vivait seul, dans sa tente, n'ayant près de lui qu'un jeune garçon, et jamais personne ne mangeait avec eux, pas même Narr'Havas. Cependant, il lui témoignait des égards extraordinaires depuis la défaite d'Hannon ; mais le roi des Numides avait trop d'intérêts а devenir son fils pour ne pas s'en méfier.

Cette inertie voilait des manoeuvres habiles. Par toutes sortes d'artifices, Hamilcar séduisit les chefs des villages ; et les Mercenaires furent chassés, repoussés, traqués comme des bêtes féroces. Dès qu'ils entraient dans un bois, les arbres s'enflammaient autour d'eux ; quand ils buvaient а une source, elle était empoisonnée ; on murait les cavernes où ils se cachaient pour dormir. Les populations qui les avaient jusque-lа défendus, leurs anciens complices, maintenant les poursuivaient ; ils reconnaissaient toujours dans ces bandes des armures carthaginoises.

Plusieurs étaient rongés au visage par des dartres rouges ; cela leur était venu, pensaient-ils, en touchant Hannon. D'autres s'imaginaient que c'était pour avoir mangé les poissons de Salammbô, et, loin de s'en repentir, ils rêvaient des sacrilèges encore plus abominables, afin que l'abaissement des Dieux puniques fût plus grand. Ils auraient voulu les exterminer.

Ils se traоnèrent ainsi pendant trois mois le long de la côte orientale, puis derrière la montagne de Selloum et jusqu'aux premiers sables du désert. Ils cherchaient une place de refuge, n'importe laquelle. Utique et Hippo- Zaryte seules ne les avaient pas trahis ; mais Hamilcar enveloppait ces deux villes. Puis ils remontèrent dans le nord, au hasard, sans même connaоtre les routes. A force de misères, leur tête était troublée.

Ils n'avaient plus que le sentiment d'une exaspération qui allait en se développant ; et ils se retrouvèrent un jour dans les gorges du Cobus, encore une fois devant Carthage !

Alors les engagements se multiplièrent. La fortune se maintenait égale ; mais ils étaient, les uns et les autres, tellement excédés, qu'ils souhaitaient, au lieu de ces escarmouches, une grande bataille, pourvu qu'elle fût bien la dernière.

Mâtho avait envie d'en porter lui-même la proposition au Suffète. Un de ses Libyens se dévoua. Tous, en le voyant partir, étaient convaincus qu'il ne reviendrait pas.

Il revint le soir même.

Hamilcar acceptait leur défi. On se rencontrerait le lendemain, au soleil levant, dans la plaine de Rhadès.

Les Mercenaires voulurent savoir s'il n'avait rien dit de plus, et le Libyen ajouta :

-- " Comme je restais devant lui, il m'a demandé ce que j'attendais : j'ai répondu : " Qu'on me tue ! "

Alors il a repris : " Non, va-t'en ! ce sera pour demain avec les autres. "

Cette générosité étonna les Barbares ; quelques-uns en furent terrifiés, et Mâtho regretta que le parlementaire n'eût pas été tué.

Il lui restait encore trois mille Africains, douze cents Grecs, quinze cents Campaniens, deux cents Ibères, quatre cents Etrusques, cinq cents Samnites, quarante Gaulois et une troupe de Naffur, bandits nomades rencontrés dans la région-des-dattes, en tout, sept mille deux cent dix- neuf soldats, mais pas une syntagme complète. Ils avaient bouché les trous de leurs cuirasses avec des omoplates de quadrupèdes et remplacé leurs cothurnes d'airain par des sandales en chiffons. Des plaques de cuivre ou de fer alourdissaient leurs vêtements ; leurs cottes de mailles pendaient en guenilles autour d'eux et les balafres apparaissaient, comme des fils de pourpre, entre les poils de leurs bras et de leurs visages.

Les colères de leurs compagnons morts leur revenaient а l'âme et multipliaient leur vigueur ; ils sentaient confusément qu'ils étaient les desservants d'un dieu épandu dans les coeurs d'opprimés, et comme les pontifes de la vengeance universelle ! Puis la douleur d'une injustice exorbitante les enrageait et surtout la vue de Carthage а l'horizon. Ils firent le serment de combattre les uns pour les autres jusqu'а la mort.

On tua les bêtes de somme et l'on mangea le plus possible, afin de se donner des forces ; ensuite ils dormirent. Quelques-uns prièrent, tournés vers des constellations différentes.

Les Carthaginois arrivèrent dans la plaine avant eux. Ils frottèrent le bord des boucliers avec de l'huile pour faciliter le glissement des flèches ; les fantassins, qui portaient de longues chevelures, se les coupèrent sur le front, par prudence ; et Hamilcar, dès la cinquième heure, fit renverser toutes les gamelles, sachant qu'il est désavantageux de combattre l'estomac trop plein. Son armée montait а quatorze mille hommes, le double environ de l'armée barbare. Jamais il n'avait éprouvé, cependant, une pareille inquiétude ; s'il succombait, c'était l'anéantissement de la république et il périrait crucifié ; s'il triomphait au contraire, par les Pyrénées, les Gaules et les Alpes il gagnerait l'Italie, et l'empire des Barca deviendrait éternel. Vingt fois pendant la nuit il se releva pour surveiller tout, lui-même, jusque dans les détails les plus minimes. Quant aux Carthaginois, ils étaient exaspérés par leur longue épouvante.

