Gustave Flaubert - Salammbô

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Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:23

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Version 1.1, Aout 1999

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----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------


Gustave Flaubert.

Salammbô.

I. LE FESTIN.

II. A SICCA.

III. SALAMMBÔ.

IV. SOUS LES MURS DE CARTHAGE.

V. TANIT.

VI. HANNON.

VII. HAMILCAR BARCA.

VIII. LA BATAILLE DU MACAR.

IX. EN CAMPAGNE.

X. LE SERPENT.

XI. SOUS LA TENTE.

XII. L'AQUEDUC.

XIII. MOLOCH.

XIV. LE DEFILE DE LA HACHE.

XV. MÂTHO.

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Chapitre 1

LE FESTIN

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C'était а Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.

Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Eryx, et comme le maоtre était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.

Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre а franges d'or, qui s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'а la première terrasse du palais ; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l'on distinguait quantité de bâtiments а toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.

Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu'а des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins : un champ de roses s'épanouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons, se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé а de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l'avenue des cyprès faisait d'un bout а l'autre comme une double colonnade d'obélisques verts.

Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier droit en bois d'ébène, portant aux angles de chaque marche la proue d'une galère vaincue, avec ses portes rouges écartelées d'une croix noire, ses grillages d'airain qui le défendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche, aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar.

Le Conseil leur avait désigné sa maison pour y tenir ce festin ; les convalescents qui couchaient dans le temple d'Eschmoûn, se mettant en marche dès l'aurore, s'y étaient traоnés sur leurs béquilles. A chaque minute, d'autres arrivaient. Par tous les sentiers, il en débouchait incessamment, comme des torrents qui se précipitent dans un lac. On voyait entre les arbres courir les esclaves des cuisines, effarés et а demi nus ; les gazelles sur les pelouses s'enfuyaient en bêlant ; le soleil se couchait, et le parfum des citronniers rendait encore plus lourde l'exhalaison de cette foule en sueur.

Il y avait lа des hommes de toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens, des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome. On entendait, а côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal. Le Grec se reconnaissait а sa taille mince, l'Egyptien а ses épaules remontées, le Cantabre а ses larges mollets. Des Cariens balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de Cappadoce s'étaient peint avec des jus d'herbes de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens portant des robes de femmes dоnaient en pantoufles et avec des boucles d'oreilles. D'autres, qui s'étaient par pompe barbouillés de vermillon, ressemblaient а des statues de corail.

Ils s'allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour de grands plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient а eux les morceaux de viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes, dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les derniers venus, debout contre les arbres, regardaient les tables basses disparaissant а moitié sous des tapis d'écarlate, et attendaient leur tour.

Les cuisines d'Hamilcar n'étant pas suffisantes, le Conseil leur avait envoyé des esclaves, de la vaisselle, des lits ; et l'on voyait au milieu du jardin, comme sur un champ de bataille quand on brûle les morts, de grands feux clairs où rôtissaient des boeufs. Les pains saupoudrés d'anis alternaient avec les gros fromages plus lourds que des disques, et les cratères pleins de vin, et les canthares pleins d'eau auprès des corbeilles en filigrane d'or qui contenaient des fleurs. La joie de pouvoir enfin se gorger а l'aise dilatait tous les yeux çа et lа, les chansons commençaient.

D'abord on leur servit des oiseaux а la sauce verte, dans des assiettes d'argile rouge rehaussée de dessins noirs, puis toutes les espèces de coquillages que l'on ramasse sur les côtes puniques, des bouillies de froment, de fève et d'orge, et des escargots au cumin, sur des plats d'ambre jaune.

Ensuite les tables furent couvertes de viandes antilopes : avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes et d'assa foetida. Les pyramides de fruits s'éboulaient sur les gâteaux de miel, et l'on n'avait pas oublié quelques- uns de ces petits chiens а gros ventre et а soies roses que l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles excitait la cupidité des estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux retroussés sur le sommet de la tête, s'arrachaient les pastèques et les limons qu'ils croquaient avec l'écorce. Des Nègres n'ayant jamais vu de langoustes se déchiraient le visage а leurs piquants rouges. Mais les Grecs rasés, plus blancs que des marbres, jetaient derrière eux les épluchures de leur assiette, tandis que des pâtres du Brutium, vêtus de peaux de loups, dévoraient silencieusement, le visage dans leur portion.

La nuit tombait. On retira le velarium étalé sur l'avenue de cyprès et l'on apporta des flambeaux.

Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans des vases de porphyre effrayèrent, au haut des cèdres, les singes consacrés а la lune. Ils poussèrent des cris, ce qui mit les soldats en gaieté.

Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d'airain. Toutes sortes de scintillements jaillissaient des plats incrustés de pierres précieuses. Les cratères, а bordure de miroirs convexes, multipliaient l'image élargie des choses ; les soldats se pressant autour s'y regardaient avec ébahissement et grimaçaient pour se faire rire. Ils se lançaient, par- dessus les tables, les escabeaux d'ivoire et les spatules d'or. Ils avalaient а pleine gorge tous les vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Campanie enfermés dans des amphores, les vins des Cantabres que l'on apporte dans des tonneaux, et les vins de jujubier, de cinnamome et de lotus. Il y en avait des flaques par terre où l'on glissait. La fumée des viandes montait dans les feuillages avec la vapeur des haleines. On entendait а la fois le claquement des mâchoires, le bruit des paroles, des chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens qui s'écroulaient en mille morceaux, ou le son limpide d'un grand plat d'argent.

A mesure qu'augmentait leur ivresse, ils se rappelaient de plus en plus l'injustice de Carthage. En effet, la République, épuisée par la guerre, avait laissé s'accumuler dans la ville toutes les bandes qui revenaient. Giscon, leur général, avait eu cependant la prudence de les renvoyer les uns après les autres pour faciliter l'acquittement de leur solde, et le Conseil avait cru qu'ils finiraient par consentir а quelque diminution. Mais on leur en voulait aujourd'hui de ne pouvoir les payer. Cette dette se confondait dans l'esprit du peuple avec les trois mille deux cents talents euboïques exigés par Lutatius, et ils étaient, comme Rome, un ennemi pour Carthage. Les Mercenaires le comprenaient ; aussi leur indignation éclatait en menaces et en débordements. Enfin, ils demandèrent а se réunir pour célébrer une de leurs victoires, et le parti de la paix céda, en se vengeant d'Hamilcar qui avait tant soutenu la guerre. Elle s'était terminée contre tous ses efforts, si bien que, désespérant de Carthage, il avait remis а Giscon le gouvernement des Mercenaires. Désigner son palais pour les recevoir, c'était attirer sur lui quelque chose de la haine qu'on leur portait. D'ailleurs la dépense devait être excessive ; il la subirait presque toute.


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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:24

Fiers d'avoir fait plier la République, les Mercenaires croyaient qu'ils allaient enfin s'en retourner chez eux, avec la solde de leur sang dans le capuchon de leur manteau. Mais leurs fatigues, revues а travers les vapeurs de l'ivresse, leur semblaient prodigieuses et trop peu récompensées. Ils se montraient leurs blessures, ils racontaient leurs combats, leurs voyages et les chasses de leurs pays. Ils imitaient le cri des bêtes féroces, leurs bonds. Puis vinrent les immondes gageures ; ils s'enfonçaient la tête dans les amphores, et restaient а boire, sans s'interrompre, comme des dromadaires altérés. Un Lusitanien, de taille gigantesque, portant un homme au bout de chaque bras, parcourait les tables tout en crachant du feu par les narines. Des Lacédémoniens qui n'avaient point ôté leurs cuirasses sautaient d'un pas lourd. Quelques-uns s'avançaient comme des femmes en faisant des gestes obscènes ; d'autres se mettaient nus pour combattre, au milieu des coupes, а la façon des gladiateurs, et une compagnie de Grecs dansait autour d'un vase où l'on voyait des nymphes, pendant qu'un nègre tapait avec un os de boeuf sur un bouclier d'airain.

Tout а coup, ils entendirent un chant plaintif, un chant fort et doux, qui s'abaissait et remontait dans les airs comme le battement d'ailes d'un oiseau blessé.

C'était la voix des esclaves dans l'ergastule. Des soldats, pour les délivrer, se levèrent d'un bond et disparurent.

Ils revinrent, chassant au milieu des cris, dans la poussière, une vingtaine d'hommes que l'on distinguait а leur visage plus pâle. Un petit bonnet de forme conique, en feutre noir, couvrait leur tête rasée ; ils portaient tous des sandales de bois et faisaient un bruit de ferrailles comme des chariots en marche.

Ils arrivèrent dans l'avenue des cyprès, où ils se perdirent parmi la foule, qui les interrogeait. L'un d'eux était resté а l'écart, debout. A travers les déchirures de sa tunique on apercevait ses épaules rayées par de longues balafres. Baissant le menton, il regardait autour de lui avec méfiance et fermait un peu ses paupières dans l'éblouissement des flambeaux ; mais quand il vit que personne de ces gens armés ne lui en voulait, un grand soupir s'échappa de sa poitrine : il balbutiait, il ricanait sous les larmes claires qui lavaient sa figure ; puis il saisit par les anneaux un canthare tout plein, le leva droit en l'air au bout de ses bras d'où pendaient des chaоnes, et alors regardant le ciel et toujours tenant la coupe, il dit :

-- " Salut d'abord а toi, Baal-Eschmoûn libérateur, que les gens de ma patrie appellent Esculape ! et а vous, Génies des fontaines, de la lumière et des bois ! et а vous, Dieux cachés sous les montagnes et dans les cavernes de la terre ! et а vous, hommes forts aux armures reluisantes, qui m'avez délivré ! "

Puis il laissa tomber la coupe et conta son histoire. On le nommait Spendius. Les Carthaginois l'avaient pris а la bataille des Egineuses, et parlant grec, ligure et punique, il remercia encore une fois les Mercenaires ; il leur baisait les mains ; enfin, il les félicita du banquet, tout en s'étonnant de n'y pas apercevoir les coupes de la Légion sacrée. Ces coupes, portant une vigne en émeraude sur chacune de leurs six faces en or, appartenaient а une milice exclusivement composée des jeunes patriciens, les plus hauts de taille. C'était un privilège, presque un honneur sacerdotal ; aussi rien dans les trésors de la République n'était plus convoité des Mercenaires. Ils détestaient la Légion а cause de cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie pour l'inconcevable plaisir d'y boire. Donc ils commandèrent d'aller chercher les coupes. Elles étaient en dépôt chez les Syssites, compagnies de commerçants qui mangeaient en commun. Les esclaves revinrent. A cette heure, tous les membres des Syssites dormaient.

-- " Qu'on les réveille ! " répondirent les Mercenaires.

Après une seconde démarche, on leur expliqua qu'elles étaient enfermées dans un temple.

-- " Qu'on l'ouvre ! " répliquèrent-ils.

Et quand les esclaves, en tremblant, eurent avoué qu'elles étaient entre les mains du général Giscon, ils s'écrièrent :

-- " Qu'il les apporte ! "

Giscon, bientôt, apparut au fond du jardin dans une escorte de la Légion sacrée. Son ample manteau noir, retenu sur sa tête а une mitre d'or constellée de pierres précieuses, et qui pendait tout а l'entour jusqu'aux sabots de son cheval, se confondait, de loin, avec la couleur de la nuit. On n'apercevait que sa barbe blanche, les rayonnements de sa coiffure et son triple collier а larges plaques bleues qui lui battait sur la poitrine.

Les soldats, quand il entra, le saluèrent d'une grande acclamation, tous criant :

-- " Les coupes ! Les coupes ! "

Il commença par déclarer que, si l'on considérait leur courage, ils en étaient dignes. La foule hurla de joie, en applaudissant.

Il le savait bien, lui qui les avait commandés lа-bas et qui était revenu avec la dernière cohorte sur la dernière galère !

-- " C'est vrai ! c'est vrai ! " , disaient-ils.

Cependant, continua Giscon, la République avait respecté leurs divisions par peuples, leurs coutumes, leurs cultes ; ils étaient libres dans Carthage ! Quant aux vases de la Légion sacrée, c'était une propriété particulière. Tout а coup, près de Spendius, un Gaulois s'élança par-dessus les tables et courut droit а Giscon, qu'il menaçait en gesticulant avec deux épées nues.

Le général, sans s'interrompre, le frappa sur la tête de son lourd bâton d'ivoire : le Barbare tomba. Les Gaulois hurlaient, et leur fureur, se communiquant aux autres, allait emporter les légionnaires. Giscon haussa les épaules en les voyant pâlir. Il songeait que son courage serait inutile contre ces bêtes brutes, exaspérées. Il valait mieux plus tard s'en venger dans quelque ruse ; donc il fit signe а ses soldats et s'éloigna lentement. Puis, sous la porte, se tournant vers les Mercenaires, il leur cria qu'ils s'en repentiraient.

Le festin recommença. Mais Giscon pouvait revenir et, cernant le faubourg qui touchait aux derniers remparts, les écraser contre les murs. Alors ils se sentirent seuls malgré leur foule ; et la grande ville qui dormait sous eux, dans l'ombre, leur fit peur, tout а coup, avec ses entassements d'escaliers, ses hautes maisons noires et ses vagues dieux encore plus féroces que son peuple. Au loin, quelques fanaux glissaient sur le port, et il y avait des lumières dans le temple de Khamon. Ils se souvinrent d'Hamilcar. Où était-il ? Pourquoi les avoir abandonnés, la paix conclue ? Ses dissensions avec le Conseil n'étaient sans doute qu'un jeu pour les perdre. Leur haine inassouvie retombait sur lui : et ils le maudissaient s'exaspérant les uns les autres par leur propre colère. A ce moment-lа, il se fit un rassemblement sous les platanes. C'était pour voir un nègre qui se roulait en battant le sol avec ses membres, la prunelle fixe, le cou tordu, l'écume aux lèvres. Quelqu'un cria qu'il était empoisonné. Tous se crurent empoisonnés. Ils tombèrent sur les esclaves ; une clameur épouvantable s'éleva, et un vertige de destruction tourbillonna sur l'armée ivre. Ils frappaient au hasard, autour d'eux, ils brisaient, ils tuaient : quelques-uns lancèrent des flambeaux dans les feuillages ; d'autres, s'accoudant sur la balustrade des lions, les massacrèrent а coups de flèches ; les plus hardis coururent aux éléphants, ils voulaient leur abattre la trompe et manger de l'ivoire.

Cependant des frondeurs baléares qui, pour piller plus commodément, avaient tourné l'angle du palais, furent arrêtés par une haute barrière faite en jonc des Indes. Ils coupèrent avec leurs poignards les courroies de la serrure et se trouvèrent alors sous la façade qui regardait Carthage, dans un autre jardin rempli de végétations taillées. Des lignes de fleurs blanches, toutes se suivant une а une, décrivaient sur la terre couleur d'azur de longues paraboles, comme des fusées d'étoiles. Les buissons, pleins de ténèbres, exhalaient des odeurs chaudes, mielleuses. Il y avait des troncs d'arbre barbouillés de cinabre, qui ressemblaient а des colonnes sanglantes. Au milieu, douze piédestaux de cuivre portaient chacun une grosse boule de verre, et des lueurs rougeâtres emplissaient confusément ces globes creux, comme d'énormes prunelles qui palpiteraient encore. Les soldats s'éclairaient avec des torches, tout en trébuchant sur la pente du terrain, profondément labouré.

Mais ils aperçurent un petit lac, divisé en plusieurs bassins par des murailles de pierres bleues. L'onde était si limpide que les flammes des torches tremblaient jusqu'au fond, sur un lit de cailloux blancs et de poussière d'or. Elle se mit а bouillonner, des paillettes lumineuses glissèrent, et de gros poissons, qui portaient des pierreries а la gueule, apparurent vers la surface.

Les soldats, en riant beaucoup, leur passèrent les doigts dans les ouïes et les apportèrent sur les tables.

C'étaient les poissons de la famille Barca. Tous descendaient de ces lottes primordiales qui avaient fait éclore l'oeuf mystique où se cachait la Déesse. L'idée de commettre un sacrilège ranima la gourmandise des Mercenaires ; ils placèrent vite du feu sous des vases d'airain et s'amusèrent а regarder les beaux poissons se débattre dans l'eau bouillante.

La houle des soldats se poussait. Ils n'avaient plus peur. Ils recommençaient а boire. Les parfums qui leur coulaient du front mouillaient de gouttes larges leurs tuniques en lambeaux, et s'appuyant des deux poings sur les tables qui leur semblaient osciller comme des navires, ils promenaient а l'entour leurs gros yeux ivres, pour dévorer par la vue ce qu'ils ne pouvaient prendre. D'autres, marchant tout au milieu des plats sur les nappes de pourpre, cassaient а coups de pied les escabeaux d'ivoire et les fioles tyriennes en verre. Les chansons se mêlaient au râle des esclaves agonisant parmi les coupes brisées. Ils demandaient du vin, des viandes, de l'or. Ils criaient pour avoir des femmes. Ils déliraient en cent langages. Quelques-uns se croyaient aux étuves, а cause de la buée qui flottait autour d'eux, ou bien, apercevant des feuillages, ils s'imaginaient être а la chasse et couraient sur leurs compagnons comme sur des bêtes sauvages. L'incendie de l'un а l'autre gagnait tous les arbres, et les hautes masses de verdure, d'où s'échappaient de longues spirales blanches, semblaient des volcans qui commencent а fumer. La clameur redoublait ; les lions blessés rugissaient dans l'ombre.

Le palais s'éclaira d'un seul coup а sa plus haute terrasse, la porte du milieu s'ouvrit, et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse, au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les soldats.

Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories d'hommes pâles, vêtus de robes blanches а franges rouges qui tombaient droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux, pas de sourcils. Dans leurs mains étincelantes d'anneaux ils portaient d'énormes lyres et chantaient tous, d'une voix aiguë, un hymne а la divinité de Carthage. C'étaient les prêtres eunuques du temple de Tanit, que Salammbô appelait souvent dans sa maison.

Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent. Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la regardant passer.

Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraоtre plus grande. Des tresses de perles attachées а ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entrouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaоnette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traоnait derrière elle, faisant а chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait.

Les prêtres, de temps а autre, pinçaient sur leurs lyres des accords presque étouffés, et dans les intervalles de la musique, on entendait le petit bruit de la chaоnette d'or avec le claquement régulier de ses sandales en papyrus.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:24

Personne encore ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait retirée dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la nuit, sur le haut de son palais, а genoux devant les étoiles, entre les tourbillons des cassolettes allumées. C'était la lune qui l'avait rendue si pâle, et quelque chose des Dieux l'enveloppait comme une vapeur subtile. Ses prunelles semblaient regarder tout au loin au-delа des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant la tête, et tenait а sa main droite une petite lyre d'ébène.

Ils l'entendaient murmurer :

-- " Morts ! Tous morts ! Vous ne viendrez plus obéissant а ma voix, quand, assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins de pastèques ! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus limpides que les globules des fleuves. " Et elle les appelait par leurs noms, qui étaient les noms des mois.

-- " Siv ! Sivan ! Tammouz, Eloul, Tischri, Schebar !

-- Ah ! pitié pour moi, Déesse ! "

Les soldats, sans comprendre ce qu'elle disait, se tassaient autour d'elle. Ils s'ébahissaient de sa parure ; mais elle promena sur eux tous un long regard épouvanté, puis s'enfonçant la tête dans les épaules en écartant les bras, elle répéta plusieurs fois :

-- " Qu'avez-vous fait ! qu'avez-vous fait !

-- Vous aviez cependant, pour vous réjouir, du pain, des viandes, de l'huile, tout le malobathre des greniers ! J'avais fait venir des boeufs d'Hécatompyle, j'avais envoyé des chasseurs dans le désert ! " Sa voix s'enflait, ses joues s'empourpraient. Elle ajouta : " Où êtes-vous donc, ici ? Est-ce dans une ville conquise, ou dans le palais d'un maоtre ? Et quel maоtre ? le suffète Hamilcar mon père, serviteur des Baals ! Vos armes, rouges du sang de ses esclaves, c'est lui qui les a refusées а Lutatius ! En connaissez-vous un dans vos patries qui sache mieux conduire les batailles ? Regardez donc ! les marches de notre palais sont encombrées par nos victoires ! Continuez ! brûlez-le ! J'emporterai avec moi le Génie de ma maison, mon serpent noir qui dort lа-haut sur des feuilles de lotus ! Je sifflerai, il me suivra ; et, si je monte en galère, il courra dans le sillage de mon navire sur l'écume des flots. "

Ses narines minces palpitaient. Elle écrasait ses ongles contre les pierreries de sa poitrine. Ses yeux s'alanguirent ; elle reprit :

-- " Ah ! pauvre Carthage ! lamentable ville ! Tu n'as plus pour te défendre les hommes forts d'autrefois, qui allaient au-delа des océans bâtir des temples sur les rivages. Tous les pays travaillaient autour de toi, et les plaines de la mer, labourées par tes rames, balançaient tes moissons. "

Alors elle se mit а chanter les aventures de Melkarth, dieu des Sidoniens et père de sa famille.

Elle disait l'ascension des montagnes d'Ersiphonie, le voyage а Tartessus, et la guerre contre Masisabal pour venger la reine des serpents :

-- " Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue ondulait sur les feuilles mortes comme un ruisseau d'argent ; et il arriva dans une prairie où des femmes, а croupe de dragon, se tenaient autour d'un grand feu, dressées sur la pointe de leur queue. La lune, couleur de sang, resplendissait dans un cercle pâle, et leurs langues écarlates, fendues comme des harpons de pêcheurs, s'allongeaient en se recourbant jusqu'au bord de la flamme. "

Puis Salammbô, sans s'arrêter, raconta comment Melkarth, après avoir vaincu Masisabal, mit а la proue du navire sa tête coupée. -- " A chaque battement des flots, elle s'enfonçait sous l'écume ; mais le soleil l'embaumait, elle se fit plus dure que l'or ; cependant les yeux ne cessaient point de pleurer, et les larmes, continuellement, tombaient dans l'eau. "

Elle chantait tout cela dans un vieil idiome chananéen que n'entendaient pas les Barbares. Ils se demandaient ce qu'elle pouvait leur dire avec les gestes effrayants dont elle accompagnait son discours ; -- et montés autour d'elle sur les tables, sur les lits, dans les rameaux des sycomores, la bouche ouverte et allongeant la tête, ils tâchaient de saisir ces vagues histoires qui se balançaient devant leur imagination, а travers l'obscurité des théogonies, comme des fantômes dans des nuages.

Seuls, les prêtres sans barbe comprenaient Salammbô. Leurs mains ridées, pendant sur les cordes des lyres, frémissaient, et de temps а autre en tiraient un accord lugubre : car plus faibles que des vieilles femmes ils tremblaient а la fois d'émotion mystique et de la peur que leur faisaient les hommes. Les Barbares ne s'en souciaient ; ils écoutaient toujours la vierge chanter.

Aucun ne la regardait comme un jeune chef numide placé aux tables des capitaines, parmi des soldats de sa nation. Sa ceinture était si hérissée de dards, qu'elle faisait une bosse dans son large manteau, noué а ses tempes par un lacet de cuir. L'étoffe, bâillant sur ses épaules, enveloppait d'ombre son visage, et l'on n'apercevait que les flammes de ses deux yeux fixes. C'était par hasard qu'il se trouvait au festin, -- son père le faisant vivre chez les Barca, selon la coutume des rois qui envoyaient leurs enfants dans les grandes familles pour préparer des alliances ; mais depuis six mois que Narr'Havas y logeait, il n'avait point encore aperçu Salammbô ; et, assis sur les talons, la barbe baissée vers les hampes de ses javelots, il la considérait en écartant les narines comme un léopard qui est accroupi dans les bambous.

De l'autre côté des tables se tenait un Libyen de taille colossale et а courts cheveux noirs frisés. Il n'avait gardé que sa jaquette militaire, dont les lames d'airain déchiraient la pourpre du lit. Un collier а lune d'argent s'embarrassait dans les poils de sa poitrine. Des éclaboussures de sang lui tachetaient la face, il s'appuyait sur le coude gauche ; et la bouche grande ouverte il souriait.

Salammbô n'en était plus au rythme sacré. Elle employait simultanément tous les idiomes des Barbares, délicatesse de femme pour attendrir leur colère. Aux Grecs elle parlait grec, puis elle se tournait vers les Ligures, vers les Campaniens, vers les Nègres ; et chacun en l'écoutant retrouvait dans cette voix la douceur de sa patrie. Emportée par les souvenirs de Carthage, elle chantait maintenant les anciennes batailles contre Rome ; ils applaudissaient. Elle s'enflammait а la lueur des épées nues ; elle criait, les bras ouverts. Sa lyre tomba, elle se tut ; -- et pressant son coeur а deux mains, elle resta quelques minutes les paupières closes а savourer l'agitation de tous ces hommes.

Mâtho le Libyen se penchait vers elle. Involontairement elle s'en approcha, et, poussée par la reconnaissance de son orgueil, elle lui versa dans une coupe d'or un long jet de vin pour se réconcilier avec l'armée.

-- " Bois ! " dit-elle.

Il prit la coupe et il la portait а ses lèvres quand un Gaulois, le même que Giscon avait blessé, le frappa sur l'épaule, tout en débitant d'un air jovial des plaisanteries dans la langue de son pays. Spendius n'était pas loin ; il s'offrit а les expliquer.

-- " Parle ! " dit Mâtho.

-- " Les Dieux te protègent, tu vas devenir riche. A quand les noces ? "

-- " Quelles noces ? "

-- " Les tiennes ! car chez nous " , dit le Gaulois, lorsqu'une femme fait boire un soldat, c'est qu'elle lui offre sa couche. "

Il n'avait pas fini que Narr'Havas, en bondissant, tira un javelot de sa ceinture, et appuyé du pied droit sur le bord de la table, il le lança contre Mâtho.

Le javelot siffla entre les coupes, et, traversant le bras du Libyen, le cloua sur la nappe si fortement, que la poignée en tremblait dans l'air.

Mâtho l'arracha vite ; mais il n'avait pas d'armes, il était nu ; enfin, levant а deux bras la table surchargée, il la jeta contre Narr'Havas tout au milieu de la foule qui se précipitait entre eux. Les soldats et les Numides se serraient а ne pouvoir tirer leurs glaives. Mâtho avançait en donnant de grands coups avec sa tête. Quand il la releva, Narr'Havas avait disparu. Il le chercha des yeux. Salammbô aussi était partie.

Alors sa vue se tournant sur le palais, il aperçut tout en haut la porte rouge а croix noire qui se refermait. Il s'élança.

On le vit courir entre les proues des galères, puis réapparaоtre le long des trois escaliers jusqu'а la porte rouge qu'il heurta de tout son corps. En haletant, il s'appuya contre le mur pour ne pas tomber.

Un homme l'avait suivi, et, а travers les ténèbres, car les lueurs du festin étaient cachées par l'angle du palais, il reconnut Spendius.

-- " Va-t'en ! " dit-il.

L'esclave, sans répondre, se mit avec ses dents а déchirer sa tunique ; puis s'agenouillant auprès de Mâtho il lui prit le bras délicatement, et il le palpait dans l'ombre pour découvrir la blessure.

Sous un rayon de la lune qui glissait entre les nuages, Spendius aperçut au milieu du bras une plaie béante. Il roula tout autour le morceau d'étoffe ; mais l'autre, s'irritant, disait : " Laisse-moi ! Laisse-moi ! "

-- " Oh ! non ! " reprit l'esclave. " Tu m'as délivré de l'ergastule. Je suis а toi ! tu es mon maоtre ! ordonne ! "

Mâtho, en frôlant les murs, fit le tour de la terrasse. Il tendait l'oreille а chaque pas, et, par l'intervalle des roseaux dorés, plongeait ses regards dans les appartements silencieux. Enfin il s'arrêta d'un air désespéré.

-- " Ecoute ! " lui dit l'esclave. " Oh ! ne me méprise pas pour ma faiblesse ! J'ai vécu dans le palais. Je peux, comme une vipère, me couler entre les murs. Viens ! Il y a dans la Chambre des Ancêtres un lingot d'or sous chaque dalle ; une voie souterraine conduit а leurs tombeaux. "

-- " Eh ! qu'importe ! " dit Mâtho.

Spendius se tut.

Ils étaient sur la terrasse. Une masse d'ombre énorme s'étalait devant eux, et qui semblait contenir de vagues amoncellements, pareils aux flots gigantesques d'un océan noir pétrifié.

Mais une barre lumineuse s'éleva du côté de l'Orient. A gauche, tout en bas, les canaux de Mégara commençaient а rayer de leurs sinuosités blanches les verdures des jardins. Les toits coniques des temples heptagones, les escaliers, les terrasses, les remparts, peu а peu, se découpaient sur la pâleur de l'aube ; et tout autour de la péninsule carthaginoise une ceinture d'écume blanche oscillait tandis que la mer couleur d'émeraude semblait comme figée dans la fraоcheur du matin. Puis а mesure que le ciel rose allait s'élargissant, les hautes maisons inclinées sur les pentes du terrain se haussaient, se tassaient telles qu'un troupeau de chèvres noires qui descend des montagnes. Les rues désertes s'allongeaient ; les palmiers, çа et lа sortant des murs, ne bougeaient pas ; les citernes remplies avaient l'air de boucliers d'argent perdus dans les cours, le phare du promontoire Hennormaeum commençait а pâlir. Tout en haut de l'Acropole, dans le bois de cyprès, les chevaux d'Eschmoûn, sentant venir la lumière, posaient leurs sabots sur le parapet de marbre et hennissaient du côté du soleil.

Il parut ; Spendius, levant les bras, poussa un cri.

Tout s'agitait dans une rougeur épandue, car le Dieu, comme se déchirant, versait а pleins rayons sur Carthage la pluie d'or de ses veines. Les éperons des galères étincelaient, le toit de Khamon paraissait tout en flammes, et l'on apercevait des lueurs au fond des temples dont les portes s'ouvraient. Les grands chariots arrivant de la campagne faisaient tourner leurs roues sur les dalles des rues. Des dromadaires chargés de bagages descendaient les rampes. Les changeurs dans les carrefours relevaient les auvents de leurs boutiques. Des cigognes s'envolèrent, des voiles blanches palpitaient. On entendait dans le bois de Tanit le tambourin des courtisanes sacrées, et а la pointe des Mappales, les fourneaux pour cuire les cercueils d'argile commençaient а fumer.

Spendius se penchait en dehors de la terrasse ; ses dents claquaient, il répétait :

-- " Ah ! oui... oui ... maоtre ! je comprends pourquoi tu dédaignais tout а l'heure le pillage de la maison. "

Mâtho fut comme réveillé par le sifflement de sa voix, il semblait ne pas comprendre ; Spendius reprit :

-- " Ah ! quelles richesses ! et les hommes qui les possèdent n'ont même pas de fer pour les défendre ! "

Alors, lui faisant voir de sa main droite étendue quelques-uns de la populace qui rampaient en dehors du môle, sur le sable, pour chercher des paillettes d'or :

-- " Tiens ! " lui dit-il, " la République est comme ces misérables : courbée au bord des océans, elle enfonce dans tous les rivages ses bras avides, et le bruit des flots emplit tellement son oreille qu'elle n'entendrait pas venir par-derrière le talon d'un maоtre ! "

Il entraоna Mâtho tout а l'autre bout de la terrasse, et lui montrant le jardin où miroitaient au soleil les épées des soldats suspendues dans les arbres.

-- " Mais ici il y a des hommes forts dont la haine est exaspérée ! et rien ne les attache а Carthage, ni leurs familles, ni leurs serments, ni leurs dieux ! "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:24

Mâtho restait appuyé contre le mur ; Spendius, se rapprochant, poursuivit а voix basse :

-- " Me comprends-tu, soldat ? Nous nous promènerions couverts de pourpre comme des satrapes. On nous laverait dans les parfums ; j'aurais des esclaves а mon tour ! N'es-tu pas las de dormir sur la terre dure, de boire le vinaigre des camps, et toujours d'entendre la trompette ? Tu te reposeras plus tard, n'est-ce pas ? quand on arrachera ta cuirasse pour jeter ton cadavre aux vautours ! ou peut-être, t'appuyant sur un bâton, aveugle, boiteux, débile, tu t'en iras de porte en porte raconter ta jeunesse aux petits enfants et aux vendeurs de saumure. Rappelle-toi toutes les injustices de tes chefs, les campements dans la neige, les courses au soleil, les tyrannies de la discipline et l'éternelle menace de la croix ! Après tant de misères on t'a donné un collier d'honneur, comme on suspend au poitrail des ânes une ceinture de grelots pour les étourdir dans la marche, et faire qu'ils ne sentent pas la fatigue. Un homme comme toi, plus brave que Pyrrhus ! Si tu l'avais voulu, pourtant ! Ah ! comme tu seras heureux dans les grandes salles fraоches, au son des lyres, couché sur des fleurs, avec des bouffons et avec des femmes ! Ne me dis pas que l'entreprise est impossible ! Est-ce que les Mercenaires, déjа, n'ont pas possédé Rheggium et d'autres places fortes en Italie ! Qui t'empêche ? ! Hamilcar est absent ; le peuple exècre les Riches ; Giscon ne peut rien sur les lâches qui l'entourent. Mais tu es brave, toi ! ils t'obéiront. Commande-les ! Carthage est а nous ; jetons-nous-y ! "

-- " Non ! " dit Mâtho, " la malédiction de Moloch pèse sur moi. Je l'ai senti а ses yeux, et tout а l'heure j'ai vu dans un temple un bélier noir qui reculait. " Il ajouta, en regardant autour de lui : " Où est-elle ? "

Spendius comprit qu'une inquiétude immense l'occupait ; il n'osa plus parler.

Les arbres derrière eux fumaient encore ; de leurs branches noircies, des carcasses de singes а demi-brûlées tombaient de temps а autre au milieu des plats. Les soldats ivres ronflaient la bouche ouverte а côté des cadavres ; et ceux qui ne dormaient pas baissaient leur tête, éblouis par le jour. Le sol piétiné disparaissait sous des flaques rouges. Les éléphants balançaient entre les pieux de leurs parcs leurs trompes sanglantes. On apercevait dans les greniers ouverts des sacs de froment répandus, et sous la porte une ligne épaisse de chariots amoncelés par les Barbares ; les paons juchés dans les cèdres déployaient leur queue et se mettaient а crier.

Cependant l'immobilité de Mâtho étonnait Spendius, il était encore plus pâle que tout а l'heure, et, les prunelles fixes, il suivait quelque chose а l'horizon, appuyé des deux poings sur le bord de la terrasse. Spendius, en se courbant, finit par découvrir ce qu'il contemplait. Un point d'or tournait au loin dans la poussière sur la route d'Utique ; c'était le moyeu d'un char attelé de deux mulets ; un esclave courait а la tête du timon, en les tenant par la bride. Il y avait dans le char deux femmes assises. Les crinières des bêtes bouffaient entre leurs oreilles а la mode persique, sous un réseau de perles bleues. Spendius les reconnut ; il retint un cri.

Un grand voile, par-derrière, flottait au vent.

-----------------------------------------------------

Chapitre 2

A SICCA

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Deux jours après, les Mercenaires sortirent de Carthage.

On leur avait donné а chacun une pièce d'or, sous la condition qu'ils iraient camper а Sicca, et on leur avait dit avec toutes sortes de caresses :

-- " Vous êtes les sauveurs de Carthage ! Mais vous l'affameriez en y restant ; elle deviendrait insolvable. Eloignez-vous ! La République, plus tard, vous saura gré de cette condescendance. Nous allons immédiatement lever des impôts ; votre solde sera complète, et l'on équipera des galères qui vous reconduiront dans vos patries. "

Ils ne savaient que répondre а tant de discours. Ces hommes, accoutumés а la guerre, s'ennuyaient dans le séjour d'une ville ; on n'eut pas de mal а les convaincre, et le peuple monta sur les murs pour les voir s'en aller.

Ils défilèrent par la rue de Khamon et la porte de Cirta, pêle-mêle, les archers avec les hoplites, les capitaines avec les soldats, les Lusitaniens avec les Grecs. Ils marchaient d'un pas hardi, faisant sonner sur les dalles leurs lourds cothurnes. Leurs armures étaient bosselées par les catapultes et leurs visages noircis par le hâle des batailles. Des cris rauques sortaient des barbes épaisses ; leurs cottes de mailles déchirées battaient sur les pommeaux des glaives, et l'on apercevait, aux trous de l'airain, leurs membres nus, effrayants comme des machines de guerre. Les sarisses, les haches, les épieux, les bonnets de feutre et les casques de bronze, tout oscillait а la fois d'un seul mouvement. Ils emplissaient la rue а faire craquer les murs, et cette longue masse de soldats en armes s'épanchait entre les hautes maisons а six étages, barbouillées de bitume. Derrière leurs grilles de fer ou de roseaux, les femmes, la tête couverte d'un voile, regardaient en silence les Barbares passer.

Les terrasses, les fortifications, les murs disparaissaient sous la foule des Carthaginois, habillée de vêtements noirs. Les tuniques des matelots faisaient comme des taches de sang parmi cette sombre multitude, et des enfants presque nus, dont la peau brillait sous leurs bracelets de cuivre, gesticulaient dans le feuillage des colonnes ou entre les branches d'un palmier. Quelques-uns des Anciens s'étaient postés sur la plate-forme des tours, et l'on ne savait pas pourquoi se tenait ainsi, de place en place, un personnage а barbe longue, dans une attitude rêveuse. Il apparaissait de loin sur le fond du ciel, vague comme un fantôme, et immobile comme les pierres.

