Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:32

LETTRE CXXII

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

J'espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin que je vais les augmenter encore! Calmez-vous cependant; mon neveu n'est pas en danger: on ne peut pas même dire qu'il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d'extraordinaire. Je n'y comprends rien; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même d'effroi, que je me reproche de vous faire partager, et dont cependant je ne puis m'empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui s'est passé: vous pouvez être sûre qu'il est fidèle; car je vivrais quatre-vingts autres années, que je n'oublierais pas l'impression que m'a faite cette triste scène.

J'ai donc été ce matin chez mon neveu; je l'ai trouvé écrivant, et entouré de différents tas de papiers, qui avaient l'air d'être l'objet de son travail. Il s'en occupait au point que j'étais déjа au milieu de sa chambre qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu'il m'a aperçue, j'ai très bien remarqué qu'en se levant, il s'efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce lа ce qui m'y a fait faire plus d'attention. Il était, а la vérité, sans toilette et sans poudre; mais je l'ai trouvé pâle et défait, et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard que nous avons vu si vif et si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n'aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi: car il avait l'air très touchant et très propre, а ce que je crois, а inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux pièges de l'amour.

Quoique frappée de mes remarques, j'ai pourtant commencé la conversation comme si je ne m'étais aperçue de rien. Je lui ai d'abord parlé de sa santé, et sans me dire qu'elle soit bonne, il ne m'a point articulé pourtant qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite, qui avait un peu l'air d'une manie, et je tâchais de mêler un peu de gaieté а ma petite réprimande; mais lui m'a répondu seulement, d'un ton pénétré: " C'est un tort de plus, je l'avoue; mais il sera réparé avec les autres. " Son air, plus encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement, et je me suis hâtée de lui dire qu'il mettait trop d'importance а un simple reproche de l'amitié.

Nous nous sommes donc remis а causer tranquillement. Il m'a dit, peu de temps après, que peut-être une affaire, la plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt а Paris: mais comme j'avais peur de la deviner, ma chère Belle, et que ce début ne me menât а une confidence dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question, et je me suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile а sa santé. J'ai ajouté que, pour cette fois, je ne lui ferais aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c'est а cette phrase si simple, que serrant mes mains, et parlant avec une véhémence que je ne puis vous rendre: " Oui, ma tante, m'a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous respecte et vous chérit; et, comme vous dites, aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur, et ne troublez, par aucun regret, l'éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m'aimez, que vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez; je connais votre bonté: mais comment espérer la même indulgence de ceux que j'ai tant offensés? " Alors il s'est baissé sur moi, pour me cacher, je crois, des marques de douleur, que le son de sa voix me décelait malgré lui.

Emue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment; et sans doute il a remarqué mon effroi; car sur-le-champ, se composant davantage: " Pardon, a-t-il repris; pardon, Madame, je sens que je m'égare malgré moi. Je vous prie d'oublier mes discours, et de vous souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d'aller vous en renouveler l'hommage avant mon départ. " Il m'a semblé que cette dernière phrase m'engageait а terminer ma visite; et je me suis en allée, en effet.

Mais plus j'y réfléchis, et moins je devine ce qu'il a voulu dire. Quelle est cette affaire, la plus grande de sa vie ? а quel sujet me demande-t-il pardon? d'où lui est venu cet attendrissement, involontaire en me parlant? Je me suis déjа fait ces questions mille fois, sans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien lа qui ait rapport а vous: cependant, comme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de l'amitié, je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé entre mon neveu et moi.

Je me suis reprise а quatre fois pour écrire cette longue Lettre, que je ferais plus longue encore, sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère Belle.

Du Château de ..., ce 25 octobre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:32

LETTRE CXXIII

LE PERE ANSELME AU VICOMTE DE VALMONT

J'ai reçu, Monsieur le Vicomte, la Lettre dont vous m'avez honoré; et dès hier, je me suis transporté, suivant vos désirs, chez la personne en question. Je lui ai exposé l'objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie trouvée au parti sage qu'elle avait pris d'abord, sur ce que je lui ai remontré qu'elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle а votre heureux retour, et de s'opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti а recevoir votre visite, а condition toutefois que ce sera la dernière, et m'a chargé de vous annoncer qu'elle serait chez elle Jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l'en informer et lui en indiquer un autre. Votre Lettre sera reçue.

Cependant, Monsieur le Vicomte, permettez-moi de vous inviter а ne pas différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui tarde а profiter du moment de la grâce s'expose а ce qu'elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie, l'usage en est pourtant réglé par la justice; et qu'il peut venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.

Si vous continuez а m'honorer de votre confiance, je vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis, aussitôt que vous le désirerez: quelques grandes que soient mes occupations, mon affaire la plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint Ministère, auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau de ma vie, celui où je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout; et nous devrons également а sa bonté, vous, le désir constant de vous rejoindre а lui, et moi, les moyens de vous y conduire. C'est avec son secours que j'espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu'on cherche vainement dans l'aveuglement des passions humaines.

J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse considération, etc.

Paris, ce 25 octobre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:33

LETTRE CXXIV

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Au milieu de l'étonnement où m'a jetée, Madame, la nouvelle que j'ai apprise hier, je n'oublie pas la satisfaction qu'elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni de moi ni de son amour; et ne veut plus que réparer, par une vie plus édifiante, les fautes ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été informée de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s'est adressé pour le diriger а l'avenir, et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que l'objet principal est de me rendre mes Lettres qu'il avait gardées jusqu'ici, malgré la demande contraire que je lui en avais faite.

Je ne puis, sans doute, qu'applaudir а cet heureux changement, et m'en féliciter, si, comme il le dit, j'ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j'en fusse l'instrument, et qu'il m'en coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu'il ne m'appartient pas de sonder les décrets de Dieu; mais tandis que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il la prodigue а celui qui ne la lui demandait pas, et me laisse, sans secours, entièrement livrée а ma faiblesse.

Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l'Enfant prodigue, а son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s'était jamais absenté? Quel compte avons-nous а demander а celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les miens? Me vanterais-je d'une sagesse que déjа je ne dois qu'а Valmont? Il m'a sauvée, et j'oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non: mes souffrances me seront chères, si son bonheur en est le prix. Sans doute il fallait qu'il revоnt а son tour au Père commun. Le Dieu qui l'a formé devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé cet être charmant, pour n'en faire qu'un réprouvé. C'est а moi de porter la peine de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu'il m'était défendu de l'aimer, je ne devais pas me permettre de le voir?

Ma faute ou mon malheur est de m'être refusée trop longtemps а cette vérité. Vous m'êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis soumise а ce sacrifice, aussitôt que j'en ai reconnu la nécessité: mais, pour qu'il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne le partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est а présent ce qui me tourmente le plus? Insupportable orgueil, qui adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce cњur rebelle, je l'accoutumerai aux humiliations.

C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin consenti а recevoir Jeudi prochain la pénible visite de M. de Valmont. Lа, je l'entendrai me dire lui-même que je ne lui suis plus rien, que l'impression faible et passagère que j'avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur moi, sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes Lettres qu'il refusa si longtemps а mes demandes réitérées, je les recevrai de son indifférence; il me les remettra comme des objets inutiles, et qui ne l'intéressent plus; et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu'il leur est remis d'une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai s'éloigner... s'éloigner pour jamais, et mes regards, qui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!

Et j'étais réservée а tant d'humiliations! Ah! que du moins je me la rende utile, en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse. Oui, ces Lettres qu'il ne se soucie plus de garder, je les conserverai précieusement. Je m'imposerai la honte de les relire chaque jour, jusqu'а ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces; et les siennes, je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh! qu'est-ce donc que l'amour, s'il nous fait regretter jusqu'aux dangers auxquels il nous expose; si surtout on peut craindre de le ressentir encore, même alors qu'on ne l'inspire plus! Fuyons cette passion funeste, qui ne laisse de choix qu'entre la honte et le malheur, et souvent même les réunit tous deux, et qu'au moins la prudence remplace la vertu.

Que ce Jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer а l'instant ce douloureux sacrifice, et en oublier а la fois et la cause et l'objet! Cette visite m'importune; je me repens d'avoir promis. Hé! qu'a-t-il besoin de me revoir encore? que sommes-nous а présent l'un а l'autre? S'il m'a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses torts; je l'en loue. Je ferai plus, je l'imiterai; et séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus pressé pour chacun de nous n'est-il pas d'oublier l'autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.

Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès de vous que j'irai m'occuper de ce travail difficile. Si j'ai besoin de secours, peut-être même de consolation, je n'en veux recevoir que de vous. Vous seule savez m'entendre et parler а mon cњur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence. Rien ne me paraоtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu; et le fruit de vos bontés pour moi sera de m'en avoir enfin rendue digne.

Je me suis, je crois, beaucoup égarée dans cette Lettre; je le présume au moins par le trouble où je n'ai pas cessé d'être en vous écrivant. S'il s'y trouvait quelques sentiments dont j'aie а rougir, couvrez-les de votre indulgente amitié. Je m'en remets entièrement а elle. Ce n'est pas а vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cњur.

Adieu, ma respectable amie. J'espère, sous peu de jours, vous annoncer celui de mon arrivée.

Paris, ce 25 octobre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:33

QUATRIEME PARTIE

LETTRE CXXV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

La voilа donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est а moi, entièrement а moi; et depuis hier, elle n'a plus rien а m'accorder.

Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l'apprécier, mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour; car enfin, si j'ai eu quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient а cette passion pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir а mes principes. Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais; quand j'aurais, un moment, partagé le trouble et l'ivresse que je faisais naоtre: cette illusion passagère serait dissipée а présent; et cependant le même charme subsiste. J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux а m'y livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, а mon âge, maоtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu? Non: il faut, avant tout, le combattre et l'approfondir.

Peut-être, au reste, en ai-je déjа entrevu la cause! Je me plais au moins dans cette idée, et je voudrais qu'elle fût vraie.

Dans la foule des femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'а ce jour le rôle et les fonctions d'Amant, je n'en avais encore rencontré aucune qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y déterminer; je m'étais même accoutumé а appeler prudes celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition а tant d'autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières avances qu'elles ont faites.

Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable et fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse, mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée; un attachement а la vertu, que la Religion dirigeait, et qui comptait déjа deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes, inspirées par ces différents motifs et qui toutes n'avaient pour but que de se soustraire а mes poursuites.

Ce n'est donc pas, comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse, et dont il est plus facile de profiter que de s'enorgueillir; c'est une victoire complète, achetée par une campagne pénible, et décidée par de savantes manњuvres. Il n'est donc pas surprenant que ce succès, dû а moi seul, m'en devienne plus précieux; et le surcroоt de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe, et que je ressens encore, n'est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir, qui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que je me serais asservie; que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur; et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie soit réservée а telle ou telle femme, exclusivement а toute autre.

Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion; et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaоner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et а ma volonté. Mais déjа je vous parle de ma rupture; et vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez а quoi s'expose la sagesse, en essayant de secourir la folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j'obtenais, que j'espère vous rendre les uns et les autres avec une exactitude dont vous serez contente.

Vous verrez par les deux copies des Lettres ci-jointes, quel médiateur j'avais choisi pour me rapprocher de ma Belle, et avec quel zèle le saint personnage s'est employé pour nous réunir. Ce qu'il faut vous dire encore, et que j'avais appris par une Lettre interceptée suivant l'usage, c'est que la crainte et la petite humiliation d'être quittée avaient un peu dérangé la pruderie de l'austère Dévote; et avaient rempli son cњur et sa tête de sentiments et d'idées, qui, pour n'avoir pas le sens commun, n'en étaient pas moins intéressants. C'est après ces préliminaires, nécessaires а savoir, qu'hier Jeudi 28, jour préfix et donné par l'ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.

Il était six heures du soir quand j'arrivai chez la belle Recluse, car depuis son retour, sa porte était restée fermée а tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m'annonça; mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le Domestique qui m'avait introduit eut quelque service а faire dans l'appartement, elle en parut impatientée. Nous remplоmes cet intervalle par les compliments d'usage. Mais pour ne rien perdre d'un temps dont tous les moments étaient précieux, j'examinais soigneusement le local; et dès lors, je marquai de l'oeil le théâtre de ma victoire. J'aurais pu en choisir un plus commode: car, dans cette même chambre, il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu'en face d'elle était un portrait du mari; et j'eus peur, je l'avoue, qu'avec une femme si singulière, un seul regard que le hasard dirigerait de ce côté ne détruisоt en un moment l'ouvrage de tant de soins. Enfin, nous restâmes seuls et j'entrai en matière.

Après avoir exposé, en peu de mots, que le Père Anselme l'avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que j'avais éprouvé; et j'ai particulièrement appuyé sur le mépris qu'on m'avait témoigné. On s'en est défendu, comme je m'y attendais; et, comme vous vous y attendiez bien aussi, j'en ai fondé la preuve sur la méfiance et l'effroi que j'avais inspirés, sur la fuite scandaleuse qui s'en était suivie, le refus de répondre а mes Lettres, celui même de les recevoir, etc. Comme on commençait une justification qui aurait été bien facile, j'ai cru devoir l'interrompre; et pour me faire pardonner cette manière brusque je l'ai couverte aussitôt par une cajolerie. - " Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cњur une impression si profonde, tant de vertus n'en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m'en rapprocher, j'avais osé m'en croire digne. Je ne vous reproche point d'en avoir jugé autrement; mais je me punis de mon erreur. " Comme on gardait le silence de l'embarras, j'ai continué. - " J ai désiré, Madame, ou de me justifier а vos yeux, ou d'obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez; afin de pouvoir au moins terminer, avec quelque tranquillité, des jours auxquels je n'attache plus de prix, depuis que vous avez refusé de les embellir. "

Ici, on a pourtant essayé de répondre. - " Mon devoir ne me permettait pas... " - Et la difficulté d'achever le mensonge que le devoir exigeait n'a pas permis de finir la phrase. J'ai donc repris du ton le plus tendre: - " Il est donc vrai que c'est moi que vous avez fui? - Ce départ était nécessaire. - Et que vous m'éloignez de vous? - Il le faut. - Et pour toujours? - Je le dois. " Je n'ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialogue, la voix de la tendre Prude était oppressée, et que ses yeux ne s'élevaient pas jusqu'а moi.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:34

(suite)

Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me levant avec l'air du dépit: " Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute la mienne. Hé bien! oui, Madame, nous serons séparés, séparés même plus que vous ne pensez: et vous vous féliciterez а loisir de votre ouvrage. " Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer. - " La résolution que vous avez prise... , dit- elle, - n'est que l'effet de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au-delа de vos souhaits. - Je désire votre bonheur " , répondit-elle. Et le son de sa voix commençait а annoncer une émotion assez forte. Aussi me précipitant а ses genoux, et du ton dramatique que vous me connaissez: - " Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! jamais! jamais! " J'avoue qu'en me livrant а ce point j'avais beaucoup compté sur le secours des larmes: mais soit mauvaise disposition, soit peut-être seulement l'effet de l'attention pénible et continuelle que je mettais а tout, il me fut impossible de pleurer.

Par bonheur je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen était également bon; et qu'il suffisait de l'étonner par un grand mouvement, pour que l'impression en restât profonde et favorable. Je suppléai donc, par la terreur, а la sensibilité qui se trouvait en défaut; et pour cela, changeant seulement l'inflexion de ma voix, et gardant la même posture: - " Oui, continuai-je, j'en fais le serment а vos pieds, vous posséder ou mourir. " En prononçant ces dernières paroles, nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d'un air effrayé, et s'échappa de mes bras dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir; car j'avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir menées trop vivement tombaient dans le ridicule dès qu'elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j'étais fort éloigné de vouloir prendre. Cependant, tandis qu'elle se dérobait а moi, j'ajoutai d'un ton bas et sinistre, mais de façon qu'elle pût m'entendre: - " Hé bien! la mort! "

Je me relevai alors; et gardant un moment le silence, je jetais sur elle, comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l'air d'être égarés, n'en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras tremblants, et а demi élevés, tout me prouvait assez que l'effet était tel que j'avais voulu le produire; mais, comme en amour rien ne se finit que de très près, et que nous étions alors assez loin l'un de l'autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible а une apparente tranquillité, propre а calmer les effets de cet état violent, sans en affaiblir l'impression.

Ma transition fut: " Je suis bien malheureux. J'ai voulu vivre pour votre bonheur, et je l'ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité, et je la trouble encore. " Ensuite d'un air composé, mais contraint: - " Pardon, Madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer les mouvements. Si j'ai eu tort de m'y livrer, songez au moins que c'est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure. " Et pendant ce long discours je me rapprochais insensiblement. - " Si vous voulez que je me calme, répondit la Belle effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille. - Hé bien! oui, je vous le promets " , lui dis-je. J'ajoutai d'une voix plus faible: - " Si l'effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt d'un air égaré, je suis venu, n'est-il pas vrai, pour vous rendre vos Lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste а faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage. " Et tirant de ma poche le précieux recueil: - " Le voilа, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m'attachait а la vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour jamais. "

Ici l'Amante craintive céda entièrement а sa tendre inquiétude. - " Mais, Monsieur de Valmont, qu'avez-vous, et que voulez-vous dire? la démarche que vous faites aujourd'hui n'est-elle pas volontaire? n'est-ce pas le fruit de vos propres réflexions? et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par devoir? - Hé bien, ai-je repris, ce parti a décidé le mien. - Et quel est-il? - Le seul qui puisse, en me séparant de vous, mettre un terme а mes peines. - Mais, répondez-moi, quel est-il? " Lа, je la pressai de mes bras, sans qu'elle se défendоt aucunement; et jugeant par cet oubli des bienséances combien l'émotion était forte et puissante: - " Femme adorable, lui dis-je en risquant l'enthousiasme, vous n'avez pas d'idée de l'amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu'а quel point vous fûtes adorée, et de combien ce sentiment m'était plus cher que l'existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles; puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé! Payez au moins ce vњu sincère par un regret, par une larme; et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible а mon cњur. Adieu. "

Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cњur palpiter avec violence; j'observais l'altération de sa figure; je voyais, surtout, les larmes la suffoquer, et ne couler cependant que rares et pénibles. Ce ne fut qu'alors que je pris le parti de feindre de m'éloigner; aussi, me retenant avec force: - " Non, écoutez- moi, dit-elle vivement. - Laissez-moi, répondis-je. - Vous m'écouterez, je le veux. - Il faut vous fuir, il le faut! - Non! " s'écria-t-elle... A ce dernier mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d'un si heureux succès, je feignis un grand effroi; mais tout en m'effrayant, je la conduisais, ou la portais vers le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet elle ne revint а elle que soumise et déjа livrée а son heureux vainqueur.