Narr'Havas doutait de la fidélité de ses Numides. D'ailleurs les Barbares pouvaient les vaincre. Une faiblesse étrange l'avait pris ; а chaque moment, il buvait de larges coupes d'eau.

Mais un homme qu'il ne connaissait pas ouvrit sa tente, et déposa par terre une couronne de sel gemme, ornée de dessins hiératiques faits avec du soufre et des losanges de nacre ; on envoyait quelquefois au fiancé sa couronne de mariage : c'était une preuve d'amour, une sorte d'invitation.

Cependant la fille d'Hamilcar n'avait point de tendresse pour Narr'Havas.

Le souvenir de Mâtho la gênait d'une façon intolérable ; il lui semblait que la mort de cet homme débarrasserait sa pensée, comme pour se guérir de la blessure des vipères, on les écrase sur la plaie. Le roi des Numides était dans sa dépendance ; il attendait impatiemment les noces, et comme elles devaient suivre la victoire, Salammbô lui faisait ce présent afin d'exciter son courage. Alors ses angoisses disparurent, et il ne songea plus qu'au bonheur de posséder une femme si belle.

La même vision avait assailli Mâtho ; mais il la rejeta tout de suite, et son amour, qu'il refoulait, se répandit sur ses compagnons d'armes. Il les chérissait comme des portions de sa propre personne, de sa haine, -- et il se sentait l'esprit plus haut, les bras plus forts ; tout ce qu'il fallait exécuter lui apparut nettement. Si parfois des soupirs lui échappaient, c'est qu'il pensait а Spendius.

Il rangea les Barbares sur six rangs égaux. Au milieu, il établit les Etrusques, tous attachés par une chaоne de bronze, les hommes de trait se tenaient par-derrière, et sur deux ailes il distribua des Naffur, montés sur des chameaux а poils ras, couverts de plumes d'autruche.

Le Suffète disposa les Carthaginois dans un ordre pareil. En dehors de l'infanterie, près des vélites, il plaça les Clinabares, au-delа les Numides ; quand le jour parut, ils étaient les uns et les autres ainsi alignés face а face. Tous, de loin, se contemplaient avec leurs grands yeux farouches. Il y eut d'abord une hésitation. Enfin les deux armées s'ébranlèrent.

Les Barbares s'avançaient lentement, pour ne point s'essouffler, en battant la terre avec leurs pieds ; le centre de l'armée punique formait une courbe convexe. Puis un choc terrible éclata, pareil au craquement de deux flottes qui s'abordent. Le premier rang des Barbares s'était vite entrouvert, et les gens de trait, cachés derrière les autres, lançaient leurs balles, leurs flèches, leurs javelots. Cependant, la courbe des Carthaginois peu а peu s'aplatissait, elle devint toute droite, puis s'infléchit ; alors les deux sections des vélites se rapprochèrent parallèlement, comme les branches d'un compas qui se referme. Les Barbares, acharnés contre la phalange, entraient dans sa crevasse ; ils se perdaient. Mâtho les arrêta, -- et tandis que les ailes carthaginoises continuaient а s'avancer, il fit écouler en dehors les trois rangs intérieurs de sa ligne ; bientôt ils débordèrent ses flancs, et son armée apparut sur une triple longueur.

Mais les Barbares placés aux deux bouts se trouvaient les plus faibles, ceux de la gauche surtout, qui avaient épuisé leurs carquois, et la troupe des vélites, enfin arrivée contre eux, les entamait largement.

Mâtho les tira en arrière. Sa droite contenait des Campaniens armés de haches ; il la poussa sur la gauche carthaginoise ; le centre attaquait l'ennemi et ceux de l'autre extrémité, hors de péril, tenaient les vélites en respect.

Alors Hamilcar divisa ses cavaliers par escadrons, mit entre eux des hoplites, et il les lâcha sur les Mercenaires.

Ces masses en forme de cône présentaient un front de chevaux, et leurs parois plus larges se hérissaient toutes remplies de lances. Il était impossible aux Barbares de résister ; seuls, les fantassins grecs avaient des armures d'airain ; tous les autres, des coutelas au bout d'une perche, des faux prises dans les métairies, des glaives fabriqués avec la jante d'une roue ; les lames trop molles se tordaient en frappant, et pendant qu'ils étaient а les redresser sous leurs talons, les Carthaginois, de droite et de gauche, les massacraient commodément.

Mais les Etrusques, rivés а leur chaоne, ne bougeaient pas ; ceux qui étaient morts, ne pouvant tomber, faisaient obstacle avec leurs cadavres ; et cette grosse ligne de bronze tour а tour s'écartait et se resserrait, souple comme un serpent, inébranlable comme un mur. Les Barbares venaient se reformer derrière elle, haletaient une minute, -- puis ils repartaient, avec les tronçons de leurs armes а la main.

Beaucoup déjа n'en avaient plus, et ils sautaient sur les Carthaginois qu'ils mordaient au visage, comme des chiens. Les Gaulois, par orgueil, se dépouillèrent de leurs sayons ; ils montraient de loin leurs grands corps tout blancs ; pour épouvanter l'ennemi, ils élargissaient leurs blessures. Au milieu des syntagmes puniques on n'entendait plus la voix du crieur annonçant les ordres ; les étendards au-dessus de la poussière répétaient leurs signaux, et chacun allait, emporté dans l'oscillation de la grande masse qui l'entourait.

Hamilcar commanda aux Numides d'avancer. Mais les Naffur se précipitèrent а leur rencontre.
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