Tous, cependant, étaient oppressés par la même inquiétude ; on avait peur que les Barbares, en se voyant si forts, n'eussent la fantaisie de vouloir rester. Mais ils partaient avec tant de confiance que les Carthaginois s'enhardirent et se mêlèrent aux soldats. On les accablait de serments, d'étreintes. Quelques-uns même les engageaient а ne pas quitter la ville, par exagération de politique et audace d'hypocrisie. On leur jetait des parfums, des fleurs et des pièces d'argent. On leur donnait des amulettes contre les maladies ; mais on avait craché dessus trois fois pour attirer la mort, ou enfermé dedans des poils de chacal qui rendent le coeur lâche. On invoquait tout haut la faveur de Melkarth et tout bas sa malédiction.

Puis vint la cohue des bagages, des bêtes de somme et des traоnards. Des malades gémissaient sur des dromadaires ; d'autres s'appuyaient, en boitant, sur le tronçon d'une pique. Les ivrognes emportaient des outres, les voraces des quartiers de viande, des gâteaux, des fruits, du beurre dans des feuilles de figuier, de la neige dans des sacs de toile. On en voyait avec des parasols а la main, avec des perroquets sur l'épaule. Ils se faisaient suivre par des dogues, par des gazelles ou des panthères. Des femmes de race Libyque, montées sur des ânes, invectivaient les négresses qui avaient abandonné pour les soldats les lupanars de Malqua : plusieurs allaitaient des enfants suspendus а leur poitrine dans une lanière de cuir. Les mulets, que l'on aiguillonnait avec la pointe des glaives, pliaient l'échine sous le fardeau des tentes ; et il y avait une quantité de valets et de porteurs d'eau, hâves, jaunis par les fièvres et tout sales de vermine, écume de la plèbe carthaginoise, qui s'attachait aux Barbares.

Quand ils furent passés, on ferma les portes derrière eux, le peuple ne descendit pas des murs ; l'armée se répandit bientôt sur la largeur de l'isthme.

Elle se divisait par masses inégales. Puis les lances apparurent comme de hauts brins d'herbe, enfin tout se perdit dans une traоnée de poussière ; ceux des soldats qui se retournaient vers Carthage, n'apercevaient plus que ses longues murailles, découpant au bord du ciel leurs créneaux vides.

Alors les Barbares entendirent un grand cri. Ils crurent que quelques-uns d'entre eux, restés dans la ville (car ils ne savaient pas leur nombre), s'amusaient а piller un temple. Ils rirent beaucoup а cette idée, puis continuèrent leur chemin.

Ils étaient joyeux de se retrouver, comme autrefois, marchant tous ensemble dans la pleine campagne ; et des Grecs chantaient la vieille chanson des Mamertins :

-- " Avec ma lance et mon épée, je laboure et je moissonne ; c'est moi qui suis le maоtre de la maison ! L'homme désarmé tombe а mes genoux et m'appelle Seigneur et Grand-Roi. "

Ils criaient, sautaient, les plus gais commençaient des histoires ; le temps des misères était fini. En arrivant а Tunis, quelques-uns remarquèrent qu'il manquait une troupe de frondeurs baléares. Ils n'étaient pas loin, sans doute : on n'y pensa plus.

Les uns allèrent loger dans les maisons, les autres campèrent au pied des murs, et les gens de la ville vinrent causer avec les soldats. Pendant toute la nuit, on aperçut des feux qui brûlaient а l'horizon, du côté de Carthage ; ces lueurs, comme des torches géantes, s'allongeaient sur le lac immobile. Personne, dans l'armée, ne pouvait dire quelle fête on célébrait.

Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la route ; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers ; les oliviers faisaient de longues lignes vertes ; des vapeurs roses flottaient dans les gorges des collines ; des montagnes bleues se dressaient par-derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les feuilles larges des cactus.

Les Barbares se ralentirent.

Ils s'en allaient par détachements isolés, ou se traоnaient les uns après les autres а de longs intervalles. Ils mangeaient des raisins au bord des vignes. Ils se couchaient dans les herbes, et ils regardaient avec stupéfaction les grandes cornes des boeufs artificiellement tordues, les brebis revêtues de peaux pour protéger leur laine, les sillons qui s'entrecroisaient de manière а former des losanges, et les socs de charrues pareils а des ancres de navires, avec les grenadiers que l'on arrosait de silphium. Cette opulence de la terre et ces inventions de la sagesse les éblouissaient.

Le soir, ils s'étendirent sur les tentes sans les déplier ; et, tout en s'endormant la figure aux étoiles, ils regrettaient le festin d'Hamilcar.

Au milieu du jour suivant, on fit halte sur le bord d'une rivière, dans des touffes de lauriers-roses. Alors ils jetèrent vite leurs lances, leurs boucliers, leurs ceintures. Ils se lavaient en criant, ils puisaient dans leur casque, et d'autres buvaient а plat ventre, tout au milieu des bêtes de somme, dont les bagages tombaient.

Spendius, assis sur un dromadaire volé dans les parcs d'Hamilcar, aperçut de loin Mâtho, qui, le bras suspendu contre la poitrine, nu-tête et la figure basse, laissait boire son mulet, tout en regardant l'eau couler. Aussitôt il courut а travers la foule, en l'appelant :

-- " Maоtre ! maоtre ! "

A peine si Mâtho le remercia de ses bénédictions. Spendius n'y prenant garde se mit а marcher derrière lui, et, de temps а autre, il tournait des yeux inquiets du côté de Carthage.

C'était le fils d'un rhéteur grec et d'une prostituée campanienne. Il s'était d'abord enrichi а vendre des femmes ; puis, ruiné par un naufrage, il avait fait la guerre contre les Romains avec les pâtres du Samnium. On l'avait pris, il s'était échappé ; on l'avait repris, et il avait travaillé dans les carrières, haleté dans les étuves, crié dans les supplices, passé par bien des maоtres, connu toutes les fureurs. Un jour enfin, par désespoir il s'était lancé а la mer du haut de la trirème où il poussait l'aviron. Des matelots d'Hamilcar l'avaient recueilli mourant et amené а Carthage dans l'ergastule de Mégara. Mais comme on devait rendre aux Romains leurs transfuges, il avait profité du désordre pour s'enfuir avec les soldats.

Pendant toute la route, il resta près de Mâtho ; il lui apportait а manger, il le soutenait pour descendre, il étendait un tapis, le soir, sous sa tête. Mâtho finit par s'émouvoir de ces prévenances, et peu а peu il desserra les lèvres.

Il était né dans le golfe des Syrtes. Son père l'avait conduit en pèlerinage au temple d'Ammon. Puis il avait chassé les éléphants dans les forêts des Garamantes. Ensuite, il s'était engagé au service de Carthage. On l'avait nommé tétrarque а la prise de Drépanum. La République lui devait quatre chevaux, vingt-trois médines de froment et la solde d'un hiver. Il craignait les Dieux et souhaitait mourir dans sa patrie.

Spendius lui parla de ses voyages, des peuples et des temples qu'il avait visités, et il connaissait beaucoup de choses : il savait faire des sandales, des épieux, des filets, apprivoiser les bêtes farouches et cuire des poissons.

Parfois s'interrompant, il tirait du fond de sa gorge un cri rauque ; le mulet de Mâtho pressait son allure ; les autres se hâtaient pour les suivre, puis Spendius recommençait, toujours agité par son angoisse. Elle se calma, le soir du quatrième jour.

Ils marchaient côte а côte, а la droite de l'armée, sur le flanc d'une colline ; la plaine, en bas, se prolongeait, perdue dans les vapeurs de la nuit. Les lignes des soldats défilant au-dessous d'eux faisaient dans l'ombre des ondulations. De temps а autre elles passaient sur les éminences éclairées par la lune ; alors une étoile tremblait а la pointe des piques, les casques un instant miroitaient, tout disparaissait, et il en survenait d'autres, continuellement. Au loin, des troupeaux réveillés bêlaient, et quelque chose d'une douceur infinie semblait s'abattre sur la terre.

Spendius, la tête renversée et les yeux а demi clos, aspirait avec de grands soupirs la fraоcheur du vent ; il écartait les bras en remuant ses doigts pour mieux sentir cette caresse qui lui coulait sur le corps. Des espoirs de vengeance, revenus, le transportaient. Il colla sa main contre sa bouche afin d'arrêter ses sanglots, et, а demi pâmé d'ivresse, il abandonnait le licol de son dromadaire qui avançait а grands pas réguliers. Mâtho était retombé dans sa tristesse : ses jambes pendaient jusqu'а terre, et les herbes, en fouettant ses cothurnes, faisaient un sifflement continu.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:25

Cependant, la route s'allongeait sans jamais en finir. A l'extrémité d'une plaine, toujours on arrivait sur un plateau de forme ronde ; puis on redescendait dans une vallée, et les montagnes qui semblaient boucher l'horizon, а mesure que l'on approchait d'elles, se déplaçaient comme en glissant. De temps а autre, une rivière apparaissait dans la verdure des tamarix, pour se perdre au tournant des collines. Parfois, se dressait un énorme rocher, pareil а la proue d'un vaisseau ou au piédestal de quelque colosse disparu.

On rencontrait, а des intervalles réguliers, de petits temples quadrangulaires, servant aux stations des pèlerins qui se rendaient а Sicca. Ils étaient fermés comme des tombeaux. Les Libyens, pour se faire ouvrir, frappaient de grands coups contre la porte. Personne de l'intérieur ne répondait.

Puis les cultures se firent plus rares. On entrait tout а coup sur des bandes de sable, hérissées de bouquets épineux. Des troupeaux de moutons broutaient parmi les pierres ; une femme, la taille ceinte d'une toison bleue, les gardait. Elle s'enfuyait en poussant des cris, dès qu'elle apercevait entre les rochers les piques des soldats.

Ils marchaient dans une sorte de grand couloir bordé par deux chaоnes de monticules rougeâtres, quand une odeur nauséabonde vint les frapper aux narines, et ils crurent voir au haut d'un caroubier quelque chose d'extraordinaire : une tête de lion se dressait au-dessus des feuilles.

Ils y coururent. C'était un lion, attaché а une croix par les quatre membres comme un criminel. Son mufle énorme lui retombait sur la poitrine, et ses deux pattes antérieures, disparaissant а demi sous l'abondance de sa crinière, étaient largement écartées comme les deux ailes d'un oiseau. Ses côtes, une а une, saillissaient sous sa peau tendue ; ses jambes de derrière, clouées l'une contre l'autre, remontaient un peu ; et du sang noir, coulant parmi ses poils, avait amassé des stalactites au bas de sa queue qui pendait toute droite le long de la croix. Les soldats se divertirent autour ; ils l'appelaient consul et citoyen de Rome et lui jetèrent des cailloux dans les yeux, pour faire envoler les moucherons.

Cent pas plus loin ils en virent deux autres, puis tout а coup parut une longue file de croix supportant des lions. Les uns étaient morts depuis si longtemps qu'il ne restait plus contre le bois que les débris de leurs squelettes ; d'autres а moitié rongés tordaient la gueule en faisant une horrible grimace ; il y en avait d'énormes, l'arbre de la croix pliait sous eux et ils se balançaient au vent, tandis que sur leur tête des bandes de corbeaux tournoyaient dans l'air, sans jamais s'arrêter. Ainsi se vengeaient les paysans carthaginois quand ils avaient pris quelque bête féroce ; ils espéraient par cet exemple terrifier les autres. Les Barbares, cessant de rire, tombèrent dans un long étonnement. " Quel est ce peuple, pensaient-ils, qui s'amuse а crucifier les lions ! "

Ils étaient, d'ailleurs, les hommes du Nord surtout, vaguement inquiets, troublés, malades déjа, ils se déchiraient les mains aux dards des aloès ; de grands moustiques bourdonnaient а leurs oreilles, et les dysenteries commençaient dans l'armée. Ils s'ennuyaient de ne pas voir Sicca. Ils avaient peur de se perdre et d'atteindre le désert, la contrée des sables et des épouvantements. Beaucoup même ne voulaient plus avancer. D'autres reprirent le chemin de Carthage.

Enfin le septième jour, après avoir suivi pendant longtemps la base d'une montagne, on tourna brusquement а droite ; alors apparut une ligne de murailles posée sur des roches blanches et se confondant avec elles. Soudain la ville entière se dressa ; des voiles bleus, jaunes et blancs s'agitaient sur les murs, dans la rougeur du soir. C'étaient les prêtresses de Tanit, accourues pour recevoir les hommes. Elles se tenaient rangées sur le long du rempart, en frappant des tambourins, en pinçant des lyres, en secouant des crotales, et les rayons du soleil, qui se couchait par- derrière, dans les montagnes de la Numidie, passaient entre les cordes des harpes où s'allongeaient leurs bras nus. Les instruments, par intervalles, se taisaient tout а coup, et un cri strident éclatait, précipité, furieux, continu, sorte d'aboiement qu'elles faisaient en se frappant avec la langue les deux coins de la bouche. D'autres restaient accoudées, le menton dans la main, et plus immobiles que des sphinx, elles dardaient leurs grands yeux noirs sur l'armée qui montait.

Bien que Sicca fût une ville sacrée, elle ne pouvait contenir une telle multitude ; le temple avec ses dépendances en occupait, seul, la moitié. Aussi les Barbares s'établirent dans la plaine tout а leur aise, ceux qui étaient disciplinés par troupes régulières, et les autres, par nations ou d'après leur fantaisie.

Les Grecs alignèrent sur des rangs parallèles leurs tentes de peaux ; les Ibériens disposèrent en cercle leurs pavillons de toile ; les Gaulois se firent des baraques de planches ; les Libyens des cabanes de pierres sèches, et les Nègres creusèrent dans le sable avec leurs ongles des fosses pour dormir. Beaucoup, ne sachant où se mettre, erraient au milieu des bagages, et la nuit couchaient par terre dans leurs manteaux troués.

La plaine se développait autour d'eux, toute bordée de montagnes. Çа et lа un palmier se penchait sur une colline de sable, des sapins et des chênes tachetaient les flancs des précipices. Quelquefois la pluie d'un orage, telle qu'une longue écharpe, pendait du ciel, tandis que la campagne restait partout couverte d'azur et de sérénité ; puis un vent tiède chassait des tourbillons de poussière ; -- et un ruisseau descendait en cascade des hauteurs de Sicca où se dressait, avec sa toiture d'or sur des colonnes d'airain, le temple de la Vénus carthaginoise, dominatrice de la contrée. Elle semblait l'emplir de son âme. Par ces convulsions des terrains, ces alternatives de la température et ces jeux de la lumière, elle manifestait l'extravagance de sa force avec la beauté de son éternel sourire. Les montagnes, а leur sommet, avaient la forme d'un croissant ; d'autres ressemblaient а des poitrines de femme tendant leurs seins gonflés, et les Barbares sentaient peser par-dessus leurs fatigues un accablement qui était plein de délices.

Spendius, avec l'argent de son dromadaire, s'était acheté un esclave. Tout le long du jour il dormait étendu devant la tente de Mâtho. Souvent il se réveillait croyant dans son rêve entendre siffler les lanières ; alors, en souriant, il se passait les mains sur les cicatrices de ses jambes, а la place où les fers avaient longtemps porté ; puis il se rendormait.

Mâtho acceptait sa compagnie, et quand il sortait, Spendius, avec un long glaive sur la cuisse, l'escortait comme un licteur ; ou bien Mâtho nonchalamment s'appuyait du bras sur son épaule, car Spendius était petit.

Un soir qu'ils traversaient ensemble les rues du camp, ils aperçurent des hommes couverts de manteaux blancs ; parmi eux se trouvait Narr'Havas, le prince des Numides. Mâtho tressaillit.

-- " Ton épée ! " s'écria-t-il ; " je veux le tuer ! "

-- " Pas encore ! " fit Spendius en l'arrêtant. Déjа Narr'Havas s'avançait vers lui.

Il baisa ses deux pouces en signe d'alliance, rejetant la colère qu'il avait eue sur l'ivresse du festin ; puis il parla longuement contre Carthage, mais il ne dit pas ce qui l'amenait chez les Barbares.

Etait-ce pour les trahir ou bien la République ? se demandait Spendius ; et comme il comptait faire son profit de tous les désordres, il savait gré а Narr'Havas des futures perfidies dont il le soupçonnait.

Le chef des Numides resta parmi les Mercenaires. Il paraissait vouloir s'attacher Mâtho. Il lui envoyait des chèvres grasses, de la poudre d'or et des plumes d'autruche. Le Libyen, ébahi de ces caresses, hésitait а y répondre ou а s'en exaspérer. Mais Spendius l'apaisait, et Mâtho se laissait gouverner par l'esclave, -- toujours irrésolu et dans une invincible torpeur, comme ceux qui ont pris autrefois quelque breuvage dont ils doivent mourir.

Un matin qu'ils partaient tous les trois pour la chasse au lion, Narr'Havas cacha un poignard dans son manteau. Spendius marcha continuellement derrière lui ; et ils revinrent sans qu'on eût tiré le poignard.

Une autre fois, Narr'Havas les entraоna fort loin, jusqu'aux limites de son royaume. Ils arrivèrent dans une gorge étroite ; Narr'Havas sourit en leur déclarant qu'il ne connaissait plus la route ; Spendius la retrouva.

Mais le plus souvent Mâtho, mélancolique comme un augure, s'en allait dès le soleil levant pour vagabonder dans la campagne. Il s'étendait sur le sable, et jusqu'au soir y restait immobile.

Il consulta l'un après l'autre tous les devins de l'armée, ceux qui observent la marche des serpents, ceux qui lisent dans les étoiles, ceux qui soufflent sur la cendre des morts. Il avala du galbanum, du seseli et du venin de vipère qui glace le coeur ; des femmes nègres, en chantant au clair de lune des paroles barbares, lui piquèrent la peau du front avec des stylets d'or ; il se chargeait de colliers et d'amulettes : il invoqua tour а tour Baal-Kamon, Moloch, les sept Cabires, Tanit et la Vénus des Grecs. Il grava un nom sur une plaque de cuivre et il l'enfouit dans le sable au seuil de sa tente. Spendius l'entendait gémir et parler tout seul.

Une nuit il entra.

Mâtho, nu comme un cadavre, était couché а plat ventre sur une peau de lion, la face dans les deux mains, une lampe suspendue éclairait ses armes, accrochées sur sa tête contre le mât de la tente.

-- " Tu souffres ? " lui dit l'esclave. " Que te faut-il ? réponds-moi ! - " et il le secoua par l'épaule en l'appelant plusieurs fois : " Maоtre ! maоtre ! ... "

Enfin Mâtho leva vers lui de grands yeux troubles.

-- " Ecoute ! " fit-il а voix basse, avec un doigt sur les lèvres. " C'est une colère des Dieux ! la fille d'Hamilcar me poursuit ! J'en ai peur, Spendius ! " Il se serrait contre sa poitrine, comme un enfant épouvanté par un fantôme. -- " Parle-moi ! je suis malade ! je veux guérir ! j'ai tout essayé ! Mais toi, tu sais peut-être des Dieux plus forts ou quelque invocation irrésistible ? "

-- " Pour quoi faire ? " demanda Spendius.

Il répondit, en se frappant la tête avec ses deux poings :

-- " Pour m'en débarrasser ! "

Puis il se disait, se parlant а lui-même, avec de longs intervalles :

-- " Je suis sans doute la victime de quelque holocauste qu'elle aura promis aux Dieux ? .... Elle me tient attaché par une chaоne que l'on n'aperçoit pas. Si je marche, c'est qu'elle avance ; quand je m'arrête, elle se repose ! Ses yeux me brûlent, j'entends sa voix. Elle m'environne, elle me pénètre. Il me semble qu'elle est devenue mon âme !

" Et pourtant, il y a entre nous deux comme les flots invisibles d'un océan sans bornes ! Elle est lointaine et tout inaccessible ! La splendeur de sa beauté fait autour d'elle un nuage de lumière ; et je crois, par moments, ne l'avoir jamais vue... qu'elle n'existe pas... et que tout cela est un songe ! "

Mâtho pleurait ainsi dans les ténèbres ; les Barbares dormaient. Spendius, en le regardant, se rappelait les jeunes hommes qui, avec des vases d'or dans les mains, le suppliaient autrefois, quand il promenait par les villes son troupeau de courtisanes ; une pitié l'émut, et il dit :

-- " Sois fort, mon maоtre ! Appelle ta volonté et n'implore plus les Dieux, car ils ne se détournent pas aux cris des hommes ! Te voilа pleurant comme un lâche ! Tu n'es donc pas humilié qu'une femme te fasse tant souffrir ! "

-- " Suis-je un enfant ? " dit Mâtho. " Crois-tu que je m'attendrisse encore а leur visage et а leurs chansons ? Nous en avions а Drépanum pour balayer nos écuries. J'en ai possédé au milieu des assauts, sous les plafonds qui croulaient et quand la catapulte vibrait encore ! .... Mais celle-lа, Spendius, celle-lа ! ... "

L'esclave l'interrompit :

-- " Si elle n'était pas la fille d'Hamilcar... "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:25

-- " Non ! " s'écria Mâtho. " Elle n'a rien d'une autre fille des hommes ! As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils, comme des soleils sous des arcs de triomphe ? Rappelle-toi : quand elle a paru, tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur sa poitrine nue resplendissaient ; on sentait derrière elle comme l'odeur d'un temple, et quelque chose s'échappait de tout son être qui était plus suave que le vin et plus terrible que la mort. Elle marchait cependant, et puis elle s'est arrêtée.

Il resta béant, la tête basse, les prunelles fixes.

-- " Mais je la veux ! il me la faut ! j'en meurs ! A l'idée de l'étreindre dans mes bras, une fureur de joie m'emporte, et cependant je la hais, Spendius ! je voudrais la battre ! Que faire ? J'ai envie de me vendre pour devenir son esclave. Tu l'as été, toi ! Tu pouvais l'apercevoir : parle- moi d'elle ! Toutes les nuits, n'est-ce pas, elle monte sur la terrasse de son palais ? Ah ! les pierres doivent frémir sous ses sandales et les étoiles se pencher pour la voir ! "

Il retomba tout en fureur, et râlant comme un taureau blessé.

Puis Mâtho chanta : " Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue ondulait sur les feuilles mortes, comme un ruisseau d'argent. " Et en traоnant la voix, il imitait la voix de Salammbô, tandis que ses mains étendues faisaient comme deux mains légères sur les cordes d'une lyre.

A toutes les consolations de Spendius, il lui répétait les mêmes discours ; leurs nuits se passaient dans ces gémissements et ces exhortations.

Mâtho voulut s'étourdir avec du vin. Après ses ivresses il était plus triste encore. Il essaya de se distraire aux osselets, et il perdit une а une les plaques d'or de son collier. Il se laissa conduire chez les servantes de la Déesse ; mais il descendit la colline en sanglotant, comme ceux qui s'en reviennent des funérailles.

Spendius, au contraire, devenait plus hardi et plus gai. On le voyait, dans les cabarets de feuillages, discourant au milieu des soldats. Il raccommodait les vieilles cuirasses. Il jonglait avec des poignards, il allait pour les malades cueillir des herbes dans les champs. Il était facétieux, subtil, plein d'inventions et de paroles ; les Barbares s'accoutumaient а ses services ; il s'en faisait aimer.

Cependant ils attendaient un ambassadeur de Carthage qui leur apporterait, sur des mulets, des corbeilles chargées d'or ; et toujours recommençant le même calcul, ils dessinaient avec leurs doigts des chiffres sur le sable. Chacun, d'avance, arrangeait sa vie ; ils auraient des concubines, des esclaves, des terres ; d'autres voulaient enfouir leur trésor ou le risquer sur un vaisseau. Mais dans ce désoeuvrement les caractères s'irritaient ; il y avait de continuelles disputes entre les cavaliers et les fantassins, les Barbares et les Grecs, et l'on était sans cesse étourdi par la voix aigre des femmes.

Tous les jours, il survenait des troupeaux d'hommes presque nus, avec des herbes sur la tête pour se garantir du soleil ; c'étaient les débiteurs des riches Carthaginois, contraints de labourer leurs terres, et qui s'étaient échappés. Des Libyens affluaient, des paysans ruinés par les impôts, des bannis, des malfaiteurs. Puis la horde des marchands, tous les vendeurs de vin et d'huile, furieux de n'être pas payés, s'en prenaient а la République ; Spendius déclamait contre elle. Bientôt les vivres diminuèrent. On parlait de se porter en masse sur Carthage et d'appeler les Romains.

Un soir, а l'heure du souper, on entendit des sons lourds et fêlés qui se rapprochaient, et, au loin, quelque chose de rouge apparut dans les ondulations du terrain.

C'était une grande litière de pourpre, ornée aux angles par des bouquets de plumes d'autruche. Des chaоnes de cristal, avec des guirlandes de perles, battaient sur sa tenture fermée. Des chameaux la suivaient en faisant sonner la grosse cloche suspendue а leur poitrail, et l'on apercevait autour d'eux des cavaliers ayant une armure en écailles d'or depuis les talons jusqu'aux épaules.

Ils s'arrêtèrent а trois cents pas du camp, pour retirer des étuis qu'ils portaient en croupe, leur bouclier rond, leur large glaive et leur casque а la béotienne. Quelques-uns restèrent avec les chameaux ; les autres se remirent en marche. Enfin les enseignes de la République parurent, c'est- а-dire des bâtons de bois bleu, terminés par des têtes de cheval ou des pommes de pins. Les Barbares se levèrent tous, en applaudissant ; les femmes se précipitaient vers les gardes de la Légion et leur baisaient les pieds.

La litière s'avançait sur les épaules de douze Nègres, qui marchaient d'accord а petits pas rapides. Ils allaient de droite et de gauche, au hasard, embarrassés par les cordes des tentes, par les bestiaux qui erraient et les trépieds où cuisaient les viandes. Quelquefois une main grasse, chargée de bagues, entrouvrait la litière ; une voix rauque criait des injures ; alors les porteurs s'arrêtaient, puis ils prenaient une autre route а travers le camp.

Mais les courtines de pourpre se relevèrent ; et l'on découvrit sur un large oreiller une tête humaine tout impassible et boursouflée ; les sourcils formaient comme deux arcs d'ébène se rejoignant par les pointes ; des paillettes d'or étincelaient dans les cheveux crépus, et la face était si blême qu'elle semblait saupoudrée avec de la râpure de marbre. Le reste du corps disparaissait sous les toisons qui emplissaient la litière.

Les soldats reconnurent dans cet homme ainsi couché le suffète Hannon, celui qui avait contribué par sa lenteur а faire perdre la bataille des оles Aegates ; et, quant а sa victoire d'Hécatompyle sur les Libyens, s'il s'était conduit avec clémence, c'était par cupidité, pensaient les Barbares, car il avait vendu а son compte tous les captifs, bien qu'il eût déclaré leur mort а la République.

Lorsqu'il eut, pendant quelque temps, cherché une place commode pour haranguer les soldats, il fit un signe : la litière s'arrêta, et Hannon, soutenu par deux esclaves, posa ses pieds par terre, en chancelant.

Il avait des bottines en feutre noir, semées de lunes d'argent. Des bandelettes, comme autour d'une momie, s'enroulaient а ses jambes, et la chair passait entre les linges croisés. Son ventre débordait sur la jaquette écarlate qui lui couvrait les cuisses ; les plis de son cou retombaient jusqu'а sa poitrine comme des fanons de boeuf, sa tunique, où des fleurs étaient peintes, craquait aux aisselles ; il portait une écharpe, une ceinture et un large manteau noir а doubles manches lacées. L'abondance de ses vêtements, son grand collier de pierres bleues, ses agrafes d'or et ses lourds pendants d'oreilles ne rendaient que plus hideuse sa difformité. On aurait dit quelque grosse idole ébauchée dans un bloc de pierre ; car une lèpre pâle, étendue sur tout son corps, lui donnait l'apparence d'une chose inerte. Cependant son nez, crochu comme un bec de vautour, se dilatait violemment, afin d'aspirer l'air, et ses petits yeux, aux cils collés, brillaient d'un éclat dur et métallique. Il tenait а la main une spatule d'aloès, pour se gratter la peau.

Enfin deux hérauts sonnèrent dans leurs cornes d'argent ; le tumulte s'apaisa, et Hannon se mit а parler.

Il commença par faire l'éloge des Dieux et de la République ; les Barbares devaient se féliciter de l'avoir servie. Mais il fallait se montrer plus raisonnables, les temps étaient durs, -- " - et si un maоtre n'a que trois olives, n'est-il pas juste qu'il en garde deux pour lui ? "

Ainsi le vieux suffète entremêlait son discours de proverbes et d'apologues, tout en faisant des signes de tête pour solliciter quelque approbation.

Il parlait punique et ceux qui l'entouraient (les plus alertes accourus sans leurs armes) étaient des Campaniens, des Gaulois et des Grecs, si bien que personne dans cette foule ne le comprenait. Hannon s'en aperçut, il s'arrêta, et il se balançait lourdement, d'une jambe sur l'autre, en réfléchissant.

L'idée lui vint de convoquer les capitaines ; alors ses hérauts crièrent cet ordre en grec, -- langage qui, depuis Xantippe, servait aux commandements dans les armées carthaginoises.

Les gardes, а coups de fouet, écartèrent la tourbe des soldats ; et bientôt les capitaines des phalanges а la spartiate et les chefs des cohortes barbares arrivèrent, avec les insignes de leur grade et l'armure de leur nation. La nuit était tombée, une grande rumeur circulait par la plaine ; çа et lа des feux brûlaient ; on allait de l'un а l'autre, on se demandait : " Qu'y a-t-il ? " et pourquoi le suffète ne distribuait pas l'argent ?

Il exposait aux capitaines les charges infinies de la République. Son trésor était vide. Le tribut des Romains l'accablait. " Nous ne savons plus que faire ! ... Elle est bien а plaindre ! "

De temps а autre, il se frottait les membres avec sa spatule d'aloès, ou bien il s'interrompait pour boire dans une coupe d'argent, que lui tendait un esclave, une tisane faite avec de la cendre de belette et des asperges bouillies dans du vinaigre ; puis il s'essuyait les lèvres а une serviette d'écarlate, et reprenait :

-- " Ce qui valait un sicle d'argent vaut aujourd'hui trois shekels d'or, et les cultures abandonnées pendant la guerre ne rapportent rien ! Nos pêcheries de pourpre sont а peu près perdues, les perles mêmes deviennent exorbitantes ; а peine si nous avons assez d'onguents pour le service des Dieux ! Quant aux choses de la table, je n'en parle pas, c'est une calamité ! Faute de galères, nous manquons d'épices, et l'on a bien du mal а se fournir de silphium, а cause des rébellions sur la frontière de Cyrène. La Sicile, où l'on trouvait tant d'esclaves, nous est maintenant fermée ! Hier encore, pour un baigneur et quatre valets de cuisine, j'ai donné plus d'argent qu'autrefois pour une paire d'éléphants ! "

Il déroula un long morceau de papyrus ; et il lut, sans passer un seul chiffre, toutes les dépenses que le Gouvernement avait faites ; tant pour les réparations des temples, pour le dallage des rues, pour la construction des vaisseaux, pour les pêcheries de corail, pour l'agrandissement des Syssites, et pour des engins dans les mines, au pays des Cantabres.

Mais les capitaines, pas plus que les soldats, n'entendaient le punique, bien que les Mercenaires se saluassent en cette langue. On plaçait ordinairement dans les armées des Barbares quelques officiers carthaginois pour servir d'interprètes ; après la guerre ils s'étaient cachés de peur des vengeances, et Hannon n'avait pas songé а les prendre avec lui ; d'ailleurs sa voix trop sourde se perdait au vent.

Les Grecs, sanglés dans leur ceinturon de fer, tendaient l'oreille, en s'efforçant а deviner ses paroles, tandis que des montagnards, couverts de fourrures comme des ours, le regardaient avec défiance ou bâillaient, appuyés sur leur massue а clous d'airain. Les Gaulois inattentifs secouaient en ricanant leur haute chevelure, et les hommes du désert écoutaient immobiles, tout encapuchonnés dans leurs vêtements de laine grise : d'autres arrivaient par-derrière ; les gardes, que la cohue poussait, chancelaient sur leurs chevaux, les Nègres tenaient au bout de leurs bras des branches de sapin enflammées et le gros Carthaginois continuait sa harangue, monté sur un tertre de gazon.

Cependant les Barbares s'impatientaient, des murmures s'élevèrent, chacun l'apostropha. Hannon gesticulait avec sa spatule ; ceux qui voulaient faire taire les autres, criant plus fort, ajoutaient au tapage. Tout а coup, un homme d'apparence chétive bondit aux pieds d'Hannon, arracha la trompette d'un héraut, souffla dedans, et Spendius (car c'était lui) annonça qu'il allait dire quelque chose d'important. A cette déclaration, rapidement débitée en cinq langues diverses, grec, latin, gaulois, Lybique et baléare, les capitaines, moitié riant, moitié surpris, répondirent :

-- " Parle ! parle ! "

Spendius hésita ; il tremblait ; enfin s'adressant aux Libyens, qui étaient les plus nombreux, il leur dit :

-- " Vous avez tous entendu les horribles menaces de cet homme ? "

Hannon ne se récria pas, donc il ne comprenait point le Lybique ; et, pour continuer l'expérience, Spendius répéta la même phrase dans les autres idiomes des Barbares.

Ils se regardèrent étonnés ; puis tous, comme d'un accord tacite, croyant peut-être avoir compris, ils baissèrent la tête en signe d'assentiment.

Alors Spendius commença d'une voix véhémente :

-- " Il a d'abord dit que tous les Dieux des autres peuples n'étaient que des songes près des Dieux de Carthage ! il vous a appelés lâches, voleurs, menteurs, chiens et fils de chiennes ! La République sans vous (il a dit cela ! ), ne serait pas contrainte а payer le tribut des Romains ; et par vos débordements vous l'avez épuisée de parfums, d'aromates, d'esclaves et de silphium, car vous vous entendez avec les nomades sur la frontière de Cyrène ! Mais les coupables seront punis ! Il a lu l'énumération de leurs supplices ; on les fera travailler au dallage des rues, а l'armement des vaisseaux, а l'embellissement des Syssites, et l'on enverra les autres gratter la terre dans les mines, au pays des Cantabres. "

Spendius redit les mêmes choses aux Gaulois, aux Grecs, aux Campaniens, aux Baléares. En reconnaissant plusieurs des noms propres qui avaient frappé leurs oreilles, les Mercenaires furent convaincus qu'il rapportait exactement le discours du suffète. Quelques-uns lui crièrent : - - " Tu mens ! " Leurs voix se perdirent dans le tumulte des autres ; Spendius ajouta :

-- " N'avez-vous pas vu qu'il a laissé en dehors du camp une réserve de ses cavaliers ? A un signal ils vont accourir pour vous égorger tous. "

Les Barbares se tournèrent de ce côté, et, comme la foule alors s'écartait, il apparut au milieu d'elle, s'avançant avec la lenteur d'un fantôme, un être humain tout courbé, maigre, entièrement nu et caché jusqu'aux flancs par de longs cheveux hérissés de feuilles sèches, de poussière et d'épines. Il avait autour des reins et autour des genoux des torchis de paille, des lambeaux de toile ; sa peau molle et terreuse pendait а ses membres décharnés, comme des haillons sur des branches sèches ; ses mains tremblaient d'un frémissement continu, et il marchait en s'appuyant sur un bâton d'olivier.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:26

Il arriva auprès des Nègres qui portaient les flambeaux. Une sorte de ricanement idiot découvrait ses gencives pâles ; ses grands yeux effarés considéraient la foule des Barbares autour de lui.

Mais, poussant un cri d'effroi, il se jeta derrière eux et il s'abritait de leurs corps ; il bégayait :



" Les voilа ! les voilа ! " en montrant les gardes du Suffète, immobiles dans leurs armures luisantes. Leurs chevaux piaffaient, éblouis par la lueur des torches ; elles pétillaient dans les ténèbres ; le spectre humain se débattait et hurlait :

-- " Ils les ont tués ! . "

A ces mots qu'il criait en baléare, des Baléares arrivèrent et le reconnurent ; sans leur répondre il répétait :

-- " Oui, tués tous, tous ! écrasés comme des raisins ! Les beaux jeunes hommes ! les frondeurs ! mes compagnons, les vôtres ! "

On lui fit boire du vin, et il pleura ; puis il se répandit en paroles.

Spendius avait peine а contenir sa joie, -- tout en expliquant aux Grecs et aux Libyens les choses horribles que racontait Zarxas ; il n'y pouvait croire, tant elles survenaient а propos. Les Baléares pâlissaient, en apprenant comment avaient péri leurs compagnons.

C'était une troupe de trois cents frondeurs débarqués de la veille, et qui, ce jour-lа, avaient dormi trop tard. Quand ils arrivèrent sur la place de Khamon, les Barbares étaient partis et ils se trouvaient sans défense, leurs balles d'argile ayant été mises sur les chameaux avec le reste des bagages. On les laissa s'engager dans la rue de Satheb, jusqu'а la porte de chêne doublée de plaques d'airain ; alors le peuple, d'un seul mouvement, s'était poussé contre eux.

En effet, les soldats se rappelèrent un grand cri ; Spendius, qui fuyait en tête des colonnes, ne l'avait pas entendu.

Puis les cadavres furent placés dans les bras des Dieux-Patжques qui bordaient le temple de Khamon. On leur reprocha tous les crimes des Mercenaires : leur gourmandise, leurs vols, leurs impiétés, leurs dédains, et le meurtre des poissons dans le jardin de Salammbô. On fit а leurs corps d'infâmes mutilations ; les prêtres brûlèrent leurs cheveux pour tourmenter leur âme ; on les suspendit par morceaux chez les marchands de viandes ; quelques-uns même y enfoncèrent les dents, et le soir, pour en finir, on alluma des bûchers dans les carrefours.