Jusque-lа, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir; et vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerre, que nous avons remarqué souvent être si semblable а l'autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J'ai forcé а combattre l'ennemi qui ne voulait que temporiser; je me suis donné, par de savantes manњuvres, le choix du terrain et celui des dispositions; j'ai su inspirer la sécurité а l'ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j'ai su y faire succéder la terreur, avant d'en venir au combat; je n'ai rien mis au hasard, que par la considération d'un grand avantage en cas de succès, et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin, je n'ai engagé l'action qu'avec une retraite assurée, par où je pusse couvrir et conserver tout ce que j'avais conquis précédemment. C'est, je crois, tout ce qu'on peut faire; mais je crains, а présent, de m'être amolli comme Annibal dans les délices de Capoue. Voilа ce qui s'est passé depuis.

Je m'attendais bien qu'un si grand événement ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d'usage; et si je remarquai d'abord un peu plus de confusion, et une sorte de recueillement, j'attribuai l'un et l'autre а l'état de Prude: aussi, sans m'occuper de ces légères différences que je croyais purement locales, je suivais simplement la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive d'ordinaire, les sensations aideraient le sentiment et qu'une seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.

Figurez-vous une femme assise, d'une raideur immobile, et d'une figure invariable; n'ayant l'air ni de penser, ni d'écouter, ni d'entendre; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez continues, mais qui coulent sans effort. Telle était Madame de Tourvel, pendant mes discours; mais si j'essayais de ramener son attention vers moi par une caresse, par le geste même le plus innocent, а cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les sanglots, et quelques cris par intervalles, mais sans un mot articulé.

Ces crises revinrent plusieurs fois, et toujours plus fortes; la dernière même fut si violente que j'en fus entièrement découragé et craignis un moment d'avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d'usage; et dans le nombre se trouva celui-ci: " Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur? " A ce mot, l'adorable femme se tourna vers moi; et sa figure, quoique encore un peu égarée, avait pourtant déjа repris son expression céleste. " Votre bonheur " , me dit-elle. Vous devinez ma réponse. - Vous êtes donc heureux? " Je redoublai les protestations. - " Et heureux par moi! " J'ajoutai les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s'assouplirent; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil; et m'abandonnant une main que j'avais osé prendre: - " Je sens, dit-elle, que cette idée me console et me soulage. "

Vous jugez qu'ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c'était réellement la bonne, et peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter un second succès, j'éprouvai d'abord quelque résistance, et ce qui s'était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé а mon secours cette même idée de mon bonheur, j'en ressentis bientôt les favorables effets: - " Vous avez raison, me dit la tendre personne et je ne puis plus supporter mon existence qu'autant qu'elle servira а vous rendre heureux. Je m'y consacre tout entière: dès ce moment je me donne а vous, et vous n'éprouverez de ma part ni refus, ni regrets. " Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu'elle me livra sa personne et ses charmes, et qu'elle augmenta mon bonheur en le partageant. L'ivresse fut complète et réciproque; et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber а ses genoux, pour lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point, et j'ai eu besoin de me travailler pour m'en distraire.

Ah! pourquoi n'êtes-vous pas ici, pour balancer au moins le charme de l'action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour attendre, n'est-il pas vrai? et j'espère pouvoir regarder, comme convenu entre nous, l'heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière Lettre. Vous voyez que je m'exécute, et que, comme je vous l'ai promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche et laissez lа le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant а cette campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez- vous que je vous gronderais volontiers? Mais le bonheur porte а l'indulgence. Et puis je n'oublie pas qu'en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois me soumettre, de nouveau, а vos petites fantaisies. Souvenez-vous cependant que le nouvel Amant ne veut rien perdre des anciens droits de l'ami.

Adieu, comme autrefois... Oui, adieu, mon Ange! Je t'envoie tous les baisers de l'amour.

P.S : Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été obligé de quitter son Corps? C'est aujourd'hui la nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilа cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas eu, et votre succès est complet!

Paris, ce 29 octobre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:34

LETTRE CXXVI

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable Enfant, si la fatigue de ma dernière Lettre ne m'avait rendu mes douleurs, ce qui m'a encore privée tous ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon neveu, et je ne l'étais pas moins de vous en faire pour votre compte de sincères félicitations. On est forcé de reconnaоtre véritablement lа un coup de la Providence, qui, en touchant l'un, a aussi sauvé l'autre. Oui, ma chère Belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmure, vous avez, je crois, quelques actions de grâces а lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort bien qu'il vous eût été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première, et que celle de Valmont n'en eût été que la suite; il semble même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu'est-ce que ces considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n'avoir pas eu le choix des moyens?

Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous redoutez s'allégeront d'elles-mêmes; et quand elles devraient subsister toujours et dans leur entier, vous n'en sentiriez pas moins qu'elles seraient encore plus faciles а supporter, que les remords du crime et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente sévérité: l'amour est un sentiment indépendant, que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre; et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut absolu d'espoir. C'est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il est cruel d'effrayer un malade désespéré, qui n'est plus susceptible que de consolations et de palliatifs: mais il est sage d'éclairer un convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer la prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être nécessaires.

Puisque vous me choisissez pour votre Médecin, c'est comme tel que je vous parle, et que je vous dis que les petites incommodités que vous ressentez а présent, et qui peut-être exigent quelques remèdes, ne sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilа la guérison assurée. Ensuite comme votre amie, comme l'amie d'une femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d'ajouter que cette passion, qui vous avait subjuguée, déjа si malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on m'en dit, mon neveu, que j'avoue aimer peut-être avec faiblesse, et qui réunit en effet beaucoup de qualités louables а beaucoup d'agréments, n'est ni sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-а-vis d'elles, et met presque un prix égal а les séduire et а les perdre. Je crois bien que vous l'auriez converti. Jamais personne sans doute n'en fut plus digne: mais tant d'autres s'en sont flattées de même, dont l'espoir a été déçu, que j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite а cette ressource.

Considérez а présent, ma chère Belle, qu'au lieu de tant de dangers que vous auriez eu а courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience et votre propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la principale cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit en grande partie l'ouvrage de votre courageuse résistance, et qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon neveu dans un égarement éternel. J'aime а penser ainsi, et désire vous voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage.

Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me l'annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux où vous l'aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée, de ne rien faire qui ne fût digne d'elle et de vous!

Du Château de ..., ce 30 octobre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:34

LETTRE CXXVII

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Si je n'ai pas répondu, Vicomte, а votre Lettre du 19, ce n'est pas que je n'en aie eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné de l'humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais donc cru n'avoir rien de mieux а faire que de la laisser dans l'oubli; mais puisque: vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées qu'elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis.

J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer а moi seule tout un sérail; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins а présent que vous ne pouvez plus l'ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraоtre ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau, pour m'occuper de vous? Et pour m'en occuper comment? en attendant а mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votre Hautesse . Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment de ce charme inconnu que l'adorable, la céleste Madame de Tourvel vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de compromettre, auprès de l'attachante Cécile , l'idée supérieure que vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous: alors descendant jusqu'а moi, vous y viendrez chercher des plaisirs, moins vifs а la vérité, mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste а mon bonheur!

Certes, vous êtes riche en bonne opinion de vous-même: mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j'ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-lа. C'est peut-être un tort que j'ai; mais je vous préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore.

J'ai surtout celui de croire que l'écolier, le doucereux Danceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s'en faire un mérite, une première passion, avant même qu'elle ait été satisfaite, et m'aimant enfin comme on aime а son âge, pourrait, malgré ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous а mon bonheur et а mes plaisirs. Je me permettrai même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.

Et par quelles raisons, m'allez-vous demander? Mais d'abord il pourrait fort bien n'y en avoir aucune: car le caprice qui vous ferait préférer peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices а me faire; et moi, au lieu d'en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d'en attendre, je serais capable de croire que vous m'en devriez encore! Vous voyez bien, qu'aussi éloignés l'un de l'autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d'aucune manière; et je crains qu'il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de vous avertir. Jusque-lа croyez-moi, faites d'autres arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant а les placer mieux!...

Adieu, comme autrefois , dites-vous? Mais autrefois, ce me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m'aviez pas destinée tout а fait aux troisièmes Rôles; et surtout vous vouliez bien attendre que j'eusse dit oui, avant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu'au lieu de vous dire aussi adieu comme autrefois, je vous dise adieu comme а présent.

Votre servante, Monsieur le Vicomte.

Du Château de ..., ce 31 octobre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:35

LETTRE CXXVIII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Je n'ai reçu qu'hier, Madame, votre tardive réponse. Elle m'aurait tuée sur-le- champ, si j'avais eu encore mon existence en moi: mais un autre en est possesseur, et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m'en vante, ni ne m'en accuse: je dis simplement ce qui est.

Vous sentirez aisément, d'après cela, quelle impression a dû me faire votre Lettre, et les vérités sévères qu'elle contient. Ne croyez pas cependant qu'elle ait pu faire naоtre un regret en moi, ni qu'elle puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n'est pas que je n'aie des moments cruels: mais quand mon cњur est le plus déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je me dis: Valmont est heureux; et tout disparaоt devant cette idée, ou plutôt elle change tout en plaisirs.

C'est donc а votre neveu que je me suis consacrée; c'est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire а son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée. Si quelque jour il en juge autrement ... , il n'entendra de ma part ni plainte ni reproche. J'ai déjа osé fixer les yeux sur ce moment fatal et mon parti est pris.

Vous voyez а présent combien peu doit m'affecter la crainte que vous paraissez avoir, qu'un jour M. de Valmont ne me perde: car avant de le vouloir, il aura donc cessé de m'aimer; et que me feront alors de vains reproches que je n'entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme je n'aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire; et s'il est forcé de reconnaоtre que je l'aimais, je serai suffisamment justifiée.

