Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:48

LETTRE CLXXI

MADAME DE ROSEMONDE AU CHEVALIER DANCENY

Après ce que vous m'avez fait connaоtre, Monsieur, il ne reste qu'а pleurer et qu'а se taire. On regrette de vivre encore, quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit d'être femme, quand on en voit une capable de semblables excès.

Je me prêterai volontiers, Monsieur, pour ce qui me concerne, а laisser dans le silence et l'oubli tout ce qui pourrait avoir trait et donner suite а ces tristes événements. Je souhaite même qu'ils ne vous causent jamais d'autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaоtre, je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c'est а votre cњur а en apprécier l'étendue.

Si vous permettez а mon âge une réflexion qu'on ne fait guère au vôtre, c'est que, si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les Lois et la Religion.

Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le dépôt que vous m'avez confié; mais je vous demande de m'autoriser а ne le remettre а personne, pas même а vous, Monsieur, а moins qu'il ne devienne nécessaire а votre justification. J'ose croire que vous ne vous refuserez pas а cette prière et que vous n'êtes plus а sentir qu'on gémit souvent de s'être livré même а la plus juste vengeance.

Je ne m'arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes deux de remettre aussi entre mes mains les Lettres de Mademoiselle de Volanges, qu'apparemment vous avez conservées, et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez а l'en punir; et ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet que vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus а la mère, а cette femme respectable, vis-а-vis de qui vous n'êtes pas sans avoir beaucoup а réparer: car enfin, quelque illusion qu'on cherche а se faire par une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de séduire un cњur encore honnête et simple se rend par lа même le premier fauteur de sa corruption, et doit être а jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.

Ne vous étonnez pas, Monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits encore, en vous prêtant, comme je le désire, а la sûreté d'un secret, dont la publicité vous ferait tort а vous-même, et porterait la mort dans un cњur maternel, que déjа vous avez blessé. Enfin, Monsieur, je désire de rendre ce service а mon amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation, je vous demanderais de songer auparavant que c'est la seule que vous m'ayez laissée.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Du Château de ..., ce 15 décembre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:48

LETTRE CLXXII

MADAME DE ROSEMONDE A MADAME DE VOLANGES

Si j'avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d'attendre de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Madame de Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore; et sans doute, je n'en aurais reçu que de vagues et d'incertains: mais il m'en est venu que je n'attendais pas, que je n'avais pas lieu d'attendre; et ceux-lа n'ont que trop de certitude. Ô mon amie, combien cette femme vous a trompée!

Je répugne а entrer dans aucun détail sur cet amas d'horreurs; mais quelque chose qu'on en débite, assurez-vous qu'on est encore au-dessous de la vérité. J'espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur ma parole, et que vous n'exigerez de moi aucune preuve. Qu'il vous suffise de savoir qu'il en existe une foule, que j'ai dans ce moment même entre les mains.

Ce n'est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne pas m'obliger а motiver le conseil que vous me demandez, relativement а Mademoiselle de Volanges. Je vous invite а ne pas vous opposer а la vocation qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser а forcer de prendre cet état, quand le sujet n'y est pas appelé; mais quelquefois c'est un grand bonheur qu'il le soit; et vous voyez que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas, si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient а chacun; et souvent, ce qui paraоt un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa clémence.

Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par lа même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous laissiez Mademoiselle de Volanges au Couvent, puisque ce parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu'elle paraоt avoir formé; et que dans l'attente de son exécution, vous n'hésitiez pas а rompre le mariage que vous aviez arrêté.

Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l'amitié, et dans l'impuissance où je suis d'y joindre aucune consolation, la grâce qui me reste а vous demander, ma chère amie, est de ne plus m'interroger sur rien qui ait rapport а ces tristes événements: laissons-les dans l'oubli qui leur convient; et sans chercher d'inutiles et d'affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons а la sagesse de ses vues, lors même qu'elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.