C'étaient lа ces flammes qui luisaient de loin sur le lac. Mais quelques maisons ayant pris feu, on avait jeté vite par-dessus les murs ce qui restait de cadavres et d'agonisants ; Zarxas jusqu'au lendemain s'était tenu dans les roseaux, au bord du lac ; puis il avait erré dans la campagne, cherchant l'armée d'après les traces des pas sur la poussière. Le matin, il se cachait dans les cavernes ; le soir, il se remettait en marche, avec ses plaies saignantes, affamé, malade, vivant de racines et de charognes ; un jour enfin, il aperçut des lances а l'horizon et il les avait suivies, car sa raison était troublée а force de terreurs et de misères.

L'indignation des soldats, contenue tant qu'il parlait, éclata comme un orage ; ils voulaient massacrer les gardes avec le Suffète. Quelques-uns s'interposèrent, disant qu'il fallait l'entendre et savoir au moins s'ils seraient payés. Alors tous crièrent : " Notre argent ! " Hannon leur répondit qu'il l'avait apporté.

On courut aux avant-postes, et les bagages du Suffète arrivèrent au milieu des tentes, poussés par les Barbares. Sans attendre les esclaves, bien vite ils dénouèrent les corbeilles ; ils y trouvèrent des robes d'hyacinthe, des éponges, des grattoirs, des brosses, des parfums, et des poinçons en antimoine, pour se peindre les yeux ; -- le tout appartenant aux Gardes, hommes riches accoutumés а ces délicatesses. Ensuite on découvrit sur un chameau une grande cuve de bronze : c'était au Suffète pour se donner des bains pendant la route ; car il avait pris toutes sortes de précautions, jusqu'а emporter, dans des cages, des belettes d'Hécatompyle que l'on brûlait vivantes pour faire sa tisane. Mais, comme sa maladie lui donnait un grand appétit, il y avait, de plus, force comestibles et force vins, de la saumure, des viandes et des poissons au miel, avec des petits pots de Commagène, graisse d'oie fondue recouverte de neige et de paille hachée. La provision en était considérable ; а mesure que l'on ouvrait les corbeilles, il en apparaissait, et des rires s'élevaient comme des flots qui s'entrechoquent.

Quant а la solde des Mercenaires, elle emplissait, а peu près, deux couffes de sparterie ; on voyait même, dans l'une, de ces rondelles en cuir dont la République se servait pour ménager le numéraire ; et comme les Barbares paraissaient fort surpris, Hannon leur déclara que, leurs comptes étant trop difficiles, les Anciens n'avaient pas eu le loisir de les examiner. On leur envoyait cela, en attendant.

Alors tout fut renversé, bouleversé : les mulets, les valets, la litière, les provisions, les bagages. Les soldats prirent la monnaie dans les sacs pour lapider Hannon. A grand'peine il put monter sur un âne ; il s'enfuyait en se cramponnant aux poils, hurlant, pleurant, secoué, meurtri, et appelant sur l'armée la malédiction de tous les Dieux. Son large collier de pierreries rebondissait jusqu'а ses oreilles. Il retenait avec ses dents son manteau trop long qui traоnait, et de loin les Barbares lui criaient : -- " Va-t'en, lâche ! pourceau ! égout de Moloch ! sue ton or et ta peste ! plus vite ! plus vite ! " L'escorte en déroute galopait а ses côtés.

Mais la fureur des Barbares ne s'apaisa pas. Ils se rappelèrent que plusieurs d'entre eux, partis pour Carthage, n'en étaient pas revenus ; on les avait tués sans doute. Tant d'injustice les exaspéra, et ils se mirent а arracher les piquets des tentes, а rouler leurs manteaux, а brider leurs chevaux ; chacun prit son casque et son épée, en un instant tout fut prêt. Ceux qui n'avaient pas d'armes s'élancèrent dans les bois pour se couper des bâtons.

Le jour se levait ; les gens de Sicca réveillés s'agitaient dans les rues. " Ils vont а Carthage " , disait-on, et cette rumeur bientôt s'étendit par la contrée.

De chaque sentier, de chaque ravin, il surgissait des hommes. On apercevait les pasteurs qui descendaient les montagnes en courant.

Puis, quand les Barbares furent partis, Spendius fit le tour de la plaine, monté sur un étalon punique et avec son esclave qui menait un troisième cheval.

Une seule tente était restée. Spendius y entra.

-- " Debout, maоtre ! lève-toi ! nous partons ! "

-- " Où allez-vous donc ? " , demanda Mâtho.

-- " A Carthage ! " , cria Spendius.

Mâtho bondit sur le cheval que l'esclave tenait а la Porte.

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Chapitre 3

SALAMMBO

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La lune se levait au ras des flots, et, sur la ville encore couverte de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d'un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l'angle d'un mur, un collier d'or а la poitrine d'un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples rayonnaient, çа et lа comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l'obscurité, et, au bas de Malqua, des filets de pêcheurs s'étendaient d'une maison а l'autre, comme de gigantesques chauves- souris déployant leurs ailes. On n'entendait plus le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l'eau au dernier étage des palais ; : et au milieu des terrasses, les chameaux reposaient tranquillement, couchés sur le ventre, а la manière des autruches. Les portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons ; l'ombre des colosses s'allongeait sur les places désertes ; au loin quelquefois la fumée d'un sacrifice brûlant encore s'échappait par les tuiles de bronze, et la brise lourde apportait avec des parfums d'aromates les senteurs de la marine et l'exhalaison des murailles chauffées par le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout а la fois sur le golfe environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu'au-delа, sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d'argent. La voûte du ciel bleu s'enfonçait а l'horizon, d'un côté dans le poudroiement des plaines, de l'autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l'Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple d'Eschmoûn se balançaient, et faisaient un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts.

Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés.

Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d'ivoire, couvert de peaux de lynx avec des coussins en plume de perroquet, animal fatidique consacré aux Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient quatre longues cassolettes remplies de nard, d'encens, de cinnamome et de myrrhe. L'esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l'étoile polaire ; elle salua lentement les quatre points du ciel et s'agenouilla sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée d'étoiles d'or, а l'imitation du firmament. Puis les deux coudes contre les flancs, les avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête sous les rayons de la lune, elle dit :

-- " O Rabbetna ! ... Baalet ! ... Tanit " et sa voix se traоnait d'une façon plaintive, comme pour appeler quelqu'un. -- " Anaоtis ! Astarté ! Derceto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Elissa ! Tiratha ! ... Par les symboles cachés, -- par les cistres résonnants, -- par les sillons de la terre, -- par l'éternel silence et par l'éternelle fécondité, -- dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô Reine des choses humides, salut ! "

Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front dans la poussière, les bras allongés.

Son esclave la releva lentement, car il fallait, d'après les rites, que quelqu'un vоnt arracher le suppliant а sa prosternation ; c'était lui dire que les Dieux l'agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait jamais а ce devoir de piété.

Des marchands de la Gétulie-Darytienne l'avaient toute petite apportée а Carthage, et, après son affranchissement, elle n'avait pas voulu abandonner ses maоtres, comme le prouvait son oreille droite, percée d'un large trou. Un jupon а raies multicolores, en lui serrant les hanches, descendait sur ses chevilles, où s'entrechoquaient deux cercles d'étain. Sa figure, un peu plate, était jaune comme sa tunique. Des aiguilles d'argent très longues faisaient un soleil derrière sa tête. Elle portait sur la narine un bouton de corail, et elle se tenait auprès du lit, plus droite qu'un hermès et les paupières baissées.

Salammbô s'avança jusqu'au bord de la terrasse. Ses yeux, un instant, parcoururent l'horizon, puis ils s'abaissèrent sur la ville endormie, et le soupir qu'elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler d'un bout а l'autre la longue simarre blanche qui pendait autour d'elle, sans agrafe ni ceinture. Ses sandales а pointes recourbées disparaissaient sous un amas d'émeraudes, et ses cheveux а l'abandon emplissaient un réseau en fils de pourpre.

Mais elle releva la tête pour contempler la lune, et, mêlant а ses paroles des fragments d'hymne, elle murmura :

-- " Que tu tournes légèrement, soutenue par l'éther impalpable ! Il se polit autour de toi, et c'est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croоs et décrois, s'allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des enfantements ! Tu gonfles le coquillage ! Tu fais bouillonner les vins ! Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond de la mer ! "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:26

-- " Et tous les germes, ô Déesse ! fermentent dans les obscures profondeurs de ton humidité. "

-- " Quand tu parais, il s'épand une quiétude sur la terre ; les fleurs se forment, les flots s'apaisent, les hommes fatigués s'étendent la poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes, comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine. "

Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes, dans l'échancrure de ses deux sommets, de l'autre côté du golfe. Il y avait en dessous une petite étoile et tout autour un cercle pâle. Salammbô reprit :

-- " Mais tu es terrible, maоtresse ! ... C'est par toi que se produisent les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs ; tes yeux dévorent les pierres des édifices, et les singes sont malades toutes les fois que tu rajeunis. "

-- " Où donc vas-tu ? Pourquoi changer tes formes, perpétuellement ? Tantôt mince et recourbée, tu glisses dans les espaces comme une galère sans mâture, ou bien au milieu des étoiles tu ressembles а un pasteur qui garde son troupeau. Luisante et ronde, tu frôles la cime des monts comme la roue d'un char. "

-- " O Tanit ! tu m'aimes, n'est-ce pas ? Je t'ai tant regardée ! Mais non ! tu cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile. "

-- " Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d'argent, car mon coeur est triste ! "

L'esclave souleva une sorte de harpe en bois d'ébène plus haute qu'elle, et triangulaire comme un delta ; elle en fixa la pointe dans un globe de cristal, et des deux bras se mit а jouer.

Les sons se succédaient, sourds et précipités comme un bourdonnement d'abeilles, et de plus en plus sonores ils s'envolaient dans la nuit avec la plainte des flots et le frémissement des grands arbres au sommet de l'Acropole.

-- " Tais-toi ! " s'écria Salammbô.

-- " Qu'as-tu donc, maоtresse ? La brise qui souffle, un nuage qui passe, tout а présent t'inquiète et t'agite. "

-- " Je ne sais " , dit-elle.

-- " Tu te fatigues а des prières trop longues ! "

-- " Oh ! Taanach, je voudrais m'y dissoudre comme une fleur dans du vin ! "

-- " C'est peut-être la fumée de tes parfums ? "

-- " Non ! " dit Salammbô : " L'esprit des Dieux habite dans les bonnes odeurs. "

Alors l'esclave lui parla de son père. On le croyait parti vers la contrée de l'ambre, derrière les colonnes de Melkarth. -- " Mais s'il ne revient pas " , disait-elle, " il te faudra pourtant, puisque c'était sa volonté, choisir un époux parmi les fils des Anciens, et alors ton chagrin s'en ira dans les bras d'un homme. "

-- " Pourquoi ? " demanda la jeune fille. Tous ceux qu'elle avait aperçus lui faisaient horreur avec leurs rires de bête fauve et leurs membres grossiers.

-- " Quelquefois, Taanach, il s'exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d'un volcan. Des voix m'appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m'étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu'а mes pieds, passe dans ma chair... c'est une caresse qui m'enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s'étendait sur moi. Oh ! je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n'être qu'un souffle, qu'un rayon, et glisser, monter jusqu'а toi, ô Mère ! "

Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune avec son long vêtement. Puis elle retomba sur la couche d'ivoire, haletante ; mais Taanach lui passa autour du cou un collier d'ambre avec des dents de dauphin pour bannir les terreurs, et Salammbô dit d'une voix presque éteinte :

-- " Va me chercher Schahabarim. "

Son père n'avait pas voulu qu'elle entrât dans le collège des prêtresses, ni même qu'on lui fit rien connaоtre de la Tanit populaire. Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais ; sa mère, depuis longtemps, était morte.

Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de parfums, l'âme pleine de prières. Jamais elle n'avait goûté de vin, ni mangé de viandes, ni touché а une bête immonde, ni posé ses talons dans la maison d'un mort.

Elle ignorait les simulacres obscènes, car chaque dieu se manifestant par des formes différentes, des cultes souvent contradictoires témoignaient а la fois du même principe, et Salammbô adorait la Déesse en sa figuration sidérale. Une influence était descendue de la lune sur la vierge ; quand l'astre allait en diminuant, Salammbô s'affaiblissait. Languissante toute la journée, elle se ranimait le soir. Pendant une éclipse, elle avait manqué mourir.

Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette virginité soustraite а ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d'obsessions d'autant plus fortes qu'elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées par elle.

Sans cesse la fille d'Hamilcar s'inquiétait de Tanit. Elle avait appris ses aventures, ses voyages et tous ses noms, qu'elle répétait sans qu'ils eussent pour elle de signification distincte. Afin de pénétrer dans les profondeurs de son dogme, elle voulait connaоtre au plus secret du temple la vieille idole avec le manteau magnifique d'où dépendaient les destinées de Carthage, -- car l'idée d'un dieu ne se dégageait pas nettement de sa représentation, et tenir ou même voir son simulacre, c'était lui prendre une part de sa vertu, et, en quelque sorte, le dominer.

Salammbô se détourna. Elle avait reconnu le bruit des clochettes d'or que Schahabarim portait au bas de son vêtement.

Il monta les escaliers : puis, dès le seuil de la terrasse, il s'arrêta en croisant les bras.

Ses yeux enfoncés brillaient comme les lampes d'un sépulcre ; son long corps maigre flottait dans sa robe de lin, alourdie par les grelots qui s'alternaient sur ses talons avec des pommes d'émeraude. Il avait les membres débiles, le crâne oblique, le menton pointu ; sa peau semblait froide а toucher, et sa face jaune, que des rides profondes labouraient, comme contractée dans un désir, dans un chagrin éternel.

C'était le grand prêtre de Tanit, celui qui avait élevé Salammbô.

-- " Parle ! " dit-il. " Que veux-tu ? "

-- " J'espérais ... tu m'avais presque promis... " Elle balbutiait, elle se troubla ; puis, tout а coup :

-- " Pourquoi me méprises-tu ? qu'ai-je donc oublié dans les rites ? Tu es mon maоtre, et tu m'as dit que personne comme moi ne s'entendait aux choses de la Déesse ; mais il y en a que tu ne veux pas dire. Est-ce vrai, ô père ? "

Schahabarim se rappela les ordres d'Hamilcar ; il répondit :

-- " Non, je n'ai plus rien а t'apprendre ! "

-- " Un Génie " , reprit-elle, " me pousse а cet amour. J'ai gravi les marches d'Eschmoûn, dieu des planètes et des intelligences ; j'ai dormi sous l'olivier d'or de Melkarth, patron des colonies tyriennes ; j'ai poussé les portes de Baal-Khamon, éclaireur et fertilisateur ; j'ai sacrifié aux Kabyres souterrains, aux dieux des bois, des vents, des fleuves et des montagnes : mais tous ils sont trop loin, trop haut, trop insensibles, comprends-tu ? tandis qu'elle, je la sens mêlée а ma vie ; elle emplit mon âme, et je tressaille а des élancements intérieurs comme si elle bondissait pour s'échapper. Il me semble que je vais entendre sa voix, apercevoir sa figure, des éclairs m'éblouissent, puis je retombe dans les ténèbres. "

Schahabarim se taisait. Elle le sollicitait de son regard suppliant.

Enfin, il fit signe d'écarter l'esclave, qui n'était pas de race chananéenne. Taanach disparut, et Schahabarim, levant un bras dans l'air, commença :

-- " Avant les Dieux, les ténèbres étaient seules, et un souffle flottait, lourd et indistinct comme la conscience d'un homme dans un rêve. Il se contracta, créant le Désir et la Nue, et du Désir et de la Nue sortit la Matière primitive. C'était une eau bourbeuse, noire, glacée, profonde. Elle enfermait des monstres insensibles, parties incohérentes des formes а naоtre et qui sont peintes sur la paroi des sanctuaires. "

Puis la Matière se condensa. Elle devint un oeuf. Il se rompit. Une moitié forma la terre, l'autre le firmament. Le soleil, la lune, les vents, les nuages parurent ; et, au fracas de la foudre, les animaux intelligents s'éveillèrent. Alors Eschmoûn se déroula dans la sphère étoilée ; Khamon rayonna dans le soleil ; Melkarth, avec ses bras, le poussa derrière Gadès ; les Kabyrim descendirent sous les volcans, et Rabbetna, telle qu'une nourrice, se pencha sur le monde, versant sa lumière comme un lait et sa nuit comme un manteau.

-- " Et après ? " dit-elle.

Il lui avait conté le secret des origines pour la distraire par des perspectives plus hautes ; mais le désir de la vierge se ralluma sous ces dernières paroles, et Schahabarim, cédant а moitié, reprit :

-- " Elle inspire et gouverne les amours des hommes. "

-- " Les amours des hommes ! " répéta Salammbô rêvant.

-- " Elle est l'âme de Carthage " , continua le prêtre ; et bien qu'elle soit partout épandue, c'est ici qu'elle demeure, sous le voile sacré.

-- " O père ! " s'écria Salammbô, " je la verrai, n'est-ce pas ? tu m'y conduiras ! Depuis longtemps j'hésitais ; la curiosité de sa forme me dévore. Pitié ! secours-moi ! partons ! "

Il la repoussa d'un geste véhément et plein d'orgueil.

-- " Jamais ! Ne sais-tu pas qu'on en meurt ? Les Baals hermaphrodites ne se dévoilent que pour nous seuls, hommes par l'esprit, femmes par la faiblesse. Ton désir est un sacrilège ; satisfais-toi avec la science que tu possèdes ! "

Elle tomba sur les genoux, mettant ses deux doigts contre ses oreilles en signe de repentir ; et elle sanglotait, écrasée par la parole du prêtre, pleine а la fois de colère contre lui, de terreur et d'humiliation. Schahabarim, debout, restait plus insensible que les pierres de la terrasse. Il la regardait de haut en bas frémissante а ses pieds, il éprouvait une sorte de joie en la voyant souffrir pour sa divinité, qu'il ne pouvait, lui non plus, étreindre tout entière. Déjа les oiseaux chantaient, un vent froid soufflait, de petits nuages couraient dans le ciel plus pâle.

Tout а coup il aperçut а l'horizon derrière Tunis, comme des brouillards légers, qui se traоnaient contre le sol ; puis ce fut un grand rideau de poudre grise perpendiculairement étalé, et, dans les tourbillons de cette masse nombreuse, des têtes de dromadaires, des lances, des boucliers parurent. C'était l'armée des Barbares qui s'avançait sur Carthage.

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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:26

Chapitre 3

SOUS LES MURS DE CARTHAGE

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Des gens de la campagne, montés sur des ânes ou courant а pied, pâles, essoufflés, fous de peur, arrivèrent dans la ville. Ils fuyaient devant l'armée. En trois jours, elle avait fait le chemin de Sicca, pour venir а Carthage et tout exterminer.

On ferma les portes. Les Barbares, presque aussitôt, parurent ; mais ils s'arrêtèrent au milieu de l'isthme, sur le bord du lac.

D'abord ils n'annoncèrent rien d'hostile. Plusieurs s'approchèrent avec des palmes а la main. Ils furent repoussés а coups de flèches, tant la terreur était grande.

Le matin et а la tombée du jour, des rôdeurs quelquefois erraient le long des murs. On remarquait surtout un petit homme, enveloppé soigneusement d'un manteau et dont la figure disparaissait sous une visière très basse. Il restait pendant de grandes heures а regarder l'aqueduc, et avec une telle persistance, qu'il voulait sans doute égarer les Carthaginois sur ses véritables desseins. Un autre homme l'accompagnait, une sorte de géant qui marchait tête nue.

Mais Carthage était défendue dans toute la largeur de l'isthme : d'abord par un fossé, ensuite par un rempart de gazon, et enfin par un mur, haut de trente coudées, en pierres de taille, et а double étage. Il contenait des écuries pour trois cents éléphants avec des magasins pour leurs caparaçons, leurs entraves et leur nourriture, puis d'autres écuries pour quatre mille chevaux avec les provisions d'orge et les harnachements, et des casernes pour vingt mille soldats avec les armures et tout le matériel de guerre. Des tours s'élevaient sur le second étage, toutes garnies de créneaux et qui portaient en dehors des boucliers de bronze, suspendus а des crampons.

Cette première ligne de murailles abritait immédiatement Malqua, le quartier des gens de la marine et des teinturiers. On apercevait des mâts où séchaient des voiles de pourpre, et sur les dernières terrasses des fourneaux d'argile pour cuire la saumure.

Par-derrière, la ville étageait en amphithéâtre ses hautes maisons de forme cubique. Elles étaient en pierres, en planches, en galets, en roseaux, en coquillages, en terre battue. Les bois des temples faisaient comme des lacs de verdure dans cette montagne de blocs, diversement coloriés. Les places publiques la nivelaient а des distances inégales ; d'innombrables ruelles s'entrecroisant la coupaient du haut en bas. On distinguait les enceintes des trois vieux quartiers, maintenant confondues ; elles se levaient çа et lа comme de grands écueils, ou allongeaient des pans énormes, -- а demi couverts de fleurs, noircis, largement rayés par le jet des immondices, et des rues passaient dans leurs ouvertures béantes, comme des fleuves sous des ponts.

La colline de l'Acropole, au centre de Byrsa, disparaissait sous un désordre de monuments. C'étaient des temples а colonnes torses avec des chapiteaux de bronze et des chaоnes de métal, des cônes en pierres sèches а bandes d'azur, des coupoles de cuivre, des architraves de marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur pointe comme des flambeaux renversés. Les péristyles atteignaient aux frontons ; les volutes se déroulaient entre les colonnades ; des murailles de granit supportaient des cloisons de tuile ; tout cela montait l'un sur l'autre en se cachant а demi, d'une façon merveilleuse et incompréhensible. On y sentait la succession des âges et comme des souvenirs de patries oubliées.

Derrière l'Acropole, dans des terrains rouges, le chemin des Mappales, bordé de tombeaux, s'allongeait en ligne droite du rivage aux catacombes ; de larges habitations s'espaçaient ensuite dans des jardins, et ce troisième quartier, Mégara, la ville neuve, allait jusqu'au bord de la falaise, où se dressait un phare géant qui flambait toutes les nuits.

Carthage se déployait ainsi devant les soldats établis dans la plaine.

De loin ils reconnaissaient les marchés, les carrefours ; ils se disputaient sur l'emplacement des temples. Celui de Khamon, en face des Syssites, avait des tuiles d'or ; Melkarth, а la gauche d'Eschmoûn, portait sur sa toiture des branches de corail ; Tanit, au-delа, arrondissait dans les palmiers sa coupole de cuivre ; le noir Moloch était au bas des citernes, du côté du phare. L'on voyait а l'angle des frontons, sur le sommet des murs, au coin des places, partout, des divinités а tête hideuse, colossales ou trapues, avec des ventres énormes, ou démesurément aplaties, ouvrant la gueule, écartant les bras, tenant а la main des fourches, des chaоnes ou des javelots ; et le bleu de la mer s'étalait au fond des rues, que la perspective rendait encore plus escarpées.

Un peuple tumultueux du matin au soir les emplissait ; de jeunes garçons, agitant des sonnettes, criaient а la porte des bains : les boutiques de boissons chaudes fumaient, l'air retentissait du tapage des enclumes, les coqs blancs consacrés au Soleil chantaient sur les terrasses, les boeufs que l'on égorgeait mugissaient dans les temples, des esclaves couraient avec des corbeilles sur leur tête ; et, dans l'enfoncement des portiques, quelque prêtre apparaissait drapé d'un manteau sombre, nu-pieds et en bonnet pointu.

Ce spectacle de Carthage irritait les Barbares. Ils l'admiraient, ils l'exécraient, ils auraient voulu tout а la fois l'anéantir et l'habiter. Mais qu'y avait-il dans le Port-Militaire, défendu par une triple muraille ? Puis, derrière la ville, au fond de Mégara, plus haut que l'Acropole, apparaissait le palais d'Hamilcar.

Les yeux de Mâtho а chaque instant s'y portaient. Il montait dans les oliviers, et il se penchait, la main étendue au bord des sourcils. Les jardins étaient vides, et la porte rouge а croix noire restait constamment fermée.

Plus de vingt fois il fit le tour des remparts, cherchant quelque brèche pour entrer. Une nuit, il se jeta dans le golfe, et, pendant trois heures, il nagea tout d'une haleine. Il arriva au bas des Mappales, il voulut grimper contre la falaise. Il ensanglanta ses genoux, brisa ses ongles, puis retomba dans les flots et s'en revint.

Son impuissance l'exaspérait. Il était jaloux de cette Carthage enfermant Salammbô, comme de quelqu'un qui l'aurait possédée. Ses énervements l'abandonnèrent, et ce fut une ardeur d'action folle et continuelle. La joue en feu, les yeux irrités, la voix rauque, il se promenait d'un pas rapide а travers le camp ; ou bien, assis sur le rivage, il frottait avec du sable sa grande épée. Il lançait des flèches aux vautours qui passaient. Son coeur débordait en paroles furieuses.

-- " Laisse aller ta colère comme un char qui s'emporte " , disait Spendius " Crie, blasphème, ravage et tue. La douleur s'apaise avec du sang, et puisque tu ne peux assouvir ton amour, gorge ta haine ; elle te soutiendra ! "

Mâtho reprit le commandement de ses soldats. Il les faisait impitoyablement manoeuvrer. On le respectait pour son courage, pour sa force surtout. D'ailleurs, il inspirait comme une crainte mystique ; on croyait qu'il parlait, la nuit, а des fantômes. Les autres capitaines s'animèrent de son exemple. L'armée, bientôt, se disciplina. Les Carthaginois entendaient de leurs maisons la fanfare des buccines qui réglait les exercices. Enfin, les Barbares se rapprochèrent.

Il aurait fallu pour les écraser dans l'isthme que deux armées pussent les prendre а la fois par-derrière, l'une débarquant au fond du golfe d'Utique, et la seconde а la montagne des Eaux-Chaudes. Mais que faire avec la seule Légion sacrée, grosse de six mille hommes tout au plus ? S'ils inclinaient vers l'Orient, ils allaient se joindre aux Nomades, intercepter la route de Cyrène et le commerce du désert. S'ils se repliaient sur l'Occident, la Numidie se soulèverait. Enfin le manque de vivres les ferait tôt ou tard dévaster, comme des sauterelles, les campagnes environnantes ; les Riches tremblaient pour leurs beaux châteaux, pour leurs vignobles, pour leurs cultures.

Hannon proposa des mesures atroces et impraticables, comme de promettre une forte somme pour chaque tête de Barbare, ou, qu'avec des vaisseaux et des machines, on incendiât leur camp. Son collègue Giscon voulait au contraire qu'ils fussent payés. Mais, а cause de sa popularité, les Anciens le détestaient ; car ils redoutaient le hasard d'un maоtre et, par terreur de la monarchie, s'efforçaient d'atténuer ce qui en subsistait ou la pouvait rétablir.

Il y avait en dehors des fortifications des gens d'une autre race et d'une origine inconnue, -- tous chasseurs de porc-épic, mangeurs de mollusques et de serpents. Ils allaient dans les cavernes prendre des hyènes vivantes, qu'ils s'amusaient а faire courir le soir sur les sables de Mégara, entre les stèles des tombeaux. Leurs cabanes, de fange et de varech, s'accrochaient contre la falaise comme des nids d'hirondelles. Ils vivaient lа, sans gouvernement et sans dieux, pêle-mêle, complètement nus, а la fois débiles et farouches, et depuis des siècles exécrés par le peuple, а cause de leurs nourritures immondes. Les sentinelles s'aperçurent un matin qu'ils étaient tous partis.

Enfin des membres du Grand-Conseil se décidèrent. Ils vinrent au camp, sans colliers ni ceintures, en sandales découvertes, comme des voisins. Ils s'avançaient d'un pas tranquille, jetant des saluts aux capitaines, ou bien ils s'arrêtaient pour parler aux soldats, disant que tout était fini et qu'on allait faire justice а leurs réclamations.

Beaucoup d'entre eux voyaient pour la première fois un camp de Mercenaires. Au lieu de la confusion qu'ils avaient imaginée, partout c'était un ordre et un silence effrayants. Un rempart de gazon enfermait l'armée dans une haute muraille, inébranlable au choc des catapultes. Le sol des rues était aspergé d'eau fraоche ; par les trous des tentes, ils apercevaient des prunelles fauves qui luisaient dans l'ombre. Les faisceaux de piques et les panoplies suspendues les éblouissaient comme des miroirs. Ils se parlaient а voix basse. Ils avaient peur avec leurs longues robes de renverser quelque chose.

Les soldats demandèrent des vivres, en s'engageant а les payer sur l'argent qu'on leur devait.

On leur envoya des boeufs, des moutons, des pintades, des fruits secs et des lupins, avec des scombres fumés, de ces scombres excellents que Carthage expédiait dans tous les ports. Mais ils tournaient dédaigneusement autour des bestiaux magnifiques ; et, dénigrant ce qu'ils convoitaient, offraient pour un bélier la valeur d'un pigeon, pour trois chèvres le prix d'une grenade. Les Mangeurs-de-choses-immondes, se portant pour arbitres, affirmaient qu'on les dupait. Alors ils tiraient leur glaive, menaçaient de tuer.

Des commissaires du Grand-Conseil écrivirent le nombre d'années que l'on devait а chaque soldat. Mais il était impossible maintenant de savoir combien on avait engagé de Mercenaires, et les Anciens furent effrayés de la somme exorbitante qu'ils auraient а payer. Il fallait vendre la réserve du silphium, imposer les villes marchandes ; les Mercenaires s'impatienteraient, déjа Tunis était avec eux : et les Riches, étourdis par les fureurs d'Hannon et les reproches de son collègue, recommandèrent aux citoyens qui pouvaient connaоtre quelque Barbare d'aller le voir immédiatement pour reconquérir son amitié, lui dire de bonnes paroles. Cette confiance les calmerait.

Des marchands, des scribes, des ouvriers de l'arsenal, des familles entières se rendirent chez les Barbares.

Les soldats laissaient entrer chez eux tous les Carthaginois, mais par un seul passage tellement étroit que quatre hommes de front s'y coudoyaient. Spendius, debout contre la barrière, les faisait attentivement fouiller ; Mâtho, en face de lui, examinait cette multitude, cherchant а retrouver quelqu'un qu'il pouvait avoir vu chez Salammbô.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:29

Le camp ressemblait а une ville, tant il était rempli de monde et d'agitation. Les deux foules distinctes se mêlaient sans se confondre, l'une habillée de toile ou de laine avec des bonnets de feutre pareils а des pommes de pin, et l'autre vêtue de fer et portant des casques. Au milieu des valets et des vendeurs ambulants circulaient des femmes de toutes les nations, brunes comme des dattes mûres, verdâtres comme des olives, jaunes comme des oranges, vendues par des matelots, choisies dans les bouges, volées а des caravanes, prises dans le sac des villes, que l'on fatiguait d'amour tant qu'elles étaient jeunes, qu'on accablait de coups lorsqu'elles étaient vieilles, et qui mouraient dans les déroutes au bord des chemins, parmi les bagages, avec les bêtes de somme abandonnées. Les épouses des Nomades balançaient sur leurs talons des robes en poil de dromadaire, carrées et de couleur fauve ; des musiciennes de la Cyrénaïque, enveloppées de gazes violettes et les sourcils peints, chantaient accroupies sur des nattes : de vieilles négresses aux mamelles pendantes ramassaient, pour faire du feu, des fientes d'animal que l'on desséchait au soleil : les Syracusaines avaient des plaques d'or dans la chevelure, les femmes des Lusitaniens des colliers de coquillages, les Gauloises des peaux de loup sur leur poitrine blanche ; et des enfants robustes, couverts de vermine, nus, incirconcis, donnaient aux passants des coups dans le ventre avec leur tête, ou venaient par-derrière, comme de jeunes tigres, les mordre aux mains.

Les Carthaginois se promenaient а travers le camp, surpris par la quantité de choses dont il regorgeait. Les plus misérables étaient tristes, et les autres dissimulaient leur inquiétude.

Les soldats leur frappaient sur l'épaule, en les excitant а la gaieté. Dès qu'ils apercevaient quelque personnage, ils l'invitaient а leurs divertissements. Quand on jouait au disque, ils s'arrangeaient pour lui écraser les pieds, et au pugilat, dès la première passe, lui fracassaient la mâchoires. Les frondeurs effrayaient les Carthaginois avec leurs frondes, les psylles avec des vipères, les cavaliers avec leurs chevaux. Ces gens d'occupations paisibles, а tous les outrages, baissaient la tête et s'efforçaient de sourire. Quelques-uns, pour se montrer braves, faisaient signe qu'ils voulaient devenir des soldats. On leur donnait а fendre du bois et а étriller des mulets. On les bouclait dans une armure et on les roulait comme des tonneaux par les rues du camp. Puis, quand ils se disposaient а partir, les Mercenaires s'arrachaient les cheveux avec des contorsions grotesques.

Mais beaucoup, par sottise ou préjugé, croyaient naïvement tous les Carthaginois très riches, et ils marchaient derrière eux en les suppliant de leur accorder quelque chose. Ils demandaient tout ce qui leur semblait beau : une bague, une ceinture, des sandales, la frange d'une robe, et, quand le Carthaginois dépouillé s'écriait : -- " Mais je n'ai plus rien. Que veux-tu ? " Ils répondaient " Ta femme ! "

D'autres disaient : -- " Ta vie ! "

Les comptes militaires furent remis aux capitaines, lus aux soldats, définitivement approuvés. Alors ils réclamèrent des tentes : on leur donna des tentes. Puis les polémarques des Grecs demandèrent quelques-unes de ces belles armures que l'on fabriquait а Carthage ; le Grand-Conseil vota des sommes pour cette acquisition. Mais il était juste, prétendaient les cavaliers, que la République les indemnisât de leurs chevaux ; l'un affirmait en avoir perdu trois а tel siège, un autre cinq dans telle marche, un autre quatorze dans les précipices. On leur offrit des étalons d'Hécatompyle ; ils aimèrent mieux l'argent.

Puis ils demandèrent qu'on leur payât en argent (en pièces d'argent et non en monnaie de cuir) tout le blé qu'on leur devait, et au plus haut prix où il s'était vendu pendant la guerre, si bien qu'ils exigeaient pour une mesure de farine quatre cents fois plus qu'ils n'avaient donné pour un sac de froment. Cette injustice exaspéra ; il fallut céder, pourtant.

Alors les délégués des soldats et ceux du Grand-Conseil se réconcilièrent, en jurant par le Génie de Carthage et par les Dieux des Barbares. Avec les démonstrations et la verbosité orientales, ils se firent des excuses et des caresses. Puis les soldats réclamèrent, comme une preuve d'amitié, la punition des traоtres qui les avaient indisposés contre la République.

On feignit de ne pas les comprendre. Ils s'expliquèrent plus nettement, disant qu'il leur fallait la tête d'Hannon.

Plusieurs fois par jour ils sortaient de leur camp. Ils se promenaient au pied des murs. Ils criaient qu'on leur jetât la tête du Suffète, et ils tendaient leurs robes pour la recevoir.

Le Grand-Conseil aurait faibli, peut-être, sans une dernière exigence plus injurieuse que les autres : ils demandèrent en mariage, pour leurs chefs, des vierges choisies dans les grandes familles. C'était une idée de Spendius, que plusieurs trouvaient toute simple et fort exécutable. Mais cette prétention de vouloir se mêler au sang punique indigna le peuple ; on leur signifia brutalement qu'ils n'avaient plus rien а recevoir. Alors ils s'écrièrent qu'on les avait trompés ; si avant trois jours leur solde n'arrivait pas, ils iraient eux-mêmes la prendre dans Carthage.

La mauvaise foi des Mercenaires n'était point aussi complète que le pensaient leurs ennemis. Hamilcar leur avait fait des promesses exorbitantes, vagues il est vrai, mais solennelles et réitérées. Ils avaient pu croire, en débarquant а Carthage, qu'on leur abandonnerait la ville, qu'ils se partageraient des trésors ; et quand ils virent que leur solde а peine serait payée, ce fut une désillusion pour leur orgueil comme pour leur cupidité.

Denys, Pyrrhus, Agathoclès et les généraux d'Alexandre n'avaient-ils pas fourni l'exemple de merveilleuses fortunes ? L'idéal d'Hercule, que les Chananéens confondaient avec le soleil, resplendissait а l'horizon des armées. On savait que de simples soldats avaient porté des diadèmes, et le retentissement des empires qui s'écroulaient faisait rêver le Gaulois dans sa forêt de chênes, l'Ethiopien dans ses sables. Mais il y avait un peuple toujours prêt а utiliser les courages ; et le voleur chassé de sa tribu, le parricide errant sur les chemins, le sacrilège poursuivi par les dieux, tous les affamés, tous les désespérés tâchaient d'atteindre au port où le courtier de Carthage recrutait des soldats. Ordinairement elle tenait ses promesses. Cette fois pourtant, l'ardeur de son avarice l'avait entraоnée dans une infamie périlleuse. Les Numides, les Libyens, l'Afrique entière s'allaient jeter sur Carthage. La mer seule était libre. Elle y rencontrait les Romains ; et, comme un homme assailli par des meurtriers, elle sentait la mort tout autour d'elle.

Il fallut bien recourir а Giscon ; les Barbares acceptèrent son entremise. Un matin ils virent les chaоnes du port s'abaisser, et trois bateaux plats, passant par le canal de la Taenia, entrèrent dans le lac.

Sur le premier, а la proue, on apercevait Giscon. Derrière lui, et plus haute qu'un catafalque, s'élevait une caisse énorme, garnie d'anneaux pareils а des couronnes qui pendaient. Apparaissait ensuite la légion des Interprètes, coiffés comme des sphinx, et portant un perroquet tatoué sur la poitrine. Des amis et des esclaves suivaient, tous sans armes, et si nombreux qu'ils se touchaient des épaules. Les trois longues barques, pleines а sombrer, s'avançaient aux acclamations de l'armée, qui les regardait.