Vous venez, Madame, de lire dans mon cњur. J'ai préféré le malheur de perdre votre estime par ma franchise, а celui de m'en rendre indigne par l'avilissement du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance а vos anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus pourrait vous faire soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encore, quand au contraire je me rends justice en cessant d'y prétendre.

Je suis avec respect, Madame, votre très humble et très obéissante servante.

Paris, ce 1er novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:35

LETTRE CXXIX

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière Lettre? Quel est donc ce crime que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, et qui vous donne tant d'humeur? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur votre consentement avant de l'avoir obtenu: mais je croyais que ce qui pourrait paraоtre de la présomption pour tout le monde ne pouvait jamais être pris, de vous а moi, que pour de la confiance: et depuis quand ce sentiment nuit-il а l'amitié ou а l'amour? En réunissant l'espoir au désir, je n'ai fait que céder а l'impulsion naturelle, qui nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que nous cherchons; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui ne l'était que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux: mais vous savez aussi que ce n'est qu'une forme, un simple protocole; et j'étais, ce me semble, autorisé а croire que ces précautions minutieuses n'étaient plus nécessaires entre nous.

Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable а l'insipide cajolerie qui affadit si souvent l'amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve а cette manière ne vient-il que de celui que j'attache au bonheur qu'elle me rappelle: mais par lа même, il me serait plus pénible encore de vous voir en juger autrement.

Voilа pourtant le seul tort que je me connaisse: car je n'imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le monde qui me parût préférable а vous; et encore moins que j'aie pu vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me dites-vous, а ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée déchue а ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure avec plus de facilité et de justice qu'а coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous?

Je cherche vainement une cause а cette étrange idée. Il me semble pourtant qu'elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me suis permis de donner а d'autres femmes. Je l'infère au moins de votre affectation а relever les épithètes d'adorable, de céleste, d'attachante , dont je me suis servi en vous parlant de Madame de Tourvel, ou de la petite Volanges. Mais ne savez- vous pas que ces mots, plus souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que l'on fait de la personne que la situation dans laquelle on se trouve quand on en parle? Et si, dans le moment même où j'étais si vivement affecté ou par l'une ou par l'autre, je ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux, puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu'au préjudice des deux autres, je ne crois pas qu'il y ait lа si grand sujet de reproche.

Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le charme inconnu dont vous me paraissez aussi un peu choquée: car d'abord, de ce qu'il est inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé! qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J'ai donc voulu dire seulement que celui-lа était d'un genre que je n'avais pas encore éprouvé; mais sans prétendre lui assigner de classe; et j'avais ajouté, ce que je répète aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai le combattre et le vaincre. J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail un hommage а vous offrir.

Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous n'avez pas oublié que c'est а votre demande que je me suis chargé de cette enfant, et je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai pu remarquer son ingénuité et sa fraоcheur; j'ai pu même la croire un moment attachante , parce que, plus ou moins, on se complaоt toujours un peu dans son ouvrage: mais assurément, elle n'a assez de consistance en aucun genre pour fixer en rien l'attention.

A présent, ma belle amie, j'en appelle а votre justice, а vos premières bontés pour moi; а la longue et parfaite amitié, а l'entière confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu'il vous sera facile de m'en dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas un jour mais une minute. Je volerai а vos pieds et dans vos bras, et je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cњur.

Adieu, ma belle amie; j'attends votre Réponse avec beaucoup d'empressement.

Paris, ce 3 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:35

LETTRE CXXX

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Et pourquoi, ma chère Belle, ne voulez-vous plus être ma fille? pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cњur, pour croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m'a faite votre lettre est-elle bien moins relative а moi qu'а vous-même!

Ô ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et sensible n'a pas trouvé l'infortune dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?

Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés, et constants dans leur affection: mais, parmi ceux-lа même, combien peu savent encore se mettre а l'unisson de notre cњur! Ne croyez pas, ma chère Enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus d'emportement: mais ils ne connaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et dont l'unique but est toujours l'objet aimé. L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant, d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirs, celui de l'autre est surtout de les faire naоtre. Plaire n'est pour lui qu'un moyen de succès; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que l'abus de cette façon de sentir, et par lа même en prouve la réalité. Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l'amour, n'est dans l'homme qu'une préférence, qui sert, au plus, а augmenter un plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas; tandis que dans les femmes, c'est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait а son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, lа même où semble devoir naоtre la volupté.

Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses, et qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès а ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix publique, qui, pour les hommes seulement, a distingué l'infidélité de l'inconstance: distinction dont ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour notre sexe, n'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en sont la honte, et а qui tout moyen paraоt bon, qu'elles espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.

J'ai cru, ma chère Belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir ces réflexions а opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination: espoir trompeur, auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de l'abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjа trop réels, inséparables d'une passion vive! Cet emploi d'adoucir vos peines ou d'en diminuer le nombre est le seul que je veuille, que je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande seulement, c'est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n'est pas le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres? Laissons le droit de juger а celui-lа seul qui lit dans les cњurs; et j'ose même croire qu'а ses yeux paternels une foule de vertus peut racheter une faiblesse.

Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu'un entier découragement: n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre existence pour me servir de votre expression, vous n'avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient а l'avance, et qu'ils ne cesseront jamais de réclamer.

Adieu, ma chère fille; songez quelquefois а votre tendre mère et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l'objet de ses plus chères pensées.

Du Château de ..., ce 4 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:35

LETTRE CXXXI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

A la bonne heure, Vicomte, et je suis plus contente de vous cette fois-ci que l'autre; mais а présent, causons de bonne amitié et j'espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l'arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie.

N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l'unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et que, s'il est précédé du désir qui rapproche, il n'est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C'est une loi de la nature, que l'amour seul peut changer; et de l'amour, en a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours: et cela serait vraiment fort embarrassant, si on ne s'était pas aperçu qu'heureusement il suffisait qu'il en existât d'un côté. La difficulté est devenue par lа de moitié moindre, et même sans qu'il y ait eu beaucoup а perdre; en effet, l'un jouit du bonheur d'aimer, l'autre de celui de plaire, un peu moins vif а la vérité, mais auquel se joint le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre; et tout s'arrange.

Mais dites-moi, Vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l'autre? Vous savez l'histoire de ces deux fripons qui se reconnurent en jouant: " Nous ne nous ferons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié " ; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.

Pour vous prouver qu'ici votre intérêt me décide autant que le mien, et que je n'agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens а merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l'embellir pour ne la voir finir qu'а regret. Mais n'oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur; et quelque douce que soit notre illusion, n'allons pas croire qu'elle puisse être durable.

Vous voyez que je m'exécute а mon tour, et cela, sans que vous vous soyez encore mis en règle avec moi; car enfin je devais avoir la première Lettre de la céleste Prude; et pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d'un marché qui vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n'ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la tendre Dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est seule? elle n'a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J'aurais donc, si je voulais, quelques petits reproches а vous faire; mais je les passe sous silence, en compensation d'un peu d'humeur que j'ai eu peut-être dans ma dernière Lettre.

A présent, Vicomte, il ne me reste plus qu'а vous faire une demande et elle est encore autant pour vous que pour moi: c'est de différer un moment que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble que l'époque doit être retardée jusqu'а mon retour а la Ville. D'une part, nous n'aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l'autre, j'y aurais quelque risque а courir: car il ne faudrait qu'un peu de jalousie, pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche, qui pourtant ne tient plus qu'а un fil. Il en est déjа а se battre les flancs pour m'aimer; c'est au point qu'а présent je mets autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas lа un sacrifice а vous faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus piquant.

Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits а ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c'était de l'amour, j'étais heureuse; et vous, Vicomte?... Mais pourquoi s'occuper encore d'un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi que vous en disiez, c'est un retour impossible. D'abord, j'exigerais des sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire, et qu'il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m'occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en ce moment а vous écrire, j'aime mieux vous quitter brusquement.

Adieu, Vicomte.

Du Château de ..., ce 6 novembre 17'.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:36

LETTRE CXXXII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Pénétrée, Madame, de vos bontés pour moi, je m'y livrerais tout entière, si je n'étais retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, que je sente en même temps que je n'en suis plus digne? Ah! j'oserai du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j'admirerai, surtout, cette indulgence de la vertu, qui ne connaоt nos faiblesses que pour y compatir, et dont le charme puissant conserve sur les cњurs un empire si doux et si fort, même а côté du charme de l'amour.

Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus а mon bonheur? Je dis de même de vos conseils, j'en sens le prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas а un bonheur parfait, quand je l'éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu'alors Valmont est loin de leur ressembler! S'il a comme eux cette violence de passion, que vous nommez emportement, combien n'est-elle pas surpassée en lui par l'excès de sa délicatesse! Ô mon amie! vous me parlez de partager mes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois а l'amour, et de combien encore l'objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, dites-vous, peut-être avec faiblesse? ah! si vous le connaissiez comme moi! je l'aime avec idolâtrie, et bien moins encore qu'il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraоné dans quelques erreurs, il en convient lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu'il l'inspire.

Vous allez croire que c'est lа une de ces idées chimériques dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination ; mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu'il n'a plus rien а obtenir? Je l'avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de réserve, qui l'abandonnait rarement et qui souvent me ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions qu'on m'avait données de lui. Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son cњur, il semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous n'étions pas nés l'un pour l'autre, si ce bonheur ne m'était pas réservé, d'être nécessaire au sien! Ah! si c'est une illusion, que je meure donc avant qu'elle finisse. Mais non; je veux vivre pour le chérir, pour l'adorer. Pourquoi cesserait-il de m'aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens par moi-même, ce bonheur qu'on fait naоtre, est le plus fort lien, le seul qui attache véritablement. Oui, c'est ce sentiment délicieux qui ennoblit l'amour, qui le purifie en quelque sorte, et le rend vraiment digne d'une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont.

Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps; voici l'heure où il a promis de venir, et toute autre idée m'abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand dans ce moment que je suffis а peine а le sentir.

Paris, ce 7 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:37

LETTRE CXXXIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire? Faites-les-moi connaоtre seulement, et si je balance а vous les offrir, je vous permets d'en refuser l'hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de mes sentiments ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez de l'attacher а la personne? Ah! grâces au Ciel, je n'en suis pas encore réduit lа, et je m'offre а vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait être envers Madame de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit pas vous rester de doute.

J'ai pu, je crois, sans me compromettre, donner quelque temps а une femme, qui a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure m'a fait m'y livrer davantage; et encore а présent, qu'а peine le grand courant commence а reprendre, il n'est pas étonnant qu'elle m'occupe presque en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage а ce qui valait bien moins, et ne m'avait pas tant coûté!... et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi.

Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l'empressement que j'y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les premiers temps, elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le troubler: en sorte que je commence а peine а pouvoir remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que j'étais pourtant curieux de savoir; et l'occasion ne s'en trouve pas si facilement qu'on le croit.

D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir et n'est jamais que cela; et auprès de celles-lа, de quelque titre qu'on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l'activité fait tout le mérite, et parmi lesquels, celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.

Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd'hui, la célébrité de l'Amant, le plaisir de l'avoir enlevé а une rivale, la crainte de se le voir enlever а son tour, occupent les femmes presque tout entières: nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l'espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux circonstances qu'а la personne. Il leur vient par nous, et non de nous.

Il fallait donc trouver, pour mon observation, une femme délicate et sensible, qui fоt son unique affaire de l'amour, et qui, dans l'amour même, ne vоt que son Amant; dont l'émotion, loin de suivre la route ordinaire, partоt toujours du cњur, pour arriver aux sens; que j'ai vue par exemple (et je ne parle pas du premier jour) sortir du plaisir tout éplorée, et le moment d'après retrouver la volupté dans un mot qui répondait а son âme. Enfin, il fallait qu'elle réunоt encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l'habitude de s'y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cњur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares; et je puis croire que, sans celle-ci, je n'en aurais peut-être jamais rencontré.

Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus longtemps qu'une autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse! pourquoi m'y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais de ce que l'esprit est occupé, s'ensuit-il que le cњur soit esclave? non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre а cette aventure ne m'empêchera pas d'en courir d'autres, ou même de la sacrifier а de plus agréables.

Je suis tellement libre, que je n'ai seulement pas négligé la petite Volanges, а laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène а la Ville dans trois jours; et moi, depuis hier, j'ai su assurer mes communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes а sa femme en ont fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas su trouver ce moyen si simple? et puis, qu'on dise que l'amour rend ingénieux! il abrutit au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais pas m'en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjа je vais, sous peu de jours, affaiblir, en la partageant, l'impression peut-être trop vive que j'ai éprouvée; et si un simple partage ne suffit pas, je les multiplierai.

Je n'en serai pas moins prêt а remettre la jeune pensionnaire а son discret Amant, dès que vous le jugerez а propos. Il me semble que vous n'avez plus de raison pour l'en empêcher; et moi, je consens а rendre ce service signalé au pauvre Danceny. C'est, en vérité, le moins que je lui doive pour tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de savoir s'il sera reçu chez Madame de Volanges; je le calme le plus que je peux, en l'assurant que, de façon ou d'autre, je ferai son bonheur au premier jour: et en attendant, je continue а me charger de la correspondance, qu'il veut reprendre а l'arrivée de sa Cécile . J'ai déjа six Lettres de lui, et j'en aurai bien encore une ou deux avant l'heureux jour. Il faut que ce garçon-lа soit bien désњuvré!

Mais laissons ce couple enfantin, et revenons а nous; que je puisse m'occuper uniquement de l'espoir si doux que m'a donné votre Lettre. Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d'en douter. Ai-je donc jamais cessé d'être constant pour vous? Nos liens ont été dénoués, et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut qu'une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n'en sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur, qui revient détrompé, je reconnaоtrai comme lui que j'avais laissé le bonheur pour courir après l'espérance et je dirai comme d'Harcourt:

Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie [Du Belloi, Tragédie du Siège de Calais]

Ne combattez donc plus l'idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène а moi; et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est comparable а celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons plus délicieux encore!

Adieu, ma charmante amie. Je consens а attendre votre retour: mais pressez-le donc, et n'oubliez pas combien je le désire.

Paris, ce 8 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:37

LETTRE CXXXIV

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

En vérité, Vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne faut rien dire, et а qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent s'en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, а laquelle même je vous avertis que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez pour y ramener mon attention; pour m'y fixer, quand je cherche а m'en distraire; et me faire, en quelque sorte, partager malgré moi vos désirs étourdis! Est-il donc généreux а vous de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l'arrangement que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous que je n'aie pas aussi ma délicatesse, et que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient а votre bonheur?

Or, est-il vrai, Vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment qui vous attache а Madame de Tourvel? C'est de l'amour, ou il n'en exista jamais: vous le niez bien de cent façons; mais vous le prouvez de mille. Qu'est-ce, par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-а-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous fait rapporter а l'envie d'observer le désir que vous ne pouvez ni cacher ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que jamais vous n'en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse? Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce n'est pas cela. Tout simplement votre cњur abuse votre esprit, et le fait se payer de mauvaises raisons: mais moi, qui ai un grand intérêt а ne pas m'y tromper, je ne suis pas si facile а contenter.

C'est ainsi qu'en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m'avoir déplu, j'ai vu cependant que, peut-être sans vous en apercevoir, vous n'en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n'est plus l'adorable, la céleste Madame de Tourvel, mais c'est une femme étonnante, une femme délicate et sensible , et cela, а l'exclusion de toutes les autres; une femme rare enfin , et telle qu'on n'en rencontrerait pas une seconde . Il en est de même de ce charme inconnu qui n'est pas le plus fort . Hé bien! soit: mais puisque vous ne l'aviez jamais trouvé jusque-lа, il est bien а croire que vous ne le trouveriez pas davantage а l'avenir, et la perte que vous feriez n'en serait pas moins irréparable. Ou ce sont lа, Vicomte, des symptômes assurés d'amour, ou il faut renoncer а en trouver aucun.

Soyez assuré que, pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis promis de n'en plus prendre; j'ai trop bien reconnu qu'elle pouvait devenir un piège dangereux. Croyez-moi, ne soyons qu'amis, et restons-en lа. Sachez- moi gré seulement de mon courage а me défendre: oui, de mon courage; car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti qu'on sent être mauvais.

Ce n'est donc plus que pour vous ramener а mon avis par persuasion que je vais répondre а la demande que vous me faites sur les sacrifices que j'exigerais et que vous ne pourriez pas faire. Je me sers а dessein de ce mot exiger , parce que je suis sûre que, dans un moment, vous m'allez en effet trouver trop exigeante; mais tant mieux! Loin de me fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n'est pas avec vous que je veux dissimuler, j'en ai peut-être besoin.

J'exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante Madame de Tourvel ne fût plus pour vous qu'une femme ordinaire, une femme telle qu'elle est seulement: car il ne faut pas s'y tromper; ce charme qu'on croit trouver dans les autres, c'est en nous qu'il existe; et c'est l'amour seul qui embellit tant l'objet aimé. Ce que je vous demande lа, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l'effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l'avoue, je n'en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que par l'ensemble de votre conduite.

Ce n'est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite Cécile, que vous m'offrez de si bonne grâce, je ne m'en soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer ce pénible service, jusqu'а nouvel ordre de ma part; soit que j'aimasse а abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffоt de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu'il en soit, je voudrais être obéie; et mes ordres seraient bien rigoureux!

Il est vrai qu'alors je me croirais obligée de vous remercier; que sait-on? peut- être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, j'abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, Vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez que ceci n'est plus qu'une conversation, un simple récit d'un projet impossible, et je ne veux pas l'oublier toute seule...

Savez-vous que mon procès m'inquiète un peu? J'ai voulu enfin connaоtre au juste quels étaient mes moyens; mes Avocats me citent bien quelques Lois, et surtout beaucoup d'autorités , comme ils les appellent: mais je n'y vois pas autant de raison et de justice. J'en suis presque а regretter d'avoir refusé l'accommodement. Cependant je me rassure en songeant que le Procureur est adroit, l'Avocat éloquent, et la Plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le respect pour les anciens usages?

Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est а regretter le bal de ce soir; c'est bien le regret d'un désњuvré! Je lui rendrai sa liberté entière, а mon retour а la Ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m'en console par la générosité qu'il y trouve.

Adieu, Vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que j'éprouve.

Du Château de ..., ce 11 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:37

LETTRE CXXXV

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

J'essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah! Dieu, quand je songe qu'а ma dernière Lettre c'était l'excès de mon bonheur qui m'empêchait de la continuer! C'est celui de mon désespoir qui m'accable а présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs, et m'ôte celles de les exprimer.

Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. L'amour ne s'en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m'outrage. Tout ce qu'on peut réunir d'infortunes, d'humiliations, je les éprouve, et c'est de lui qu'elles me viennent.

Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j'étais si loin d'en avoir! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches et tes larmes? c'est bien de toi qu'il s'occupe!...

Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée, livrée même... et а qui?... une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j'ai perdu jusqu'au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est douloureuse quand elle s'appuie sur le remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez cependant pour moi, si vous pouvez vous former l'idée de ce que je souffre.

Je viens de relire ma Lettre, et je m'aperçois qu'elle ne peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous raconter ce cruel événement. C'était hier; je devais pour la première fois, depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me voir а cinq heures; jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit connaоtre que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que j'eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après, et tout а coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais s'il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu'il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui l'obligeait de me quitter, et il s'en alla: ce ne fut pourtant pas sans m'avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et qu'alors je crus sincères.

Rendue а moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser de mes premiers engagements, puisque j'étais libre de les remplir. Je finis ma toilette, et montai en voiture. Malheureusement mon Cocher me fit passer devant l'Opéra, et je me trouvai dans l'embarras de la sortie; j'aperçus а quatre pas devant moi, et dans la file а côté de la mienne, la voiture de Valmont. Le cњur me battit aussitôt, mais ce n'était pas de crainte; et la seule idée qui m'occupait était le désir que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut forcée de reculer, et qui se trouva а côté de la mienne. Je m'avançai sur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver а ses côtés une fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser, et c'en était déjа bien assez pour navrer mon cњur: mais ce que vous aurez peine а croire, c'est que cette même fille apparemment instruite par une odieuse confidence, n'a pas quitté la portière de la voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire а faire scène.

Dans l'anéantissement où j'en fus, je me laissai pourtant conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d'y rester; je me sentais, а chaque instant, prête а m'évanouir, et surtout je ne pouvais retenir mes larmes.

En rentrant, j'écrivis а M. de Valmont, et lui envoyai ma Lettre aussitôt; il n'était pas chez lui. Voulant, а quelque prix que ce fût, sortir de cet état de mort, ou le confirmer а jamais, je renvoyai avec ordre de l'attendre: mais avant minuit mon Domestique revint, en me disant que le Cocher, qui était de retour, lui avait dit que son Maоtre ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre chose а faire qu'а lui redemander mes Lettres, et le prier de ne plus revenir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence; mais sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s'est point encore présenté, et je n'ai pas même reçu un mot de lui.

A présent, ma chère amie, je n'ai plus rien а ajouter: vous voilа instruite, et vous connaissez mon cњur. Mon seul espoir est de n'avoir pas longtemps encore а affliger votre sensible amitié.

Paris, ce 15 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:38

LETTRE CXXXVI

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

Sans doute, Monsieur, après ce qui s'est passé hier, vous ne vous attendez plus а être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n'y plus venir, que de vous redemander des Lettres qui n'auraient jamais dû exister; et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l'aveuglement que vous aviez fait naоtre, ne peuvent que vous être indifférentes а présent qu'il est dissipé, et qu'elles n'expriment plus qu'un sentiment que vous avez détruit.

Je reconnais et j'avoue que j'ai eu tort de prendre en vous une confiance dont tant d'autres avant moi avaient été les victimes; en cela je n'accuse que moi seule: mais je croyais au moins n'avoir pas mérité d'être livrée, par vous, au mépris et а l'insulte. Je croyais qu'en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits а l'estime des autres et а la mienne, je pouvais m'attendre cependant а ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont l'opinion sépare encore, par un immense intervalle, la femme faible de la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l'amour; votre cњur n'entendrait pas le mien. Adieu, Monsieur.

Paris, ce 15 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:38

LETTRE CXXXVII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

On vient seulement, Madame, de me rendre votre Lettre; j'ai frémi en la lisant, et elle me laisse а peine la force d'y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j'ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n'ai connu l'orgueil que du moment où vous m'avez jugé digne de vous. Les apparences vous ont déçue; et je conviens qu'elles ont pu être contre moi: mais n'aviez-vous donc pas dans votre cњur ce qu'il fallait pour les combattre? et ne s'est-il pas révolté а la seule idée qu'il pouvait avoir а se plaindre du mien? Vous l'avez cru cependant! Ainsi, non seulement vous m'avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous vous trouvez dégradée а ce point par votre amour, je suis donc moi-même bien vil а vos yeux?

Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je perds а la repousser le temps que je devrais employer а la détruire. J'avouerai tout; une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits que je voudrais anéantir et fixer votre attention et la mienne sur un moment d'erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie, dont je suis encore а concevoir la cause, et dont le souvenir doit faire а jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! si, en m'accusant, je dois exciter votre colère, vous n'aurez pas au moins а chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer а mes remords.

Cependant, qui le croirait? cet événement a pour première cause le charme tout-puissant que j'éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que j'allais chercher. J'espérais la rejoindre а l'Opéra, et ma démarche fut pareillement infructueuse. Emilie que j'y trouvai, que j'ai connue dans un temps où j'étais bien loin de connaоtre ni vous ni l'amour. Emilie n'avait pas sa voiture, et me demanda de la remettre chez elle а quatre pas de lа. Je n'y vis aucune conséquence, et j'y consentis. Mais ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez portée а me juger coupable.

La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur moi, qu'elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J'avoue même qu'elle me fit tenter d'engager cette fille а ne pas se montrer; cette précaution de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutumée, comme toutes celles de son état, а n'être sûre d'un empire toujours usurpé que par l'abus qu'elles se permettent d'en faire. Emilie se garda bien d'en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon embarras s'accroоtre, plus elle affectait de se montrer; et sa folle gaieté, dont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l'objet, n'avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait encore de mon respect et de mon amour.

Jusque-lа, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, et les seuls dont vous me parlez, ces torts n'existant pas, ne peuvent m'être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur ceux de l'amour: je ne garderai pas sur eux le même silence; un trop grand intérêt m'oblige а le rompre.

Ce n'est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable égarement, je puisse, sans une extrême douleur, prendre sur moi d'en rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais а en porter la peine, ou j'attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me reste а vous dire importe а votre délicatesse?

Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma faute; je m'avoue coupable. Mais je n'avoue point, je n'avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de l'amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens, entre un moment d'oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naоtre que dans une âme délicate et s'y soutenir que par l'estime, et dont enfin le bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l'amour. Craignez surtout de vous profaner vous-même, en réunissant sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter une rivalité qu'elles sentent malgré elles pouvoir s'établir, et éprouver les tourments d'une jalousie également cruelle et humiliante: mais, vous, détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos regards; et pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez l'offense sans la ressentir.

Mais quelle peine m'imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir de vous avoir affligée, а l'idée accablante de m'être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce qu'elles me sont nécessaires, et qu'elles ne peuvent me venir que de vous.

Si, tout а coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de prix а mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer а une douleur éternelle, vous en avez le droit: frappez; mais si, plus indulgente, ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos cњurs; cette volupté de l'âme, toujours renaissante et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés que chacun de nous devait а l'autre; tous ces biens de l'amour et que lui seul procure! peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire renaоtre а celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j'ai tout perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C'est а vous а décider maintenant. Je n'ajoute plus qu'un mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu'il dépendrait de vous! Ah! Madame, me livrerez-vous aujourd'hui а un désespoir éternel?

Paris, ce 15 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:38

LETTRE CXXXVIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n'est pas ma faute, si les circonstances me forcent d'en jouer le rôle. Consentez seulement; et revenez; vous verrez bientôt par vous-même combien je suis sincère. J'ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd'hui.

J'étais donc chez la tendre Prude, et j'y étais bien sans aucune autre affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute la nuit au bal précoce de Madame V*. Le désњuvrement m'avait fait désirer d'abord de prolonger cette soirée; et j'avais même, а ce sujet, exigé un petit sacrifice; mais а peine fut-il accordé, que le plaisir que je me promettais fut troublé par l'idée de cet amour que vous vous obstinez а me croire, ou au moins а me reprocher; en sorte que je n'éprouvai plus d'autre désir que celui de pouvoir а la fois m'assurer et vous convaincre que c'était de votre part pure calomnie.

Je pris donc un parti violent; et sous un prétexte assez léger je laissai lа ma Belle, toute surprise et sans doute encore plus affligée. Mais moi, j'allai tranquillement joindre Emilie а l'Opéra; et elle pourrait vous rendre compte que, jusqu'а ce matin que nous nous sommes séparés, aucun regret n'a troublé nos plaisirs.

J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude si ma parfaite indifférence ne m'en avait sauvé: car vous saurez que j'étais а peine а quatre maisons de l'Opéra, et ayant Emilie dans ma voiture, que celle de l'austère Dévote vint exactement ranger la mienne, et qu'un embarras survenu nous laissa près d'un demi-quart d'heure а côté l'un de l'autre. On se voyait comme а midi, et il n'y avait pas moyen d'échapper.

Mais ce n'est pas tout; je m'avisai de confier а Emilie que c'était la femme а la Lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-lа, et qu'Emilie était le pupitre [Lettres XLVII et XLVIII].) Elle qui ne l'avait pas oubliée, et qui est rieuse, n'eut de cesse qu'elle n'eût considéré tout а son aise cette vertu , disait-elle, et cela, avec des éclats de rire d'un scandale а en donner de l'humeur.

Ce n'est pas tout encore; la jalouse femme n'envoya-t-elle pas, chez moi, dès le soir même? Je n'y étais pas: mais, dans son obstination, elle y envoya une seconde fois, avec ordre de m'attendre. Moi, dès que j'avais été décidé а rester chez Emilie, j'avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre au Cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en arrivant chez moi, il y trouva l'amoureux Messager, il crut tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien l'effet de cette nouvelle, et qu'а mon retour j'ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.

Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l'est pas, ce n'est point, comme vous l'allez croire, que je mette du prix а la continuer: c'est que, d'une part, je n'ai pas trouvé décent de me laisser quitter; et, de l'autre, que j'ai voulu vous réserver l'honneur de ce sacrifice. J'ai donc répondu au sévère billet par une grande épоtre de sentiments; j'ai donné de longues raisons, et je me suis reposé sur l'amour du soin de les faire trouver bonnes. J'ai déjа réussi. Je viens de recevoir un second billet, toujours bien rigoureux, et qui confirme l'éternelle rupture, comme cela devait être; mais dont le ton n'est pourtant plus le même. Surtout, on ne veut plus me voir ce parti pris y est annoncé quatre fois de la manière la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y avait pas un moment а perdre pour me présenter. J'ai déjа envoyé mon Chasseur, pour s'emparer du Suisse; et dans un moment, j'irai moi-même faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n'y a qu'une seule formule qui porte absolution générale, et celle-lа ne s'expédie qu'en présence.

Adieu, ma charmante amie; je cours tenter ce grand événement.

Paris, ce 15 novembre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:39

LETTRE CXXXIX

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! je suis cause que vous vous affligez а présent; ces chagrins qui vous viennent de moi durent encore, et moi, je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet état de douleur et d'angoisses, ont succédé le calme et les délices. Ô joie de mon cњur, comment vous exprimer! Valmont est innocent; on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces torts graves, offensants que je lui reprochais avec tant d'amertume, il ne les avait pas et si, sur un seul point, j'ai eu besoin d'indulgence, n'avais-je donc pas aussi mes injustices а réparer?

Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient; peut- être même l'esprit les apprécierait mal: c'est au cњur seul qu'il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblesse, j'appellerais votre jugement а l'appui du mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l'infidélité n'est pas l'inconstance.

Ce n'est pas que je ne sente que cette distinction, qu'en vain l'opinion autorise, n'en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore? Ce même tort que j'oublie, ne croyez pas qu'il se le pardonne ou s'en console; et pourtant, combien n'a-t-il pas réparé cette légère faute par l'excès de son amour et celui de mon bonheur!

Ou ma félicité est plus grande, ou j'en sens mieux le prix depuis que j'ai craint de l'avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c'est que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d'éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroоt de bonheur que j'ai goûté depuis. Ô ma tendre mère, grondez votre fille inconsidérée de vous avoir affligée par trop de précipitation; grondez-la d'avoir jugé témérairement et calomnié celui qu'elle ne devait pas cesser d'adorer; mais en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse, et augmentez sa joie en la partageant.

Paris, ce 16 novembre 17, au soir.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:39

LETTRE CXL

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

. Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière Lettre pourtant me paraissait en mériter une; et depuis trois jours que je devrais l'avoir reçue, je l'attends encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.

Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu'au lieu de reproches et de méfiance, il n'ait produit que de nouvelles tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues а ma candeur soupçonnée; je ne vous en dirai mot: et sans l'événement imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-lа regarde votre Pupille, et que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque temps, je me charge de ce soin.

Par des raisons que vous devinerez, ou que vous ne devinerez pas, Madame de Tourvel ne m'occupait plus depuis quelques jours, et comme ces raisons-lа ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j'en étais devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce а l'obligeant Portier, je n'avais aucun obstacle а vaincre: et nous menions, votre Pupille et moi, une vie commode et bien réglée. Mais l'habitude amène la négligence: les premiers jours nous n'avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté, nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé l'accident dont j'ai а vous instruire; et si, pour mon compte, j'en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher а la petite fille.

Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l'abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre s'ouvrir tout а coup. Aussitôt je saute а mon épée, tant pour ma défense que pour celle de notre commune Pupille; je m'avance et ne vois personne: mais en effet la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière, j'ai été а la recherche, et n'ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires; et sans doute la porte poussée seulement, ou mal fermée, s'était ouverte d'elle-même.

En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne l'ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée, ou s'était sauvée dans sa ruelle: enfin, elle y était étendue sans connaissance, et sans autre mouvement que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je parvins pourtant а la remettre dans son lit, et même а la faire revenir; mais elle s'était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas а en ressentir les effets.

Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins équivoques encore, m'ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d'abord celui où elle était auparavant; car elle ne s'en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu'а elle, on n'avait conservé tant d'innocence, en faisant si bien tout ce qu'il fallait pour s'en défaire! Oh! celle-lа ne perd pas son temps а réfléchir!

Mais elle en perdait beaucoup а se désoler, et je sentais qu'il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j'irais sur-le-champ chez le Médecin et le Chirurgien de la maison, et qu'en les prévenant qu'on allait venir les chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu'elle, de son côté, sonnerait sa Femme de chambre; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas sa confidence, comme elle voudrait; mais qu'elle enverrait chercher du secours, et défendrait surtout qu'on réveillât Madame de Volanges: attention délicate et naturelle d'une fille qui craint d'inquiéter sa mère.

J'ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j'ai pu, et de lа, je suis rentré chez moi, d'où je ne suis pas encore sorti; mais le Chirurgien, que je connaissais d'ailleurs, est venu а midi me rendre compte de l'état de la malade. Je ne m'étais pas trompé; mais il espère que, s'il ne survient pas d'accident, on ne s'apercevra de rien dans la maison. La Femme de chambre est du secret; le Médecin a donné un nom а la maladie; et cette affaire s'arrangera comme mille autres, а moins que par la suite il ne nous soit utile qu'on en parle.

Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m'en ferait douter; je n'y croirais même plus du tout, si le désir que j'en ai ne me faisait chercher tous les moyens d'en conserver l'espoir.

Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.

Paris, ce 21 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:39

LETTRE CXLI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Mon Dieu, Vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût а Dieu! Mais non, c'est seulement qu'il m'en coûte de vous les dire.

Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion а vous-même, ou cherchez-vous а me tromper? la différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu'entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser?

Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la Présidente; mais qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre système, ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne pas la tromper, pour n'en pas saisir toutes les occasions qui vous paraоtraient agréables ou faciles; je ne doutais même pas qu'il ne vous fût а peu près égal de satisfaire avec une autre avec la première venue jusqu'aux désirs que celle-ci seule aurait fait naоtre; et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage d'esprit qu'on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres par occasion. Qui ne sait que c'est lа le simple courant du monde, et votre usage а tous, tant que vous êtes, depuis le scélérat jusqu'aux espèces ? Celui qui s'en abstient aujourd'hui passe pour romanesque, et ce n'est pas lа, je crois, le défaut que je vous reproche.

Mais ce que j'ai dit, ce que j'ai pensé, ce que je pense encore, c'est que vous n'en avez pas moins de l'amour pour votre Présidente; non pas, а la vérité, de l'amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver а une femme les agréments ou les qualités qu'elle n'a pas; qui la place dans une classe а part, et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient encore attaché а elle, même alors que vous l'outragez; tel enfin que je conçois qu'un Sultan peut le ressentir pour sa Sultane favorite, ce qui ne l'empêche pas de lui préférer souvent une simple Odalisque. Ma comparaison me paraоt d'autant plus juste que, comme lui, jamais vous n'êtes ni l'Amant ni l'ami d'une femme; mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet! et trop heureux d'y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d'obtenir votre pardon, vous me quittez pour ce grand événement .

Encore dans votre dernière Lettre, si vous ne m'y parlez pas de cette femme uniquement, c'est que vous ne voulez m'y rien dire de vos grandes affaires ; elles vous semblent si importantes que le silence que vous gardez а ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c'est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous me demandez tranquillement s'il y a encore quelque intérêt commun entre vous et moi ? Prenez-y garde, Vicomte! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable; et craindre de la faire en ce moment, c'est peut-être déjа en dire trop. Aussi je n'en veux absolument plus parler.

Tout ce que je peux faire, c'est de vous raconter une histoire. Peut-être n'aurez-vous pas le temps de la lire, ou celui d'y faire assez attention pour la bien entendre? libre а vous. Ce ne sera, au pis aller, qu'une histoire de perdue.

Un homme de ma connaissance s'était empêtré, comme vous, d'une femme qui lui faisait peu d'honneur. Il avait bien, par intervalles, le bon esprit de sentir que, tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort: mais quoiqu'il en rougоt, il n'avait pas le courage de rompre. Son embarras était d'autant plus grand qu'il s'était vanté а ses amis d'être entièrement libre; et qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on a augmente toujours en proportion qu'on s'en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises, et ne cessant de dire après: Ce n'est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au Public en cet état d'ivresse, et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen, pour être, а tout événement, dans le cas de dire comme son ami: Ce n'est pas ma faute . Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre avis la Lettre qui suit, comme un remède dont l'usage pourrait être utile а son mal.

" On s'ennuie de tout, mon Ange, c'est une Loi de la Nature; ce n'est pas ma faute. "

" Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute. "

" Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et c'est sûrement beaucoup dire, il n'est pas étonnant que l'un ait fini en même temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute. "

" Il suit de lа que depuis quelque temps je t'ai trompée: mais aussi, ton impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma faute. "

" Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n'est pas ma faute. "

" Je sens bien que voilа une belle occasion de crier au parjure: mais si la Nature n'a accordé aux hommes que la constance, tandis qu'elle donnait aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute. "

" Crois-moi, choisis un autre Amant, comme j'ai fait une autre Maоtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n'est pas ma faute. "

" Adieu, mon Ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret: je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute. "

De vous dire, Vicomte, l'effet de cette dernière tentative, et ce qui s'en est suivi, ce n'est pas le moment: mais je vous promets de vous le dire dans ma première Lettre. Vous y trouverez aussi mon ultimatum sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-lа, adieu tout simplement...