Du Château de ..., ce 15 décembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:49

LETTRE CLXXIII

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Oh! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cњur d'une mère, que les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, depuis hier, j'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes, et vous demander de m'instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois j'ai frémi de crainte, en songeant а la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je m'arrête а un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j'attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas а ce que je désire: c'est de me répondre si j'ai а peu près compris ce que vous pouviez avoir а me dire; de ne pas craindre de m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle peut couvrir, et qui n'est pas impossible а réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, alors je consens а vous laisser en effet ne vous expliquer que par votre silence: voici donc ce que j'ai su déjа, et jusqu'où mes craintes peuvent s'étendre.

Ma fille a montré avoir quelque goût pour le Chevalier Danceny, et j'ai été informée qu'elle a été jusqu'а recevoir des Lettres de lui, et même jusqu'а lui répondre; mais je croyais être parvenue а empêcher que cette erreur d'un enfant n'eût aucune suite dangereuse: aujourd'hui que je crains tout, je conçois qu'il serait possible que ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, n'ait mis le comble а ses égarements.

Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal а la nouvelle du malheur arrivé а M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu'on disait de Madame de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru la douleur et l'amitié n'était que l'effet de la jalousie, ou du regret de trouver son Amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me semble, s'expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée а Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais, et que vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.

Cependant, s'il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers d'une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n'a pas perdu tout sentiment d'honnêteté, il ne se refusera pas а réparer un tort dont lui seul est l'auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageux, pour qu'il puisse en être flatté, ainsi que sa famille.

Voilа, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez, et quel coup affreux me porterait votre silence [Cette Lettre est restée sans réponse]

J'allais fermer ma Lettre, quand un homme de ma connaissance est venu me voir, et m'a raconté la cruelle scène que Madame de Merteuil a essuyée avant- hier. Comme je n'ai vu personne tous ces jours derniers, je n'avais rien su de cette aventure; en voilа le récit, tel que je le tiens d'un témoin oculaire.

Madame de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier Jeudi, s'est fait descendre а la Comédie Italienne, où elle avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraоtre extraordinaire, aucun homme ne s'y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie, elle entra, suivant son usage, au petit salon, qui était déjа rempli de monde; sur-le-champ il s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquettes, et elle alla s'y asseoir; mais aussitôt toutes les femmes qui y étaient déjа se levèrent comme de concert, et l'y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d'indignation générale fut applaudi de tous les hommes, et fit redoubler les murmures, qui, dit-on, allèrent jusqu'aux huées.

Pour que rien ne manquât а son humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s'était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l'entoura et l'applaudit; et il se trouva, pour ainsi dire, porté devant Madame de Merteuil, par le public qui faisait cercle autour d'eux. On assure que celle-ci a conservé l'air de ne rien voir et de ne rien entendre, et qu'elle n'a pas changé de figure! mais je. crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit, cette situation, vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au moment où on a annoncé sa voiture; et а son départ, les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été, le même soir, fort accueilli de tous ceux des Officiers de son Corps qui se trouvaient lа, et on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.

La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Madame de Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu'on avait cru d'abord être l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée; mais qu'on sait depuis hier au soir, que la petite vérole s'est déclarée, confluente et d'un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près d'être jugé, et dans lequel on prétend qu'elle avait besoin de beaucoup de faveur.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.

Paris, ce 18 décembre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:49

LETTRE CLXXIV

LE CHEVALIER DANCENY A MADAME DE ROSEMONDE

Vous avez raison, Madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moi, et а quoi vous paraоtrez attacher quelque prix. Le paquet que j'ai l'honneur de vous adresser contient toutes les Lettres de Mademoiselle de Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans étonnement qu'on puisse réunir tant d'ingénuité et tant de perfidie. C'est, au moins, ce qui m'a frappé le plus dans la dernière lecture que je viens d'en faire. Mais surtout, peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Madame de Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins а abuser de tant d'innocence et de candeur?

Non, je n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien d'un sentiment si indignement trahi; et ce n'est pas lui qui me fait chercher а justifier Mademoiselle de Volanges. Mais cependant, ce cњur si simple, ce caractère si doux et si facile, ne se seraient-ils pas portés au bien, plus aisément encore qu'ils ne se sont laissés entraоner vers le mal? Quelle jeune personne, sortant de même du Couvent, sans expérience et presque sans idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu'une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage а de si coupables artifices? Ah! pour être indulgent, il suffit de réfléchir а combien de circonstances indépendantes de nous tient l'alternative effrayante de la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice, Madame, en pensant que les torts de Mademoiselle de Volanges, que j'ai sentis bien vivement ne m'inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C'est bien assez d'être obligé de renoncer а l'aimer! il m'en coûterait trop de la haïr.

Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire, restât а jamais ignoré de tout le monde. Si j'ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs а cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j'ai voulu auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où j'osais même croire y avoir quelques droits, j'aurais craint d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte par cette condescendance de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j'ai eu, je l'avoue, l'orgueil de vouloir que vous ne pussiez en douter. J'espère que vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible, а la vénération que vous m'inspirez, au cas que je fais de votre estime.

Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j'aie rempli tous les devoirs qu'ont pu m'imposer les malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point; mon parti est pris; je pars pour Malte: j'irai y faire avec plaisir, et y garder religieusement, des vњux qui me sépareront d'un monde dont, si jeune encore, j'ai déjа eu tant а me plaindre; j'irai enfin chercher а perdre, sous un ciel étranger, l'idée de tant d'horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme.

Je suis avec respect, Madame, votre très humble, etc.

Paris, ce 26 décembre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:49

LETTRE CLXXV

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Le sort de Madame de Merteuil paraоt enfin rempli, ma chère et digne amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l'indignation qu'elle mérite, et la pitié qu'elle inspire. J'avais bien raison de dire que ce serait peut- être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenue, il est vrai, mais affreusement défigurée; et elle y a particulièrement perdu un oeil. Vous jugez bien que je ne l'ai pas revue: mais on m'a dit qu'elle était vraiment hideuse.

Le Marquis de *, qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée, et qu'а présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l'expression était juste.

Un autre événement vient d'ajouter encore а ses disgrâces et а ses torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l'a perdu tout d'une voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été adjugé aux mineurs: en sorte que le peu de sa fortune qui n'était pas compromis dans ce procès est absorbé, et au-delа, par les frais.

Aussitôt qu'elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a fait ses arrangements, et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses Gens disent, aujourd'hui, qu'aucun d'eux n'a voulu la suivre. On croit qu'elle a pris la route de la Hollande.

Ce départ fait plus crier encore que tout le reste; en ce qu'elle a emporté ses diamants, objet très considérable, et qui devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux; enfin, tout ce qu'elle a pu; et qu'elle laisse après elle pour près de 50000 livres de dettes. C'est une véritable banqueroute.

La famille doit s'assembler demain pour voir а prendre des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j'ai offert d'y concourir: mais je ne me trouverai pas а cette assemblée, devant assister а une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l'habit de Postulante. J'espère que vous n'oubliez pas, ma chère amie, que dans ce grand sacrifice que je fais, je n'ai d'autre motif, pour m'y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis- а-vis de moi.

M. Danceny a quitté Paris, il y a près de quinze jours. On dit qu'il va passer а Malte, et qu'il a le projet de s'y fixer. Il serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien coupable?... Vous pardonnerez sans doute а une mère de ne céder que difficilement а cette affreuse certitude.

Quelle fatalité s'est donc répandue autour de moi depuis quelque temps, et m'a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille, et mon amie!

Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s'éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d'un séducteur? Quelle mère pourrait, sans trembler, voir une autre personne qu'elle parler а sa fille? Mais ces réflexions tardives n'arrivent jamais qu'après l'événement; et l'une des plus importantes vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mњurs inconséquentes.

Adieu, ma chère et digne amie; j'éprouve en ce moment que notre raison, déjа si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l'est encore davantage pour nous en consoler.

Paris, ce 14 janvier 17*.

[Des raisons particulières et des considérations que nous nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous arrêter ici.

Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au Lecteur la suite des aventures de Mademoiselle de Volanges, ni lui faire connaоtre les sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Madame de Merteuil.

Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet Ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement а ce sujet: et quand nous le pouvons, nous croirions encore devoir auparavant consulter le goût du Public, qui n'a pas les mêmes raisons que nous de s'intéresser а cette lecture. Note de l'éditeur]

*FIN*
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