Dès que Giscon débarqua, les soldats coururent а sa rencontre. Avec des sacs il fit dresser une sorte de tribune et déclara qu'il ne s'en irait pas avant de les avoir tous intégralement payés.

Des applaudissements éclatèrent ; il fut longtemps sans pouvoir parler.

Puis il blâma les torts de la République et ceux des Barbares ; la faute en était а quelques mutins, qui par leur violence avaient effrayé Carthage. La meilleure preuve de ses bonnes intentions, c'était qu'on l'envoyait vers eux, lui, l'éternel adversaire du suffète Hannon. Ils ne devaient point supposer au peuple l'ineptie de vouloir irriter des braves, ni assez d'ingratitude pour méconnaоtre leurs services ; et Giscon se mit а la paye des soldats en commençant par les Libyens. Comme ils avaient déclaré les listes mensongères, il ne s'en servit point.

Ils défilaient devant lui, par nations, en ouvrant leurs doigts pour dire le nombre des années ; on les marquait successivement au bras gauche avec de la peinture verte ; les scribes puisaient dans le coffre béant, et d'autres, avec un stylet, faisaient des trous sur une lame de plomb.

Un homme passa, qui marchait lourdement, а la manière des boeufs.

-- " Monte près de moi " , dit le Suffète, suspectant quelque fraude ; " combien d'années as-tu servi ? "

-- " Douze ans " , répondit le Libyen.

Giscon lui glissa les doigts sous la mâchoire, car la mentonnière du casque y produisait а la longue deux callosités ; on les appelait des carroubes, et avoir les carroubes était une locution pour dire un vétéran.

-- " Voleur ! " s'écria le Suffète, " ce qui te manque au visage tu dois le porter sur les épaules ! " , et lui déchirant sa tunique, il découvrit son dos couvert de gales sanglantes ; c'était un laboureur d'Hippo-Zaryte. Des huées s'élevèrent ; on le décapita.

Dès qu'il fut nuit, Spendius alla réveiller les Libyens. Il leur dit :

-- " Quand les Ligures, les Grecs, les Baléares et les hommes d'Italie seront payés, ils s'en retourneront.



Mais vous autres, vous resterez en Afrique, épars dans vos tribus et sans aucune défense ! C'est alors que la République se vengera ! Méfiez-vous du voyage ! Allez-vous croire а toutes les paroles ? Les deux suffètes sont d'accord ! Celui-lа vous abuse ! Rappelez-vous l'Ile-des-Ossements et Xantippe qu'ils ont renvoyé а Sparte sur une galère pourrie ! "

-- " Comment nous y prendre ? " , demandaient-ils.

-- " Réfléchissez ! " disait Spendius.

Les deux jours suivants se passèrent а payer les gens de Magdala, de Leptis, d'Hécatompyle ; Spendius se répandait chez les Gaulois.

-- " On solde les Libyens, ensuite on payera les Grecs, puis les Baléares, les Asiatiques, et tous les autres ! Mais vous qui n'êtes pas nombreux, on ne vous donnera rien ! Vous ne reverrez plus vos patries ! Vous n'aurez point de vaisseaux ! Ils vous tueront, pour épargner la nourriture. "

Les Gaulois vinrent trouver le Suffète. Autharite, celui qu'il avait blessé chez Hamilcar, l'interpella. Il disparut, repoussé par les esclaves, mais en jurant qu'il se vengerait.

Les réclamations, les plaintes se multiplièrent. Les plus obstinés pénétraient dans la tente du Suffète ; pour l'attendrir ils prenaient ses mains, lui faisaient palper leurs bouches sans dents, leurs bras tout maigres et les cicatrices de leurs blessures. Ceux qui n'étaient point encore payés s'irritaient, ceux qui avaient reçu leur solde en demandaient une autre pour leurs chevaux ; et les vagabonds, les bannis, prenant les armes des soldats, affirmaient qu'on les oubliait. A chaque minute, il arrivait comme des tourbillons d'hommes ; les tentes craquaient, s'abattaient ; la multitude serrée entre les remparts du camp oscillait а grands cris depuis les portes jusqu'au centre. Quand le tumulte se faisait trop fort, Giscon posait un coude sur son sceptre d'ivoire, et, regardant la mer, il restait immobile, les doigts enfoncés dans sa barbe.

Souvent Mâtho s'écartait pour aller s'entretenir avec Spendius ; puis il se replaçait en face du Suffète, et Giscon sentait perpétuellement ses prunelles comme deux phalariques en flammes dardées vers lui. Par- dessus la foule, plusieurs fois, ils se lancèrent des injures, mais qu'ils n'entendirent pas. Cependant la distribution continuait, et le Suffète а tous les obstacles trouvait des expédients.

Les Grecs voulurent élever des chicanes sur la différence des monnaies. Il leur fournit de telles explications qu'ils se retirèrent sans murmures. Les Nègres réclamèrent de ces coquilles blanches usitées pour le commerce dans l'intérieur de l'Afrique. Il leur offrit d'en envoyer prendre а Carthage ; alors, comme les autres, ils acceptèrent de l'argent.

Mais on avait promis aux Baléares quelque chose de meilleur, а savoir des femmes. Le Suffète répondit que l'on attendait pour eux toute une caravane de vierges : la route était longue, il fallait encore six lunes. Quand elles seraient grasses et bien frottées de benjoin, on les enverrait sur des vaisseaux, dans les ports des Baléares.

Tout а coup, Zarxas, beau maintenant et vigoureux, sauta comme un bateleur sur les épaules de ses amis et il cria :

-- " En as-tu réservé pour les cadavres ? " tandis qu'il montrait dans Carthage la porte de Khamon.

Aux derniers feux du soleil, les plaques d'airain la garnissant de haut en bas resplendissaient ; les Barbares crurent apercevoir sur elle une traоnée sanglante. Chaque fois que Giscon voulait parler, leurs cris recommençaient. Enfin, il descendit а pas graves et s'enferma dans sa tente.

Quand il en sortit au lever du soleil, ses interprètes, qui couchaient en dehors, ne bougèrent point ; ils se tenaient sur le dos, les yeux fixes, la langue au bord des dents et la face bleuâtre. Des mucosités blanches coulaient de leurs narines, et leurs membres étaient raides, comme si le froid pendant la nuit les eût tous gelés. Chacun portait autour du cou un petit lacet de joncs.

La rébellion dès lors ne s'arrêta plus. Ce meurtre des Baléares rappelé par Zarxas confirmait les défiances de Spendius. Ils s'imaginaient que la République cherchait toujours а les tromper. Il fallait en finir ! On se passerait des interprètes ! Zarxas, avec une fronde autour de la tête, chantait des chansons de guerre ; Autharite brandissait sa grande épée ; Spendius soufflait а l'un quelque parole, fournissait а l'autre un poignard. Les plus forts tâchaient de se payer eux-mêmes, les moins furieux demandaient que la distribution continuât. Personne maintenant ne quittait ses armes, et toutes les colères se réunissaient contre Giscon dans une haine tumultueuse.

Quelques-uns montaient а ses côtés. Tant qu'ils vociféraient des injures on les écoutait avec patience ; mais s'ils tentaient pour lui le moindre mot, ils étaient immédiatement lapidés, ou par-derrière d'un coup de sabre on leur abattait la tête. L'amoncellement des sacs était plus rouge qu'un autel.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:29

Ils devenaient terribles après le repas, quand ils avaient bu du vin ! C'était une joie défendue sous peine de mort dans les armées puniques, et ils levaient leur coupe du côté de Carthage par dérision pour sa discipline. Puis ils revenaient vers les esclaves des finances et ils recommençaient а tuer. Le mot frappe, différent dans chaque langue, était compris de tous.

Giscon savait bien que la patrie l'abandonnait ; mais il ne voulait point malgré son ingratitude la déshonorer. Quand ils lui rappelèrent qu'on leur avait promis des vaisseaux, il jura par Moloch de leur en fournir lui- même, а ses frais, et, arrachant son collier de pierres bleues, il le jeta dans la foule en gage de serment.

Alors les Africains réclamèrent le blé, d'après les engagements du Grand-Conseil. Giscon étala les comptes des Syssites, tracés avec de la peinture violette sur des peaux de brebis ; il lisait tout ce qui était entré dans Carthage, mois par mois et jour par jour.

Soudain il s'arrêta, les yeux béants, comme s'il fût découvert entre les chiffres sa sentence de mort.

En effet, les Anciens les avaient frauduleusement réduits et le blé, vendu pendant l'époque la plus calamiteuse de la guerre, se trouvait а un taux si bas, qu'а moins d'aveuglement on n'y pouvait croire.

-- " Parle ! " crièrent-ils, " plus haut ! Ah ! c'est qu'il cherche а mentir, le lâche ! méfions-nous. "

Pendant quelque temps, il hésita. Enfin il reprit sa besogne.

Les soldats, sans se douter qu'on les trompait, acceptèrent comme vrais les comptes des Syssites. Alors l'abondance où s'était trouvée Carthage les jeta dans une jalousie furieuse. Ils brisèrent la caisse de sycomore ; elle était vide aux trois quarts. Ils avaient vu de telles sommes en sortir qu'ils la jugeaient inépuisable ; Giscon en avait enfoui dans sa tente. Ils escaladèrent les sacs. Mâtho les conduisait, et comme ils criaient : " L'argent ! l'argent ! " Giscon а la fin répondit :

-- " Que votre général vous en donne ! "

Il les regardait en face, sans parler, avec ses grands yeux jaunes et sa longue figure plus pâle que sa barbe. Une flèche, arrêtée par les plumes, se tenait а son oreille dans son large anneau d'or, et un filet de sang coulait de sa tiare sur son épaule.

A un geste de Mâtho, tous s'avancèrent. Il écarta les bras ; Spendius, avec un noeud coulant, l'étreignit aux poignets ; un autre le renversa, et il disparut dans le désordre de la foule qui s'écroulait sur les sacs.

Ils saccagèrent sa tente. On n'y trouva que les choses indispensables а la vie ; puis, en cherchant mieux, trois images de Tanit, et dans une peau de singe, une pierre noire tombée de la lune. Beaucoup de Carthaginois avaient voulu l'accompagner ; c'étaient des hommes considérables et tous du parti de la guerre.

On les entraоna en dehors des tentes, et on les précipita dans la fosse aux immondices. Avec des chaоnes de fer ils furent attachés par le ventre а des pieux solides, et on leur tendait la nourriture а la pointe d'un javelot.

Autharite, tout en les surveillant, les accablait d'invectives, mais comme ils ne comprenaient point sa langue, ils ne répondaient pas ; le Gaulois, de temps а autre, leur jetait des cailloux au visage pour les faire crier.

Dès le lendemain, une sorte de langueur envahit l'armée. A présent que leur colère était finie, des inquiétudes les prenaient. Mâtho souffrait d'une tristesse vague. Il lui semblait avoir indirectement outragé Salammbô. Ces Riches étaient comme une dépendance de sa personne. Il s'asseyait la nuit au bord de leur fosse, et il retrouvait dans leurs gémissements quelque chose de la voix dont son coeur était plein.

Cependant ils accusaient, tous, les Libyens, qui seuls étaient payés. Mais, en même temps que se ravivaient les antipathies nationales avec les haines particulières, on sentait le péril de s'y abandonner. Les représailles, après un attentat pareil, seraient formidables. Donc il fallait prévenir la vengeance de Carthage. Les conciliabules, les harangues n'en finissaient pas. Chacun parlait, on n'écoutait personne, et Spendius, ordinairement si loquace, а toutes les propositions secouait la tête.

Un soir il demanda négligemment а Mâtho s'il n'y avait pas des sources dans l'intérieur de la ville.

-- " Pas une ! " répondit Mâtho.

Le lendemain, Spendius l'entraоna sur la berge du lac.

-- " Maоtre ! " dit l'ancien esclave, " Si ton coeur est intrépide, je te conduirai dans Carthage. "

-- " Comment ? " répétait l'autre en haletant.

-- " Jure d'exécuter tous mes ordres, de me suivre comme une ombre ! "

Alors Mâtho, levant son bras vers la planète de Chabar, s'écria :

-- " Par Tanit, je le jure ! "

Spendius reprit :

-- " Demain après le coucher du soleil, tu m'attendras au pied de l'aqueduc, entre la neuvième et la dixième arcade. Emporte avec toi un pic de fer, un casque sans aigrette et des sandales de cuir. "

L'aqueduc dont il parlait traversait obliquement l'isthme entier, -- ouvrage considérable -- , agrandi plus tard par les Romains. Malgré son dédain des autres peuples, Carthage leur avait pris gauchement cette invention nouvelle, comme Rome elle-même avait fait de la galère punique ; et cinq rangs d'arcs superposés, d'une architecture trapue, avec des contreforts а la base et des têtes de lion au sommet, aboutissaient а la partie occidentale de l'Acropole, où ils s'enfonçaient sous la ville pour déverser presque une rivière dans les citernes de Mégara.

A l'heure convenue, Spendius y trouva Mâtho. Il attacha une sorte de harpon au bout d'une corde, le fit tourner rapidement comme une fronde, l'engin de fer s'accrocha ; et ils se mirent, l'un derrière l'autre, а grimper le long du mur.

Mais quand ils furent montés sur le premier étage, le crampon, chaque fois qu'ils le jetaient, retombait ; il leur fallait, pour découvrir quelque fissure, marcher sur le bord de la corniche ; а chaque rang des arcs, ils la trouvaient plus étroite. Puis la corde se relâcha. Plusieurs fois, elle faillit se rompre.

Enfin ils arrivèrent а la plate-forme supérieure. Spendius, de temps а autre, se penchait pour tâter les pierres avec sa main.

-- " C'est lа " dit-il, " commençons ! " Et pesant sur l'épieu qu'avait apporté Mâtho, ils parvinrent а disjoindre une des dalles.

Ils aperçurent, au loin, une troupe de cavaliers galopant sur des chevaux sans brides. Leurs bracelets d'or sautaient dans les vagues draperies de leurs manteaux. On distinguait en avant un homme couronné de plumes d'autruche et qui galopait avec une lance а chaque main.

-- " Narr'Havas ! " s'écria Mâtho.

-- " Qu'importe ! " reprit Spendius ; et il sauta dans le trou qu'ils venaient de faire en découvrant la dalle.

Mâtho, par son ordre, essaya de pousser un des blocs. Mais, faute de place, il ne pouvait remuer les coudes .-- " Nous reviendrons " , dit Spendius ! " Mets-toi devant. " Alors ils s'aventurèrent dans le conduit des eaux.

Ils en avaient jusqu'au ventre. Bientôt ils chancelèrent et il leur fallut nager. Leurs membres se heurtaient contre les parois du canal trop étroit. L'eau coulait presque immédiatement sous la dalle supérieure : ils se déchiraient le visage. Puis le courant les entraоna. Un air plus lourd qu'un sépulcre leur écrasait la poitrine, et la tête sous les bras, les genoux l'un contre l'autre, allongés tant qu'ils pouvaient, ils passaient comme des flèches dans l'obscurité, étouffant, râlant, presque morts. Soudain, tout fut noir devant eux et la vélocité des eaux redoublait. Ils tombèrent.

Quand ils furent remontés а la surface, ils se tinrent pendant quelques minutes étendus sur le dos, а humer l'air, délicieusement. Des arcades, les unes derrière les autres, s'ouvraient au milieu de larges murailles séparant des bassins. Tous étaient remplis, et l'eau se continuait en une seule nappe dans la longueur des citernes. Les coupoles du plafond laissaient descendre par leur soupirail une clarté pâle qui étalait sur les ondes comme des disques de lumière, et les ténèbres а l'entour, s'épaississant vers les murs, les reculaient indéfiniment. Le moindre bruit faisait un grand écho.

Spendius et Mâtho se remirent а nager, et, passant par l'ouverture des arcs, ils traversèrent plusieurs chambres а la file. Deux autres rangs de bassins plus petits s'étendaient parallèlement de chaque côté. Ils se perdirent, ils tournaient, ils revenaient. Enfin, quelque chose résista sous leurs talons. C'était le pavé de la galerie qui longeait les citernes.

Alors, s'avançant avec de grandes précautions, ils palpèrent la muraille pour trouver une issue. Mais leurs pieds glissaient ; ils tombaient dans les vasques profondes. Ils avaient а remonter, puis ils retombaient encore ; et ils sentaient une épouvantable fatigue, comme si leurs membres en nageant se fussent dissous dans l'eau. Leurs yeux se fermèrent : ils agonisaient.

Spendius se frappa la main contre les barreaux d'une grille. Ils la secouèrent, elle céda, et ils se trouvèrent sur les marches d'un escalier. Une porte de bronze le fermait en haut. Avec la pointe d'un poignard, ils écartèrent la barre que l'on ouvrait en dehors ; tout а coup le grand air pur les enveloppa.

La nuit était pleine de silence, et le ciel avait une hauteur démesurée. Des bouquets d'arbres débordaient, sur les longues lignes des murs. La ville entière dormait. Les feux des avant-postes brillaient comme des étoiles perdues.

Spendius qui avait passé trois ans dans l'ergastule, connaissait imparfaitement les quartiers. Mâtho conjectura que, pour se rendre au palais d'Hamilcar, ils devaient prendre sur la gauche, en traversant les Mappales.

-- " Non " , dit Spendius, " conduis-moi au temple de Tanit. "

Mâtho voulut parler.

-- " Rappelle-toi ! " fit l'ancien esclave ; et, levant son bras, il lui montra la planète de Chabar qui resplendissait.

Alors Mâtho se tourna silencieusement vers l'Acropole.

Ils rampaient le long des clôtures de nopals qui bordaient les sentiers. L'eau coulait de leurs membres sur la poussière. Leurs sandales humides ne faisaient aucun bruit ; Spendius, avec ses yeux plus flamboyants que des torches, а chaque pas fouillait les buissons ; : -- et il marchait derrière Mâtho, les mains posées sur les deux poignards qu'il portait aux bras, tenus au-dessous de l'aisselle par un cercle de cuir.

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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:30

Chapitre 4

TANIT

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Quand ils furent sortis des jardins, ils se trouvèrent arrêtés par l'enceinte de Mégara. Mais ils découvrirent une brèche dans la grosse muraille, et passèrent.

Le terrain descendait, formant une sorte de vallon très large. C'était une place découverte.

-- " Ecoute " , dit Spendius, " et d'abord ne crains rien, j'exécuterai ma promesse ... "

Il s'interrompit ; il avait l'air de réfléchir, comme pour chercher ses paroles. -- " Te rappelles-tu cette fois, au soleil levant, où, sur la terrasse de Salammbô, je t'ai montré Carthage ? Nous étions forts ce jour-lа, mais tu n'as voulu rien entendre ! " Puis d'une voix grave : -- " Maоtre, il y a dans le sanctuaire de Tanit un voile mystérieux, tombé du ciel, et qui recouvre la Déesse. "

-- " Je le sais " , dit Mâtho.

Spendius reprit :

-- " Il est divin lui-même, car il fait partie d'elle. Les dieux résident où se trouvent leurs simulacres. C'est parce que Carthage le possède, que Carthage est puissante. " Alors se penchant а son oreille : " Je t'ai emmené avec moi pour le ravir ! "

Mâtho recula d'horreur.

-- " Va-t'en ! cherche quelque autre ! Je ne veux pas t'aider dans cet exécrable forfait. "

-- " Mais Tanit est ton ennemie " , répliqua Spendius : elle te persécute, et tu meurs de sa colère. Tu t'en vengeras. Elle t'obéira. Tu deviendras presque immortel et invincible.

Mâtho baissait la tête. Il continua :

-- " Nous succomberions ; l'armée d'elle-même s'anéantirait. Nous n'avons ni fuite а espérer, ni secours, ni pardon ! Quel châtiment des Dieux peux-tu craindre, puisque tu vas avoir leur force dans les mains ? Aimes-tu mieux périr le soir d'une défaite, misérablement, а l'abri d'un buisson, ou parmi l'outrage de la populace, dans la flamme des bûchers ? Maоtre, un jour tu entreras а Carthage, entre les collèges des pontifes, qui baiseront tes sandales : et si le voile de Tanit te pèse encore, tu le rétabliras dans son temple. Suis-moi ! viens le prendre. "

Une envie terrible dévorait Mâtho. Il aurait voulu, en s'abstenant du sacrilège, posséder le voile. Il se disait que peut-être on n'aurait pas besoin de le prendre pour en accaparer la vertu. Il n'allait point jusqu'au fond de sa pensée, s'arrêtant sur la limite où elle l'épouvantait.

-- " Marchons ! " dit-il ; et ils s'éloignèrent d'un pas rapide, côte а côte, sans parler.

Le terrain remonta, et les habitations se rapprochèrent. Ils tournaient dans les rues étroites, au milieu des ténèbres. Des lambeaux de sparterie fermant les portes battaient contre les murs. Sur une place, des chameaux ruminaient devant des tas d'herbes coupées. Puis ils passèrent sous une galerie que recouvraient des feuillages. Un troupeau de chiens aboya. Mais l'espace tout а coup s'élargit, et ils reconnurent la face occidentale de l'Acropole. Au bas de Byrsa s'étalait une longue masse noire : c'était le temple de Tanit, ensemble de monuments et de jardins, de cours et d'avant-cours, bordé par un petit mur de pierres sèches. Spendius et Mâtho le franchirent.

Cette première enceinte renfermait un bois de platanes, par précaution contre la peste et l'infection de l'air. Çа et lа étaient disséminées des tentes où l'on vendait pendant le jour des pâtes épilatoires, des parfums, des vêtements, des gâteaux en forme de lune, et des images de la Déesse avec des représentations du temple, creusées dans un bloc d'albâtre.

Ils n'avaient rien а craindre, car les nuits où l'astre ne paraissait pas on suspendait tous les rites : cependant Mâtho se ralentissait ; il s'arrêta devant les trois marches d'ébène qui conduisaient а la seconde enceinte.

-- " Avance ! " dit Spendius.

Des grenadiers, des amandiers, des cyprès et des myrtes, immobiles comme des feuillages de bronze, alternaient régulièrement ; le chemin, pavé de cailloux bleus, craquait sous les pas, et des roses épanouies pendaient en berceau sur toute la longueur de l'allée. Ils arrivèrent devant un trou ovale, abrité par une grille. Alors, Mâtho, que ce silence effrayait, dit а Spendius :

-- " C'est ici qu'on mélange les Eaux douces avec les Eaux amères. "

-- " J'ai vu tout cela " , reprit l'ancien esclave, " en Syrie, dans la ville de Maphug " ; et, par un escalier de six marches d'argent, ils montèrent dans la troisième enceinte.

Un cèdre énorme en occupait le milieu. Ses branches les plus basses disparaissaient sous des brides d'étoffes et des colliers qu'y avaient appendus les fidèles. Ils firent encore quelques pas, et la façade du temple se déploya.

Deux longs portiques, dont les architraves reposaient sur des piliers trapus, flanquaient une tour quadrangulaire, ornée а sa plate-forme par un croissant de lune. Sur les angles des portiques et aux quatre coins de la tour s'élevaient des vases pleins d'aromates allumés. Des grenades et des coloquintes chargeaient les chapiteaux. Des entrelacs, des losanges, des lignes de perles s'alternaient sur les murs, et une haie en filigrane d'argent formait un large demi-cercle devant l'escalier d'airain qui descendait du vestibule.

Il y avait а l'entrée, entre une stèle d'or et une stèle d'émeraude, un cône de pierre ; Mâtho, en passant а côté, se baisa la main droite.

La première chambre était très haute ; d'innombrables ouvertures perçaient sa voûte ; en levant la tête on pouvait voir les étoiles. Tout autour de la muraille, dans des corbeilles de roseau, s'amoncelaient des barbes et des chevelures, prémices des adolescences ; et, au milieu de l'appartement circulaire, le corps d'une femme sortait d'une gaine couverte de mamelles. Grasse, barbue, et les paupières baissées, elle avait l'air de sourire, en croisant ses mains sur le bord de son gros ventre, -- poli par les baisers de la foule.

Puis ils se retrouvèrent а l'air libre, dans un corridor transversal, où un autel de proportions exiguës s'appuyait contre une porte d'ivoire. On n'allait point au-delа : les prêtres seuls pouvaient l'ouvrir ; car un temple n'était pas un lieu de réunion pour la multitude, mais la demeure particulière d'une divinité.

-- " L'entreprise est impossible " , disait Mâtho. " Tu n'y avais pas songé ! Retournons ! " Spendius examinait les murs.

Il voulait le voile, non qu'il eût confiance en sa vertu (Spendius ne croyait qu'а l'Oracle), mais persuadé que les Carthaginois, s'en voyant privés, tomberaient dans un grand abattement. Pour trouver quelque issue, ils firent le tour par-derrière.

On apercevait, sous des bosquets de térébinthe, des édicules de forme différente. Çа et lа un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin tombées.

Ils revinrent sur leurs pas entre deux longues galeries qui s'avançaient parallèlement. De petites cellules s'ouvraient au bord. Des tambourins et des cymbales étaient accrochés du haut en bas de leurs colonnes de cèdre. Des femmes dormaient en dehors des cellules, étendues sur des nattes. Leurs corps, tout gras d'onguents, exhalaient une odeur d'épices et de cassolettes éteintes ; elles étaient si couvertes de tatouages, de colliers, d'anneaux, de vermillon et d'antimoine, qu'on les eût prises, sans le mouvement de leur poitrine, pour des idoles ainsi couchées par terre. Des lotus entouraient une fontaine, où nageaient des poissons pareils а ceux de Salammbô ; puis au fond, contre la muraille du temple, s'étalait une vigne dont les sarments étaient de verre et les grappes d'émeraude : les rayons des pierres précieuses faisaient des jeux de lumière, entre les colonnes peintes, sur les visages endormis.

Mâtho suffoquait dans la chaude atmosphère que rabattaient sur lui les cloisons de cèdre. Tous ces symboles de la fécondation, ces parfums, ces rayonnements, ces haleines l'accablaient. A travers les éblouissements mystiques, il songeait а Salammbô. Elle se confondait avec la Déesse elle-même, et son amour s'en dégageait plus fort, comme les grands lotus qui s'épanouissaient sur la profondeur des eaux.

Spendius calculait quelle somme d'argent il aurait autrefois gagnée а vendre ces femmes ; et, d'un coup d'oeil rapide, il pesait en passant les colliers d'or.

Le temple était, de ce côté comme de l'autre, impénétrable. Ils revinrent derrière la première chambre. Pendant que Spendius cherchait, furetait, Mâtho, prosterné devant la porte, implorait Tanit. Il la suppliait de ne point permettre ce sacrilège. Il tâchait de l'adoucir avec des mots caressants, comme on fait а une personne irritée. Spendius remarqua au- dessus de la porte une ouverture étroite.

-- " Lève-toi ! " dit-il а Mâtho, et il le fit s'adosser contre le mur, tout debout. Alors, posant un pied dans ses mains, puis un autre sur sa tête, il parvint jusqu'а la hauteur du soupirail, s'y engagea et disparut. Puis Mâtho sentit tomber sur son épaule une corde а noeuds, celle que Spendius avait enroulée autour de son corps avant de s'engager dans les citernes ; et s'y appuyant des deux mains, bientôt il se trouva près de lui dans une grande salle pleine d'ombre.

De pareils attentats étaient une chose extraordinaire. L'insuffisance des moyens pour les prévenir témoignait assez qu'on les jugeait impossibles. La terreur, plus que les murs, défendait les sanctuaires. Mâtho, а chaque pas, s'attendait а mourir.

Cependant, une lueur vacillait au fond des ténèbres ; ils s'en rapprochèrent. C'était une lampe qui brûlait dans une coquille sur le piédestal d'une statue, coiffée du bonnet des Cabires. Des disques en diamant parsemaient sa longue robe bleue, et des chaоnes, qui s'enfonçaient sous les dalles, l'attachaient au sol par les talons. Mâtho retint un cri. Il balbutiait : " Ah ! la voilа ! la voilа ! ... " Spendius prit la lampe afin de s'éclairer.

-- " Quel impie tu es ! " murmura Mâtho. Il le suivait pourtant.

L'appartement où ils entrèrent n'avait rien qu'une peinture noire représentant une autre femme. Ses jambes montaient jusqu'au haut de la muraille. Son corps occupait le plafond tout entier. De son nombril pendait а un fil un oeuf énorme, et elle retombait sur l'autre mur, la tête en bas, jusqu'au niveau des dalles où atteignaient ses doigts pointus.

Pour passer plus loin, ils écartèrent une tapisserie ; mais le vent souffla, et la lumière s'éteignit.

Alors ils errèrent, perdus dans les complications de l'architecture. Tout а coup, ils sentirent sous leurs pieds quelque chose d'une douceur étrange. Des étincelles pétillaient, jaillissaient ; ils marchaient dans du feu. Spendius tâta le sol et reconnut qu'il était soigneusement tapissé avec des peaux de lynx ; puis il leur sembla qu'une grosse corde mouillée, froide et visqueuse, glissait entre leurs jambes. Des fissures, taillées dans la muraille, laissaient tomber de minces rayons blancs. Ils s'avançaient а ces lueurs incertaines. Enfin ils distinguèrent un grand serpent noir. Il s'élança vite et disparut.

-- " Fuyons ! " s'écria Mâtho. " C'est elle ! je la sens elle vient. "

-- " Eh non ! " répondit Spendius, " le temple est vide. "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:31

Alors une lumière éblouissante leur fit baisser les yeux. Puis ils aperçurent tout а l'entour une infinité de bêtes, efflanquées, haletantes, hérissant leurs griffes, et confondues les unes par-dessus les autres dans un désordre mystérieux qui épouvantait. Des serpents avaient des pieds, des taureaux avaient des ailes, des poissons а têtes d'homme dévoraient des fruits, des fleurs s'épanouissaient dans la mâchoire des crocodiles, et des éléphants, la trompe levée, passaient en plein azur, orgueilleusement, comme des aigles. Un effort terrible distendait leurs membres incomplets ou multipliés. Ils avaient l'air, en tirant la langue, de vouloir faire sortir leur âme ; et toutes les formes se trouvaient lа, comme si le réceptacle des germes, crevant dans une éclosion soudaine, se fût vidé sur les murs de la salle.

Douze globes de cristal bleu la bordaient circulairement, supportés par des monstres qui ressemblaient а des tigres. Leurs prunelles saillissaient comme les yeux des escargots, et courbant leurs reins trapus, ils se tournaient vers le fond, où resplendissait , sur un char d'ivoire, la Rabbet suprême, l'Omniféconde, la dernière inventée.

Des écailles, des plumes, des fleurs et des oiseaux lui montaient jusqu'au ventre. Pour pendants d'oreilles elle avait des cymbales d'argent qui lui battaient sur les joues. Ses grands yeux fixes vous regardaient, et une pierre lumineuse, enchâssée а son front dans un symbole obscène, éclairait toute la salle, en se reflétant au-dessus de la porte, sur des miroirs de cuivre rouge.

Mâtho fit un pas ; une dalle fléchit sous ses talons, et voilа que les sphères se mirent а tourner, les monstres а rugir ; une musique s'éleva, mélodieuse et ronflante comme l'harmonie des planètes ; l'âme tumultueuse de Tanit ruisselait épandue. Elle allait se lever, grande comme la salle, avec les bras ouverts. Tout а coup les monstres fermèrent la gueule, et les globes de cristal ne tournaient plus.

Puis une modulation lugubre pendant quelque temps se traоna dans l'air, et s'éteignit enfin.

-- " Et le voile ? " dit Spendius.

Nulle part on ne l'apercevait. Où donc se trouvait-il ? Comment le découvrir ? Et si les prêtres l'avaient caché ? Mâtho éprouvait un déchirement au coeur et comme une déception dans sa foi.

-- " Par ici ! " chuchota Spendius. Une inspiration le guidait. Il entraоna Mâtho derrière le char de Tanit, où une fente, large d'une coudée, coupait la muraille du haut en bas.

Alors ils pénétrèrent dans une petite salle toute ronde, et si élevée qu'elle ressemblait а l'intérieur d'une colonne. Il y avait au milieu une grosse pierre noire а demi sphérique, comme un tambourin ; des flammes brûlaient dessus ; un cône d'ébène se dressait par-derrière, portant une tête et deux bras.

Mais au-delа on aurait dit un nuage où étincelaient des étoiles : des figures apparaissaient dans les profondeurs de ses plis : Eschmoûn avec les Kabires, quelques-uns des monstres déjа vus, les bêtes sacrées des Babyloniens, puis d'autres qu'ils ne connaissaient pas. Cela passait comme un manteau sous le visage de l'idole, et remontant étalé sur le mur, s'accrochait par les angles, tout а la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l'aurore, pourpre comme le soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger. C'était lа le manteau de la Déesse, le zaïmph saint que l'on ne pouvait voir.

Ils pâlirent l'un et l'autre.

-- " Prends-le ! " dit enfin Mâtho.

Spendius n'hésita pas ; et, s'appuyant sur l'idole, il décrocha le voile, qui s'affaissa par terre. Mâtho posa la main dessus ; puis il entra sa tête par l'ouverture, puis il s'en enveloppa le corps, et il écartait les bras pour le mieux contempler.

-- " Partons ! " dit Spendius.

Mâtho, en haletant, restait les yeux fixés sur les dalles.

Tout а coup il s'écria :

-- " Mais si j'allais chez elle ? Je n'ai plus peur de sa beauté. Que pourrait- elle faire contre moi ? Me voilа plus qu'un homme, maintenant. Je traverserais les flammes, je marcherais dans la mer ! Un élan m'emporte ! Salammbô ! Salammbô ! Je suis ton maоtre ! "

Sa voix tonnait. Il semblait а Spendius de taille plus haute et transfiguré.

Un bruit de pas se rapprocha, une porte s'ouvrit et un homme apparut, un prêtre, avec son haut bonnet et les yeux écarquillés. Avant qu'il eût fait un geste, Spendius s'était précipité, et, l'étreignant а pleins bras, lui avait enfoncé dans les flancs ses deux poignards. La tête sonna sur les dalles.

Puis, immobiles comme le cadavre, ils restèrent pendant quelque temps а écouter. On n'entendait que le murmure du vent par la porte entrouverte.

Elle donnait sur un passage resserré. Spendius s'y engagea. Mâtho le suivit, et ils se trouvèrent presque immédiatement dans la troisième enceinte, entre les portiques latéraux, où étaient les habitations des prêtres.

Derrière les cellules il devait y avoir pour sortir un chemin plus court. Ils se hâtèrent.

Spendius, s'accroupissant au bord de la fontaine, lava ses mains sanglantes. Les femmes dormaient. La vigne d'émeraude brillait. Ils se remirent en marche.

Mais quelqu'un, sous les arbres, courait derrière eux ; et Mâtho, qui portait le voile, sentit plusieurs fois qu'on le tirait par en bas, tout doucement. C'était un grand cynocéphale, un de ceux qui vivaient libres dans l'enceinte de la Déesse. Comme s'il avait eu conscience du vol, il se cramponnait au manteau. Cependant ils n'osaient le battre, dans la peur de faire redoubler ses cris ; soudain sa colère s'apaisa et il trottait près d'eux, côte а côte, en balançant son corps, avec ses longs bras qui pendaient. Puis, а la barrière, d'un bond, il s'élança dans un palmier.

Quand ils furent sortis de la dernière enceinte, ils se dirigèrent vers le palais d'Hamilcar, Spendius comprenant qu'il était inutile de vouloir en détourner Mâtho.

Ils prirent par la rue des Tanneurs, la place de Muthumbal, le marché aux herbes et le carrefour de Cynasyn. A l'angle d'un mur, un homme se recula, effrayé par cette chose étincelante, qui traversait les ténèbres.

-- " Cache le zaïmph ! " dit Spendius.

D'autres gens les croisèrent ; mais ils n'en furent pas aperçus.

Enfin ils reconnurent les maisons de Mégara.

Le phare, bâti par-derrière, au sommet de la falaise, illuminait le ciel d'une grande clarté rouge, et l'ombre du palais, avec ses terrasses superposées, se projetait sur les jardins comme une monstrueuse pyramide. Ils entrèrent par la haie de jujubiers, en abattant les branches а coups de poignard.

Tout gardait les traces du festin des Mercenaires. Les parcs étaient rompus, les rigoles taries, les portes de l'ergastule ouvertes. Personne n'apparaissait autour des cuisines ni des celliers. Ils s'étonnaient de ce silence, interrompu quelquefois par le souffle rauque des éléphants qui s'agitaient dans leurs entraves, et la crépitation du phare où flambait un bûcher d'aloès.

Mâtho, cependant, répétait :

-- " Où est-elle ? je veux la voir ! Conduis-moi ! "

-- " C'est une démence ! " disait Spendius. " Elle appellera, ses esclaves accourront, et, malgré ta force, tu mourras ! "

Ils atteignirent ainsi l'escalier des galères. Mâtho leva la tête, et il crut apercevoir, tout en haut, une vague clarté rayonnante et douce. Spendius voulut le retenir. Il s'élança sur les marches.

En se retrouvant aux places où il l'avait déjа vue, l'intervalle des jours écoulés s'effaça dans sa mémoire. Tout а l'heure elle chantait entre les tables ; elle avait disparu, et depuis lors il montait continuellement cet escalier. Le ciel, sur sa tête, était couvert de feux ; la mer emplissait l'horizon ; а chacun de ses pas une immensité plus large l'entourait, et il continuait а gravir avec l'étrange facilité que l'on éprouve dans les rêves.

Le bruissement du voile frôlant contre les pierres lui rappela son pouvoir nouveau ; mais, dans l'excès de son espérance, il ne savait plus maintenant ce qu'il devait faire ; cette incertitude l'intimida.