A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c'est un article а réserver jusqu'au lendemain du mariage, pour la Gazette de médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléances sur la perte de votre postérité. Bonsoir, Vicomte.

Du Château de ..., ce 24 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:40

LETTRE CXLII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal lu ou. mal entendu, et votre Lettre, et l'histoire que vous m'y faites, et le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c'est que ce dernier m'a paru original et propre а faire de l'effet: aussi je l'ai copié tout simplement, et tout simplement encore je l'ai envoyé а la céleste Présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsi, parce que d'abord je lui avais promis de lui écrire hier; et puis aussi, parce que j'ai pensé qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuit, pour se recueillir et méditer sur ce grand événement , dussiez-vous une seconde fois me reprocher l'expression.

J'espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée: mais il est près de midi, et je n'ai encore rien reçu. J'attendrai jusqu'а trois heures; et si alors je n'ai pas eu de nouvelles, j'irai en chercher moi-même; car, surtout en fait de procédés, il n'y a que le premier pas qui coûte.

A présent, comme vous pouvez croire, je suis fort empressé d'apprendre la fin de l'histoire de cet homme de votre connaissance, si. véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce?

Je ne désire pas moins de recevoir votre ultimatum : comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez encore de l'amour. Ah! sans doute, il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et j'attends tout de vos bontés.

Adieu, ma charmante amie, je ne fermerai cette Lettre qu'а deux heures, dans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.

A deux heures après-midi.

Toujours rien, l'heure me presse beaucoup; je n'ai pas le temps d'ajouter un mot: mais cette fois, refuserez-vous encore les plus tendres baisers de l'amour?

Paris, ce 27 novembre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:40

LETTRE CXLIII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Le voile est déchiré, Madame, sur lequel était peinte l'illusion de mon bonheur. La funeste vérité m'éclaire, et ne me laisse voir qu'une mort assurée et prochaine, dont la route m'est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s'ils abrègent mon existence. Je vous envoie la Lettre que j'ai reçue hier; je n'y joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le temps de se plaindre, il n'y a plus qu'а souffrir. Ce n'est pas de pitié que j'ai besoin, c'est de force.

Recevez, Madame, le seul adieu que je ferai, et exaucez ma dernière prière; c'est de me laisser а mon sort, de m'oublier entièrement, de ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur, où l'amitié même augmente nos souffrances et ne peut les guérir. Quand les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m'est étranger, que celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car, depuis hier, je n'ai pas versé une larme. Mon cњur flétri n'en fournit plus.

Adieu, Madame. Ne me répondez point. J'ai fait le serment sur cette Lettre cruelle de n'en plus recevoir aucune.

Paris, ce 27 novembre 17.
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Re: Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:40

LETTRE CXLIV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Hier, а trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n'avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m'a dit qu'elle était sortie. Je n'ai vu, dans cette phrase, qu'un refus de me recevoir, qui ne m'a ni fâché ni surpris; et je me suis retiré, dans l'espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie а m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir m'a fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n'y ai rien trouvé. Etonné de ce silence, auquel je ne m'attendais pas, j'ai chargé mon Chasseur d'aller aux informations, et de savoir si la sensible personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m'a appris que Madame de Tourvel était sortie en effet а onze heures du matin, avec sa Femme de chambre; qu'elle s'était fait conduire au Couvent de... , et qu'а sept heures du soir, elle avait renvoyé sa voiture et ses gens, en faisant dire qu'on ne l'attendоt pas chez elle. Assurément, c'est se mettre en règle. Le Couvent est le véritable asile d'une veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai а toutes les obligations que je lui ai déjа celle de la célébrité que va prendre cette aventure.

Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos inquiétudes je ne reparaоtrais sur la scène du monde que brillant d'un nouvel éclat. Qu'ils se montrent donc, ces Critiques sévères, qui m'accusaient d'un amour romanesque et malheureux; qu'ils fassent des ruptures plus promptes et plus brillantes: mais non, qu'ils fassent mieux; qu'ils se présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Hé bien! qu'ils osent seulement tenter cette carrière que j'ai parcourue en entier; et si l'un d'eux obtient le moindre succès, je lui cède la première place. Mais ils éprouveront tous que, quand j'y mets du soin, l'impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute, celle- ci le sera; et je compterais pour rien tous mes autres triomphes, si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.

Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-propre, j'en conviens: mais je suis fâché qu'elle ait trouvé en elle une force suffisante pour se séparer autant de moi. Il y aura donc entre nous deux d'autres obstacles que ceux que j'aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d'elle, elle pourrait ne le plus vouloir; que dis-je? ne le pas désirer, n'en plus faire son suprême bonheur! Est-ce donc ainsi qu'on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le souffrir? Ne pourrais-je pas par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d'un raccommodement, qu'on désire toujours tant qu'on l'espère? je pourrais essayer cette démarche sans y mettre d'importance, et par conséquent, sans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au contraire! ce serait un simple essai que nous ferions de concert; et quand même je réussirais, ce ne serait qu'un moyen de plus de renouveler, а votre volonté, un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste а en recevoir le prix, et tous mes vњux sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre Amant, vos plaisirs, vos amis, et le courant des aventures.

Celle de la petite Volanges a tourné а merveille. Hier, que mon inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j'ai été, dans mes courses différentes, jusque chez Madame de Volanges. J'ai trouvé votre Pupille déjа dans le salon, encore dans le costume de malade, mais en pleine convalescence, et n'en étant que plus fraоche et plus intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre chaise longue: ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci m'a en vérité donné envie de savoir si la guérison était parfaite.

J'ai encore а vous dire que cet accident de la petite fille a pensé rendre fou votre sentimentaire Danceny. D'abord, c'était de chagrin; aujourd'hui c'est de joie. Sa Cécile était malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles, et n'en passait aucun sans s'y présenter lui-même; enfin il a demandé, par une belle Epоtre а la Maman, la permission d'aller la féliciter sur la convalescence d'un objet si cher et Madame de Volanges y a consenti: si bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par le passé, а un peu de familiarité près qu'il n'osait encore se permettre.

C'est de lui-même que j'ai su ces détails; car je suis sorti en même temps que lui, et je l'ai fait jaser. Vous n'avez pas d'idée de l'effet que cette visite lui a causé. C'est une joie, ce sont des désirs, des transports impossibles а rendre. Moi qui aime les grands mouvements, j'ai achevé de lui faire perdre la tête, en l'assurant que sous très peu de jours je le mettrais а même de voir sa belle de plus près encore.

En effet, je suis décidé а la lui remettre, aussitôt après mon expérience faite. Je veux me consacrer а vous tout entier; et puis, vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève, si elle ne devait tromper que son mari? Le chef- d'њuvre est de tromper son Amant et surtout son premier Amant! car pour moi, je n'ai pas а me reprocher d'avoir prononcé le mot d'amour.

Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire sur moi, en recevoir l'hommage et m'en payer le prix.

Paris, ce 28 novembre 17.
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Message  _angie_ le Sam 10 Nov - 17:40

LETTRE CXLV

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté la Présidente? vous lui avez envoyé la Lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous êtes charmant; et vous avez surpassé mon attente! J'avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu'а présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut cette femme, que naguère j'appréciais si peu; point du tout: mais c'est que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage; c'est sur vous: voilа le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.

Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup Madame de Tourvel, et même vous l'aimez encore; vous l'aimez comme un fou: mais parce que je m'amusais а vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille, plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité! Le Sage a bien raison, quand il dit qu'elle est l'ennemie du bonheur.

Où en seriez-vous а présent, si je n'avais voulu que vous faire une malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et dussiez-vous, а mon tour, me réduire au désespoir et au Couvent, j'en cours les risques, et je me rends а mon vainqueur.

Cependant si je capitule, c'est en vérité pure faiblesse: car si je voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore а faire! et peut-être le mériteriez-vous? J'admire, par exemple, avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la Présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance? Et comme alors cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vous, vous m'offrez de le renouveler а ma volonté! Par cet arrangement, la céleste Dévote se croirait toujours l'unique choix de votre cњur, tandis que je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée; nous serions trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu'importe le reste?

C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets vous en ayez si peu pour l'exécution; et que par une seule démarche inconsidérée, vous ayez mis vous-même un obstacle invincible а ce que vous désirez le plus.

Quoi! vous aviez l'idée de renouer, et vous avez pu écrire ma Lettre! Vous m'avez donc crue bien gauche а mon tour! Ah! croyez-moi, Vicomte, quand une femme frappe dans le cњur d'une autre, elle manque rarement de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n'ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée un moment préférable а moi, et qu'enfin, vous m'aviez placée au-dessous d'elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens а en porter la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens: je vous y invite même, et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si vous parvenez а en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose.

Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des nouvelles positives а mon retour, n'est-il pas vrai? Je serai bien aise d'en avoir. Après cela, ce sera а vous de juger s'il vous conviendra mieux de remettre la petite fille а son Amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisante, et en vous laissant le choix je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitif, sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous remettre а un terme éloigné, car je serai а Paris incessamment. Je ne peux pas vous dire positivement le jour; mais vous ne doutez pas que, dès que je serai arrivée, vous n'en soyez le premier informé.

Adieu, Vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches, je vous aime toujours beaucoup, et je me prépare а vous le prouver. Au revoir, mon ami.

Du Château de ..., ce 29 novembre 17.
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