De temps а autre, il collait son visage contre les baies quadrangulaires des appartements fermés, et il crut voir dans plusieurs des personnes endormies.

Le dernier étage, plus étroit, formait comme un dé sur le sommet des terrasses. Mâtho en fit le tour, lentement.

Une lumière laiteuse emplissait les feuilles de talc qui bouchaient les petites ouvertures de la muraille ; et, symétriquement disposées, elles ressemblaient dans les ténèbres а des rangs de perles fines. Il reconnut la porte rouge а croix noire. Les battements de son coeur redoublèrent. Il aurait voulu s'enfuir. Il poussa la porte ; elle s'ouvrit.

Une lampe en forme de galère brûlait suspendue dans le lointain de la chambre ; et trois rayons, qui s'échappaient de sa carène d'argent, tremblaient sur les hauts lambris, couverts d'une peinture rouge а bandes noires. Le plafond était un assemblage de poutrelles, portant au milieu de leur dorure des améthystes et des topazes dans les noeuds du bois. Sur les deux grands côtés de l'appartement, s'allongeait un lit très bas fait de courroies blanches ; et des cintres, pareils а des coquilles, s'ouvraient au-dessus, dans l'épaisseur de la muraille, laissant déborder quelque vêtement qui pendait jusqu'а terre.

Une marche d'onyx entourait un bassin ovale ; de fines pantoufles en peau de serpent étaient restées sur le bord avec une buire d'albâtre. La trace d'un pas humide s'apercevait au-delа. Des senteurs exquises s'évaporaient.

Mâtho effleurait les dalles incrustées d'or, de nacre et de verre ; et malgré la polissure du sol, il lui semblait que ses pieds enfonçaient comme s'il eût marché dans des sables.

Il avait aperçu derrière la lampe d'argent un grand carré d'azur se tenant en l'air par quatre cordes qui remontaient, et il s'avançait, les reins courbés, la bouche ouverte.

Des ailes de phénicoptères, emmanchées а des branches de corail noir, traоnaient parmi les coussins de pourpre et les étrilles d'écaille, les coffrets de cèdre, les spatules d'ivoire. A des cornes d'antilope étaient enfilés des bagues, des bracelets ; et des vases d'argile rafraоchissaient au vent, dans la fente du mur, sur un treillage de roseaux. Plusieurs fois il se heurta les pieds, car le sol avait des niveaux de hauteur inégale qui faisaient dans la chambre comme une succession d'appartements. Au fond, des balustres d'argent entouraient un tapis semé de fleurs peintes. Enfin il arriva contre le lit suspendu, près d'un escabeau d'ébène servant а y monter.

Mais la lumière s'arrêtait au bord ; -- et l'ombre, telle qu'un grand rideau, ne découvrait qu'un angle du matelas rouge avec le bout d'un petit pied nu posant sur la cheville. Alors Mâtho tira la lampe, tout doucement.

Elle dormait la joue dans une main et l'autre bras déplié. Les anneaux de sa chevelure se répandaient autour d'elle si abondamment qu'elle paraissait couchée sur des plumes noires, et sa large tunique blanche se courbait en molles draperies, jusqu'а ses pieds, suivant les inflexions de sa taille. On apercevait un peu ses yeux, sous ses paupières entre-closes. Les courtines, perpendiculairement tendues, l'enveloppaient d'une atmosphère bleuâtre, et le mouvement de sa respiration, en se communiquant aux cordes, semblait la balancer dans l'air. Un long moustique bourdonnait.

Mâtho, immobile, tenait au bout de son bras la galère d'argent, mais la moustiquaire s'enflamma d'un seul coup, disparut, et Salammbô se réveilla.

Le feu s'était de soi-même éteint. Elle ne parlait pas. La lampe faisait osciller sur les lambris de grandes moires lumineuses.

-- " Qu'est-ce donc ? " dit-elle.

Il répondit :

-- " C'est le voile de la Déesse ! "

-- " Le voile, de la Déesse ! " s'écria Salammbô. Et appuyée sur les deux poings, elle se penchait en dehors toute frémissante. Il reprit :

-- " J'ai été le chercher pour toi dans les profondeurs du sanctuaire ! Regarde ! " Le zaïmph étincelait tout couvert de rayons.

-- " T'en souviens-tu ? " disait Mâtho. " La nuit, tu apparaissais dans mes songes - ; mais je ne devinais pas l'ordre muet de tes yeux ! " Elle avançait un pied sur l'escabeau d'ébène. " Si j'avais compris, je serais accouru ; j'aurais abandonné l'armée ; je ne serais pas sorti de Carthage. Pour t'obéir, je descendrais par la caverne d'Hadrumète dans le royaume des Ombres... Pardonne ! c'étaient comme des montagnes qui pesaient sur mes jours ; et pourtant quelque chose m'entraоnait ! Je tâchais de venir jusqu'а toi ! Sans les Dieux, est-ce que jamais j'aurais osé ! ... Partons ! il faut me suivre ! ou, si tu ne veux pas, je vais rester. Que m'importe... Noie mon âme ans le souffle de ton haleine ! Que mes lèvres s'écrasent а baiser tes mains ! "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:31

-- " Laisse-moi voir ! " disait-elle. " Plus près ! Plus près ! "

L'aube se levait, et une couleur vineuse emplissait les feuilles de talc dans les murs. Salammbô s'appuyait en défaillant contre les coussins du lit.

-- " Je t'aime ! " criait Mâtho.

Elle balbutia : -- " Donne-le ! " Et ils se rapprochaient.

Elle s'avançait toujours, vêtue de sa simarre blanche qui traоnait, avec ses grands yeux attachés sur le voile. Mâtho la contemplait, ébloui par les splendeurs de sa tête, et tendant vers elle le zaïmph, il allait l'envelopper dans une étreinte. Elle écartait les bras. Tout а coup elle s'arrêta, et ils restèrent béants а se regarder.

Sans comprendre ce qu'il sollicitait, une horreur la saisit. Ses sourcils minces remontèrent, ses lèvres s'ouvraient ; elle tremblait. Enfin, elle frappa dans une des patères d'airain qui pendaient aux coins du matelas rouge, en criant :

-- " Au secours ! au secours ! Arrière, sacrilège ! infâme ! maudit ! A moi, Taanach, Kroûm, Ewa, Micipsa, Schaoûl ! "

Et la figure de Spendius effarée, apparaissant dans la muraille entre les buires d'argile, jeta ces mots :

-- " Fuis donc ! ils accourent ! "

Un grand tumulte monta en ébranlant les escaliers et un flot de monde, des femmes, des valets, des esclaves, s'élancèrent dans la chambre avec des épieux, des casse-tête, des coutelas, des poignards. Ils furent comme paralysés d'indignation en apercevant un homme ; les servantes poussaient le hurlement des funérailles, et les eunuques pâlissaient sous leur peau noire.

Mâtho se tenait derrière les balustres. Avec le zaïmph qui l'enveloppait, il semblait un dieu sidéral tout environné du firmament. Les esclaves s'allaient jeter sur lui. Elle les arrêta :

-- " N'y touchez pas ! C'est le manteau de la Déesse ! "

Elle s'était reculée dans un angle ; mais elle fit un pas vers lui, et, allongeant son bras nu :

-- " Malédiction sur toi qui as dérobé Tanit ! Haine, vengeance, massacre et douleur ! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire ! que Matisman, dieu des morts, t'étouffe ! et que l'Autre, -- celui qu'il ne faut pas nommer -- te brûle ! "

Mâtho poussa un cri comme а la blessure d'une épée. Elle répéta plusieurs fois : -- " Va-t'en ! va-t'en ! "

La foule des serviteurs s'écarta, et Mâtho, baissant la tête, passa lentement au milieu d'eux ; mais а la porte il s'arrêta, car la frange du zaïmph s'était accrochée а une des étoiles d'or qui pavaient les dalles. Il le tira brusquement d'un coup d'épaule, et descendit les escaliers.

Spendius, bondissant de terrasse en terrasse et sautant par-dessus les haies, les rigoles, s'était échappé des jardins. Il arriva au pied du phare. Le mur en cet endroit se trouvait abandonné, tant la falaise était inaccessible. Il s'avança jusqu'au bord, se coucha sur le dos, et, les pieds en avant, se laissa glisser tout le long jusqu'en bas ; puis il atteignit а la nage le cap des Tombeaux, fit un grand détour par la lagune salée, et, le soir, rentra au camp des Barbares.

Le soleil s'était levé ; et, comme un lion qui s'éloigne, Mâtho descendait les chemins, en jetant autour de lui des yeux terribles.

Une rumeur indécise arrivait а ses oreilles. Elle était partie du palais et elle recommençait au loin, du côté de l'Acropole. Les uns disaient qu'on avait pris le trésor de la République dans le temple de Moloch ; d'autres parlaient d'un prêtre assassiné. On s'imaginait ailleurs que les Barbares étaient entrés dans la ville.

Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit devant lui. On l'aperçut, alors une clameur s'éleva. Tous avaient compris ; ce fut une consternation, puis une immense colère.

Du fond des Mappales, des hauteurs de l'Acropole, des catacombes, des bords du lac, la multitude accourut. Les patriciens sortaient de leur palais, les vendeurs de leurs boutiques ; les femmes abandonnaient leurs enfants ; on saisit des épées, des haches, des bâtons ; mais l'obstacle qui avait empêché Salammbô les arrêta. Comment reprendre le voile ? Sa vue seule était un crime : il était de la nature des Dieux et son contact faisait mourir.

Sur le péristyle des temples, les prêtres désespérés se tordaient les bras. Les gardes de la Légion galopaient au hasard : on montait sur les maisons, sur les terrasses, sur l'épaule des colosses et dans la mâture des navires. Il s'avançait cependant, et а chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur aussi. Les rues se vidaient а son approche, et ce torrent d'hommes qui fuyaient rejaillissait des deux côtés jusqu'au sommet des murailles. Il ne distinguait partout que des yeux grands ouverts comme pour le dévorer, des dents qui claquaient, des poings tendus, et les imprécations de Salammbô retentissaient en se multipliant.

Tout а coup, une longue flèche siffla, puis une autre, et des pierres ronflaient : mais les coups, mal dirigés (car on avait peur d'atteindre le zaïmph), passaient au-dessus de sa tête. D'ailleurs, se faisant du voile un bouclier, il le tendait а droite, а gauche, devant lui, par-derrière ; et ils n'imaginaient aucun expédient. Il marchait de plus en plus vite, s'engageant par les rues ouvertes. Elles étaient barrées avec des cordes, des chariots, des pièges ; а chaque détour il revenait en arrière. Enfin il entra sur la place de Khamon, où les Baléares avaient péri ; Mâtho s'arrêta, pâlissant comme quelqu'un qui va mourir. Il était bien perdu cette fois ; la multitude battait des mains.

Il courut jusqu'а la grande porte fermée. Elle était très haute, tout en coeur de chêne, avec des clous de fer et doublée d'airain. Mâtho se jeta contre. Le peuple trépignait de joie, voyant l'impuissance de sa fureur ; alors il prit sa sandale, cracha dessus et en souffleta les panneaux immobiles. La ville entière hurla. On oubliait le voile maintenant, et ils allaient l'écraser. Mâtho promena sur la foule de grands yeux vagues. Ses tempes battaient а l'étourdir ; il se sentait envahi par l'engourdissement des gens ivres. Tout а coup il aperçut la longue chaоne que l'on tirait pour manoeuvrer la bascule de la porte. D'un bond il s'y cramponna, en roidissant ses bras, en s'arc-boutant des pieds ; et, а la fin, les battants énormes s'entrouvrirent.

Quand il fut dehors, il retira de son cou le grand zaïmph et l'éleva sur sa tête le plus haut possible. L'étoffe, soutenue par le vent de la mer, resplendissait au soleil avec ses couleurs, ses pierreries et la figure de ses dieux. Mâtho, le portant ainsi, traversa toute la plaine jusqu'aux tentes des soldats, et le peuple, sur les murs, regardait s'en aller la fortune de Carthage.

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Chapitre 6

HANNON

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-- " J'aurais dû l'enlever ! " disait-il le soir а Spendius.

-- Il fallait la saisir, l'arracher de sa maison ! Personne n'eût osé rien contre moi ! "

Spendius ne l'écoutait pas. Etendu sur le dos, il se reposait avec délices, près d'une grande jarre pleine d'eau miellée, où de temps а autre il se plongeait la tête pour boire plus abondamment.

Mâtho reprit :

-- " Que faire ? ... Comment rentrer dans Carthage ? "

-- " Je ne sais " , lui dit Spendius.

Cette impassibilité l'exaspérait ; il s'écria :

-- " Eh ! la faute vient de toi ! Tu m'entraоnes, puis tu m'abandonnes, lâche que tu es ! Pourquoi donc t'obéirais-je ? Te crois-tu mon maоtre ? Ah ! prostitueur, esclave, fils d'esclave ! "



" Il grinçait des dents et levait sur Spendius sa large main.

Le Grec ne répondit pas. Un lampadaire d'argile brûlait doucement contre le mât de la tente, où le zaïmph rayonnait dans la panoplie suspendue. Tout а coup, Mâtho chaussa ses cothurnes, boucla sa jaquette а lames d'airain, prit son casque.

-- " Où vas-tu ? " demanda Spendius.

-- " J'y retourne ! Laisse-moi ! Je la ramènerai ! Et s'ils se présentent je les écrase comme des vipères ! Je la ferai mourir, Spendius ! " Il répéta : " Oui ! Je la tuerai ! tu verras, je la tuerai ! "

Mais Spendius, qui tendait l'oreille, arracha brusquement le zaïmph et le jeta dans un coin, en accumulant par-dessus des toisons. On entendit un murmure de voix, des torches brillèrent, et Narr'Havas entra, suivi d'une vingtaine d'hommes environ.

Ils portaient des manteaux de laine blanche, de longs poignards, des colliers de cuir, des pendants d'oreilles en bois, des chaussures en peau d'hyène ; et, restés sur le seuil, ils s'appuyaient contre leurs lances comme des pasteurs qui se reposent. Narr'Havas était le plus beau de tous ; des courroies garnies de perles serraient ses bras minces ; le cercle d'or attachant autour de sa tête son large vêtement retenait une plume d'autruche qui lui pendait par-derrière l'épaule : un continuel sourire découvrait ses dents ; ses yeux semblaient aiguisés comme des flèches, et il y avait dans toute sa personne quelque chose d'attentif et de léger.

Il déclara qu'il venait se joindre aux Mercenaires, car la République menaçait depuis longtemps son royaume. Donc il avait intérêt а secourir les Barbares, et il pouvait aussi leur être utile.

-- " Je vous fournirai des éléphants (mes forêts en sont pleines), du vin, de l'huile, de l'orge, des dattes, de la poix et du soufre pour les sièges, vingt mille, fantassins et dix mille chevaux. Si je m'adresse а toi, Mâtho, c'est que la possession du zaïmph t'a rendu le premier de l'armée. " Il ajouta : " Nous sommes d'anciens amis d'ailleurs. "

Mâtho, cependant, considérait Spendius, qui écoutait assis sur les peaux de mouton, tout en faisant avec la tête de petits signes d'assentiment. Narr'Havas parlait. Il attestait les Dieux, il maudissait Carthage. Dans ses imprécations, il brisa un javelot. Tous ses hommes а la fois poussèrent un grand hurlement, et Mâtho, emporté par cette colère, s'écria qu'il acceptait l'alliance.

Alors on amena un taureau blanc avec une brebis noire, symbole du jour et symbole de la nuit. On les égorgea au bord d'une fosse. Quand elle fut pleine de sang ils y plongèrent leurs bras. Puis Narr'Havas étala sa main sur la poitrine de Mâtho, et Mâtho la sienne sur la poitrine de Narr'Havas. Ils répétèrent ce stigmate sur la toile de leurs tentes. Ensuite ils passèrent la nuit а manger, et on brûla le reste des viandes avec la peau, les ossements, les cornes et les ongles.

Une immense acclamation avait salué Mâtho lorsqu'il était revenu portant le voile de la Déesse ; ceux mêmes qui n'étaient pas de la religion chananéenne sentirent а leur vague enthousiasme qu'un Génie survenait. Quant а chercher а s'emparer du zaïmph, aucun n'y songea ; la manière mystérieuse dont il l'avait acquis suffisait, dans l'esprit des Barbares, а en légitimer la possession. Ainsi pensaient les soldats de race africaine. Les autres, dont la haine était moins vieille, ne savaient que résoudre. S'ils avaient eu des navires, ils se seraient immédiatement en allés.

Spendius, Narr'Havas et Mâtho expédièrent des hommes а toutes les tribus du territoire punique.

Carthage exténuait ces peuples. Elle en tirait des impôts exorbitants ; et les fers, la hache ou la croix punissaient les retards et jusqu'aux murmures. Il fallait cultiver ce qui convenait а la République, fournir ce qu'elle demandait ; personne n'avait le droit de posséder une arme ; quand les villages se révoltaient, on vendait les habitants ; les gouverneurs étaient estimés comme des pressoirs d'après la quantité qu'ils faisaient rendre. Puis, au-delа des régions directement soumises а Carthage, s'étendaient les alliés ne payant qu'un médiocre tribut ; derrière les alliés vagabondaient les Nomades, qu'on pouvait lâcher sur eux. Par ce système les récoltes étaient toujours abondantes, les haras savamment conduits, les plantations superbes. Le vieux Caton, un maоtre en fait de labours et d'esclaves, quatre-vingt-douze ans plus tard, en fut ébahi, et le cri de mort qu'il répétait dans Rome n'était que l'exclamation d'une jalousie cupide.

Durant la dernière guerre, les exactions avaient redoublé, si bien que les villes de Libye, presque toutes, s'étaient livrées а Régulus. Pour les punir, on avait exigé d'elles mille talents, vingt mille boeufs, trois cents sacs de poudre d'or, des avances de grains considérables, et les chefs des tribus avaient été mis en croix ou jetés aux lions.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:31

Tunis surtout exécrait Carthage ! Plus vieille que la métropole, elle ne lui pardonnait point sa grandeur ; elle se tenait en face de ses murs, accroupie dans la fange, au bord de l'eau, comme une bête venimeuse qui la regardait. Les déportations, les massacres et les épidémies ne l'affaiblissaient pas. Elle avait soutenu Archagate, fils d'Agathoclès. Les Mangeurs-de-choses-immondes, tout de suite, y trouvèrent des armes.

Les courriers n'étaient pas encore partis que dans les provinces une joie universelle éclata. Sans rien attendre, on étrangla dans les bains les intendants des maisons et les fonctionnaires de la République ; on retira des cavernes les vieilles armes que l'on cachait ; avec le fer des charrues on forgea des épées ; les enfants sur les portes aiguisaient des javelots, et les femmes donnèrent leurs colliers, leurs bagues, leurs pendants d'oreilles, tout ce qui pouvait servir а la destruction de Carthage. Chacun y voulait contribuer. Les paquets de lances s'amoncelaient dans les bourgs, comme des gerbes de maïs. On expédia des bestiaux et de l'argent. Mâtho paya vite aux Mercenaires l'arrérage de leur solde, et cette idée de Spendius le fit nommer général en chef, schalischim des Barbares.

En même temps, les secours d'hommes affluaient. D'abord parurent les gens de race autochtone, puis les esclaves des campagnes. Des caravanes de Nègres furent saisies, on les arma, et des marchands qui venaient а Carthage, dans l'espoir d'un profit plus certain, se mêlèrent aux Barbares. Il arrivait incessamment des bandes nombreuses. Des hauteurs de l'Acropole on voyait l'armée qui grossissait.

Sur la plate-forme de l'aqueduc, les gardes de la Légion étaient postés en sentinelles ; et près d'eux, de distance en distance, s'élevaient des cuves en airain où bouillonnaient des flots d'asphalte. En bas, dans la plaine, la grande foule s'agitait tumultueusement. Ils étaient incertains, éprouvant cet embarras que la rencontre des murailles inspire toujours aux Barbares.

Utique et Hippo-Zaryte refusèrent leur alliance. Colonies phéniciennes comme Carthage, elles se gouvernaient elles-mêmes, et, dans les traités que concluait la République, faisaient chaque fois admettre des clauses pour les en distinguer. Cependant elles respectaient cette soeur plus forte qui les protégeait, et elles ne croyaient point qu'un amas de Barbares fût capable de la vaincre ; ils seraient au contraire exterminés. Elles désiraient rester neutres et vivre tranquilles.

Mais leur position les rendait indispensables. Utique, au fond d'un golfe, était commode pour amener dans Carthage les secours du dehors. Si Utique seule était prise, Hippo-Zaryte, а six heures plus loin sur la côte, la remplacerait, et la métropole, ainsi ravitaillée, se trouverait inexpugnable.

Spendius voulait qu'on entreprоt le siège immédiatement, Narr'Havas s'y opposa ; il fallait d'abord se porter sur la frontière. C'était l'opinion des vétérans, celle de Mâtho lui-même, et il fut décidé que Spendius irait attaquer Utique, Mâtho Hippo-Zaryte ; le troisième corps d'armée, s'appuyant а Tunis, occuperait la plaine de Carthage ; Autharite s'en chargea. Quant а Narr'Havas, il devait retourner dans son royaume pour y prendre des éléphants, et avec sa cavalerie battre les routes.

Les femmes crièrent bien fort а cette décision ; elles convoitaient les bijoux des dames puniques. Les Libyens aussi réclamèrent. On les avait appelés contre Carthage, et voilа qu'on s'en allait ! Les soldats presque seuls partirent. Mâtho commandait ses compagnons avec les Ibériens, les Lusitaniens, les hommes de l'Occident et des оles, et tous ceux qui parlaient grec avaient demandé Spendius, а cause de son esprit.

La stupéfaction fut grande quand on vit l'armée se mouvoir tout а coup ; puis elle s'allongea sous la montagne de l'Ariane, par le chemin d'Utique, du côté de la mer. Un tronçon demeura devant Tunis, le reste disparut, et il reparut sur l'autre bord du golfe, а la lisière des bois, où il s'enfonça.

Ils étaient quatre-vingt mille hommes, peut-être. Les deux cités tyriennes ne résisteraient pas ; ils reviendraient sur Carthage. Déjа une armée considérable l'entamait, en occupant l'isthme par la base, et bientôt elle périrait affamée, car on ne pouvait vivre sans l'auxiliaire des provinces, les citoyens ne payant pas, comme а Rome, de contributions. Le génie politique manquait а Carthage. Son éternel souci du pain l'empêchait d'avoir cette prudence que donnent les ambitions plus hautes. Galère ancrée sur le sable Libyque, elle s'y maintenait а force de travail. Les nations, comme des flots, mugissaient autour d'elle, et la moindre tempête ébranlait cette formidable machine.

Le trésor se trouvait épuisé par la guerre romaine et par tout ce qu'on avait gaspillé, perdu, tandis qu'on marchandait les Barbares. Cependant il fallait des soldats et pas un gouvernement ne se fiait а la République. Ptolémée naguère lui avait refusé deux mille talents. D'ailleurs le rapt du voile les décourageait. Spendius l'avait bien prévu.

Mais ce peuple, qui se sentait haï, étreignait sur son coeur, son argent et ses dieux ; et son patriotisme était entretenu par la constitution même de son gouvernement.

D'abord, le pouvoir dépendait de tous sans qu'aucun fût assez fort pour l'accaparer. Les dettes particulières étaient considérées comme dettes publiques, les hommes de race chananéenne avaient le monopole du commerce ; en multipliant les bénéfices de la piraterie par ceux de l'usure, en exploitant rudement les terres, les esclaves et les pauvres, quelquefois on arrivait а la richesse. Elle ouvrait seule toutes les magistratures, et bien que la puissance et l'argent se perpétuassent dans les mêmes familles, on tolérait l'oligarchie, parce qu'on avait l'espoir d'y atteindre.

Les sociétés de commerçants, où l'on élaborait les lois, choisissaient les inspecteurs des finances, qui, au sortir de leur charge, nommaient les cent membres du Conseil des Anciens, dépendant eux-mêmes de la Grande Assemblée, réunion générale de tous les riches. Quant aux deux suffètes, а ces restes de rois, moindres que des consuls, ils étaient pris le même jour dans deux familles distinctes. On les divisait par toutes sortes de haines, pour qu'ils s'affaiblissent réciproquement. Ils ne pouvaient délibérer sur la guerre ; et, quand ils étaient vaincus, le Grand-Conseil les crucifiait.

Donc la force de Carthage émanait des Syssites, c'est-а-dire d'une grande cour au centre de Malqua, а l'endroit, disait-on, où avait abordé la première barque de matelots phéniciens, la mer depuis lors s'étant beaucoup retirée. C'était un assemblage de petites chambres d'une architecture archaïque en troncs de palmier, avec des encoignures de pierre, et séparées les unes des autres pour recevoir isolément les différentes compagnies. Les Riches se tassaient lа tout le jour pour débattre leurs intérêts et ceux du gouvernement, depuis la recherche du poivre jusqu'а l'extermination de Rome. Trois fois par lune ils faisaient monter leurs lits sur la haute terrasse bordant le mur de la cour ; et d'en bas on les apercevait attablés dans les airs, sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs doigts qui se promenaient sur les viandes et leurs grandes boucles d'oreilles qui se penchaient entre les buires, -- tous forts et gras, а moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros requins qui s'ébattent dans la mer.

Mais а présent ils ne pouvaient dissimuler leurs inquiétudes, ils étaient trop pâles ; la foule qui les attendait aux portes, les escortait jusqu'а leurs palais pour en tirer quelque nouvelle. Comme par les temps de peste, toutes les maisons étaient fermées ; les rues s'emplissaient, se vidaient soudain ; on montait а l'Acropole : on courait vers le port ; chaque nuit le Grand-Conseil délibérait. Enfin le peuple fut convoqué sur la place de Kamon, et l'on décida de s'en remettre а Hannon, le vainqueur d'Hécatompyle.

C'était un homme dévot, rusé, impitoyable aux gens d'Afrique, un vrai Carthaginois. Ses revenus égalaient ceux des Barca. Personne n'avait une telle expérience dans les choses de l'administration.

Il décréta l'enrôlement de tous les citoyens valides, il plaça des catapultes sur les tours, il exigea des provisions d'armes exorbitantes, il ordonna même la construction de quatorze galères dont on n'avait pas besoin ; et il voulut que tout fût enregistré, soigneusement écrit. Il se faisait transporter а l'arsenal, au phare, dans le trésor des temples ; on apercevait toujours sa grande litière qui, en se balançant de gradin en gradin, montait les escaliers de l'Acropole. Dans son palais, la nuit, comme il ne pouvait dormir, pour se préparer а la bataille, il hurlait, d'une voix terrible, des manoeuvres de guerre.

Tout le monde, par excès de terreur, devenait brave. Les Riches, dès le chant des coqs, s'alignaient le long des Mappales ; et, retroussant leurs robes, ils s'exerçaient а manier la pique. Mais, faute d'instructeur, on se disputait. Ils s'asseyaient essoufflés sur les tombes, puis recommençaient. Plusieurs même s'imposèrent un régime. Les uns, s'imaginant qu'il fallait beaucoup manger pour acquérir des forces, se gorgeaient, et d'autres, incommodés par leur corpulence, s'exténuaient de jeûnes pour se faire maigrir.

Utique avait déjа réclamé plusieurs fois les secours de Carthage. Mais Hannon ne voulait point partir tant que le dernier écrou manquait aux machines de guerre. Il perdit encore trois lunes а équiper les cent douze éléphants qui logeaient dans les remparts ; c'étaient les vainqueurs de Régulus ; le peuple les chérissait ; on ne pouvait trop bien agir envers ces vieux amis. Hannon fit refondre les plaques d'airain dont on garnissait leur poitrail, dorer leurs défenses, élargir leurs tours, et tailler dans la pourpre la plus belle des caparaçons bordés de franges très lourdes. Enfin, comme on appelait leurs conducteurs des Indiens (d'après les premiers, sans doute, venus des Indes), il ordonna que tous fussent costumés а la mode indienne, c'est-а-dire avec un bourrelet blanc autour des tempes et un petit caleçon de byssus qui formait, par ses plis transversaux, comme les deux valves d'une coquille appliquée sur les hanches.

L'armée d'Autharite restait toujours devant Tunis. Elle se cachait derrière un mur fait avec la boue du lac et défendu au sommet par des broussailles épineuses. Des Nègres y avaient planté çа et lа, sur de grands bâtons, d'effroyables figures, masques humains composés avec des plumes d'oiseaux, têtes de chacal ou de serpents, qui bâillaient vers l'ennemi pour l'épouvanter ; -- et, par ce moyen, s'estimant invincibles, les Barbares dansaient, luttaient, jonglaient, convaincus que Carthage ne tarderait pas а périr. Un autre qu'Hannon eût écrasé facilement cette multitude qu'embarrassaient des troupeaux et des femmes. D'ailleurs, ils ne comprenaient aucune manoeuvre, et Autharite découragé n'en exigeait plus rien.

Ils s'écartaient, quand il passait en roulant ses gros yeux bleus. Puis, arrivé au bord du lac, il retirait son sayon en poil de phoque, dénouait la corde qui attachait ses longs cheveux rouges et les trempait dans l'eau. Il regrettait de n'avoir pas déserté chez les Romains avec les deux mille Gaulois du temple d'Eryx.

Souvent, au milieu du jour, le soleil perdait ses rayons tout а coup. Alors, le golfe et la pleine mer semblaient immobiles comme du plomb fondu. Un nuage de poussière brune, perpendiculairement étalé, accourait en tourbillonnant ; les palmiers se courbaient, le ciel disparaissait, on entendait rebondir des pierres sur la croupe des animaux ; et le Gaulois, les lèvres collées contre les trous de sa tente, râlait d'épuisement et de mélancolie. Il songeait а la senteur des pâturages par les matins d'automne, а des flocons de neige, aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard, et, fermant ses paupières, il croyait apercevoir les feux des longues cabanes, couvertes de paille, trembler sur les marais, au fond des bois.

D'autres que lui regrettaient la patrie, bien qu'elle ne fût pas aussi lointaine. En effet, les Carthaginois captifs pouvaient distinguer au-delа du golfe, sur les pentes de Byrsa, les velarium de leurs maisons, étendus dans les cours. Mais des sentinelles marchaient autour d'eux, perpétuellement. On les avait tous attachés а une chaоne commune. Chacun portait un carcan de fer, et la foule ne se fatiguait pas de venir les regarder. Les femmes montraient aux petits enfants leurs belles robes en lambeaux qui pendaient sur leurs membres amaigris.

Toutes les fois qu'Autharite considérait Giscon, une fureur le prenait au souvenir de son injure ; il l'eût tué sans le serment qu'il avait fait а Narr'Havas. Alors il rentrait dans sa tente, buvait un mélange d'orge et de cumin jusqu'а s'évanouir d'ivresse, -- puis se réveillait au grand soleil, dévoré par une soif horrible.

Mâtho cependant assiégeait Hippo-Zaryte.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:32

Mais la ville était protégée par un lac communiquant avec la mer. Elle avait trois enceintes, et sur les hauteurs qui la dominaient se développait un mur fortifié de tours. Jamais il n'avait commandé de pareilles entreprises. Puis la pensée de Salammbô l'obsédait, et il rêvait dans les plaisirs de sa beauté, comme les délices d'une vengeance qui le transportait d'orgueil. C'était un besoin de la revoir, âcre, furieux, permanent. Il songea même а s'offrir comme parlementaire, espérant qu'une fois dans Carthage il parviendrait jusqu'а elle. Souvent il faisait sonner l'assaut, et, sans rien attendre, s'élançait sur le môle qu'on tâchait d'établir dans la mer. Il arrachait les pierres avec ses mains, bouleversait, frappait, enfonçait partout son épée. Les Barbares se précipitaient pêle- mêle ; les échelles rompaient avec un grand fracas, et des masses d'hommes s'écroulaient dans l'eau qui rejaillissait en flots rouges contre les murs. Enfin, le tumulte s'affaiblissait, et les soldats s'éloignaient pour recommencer.

Mâtho allait s'asseoir en dehors des tentes ; il essuyait avec son bras sa figure éclaboussée de sang, et, tourné vers Carthage, il regardait l'horizon.

En face de lui, dans les oliviers, les palmiers, les myrtes et les platanes, s'étalaient deux larges étangs qui rejoignaient un autre lac dont on n'apercevait pas les contours. Derrière une montagne surgissaient d'autres montagnes, et au milieu du lac immense, se dressait une оle toute noire et de forme pyramidale. Sur la gauche, а l'extrémité du golfe, des tas de sable semblaient de grandes vagues blondes arrêtées, tandis que la mer, plate comme un dallage de lapis-lazuli, montait insensiblement jusqu'au bord du ciel. La verdure de la campagne disparaissait par endroits sous de longues plaques jaunes ; des caroubes brillaient comme des boutons de corail ; des pampres retombaient du sommet des sycomores ; on entendait le murmure de l'eau ; des alouettes huppées sautaient, et les derniers feux du soleil doraient la carapace des tortues, sortant des joncs pour aspirer la brise.

Mâtho poussait de grands soupirs. Il se couchait а plat ventre ; il enfonçait ses ongles dans la terre et il pleurait ; il se sentait misérable, chétif, abandonné. Jamais il ne la posséderait, et il ne pouvait même s'emparer d'une ville.

La nuit, seul, dans sa tente, il contemplait le zaïmph. A quoi cette chose des Dieux lui servait-elle ? et des doutes survenaient dans la pensée du Barbare. Puis il lui semblait au contraire que le vêtement de la Déesse dépendait de Salammbô, et qu'une partie de son âme y flottait plus subtile qu'une haleine ; et il le palpait, le humait, s'y plongeait le visage, il le baisait en sanglotant. Il s'en recouvrait les épaules pour se faire illusion et se croire auprès d'elle.

Quelquefois il s'échappait tout а coup ; а la clarté des étoiles, il enjambait les soldats qui dormaient, roulés dans leurs manteaux ; puis, aux portes du camp, il s'élançait sur un cheval, et, deux heures après, il se trouvait а Utique dans la tente de Spendius.

D'abord, il parlait du siège ; mais il n'était venu que pour soulager sa douleur en causant de Salammbô :

Spendius l'exhortait а la sagesse.

-- " Repousse de ton âme ces misères qui la dégradent ! Tu obéissais autrefois, а présent tu commandes une armée, et si Carthage n'est pas conquise, du moins on nous accordera des provinces, nous deviendrons des rois ! "

Mais, comment la possession du zaïmph ne leur donnait-elle pas la victoire ? D'après Spendius, il fallait attendre.

Mâtho s'imagina que le voile concernait exclusivement les hommes de race chananéenne, et, dans sa subtilité de Barbare, il se disait : -- " Donc le zaïmph ne fera rien pour moi ; mais, puisqu'ils l'ont perdu, il ne fera rien pour eux. "

Ensuite, un scrupule le troubla, il avait peur, en adorant Aptouknos, le dieu des Libyens, d'offenser Moloch ; et il demanda timidement а Spendius auquel des deux il serait bon de sacrifier un homme.

-- " Sacrifie toujours ! " dit Spendius, en riant.

Mâtho, qui ne comprenait point cette indifférence, soupçonna le Grec d'avoir un génie dont il ne voulait pas parler.

Tous les cultes, comme toutes les races, se rencontraient dans ces armées de Barbares, et l'on considérait les dieux des autres, car ils effrayaient aussi. Plusieurs mêlaient а leur religion natale des pratiques étrangères. On avait beau ne pas adorer les étoiles, telle constellation étant funeste ou secourable, on lui faisait des sacrifices ; une amulette inconnue, trouvée par hasard dans un péril, devenait une divinité ; ou bien c'était un nom, rien qu'un nom, et que l'on répétait sans même chercher а comprendre ce qu'il pouvait dire. Mais, а force d'avoir pillé des temples, vu quantité de nations et d'égorgements, beaucoup finissaient par ne plus croire qu'au destin et а la mort ; et chaque soir ils s'endormaient dans la placidité des bêtes féroces. Spendius aurait craché sur les images de Jupiter Olympien ; cependant il redoutait de parler haut dans les ténèbres, et il ne manquait pas, tous les jours, de se chausser d'abord du pied droit.

Il élevait, en face d'Utique, une longue terrasse quadrangulaire. Mais, а mesure qu'elle montait, le rempart grandissait aussi ; ce qui était abattu par les uns, presque immédiatement se trouvait relevé par les autres. Spendius ménageait ses hommes, rêvait des plans ; il tâchait de se rappeler les stratagèmes qu'il avait entendu raconter dans ses voyages. Pourquoi Narr'Havas ne revenait-il pas ? On était plein d'inquiétudes.

Hannon avait terminé ses apprêts. Par une nuit sans lune, il fit, sur des radeaux, traverser а ses éléphants et а ses soldats le golfe de Carthage. Puis ils tournèrent la montagne des Eaux-Chaudes pour éviter Autharite, -- et continuèrent avec tant de lenteur qu'au lieu de surprendre les Barbares un matin, comme avait calculé le Suffète, on n'arriva qu'en plein soleil, dans la troisième journée.

Utique avait, du côté de l'orient, une plaine qui s'étendait jusqu'а la grande lagune de Carthage ; derrière elle, débouchait а angle droit une vallée comprise entre deux basses montagnes s'interrompant tout а coup ; les Barbares s'étaient campés plus loin sur la gauche, de manière а bloquer le port ; et ils dormaient dans leurs tentes (car ce jour-lа les deux partis, trop las pour combattre, se reposaient), lorsque, au tournant des collines, l'armée carthaginoise parut.

Des goujats munis de frondes étaient espacés sur les ailes. Les gardes de la Légion, sous leurs armures en écailles d'or, formaient la première ligne, avec leurs gros chevaux sans crinière, sans poil, sans oreilles et qui avaient au milieu du front une corne d'argent pour les faire ressembler а des rhinocéros. Entre leurs escadrons, des jeunes gens, coiffés d'un petit casque, balançaient dans chaque main un javelot de frêne ; les longues piques de la lourde infanterie s'avançaient par-derrière. Tous ces marchands avaient accumulé sur leurs corps le plus d'armes possible : on en voyait qui portaient а la fois une lance, une hache, une massue, deux glaives ; d'autres, comme des porcs-épics, étaient hérissés de dards, et leurs bras s'écartaient de leurs cuirasses en lames de corne ou en plaques de fer. Enfin apparurent les échafaudages des hautes machines : carrobalistes, onagres, catapultes et scorpions, oscillant sur des chariots tirés par des mulets et des quadriges de boeufs -- et а mesure que l'armée se développait, les capitaines, en haletant, couraient de droite et de gauche pour communiquer des ordres, faire joindre les files et maintenir les intervalles. Ceux des Anciens qui commandaient étaient venus avec des casques de pourpre dont les franges magnifiques s'embarrassaient dans les courroies de leurs cothurnes. Leurs visages, tout barbouillés de vermillon, reluisaient sous des casques énormes surmontés de dieux et, comme ils avaient des boucliers а bordure d'ivoire couverte de pierreries, on aurait dit des soleils qui passaient sur des murs d'airain.

Les Carthaginois manoeuvraient si lourdement que les soldats, par dérision, les engagèrent а s'asseoir. Ils criaient qu'ils allaient tout а l'heure vider leurs gros ventres, épousseter la dorure de leur peau et leur faire boire du fer.

Au haut du mât planté devant la tente de Spendius, un lambeau de toile verte apparut ; c'était le signal. L'armée carthaginoise y répondit par un grand tapage de trompettes, de cymbales, de flûtes en os d'âne et de tympanons. Déjа les Barbares avaient sauté en dehors des palissades. On était а portée de javelot, face а face.

Un frondeur baléare s'avança d'un pas, posa dans sa lanière une de ses balles d'argile, tourna son bras : un bouclier d'ivoire éclata, et les deux armées se mêlèrent.

Avec la pointe des lances, les Grecs, en piquant les chevaux aux naseaux, les firent se renverser sur leurs maоtres. Les esclaves qui devaient lancer des pierres les avaient prises trop grosses ; elles retombaient près d'eux. Les fantassins puniques, en frappant de taille avec leurs longues épées, se découvraient le flanc droit. Les Barbares enfoncèrent leurs lignes ; ils les égorgeaient а plein glaive ; ils trébuchaient sur les moribonds et les cadavres, tout aveuglés par le sang qui leur jaillissait au visage. Ce tas de piques, de casques, de cuirasses, d'épées et de membres confondus tournait sur soi-même, s'élargissant et se serrant avec des contractions élastiques. Les cohortes carthaginoises se trouèrent de plus en plus, leurs machines ne pouvaient sortir des sables ; enfin la litière du Suffète (sa grande litière а pendeloques de cristal), que l'on apercevait depuis le commencement, balancée dans les soldats comme une barque sur les flots, tout а coup sombra. Il était mort sans doute ? Les Barbares se trouvèrent seuls.

La poussière autour d'eux tombait et ils commençaient а chanter, lorsque Hannon lui-même parut au haut d'un éléphant. Il était nu-tête, sous un parasol de byssus, que portait un nègre derrière lui. Son collier, а plaques bleues battait sur les fleurs de sa tunique noire ; des cercles de diamants comprimaient ses bras énormes, et, la bouche ouverte, il brandissait une pique démesurée, épanouie par le bout comme un lotus et plus brillante qu'un miroir. Aussitôt la terre s'ébranla, -- et les Barbares virent accourir, sur une seule ligne, tous les éléphants de Carthage avec leurs défenses dorées, les oreilles peintes en bleu, revêtus de bronze, et secouant par-dessus leurs caparaçons d'écarlate des tours de cuir, où dans chacune trois archers tenaient un grand arc ouvert.

A peine si les soldats avaient leurs armes ; ils s'étaient rangés au hasard. Une terreur les glaça ; ils restèrent indécis.

Déjа du haut des tours on leur jetait des javelots, des flèches, des phalariques, des masses de plomb ; quelques-uns, pour y monter, se cramponnaient aux franges des caparaçons. Avec des coutelas on leur abattait les mains, et ils tombaient а la renverse sur des glaives tendus. Les piques trop faibles se rompaient, les éléphants passaient dans les phalanges comme des sangliers dans des touffes d'herbes ; ils arrachèrent les pieux du camp avec leurs trompes, le traversèrent d'un bout а l'autre en renversant les tentes sous leurs poitrails ; tous les Barbares avaient fui. Ils se cachaient dans les collines qui bordent la vallée par où les Carthaginois étaient venus.

Hannon vainqueur se présenta devant les portes d'Utique. Il fit sonner de la trompette. Les trois Juges de la ville parurent, au sommet d'une tour, dans la baie des créneaux.

Les gens d'Utique ne voulaient point recevoir chez eux des hôtes aussi bien armés. Hannon s'emporta. Enfin ils consentirent а l'admettre avec une faible escorte.

Les rues se trouvèrent trop étroites pour les éléphants. Il fallut les laisser dehors.

Dès que le Suffète fut dans la ville, les principaux le vinrent saluer. Il se fit conduire aux étuves, et appela ses cuisiniers.

Trois heures après, il était encore enfoncé dans l'huile de cinnamome dont on avait rempli la vasque ; et, tout en se baignant, il mangeait, sur une peau de boeuf étendue, des langues de phénicoptères avec des graines de pavot assaisonnées au miel. Près de lui, son médecin qui, immobile dans une longue robe jaune, faisait de temps а autre réchauffer l'étuve, et deux jeunes garçons penchés sur les marches du bassin, lui frottaient les jambes. Mais les soins de son corps n'arrêtaient pas son amour de la chose publique, et il dictait une lettre pour le Grand-Conseil, et, comme on venait de faire des prisonniers, il se demandait quel châtiment terrible inventer.

-- " Arrête ! " dit-il а un esclave qui écrivait, debout, dans le creux de sa main. " Qu'on m'en amène ! Je veux les voir. "

Et du fond de la salle emplie d'une vapeur blanchâtre où les torches jetaient des taches rouges, on poussa trois Barbares : un Samnite, un Spartiate et un Cappadocien.

-- " Continue ! " dit Hannon.

-- " Réjouissez-vous, lumière des Baals ! votre suffète a exterminé les chiens voraces ! Bénédictions sur la République ! Ordonnez des prières ! "

Il aperçut les captifs, et alors éclatant de rire :



-- " Ah ! ah ! mes braves de Sicca ! Vous ne criez plus si fort aujourd'hui ! C'est moi ! Me reconnaissez-vous ? Où sont donc vos épées ? Quels hommes terribles, vraiment ! " Et il feignait de se vouloir cacher, comme s'il en avait peur. -- " Vous demandiez des chevaux, des femmes, des terres, des magistratures, sans doute, et des sacerdoces ! Pourquoi pas ? Eh bien, je vous en fournirai, des terres, et dont jamais vous ne sortirez ! On vous mariera а des potences toutes neuves ! Votre solde ? on vous la fondra dans la bouche en lingots de plomb ! et je vous mettrai а de bonnes places, très hautes, au milieu des nuages, pour être rapprochés des aigles ! "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:32

Les trois Barbares, chevelus et couverts de guenilles, le regardaient sans comprendre ce qu'il disait. Blessés aux genoux, on les avait saisis en leur jetant des cordes, et les grosses chaоnes de leurs mains traоnaient par le bout, sur les dalles. Hannon s'indigna de leur impassibilité.

-- " A genoux ! а genoux ! chacals ! poussière ! vermine ! excréments ! Et ils ne répondent pas ! Assez ! taisez-vous ! Qu'on les écorche vifs ! Non ! Tout а l'heure ! "

Il soufflait comme un hippopotame, en roulant ses yeux. L'huile parfumée débordait sous la masse de son corps, et, se collant contre les écailles de sa peau, а la lueur des torches, la faisait paraоtre rose.

Il reprit :

-- " Nous avons, pendant quatre jours, grandement souffert du soleil. Au passage du Macar, des mulets se sont perdus. Malgré leur position, le courage extraordinaire... Ah ! Demonades ! comme je souffre ! Qu'on réchauffe les briques, et qu'elles soient rouges ! "

On entendit un bruit de râteaux et de fourneaux. L'encens fuma plus fort dans les larges cassolettes, et les masseurs tout nus, qui suaient comme des éponges, lui écrasèrent sur les articulations une pâte composée avec du froment, du soufre, du vin noir, du lait de chienne, de la myrrhe, du galbanum et du styrax. Une soif incessante le dévorait ; l'homme vêtu de jaune ne céda pas а cette envie, et, lui tendant une coupe d'or où fumait un bouillon de vipère :

-- " Bois ! " dit-il, " pour que la force des serpents, nés du soleil, pénètre dans la moelle de tes os, et prends courage, ô reflet des Dieux ! Tu sais d'ailleurs qu'un prêtre d'Eschmoûn observe autour du Chien les étoiles cruelles d'où dérive ta maladie. Elles pâlissent comme les macules de ta peau, et tu n'en dois pas mourir. "

-- " Oh ! oui, n'est-ce pas ? " répéta le Suffète, " je n'en dois pas mourir ! " Et de ses lèvres violacées s'échappait une haleine plus nauséabonde que l'exhalaison d'un cadavre. Deux charbons semblaient brûler а la place de ses yeux, qui n'avaient plus de sourcils ; un amas de peau rugueuse lui pendait sur le front ; ses deux oreilles, en s'écartant de sa tête, commençaient а grandir, et les rides profondes qui formaient des demi-cercles autour de ses narines lui donnaient un aspect étrange et effrayant, l'air d'une bête farouche. Sa voix dénaturée ressemblait а un rugissement ; il dit :

-- " Tu as peut-être raison, Demonades ? En effet, voilа bien des ulcères qui se sont fermés. Je me sens robuste. Tiens ! regarde comme je mange ! "

Et moins par gourmandise que par ostentation, et pour se prouver а lui- même qu'il se portait bien, il entamait les farces de fromage et d'origan, les poissons désossés, les courges, les huоtres, avec des oeufs, des raiforts, des truffes et des brochettes de petits oiseaux. Tout en regardant les prisonniers, il se délectait dans l'imagination de leur supplice. Cependant il se rappelait Sicca, et la rage de toutes ses douleurs s'exhalait en injures contre ces trois hommes.

-- " Ah ! traоtres ! ah ! misérables ! infâmes ! maudits ! Et vous m'outragiez, moi ! moi ! le Suffète ! Leurs services, le prix de leur sang, comme ils disent ! Ah ! oui ! leur sang ! leur sang ! " Puis, se parlant а lui-même : -- " Tous périront ! on n'en vendra pas un seul ! Il vaudrait mieux les conduire а Carthage ! on me verrait... mais je n'ai pas, sans doute, emporté assez de chaоnes ? Ecris : envoyez-moi ... Combien sont- ils ? qu'on aille le demander а Muthumbal ! Va ! pas de pitié ! et qu'on m'apporte dans des corbeilles toutes leurs mains coupées ! "

Mais des cris bizarres, а la fois rauques et aigus, arrivaient dans la salle, par-dessus la voix d'Hannon et le retentissement des plats que l'on posait autour de lui. Ils redoublèrent, et tout а coup le barrissement furieux des éléphants éclata, comme si la bataille recommençait. Un grand tumulte entourait la ville.

Les Carthaginois n'avaient point cherché а poursuivre les Barbares. Ils s'étaient établis au pied des murs, avec leurs bagages, leurs valets, tout leur train de satrapes, et ils se réjouissaient sous leurs belles tentes а bordures de perles, tandis que le camp des Mercenaires ne faisait plus dans la plaine qu'un amas de ruines. Spendius avait repris son courage. Il expédia Zarxas vers Mâtho, parcourut les bois, rallia ses hommes (les pertes n'étaient pas considérables), -- et enragés d'avoir été vaincus sans combattre, ils reformaient leurs lignes, quand on découvrit une cuve de pétrole, abandonnée sans doute par les Carthaginois. Alors Spendius fit enlever des porcs dans les métairies, les barbouilla de bitume, y mit le feu et les poussa vers Utique.

Les éléphants, effrayés par ces flammes, s'enfuirent. Le terrain montait, on leur jetait des javelots, ils revinrent en arrière ; -- et а grands coups d'ivoire et sous leurs pieds, ils éventraient les Carthaginois, les étouffaient, les aplatissaient. Derrière eux, les Barbares descendaient la colline ; le camp punique, sans retranchements, dès la première charge fut saccagé, et les Carthaginois se trouvèrent écrasés contre les portes, car on ne voulut pas les ouvrir dans la peur des Mercenaires.

Le jour se levait ; on vit, du côté de l'Occident, arriver les fantassins de Mâtho. En même temps des cavaliers parurent ; c'était Narr'Havas avec ses Numides. Sautant par-dessus les ravins et les buissons, ils forçaient les fuyards comme des lévriers qui chassent des lièvres. Ce changement de fortune interrompit le Suffète. Il cria pour qu'on vоnt l'aider а sortir de l'étuve.

Les trois captifs étaient toujours devant lui. Alors un nègre (le même qui, dans la bataille, portait son parasol) se pencha vers son oreille.

-- " Eh bien ! . . ? ... " répondit le Suffète lentement.

-- " Ah ! tue-les ! " ajouta-t-il d'un ton brusque.

L'Ethiopien tira de sa ceinture un long poignard et les trois têtes tombèrent. Une d'elles, en rebondissant parmi les épluchures du festin, alla sauter dans la vasque, et elle y flotta quelque temps, la bouche ouverte et les yeux fixes. Les lueurs du matin entraient par les fentes du mur ; les trois corps, couchés sur leur poitrine, ruisselaient а gros bouillons comme trois fontaines, et une nappe de sang coulait sur les mosaïques, sablées de poudre bleue. Le Suffète trempa sa main dans cette fange toute chaude, et il s'en frotta les genoux : c'était un remède.

Le soir venu, il s'échappa de la ville avec son escorte, puis s'engagea dans la montagne, pour rejoindre son armée.

Il parvint а en retrouver les débris.

Quatre jours après, il était а Gorza, sur le haut d'un défilé, quand les troupes de Spendius se présentèrent en bas. Vingt bonnes lances, en attaquant le front de leur colonne, les eussent facilement arrêtées ; les Carthaginois les regardèrent passer tout stupéfaits. Hannon reconnut а l'arrière-garde le roi des Numides ; Narr'Havas s'inclina pour le saluer, en faisant un signe qu'il ne comprit pas.

On s'en revint а Carthage avec toutes sortes de terreurs. On marchait la nuit seulement ; le jour on se cachait dans les bois d'oliviers. A chaque étape quelques-uns mouraient ; ils se crurent perdus plusieurs fois. Enfin ils atteignirent le cap Hermaeum, où des vaisseaux vinrent les prendre.

Hannon était si fatigué, si désespéré, -- la perte des éléphants surtout l'accablait, -- qu'il demanda, pour en finir, du poison а Demonades. D'ailleurs, il se sentait déjа tout étendu sur sa croix.

Carthage n'eut pas la force de s'indigner contre lui. On avait perdu quatre cent mille neuf cent soixante-douze sicles d'argent, quinze mille six cent vingt-trois shekels d'or, dix-huit éléphants, quatorze membres du Grand- Conseil, trois cents Riches, huit mille citoyens, du blé pour trois lunes, un bagage considérable et toutes les machines de guerre ! La défection de Narr'Havas était certaine, les deux sièges recommençaient. L'armée d'Autharite s'étendait maintenant de Tunis а Rhadès. Du haut de l'Acropole, on apercevait dans la campagne de longues fumées montant jusqu'au ciel ; c'étaient les châteaux des Riches qui brûlaient.

Un homme, seul, aurait pu sauver la République. On se repentit de l'avoir méconnu, et le parti de la paix, lui-même, vota les holocaustes pour le retour d'Hamilcar.

La vue du zaïmph avait bouleversé Salammbô. Elle croyait la nuit entendre les pas de la Déesse, et elle se réveillait épouvantée en jetant des cris. Elle envoyait tous les jours porter de la nourriture dans les temples. Taanach se fatiguait а exécuter ses ordres, et Schahabarim ne la quittait plus.

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Chapitre 7

HAMILCAR BARCA

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L'Annonciateur-des-Lunes qui veillait toutes les nuits au haut du temple d'Eschmoûn, pour signaler avec sa trompette les agitations de l'astre, aperçut un matin, du côté de l'Occident, quelque chose de semblable а un oiseau frôlant de ses longues ailes la surface de la mer.

C'était un navire а trois rangs de rames ; il y avait а la proue un cheval sculpté. Le soleil se levait ; l'Annonciateur-des-Lunes mit sa main devant les yeux ; puis saisissant а plein bras son clairon, il poussa sur Carthage un grand cri d'airain.

De toutes les maisons des gens sortirent ; on ne voulait pas en croire les paroles, on se disputait, le môle était couvert de peuple. Enfin on reconnut la trirème d'Hamilcar.

Elle s'avançait d'une façon orgueilleuse et farouche, l'antenne toute droite, la voile bombée dans la longueur du mât, en fendant l'écume autour d'elle ; ses gigantesques avirons battaient l'eau en cadence ; de temps а autre l'extrémité de sa quille, faite comme un soc de charrue, apparaissait, et sous l'éperon qui terminait sa proue, le cheval а tête d'ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les plaines de la mer.

Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et l'on aperçut auprès du pilote un homme debout, tête nue ; c'était lui, le suffète Hamilcar ! Il portait autour des flancs des lames de fer qui reluisaient ; un manteau rouge s'attachant а ses épaules laissait voir ses bras ; deux perles très longues pendaient а ses oreilles, et il baissait sur sa poitrine sa barbe noire, touffue.

Cependant la galère ballottée au milieu des rochers côtoyait le môle, et la foule la suivait sur les dalles en criant :

-- " Salut ! bénédiction ! Oeil de Khamon ! ah ! délivre-nous ! C'est la faute des Riches ! ils veulent te faire mourir ! Prends garde а toi, Barca ! "

Il ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles l'eût complètement assourdi. Mais quand il fut sous l'escalier qui descendait de l'Acropole, Hamilcar releva la tête et, les bras croisés, il regarda le temple d'Eschmoûn. Sa vue monta plus haut encore, dans le grand ciel pur ; d'une voix âpre, il cria un ordre а ses matelots ; la trirème bondit ; elle érafla l'idole établie а l'angle du môle pour arrêter les tempêtes ; et dans le port marchand plein d'immondices, d'éclats de bois et d'écorces de fruits, elle refoulait, éventrait les autres navires amarrés а des pieux et finissant par des mâchoires de crocodile. Le peuple accourait, quelques- uns se jetèrent а la nage.

Déjа elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de clous. La porte se leva, et la trirème disparut sous la voûte profonde.

Le Port-Militaire était complètement séparé de la ville ; quand des ambassadeurs arrivaient, il leur fallait passer entre deux murailles, dans un couloir qui débouchait а gauche, devant le temple de Khamoûn. Cette grande place d'eau, ronde comme une coupe, avait une bordure de quais où étaient bâties des loges abritant les navires. En avant de chacune d'elles montaient deux colonnes, portant а leur chapiteau des cornes d'Ammon, ce qui formait une continuité des portiques tout autour du bassin. Au milieu, dans une оle, s'élevait une maison pour le Suffète-de-la-mer.

L'eau était si limpide que l'on apercevait le fond pavé de cailloux blancs. Le bruit des rues n'arrivait pas jusque-lа, et Hamilcar, en passant, reconnaissait les trirèmes qu'il avait autrefois commandées.

Il n'en restait plus qu'une vingtaine peut-être, а l'abri, par terre, penchées sur le flanc ou droites sur la quille, avec des poupes très hautes et des proues bombées, couvertes de dorures et de symboles mystiques. Les chimères avaient perdu leurs ailes, les Dieux-Patжques leurs bras, les taureaux leurs cornes d'argent ; -- et toutes а moitié dépeintes, inertes, pourries, mais pleines d'histoires et exhalant encore la senteur des voyages, comme des soldats mutilés qui revoient leur maоtre, elles semblaient lui dire : -- " C'est nous ! c'est nous ! et toi aussi tu es vaincu ! "

Nul, hormis le Suffète-de-la-mer , ne pouvait entrer dans la maison- amiral. Tant qu'on n'avait pas la preuve de sa mort, on le considérait comme existant toujours. Les Anciens évitaient par lа un maоtre de plus, et ils n'avaient pas manqué pour Hamilcar d'obéir а la coutume.

Le Suffète s'avança dans les appartements déserts. A chaque pas il retrouvait des armures, des meubles, des objets connus qui l'étonnaient cependant, et même sous le vestibule il y avait encore, dans une cassolette, la cendre des parfums allumés au départ pour conjurer Melkarth. Ce n'était pas ainsi qu'il espérait revenir. ! Tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait vu se déroula dans sa mémoire : les assauts, les incendies, les légions, les tempêtes Drépanum, Syracuse, Lilybée, le mont Etna, le plateau d'Eryx, cinq ans de batailles, -- jusqu'au jour funeste où, déposant les armes, avait il perdu la Sicile. Puis il revoyait des bois de citronniers, des pasteurs avec des chèvres sur des montagnes grises ; et son coeur bondissait а l'imagination d'une autre Carthage établie lа-bas. Ses projets, ses souvenirs bourdonnaient dans sa tête, encore étourdie par le tangage du vaisseau ; une angoisse l'accablait, et devenu faible, tout а coup, il sentit le besoin de se rapprocher des Dieux.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:32

Alors il monta au dernier étage de sa maison ; puis ayant retiré d'une coquille d'or suspendue а son bras une spatule garnie de clous, il ouvrit une petite chambre ovale.

De minces rondelles noires, encastrées dans la muraille et transparentes comme du verre, l'éclairaient doucement. Entre les rangs de ces disques égaux, des trous étaient creusés, pareils а ceux des urnes dans les columbarium. Ils contenaient chacun une pierre ronde, obscure, et qui paraissait très lourde. Les gens d'un esprit supérieur, seuls, honoraient ces abaddirs tombés de la lune. Par leur chute, ils signifiaient les astres, le ciel, le feu ; par leur couleur, la nuit ténébreuse, et par leur densité, la cohésion des choses terrestres. Une atmosphère étouffante emplissait ce lieu mystique. Du sable marin, que le vent avait poussé sans doute а travers la porte, blanchissait un peu les pierres rondes posées dans les niches. Hamilcar, du bout de son doigt, les compta les unes après les autres ; puis il se cacha le visage sous un voile de couleur safran, et, tombant а genoux, il s'étendit par terre, les deux bras allongés.

Le jour extérieur frappait contre les feuilles de laitier noir. Des arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues animaux se dessinaient dans leur épaisseur diaphane ; et la lumière arrivait, effrayante et pacifique cependant, comme elle doit être par-derrière le soleil, dans les mornes espaces des créations futures. Il s'efforçait а bannir de sa pensée toutes les formes, tous les symboles et les appellations des Dieux, afin de mieux saisir l'esprit immuable que les apparences dérobaient. Quelque chose des vitalités planétaires le pénétrait, tandis qu'il sentait pour la mort et pour tous les hasards un dédain plus savant et plus intime. Quand il se releva, il était plein d'une intrépidité sereine, invulnérable а la miséricorde, а la crainte, et comme sa poitrine étouffait, il alla sur le sommet de la tour qui dominait Carthage.

La ville descendait en se creusant par une courbe longue, avec ses coupoles, ses temples, ses toits d'or, ses maisons, ses touffes de palmiers, çа et lа, ses boules de verre d'où jaillissaient des feux, et les remparts faisaient comme la gigantesque bordure de cette corne d'abondance qui s'épanchait vers lui. Il apercevait en bas les ports, les places, l'intérieur des cours, le dessin des rues, les hommes tout petits presque а ras des dalles. Ah ! Si Hannon n'était pas arrivé trop tard le matin des оles Aegates ? Ses yeux plongèrent dans l'extrême horizon, et il tendit du côté de Rome ses deux bras frémissants.

La multitude occupait les degrés de l'Acropole. Sur la place de Khamon on se poussait pour voir le Suffète sortir, les terrasses peu а peu se chargeaient de monde ; quelques-uns le reconnurent, on le saluait, il se retira, afin d'irriter mieux l'impatience du peuple.

Hamilcar trouva en bas, dans la salle, les hommes les plus importants de son parti : Istatten, Subeldia, Hictamon, Yeoubas et d'autres. Ils lui racontèrent tout ce qui s'était passé depuis la conclusion de la paix : l'avarice des Anciens, le départ des soldats, leur retour, leurs exigences, la capture de Giscon, le vol du zaïmph, Utique secourue, puis abandonnée ; mais aucun n'osa lui dire les événements qui le concernaient. Enfin on se sépara, pour se revoir pendant la nuit а l'assemblée des Anciens, dans le temple de Moloch.

Ils venaient de sortir quand un tumulte s'éleva en dehors, а la porte. Malgré les serviteurs, quelqu'un voulait entrer ; et comme le tapage redoublait, Hamilcar commanda d'introduire l'inconnu.

On vit paraоtre une vieille négresse, cassée, ridée, tremblante, l'air stupide, et enveloppée jusqu'aux talons dans de larges voiles bleus. Elle s'avança en face du Suffète, ils se regardèrent l'un l'autre quelque temps ; tout а coup Hamilcar tressaillit ; sur un geste de sa main, les esclaves s'en allèrent. Alors, lui faisant signe de marcher avec précaution, il l'entraоna par le bras dans une chambre lointaine.

La négresse se jeta par terre, а ses pieds pour les baiser ; il la releva brutalement.

-- " Où l'as-tu laissé, Iddibal ? "

-- " Lа-bas, Maоtre " ; et en se débarrassant de ses voiles, avec sa manche elle se frotta la figure ; la couleur noire, le tremblement sénile, la taille courbée, tout disparut. C'était un robuste vieillard, dont la peau semblait tannée par le sable, le vent et la mer. Une houppe de cheveux blancs se levait sur son crâne, comme l'aigrette d'un oiseau ; et, d'un coup d'oeil ironique, il montrait par terre le déguisement tombé.

-- " Tu as bien fait, Iddibal ! C'est bien ! - " Puis, comme le perçant de son regard aigu : " Aucun encore ne se doute ? "

Le vieillard lui jura par les Kabyres que le mystère était gardé. Ils ne quittaient pas leur cabane а trois jours d'Hadrumète, rivage peuplé de tortues avec des palmiers sur la dune. -- " Et selon ton ordre, ô Maоtre ! je lui apprends а lancer des javelots et а conduire des attelages ! "

-- " Il est fort, n'est-ce pas ? "

-- " Oui, Maоtre, et intrépide aussi ! Il n'a peur ni des serpents, ni du tonnerre, ni des fantômes. Il court pieds nus, comme un pâtre, sur le bord des précipices. "

-- " Parle ! Parle ! "

-- " Il invente des pièges pour les bêtes farouches. L'autre lune, croirais- tu, il a surpris un aigle ; il le traоnait, et le sang de l'oiseau et le sang de l'enfant s'éparpillaient dans l'air en larges gouttes, telles que des roses emportées. La bête, furieuse, l'enveloppait du battement de ses ailes ; il l'étreignait contre sa poitrine, et а mesure qu'elle agonisait ses rires redoublaient, éclatants et superbes comme des chocs d'épées. "

Hamilcar baissait la tête, ébloui par ces présages de grandeur.

-- " Mais, depuis quelque temps, une inquiétude l'agite. Il regarde au loin les voiles qui passent sur la mer ; il est triste, il repousse le pain, il s'informe des Dieux et il veut connaоtre Carthage ! "

-- " Non ! non ! pas encore ! " s'écria le Suffète.

Le vieil esclave parut savoir le péril qui effrayait Hamilcar, et il reprit :

-- " Comment le retenir ? Il me faut déjа lui faire des promesses, et je ne suis venu а Carthage que pour lui acheter un poignard а manche d'argent avec des perles tout autour. " Puis il conta qu'ayant aperçu le Suffète sur la terrasse, il s'était donné aux gardiens du port pour une des femmes de Salammbô, afin de pénétrer jusqu'а lui.

Hamilcar resta longtemps comme perdu dans ses délibérations ; enfin il dit :

-- " Demain tu te présenteras а Mégara, au coucher du soleil, derrière les fabriques de pourpre, en imitant par trois fois le cri d'un chacal. Si tu ne me vois pas, le premier jour de chaque lune tu reviendras а Carthage. N'oublie rien ! Aime-le ! Maintenant, tu peux lui parler d'Hamilcar. "

L'esclave reprit son costume, et ils sortirent ensemble de la maison et du port.

Hamilcar continua seul а pied, sans escorte, car les réunions des Anciens étaient, dans les circonstances extraordinaires, toujours secrètes, et l'on s'y rendait mystérieusement.

D'abord il longea la face orientale de l'Acropole, passa ensuite par le Marché-aux-herbes, les galeries de Kinsido, le Faubourg-des- parfumeurs. Les rares lumières s'éteignaient, les rues plus larges se faisaient silencieuses, puis des ombres glissèrent dans les ténèbres. Elles le suivaient, d'autres survinrent, et toutes se dirigeaient comme lui du côté des Mappales.

Le temple de Moloch était bâti au pied d'une gorge escarpée, dans un endroit sinistre. On n'apercevait d'en bas que de hautes murailles montant indéfiniment, telles que les parois d'un monstrueux tombeau. La nuit était sombre, un brouillard grisâtre semblait peser sur la mer. Elle battait contre la falaise avec un bruit de râles et de sanglots ; et des ombres peu а peu s'évanouissaient comme si elles eussent passé а travers les murs.

Mais, sitôt qu'on avait franchi la porte, on se trouvait dans une vaste cour quadrangulaire, que bordaient des arcades. Au milieu, se levait une masse d'architecture а huit pans égaux. Des coupoles la surmontaient en se tassant autour d'un second étage qui supportait une manière de rotonde, d'où s'élançait un cône а courbe rentrante, terminé par une boule au sommet.

Des feux brûlaient dans des cylindres en filigrane emmanchés а des perches que portaient des hommes. Ces lueurs vacillaient sous les bourrasques du vent et rougissaient les peignes d'or fixant а la nuque leurs cheveux tressés. Ils couraient, s'appelaient pour recevoir les Anciens.

Sur les dalles, de place en place, étaient accroupis comme des sphinx des lions énormes, symboles vivants du Soleil dévorateur. Ils sommeillaient, les paupières entre-closes. Mais réveillés par les pas et par les voix, ils se levaient lentement, venaient vers les Anciens, qu'ils reconnaissaient а leur costume, se frottaient contre leurs cuisses en bombant le dos avec des bâillements sonores ; la vapeur de leur haleine passait sur la lumière des torches. L'agitation redoubla, des portes se fermèrent, tous les prêtres s'enfuirent, et les Anciens disparurent sous les colonnes qui faisaient autour du temple un vestibule profond.

Elles étaient disposées de façon а reproduire par leurs rangs circulaires, compris les uns dans les autres, la période saturnienne contenant les années, les années les mois, les mois les jours, et se touchaient а la fin contre la muraille du sanctuaire.

C'était lа que les Anciens déposaient leurs bâtons en corne de narval, -- car une loi toujours observée punissait de mort celui qui entrait а la séance avec une arme quelconque. Plusieurs portaient au bas de leur vêtement une déchirure arrêtée par un galon de pourpre, pour bien montrer qu'en pleurant la mort de leurs proches ils n'avaient point ménagé leurs habits, et ce témoignage d'affliction empêchait la fente de s'agrandir. D'autres gardaient leur barbe enfermée dans un petit sac de peau violette, que deux cordons attachaient aux oreilles. Tous s'abordèrent en s'embrassant poitrine contre poitrine. Ils entouraient Hamilcar, ils le félicitaient ; on aurait dit des frères qui revoient leur frère.

Ces hommes étaient généralement trapus, avec des nez recourbés comme ceux des colosses assyriens. Quelques-uns cependant, par leurs pommettes plus saillantes, leur taille plus haute et leurs pieds plus étroits, trahissaient une origine africaine, des ancêtres nomades. Ceux qui vivaient continuellement au fond de leurs comptoirs avaient le visage pâle ; d'autres gardaient sur eux comme la sévérité du désert, et d'étranges joyaux scintillaient а tous les doigts de leurs mains, hâlés par les soleils inconnus. On distinguait des navigateurs au balancement de leur démarche, tandis que les hommes d'agriculture sentaient le pressoir, les herbes sèches et la sueur de mulet. Ces vieux pirates faisaient labourer des campagnes, ces ramasseurs d'argent équipaient des navires, ces propriétaires de culture nourrissaient des esclaves exerçant des métiers. Tous étaient savants dans les disciplines religieuses, experts en stratagèmes, impitoyables et riches. Ils avaient l'air fatigués par de longs soucis. Leurs yeux pleins de flammes regardaient avec défiance, et l'habitude des voyages et du mensonge, du trafic et du commandement, donnait а toute leur personne un aspect de ruse et de violence, une sorte de brutalité discrète et convulsive. D'ailleurs, l'influence du Dieu les assombrissait.

Ils passèrent d'abord par une salle voûtée, qui avait la forme d'un oeuf. Sept portes, correspondant aux sept planètes, étalaient contre sa muraille sept carrés de couleur différente. Après une longue chambre, ils entrèrent dans une autre salle pareille.

Un candélabre tout couvert de fleurs ciselées brûlait au fond, et chacune de ses huit branches en or portait dans un calice de diamants une mèche de byssus. Il était posé sur la dernière des longues marches qui allaient vers un grand autel, terminé aux angles par des cornes d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient а son sommet aplati ; on n'en voyait pas les pierres ; c'était comme une montagne de cendres accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus, lentement. Puis au-delа, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l'autel, se dressait le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où bâillaient des ouvertures. Ses ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains allongées descendaient jusqu'а terre ; trois pierres noires, que bordait un cercle jaune, figuraient trois prunelles а son front, et, comme pour beugler, il levait dans un effort terrible sa tête de taureau.

Autour de l'appartement étaient rangés des escabeaux d'ébène. Derrière chacun d'eux, une tige en bronze posant sur trois griffes supportait un flambeau. Toutes ces lumières se reflétaient dans les losanges de nacre qui pavaient la salle. Elle était si haute que la couleur rouge des murailles, en montant vers la voûte, se faisait noire, et les trois yeux de l'idole apparaissaient tout en haut, comme des étoiles а demi perdues dans la nuit.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 18:54

Les Anciens s'assirent sur les escabeaux d'ébène, ayant mis par-dessus leur tête la queue de leur robe. Ils restaient immobiles, les mains croisées dans leurs larges manches, et le dallage de nacre semblait un fleuve lumineux qui, ruisselant de l'autel vers la porte, coulait sous leurs pieds nus.

Les quatre pontifes se tenaient au milieu, dos а dos, sur quatre sièges d'ivoire formant la croix, le grand-prêtre d'Eschmoûn en robe d'hyacinthe, le grand-prêtre de Tanit en robe de lin blanc, le grand-prêtre de Khamon en robe de laine fauve, et le grand-prêtre de Moloch en robe de pourpre.

Hamilcar s'avança vers le candélabre. Il tourna tout autour, en considérant les mèches qui brûlaient, puis jeta sur elles une poudre parfumée ; des flammes violettes parurent а l'extrémité des branches.

Alors une voix aiguë s'éleva, une autre y répondit ; et les cent Anciens, les quatre pontifes, et Hamilcar debout, tous а la fois, entonnèrent un hymne, et répétant toujours les mêmes syllabes et renforçant les sons, leurs voix montaient, éclatèrent, devinrent terribles, puis, d'un seul coup, se turent.

On attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une petite statuette а trois têtes, bleue comme du saphir, et il la posa devant lui. C'était l'image de la vérité, le génie même de sa parole. Puis il la replaça dans son sein, et tous, comme saisis d'une colère soudaine, crièrent :

-- " Ce sont tes bons amis les Barbares ! Traоtre ! infâme ! Tu reviens pour nous voir périr, n'est-ce pas ? Laissez-le parler ! - " -- " Non ! non ! "

Ils se vengeaient de la contrainte où le cérémonial politique les avait tout а l'heure obligés ; : et bien qu'ils eussent souhaité le retour d'Hamilcar, ils s'indignaient maintenant de ce qu'il n'avait point prévenu leurs désastres ou plutôt ne les avait pas subis comme eux.

Quand le tumulte fut calmé, le pontife de Moloch se leva.

-- " Nous te demandons pourquoi tu n'es pas revenu а Carthage ? "

-- " Que vous importe ! " répondit dédaigneusement le Suffète.

Leurs cris redoublèrent.

-- " De quoi m'accusez-vous ! J'ai mal conduit la guerre, peut-être ? Vous avez vu l'ordonnance de mes batailles, vous autres qui laissez commodément а des Barbares... "

-- " Assez, assez ! "

Il reprit, d'une voix basse, pour se faire mieux écouter :

-- " Oh ! cela est vrai ! Je me trouve, lumières des Baals ; il en est parmi vous d'intrépides ! Giscon, lève-toi ! "

" Et parcourant la marche de l'autel, les paupières а demi fermées, comme pour chercher quelqu'un, il répéta : " Lève-toi, Giscon ! tu peux m'accuser, ils te défendront ! Mais où est-il ? " Puis, comme se ravisant : " Ah ! dans sa maison, sans doute ? entouré de ses fils, commandant а ses esclaves, heureux, et comptant sur le mur les colliers d'honneur que la patrie lui a donnés ? "

Ils s'agitaient avec des haussements d'épaules, comme flagellés par les lanières. -- " Vous ne savez même pas s'il est vivant ou s'il est mort ! " Et sans se soucier de leurs clameurs, il disait qu'en abandonnant le Suffète, c'était la République qu'on avait abandonnée. De même la paix romaine, si avantageuse qu'elle leur parût, était plus funeste que vingt batailles. Quelques-uns applaudirent, les moins riches du Conseil, suspects d'incliner toujours vers le peuple ou vers la tyrannie. Leurs adversaires, chefs des Syssites et administrateurs, en triomphaient par le nombre ; les plus considérables s'étaient rangés près d'Hannon, qui siégeait а l'autre bout de la salle, devant la haute porte, fermée par une tapisserie d'hyacinthe.

Il avait peint avec du fard les ulcères de sa figure. Mais la poudre d'or de ses cheveux lui était tombée sur les épaules, où elle faisait deux plaques brillantes, et ils paraissaient blanchâtres, fins et crépus comme de la laine. Des linges imbibés d'un parfum gras qui dégouttelait sur les dalles, enveloppaient ses mains, et sa maladie sans doute avait considérablement augmenté, car ses yeux disparaissaient sous les plis de ses paupières. Pour voir, il lui fallait se renverser la tête. Ses partisans l'engageaient а parler. Enfin, d'une voix rauque et hideuse :

-- " Moins d'arrogance, Barca ! Nous avons tous été vaincus ! Chacun supporte son malheur ! résigne-toi ! "

-- " Apprends-nous plutôt " , dit en souriant Hamilcar, " comment tu as conduit tes galères dans la flotte romaine ? "

-- " J'étais chassé par le vent " , répondit Hannon.

-- " Tu fais comme le rhinocéros qui piétine dans sa fiente : tu étales ta sottise ! tais-toi ! " Et ils commencèrent а s'incriminer sur la bataille des Iles Aegates.

Hannon l'accusait de n'être pas venu а sa rencontre.

-- " Mais c'eût été dégarnir Eryx. Il fallait prendre le large ; qui t'empêchait ? Ah ! j'oubliais ! tous les éléphants ont peur de la mer ! "

Les gens d'Hamilcar trouvèrent la plaisanterie si bonne qu'ils poussèrent de grands rires. La voûte en retentissait, comme si l'on eût frappé des tympanons.

Hannon dénonça l'indignité d'un tel outrage ; cette maladie lui étant survenue par un refroidissement au siège d'Hécatompyle, et des pleurs coulaient sur sa face comme une pluie d'hiver sur une muraille en ruine.

Hamilcar reprit :

-- " Si vous m'aviez aimé autant que celui-lа, il y aurait maintenant une grande joie dans Carthage ! Combien de fois n'ai-je pas crié vers vous ! et toujours vous me refusiez de l'argent ! "

-- " Nous en avions besoin " , dirent les chefs des Syssites.

-- " Et quand mes affaires étaient désespérées, nous avons bu l'urine des mulets et mangé les courroies de nos sandales, -- quand j'aurais voulu que les brins d'herbe fussent des soldats, et faire des bataillons avec la pourriture de nos morts, vous rappeliez chez vous ce qui me restait de vaisseaux ! "

-- " Nous ne pouvions pas tout risquer " , répondit Baat-Baal, possesseur de mines d'or dans la Gétulie-Darytienne.

-- " Que faisiez-vous cependant, ici, а Carthage, dans vos maisons, derrière vos murs ? Il y a des Gaulois sur l'Eridan qu'il fallait pousser, des Chananéens а Cyrène qui seraient venus, et tandis que les Romains envoient а Ptolémée des ambassadeurs... "

-- " Il nous vante les Romains, а présent ! " Quelqu'un lui cria : " Combien t'ont-ils payé pour les défendre ? "

-- " Demande-le aux plaines du Brutium, aux ruines de Locres, de Métaponte et d'Héraclée ! J'ai brûlé tous leurs arbres, j'ai pillé tous leurs temples, et jusqu'а la mort des petits-fils de leurs petits-fils... "

-- " Eh ! tu déclames comme un rhéteur ! " fit Kapouras, un marchand très illustre. " Que veux-tu donc ? "

-- " Je dis qu'il faut être plus ingénieux ou plus terrible ! Si l'Afrique entière rejette votre joug, c'est que vous ne savez pas, maоtres débiles, l'attacher а ses épaules ! Agathoclès, Régulus, Coepio, tous les hommes hardis n'ont qu'а débarquer pour la prendre ; et quand les Libyens qui sont а l'Orient s'entendront avec les Numides qui sont а l'Occident, et que les Nomades viendront du sud et les Romains du nord ... "

Un cri d'horreur s'éleva. " Oh ! vous frapperez vos poitrines, vous vous roulerez dans la poussière et vous déchirerez vos manteaux ! N'importe ! il faudra s'en aller tourner la meule dans Suburre et faire la vendange sur les collines du Latium. "

Ils se battaient la cuisse droite pour marquer leur scandale, et les manches de leur robe se levaient comme de grandes ailes d'oiseaux effarouchés. Hamilcar, emporté par un esprit, continuait, debout sur la plus haute marche de l'autel, frémissant, terrible ; il levait les bras, et les rayons du candélabre qui brûlait derrière lui passaient entre ses doigts comme des javelots d'or.

-- " Vous perdrez vos navires, vos campagnes, vos chariots, vos lits suspendus, et vos esclaves qui vous frottent les pieds ! Les chacals se coucheront dans vos palais, la charrue retournera vos tombeaux. Il n'y aura plus que le cri des aigles et l'amoncellement des ruines. Tu tomberas, Carthage ! "

Les quatre pontifes étendirent leurs mains pour écarter l'anathème. Tous s'étaient levés. Mais le Suffète-de-la-mer, magistrat sacerdotal sous la protection du Soleil, était inviolable tant que l'assemblée des Riches ne l'avait pas jugé. Une épouvante s'attachait а l'autel. Ils reculèrent.

Hamilcar ne parlait plus. L'oeil fixe et la face aussi pâle que les perles de sa tiare, il haletait, presque effrayé par lui-même et l'esprit perdu dans des visions funèbres. De la hauteur où il était, tous les flambeaux sur les tiges de bronze lui semblaient une vaste couronne de feux, posée а ras des dalles ; des fumées noires, s'en échappant, montaient dans les ténèbres de la voûte ; et le silence pendant quelques minutes fut tellement profond qu'on entendait au loin le bruit de la mer.

Puis les Anciens se mirent а s'interroger. Leurs intérêts, leur existence se trouvait attaquée par les Barbares. Mais on ne pouvait les vaincre sans le secours du Suffète et cette considération, malgré leur orgueil, leur fit oublier toutes les autres. On prit а part ses amis.

Il y eut des réconciliations intéressées, des sous-entendus et des promesses. Hamilcar ne voulait plus se mêler d'aucun gouvernement. Tous le conjurèrent. Ils le suppliaient : et comme le mot de trahison revenait dans leurs discours, il s'emporta. Le seul traоtre, c'était le Grand- Conseil, car l'engagement des soldats expirant avec la guerre, ils devenaient libres dès que la guerre était finie ; : il exalta même leur bravoure et tous les avantages qu'on en pourrait tirer en les intéressant а la République par des donations, des privilèges.

Alors Magdassan un ancien Gouverneur de provinces, dit en roulant ses yeux jaunes :

-- " Vraiment, Barca, а force de voyager, tu es devenu un Grec ou un Latin, je ne sais quoi ! Que parles-tu de récompenses pour ces hommes ? Périssent dix mille Barbares plutôt qu'un seul d'entre nous ! "

Les Anciens approuvaient de la tête en murmurant :

-- " Oui, faut-il tant se gêner ? On en trouve toujours ! "

-- " Et l'on s'en débarrasse commodément, n'est-ce pas ? On les abandonne, ainsi que vous avez fait en Sardaigne. On avertit l'ennemi du chemin qu'ils doivent prendre, comme pour ces Gaulois dans la Sicile, ou bien on les débarque au milieu de la mer. En revenant, j'ai vu le rocher tout blanc de leurs os ! "

-- " Quel malheur ! " fit impudemment Kapouras.

-- " Est-ce qu'ils n'ont pas cent fois tourné а l'ennemi ! " exclamaient les autres.

Hamilcar s'écria :

-- " Pourquoi donc, malgré vos lois, les avez-vous rappelés а Carthage ? Et quand ils sont dans votre ville, pauvres et nombreux au milieu de toutes vos richesses, l'idée ne vous vient pas de les affaiblir par la moindre division ! Ensuite vous les congédiez avec leurs femmes et avec leurs enfants, tous, sans garder un seul otage ! Comptiez-vous qu'ils s'assassineraient pour vous épargner la douleur de tenir vos serments ? Vous les haïssez, parce qu'ils sont forts ! Vous me haïssez encore plus, moi, leur maоtre ! Oh ! je l'ai senti, tout а l'heure, quand vous me baisiez les mains, et que vous vous reteniez tous pour ne pas les mordre ! "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:38

Si les lions qui dormaient dans la cour fussent entrés en hurlant, la clameur n'eût pas été plus épouvantable. Mais le pontife d'Eschmoûn se leva, et, les deux genoux l'un contre l'autre, les coudes au corps, tout droit et les mains а demi ouvertes, il dit :

-- " Barca, Carthage a besoin que tu prennes contre les Mercenaires le commandement général des forces puniques ! "

-- " Je refuse " , répondit Hamilcar.

-- " Nous te donnerons pleine autorité ! - " crièrent les chefs des Syssites.

-- " Non ! "

-- " Sans aucun contrôle, sans partage, tout l'argent que tu voudras, tous les captifs, tout le butin, cinquante zerets de terre par cadavre d'ennemi. "

-- " Non ! non ! parce qu'il est impossible de vaincre avec vous ! "

-- " Il en a peur. "

-- " Parce que vous êtes lâches, avares, ingrats, pusillanimes et fous ! "

-- Il les ménage !

-- " Pour se mettre а leur tête " , dit quelqu'un.

-- " Et revenir sur nous " , dit un autre ; et du fond de la salle, Hannon hurla :

-- " Il veut se faire roi ! "

Alors ils bondirent, en renversant les sièges et les flambeaux : leur foule s'élança vers l'autel ; ils brandissaient des poignards. Mais, fouillant sous ses manches, Hamilcar tira deux larges coutelas ; et а demi courbé, le pied gauche en avant, les yeux flamboyants, les dents serrées, il les défiait, immobile sous le candélabre d'or.

Ainsi, par précaution, ils avaient apporté des armes ; c'était un crime ; ils se regardèrent les uns les autres, effrayés. Comme tous étaient coupables, chacun bien vite se rassura, et peu а peu, tournant le dos au Suffète, ils redescendirent, enragés d'humiliation. Pour la seconde fois, ils reculaient devant lui. Pendant quelque temps, ils restèrent debout. Plusieurs qui s'étaient blessé les doigts les portaient а leur bouche ou les roulaient doucement dans le bas de leur manteau, et ils allaient s'en aller quand Hamilcar entendit ces paroles :

-- " Eh ! c'est une délicatesse pour ne pas affliger sa fille ! "

Une voix plus haute s'éleva :

-- " Sans doute, puisqu'elle prend ses amants parmi les Mercenaires ! "

D'abord il chancela, puis ses yeux cherchèrent rapidement Schahabarim. Mais, seul, le prêtre de Tanit était resté а sa place ; et Hamilcar n'aperçut de loin que son haut bonnet. Tous lui ricanaient а la face. A mesure qu'augmentait son angoisse, leur joie redoublait, et, au milieu des huées, ceux qui étaient par-derrière criaient :

-- " On l'a vu sortir de sa chambre ! "

-- " Un matin du mois de Tammouz ! "

-- " C'est le voleur du zaïmph ! "

-- " Un homme très beau ! "

-- " Plus grand que toi ! "

Il arracha sa tiare, insigne de sa dignité, -- sa tiare а huit rangs mystiques dont le milieu portait une coquille d'émeraude -- et а deux mains, de toutes ses forces, il la lança par terre ; les cercles d'or en se brisant rebondirent, et les perles sonnèrent sur les dalles. Ils virent alors sur la blancheur de son front une longue cicatrice ; elle s'agitait comme un serpent entre ses sourcils ; tous ses membres tremblaient. Il monta un des escaliers latéraux qui conduisaient sur l'autel et il marchait dessus ! C'était se vouer au Dieu, s'offrir en holocauste. Le mouvement de son manteau agitait les lueurs du candélabre plus bas que ses sandales, et la poudre fine, soulevée par ses pas, l'entourait comme un nuage jusqu'au ventre. Il s'arrêta entre les jambes du colosse d'airain. Il prit dans ses mains deux poignées de cette poussière dont la vue seule faisait frissonner d'horreur tous les Carthaginois, et il dit :

-- " Par les cent flambeaux de vos Intelligences ! par les huit feux des Kabyres ! par les étoiles, les météores et les volcans ! par tout ce qui brûle ! par la soif du Désert et la salure de l'Océan ! par la caverne d'Hadrumète et l'empire des Ames ! par l'extermination ! par la cendre de vos fils, et la cendre des frères de vos aïeux, avec qui maintenant je confonds la mienne ! vous, les Cent du Conseil de Carthage, vous avez menti en accusant ma fille ! Et moi, Hamilcar Barca, Suffète-de-la-mer, Chef des Riches et Dominateur du peuple, devant Moloch-а-tête-de- taureau, je jure... " On s'attendait а quelque chose d'épouvantable, mais il reprit d'une voix plus haute et plus calme : " Que même je ne lui en parlerai pas ! "

Les serviteurs sacrés, portant des peignes d'or, entrèrent, -- les uns avec des éponges de pourpre et les autres avec des branches de palmier. Ils relevèrent le rideau d'hyacinthe étendu devant la porte : et par l'ouverture de cet angle, on aperçut au fond des autres salles le grand ciel rose qui semblait continuer la voûte, en s'appuyant а l'horizon sur la mer toute bleue. Le soleil, sortant des flots, montait. Il frappa tout а coup contre la poitrine du colosse d'airain, divisé en sept compartiments que fermaient des grilles. Sa gueule aux dents rouges s'ouvrait dans un horrible bâillement ; ses naseaux énormes se dilataient, le grand jour l'animait, lui donnait un air terrible et impatient, comme s'il avait voulu bondir au- dehors pour se mêler avec l'astre, le Dieu, et parcourir ensemble les immensités.

Cependant les flambeaux répandus par terre brûlaient encore, en allongeant çа et lа sur les pavés de nacre comme des taches de sang. Les Anciens chancelaient, épuisés ; ils aspiraient а pleins poumons la fraоcheur de l'air ; la sueur coulait sur leurs faces livides ; а force d'avoir crié, ils ne s'entendaient plus. Mais leur colère contre le Suffète n'était point calmée ; en manière d'adieux ils lui jetaient des menaces, et Hamilcar leur répondait :

-- " A la nuit prochaine, Barca, dans le temple d'Eschmoûn ! "

-- " J'y serai ! "

-- " Nous te ferons condamner par les Riches ! "

-- " Et moi par le peuple ! "

-- " Prends garde de finir sur la croix ! "

-- " Et vous, déchirés dans les rues ! "

Dès qu'ils furent sur le seuil de la cour, ils reprirent un calme maintien.

Leurs coureurs et leurs cochers les attendaient а la porte. La plupart s'en allèrent sur des mules blanches. Le Suffète sauta dans son char, prit les rênes ; les deux bêtes, courbant leur encolure et frappant en cadence les cailloux qui rebondissaient, montèrent au grand galop toute la voie des Mappales, et le vautour d'argent, а la pointe du timon, semblait voler tant le char passait vite.

La route traversait un champ, planté de longues dalles, aiguës par le sommet, telles que des pyramides, et qui portaient, entaillée а leur milieu, une main ouverte comme si le mort couché dessous l'eût tendue vers le ciel pour réclamer quelque chose. Ensuite, étaient disséminées des cabanes en terre, en branchages, en claies de joncs, toutes de forme conique. De petits murs en cailloux, des rigoles d'eau vive, des cordes de sparterie, des haies de nopals séparaient irrégulièrement ces habitations, qui se tassaient de plus en plus, en s'élevant vers les jardins du Suffète. Mais Hamilcar tendait ses yeux sur une grande tour dont les trois étages faisaient trois monstrueux cylindres, le premier bâti en pierres, le second en briques, et le troisième, tout en cèdre, -- supportant une coupole de cuivre sur vingt-quatre colonnes de genévrier, d'où retombaient, en manière de guirlandes, des chaоnettes d'airain entrelacées. Ce haut édifice dominait les bâtiments qui s'étendaient а droite, les entrepôts, la maison-de-commerce, tandis que le palais des femmes se dressait au fond des cyprès, -- alignés comme deux murailles de bronze.

Quand le char retentissant fut entré par la porte étroite, il s'arrêta sous un large hangar, où des chevaux, retenus а des entraves, mangeaient des tas d'herbes coupées.

Tous les serviteurs accoururent. Ils faisaient une multitude, ceux qui travaillaient dans les campagnes, par terreur des soldats, ayant été ramenés а Carthage. Les laboureurs, vêtus de peaux de bêtes, traоnaient des chaоnes rivées а leurs chevilles ; les ouvriers des manufactures de pourpre avaient les bras rouges comme des bourreaux ; les marins, des bonnets verts ; les pêcheurs, des colliers de corail ; les chasseurs, un filet sur l'épaule ; et les gens de Mégara, des tuniques blanches ou noires, des caleçons de cuir, des calottes de paille, de feutre ou de toile, selon leur service ou leurs industries différentes.

Par-derrière se pressait une populace en haillons. Ils vivaient, ceux-lа, sans aucun emploi, loin des appartements, dormaient la nuit dans les jardins, dévoraient les restes des cuisines, -- moisissure humaine qui végétait а l'ombre du palais. Hamilcar les tolérait, par prévoyance encore plus que par dédain. Tous, en témoignage de joie, s'étaient mis une fleur а l'oreille, et beaucoup d'entre eux ne l'avaient jamais vu.

Mais des hommes, coiffés comme des sphinx et munis de grands bâtons, s'élancèrent dans la foule, en frappant de droite et de gauche. C'était pour repousser les esclaves curieux de voir le maоtre, afin qu'il ne fût pas assailli sous leur nombre et incommodé par leur odeur.

Alors, tous se jetèrent а plat ventre en criant :

-- " Oeil de Baal, que ta maison fleurisse ! "



" Et entre ces hommes, ainsi couchés par terre dans l'avenue des cyprès, l'Intendant-des-intendants, Abdalonim, coiffé d'une mitre blanche, s'avança vers Hamilcar, un encensoir а la main.

Salammbô descendait alors l'escalier des galères. Toutes ses femmes venaient derrière elle ; et, а chacun de ses pas, elles descendaient aussi. Les têtes des Négresses marquaient de gros points noirs la ligne des bandeaux а plaque d'or qui serraient le front des Romaines. D'autres avaient dans les cheveux des flèches d'argent, des papillons d'émeraude, ou de longues aiguilles étalées en soleil. Sur la confusion de ces vêtements blancs, jaunes et bleus, les anneaux, les agrafes, les colliers, les franges, les bracelets resplendissaient ; un murmure d'étoffes légères s'élevait ; on entendait le claquement des sandales avec le bruit sourd des pieds nus posant sur le bois : -- et, çа et lа, un grand eunuque, qui les dépassait des épaules, souriait la face en l'air. Quand l'acclamation des hommes se fut apaisée, en se cachant le visage avec leurs manches, elles poussèrent ensemble un cri bizarre, pareil au hurlement d'une louve, et il était si furieux et si strident qu'il semblait faire, du haut en bas, vibrer comme une lyre le grand escalier d'ébène tout couvert de femmes.

Le vent soulevait leurs voiles, et les minces tiges des papyrus se balançaient doucement. On était au mois de Schebaz, en plein hiver. Les grenadiers en fleur se bombaient sur l'azur du ciel, et, а travers les branches, la mer apparaissait avec une оle au loin, а demi perdue dans la brume.

Hamilcar s'arrêta, en apercevant Salammbô. Elle lui était survenue après la mort de plusieurs enfants mâles. D'ailleurs, la naissance des filles passait pour une calamité dans les religions du Soleil. Les Dieux, plus tard, lui avaient envoyé un fils ; mais il gardait quelque chose de son espoir trahi et comme l'ébranlement de la malédiction qu'il avait prononcée contre elle. Salammbô, cependant, continuait а marcher.

Des perles de couleurs variées descendaient en longues grappes de ses oreilles sur ses épaules et jusqu'aux coudes. Sa chevelure était crêpée, de façon а simuler un nuage. Elle portait, autour du cou, de petites plaques d'or quadrangulaires représentant une femme entre deux lions cabrés ; et son costume reproduisait en entier l'accoutrement de la Déesse. Sa robe d'hyacinthe, а manches larges, lui serrait la taille en s'évasant par le bas. Le vermillon de ses lèvres faisait paraоtre ses dents plus blanches, et l'antimoine de ses paupières ses yeux plus longs. Ses sandales, coupées dans un plumage d'oiseau, avaient des talons très hauts et elle était pâle extraordinairement, а cause du froid sans doute.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:38

Enfin elle arriva près d'Hamilcar, et, sans le regarder, sans lever la tête, elle lui dit :

-- " Salut, Oeil de Baalim, gloire éternelle ! triomphe ! loisir ! satisfaction ! richesse ! Voilа longtemps que mon coeur était triste, et la maison languissait. Mais le maоtre qui revient est comme Tainmmouz ressuscité ; et sous ton regard, ô père, une joie, une existence nouvelle va partout s'épanouir ! "

Et prenant des mains de Taanach un petit vase oblong où fumait un mélange de farine, de beurre, de cardamome et de vin : -- " Bois а pleine gorge " dit-elle, " la boisson du retour préparée par ta servante. "

Il répliqua --- " Bénédiction sur toi ! " et il saisit machinalement le vase d'or qu'elle lui tendait.

Cependant, il l'examinait avec une attention si âpre que Salammbô troublée balbutia :

-- " On t'a dit, ô maоtre ! ... "

-- " Oui ! je sais ! " fit Hamilcar а voix basse.

Etait-ce un aveu ? ou parlait-elle des Barbares ? Et il ajouta quelques mots vagues sur les embarras publics qu'il espérait а lui seul dissiper.

-- " O père ! " exclama Salammbô, " tu n'effaceras pas ce qui est irréparable ! "

Alors il se recula, et Salammbô s'étonnait de son ébahissement ; car elle ne songeait point а Carthage mais au sacrilège dont elle se trouvait complice. Cet homme, qui faisait trembler les légions et qu'elle connaissait а peine, l'effrayait comme un dieu ; il avait deviné, il savait tout, quelque chose de terrible allait venir. Elle s'écria : " Grâce ! "

Hamilcar baissa la tête, lentement.

Bien qu'elle voulût s'accuser, elle n'osait ouvrir les lèvres ; et cependant elle étouffait du besoin de se plaindre et d'être consolée. Hamilcar combattait l'envie de rompre son serment. Il le tenait par orgueil, ou par crainte d'en finir avec son incertitude : et il la regardait en face, de toutes ses forces, pour saisir ce qu'elle cachait au fond de son coeur.

Peu а peu, en haletant, Salammbô s'enfonçait la tête dans les épaules, écrasée par ce regard trop lourd. Il était sûr maintenant qu'elle avait failli dans l'étreinte d'un Barbare ; il frémissait, il leva ses deux poings. Elle poussa un cri et tomba entre ses femmes, qui s'empressèrent autour d'elle.

Hamilcar tourna les talons. Tous les intendants le suivirent.

On ouvrit la porte des entrepôts, et il entra dans une vaste salle ronde où aboutissaient, comme les rayons d'une roue а son moyeu, de longs couloirs qui conduisaient vers d'autres salles. Un disque de pierre s'élevait au centre avec des balustres pour soutenir des coussins accumulés sur des tapis.

Le Suffète se promena d'abord а grands pas rapides ; : il respirait bruyamment, il frappait la terre du talon, il se passait la main sur le front comme un homme harcelé par les mouches. Mais il secoua la tête, et, en apercevant l'accumulation des richesses, il se calma ; : sa pensée, qu'attiraient les perspectives des couloirs, se répandait dans les autres salles pleines de trésors plus rares. Des plaques de bronze, des lingots d'argent et des barres de fer alternaient avec les saumons d'étain apportés des Cassitérides par la mer Ténébreuse : les gommes du pays des Noirs débordaient de leurs sacs en écorce de palmier ; poudre d'or, tassée dans des outres, fuyait insensiblement par les coutures trop vieilles. De minces filaments, tirés des plantes marines, pendaient entre les lins d'Egypte, de Grèce, de Taprobane et de Judée : des madrépores, tels que de larges buissons, se hérissaient au pied des murs : et une odeur indéfinissable flottait, exhalaison des parfums, des cuirs, des épices et des plumes d'autruche liées en gros bouquets tout au haut de la voûte. Devant chaque couloir, des dents d'éléphant posées debout, en se réunissant par les pointes, formaient un arc au-dessus de la porte.

Enfin, il monta sur le disque de pierre. Tous les intendants se tenaient les bras croisés, la tête basse, tandis qu'Abdalonim levait d'un air orgueilleux sa mitre pointue.

Hamilcar interrogea le Chef-des-navires. C'était un vieux pilote aux paupières éraillées par le vent, et des flocons blancs descendaient jusqu'а ses hanches, comme si l'écume des tempêtes lui était restée sur la barbe.

Il répondit qu'il avait envoyé une flotte par Gadès et Thymiamata, pour tâcher d'atteindre Eziongaber, en doublant la Corne-du-Sud et le promontoire des Aromates.

D'autres avaient continué dans l'Ouest, durant quatre lunes, sans rencontrer de rivages ; mais la proue des navires s'embarrassait dans les herbes, l'horizon retentissait continuellement du bruit des cataractes, des brouillards couleur de sang obscurcissaient le soleil, une brise toute chargée de parfums endormait les équipages ; et а présent ils ne pouvaient rien dire, tant leur mémoire était troublée. Cependant on avait remonté les fleuves des Scythes, pénétré en Colchide, chez les Ingriens, chez les Estiens, ravi dans l'archipel quinze cents vierges et coulé bas tous les vaisseaux étrangers naviguant au-delа du cap Oestrymon, pour que le secret des routes ne fût pas connu. Le roi Ptolémée retenait l'encens de Schesbar, Syracuse, Elathia, la Corse et les оles n'avaient rien fourni, et le vieux pilote baissa la voix pour annoncer qu'une trirème était prise а Rusicada par les Numides, -- " car ils sont avec eux, Maоtre " .

Hamilcar fronça les sourcils ; puis il fit signe de parler au Chef-des- voyages, enveloppé d'une robe brune sans ceinture, et la tête prise dans une longue écharpe d'étoffe blanche qui, passant au bord de sa bouche, lui retombait par-derrière sur l'épaule.

Les caravanes étaient parties régulièrement а l'équinoxe d'hiver. Mais, de quinze cents hommes se dirigeant sur l'extrême Ethiopie avec d'excellents chameaux, des outres neuves et des provisions de toiles peintes, un seul avait reparu а Carthage, -- les autres étant morts de fatigue ou devenus fous par la terreur du désert ; -- et il disait avoir vu, bien au-delа du Harousch-Noir, après les Atarantes et le pays des grands singes, d'immenses royaumes où les moindres ustensiles sont tous en or, un fleuve couleur de lait, large comme une mer ; des forêts d'arbres bleus, des collines d'aromates, des monstres а figure humaine végétant sur les rochers et dont les prunelles, pour vous regarder, s'épanouissent comme des fleurs ; puis, derrière des lacs tout couverts de dragons, des montagnes de cristal qui supportent le soleil. D'autres étaient revenus de l'Inde avec des paons, du poivre et des tissus nouveaux. Quant а ceux qui vont acheter des calcédoines par le chemin des Syrtes et le temple d'Ammon, sans doute ils avaient péri dans les sables. Les caravanes de la Gétulie et de Phazzana avaient fourni leurs provenances habituelles ; mais il n'osait а présent, lui, le Chef-des-voyages, en équiper aucune.

Hamilcar comprit ; les Mercenaires occupaient la campagne. Avec un sourd gémissement, il s'appuya sur l'autre coude ; et le Chef-des- métairies avait si peur de parler, qu'il tremblait horriblement malgré ses épaules trapues et ses grosses prunelles rouges. Sa face, camarde comme celle d'un dogue, était surmontée d'un réseau en fils d'écorces ; il portait un ceinturon en peau de léopard avec tous les poils et où reluisaient deux formidables coutelas.

Dès qu'Hamilcar se détourna, il se mit, en criant, а invoquer tous les Baals. Ce n'était pas sa faute ! il n'y pouvait rien ! Il avait observé les températures, les terrains, les étoiles, fait les plantations au solstice d'hiver, les élagages au décours de la lune, inspecté les esclaves, ménagé leurs habits.

Mais Hamilcar s'irritait de cette loquacité. Il claqua de la langue et l'homme au coutelas d'une voix rapide :

-- " Ah ! Maоtre ! ils ont tout pillé ! tout saccagé ! tout détruit ! Trois mille pieds d'arbres sont coupés а Maschala, et а Ubada les greniers défoncés, les citernes comblées ! A Tedès, ils ont emporté quinze cents gomors de farine ; а Marazzana, tué les pasteurs, mangé les troupeaux, brûlé ta maison, ta belle maison а poutres de cèdre, où tu venais l'été ! Les esclaves de Tuburbo, qui sciaient de l'orge, se sont enfuis vers les montagnes ; et les ânes, les bardeaux, les mulets, les boeufs de Taormine, et les chevaux orynges, plus un seul ! tous emmenés ! C'est une malédiction ! je n'y survivrai pas ! " Il reprenait en pleurant : " Ah ! Si tu savais comme les celliers étaient pleins et les charrues reluisantes ! Ah ! les beaux béliers ! ah ! les beaux taureaux ! "

La colère d'Hamilcar l'étouffait. Elle éclata :

-- " Tais-toi ! Suis-je donc un pauvre ? Pas de mensonges ! dites vrai ! Je veux savoir tout ce que j'ai perdu, jusqu'au dernier sicle, jusqu'au dernier cab ! Abdalonim, apporte-moi les comptes des vaisseaux, ceux des caravanes ; ceux des métairies, ceux de la maison ! Et si votre conscience est trouble, malheur sur vos têtes ! Sortez ! "

Tous les intendants, marchant а reculons et les poings jusqu'а terre, sortirent.

Abdalonim alla prendre au milieu d'un casier, dans la muraille, des cordes а noeuds, des bandes de toile ou de papyrus, des omoplates de mouton chargées d'écritures fines. Il les déposa aux pieds d'Hamilcar, lui mit entre les mains un cadre de bois garni de trois fils intérieurs où étaient passées des boules d'or, d'argent et de corne, et il commença :

-- " Cent quatre-vingt-douze maisons dans les Mappales, louées aux Carthaginois-nouveaux а raison d'un béka par lune. "

-- " Non ! c'est trop ! ménage les pauvres ! et tu écriras les noms de ceux qui te paraоtront les plus hardis, en tâchant de savoir s'ils sont attachés а la République ! Après ? "

Abdalonim hésitait, surpris de cette générosité.

Hamilcar lui arracha des mains les bandes de toile.

-- " Qu'est-ce donc ? trois palais autour de Khamon а douze késitah par mois ! Mets-en vingt ! Je ne veux pas que les Riches me dévorent. "

L'Intendant-des-intendants, après un long salut, reprit :

-- " Prêté а Tigillas, jusqu'а la fin de la saison, deux kikar au denier trois, intérêt maritime : а Bar-Malkarth, quinze cents sicles sur le gage de trente esclaves. Mais douze sont morts dans les marais salins. "

-- " C'est qu'ils n'étaient pas robustes " , dit en riant le Suffète. " N'importe ! S'il a besoin d'argent, satisfais-le ! Il faut toujours prêter, et а des intérêts divers, selon la richesse des personnes. "
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:38

Alors le serviteur s'empressa de lire tout ce qu'avaient rapporté les mines de fer d'Annaba, les pêcheries de corail, les fabriques de pourpre, la ferme de l'impôt sur les Grecs domiciliés, l'exportation de l'argent en Arabie où il valait dix fois l'or, les prises des vaisseaux, déduction faite du dixième pour le temple de la Déesse.



-- " Chaque fois j'ai déclaré un quart de moins, Maоtre ! "



" Hamilcar comptait avec les billes ; elles sonnaient sous ses doigts.

-- " Assez ! Qu'as-tu payé ? "

-- " A Stratoniclès de Corinthe et а trois marchands d'Alexandrie, sur les lettres que voilа (elles sont rentrées), dix mille drachmes athéniennes et douze talents d'or syriens. La nourriture des équipages s'élevant а vingt mines par mois pour une trirème... "

-- " Je le sais ! combien de perdues ? "

-- " En voici le compte sur ces lames de plomb. " , dit l'intendant. " Quant aux navires nolisés en commun, comme il a fallu souvent jeter les cargaisons а la mer, on a réparti les pertes inégales par têtes d'associés. Pour des cordages empruntés aux arsenaux et qu'il a été impossible de leur rendre, les Syssites ont exigé huit cents késitah, avant l'expédition d'Utique. "

-- " Encore eux " fit Hamilcar en baissant la tête ; et il resta quelque temps comme écrasé par le poids de toutes les haines qu'il sentait sur lui.

-- " Mais je ne vois pas les dépenses de Mégara ? "

Abdalonim, en pâlissant, alla prendre, dans un autre casier, des planchettes de sycomore enfilées par paquets а des cordes de cuir.

Hamilcar l'écoutait, curieux des détails domestiques, et s'apaisant а la monotonie de cette voix qui énumérait des chiffres ; Abdalonim se ralentissait. Tout а coup il laissa tomber par terre les feuilles de bois et il se jeta lui-même а plat ventre, les bras étendus, dans la position des condamnés. Hamilcar, sans s'émouvoir, ramassa les tablettes ; et ses lèvres s'écartèrent et ses yeux s'agrandirent, lorsqu'il aperçut, а la dépense d'un seul jour, une exorbitante consommation de viandes, de poissons, d'oiseaux, de vins et d'aromates, avec des vases brisés, des esclaves morts, des tapis perdus.

Abdalonim, toujours prosterné, lui apprit le festin des Barbares. Il n'avait pu se soustraire а l'ordre des Anciens, -- Salammbô, d'ailleurs, voulant que l'on prodiguât l'argent pour mieux recevoir les soldats.

Au nom de sa fille, Hamilcar se leva d'un bond. Puis, en serrant les lèvres, il s'accroupit sur les coussins ; il en déchirait les franges avec ses ongles, haletant, les prunelles fixes.

-- " Lève-toi ! , " dit-il ; et il descendit.

Abdalonim le suivait ; ses genoux tremblaient. Mais, saisissant une barre de fer, il se mit comme un furieux а desceller les dalles. Un disque de bois sauta, et bientôt parurent sur la longueur du couloir plusieurs de ces larges couvercles qui bouchaient des fosses où l'on conservait le grain.

-- " Tu le vois, Oeil de Baal, " dit le serviteur en tremblant, " ils n'ont pas encore tout pris ! et elles sont profondes, chacune, de cinquante coudées et combles jusqu'au bord ! Pendant ton voyage, j'en ai fait creuser dans les arsenaux, dans les jardins, partout ! ta maison est pleine de blé, comme ton coeur de sagesse. "

Un sourire passa sur le visage d'Hamilcar :



: -- " C'est bien, Abdalonim ! " Puis, se penchant а son oreille : " Tu en feras venir de l'Etrurie, du Brutium, d'où il te plaira, et n'importe а quel prix ! Entasse et garde ! Il faut que je possède, а moi seul, tout le blé de Carthage. "

Puis, quand ils furent а l'extrémité du couloir, Abdalonim, avec une des clefs qui pendaient а sa ceinture, ouvrit une grande chambre quadrangulaire, divisée au milieu par des piliers de cèdre. Des monnaies d'or, d'argent et d'airain, disposées sur des tables ou enfoncées dans des niches, montaient le long des quatre murs jusqu'aux lambourdes du toit. D'énormes couffes en peau d'hippopotame supportaient, dans les coins, des rangs entiers de sacs plus petits ; des tas de billion faisaient des monticules sur les dalles ; et, çа et lа, quelque pile trop haute s'étant écroulée avait l'air d'une colonne en ruine. Les grandes pièces de Carthage, représentant Tanit avec un cheval sous un palmier, se mêlaient а celles des colonies, marquées d'un taureau, d'une étoile, d'un globe ou d'un croissant. Puis l'on voyait disposées, par sommes inégales, des pièces de toutes les valeurs, de toutes les dimensions, de tous les âges, -- depuis les vieilles d'Assyrie, minces comme l'ongle, jusqu'aux vieilles du Latium, plus épaisses que la main, avec les boutons d'Egine, les tablettes de la Bactriane, les courtes tringles de l'ancienne Lacédémone ; plusieurs étaient couvertes de rouille, encrassées, verdies par l'eau ou noircies par le feu, ayant été prises dans des filets ou après les sièges parmi les décombres des villes. Le Suffète eut bien vite supputé si les sommes présentes correspondaient aux gains et aux dommages qu'on venait de lui lire ; et il s'en allait lorsqu'il aperçut trois jarres d'airain complètement vides. Abdalonim détourna la tête en signe d'horreur, et Hamilcar résigné ne parla point.

Ils traversèrent d'autres couloirs, d'autres salles et arrivèrent enfin devant une porte où, pour la garder mieux, un homme était attaché par le ventre а une longue chaоne scellée contre le mur, coutume des Romains nouvellement introduite а Carthage. Sa barbe et ses ongles avaient démesurément poussé, et il se balançait de droite et de gauche avec l'oscillation continuelle des bêtes captives. Sitôt qu'il reconnut Hamilcar, il s'élança vers lui en criant :

-- " Grâce, Oeil de Baal ! pitié ! tue-moi ! Voilа dix ans que je n'ai vu le soleil ! Au nom de ton père, grâce ! "

Hamilcar, sans lui répondre, frappa dans ses mains, trois hommes parurent ; et, tous les quatre а la fois, en raidissant leurs bras, ils retirèrent de ses anneaux la barre énorme qui fermait la porte. Hamilcar prit un flambeau, et disparut dans les ténèbres.

C'était, croyait-on, l'endroit des sépultures de la famille ; mais on n'eût trouvé qu'un large puits. Il était creusé seulement pour dérouter les voleurs, et ne cachait rien. Hamilcar passa auprès ; puis, en se baissant, il fit tourner sur ses rouleaux une meule très lourde, et, par cette ouverture, il entra dans un appartement bâti en forme de cône.

Des écailles d'airain couvraient les murs ; au milieu, sur un piédestal de granit, s'élevait la statue d'un Kabyre avec le nom d'Alètes, inventeur des mines dans la Celtibérie. Contre sa base, par terre, étaient disposés en croix de larges boucliers d'or et des vases d'argent monstrueux, а goulot fermé, d'une forme extravagante et qui ne pouvaient servir ; car on avait coutume de fondre ainsi des quantités de métal pour que les dilapidations et même les déplacements fussent presque impossibles.

Avec son flambeau, il alluma une lampe de mineur fixée au bonnet de l'idole ; des feux verts, jaunes, bleus, violets, couleur de vin, couleur de sang, tout а coup, illuminèrent la salle. Elle était pleine de pierreries qui se trouvaient dans des calebasses d'or accrochées comme des lampadaires aux lames d'airain, ou dans leurs blocs natifs rangés au bas du mur. C'étaient des callaïs arrachées des montagnes а coups de fronde, des escarboucles formées par l'urine des lynx, des glossopètres tombés de la lune, des tyanos, des diamants, des sandastrum, des béryls, avec les trois espèces de rubis, les quatre espèces de saphir et les douze espèces d'émeraudes. Elles fulguraient, pareilles а des éclaboussures de lait, а des glaçons bleus, а de la poussière d'argent, et jetaient leurs lumières en nappes, en rayons, en étoiles. Les céraunies engendrées par le tonnerre étincelaient près des calcédoines qui guérissent les poisons. Il y avait des topazes du mont Zabarca pour prévenir les terreurs, des opales de la Bactriane qui empêchent les avortements, et des cornes d'Ammon que l'on place sous les lits afin d'avoir des songes.

Les feux des pierres et les flammes de la lampe se miraient dans les grands boucliers d'or. Hamilcar, debout, souriait, les bras croisés ; -- et il se délectait moins dans le spectacle que dans la conscience de ses richesses. Elles étaient inaccessibles, inépuisables, infinies. Ses aïeux, dormant sous ses pas, envoyaient а son coeur quelque chose de leur éternité. Il se sentait tout près des génies souterrains. C'était comme la joie d'un Kabyre ; et les grands rayons lumineux frappant son visage lui semblaient l'extrémité d'un invisible réseau, qui, а travers des abоmes, l'attachaient au centre du monde.

Une idée le fit tressaillir, et, s'étant placé derrière l'idole, il marcha droit vers le mur. Puis il examina parmi les tatouages de son bras une ligne horizontale avec deux autres perpendiculaires, ce qui exprimait, en chiffres chananéens, le nombre treize. Alors il compta jusqu'а la treizième des plaques d'airain, releva encore une fois sa large manche ; et, la main droite étendue, il lisait а une autre place de son bras d'autres lignes plus compliquées, tandis qu'il promenait ses doigts délicatement, а la façon d'un joueur de lyre. Enfin, avec son pouce, il frappa sept coups ; et, d'un seul bloc, toute une partie de la muraille tourna.

Elle dissimulait une sorte de caveau, où étaient enfermées des choses mystérieuses, qui n'avaient pas de nom, et d'une incalculable valeur. Hamilcar descendit les trois marches ; il prit dans une cuve d'argent une peau de lama flottant sur un liquide noir, puis il remonta.

Abdalonim se remit alors а marcher devant lui. Il frappait les pavés avec sa haute canne garnie de sonnettes au pommeau, et, devant chaque appartement, criait le nom d'Hamilcar, entouré de louanges et de bénédictions.

Dans la galerie circulaire où aboutissaient tous les couloirs, on avait accumulé le long des murs des poutrelles d'algummin, des sacs de lausonia, des gâteaux en terre de Lemnos, et des carapaces de tortue toutes pleines de perles. Le Suffète, en passant, les effleurait avec sa robe, sans même regarder de gigantesques morceaux d'ambre, matière presque divine formée par les rayons du soleil.

Un nuage de vapeur odorante s'échappa.

-- " Pousse la porte ! "

Ils entrèrent.

Des hommes nus pétrissaient des pâtes, broyaient des herbes, agitaient des charbons, versaient de l'huile dans des jarres, ouvraient et fermaient les petites cellules ovoïdes creusées tout autour de la muraille et si nombreuses que l'appartement ressemblait а l'intérieur d'une ruche. Du myrobalon, du bdellium, du safran et des violettes en débordaient. Partout étaient éparpillées des gommes, des poudres, des racines, des fioles de verre, des branches de filipendule, des pétales de roses ; et l'on étouffait dans les senteurs, malgré les tourbillons de styrax qui grésillait au milieu sur un trépied d'airain.

Le Chef-des-odeurs-suaves, pâle et long comme un flambeau de cire, s'avança vers Hamilcar pour écraser dans ses mains un rouleau de métopion, tandis que deux autres lui frottaient les talons avec des feuilles de baccaris. Il les repoussa ; c'étaient des Cyrénéens de moeurs infâmes, mais que l'on considérait а cause de leurs secrets.

Afin de montrer sa vigilance, le Chef-des-odeurs offrit au Suffète, sur une cuiller d'électrum, un peu de malobathre а goûter ; puis, avec une alène, il perça trois besoars indiens. Le maоtre, qui savait les artifices, prit une corne pleine de baume, et, l'ayant approchée des charbons, il la pencha sur sa robe ; une tache brune y parut, c'était une fraude. Alors, il considéra le Chef-des-odeurs fixement, et, sans rien dire, lui jeta la corne de gazelle en plein visage.

Si indigné qu'il fût des falsifications commises а son préjudice, en apercevant des paquets de nard qu'on emballait pour les pays d'outre- mer, il ordonna d'y mêler de l'antimoine, afin de le rendre plus lourd.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:39

Puis il demanda où se trouvaient trois boоtes de psagas, destinées а son usage.

Le Chef-des-odeurs avoua qu'il n'en savait rien, des soldats étaient venus avec des couteaux, en hurlant ; il leur avait ouvert les cases.

-- " Tu les crains donc plus que moi ! " , s'écria le Suffète ; et, а travers la fumée, ses prunelles, comme des torches, étincelaient sur le grand homme pâle qui commençait а comprendre. " Abdalonim ! avant le coucher du soleil, tu le feras passer par les verges. Déchire-le ! "

Ce dommage, moindre que les autres, l'avait exaspéré ; car, malgré ses efforts pour les bannir de sa pensée, il retrouvait continuellement les Barbares. Leurs débordements se confondaient avec la honte de sa fille, et il en voulait а toute la maison de la connaоtre et de ne pas la lui dire. Mais quelque chose le poussait а s'enfoncer dans son malheur ; et, pris d'une rage d'inquisition, il visita sous les hangars, derrière la maison-de- commerce, les provisions de bitume, de bois, d'ancres et de cordages, de miel et de cire, le magasin des étoffes, les réserves de nourritures, le chantier des marbres, le grenier du silphium.

Il alla de l'autre côté des jardins inspecter, dans leurs cabanes, les artisans domestiques dont on vendait les produits. Des tailleurs brodaient des manteaux, d'autres tressaient des filets, d'autres peignaient des coussins, découpaient des sandales, des ouvriers d'Egypte avec un coquillage polissaient des papyrus, la navette des tisserands claquait, les enclumes des armuriers retentissaient.

Hamilcar leur dit :

-- " Battez des glaives ! battez toujours ! il m'en faudra. " Et il tira de sa poitrine la peau d'antilope macérée dans les poisons pour qu'on lui taillât une cuirasse plus solide que celles d'airain, et qui serait inattaquable au fer et а la flamme.

Dès qu'il abordait les ouvriers, Abdalonim, afin de détourner sa colère, tâchait de l'irriter contre eux en dénigrant leurs ouvrages par des murmures.

-- " Quelle besogne ! c'est une honte ! Vraiment le Maоtre est trop bon. " Hamilcar, sans l'écouter, s'éloignait. Il se ralentit, car de grands arbres calcinés d'un bout а l'autre, comme on en trouve dans les bois où les pasteurs ont campé, barraient les chemins ; et les palissades étaient rompues, l'eau des rigoles se perdait, des éclats de verres, des ossements de singes apparaissaient au milieu des flaques bourbeuses. Quelque bribe d'étoffe çа et lа pendait aux buissons ; sous les citronniers, les fleurs pourries faisaient un fumier jaune. En effet, les serviteurs avaient tout abandonné, croyant que le maоtre ne reviendrait plus.

A chaque pas, il découvrait quelque désastre nouveau, une preuve encore de cette chose qu'il s'était interdit d'apprendre. Voilа maintenant qu'il souillait ses brodequins de pourpre en écrasant des immondices ; et il ne tenait pas ces hommes, tous devant lui au bout d'une catapulte, pour les faire voler en éclats ! Il se sentait humilié de les avoir défendus ; c'était une duperie, une trahison ; et, comme il ne pouvait se venger ni des soldats, ni des Anciens, ni de Salammbô, ni de personne, et que sa colère cherchait quelqu'un, il condamna aux mines, d'un seul coup, tous les esclaves des jardins.

Abdalonim frissonnait chaque fois qu'il le voyait se rapprocher des parcs. Mais Hamilcar prit le sentier du moulin, d'où l'on entendait sortir une mélopée lugubre.

Au milieu de la poussière, les lourdes meules tournaient, c'est-а-dire deux cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un entonnoir, virait sur le second а l'aide de fortes barres. Avec leur poitrine et leurs bras des hommes poussaient, tandis que d'autres, attelés, tiraient. Le frottement de la bricole avait formé autour de leurs aisselles des croûtes purulentes comme on en voit au garrot des ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait а peine leurs reins et pendait par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, toutes leurs poitrines haletaient d'accord. Ils avaient sur la bouche, fixée par deux chaоnettes, de bronze, une muselière, pour qu'il leur fût impossible de manger la farine, et des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les empêcher d'en prendre.

A l'entrée du maоtre, les barres de bois craquèrent plus fort. Le grain, en se broyant, grinçait. Plusieurs tombèrent sur les genoux ; les autres, continuant, passaient par-dessus.

Il demanda Giddenem, le gouverneur des esclaves ; et ce personnage parut, étalant sa dignité dans la richesse de son costume ; car sa tunique, fendue sur les côtés, était de pourpre fine, de lourds anneaux tiraient ses oreilles, et, pour joindre les bandes d'étoffes qui enveloppaient ses jambes, un lacet d'or, comme un serpent autour d'un arbre, montait de ses chevilles а ses hanches. Il tenait dans ses doigts, tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates pour reconnaоtre les hommes sujets au mal sacré.

Hamilcar lui fit signe de détacher les muselières. Alors tous, avec des cris de bêtes affamées, se ruèrent sur la farine, qu'ils dévoraient en s'enfonçant le visage dans les tas.

-- " Tu les exténues ! " dit le Suffète.

Giddenem répondit qu'il fallait cela pour les dompter.

-- " Ce n'était guère la peine de t'envoyer а Syracuse dans l'école des esclaves. Fais venir les autres ! "

Et les cuisiniers, les sommeliers, les palefreniers, les coureurs, les porteurs de litière, les hommes des étuves et les femmes avec leurs enfants, tous se rangèrent dans le jardin sur une seule ligne, depuis la maison-de-commerce jusqu'au parc des bêtes fauves. Ils retenaient leur haleine. Un silence énorme emplissait Mégara. Le soleil s'allongeait sur la lagune, au bas des catacombes. Les paons piaulaient. Hamilcar, pas а pas, marchait.

-- " Qu'ai-je а faire de ces vieux ? " dit-il ; " vends-les ! C'est trop de Gaulois, ils sont ivrognes ! et trop de Crétois, ils sont menteurs ! Achète- moi des Cappadociens, des Asiatiques et des Nègres. "

Il s'étonna du petit nombre des enfants. -- " Chaque année, Giddenem, la maison doit avoir des naissances ! Tu laisseras toutes les nuits les cases ouvertes pour qu'ils se mêlent en liberté. "

Il se fit montrer ensuite les voleurs, les paresseux, les mutins. Il distribuait des châtiments avec des reproches а Giddenem ; et Giddenem, comme un taureau, baissait son front bas, où s'entrecroisaient deux larges sourcils.

-- " Tiens, Oeil de Baal " , dit-il, en désignant un Libyen robuste, " en voilа un que l'on a surpris la corde au cou. "

-- " Ah ! tu veux mourir ? " fit dédaigneusement le Suffète.

Et l'esclave, d'un ton intrépide :

-- " Oui ! "

Alors, sans se soucier de l'exemple ni du dommage pécuniaire, Hamilcar dit aux valets :

-- " Emportez-le ! "

Peut-être y avait-il dans sa pensée l'intention d'un sacrifice. C'était un malheur qu'il s'infligeait afin d'en prévenir de plus terribles.

Giddenem avait caché les mutilés derrière les autres. Hamilcar les aperçut :

-- " Qui t'a coupé le bras, а toi ? "

-- " Les soldats, Oeil de Baal. "

Puis, а un Samnite qui chancelait comme un héron blessé :

-- " Et toi, qui t'a fait cela ? "

C'était le gouverneur, en lui cassant la jambe avec une barre de fer.

Cette atrocité imbécile indigna le Suffète ; et, arrachant des mains de Giddenem son collier de gagates :

-- " Malédiction au chien qui blesse le troupeau. Estropier des esclaves, bonté de Tanit ! Ah ! tu ruines ton maоtre ! Qu'on l'étouffe dans le fumier. Et ceux qui manquent ? Où sont-ils ? Les as-tu assassinés avec les soldats ? "

Sa figure était si terrible que toutes les femmes s'enfuirent. Les esclaves, se reculant, faisaient un grand cercle autour d'eux ; Giddenem baisait frénétiquement ses sandales ; Hamilcar, debout, restait les bras levés sur lui.

Mais, l'intelligence lucide comme au plus fort des batailles, il se rappelait mille choses odieuses, des ignominies dont il s'était détourné ; et, а la lueur de sa colère, comme aux fulgurations d'un orage, il revoyait d'un seul coup tous ses désastres а la fois. Les gouverneurs des campagnes avaient fui par terreur des soldats, par connivence peut-être, tous le trompaient, depuis trop longtemps il se contenait.

-- " Qu'on les amène ! " cria-t-il, " et marquez-les au front avec des fers rouges, comme des lâches ! "

Alors, on apporta et l'on répandit au milieu du jardin des entraves, des carcans, des couteaux, des chaоnes pour les condamnés aux mines, des cippes qui serraient les jambes, des numella qui enfermaient les épaules, et des scorpions, fouets а triples lanières terminées par des griffes en airain.

Tous furent placés la face vers le soleil, du côté de Moloch-dévorateur, étendus par terre sur le ventre ou sur le dos, et les condamnés а la flagellation, debout contre les arbres, avec deux hommes auprès d'eux, un qui comptait les coups et un autre qui frappait.

Il frappait а deux bras ; les lanières en sifflant faisaient voler l'écorce des platanes. Le sang s'éparpillait en pluie dans les feuillages, et des masses rouges se tordaient au pied des arbres en hurlant. Ceux que l'on ferrait s'arrachaient le visage avec les ongles. On entendait les vis de bois craquer ; des heurts sourds retentissaient ; parfois un cri aigu, tout а coup, traversait l'air. Du côté des cuisines, entre des vêtements en lambeaux et des chevelures abattues, des hommes, avec des éventails, avivaient des charbons, et une odeur de chair qui brûle passait. Les flagellés défaillant, mais retenus par les liens de leurs bras, roulaient leur tête sur leurs épaules en fermant les yeux. Les autres, qui regardaient, se mirent а crier d'épouvante, et les lions, se rappelant peut-être le festin, s'allongeaient en bâillant contre le bord des fosses.

On vit alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la parcourait rapidement de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar l'aperçut. Il lui sembla qu'elle levait les bras de son côté pour demander grâce ; avec un geste d'horreur, il s'enfonça dans le parc des éléphants.

Ces animaux faisaient l'orgueil des grandes maisons puniques. Ils avaient porté les aïeux, triomphé dans les guerres, et on les vénérait comme favoris du Soleil.

Ceux de Mégara étaient les plus forts de Carthage. Hamilcar, avant de partir, avait exigé d'Abdalonim le serment qu'il les surveillerait. Mais ils étaient morts de leurs mutilations ; et trois seulement restaient, couchés au milieu de la cour, sur la poussière, devant les débris de leur mangeoire.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:39

Ils le reconnurent et vinrent а lui.

L'un avait les oreilles horriblement fendues, l'autre au genou une large plaie, et le troisième la trompe coupée.

Cependant, ils le regardaient d'un air triste, comme des personnes raisonnables ; et celui qui n'avait plus de trompe, en baissant sa tête énorme et pliant les jarrets, tâchait de le flatter doucement avec l'extrémité hideuse de son moignon.

A cette caresse de l'animal, deux larmes lui jaillirent des yeux. Il bondit sur Abdalonim.

-- " Ah ! misérable ! la croix ! la croix ! "

Abdalonim, s'évanouissant, tomba par terre а la renverse.

Derrière les fabriques de pourpre, dont les lentes fumées bleues montaient dans le ciel, un aboiement de chacal retentit ; Hamilcar s'arrêta.

La pensée de son fils, comme l'attouchement d'un dieu, l'avait tout а coup calmé. C'était un prolongement de sa force, une continuation indéfinie de sa personne qu'il entrevoyait, et les esclaves ne comprenaient pas d'où lui était venu cet apaisement.

En se dirigeant vers les fabriques de pourpre, il passa devant l'ergastule, longue maison de pierre noire bâtie dans une fosse carrée avec un petit chemin tout autour et quatre escaliers aux angles.

Pour achever son signal, Iddibal sans doute attendait la nuit. Rien ne presse encore, songeait Hamilcar ; et il descendit dans la prison. Quelques-uns lui crièrent : -- " Retourne " ; les plus hardis le suivirent.

La porte ouverte battait au vent. Le crépuscule entrait par les meurtrières étroites, et l'on distinguait dans l'intérieur des chaоnes brisées pendant aux murs.

Voilа tout ce qui restait des captifs de guerre.

Alors Hamilcar pâlit extraordinairement, et ceux qui étaient penchés en dehors sur la fosse le virent qui s'appuyait d'une main contre le mur pour ne pas tomber.

Mais le chacal, trois fois de suite, cria. Hamilcar releva la tête ; il ne proféra pas une parole, il ne fit pas un geste. Puis, quand le soleil fut complètement couché, il disparut derrière la haie de nopals, et le soir, а l'assemblée des Riches, dans le temple d'Eschmoûn, il dit en entrant :

-- " Lumières des Baalim, j'accepte le commandement des forces puniques contre l'armée des Barbares ! "

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Chapitre 8

LA BATAILLE DU MACAR

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Dès le lendemain, il tira des Syssites deux cent vingt-trois mille kikar d'or, il décréta un impôt de quatorze shekel sur les Riches. Les femmes mêmes contribuèrent ; on payait pour les enfants, et, chose monstrueuse dans les habitudes carthaginoises, il força les collèges des prêtres а fournir de l'argent.

Il réclama tous les chevaux, tous les mulets, toutes les armes. Quelques- uns voulurent dissimuler leurs richesses, on vendit leurs biens ; et, pour intimider l'avarice des autres, il donna soixante armures et quinze cents gommor de farine, autant а lui seul que la Compagnie-de-l'ivoire.

Il envoya dans la Ligurie acheter des soldats, trois mille montagnards habitués а combattre des ours ; d'avance on leur paya six lunes, а quinze mines par jour. Cependant, il fallait une armée. Mais il n'accepta pas, comme Hannon, tous les citoyens. Il repoussa d'abord les gens d'occupations sédentaires, puis ceux qui avaient le ventre trop gros ou l'aspect pusillanime ; et il admit des hommes déshonorés, la crapule de Malqua, des fils de Barbares, des affranchis. Pour récompense, il promit а des Carthaginois-nouveaux le droit de cité complet.

Son premier soin fut de réformer la Légion. Ces beaux jeunes hommes qui se considéraient comme la majesté militaire de la République, se gouvernaient eux-mêmes. Il cassa leurs officiers ; il les traitait rudement, les faisait courir, sauter, monter tout d'une haleine la pente de Byrsa, lancer des javelots, lutter corps а corps, coucher la nuit sur les places. Leurs familles venaient les voir et les plaignaient.

Il commanda des glaives plus courts, des brodequins plus forts. Il fixa le nombre des valets et réduisit les bagages ; et comme on gardait dans le temple de Moloch trois cents pilums romains, malgré les réclamations du pontife, il les prit.

Avec ceux qui étaient revenus d'Utique et d'autres que les particuliers possédaient, il organisa une phalange de soixante-douze éléphants et les rendit formidables. Il arma leurs conducteurs d'un maillet et d'un ciseau, afin de pouvoir dans la mêlée leur fendre le crâne s'ils s'emportaient.

Il ne permit point que ses généraux fussent nommés par le Grand- Conseil. Les Anciens tâchaient de lui objecter les lois, il passait au travers ; on n'osait plus murmurer, tout pliait sous la violence de son génie.

A lui seul il se chargeait de la guerre, du gouvernement et des finances ; et, afin de prévenir les accusations, il demanda comme examinateur de ses comptes le suffète Hannon.

Il faisait travailler aux remparts, et, pour avoir des pierres, démolir les vieilles murailles intérieures, а présent inutiles. Mais la différence des fortunes, remplaçant la hiérarchie des races, continuait а maintenir séparés les fils des vaincus et ceux des conquérants ; aussi les patriciens virent d'un oeil irrité la destruction de ces ruines, tandis que la plèbe, sans trop savoir pourquoi, s'en réjouissait.

Les troupes en armes, du matin au soir, défilaient dans les rues ; а chaque moment on entendait sonner les trompettes ; sur des chariots passaient des boucliers, des tentes, des piques : les cours étaient pleines de femmes qui déchiraient de la toile ; l'ardeur de l'un а l'autre se communiquait : l'âme d'Hamilcar emplissait la République.

Il avait divisé ses soldats par nombres pairs, en ayant soin de placer dans la longueur des files, alternativement, un homme fort et un homme faible, pour que le moins vigoureux ou le plus lâche fût conduit а la fois et poussé par deux autres. Mais avec ses trois mille Ligures et les meilleurs de Carthage, il ne put former qu'une phalange simple de quatre mille quatre-vingt-seize hoplites, défendus par des casques de bronze, et qui maniaient des sarisses de frêne, longues de quatorze coudées.

Deux mille jeunes hommes portaient des frondes, un poignard et des sandales. Il les renforça de huit cents autres armés d'un bouclier rond et d'un glaive а la romaine.

La grosse cavalerie se composait des dix-neuf cents gardes qui restaient de la Légion, couverts par des lames de bronze vermeil, comme les Clinabares assyriens. Il avait de plus quatre cents archers а cheval, de ceux qu'on appelait des Tarentins, avec des bonnets en peau de belette, une hache а double tranchant et une tunique de cuir. Enfin douze cents Nègres du quartier des caravanes, mêlés aux Clinabares, devaient courir auprès des étalons, en s'appuyant d'une main sur la crinière. Tout était prêt, et cependant Hamilcar ne partait pas.

Souvent la nuit il sortait de Carthage, seul, et il s'enfonçait plus loin que la lagune, vers les embouchures du Macar. Voulait-il se joindre aux Mercenaires ? Les Ligures campant sur les Mappales entouraient sa maison.

Les appréhensions des Riches parurent justifiées quand on vit, un jour, trois cents Barbares s'approcher des murs. Le Suffète leur ouvrit les portes ; c'étaient des transfuges ; ils accouraient vers leur maоtre, entraоnés par la crainte ou par la fidélité.

Le retour d'Hamilcar n'avait point surpris les Mercenaires ; cet homme, dans leurs idées, ne pouvait pas mourir. Il revenait pour accomplir ses promesses : espérance qui n'avait rien d'absurde tant l'abоme était profond entre la Patrie et l'Armée. D'ailleurs, ils ne se croyaient point coupables ; on avait oublié le festin.

Les espions qu'ils surprirent les détrompèrent. Ce fut un triomphe pour les acharnés ; les tièdes même devinrent furieux. Puis les deux sièges les accablaient d'ennui ; rien n'avançait ; mieux valait une bataille ! Aussi beaucoup d'hommes se débandaient, couraient la campagne. A la nouvelle des armements ils revinrent ; Mâtho en bondit de joie. " Enfin ! enfin ! " s'écria-t-il.

Alors le ressentiment qu'il gardait а Salammbô se tourna contre Hamilcar. Sa haine, maintenant, apercevait une proie déterminée ; et comme la vengeance devenait plus facile а concevoir, il croyait presque la tenir et déjа s'y délectait. En même temps il était pris d'une tendresse plus haute, dévoré par un désir plus âcre. Tour а tour il se voyait au milieu des soldats, brandissant sur une pique la tête du Suffète, puis dans la chambre au lit de pourpre, serrant la vierge entre ses bras, couvrant sa figure de baisers, passant ses mains sur ses grands cheveux noirs ; et cette imagination qu'il savait irréalisable le suppliciait. Il se jura, puisque ses compagnons l'avaient nommé schalischim, de conduire la guerre ; la certitude qu'il n'en reviendrait pas le poussait а la rendre impitoyable.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

Message  _angie_ le Jeu 15 Nov - 19:39

Il arriva chez Spendius, et lui dit :

-- " Tu vas prendre tes hommes ! J'amènerai les miens. Avertis Autharite ! Nous sommes perdus si Hamilcar nous attaque ! M'entends-tu ? Lève- toi ! "

Spendius demeura stupéfait devant cet air d'autorité. Mâtho, d'habitude, se laissait conduire, et les emportements qu'il avait eus étaient vite retombés. Mais а présent il semblait tout а la fois plus calme et plus terrible ; une volonté superbe fulgurait dans ses yeux, pareille а la flamme d'un sacrifice.

Le Grec n'écouta pas ses raisons. Il habitait une des tentes carthaginoises а bordures de perles, buvait des boissons fraоches dans des coupes d'argent, jouait au cottabe, laissait croоtre sa chevelure et conduisait le siège avec lenteur. Du reste, il avait pratiqué des intelligences dans la ville et ne voulait point partir, sûr qu'avant peu de jours elle s'ouvrirait.

Narr'Havas, qui vagabondait entre les trois armées, se trouvait alors près de lui. Il appuya son opinion, et même il blâma le Libyen de vouloir, par un excès de courage, abandonner leur entreprise.

-- " Va-t'en, si tu as peur ! " s'écria Mâtho ; " tu nous avais promis de la poix, du soufre, des éléphants, des fantassins, des chevaux ! où sont-ils ? "

Narr'Havas lui rappela qu'il avait exterminé les dernières cohortes d'Hannon ; -- quant aux éléphants, on les chassait dans les bois, il armait les fantassins, les chevaux étaient en marche ; et le Numide, en caressant la plume d'autruche qui lui retombait sur l'épaule, roulait ses yeux comme une femme et souriait d'une manière irritante. Mâtho, devant lui, ne trouvait rien а répondre.

Mais un homme que l'on ne connaissait pas entra, mouillé de sueur, effaré, les pieds saignants, la ceinture dénouée ; sa respiration secouait ses flancs maigres а les faire éclater, et tout en parlant un dialecte inintelligible, il ouvrait de grands yeux, comme s'il eût raconté quelque bataille. Le roi bondit dehors et appela ses cavaliers.

Ils se rangèrent dans la plaine, en formant un cercle devant lui. Narr'Havas, а cheval, baissait la tête et se mordait les lèvres. Enfin il sépara ses hommes en deux moitiés, dit а la première de l'attendre ; puis d'un geste impérieux, enlevant les autres au galop, il disparut dans l'horizon, du côté des montagnes.

-- " Maоtre ! " murmura Spendius, " je n'aime pas ces hasards extraordinaires, le Suffète qui revient, Narr'Havas qui s'en va... "

-- " Eh ! qu'importe ? " , fit dédaigneusement Mâtho.

C'était une raison de plus pour prévenir Hamilcar en rejoignant Autharite. Mais si l'on abandonnait le siège des villes, leurs habitants sortiraient, les attaqueraient par-derrière, et l'on aurait en face des Carthaginois. Après beaucoup de paroles, les mesures suivantes furent résolues et immédiatement exécutées.

Spendius, avec quinze mille hommes, se porta jusqu'au pont bâti sur le Macar, а trois milles d'Utique ; on en fortifia les angles par quatre tours énormes garnies de catapultes. Avec des troncs d'arbres, des pans de roches, des entrelacs d'épines et des murs de pierres, on boucha, dans les montagnes, tous les sentiers, toutes les gorges ; sur leurs sommets on entassa des herbes qu'on allumerait pour servir de signaux, et des pasteurs habiles а voir de loin, de place en place, y furent postés.

Sans doute Hamilcar ne prendrait pas comme Hannon par la montagne des Eaux-Chaudes. Il devait penser qu'Autharite, maоtre de l'intérieur, lui fermerait la route. Puis un échec au début de la campagne le perdrait, tandis que la victoire serait а recommencer bientôt, les Mercenaires étant plus loin. Il pouvait encore débarquer au cap des Raisins, et de lа marcher sur une des villes. Mais il se trouvait alors entre les deux armées, imprudence dont il n'était pas capable avec des forces peu nombreuses. Donc il devait longer la base de l'Ariana, puis tourner а gauche pour éviter les embouchures du Macar et venir droit au pont. C'est lа que Mâtho l'attendait.

La nuit, а la lueur des torches, il surveillait les pionniers. Il courait а Hippo-Zaryte, aux ouvrages des montagnes, revenait, ne se reposait pas. Spendius enviait sa force ; mais pour la conduite des espions, le choix des sentinelles, l'art des machines et tous les moyens défensifs, Mâtho écoutait docilement son compagnon ; et ils ne parlaient plus de Salammbô, -- l'un n'y songeant pas, et l'autre empêché par une pudeur.

Souvent il s'en allait du côté de Carthage pour tâcher d'apercevoir les troupes d'Hamilcar. Il dardait ses yeux sur l'horizon ; il se couchait а plat ventre, et dans le bourdonnement de ses artères croyait entendre une armée.

Il dit а Spendius que si, avant trois jours, Hamilcar n'arrivait pas, il irait avec tous ses hommes а sa rencontre lui offrir la bataille. Deux jours encore se passèrent. Spendius le retenait ; le matin du sixième, il partit.

Les Carthaginois n'étaient pas moins que les Barbares impatients de la guerre. Dans les tentes et dans les maisons, c'était le même désir, la même angoisse ; tous se demandaient ce qui retardait Hamilcar.

De temps а autre, il montait sur la coupole du temple d'Eschmoûn, près de l'Annonciateur-des-Lunes, et il regardait le vent.

Un jour, c'était le troisième du mois de Tibby, on le vit descendre de l'Acropole, а pas précipités. Dans les Mappales une grande clameur s'éleva. Bientôt les rues s'agitèrent, et partout les soldats commençaient а s'armer au milieu des femmes en pleurs qui se jetaient contre leur poitrine, puis ils couraient vite sur la place de Khamon prendre leurs rangs. On ne pouvait les suivre ni même leur parler, ni s'approcher des remparts ; pendant quelques minutes, la ville entière fut silencieuse comme un grand tombeau. Les soldats songeaient, appuyés sur leurs lances, et les autres, dans les maisons, soupiraient.

Au coucher du soleil, l'armée sortit par la porte occidentale ; mais au lieu de prendre le chemin de Tunis ou de gagner les montagnes dans la direction d'Utique, on continua par le bord de la mer ; et bientôt ils atteignirent la Lagune, où des places rondes, toutes blanches de sel, miroitaient comme de gigantesques plats d'argent, oubliés sur le rivage.

Puis les flaques d'eau se multiplièrent. Le sol, peu а peu, devenant plus mou, les pieds s'enfonçaient. Hamilcar ne se retourna pas. Il allait toujours en tête ; et son cheval, couvert de macules jaunes comme un dragon, en jetant de l'écume autour de lui, avançait dans la fange а grands coups de reins. La nuit tomba, une nuit sans lune. Quelques-uns crièrent qu'on allait périr ; il leur arracha leurs armes, qui furent données aux valets. La boue cependant était de plus en plus profonde. Il fallut monter sur les bêtes de sommes ; d'autres se cramponnaient а la queue des chevaux ; les robustes tiraient les faibles, et le corps des Ligures poussait l'infanterie avec la pointe des piques.

L'obscurité redoubla. On avait perdu la route. Tous s'arrêtèrent.

Alors les esclaves du Suffète partirent en avant pour chercher les balises plantées par son ordre de distance en distance. Ils criaient dans les ténèbres, et de loin l'armée les suivait.

Enfin on sentit la résistance du sol. Puis une courbe blanchâtre se dessina vaguement, et ils se trouvèrent sur le bord du Macar. Malgré le froid, on n'alluma pas de feu.

Au milieu de la nuit, des rafales de vent s'élevèrent, Hamilcar fit réveiller les soldats, mais pas une trompette ne sonna : leurs capitaines les frappaient doucement sur l'épaule.

Un homme d'une haute taille descendit dans l'eau. Elle ne venait pas а la ceinture ; on pouvait passer.

Le Suffète ordonna que trente-deux des éléphants se placeraient dans le fleuve cent pas plus loin, tandis que les autres, plus bas, arrêteraient les lignes d'hommes emportées par le courant ; et tous, en tenant leurs armes au-dessus de leur tête, traversèrent le Macar comme entre deux murailles. Il avait remarqué que le vent d'ouest, en poussant les sables, obstruait le fleuve et formait dans sa largeur une chaussée naturelle.

Maintenant il était sur la rive gauche en face d'Utique, et dans une vaste plaine, avantage pour ses éléphants qui faisaient la force de son armée.

Ce tour de génie enthousiasma les soldats. Une confiance extraordinaire leur revenait. Ils voulaient tout de suite courir aux Barbares ; le Suffète les fit se reposer pendant deux heures. Dès que le soleil parut, on s'ébranla dans la plaine sur trois lignes : les éléphants d'abord, l'infanterie légère avec la cavalerie derrière elle, la phalange marchait ensuite.

Les Barbares campés а Utique, et les quinze mille autour du pont, furent surpris de voir au loin la terre onduler. Le vent qui soufflait très fort chassait des tourbillons de sable ; ils se levaient comme arrachés du sol, montaient par grands lambeaux de couleur blonde, puis se déchiraient et recommençaient toujours, en cachant aux Mercenaires l'armée punique. A cause des cornes dressées au bord des casques, les uns croyaient apercevoir un troupeau de boeufs ; d'autres, trompés par l'agitation des manteaux, prétendaient distinguer des ailes, et ceux qui avaient beaucoup voyagé, haussant les épaules, expliquaient tout par les illusions du mirage. Cependant, quelque chose d'énorme continuait а s'avancer. De petites vapeurs, subtiles comme des haleines, couraient sur la surface du désert ; le soleil, plus haut maintenant, brillait plus fort : une lumière âpre, et qui semblait vibrer, reculait la profondeur du ciel, et, pénétrant les objets, rendait la distance incalculable. L'immense plaine se développait de tous les côtés а perte de vue ; et les ondulations des terrains, presque insensibles, se prolongeaient jusqu'а l'extrême horizon, fermé par une grande ligne bleue qu'on savait être la mer. Les deux armées, sorties des tentes, regardaient ; les gens d'Utique, pour mieux voir, se tassaient sur les remparts.

Enfin ils distinguèrent plusieurs barres transversales, hérissées de points égaux. Elles devinrent plus épaisses, grandirent ; des monticules noirs se balançaient ; tout а coup des buissons carrés parurent ; c'étaient des éléphants et des lances ; un seul cri s'éleva : -- " Les Carthaginois ! " et, sans signal, sans commandement, les soldats d'Utique et ceux du pont coururent pêle-mêle, pour tomber ensemble sur Hamilcar.

A ce nom, Spendius tressaillit. Il répétait en haletant : " Hamilcar ! Hamilcar ! " et Mâtho n'était pas lа ! Que faire ? Nul moyen de fuir ! La surprise de l'événement, sa terreur du Suffète et surtout l'urgence d'une résolution immédiate le bouleversaient ; il se voyait traversé de mille glaives, décapité, mort. Cependant on l'appelait ; trente mille hommes allaient le suivre ; une fureur contre lui-même le saisit ; il se rejeta sur l'espérance de la victoire ; elle était pleine de félicités, et il se crut plus intrépide qu'Epaminondas. Pour cacher sa pâleur, il barbouilla ses joues de vermillon, puis il boucla ses cnémides, sa cuirasse, avala une patère de vin pur et courut après sa troupe, qui se hâtait vers celle d'Utique.

Elles se rejoignirent toutes les deux si rapidement que le Suffète n'eut pas le temps de ranger ses hommes en bataille. Peu а peu, il se ralentissait. Les éléphants s'arrêtèrent ; ils balançaient leurs lourdes têtes, chargées de plumes d'autruche, tout en se frappant les épaules avec leur trompe.
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Re: Gustave Flaubert - Salammbô

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